‹ Examens analytique et tableau comparatif des synchronismes de l'histoire des temps héroïques de la GrèceChapitre 6 sur 80 · IL · texte numérisé non relu

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présence des témoignages originaux, et formé ce que l'on prend communément pour l’histoire proprement dite. En joignant aux récits qui la composent, les biographies des hommes illustres, les discours qu’ils ont prononces, leurs épîtres et leurs apophthegmes, on peut se faire une idée assez complète des diverses parties de l’histoire écrite.

La critique actuelle fait ajouter à l’énumération précédente, comme parties de l’histoire interprétée, les recherches faites par les voyageurs sur la topographie des villes les plus anciennes ; la structure de leurs enceintes sacrées , de leurs remparts ; l’architecture des tombeaux, des temples couverts ; les statues, les bas-reliefs qui les ornoient ; les médailles et les pierres gravées , les armures et autres instrumens de la vie civile et guerrière qu’on déterre journellement; tous les objets enfin qui nous font connoftre ce que l’histoire écrite n'a pas dit, ou vérifier l’exactitude de ce quelle a dit positivement.

C’est ainsi que , par une critique progressive , la science de l’histoire est parvenue maintenant à se composer d’une partie spéculative et d’une partie expérimentale. Quand les deux moyens d’épreuve se combinent relativement aux mêmes faits avec une justesse satisfaisante, la certitude historique s’élève au plus haut degré d’assurance morale quelle puisse

atteindre. Quand cette combinaison est moins parfaite, ia certitude ne s’anéantit pas pour cela, mais elle ne produit qu’un moindre degré d’assurance qui n arrive souvent qu’à former de simples conjectures : mais ces conjectures ont leur prix; car, dans tout état d’aveuglement complet, c’est beaucoup, au physique comme au moral, d’être conduit à entrevoir. Cicéron en jugeoit ainsi, quand il adressoit à l’antiquaire Varron ces paroles : Avant toi, nous étions errans dans notre ville natale ; mais tu nous ramènes à la maison.

Dans l’énumération précédente, on doit distinguer soigneusement ce qui caractérise la nature de l’histoire simple, et ce qui la sépare essentiellement de l’histoire composée ou développée : faute d’avoir fait cette distinction , les sceptiques ont souvent dirigé contre l’histoire simple, desargumens qui ne peuvent être dirigés de bonne foi que contre l’histoire composée. Il est donc bien important d’expliquer clairement les différences qui existent entre l’un et l’autre genre d’histoire.

L’histoire simple est passive de son essence , et , quoiqu’elle soit écrite , elle n’est jamais mise en action ; elle s’est toujours exprimée sous des formes impersonnelles , car elle n’a point d’auteur connu. Dans ses récits, c’est le seul fait qui parle, et les plus anciens chroniqueurs, renommés pour l’avoir recueillie, n’ont

été que de simples copistes. Aussi cette histoire simple ne comprend-elle que les énoncés les plus sommaires des choses mémorables et des actions héroïques ou nationales qui, de tout temps, ont dû fixer l’attention générale et subir la contradiction continuelle de l’examen public. C’est un trait, par exemple, de cette histoire simple qu’Heüanicus nous a conservé, en assignant le passage des Sicules d’Italie en Sicile, à la vingt-sixième année du sacerdoce d’Alcyonice à Argos.

L’histoire composée est, au contraire, essentiellement dramatique. Elle reçoit scs développemens de l’éloquence et de la philosophie qui l’éclairent et l'animent par des raisonnemens, des circonstances et des tableaux que l’art de la composition rend plus ou moins satisfaisans ou vraisemblables ; alors elle remplit l’objet que Denys d’Halicarnasse lui a prêté, en l’aprg’éi ^ P e l an i U philosophie des exemples: mais aucune composition , aucun art, n’a pu se mêler aux récits impersonnels de la plus ancienne histoire simple. On pourra bien nous objecter les épisodes mythiques : mais ces additions, à quelque cause qu’on veuille les attribuer, n’ont au moins pu être faites dans lïntention de mieux tromper; car, s’il en eût été ainsi, on ne les auroit pas choisies hors du cours ordinaire de la nature.

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Ii suit de là que plus l’histoire simple se présente à nous dépouillée de circonstances et d’intérêts, plus elle doit se concilier de confiance par elle-même; plus aussi , après tant de siècles écoulés depuis la date de ses premiers récits, causera-t clle de surprise, si, rassemblés et réunis l'un à l’autre dans leurs primitives connexions, ses élémens les plus anciens, les plus arides et (es plus dispersés, parviennent au point de présenter encore des résultats assez justes.

Ainsi donc plus les circonstances se multiplient dans les iiistoires détaillées, plus l'art de les enchaîner fait sentir l’influence personnelle de l’historien qui les rapporte, et plus alors cette considération peut faire perdre de confiance aux détails qui surchargent le simple énoncé du fait principal. En effet, dès que, pour obtenir les éloges de Cicéron, qui la vouloit ornée de ces formes éloquentes dont Hérodote et scs imitateurs l’ont embellie, l’histoire cessa d’être purement et simplement dépositaire des faits, elle perdit par-là le grand avantage que les seules chroniques anciennes ont entièrement conservé. Alors, il est vrai, on n’avoit que de l’histoire; mais on voulut avoir des historiens orateurs , que la haute antiquité ne connoissoit pas, lorsque, n’ayant pas encore conçu l’intention de persuader, on ne prétendoit à rien autre qu’à fixer le simple témoignage d’un fait.

in ThucjtiiJ.

