LES FONCTIONS PUBLIQUES. — LA VIE POLITIQUE. — LES ÉLECTIONS
M. Fillmore, l'un des derniers présidents des États-Unis, racontait qu'il avait passé en prières et sous le coup d'une émotion indicible la nuit qui précéda sa prise de possession du fauteuil présidentiel. M. Polk, qui était entré au pouvoir avec des cheveux d'un noir superbe, le quitta, quatre ans après, à l'expiration de son mandat, la tête complètement blanche.
Ces deux faits sont connexes : ils montrent le juste sentiment d'inquiétude qu'éprouvait l'un de ces deux hommes, au moment d'assumer la responsabilité du pouvoir, et les soucis et les épreuves (|ue l'autre avait traversés pendant l'exercice de ce même pouvoir.
Le peuple américain, c'est un fait curieux et important à constater, n'a aucune reconnaissance à ceux qui donnent leurs soins et leur vie à l'ac-
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complissement de leurs devoirs dans les fondions publiques. Autant les ardeurs sont grandes et les enthousiasmes violents au moment de la lutte électorale pour les candidats, autant l'indifférence la plus froide couvre ces élus pendant l'exercice de leur mandat, sans compter l'irrévérence qu'on leur montre; et, le lendemain de leur sortie du pouvoir ou des emplois publics, l'oubli, le plus souvent l'ingratitude, sont leur seule récompense.
Le général Harrison, après avoir rendu de grands services mililaires aux États-Unis, après avoir été gouverneur d'État, sénateur, ministre plénipotentiaire, et avant que d'être élu président, était si pauvre avec la charge d'une nombreuse famille, que, pour vivre, il fut obligé d'accepter les fonctions de greffier d'une cour à Cincinnati.
Un autre citoyen illustre des États-Unis , M. Gallatin, après avoir été pendant douze ans ministre des finances et ambassadeur en France, serait littéralement mort de faim, sans l'appui que lui prêtèrent ses amis pour lui faire obtenir la place de président d'une des banques de New- York.
Jefferson, sur ses vieux jours, se trouva dans un lel élat de détresse, qu'il dut solliciter do la législature de son État, la Virginie, l'autorisation de mettre ses terres en loterie, et de vendre sa bibliothèque, une des plus riches qu'il y eût aux Étals-Unis.
Monroe , autre président des États-Unis, fut réduit à demander au congrès des secours pour vivre.
L'an dernier, la veuve de l'héroïque général Gaines, une des illustrations et un des dévouements militaires les plus complets des États-Unis, sollicita du congrès, en souvenir des services glorieux de son mari, une pension de douze cents dollars. La commission commença par réduire à six cents dollars la proposition dont l'examen lui avait été soumis, et le congrès trouva plus simple de rejeter le bill.
Un journal de Washington disait avec raison à ce propos :
« Le congrès n'hésitera pas à voler 500,000 dollars pour l'impression de quelques papiers d'État, dont le plus clair passera enlre les mains de si)éculateurset de fripons, et il refusera un dollar à la veuve d'un vieux et brave général, qui
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a noblement combattu pour la cause de son pays. ))
Ce sont là, à vrai dire, des exceptions; aujourd'hui surtout. En général, les fonctionnaires de toutes catégories, aux États-Unis, ne se ruinent plus au service du pays, comme avait fait Monroe, qui en fut si mal récompensé; au contraire, il y a peu de fonctionnaires qui ne sachent conserver leur fortune dans leurs emplois. Ceux qui en sortent riches, de pauvres qu'ils y étaient entrés, sont encore bien plus nombreux. Depuis quelques années notamment, la curée des deniers publics est devenue un scandale, contre lequel on murmure bien de temps en temps, assez doucement, comme pour la forme, mais on se garde de prendre aucune mesure efficace. Je dirai pourquoi.
