ZOPIRE
Traître !
Si de ces lieux sacrés j’éteis l’unique maître,
C’est en te punissant que j’aurois répondu.
Après s’être ainsi emporté contre la proposition d’Omar, Zopire ne paroît-il pas singulièrement inconséquent , lorsqu’il vient , sans autre SfolHcitation , prévenir Mahomet et se rendre auprès de lui ? Qu’espéroit-il de cette entrevue ? Croyoil-il convertir Mahomet? N’avoit-il pas lui-même l’intention d’être inflexible? Encore une fôis, què veut-il donc? Qu’est-
2;8 EXAMEN CrUTIQïIE
cc qui l’oblige à' une démarche qui réjjngnc à son caracicre, puisqu’il a l’air de faire des avances à l’homme qui lui est le plus odieux? Que pouvoit, à son tour , espérer de cet entretien Mahomet , qui connoissoit assez la haine de Zopire, et qiri devoit savoir qu’eu se déclaraut:soi-niêmc fourbe et hypocrite, cc n’ctoil pas le moyen d’attirer un fanatique dans son parti? Car, obscrvezque l’auteur a fait aussi de Zopire tin fanatique. 11 suffisoit sans doute de donner à cc vieillard de la fermeté et de la vertu ; niais prcsquetousses discours sontd’un Jeune bommo emporté, violent et frénétique. Etoit-cc avec un homme de ce caractère que Mahomet devoit prendre d’abord le ton d’un inspiré, pour se découvrir tout de suite à lui comme un fourbe ambitieux? H y a plus ; Mahomet est un Insensé de s’cxposeï- à un entretien dont Zopire pourroit tirer contre lui de terribles avantages, s’il répondoittout cc qu’il est eu droit de répondre , et s’il alloit déclarer ati sénat , dont il est le chef, tout ce que le faux prophète vient de lui révéler avec une indiscrétion si déraisonnable. Cette scène , que l’on vante, est donc mal amenée , et nécessairement inutile, puisqu’elle répugné également au caractère des deux interlocuteurs , et que la surte n’en pourroit être que funeste à Mahomet, si Zopire vouloit useï' de son autorité deschérlf, et se conduire . un ^noraent comme la raison le demande. Pa.ssons à d’autres invraisemblances.
QueZopirc se sente de l’attachement pour la Jeune Palmire qu’il a chez lui depuis deux mois , cela se
DE MAHOMET. ^n<3
peut comprendre; mais qu’il se prenne tout-à-conp d’amitié pour Séïde , en le voyant pour la première fois , au point de lui confier qu’on veut perdre Mahomet , et que le carnage va commencer pendant la nuit ‘ , cela devient incompréhensible. S’il a des pressentimens que ce sont ses enfans , il n’en fait pas assez. Qitand il a appris de Mahomet que Mahomet lui-même les a tous deux en sa puissance, il ne se donne aucun mouvement pour découvrir où ils peuvent être. Il a su de Palrnlre qu’elle ignoroil ses païens , et il ne cherche point Palmlre pour l’interroger f quoiqu’elle soit chez lui ; il n’est point frappé de la conformité du sort de Palmire et de Séïde, qui ne connoissent poln.t les auteurs de leur naissance, avec celui de ses eufans , qu’il a perdus dans un âge oùilsiiepouvoientconnoîlrelesleurs. Il sait qu’Hercide a enlevé ses enfans ; Hercide est venu dans la Mecque avec Mahomet , et Zopire ne cherche pas Hercide pour s’cclahdr du sort de ses enfans. Tout cela est-il dans la nature ? .