Vifa , ç, tX.

Lata lavdato.

De Thuçyduî.

H in. Juii. pag.

Hérodote se renferme dans cette simplicité quand il nous transcrit des généalogies, et qu’il assigne par leur moyen des dates aux fondations des villes, aux actions des héros, au départ des colonies; en un mot, à tous les autres faits simples qu’il empruntoit aux annales des villes et surtout aux inscriptions qu'il a pu confronter avec les traditions locales. Il n’en est pas de même des discours du Lydien Sandanis à Crœsus, de Solon, de Cambyse, et de trente autres compositions du même genre, que Marcellin regardoit comme de pures fictions, et qui ne peuvent nous présenter que les résultats d’un artifice ingénieux; or c’est bien là le commentaire de l’histoire, mais ce n’est pas l’histoire. On doit en dire autant de Thucydide; car cet historien, d’ailleurs si digne de nos éloges et de notre confiance, composoit d’avance les discours qu’il inséroit ensuite dans ses récits. Son huitième livre, écrit peu de temps avant sa mort, en fournit quelque indice; car il ne contient aucun discours , quoique , suivant la remarque de Denys d’Halicarnasse , les formes oratoires y eussent été aussi heureusement employées que dans ses autres livres.

La lecture de Tite-Live nous offre le caractère de l’histoire simple, dans tous les faits sommaires qu’il peut avoir tirés des livres appelés ddtoidts à raison

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de leur forme triangulaire , des livres de toile que l'on conservoit au temple de Junon, des traites enfin qui avoient été passés entre Rome et les villes grecques, d’origine bien plus ancienne, dont elle étoit environnée. Mais, quand à des récits primordiaux qui ne devroient présenter que la sécheresse et la concision des chroniques romaines, Tite-Live ajoute des dialogues entre Énée et le roi Latinus; quand il fait longuement discourir Évandre, Romulus.Tullus, Horace et Coriolan ; n’est-on pas fondé à demander si les chroniques, qui, dès les premiers temps de Rome, étoient affichées d’abord sur la façade de la maison du grand pontife, ont pu contenir de tels discours!

Or, si des pièces aussi évidemment supposées ne doivent pas nous empêcher d’ajouter foi au corps des autres faits puisés dans les annales originales de Rome, pourquoi la certitude des récits beaucoup plus anciens de l'histoire grecque perdroit-elle ses droits ! seroit-ce parce qu’ils sont quelquefois accompagnés de fictions d’un autre genre d’invraisemblance! Mais, fables pour fables , les épisodes mythologiques que les anciens nous ont eux -mêmes fait distinguer pour tels dans les premiers récits de leur histoire sommaire , ne sont-ils pas , à vrai dire , moins trompeurs que ne le sont, dans les siècles plus cultivés , les illusions de l’éloquence historique ! A l’aide de la plus simple

critique . les additions faites à l’histoire sommaire se séparent d’eUes-mémes du fond réel des faits, et, pour ainsi dire, comme la rouille disparoît de la surface des métaux que l’art polit , quand , au contraire , les prestiges oratoires approchent trop souvent de la vraisemblance historique pour ne pas en imposer au commun des lecteurs : mais ils ne se méprennent pas quand ils lisent, par exemple, dans les généalogies des chroniques grecques qu’un des premiers rois d’Arcadie étoit fils du dieu Jupiter; lorsque surtout la moindre recherche sur la filiation naturelle de ce roi fait trouver le nom de son vrai père , aussi facilement qu’on reconnoît le père réel d’Alexandre le Grand , quoique ce prince ait aussi passé pour fils de Jupiter. Ces considérations répondent, je crois, suffisamment à tout ce qu’opposent au sentiment de la certitude des anciennes chroniques et des généalogies historiques les savans qui se piquent d’une critique plus rigoureuse que ne l’exige la simple et droite raison.

A quelque époque qu’on remonte pour considérer de près l’histoire, on ne la trouvera jamais composée, chez aucun peuple, de récits purement homogènes. En effet, les récits de la Bible contiennent des merveilles que la philosophie religieuse explique bien, d’après les principes combinés de plusieurs considérations

d’un ordre transcendant, et surtout par l'aveu motivé des infractions faites en cela au cours ordinaire de la nature. Les plus anciens temps de l'histoire grecque sont mêlés de théogonies, qui nous signalent les écarts de l’idolâtrie dans laquelle tombèrent les nations dispersées par des émigrations continuelles, loin du berceau des traditions primitives de l’unité d’un créateur : depuis Hérodote , l’histoire dramatique et philosophique a semé de fictions romanesques ses tableaux et ses discours ; les chroniques memes du moyen âge ont, et si près de notre temps, ajouté aux faits simples, des épisodes d’une superstition presque mythique ; enfin notre histoire contemporaine n’est pas exempte de tout artifice, puisqu’elle prête souvent aux actions des hommes célèbres des intentions qui ne sont pas exprimées dans les sources.