On n'est plus au bon temps, où Washington refusait de recevoir du congrès un traitement comme général en chef, se contentant de tenir un compte exact des dépenses qu'il faisait pour le compte de la patrie. Le temps est passé où, après la bataille de Ticonderago, pendant la tioble lutte de Tindépendance, John Langdon, le speaker de la législature du New-Hampshire , voyant le crédit public épuisé et le découragement
gagnersescompalrioleSjSe leva et dit ù la Chambre, qu'il présidait :
« Je possède un millier de dollars en espèces ; ma vaisselle fondue représeiUe trois autres mille dollars environ ; j'ai en outre soixante-dix tonneaux de rhum de Tabago, qui seront vendus pour le prix qu'on en trouvera. Je mets le tout au service de l'État. Si le succès couronne nos efforts dans la défense de nos foyers et de nos maisons, je serai suiïisamment récompensé de mon sacrifice, car si nous ne réussissons pas, tout ce que je possède sera perdu. »
Je ne dis pas qu'il n'y ait plus de patriotisme en Amérique, et ([ue, le cas échéant, on ne trouverait pas des hommes prêts, comme John Langdon, à sacrifier leur argent, leur vaisselle et leurs tonnes de rhum. Mais je reviens à la curée des places.
Et d'abord, pour justifier quelques-unes do mes assertions, je relève dans une statistique locale le chiffre de la fortune attribuée à quelques hauts fonctionnaires publics aux États-Unis. Mon
iiiteiiliun eslde confirmer ce que je dis plus haut : que tous les fonctionnaires ne se ruinent pas dans les emplois, que quelques-uns savent y conserver leur fortune et s'assurer l'avenir, en s'épargnant le triste sort de Harrison, de Gallatin, de Monroe, de Jefferson et de quelques autres.
Madison, qui succéda à Jefferson dans la présidence, légua d'assez belles propriétés à sa famille, et sa veuve venditau congrès les manuscrits de son mari, moyennant 50,000 dollars.
Quincy Adams, président de 18^5 à 1820, laissa une fortune évaluée à près de 200,000 dollars (1 million de francs).
Van Burcn avait une fortune colossale qu'il n'entama pas, même pour faire face aux dépenses qu'occasionna son élection. 11 s'en remit adroitement à ses amis du soin de faire les frais de la lutte.
Polk, qui possédait déjà loO,000 dollars, (( trouva moyen, dit la statistique où je puise, d'en mettre b0,000 de côté pendant les quatre années de sa présidence. » Il n'est pas sans importance, en raison de cette observation, de faire remarquer que le traitement annuel du président des États-Unis n'est que de 125,000 francs.
(( John Tyler (je copie ici la note en question)
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possède oO,000 (lolljirs. Avant d'êlre président, il avait fait banqueroiile. Il releva sa fortune et fit un riche mariage. »
Millard Fillmore « a une grande fortune qui le console des disgrâces de la poIiti(jue. On dit qu'il la conserve précieusement et hermétiquement enfermée dans un solide coffre-fort. ))
Franklin Pierce» a économisé 50,000 dollars, durant sa présidence. 11 a été accusé, à tort ou ;\ raison, d'avoir largement exploité la première magistrature de la république. » Encore une fois, je reproduis littéralement.
Le général Taylor a laissé une fortune de prè's d'un million de dollars.
Webster Daniel « a dévoré des millions dans sa vie. Il a légué "20,000 dollars en propriétés à ses enfants, et 250,000 dollars de dettes à ses amis. »
TIenr. Clay a laissé plus de 500,000 francs.
Le général Cass, actuellement secrétaire d'Élal depuis l'avènement de M. Buchanan, possède une fortune que l'on estime ù i ou 5 millions de dollars (20 ou 25 millions de francs), dans l'État du Michigan. M. Cass s'est enrichi, comme tous les anciens habitants de l'Ouest qui avaient achelé
<les terres dans celte partie de l'Union, h l'époque où elles (Haienl à un prix nominal. Le général ('ass s'est élevé par lui-même à la haute position (ju'il occupe dans le pays, où il jouit de la considération la plus méritée. Malgré ses quatrevingts ans et une santé faible, c'est un des hommes les plus laborieux que Ton connaisse; et même avec son immense fortune, il a toujours mené une vie simple et modeste.