Mahomet, qui est entré dans la Mecque, à la faveur d’une trêve d’un jour, pour séduire les esprits, va faire .assassiner Zopire par son fils. Est-Ce là un cxeollent moyen de séduire ses ennemis ? Il faut d’un peuple fier enchanter les esprits, dit-il ; et pour les enchantv, il va faire commettre un parricide. Omar est sorti, quand Zopire est venu , sans sujet , causer
' Zopire ne donne aucun éclaircissement sur ce projet runué en l’air, et dont on n’entend plus parler.
aSo EXAMEN CRITIQUE
»vec Mahomet; Omar revient aussitôt après la sortie de Zopire , et dit à son maître : Le sénat vient de te eo ulamner. Mais Zopire ne pouvoit être au sénat » tandis qu’il étoit avec Mahomet, et le sénat ne ponvoit rien faire sans le sebérif. Cette inconséquence ressemble assez à celle qui 6t tomber Amphiaraüs sur le théâtre d’Athènes.
Dans la scène de Zopire et de Séïde, celui-ci dit au vieillard qu’il ne connoit point ses parens ; Palmire lui a dit la même chose; et le vieillard , qui n’a pas interrogé Palmirc à ce sujet, ne fait pas non plus à Séïde les questions les plus naturelles. Si l’auteur n’avoit pas tout arrangé pour que Zopire n’eût pas une ombre de liaison dans sa conduite, et qu’on conséquence il fût égorgé par son fils , ne diroit-il pas à ce jeune homme : Connoissez-vons Hercide? et tout scroit découvert. D’où vient que Séïde lui-même ne parle pas à Zopire d’Hercide dont il est aimé , et qu’il ne dit pas que ce fut Hercide qui l’enleva au berceau , et le remit entre les mains de Mahomet ? G’esl que l’auteur a prédestiné le malheureux Séïde à égorger son père , et que la fatalité attachée aux personnages de cette pièce , veut qu’ils s’obstinait à taire ce que la nature veut qu’ils disent. *
Pourquoi Zopire dit-il à Séïde : Remets-toi dans mes mains J puisque Séïde ne doit point s<9llir de la maison de Zopire ^ dont il est l’otage? De quel droit Omar vient-il au même instant chez Zopire, arrêter l’otage qu’on lui a donné, et commander à Séïde d’aller se jeter aux genoux de Mahomet? Par quel
cspr'u de vertige, Zopire, qui, dans une des premières scènes , a parlé à Omar avec tant de violence, n’ouvre-t-il pas seulement la bouche en ce moment , et souffre-t-il , chez loi , avec une patience ridicule , qu’Omar vienne parler en maître , et lui enlever , contre le droit des gens , Potage qu’il lui avoit remis? Par quel esprit de vertige encore plus grand , cette étrange conduite ne lui inspire-t-elle aucun soupçon, et ne craint-il pas que Sëïde aille révéler la confidence indiscrète qu’il lui a faite, qü’on en veut à la vie de Mahomet, que le sang va couler, etc.? '
Séïde a révélé l’horrible mystère à Hercidè , il lui à confié qu’il alloit assassiner Zopire ; cependant Hercide ne découvre point à ce jeune homme que Zopire est son père ; Hercide se contente d’écrire à Zopire qu'il veut te voir. Il devoit dire à Séïde : Zopire est votre père. Il devait écrire à Zofnre : Séïde, Palmire, sont vos enfans. Est-il besoin qu’Hercide signe sa lettre qui peut tomber entre Iw mains de Mahomet?
Zopire , après avoir reçu le billet d’Hercide , commence à soupçonner que Séïde et Palmire pourroiciit bien être ses enfàns. D’après cela on s’imagine qu’il va les trouver , puisqu’ils sont tous deux dans sa maison ; mais il n'en fait rien. Que fàit-il donc dans l’intervalle du troisième au quatrième acte? On l’ignore. Ce qu’on ne peut ignorer, c’est qu’il ne fait point ce que la situation donnée exigeoit nécessaircrement qu’il fît.