Cependant ces philosophes difficiles qui disputent à la Bible la réalité de ses faits surnaturels, ne refusent pas pour cela d’admettre la certitude des généalogies de ses patriarches; celui qui rejette la mythologie surajoutée à la généalogie d’Alexandre, ne révoque pas en doute lcnumération historique de ses plus proches ancêtres ; la supposition évidente des discours attribués à Solon, à Cambyse, ne fait pas regarder ces personnages comme également supposés ; enfin les superstitions inhérentes à beaucoup de faits rapportés

Ac. id. iti in Jeri/it. um. Vt .

F*S- ‘4 f - JHJ.I.XXIX , rs ■ *7-

UiJ. Km. 1 7 , rv- '79-

dans nos chroniques du bas âge, ne feront pas non plus considérer le fait du siège d'une ville et du fléau qui a désolé tout un pays, comme des relations mensongères.

Le scepticisme est donc injuste , quand , pour décréditer les anciennes chroniques grecques, if va chercher dans les récits des temps même les plus sujets à être altérés par les fictions de l'éloquence et de la philosophie , les conditions sévères auxquelles il prétend assujettir l’examen des chroniques grecques.

Fréret , dans sa Défense de la chronologie contre Newton, dans son Mémoire sur l’étude des anciennes histoires et le degré de certitude de leurs preuves ; Bougainville, dans ses Vues générales sur les antiquités grecques du premier âge, ont solidement prouvé la certitude des temps les plus anciens; et tous les bons esprits s’accordoient à reconnoître, avec le victorieux antagoniste du philosophe anglais, que Li véritable chronologie éloit celle de la Bible. Cependant Bayle dominoit dans la littérature polémique, et Locke avoit, peu d’années auparavant , jetc le plus grand discrédit sur la preuve testimoniale , et surtout sur celle des anciennes histoires, lorsque Fréret se crut obligé d opposer aux illusions croissantes de la philosophie du doute les réflexions générales qui sont contenues dans

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le morceau suivant. Ces circonstances rappelées feront sentir de quelle importance est ce morceau , et flans quelle intention ultérieure il fut sans doute écrit par celui qui avoit dit ailleurs que la philosophie avoit son peuple.

« La philosophie, disoit Fréret, a éclairé et dirigé r> la critique; c’est elle qui lui a appris à douter et à » suspendre son jugement; c’est elle qui l'a rendue « difficile sur le choix de ses preuves et sur le degré » de leur force : ainsi la critique doit beaucoup à la «philosophie. Cependant, comme l'exccs des meil- « leures choses peut devenir dangereux, je ne sais si » la philosophie ne rend pas quelquefois la critique » trop difficile et trop douteuse. La crédulité étoit le » défaut du siècle de nos pères; peut-être celui où » nous vivons donne-t-il dans l’extrémité opposée. r> Le caractère de notre siècle est de ramener tout

» au doute absolu; on fait gloire de se livrer à

« cette philosophie dangereuse, dont l’unique b'tt » esc de tout détruire sans rien établir. Il falloit dé- » montrer à nos pères la fausseté de plusieurs ou- » vrages manifestement supposés , et l'on est au- « jourd’hui dans l’obligation de nous prouver la » vérité des histoires les plus indubitables. » Ainsi s’exprimoit Fréret à l'Académie des inscriptions en 1724.

Bi

Ctfie d'une lettre i liJ.t de Fréret , eu tête d'une tapit d. t nuvragn du C. u •le fifittljitriiliert. A f s, de l e BiN. tari ut.

A ta J. dei inttripe. t*m. ( 7 ,

ns- *!*•

t )/rf. fi ht idée 1720 , art.

Acusu , nfite G.

Acad, des tus* cr pt. tom. Vi , f-’S- 1/4. Ncu.

■ s DISCOURS

Par une suite de ces contradictions qui lui ont etc si familières, Bayle avoit, en 1702, resserre, plus vivement encore que Fréret, les mêmes principes dans la note suivante :

« On peut, disoit-il, comparer la philosophie à » ces poudres si corrosives, qu après avoir consumé » les chairs baveuses d’une plaie, elles rongeroient » les chairs vives, et carieroient les os et perccroient » jusqu’aux moelles. La philosophie réfute d’abord » les erreurs : mais, si on ne l’arrcte point là, elle » attaque les vérités ; et quand on la laisse faire à sa » fantaisie, elle va si loin, quelle ne sait plus où elle » est, et ne trouve plus où s’asseoir. »

Bayle en avoit déjà fourni bien des exemples, quand Fréret lui reprocha d’avoir lui-même poussé le pyrrhonisme jusqu’à vouloir détruire la certitude historique des témoignages contemporains. Locke, il est vrai, n’avoit pasporté jusqu’à ce point excessif l’échelle de la dépréciation testimoniale; mais c’est néanmoins ce profond penseur qui a le plus décrédité les témoignages de l’histoire , quoiqu’il ait protesté le contraire dans le morceau suivant, que je vais transcrire en entier , à raison des conséquences que l’on tire encore aujourd’hui des raisonnemens spécieux qu’il contient.