On ne s'explique guère cet acharnement incroyable des Américains à obtenir des emplois publics, car les fonctions, on en peut juger par le chiffre que j'ai cité plus haut du traitement du président, sont très-mal rétribuées; et, de plus, elles sont de brève durée, étant soumises au caprice des élections, qui se renouvellent au maximum tous les quatre ans. Mais il est passé dans les mœurs publiques, aux États-Unis, aujourd'hui, que tout fonctionnaire est bien avisé qui sait mettre à profit ce court espace de temps pour faire sa fortune. Il y a des concussions patentes,
(les vols iiianifestes que le public sait perlinemmcnt. Mais nul n'ose insister pour qu'on les réprime, chacun se disant : « Ce sera peut-être mon tour dans quelques années; gardons-nous bien de gâter le métier. »
Le mal est donc dans le système même qui régit les fonctions publiques aux États-Unis, dans leur brève durée, dans leur instabilité, dans le dénûmenl où risquerait de se trouver le fonctionnaire véritablement probe, en raison de l'exiguïté du traitement et de l'absence de toute retraite, soit pour lui, soit pour sa famille.
Il paraît tout naturel, alors, que l'on cherche une compensation à un salaire aussi minime que celui de 7S0 francs par an, auquel l'État du Maine vient de réduire le traitement des représentants et des sénateurs de la législature. Pour ce prix, ceux-ci peuvent faire durer une session tout aussi peu de temps ou tout aussi longtemps qu'il leur plaît. Ce serait trop encore, à coup sur, si l'on pouvait dire des législateurs du Maine ce qu'un journal de Philadelphie disait dernièrement de ceux de la Pensylvanie. Je laisse parler le journal.
« Les représentants de Philadelphie à la légis-
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lature, pendant les dix dernières années, ont été le plus souvent des hommes incapables d'épeler un mol de quatre lettres. On dit même qu'un des membres de la dernière législature ne savait par. écrire son nom, et qu'il n'était citoyen américain que depuis quelques mois à peine. Le reste est un las d'hommes de hasard , portefaix, cuisiniers, avocats sans cause, jeunes gens de vingt et un ans tout au plus, trop légers pour se livrer à un travail sérieux quelconque, et vivant on ne sait comment. )>
A coup sûr, 750 fr. paran pour de tels législateurs, seraient, je le répète, beaucoup trop. Mais il n'est pas douteux que l'exiguïté du traitement, jointe aux autres causes qui amoindrissent le cô!ô moral des emplois publics, favorise singulièrement les exactions dont les fonctionnaires se rendent coupables sans pudeur, à tous les degrés do l'échelle. Ils mènent en pratique celte réponse effronlée d'une femme de chambre à une dame, qui lui demandait quelles étaient ses prétentions comme gages :
— Je sais ce que j'ai habitude de gagner ; que madame me dise ce qu'elle veut me donner, je me ferai le reste.
FONCTIONS PUBLIQUES, KTC. il'A
C'est ce que révéla tout dernièi'emenl le faii suivant dénonce par un journal (rKvansville dans i'Ktiitdc rindiana.
« On vient do découvrir, dit ce journal, que l'auditeur (caissier municipal) avait trouvé moyen, en quelques années, de faire vivre une nombreuse famille avec un traitement qui avait varié de mo dollars (i ,7^)0 fr.) à 700 dollars (5,500 fr.) par an, et d'économiser une fortune de 20,000 d. (100,000 fr.). Cela prouve que de petits appoinloments bien administrés, avecune clef qui ouvre le trésor municipal, i)euvent pcrmeltre à certains enjployés défaire rapidement fortune. »
Vox damans in dcserto. Ces révélations, je le répète, que se permettent de temps en temps quelques censeurs dont la conscience s'indigne, n'émeuvent pas grandement le public. Il fait ses réserves pour le jour des prochaines élections. Il renvoie impitoyablement ces repus des deniers publics, non pas pour les punir de leurs déprédations, mais parce qu'ils sont assez engraissés, et qu'il est juste de faire place ù ceux qui attendent leur tour.