Palmire n’a pu apprendre quele vieux Zopire éloit
aS2 EXAMEN CRmQÜE,
la viciime demandée par Mabomet ; toutefois, lorsque Séïde lui eu parle ^ elle ne paroit point étonnée, die ne s’émeui point en faveur de ce vertueux vieillard qui a vonlu lui tenir lieu de père , et qui lui a donné tant de marques de bonté; elle paroîl plus insensible, plus dure que Séïde : c’est elle qui le rassure dans ses perplexités , et qui semble l’enhardir au meurtre. Celte atrocité est contre la nature. Quand des scélérats se sont servis do fanatisme pour exécuter des meurtres , ils ont choisi des monstres imbéciles on furieux , qui n’avoient ni vertu , ni principes d’honneur et de bravoure , mais seulement l’aveugle impétuosité d’un courage féroce. Jamais ils n’ont cru qu’une )eune fille , innocente et sensible aux bienfaits d’un vieillard , pût encourager à de tels forfaits un jeune homme vertueux et qui a de la .valeur.
Le mouicnt où Séïde, incertain et agité, doit être le plus attendri par les vneux que le vieillard fuit pour scs eufati$; ce moment où le |X>ignard devroit lui tomber des mains, est celui où il court assassiner ce mallieurenx père. Pahnirc, qui laisse Séïde coiumetlre ce forfait à deux pas d’cllc et presqu’en su présence; Falmirc, qui fait de froides réflexions sur cet assassinat, paroit mille fois plus barbare que l’assassiu. L’^aremeut de Séïde, après le crime, est bien peint; mais Palmirc, qui demande froidement les details du meurtre, indigne et révolte. Après avoir soufiert tranquilleraeiit ce làciic assassinai , quand Zopire se traîne tout sanglant , elle dit, en allant à lui, qu'elle cède à la pitié dont elle est déchirée.
Celle pitié surprend de la part de -celle qui a , pour ainsi dire, poussé le poignard et conduit la naain.
Ce qui n’est pas moins étrange, c’est qu’Hercide , qui pouvoit si facilement empêcher le parricide , at-, tende cpi’il soit consommé pour donner avis à Zo-, pire que Séïde et Palmire sont ses enfans. Cependant Omar vient arrêter Séïde, et Zopire reste muet ; il ne lui reproche pas le parricide que son maître cl lui viennent de faire commettre. Séïde et Palmire ne lui en font aucun reproche. Pourquoi? afin que Mahomet semble ignorer, au commencement du cinquième acte , que ce secret soit connu , et afin que 1 auteur puisse trouver la matière' de deuxseenes dans cette prétendue cause d’ignorance. ' '
Zopire est expirant àxi Omar à -Maliomet, en ouvrant le cinquième acte. Qui le croirpit? Zopire n’a point révélé que Mahomet l’a fait assassiner par
son fils etparsa fille; il n’en a pas instruitle sénat pendant l’entr’acte; le sénat n’a pas fait saisir Mahomet, qui profite de la trêve pour exécuter un si horrible crime ; en un mot, rien de tout cela ne s’est fait dans ^ un intervalle qui ne pouvoit être nécessairement employé que de celte manière. Tout ce commencement du cinquième acte est incroyable ; et Otnar ne du pas un mot qu’il doive dire. Sé'ide ne sait pas qu il vient d’ouvrir le flanc dont il reçut la vie, dit Mahomet. Omar répond : Qui pourrml Vhn instruire ? Est-il possible que Séïde n’en ait rien dit ? Et Palmire ! Ije silence est encore sur sa bouche timide ^ ajoute Omar. Est-il possilde qu’elle ait garde le si-
lence? Où est la nature? Où est le bon sens? Sëîde a ëtë empoisonné dès le troisième acte , et le poison est assez complaisant pour attendre jnsqn’ù la fin du cinquième pour produire son rfTet , au moment précis que Mahomet le jugera à propos pour ses desseins. Qui croiroit que c’est là l’instant que Mahomet choisit pour débiter une déclaration d’amour à Palmire; et que cette Palmire lui laisse le loisir de débiter dixhuit vers de fadeurs ? Mahomet n’a jamais été ni plus petit, ni plus inconséquent que dans ce cinquième acte. Dites-moi d’où peut venir la confiance qu’il témoigne, quand tout* le peuple, se soulevant contre lui , vient à main armée le punir de ses forfaits? C’est que Mahomet compte sur un miracle pour confondre le peuple ; c’est-à-dire sur le poison donné à Séïde : il est assuré que ce poison fera son effet justement quand il le voudra. Cette assurance de Mahomet n’est-elle pas plaisante? Mais le peuple peut-il ne pas croire que Mahomet, s’étant servi de Séide pour un si exécrable attentat , et désavouant le cnme qoll a ordonné, aura empoisonné ce malheureux, comme il a fait mourir Hercide ! D’ailleurs , la prudence ne dem an doit -elle pas qu’il bâtât la mort de Séïde, tandis qu’il ëtoit dans la prison ? Devoit-il attendre qu’on vint l’eu arracher? ou du moins devoit-il s’exposer aux révélations que cet infortimé feroit nécessairement avant que d’expirer par le poison , puisque ce poison agissoit si lentement ?