« Suivant une règle observée dans la législation

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» de l’Angleterre, dit Locke , quoique la copie d’un » acte reconnu authentique par des témoins soit une » bonne preuve, cependant la copie, quelque bien » attestée qu’elle soit et par les témoins les plus accré- » dites, n’est jamais admise pour preuve en jugement. » Cela passe si généralement pour une pratique rai- » sonnablc et conforme à la prudence et aux sages » précautions qu’il faut employer dans les recherches » que nous faisons sur des matières importantes, que » je ne l'ai pas encore, dit-il , ouï blâmer de per- » sonne. Or, si cette pratique doit être reçue dans »• des décisions qui regardent le juste et l’injuste, on » peut en tirer cette observation , qu’un témoignage » a moins de force et d’autorité à mesure qu’il est » plus éloigné de la vérité originale.

» J’appelle vérité originale l’existence de la chose » même. Un homme digne de foi venant à témoi- » gner qu’une chose lui est connue, c’est une bonne p preuve ; mais, si une autre personne également » croyable le témoigne sur le rapport de cet homme , » le témoignage est plus foible, et celui d’un troi- » sièmc qui certifie un ouï-dire, est encore moins p considérable : de sorte que, dans les vérités qui » viennent par tradition, chaque degré d’éloignement » de la source affoiblit la force de la preuve ; et à p mesure qu’une tradition passe successivement par

Essai sur l'eu Ktuitmtat humain , Uv. iv , e. XVI, uct. X ,

i4 DISCOURS

» plus de mains, elle a toujours moins de force et » d évidence.

» Je ne voudrois pas, continue le philosophe an- » glais , qu’on allât s’imaginer que je prétends ici » diminuer l’autorité et l’usage de l’histoire; c’est elle » qui nous fournit toute la lumière que nous avons » en plusieurs cas, et c’est de cette source que nous » recevons, avec une évidence convaincante, une » grande partie des vérités utiles qui viennent à » notre connoissance. Je ne vois rien de plus estt- » mable que les mémoires qui nous restent de l’an- « tiquitc, et je voudrois que nous en eussions un « bien plus grand nombre et moins corrompus ; mais » c’est la vérité qui me force à dire que nulle pro- » habilité ne peut s’élever au-dessus de son propre » original. Ce qui n’est appuyé que sur Je témoignage » d’un seul témoin, doit uniquement se soutenir ou » être détruit par son témoignage , qu’il soit bon , » mauvais, ou indifférent; et quoique cent autres » personnes le citent ensuite les unes après les autres, » tant s’en faut qu’il reçoive par là quelque nouvelle » force; il n’en est que plus foiblc. La passion, l’in- » térêt, l’inadvertance, une fausse interprétation du » sens de l’auteur, et mille raisons bizarres par où » l’esprir des hommes est déterminé et qu i I est iin- « possible de découvrir, peuvent faire qu’un homme

» cite à faux les paroles ou le sens d’un autre homme. » Qjaconque s'est un peu appliqué à examiner les citations » des écrivains, ne peut douter que les citiitions ne mentent » peu de créance, lorsque les originaux viennent à manquer, « et, par conséquent , qu'on ne doive se fier encore moins » à des citations de citations. »

Tout ce qu’on vient de lire ne conduiroit-il pas en dernier terme au pyrrhonisme absolu! Et d’abord, l’application que Locke fait ici du refus d’admettre judiciairement la copie la mieux attestée d’un acte original, prouve-t-elle bien qu’un témoignage historique ait moins de force et d’autorité à mesure qu’il s’éloigne de la vérité originale, qui, selon Locke, est l’existence de la chose même ! En fait de critique historique, on ne doit prétendre à rien de plus qu’à produire le sentiment d’une confiance raisonnable ; mais , en fait de justice légale , il faut une certitude bien plus assurée, parce qu’il s’agit là d’intérêts personnels, diamétralement opposés , et qui doivent être discutés contradictoirement en présence des parties intéressées : en fait de preuves historiques, on n’a peut-être jamais connu de titre unique. Par exemple, lorsque Phérécyde copioit les généalogies royales à Argos , la Grèce en connoissoit ailleurs d’autres monumens originaux et pouvoir les copier comme lui • mais il n’en est pas de même des transactions

i<î DISCOURS

Tarit. A Muai

passées par-devant un notaire ; car ces actes n’ont pas, comme l’avoient les anciens monumcns, un caractère continuellement patent de notoriété publique. Aussi verrons-nous dans la suite, que le sénat romain n'hésitoit pas à admettre les copies des inscriptions comme des preuves valables, lorsqu'il s'agissoit même de juger des questions de propriété.

Locke paroît encore n’avoir pas senti combien il affoiblissoit son raisonnement, lorsqu’il comparoit à des ouï-dire les témoignages de l’histoire. Certainement des ouï-dire de ouï-dire se détériorent progressivement : mais les chances de l’erreur sont bien moindres quand il s’agit de copies de copies, quelque longue qu’en soit la succession , et surtout quand il s’agit de celles de l’histoire simple; car aucune passion, aucun intérêt, n’ont pu se mêler à la copie du premier monument de la généalogie des rois d’Argos, et surtout à celles qui ont été faites à des temps où cette dynastie ne régnoit plus depuis bien des siècles. Si quelqûe erreur avoit pu se glisser dans la copie d’Acusilas, tous les autres copistes subséquens se scroient fait un devoir de redresser les inadvertances qui lui auroient fait ajouter, omettre ou déranger quelque nom : car, les monumcns copiés étant restés publics, on y pouvoit continuellement recourir.

L’échelle de décroissance établie par les principes

de Locke ne pourra donc paroître raisonnable qu’à ceux qui réduisent à de simples souvenirs les traditions historiques dont il parle. Mais ce n’est pas ici que je dois combattre cette théorie imaginaire, dans son application surtout à la nature de l'histoire simple : il me suffit , pour le présent , d’avoir montré que vouloir décréditer toute citation intermédiaire en fait d’histoire ancienne, c’est établir les principes du pyrrhonisme le plus formel , puisque les histoires de l’ancienne Grèce ne se composent, à notre égard, que de citations de citations , et que leurs auteurs les plus rapprochés de notre temps vivoient à la distance de huit siècles des premiers copistes connus de ces histoires , comme ceux-ci ctoient distans de plus ou moins de siècles encore des vérités originales qui , suivant Locke , étoient l’existence des faits memes.

Voyons maintenant à quelles conséquences les partisans de cette doctrine ont été successivement amenés.

Les mathématiciens furent les premiers qui en firent usage , lorsque l’Écossais Jean Craig s’imagina qu’en appliquant la théorie des combinaisons aux différens degrés de persuasion et de certitude historiques proposés par Locke , on pouvoit arriver jusqu’à déterminer I époque de la fin du monde. Ce

pMfuipiùt dcvron être, suivant Craig, l’an 1 , à dater du pU matkatutiai. moment de sa prophétie mathématique.

Heureusement pour la critique historique, Fréret avoit prévu tous les écarts de I imagination calculatrice, lorsqu 'assignant, dans le Mémoire que j’ai déjà cité, les limites que les sciences exactes ne doivent pas dépasser , il s’exprimoit ainsi :

“ L’étude de la géométrie et des mathématiques , r“S '*'4- » dit cet illustre académicien, est aujourd'hui l’étude

» favorite et presque l’unique d’un très-grand nombre » de bons esprits. Ces sciences mêmes semblent tenir » le premier rang; et ceux qui les cultivent affectent » de ne parler qu’avec mépris des autres sciences » qui sont l’objet de l’application des gens de lettres. » Je ne prétends point , continuoit-il , décrier les » mathématiques ; je connois en quoi consiste leur » excellence mais je ne sais par quelle fatalité ces *> sciences si utiles et si nécessaires pour régler nos » connoissances , non seulement ne sont°d’aucun » usage pour les étendre et pour diriger notre con- » duitc dans les occasions pratiques, mais peuvent « même devenir dangereuses, lorsque des esprits trop » ardens les veulent appliquer aux matières qui n’y » sont point assujetties.

» La géométrie n’admet que la certitude parfaite, » ou celle des propositions identiques qui, réunissant

PRÉLIMINAIRE. ij>

» deux termes synonymes, affirment que i’un et l’autre » désignent la même idée. Les démonstrations les » plus longues ne font autre chose que ramener les » théorèmes et les assertions à des propositions iden- » tiques avec les premiers axiomes : de là il arrive que » ceux qui sont accoutumés à ce procédé de la géo- » métrie, ne reconnoissent bientôt plus d’autre cer- » titude que celle des propositions identiques ; et n comme les plus grands génies donnent ordinaire- » ment dans les plus grands excès quand ils ne savent » pas se modérer , ils en viennent bientôt à regarder » comme fausses, ou du moins comme très-incern taines, toutes les choses dont la certitude n’est pas » absolument parfaite.

n Cependant les sciences les plus importantes à » l’homme, la morale, la politique, l’économie, la » médecine, la critique, la jurisprudence, sont inca- » pables de cette certitude identique des démons- » trations de géométrie. Elles ont chacune leur dia- » lectique à part, comme l’a remarqué M. Leibnitz, » et leurs démonstrations ne vont jamais qu’à la plus » grande probabilité; mais cette même probabilité a » une telle force dans ces matières, que les esprits n raisonnables ne refuseront jamais de s’y soumettre. » Ce seroit même détruire ces sciences , que de vou- » loir leur appliquer la théorie des combinaisons,

Ca

so DISCOURS

» sous prétexte que les probabilités, pouvant se cal- » culcr, peuvent être considérées comme des nom- » bres, et qu’il est par conséquent facile de déterminer » leurs rapports. »

Dans ce morceau, Fréret n’a rien laissé à ajouter aux raisons générales qui montrent toute la futilité des calculs mathématiques, lorsqu’on veut les employer dans la critique de l’histoire ; mais, n’ayant pu connoître la comparaison imaginée près d’un siècle après lui pour appuyer la même prétention , il a laissé à d’autres le soin d’appliquer à tous les écarts du même genre les principes généraux dont on vient de lire l’exposé. Telle est la démonstration récemment tirée d’une comparaison d’optique , où i on prétend assimiler «la dégradation de la probabilité des faits (histo- » riques), lorsqu’ils sont vus à travers un grand nombre *> de générations successives, à l’extinction de la clarté » des objets par l’interposition de plusieurs verres. »