Séïde vient donc mourir du poison j au moment qu'il s’avance pour frapper Mahomet. Mais quoi ! il
DE MAHOMET. aSiî
»^en avoit pas senti l’atteinte un moment auparavant? Il n’avoit pas pu animer le peuple, en disant que Mahomet l’avoit empoisonné, pour ensevelir avec loi la connoissanee du parricide ? Par quelle folie Mahomet s’est-il reposé sur cette circonstance puérile, et a-t-il pu compter sur la lenteur, sur la ponctualité du poison , pour se justifier par l’apparence d’un miracle? Si le poison avoit aÿp uu moment plus lard ou plus tôt , qu’auroit-t-il fait ? Que pouvoit-il espérer enfin du meurtre de Zopire , commis par Séïde, otage delà trêve, livré par Omar? Dans tous les cas, le dénoùment qui devoit résulter de cette action ne pouvoit être qu’absurde, ou funeste à Mahomet ; car si le peuple est assez stupide pour se laisser éblouir par un miracle aussi grossier, le sénat n’est-il pas convaincu de l’imposture, et ne doit-il pas poursuivre le châtiment du Thaumaturge parricide?
Ce qui me paroît le comble de l’invraisemblance , c’est que Mahomet, convaincu devant le peuple par le témoignage de Zopire, d’Hercide, de Phanor, de Séïde , de Palmire, et par le jugement du sénat , ose parler de son innocence devant ce même peuple, et en présence de Palmire , qui n’a pas le courage d’élever la voix et de démentir cet imposteur. Comment le peuple peut-il balancer un moment entre Mahomet et Séïde , pour trouver le coupable? Séïde pouvoit-il être autre chose qu’un instrument de son maître? Et quand il a dit que Mahomet l’a séduit pour lui faire tuer sou pèr$, quand il vient pour se
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venger du parricide auquel on l’a destiné dès le berceau , peiil-il rester une ombre de doute , dans l’àme du plus stupide, sur le crime de Mahomet? Si quelque chose encore peut rendre ce dénoûment plus ridicule, ce sont les fureurs d’amour de ce pauvre Mahomet , qui terminent pitoyablement la ]>ièce la plus romanesque et la plus invraisemblable qu’on ait vue sur la scène ' .
* La Harpe est presqu’ên tout de l’avis de Clément sur les invraisemblances choquantes du plan de Mahomet, et par rapport surtout à ce cinquième acte, qu’il condamne sans restriction. Mais il s’arrête ici, comme dans toutes les autres pièces, avec tout l’enlliousiasme de l’admiration sur les nombreuses beautés de détails , qui demandent et obtiennent grdee du spectateur ébloui , entraîné, mais ne sauroient l’obtenir du juge qui examine et prononce sans passion. Mais le meilleur juge, et quelquefois le censeur le plus sévère de ses propres ouvrages , c’est Voltaire lui-méme. La tragédie (de Mahomet , dit-il quelque finit par une pantalo-
nade ; mais Le Kain dit si bien : Il esi> donc des ncMonns ! Ce n’est pas le seul aveu de ce genre que l’on pût recueillir de cette vaste Correspondance, où Voltaire n’a plus.de secret , et se montre tout entier.