Dans cette comparaison, on conçoit aisément l'effet produit sur l’organe de la vue par la multiplication des verres; mais conçoit -on qu’un effet semblable puisse agir sur la vue intellectuelle , et résulter de l’éloignement des faits historiques! Il est vrai que les circonstances des faits ont disparu de notre ancienne histoire sous les transcriptions successives de scs abréviateurs, et que la perte de beaucoup de chroniques

PRÉLIMINAIRE. ai

a pu diminuer pour nous le nombre des objets de comparaison, et nous priver de beaucoup de motifs de confiance que leur conservation auroit multipliés; mais toutes ces pertes ont-elles pu causer la décomposition d’un fait simple! On ne l’a sans doute imaginé qu’en supposant encore que, dans ses commencemcns, l’histoire ne se résol voit qu’en de purs souvenirs : mais peut-on admettre la possibilité de cette décomposition, quand il s’agit de faits aussi simples que le sont l’origine d’une colonie et sa date , le nom d’un fondateur, le fait de son mariage avec une princesse d’une autre dynastie , l’ordre établi dans la succession des lignes , et tant d’autres faits simples , que le plus petit nombre de caractères hiéroglyphiques ou phonétiques ont pu fixer de toute antiquité sur des deltoi ! Car voilà ce qui constituoit l’essence de l’histoire simple avant la guerre de Troie,

Et quand bien meme on accorderoit que les traditions orales auroient été sujettes à cette décomposition, en auroit-il été ainsi des chroniques gravées à des époques nécessairement très - anciennes ! Lorsque Suidas, par exemple, rapporte que le père d’Aeusilas Vnk Acwitu. avoit trouve dans un de ses domaines les généalogies d’ A rgos gravées sur des tables de bronze; lorsque son fils les avoit publiées près de six cents ans avant notre ère; lorsque, dix siècles avant que Suidas eût tiré cet

3î DISCOURS

ancien récit de quelque histoire aujourd’hui perdue, Acusilas étoit cité par Cicéron et par Denys d’Halicarnasse comme un de ces anciens chroniqueurs qui n’avoient fait que copier les monumens , comment la certitude des généalogies auroit-elle pu décroître entre l’espace de temps qui s’est écoulé depuis l'époque inconnue à laquelle ces généalogies seroient supposées avoir été gravées, et l’autre espace où elles étoient restées enfouies jusqu’à leur découverte ! comment enfin pourroient-elles passer pour ne setre perpétuées que par le moyen seul des traditions orales, au temps, par exemple, de Cicéron, qui les Jisoit encore dans toute leur intégrité sur les coptes de la copie d’Acusilas ! La certitude des marbres de Paros, qui nous présentent un corps de 1318 ans d’histoire bien suivie et gravée sur un monument qui date de fan 263 avant notre ère, calcul commun, auroit donc aussi décru depuis les deux mille quatre-vingt-sept ans de son existence constatée. Ces réflexions suffisent pour montrer que ce n est pas à une pile de verres qu’il falloit comparer les vingt- un siècles qui nous séparent de fan 263 où lurent gravés ces marbres; car, s’il est vrai que la présence du monument original nous ait rendus comme contemporains de la date de sa gravure , la pile de verres se convertit en un cristal de roche, parfaitement limpide, homogène et

Ig nit i7fifLhuJ^nog le

PRELIMINAIRE. i}

sans aucun interstice ; et personne n'ignore qu’on lit distinctement à travers le plus gros morceau Lien poli de ce minéral.

On voit donc, en poursuivant la meme comparaison, que, dans les divers principes sur lesquels on a fondé l’échelle de décroissance de la certitude historique , il failoit au moins soustraire du calcul le temps de la durée des monumens gravés qui nous en restent encore, et même de ceux qui ont été cités comme tels, et comme vus par Hérodote, Cicéron, Tacite, Denys d'Halicarnasse. Ainsi j’oserai dire, sans craindre d’être taxé de témérité, que , quand même il ne nous resteroit rien autre pour la connoissance des temps de la Grèce la plus ancienne, que les marbres de Paros, les fragmens des généalogies copiées sur les monumens par Phérécyde et par Acusilas, le témoignage enfin des auteurs qui nous attestent que telle est la source première des copies faites par ces premiers chroniqueurs , cela seul suffirait pour établir une harmonie satisfaisante entre les premiers temps de l’histoire d’Argos et d’Athènes, et pour fournir à la critique le même genre de règles que les architectes de nos jours savent tirer de la découverte d’un chapiteau et d’un entre-colonnement pour en conclure les proportions qu’avoit un temple antique dont il ne resteroit plus qu’un monceau de ruines.

f/ùi. Jtt nmp fabêUtM, t. fil t

zi DISCOURS

Voyons maintenant ce que les questions qui concernent i’cxamen de cette certitude sont devenues sous la plume des allégoristes.

La décroissance bien réelle de la saine critique tomba d’abord jusqu’au point de produire un ouvrage où l’on entreprit de prouver que « tout ce qu’Héro- » dote,Manéthon, Ératosthènc, etDiodore de Sicile, » racontent des Egyptiens jusqu à la fin de la captivité » des Juifs à Babylone, n’est, aux descriptions près, » qu’une traduction , pleine d’erreurs et de fautes gros- » sières, que les Égyptiens s’étoient faite ou procurée » des endroits de l’Écriture qui les regardent et dont » ils s’étoient composé une histoire. »

En conséquence , l’auteur de cette idée bizarre promet à son lecteur de lui prouver « que les Titans » sont les six jours de la création ; que les sept enfans » que Minos se faisoit livrer en tribut pour venger n la mort de son fils Androgée, sont les fils d’A- » braham que celui-ci avoit séparés de l’héritier légi- » time; que la tête de Méduse est la verge de Moïse » qui a opéré tant de prodiges; enfin, que c’est sur- » tout des combats de Moïse et de Josué, et de » toutes les actions des juges, que les Grecs ont formé » leurs temps héroïques. »

Tels furent les premiers pas que firent les allégoristes dans les divers systèmes où ils ont supposé que

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les personnages mêmes de (a haute antiquité n’ont point eu d’existence réelle. Mais jusqu’ici la philosophie sceptique ne s’étoit proposé que la ruine de l’histoire : c’est l’auteur du livre de l' Origine de tous les cultes qui prétendit le premier qu’il falloit en reconstruire l’édifice sur d'autres bases , et ce fut quand il déclara que l’astronomie contenoit exclusivement les élémens des premiers temps de l’histoire grecque , et que la réalité d’un grand nombre de ses plus anciens personnages se réduisoit à de pures allégories. En conséquence , dans la partie de son travail connue sous le titre de Religion universelle , après avoir analysé le poème des Argonautiques sous un aspect qu’il fait cadrer avec ses vues particulières, voici comment l’auteur s’explique, en pariant du fait meme de cette ancienne expédition :

« Voilà donc encore un événement prétendu Itis- » torique qui , depuis bien des siècles , est regardé » comme une des plus importantes époques astro- » nomiques , mais qui ne date que dans les annales » étemelles de la nature. Il en sera de même de la » guerre de Troie, puisque son roi Priam àvoit été » mis sur le trône par les Argonautes. » Après avoir émis cette étrange pétition de principes , l’auteur conclut en ces termes : « Les bases de l’histoire » grecque s’écroulent donc comme celles de notre

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» histoire sainte : car nous aurons lieu , dans la suite , » en parlant du déluge, de faire voir que le vaisseau » de Jason et celui de Noé sont la meme constella- » tion; aussi porte-t-il le double nom d'arche de Noé et de vaisseau Argo. » Enfin l’auteur conclut définitivement par cette comparaison : l

« Comme le retour de la lumière sur notre ho- » rizon fait disparoître les illusions et les fantômes »> de la nuit, de même les lumières de la philosophie » et de la science font évanouir ces fantômes chro- « nologiqucs auxquels on veut rattacher tous les évé- » nemens de l’histoire réelle et connue. C’est ainsi »> que, dans tous les temps et chez tous les peuples/ » l’érudition a toujours cherché à étendre les limites » de son empire, en paraissant vouloir reculer celles ^> de l’histoire. »

On n’a reconnu complètement que depuis peu toute la fausseté d’un système qui refusoit quatre mille ans d’antiquité continue à l’histoire grecque , pour se créer plus librement dans le vague dix-huit mille ans d’histoire astronomique, et cela sur la foi d’un monument de sculpture dont la signification imaginaire est aujourd’hui bien démontrée. Nos savans ayant fait justice de ces paralogismes astronomiques , tout concourt maintenant à resserrer l’histoire des hommes dans ses justes limites , et la critique de

cette histoire dans ses seuls droits légitimes. Une suite de grandes et belles observations géologiques a confirmé le témoignage de la Bible, en n’offrant rien du moins de contraire à sa chronologie ; et les remarques spéciales qui ont été faites sur le sol du Delta , n’autorisant à supposer à la fondation de scs monumens les plus anciens que des dates conformes à la chronologie commune, cadrent si bien avec les époques de ses rois incontestablement historiques, qu’aucun monument de la haute ni de la basse Égypte ne peut plus être allégué en preuve des antiquités excessives.

Cependant tous les préjugés des allégoristes n’ont pas été anéantis avec leurs paralogismes astronomiques : ils se reproduisent encore sous une autre forme dans les remarques isolées de plusieurs savans littérateurs , et principalement de ceux à qui nous devons les meilleurs commentaires de nos auteurs classiques. Dès qu’ils trouvent, dans les récits qui concernent la haute antiquité , des noms significatifs, tels que ceux de Piranthus, d' Œnolrus, à'Harmonia, de Myles, ou quelques noms géographiques, comme Liéy.t, Memphis, Ægyptus, Armttùus, Medus, Perses, Cilix, et tant d'autres qui, selon toute apparence, dit-on, ne sont aussi que des dénominations géographiques personnifiées par les poètes, ces savans, dis je, conçoivent

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alors de la défiance contre la sincérité des chroniques qui nous ont transmis les généalogies dans lesquelles figurent ces surnoms. Or quelques questions me paroissent suffire pour dissiper ces préjugés ; car si , de distance à autre, dans nos généalogies des rois de France, par exemple, les vrais noms propres de ces princes avoient disparu, pour ne laisser que les surnoms significatifs dont ils sont accompagnés dans ces listes, pourroit-on se croire bien fondé, dans un avenir très-reculé , à considérer les surnoms de Débonnaire , le Chauve, le Bègue, le Gros, le Jeune, le Long, comme ne pouvant appartenir qua des êtres purement mythologiques et supposés!

Il doit en avoir été de même des surnoms relatifs à la plus haute antiquité grecque ; et les cas où l’histoire nous en explique les occasions ou les causes, doivent fournir l’explication de ceux quelle n’a point interprétés. C’est ainsi que Piranthus, fils d’ Argus, roi d’Argos , n’étoit pas considéré en Grèce comme une pure fiction mythique, puisque, suivant une tra dition constante, Piranthus passoit pour avoir sculpté en bois de poirier la statue de Junon, encore existante ru U ^\ ^ Argos au temps de Pausanias. Il en aura été de meme du surnom de Mylès , roi de Lacédémone , lequel signifie meule Je moulin ou meulier; car, à l'appui de ce nom significatif, la tradition des Grecs portoit

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que ce roi avoit inventé l’art de moudre le blé à Alesia en Arcadie. 11 en aura été de même encore Uw.xx. d’GEnotrus, parce qu’il aura transporté le premier en Italie la culture de la vigne, et que la célébrité populaire du surnom aura fait perdre la mémoire du nom véritable.

Un usage qui paroît avoir été inhérent à toutes les nations civilisées, est celui qui a toujours fait tirer des régions et des villes les noms des grands personnages de l’hiitoi e. Les p inces des maisons régnantes d’Europe portoientdes noms topographiques ou géographiques ; nos généraux contemporains ne sont déjà plus connus que sous des dénominations de ce genre ; et pourquoi donc n’en auroit-ii pas été de même dans les temps les plus anciens î C'est la seule réponse que je crois devoir faire à la critique anticipée de qutlques exemples tirés des généalogies de mon Tableau.

C’est donc par une supposition pure et simple qu’on , v “y- J “ nA ‘ allègue l’influence que les poètes anciens auroient exercée sur les élémens de l’histoire simple : au moins, aux époques reculées des exemples que j’ai précédemment cités, il seroit difficile d’assigner nommément le poète tragique qui auroit pu être fauteur de ces altérations; aussi, pour faire admettre la probabilité de la conversion de ces fictions en histoire ,

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a-t-on juge nécessaire de supposer que les premiers temps de l’histoire grecque avoient été, pendant plusieurs siècles, réduits à de purs souvenirs, avant qu’on eût pensé à les rédiger par écrit : mais heureusement on a réfuté soi-méme cette hypothèse, en supposant, dans les principes d’une critique plus réfléchie, qu’un souvenir originairement réel , positif, national et important , auroit eu partout des moyens de se conserver pur et intact; mais, dès là meme, n’a-t-on pas perdu le droit de faire craindre « qu’au milieu ou à » un point quelconque de ce long intervalle entre » l’époque assignée au fait et celle des livres qui nous » l’apprennent, il n’y ait eu des occasions d’attacher » à de simples fictions le caractère d’un souvenir! » Le seul énoncé de ce dernier doute m’oblige donc à examiner comment le tableau des faits que je présente à l'appui de ma méthode , auroit pu se perpétuer par une tradition de purs et simples souvenirs, pour prêter à la facilité d’insérer, au corps des faits, des fictions capables de dénaturer essentiellement des séries aussi nombreuses de généalogies et de listes de règnes et de sacerdoces.

J'ai réuni dans mon Tableau les corrélations de cinq cent soixante personnages ; et elles m’ont fourni les moyens de vérifier trois cent vingt faits simples. Je me crois donc fondé à demander qu’on explique corn-

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ment une telle quantité de faits combinés auroit pu se conserver dans la mémoire des Grecs, s’ils n’avoient pas été écrits ou gravés successivement , à commencer des plus anciens temps. Ceux qui prétendent que les poésies d’Homère se sont long-temps conservées par la seule opération de la mémoire , alléguoient au moins, en faveur de l’hypothèse, la puissance de l’harmonie et de la cadence ; mais pour des listes de noms continuellement divisés et subdivisés en branches différentes, comment le concevoir! Indépendamment de l’improbabilité de cette supposition considérée en elle-même , il en est une autre qui me paroît résulter du fond même de l’histoire simple.

Dans l’espace de sept cent vingt et un ans qui s’étendent depuis l’origine de l’histoire grecque jusqu’à l’époque de la guerre de Troie, on remarque cinq invasions principales; savoir: celle de Dana'iis à Argos, celle de Deucaiion en Thessalie , celle de Cécrops à Athènes, car on croit qu’il étoit étranger ; celle de Lelex à Mégarc ; enfin la conquête de toute l’Arcadie par Areas. Le premier effet de la domination de Danaüs fut de changer le nom du pays. Il en fut de même de l’Arcadie, lorsqu’elle reçut le nom d’Arcas ; mais ce qui montre le plus directement combien est peu fondée l’opinion de ceux qui prétendent que l’ancienne histoire n’a eu pendant plusieurs siècles

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