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lalure, pendant les dix dernières années, ont été le plus souvent des hommes incapables d'épeler un mot de quatre lettres. On dit même qu'un des membres de la dernière législature ne savait parécrire son nom, et qu'il n'était citoyen américain que depuis quelques mois à peine. Le reste est un tas d'hommes de hasard , portefaix, cuisiniers, avocats sans cause, jeunes gens de vingt et un ans tout au plus, trop légers pour se livrer h un travail sérieux quelconque, et vivant on no sait comment. »
A coup sur, 750 fr. paran pour de tels législateurs, seraient, je le répète, beaucoup trop. Mais il n'est pas douteux que l'exiguïté du traitement, jointe aux autres causes qui amoindrissent le côlé moral des emplois publics, favorise singulièrement les exactions dont les fonctionnaires se rendent coupables sans pudeur, à tous les degrés do l'échelle. Ils mettent en pratique celte réponse effrontée d'une femme de chambre à une dame, qui lui demandait quelles étaient ses prétentions comme gages :
— Je sais ce que j'ai liabiîude de gagner ; que madame me dise ce qu'elle veut me donner, je me ferai le reste.
FONCTIONS PUBLIQUES, KTC. il'A
C'est ce que révéla tout dernièrement le faii suivant dénoncé par un journal dT.vansYJlie dans l'Ktatdo rfndiana.
« On vient de découvrir, dit ce journal, que rauditeur(caissier municipal) avait trouvé moyen, en (juelques années, de faire vivre une nombreuse famille avec un traitement qui avait varié de o50 dollars (1,750 fr.) à 700 dollars (5,500 fr.) par an, etd'économiser une fortune de 20,000 d. (100,000 fr.). Cela prouve que de petits appoinlements bien administrés, avecune clef qui ouvre le trésor municipal, peuvent pcrmcltre à cerlains employés de faire rapidement fortune. »
Vox damans in deserto. Ces révélations, je le répèle, que se permettent de temps en temps quelques censeurs dont la conscience s'indigne, n'émeuvent pas grandement le i)ublic. 11 fait ses réserves pour le jour des prochaines élections. Il renvoie impitoyablement ces repus des deniers publics, non pas pour les punir de leurs déprédations, mais parce qu'ils sont assez engraissés, et qu'il est juste de faire place ;\ ceux qui attendent leur tour.
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Le public a une autre façon de punir ces dévorants, c'est d'afficlier une irrévérence complète envers tous les fonctionnaires. Celte irrévérence va jusqu'ù la déconsidération. Dans ce sentiment d'irrévérence, il y a surtout l'orgueil de l'égalité, qui n'admet pas, même de la part de ceux qui distribuent les fonctions comme un honneur, que ces fonctions élèvent un homme au-dessus des autres, même de la hauteur que donnent le talent, la gloire, la valeur des services.
Tout fonctionnaire est, selon la nature de ses fonctions, exposé à tous les outrages possibles, ou bien à pis encore, uniquement parce qu'il est fonctionnaire. L'exercice des devoirs les plus simples d'une charge quelconque est un titre qui recommande le titulaire de cet emploi aux insultes des uns, au poignard des autres, dès que l'occasion s'en présente
J'aurais mille traits à citer à l'appui de celte observation. Comme ils se ressemblent tous, ou par le fond ou par la forme, j'en prends un au hasard, qui donnera en même temps une idée de
FONCTIONS PUHLIQUES, ETC. ilï)
certaines mœurs américaines. La scène se passe dans une ville de l'Ouest, à Saint-Louis, dans le Missouri, et voici comment elle est racontée par un journal de la localité :
« Robert Mac O'Blenis, parfaitement connu à Saint-Louis comme un chevalier du bowic-knife et du revolver, a tué Benjamin F. Brand, lieutenont du marshnl du comté, jeudi dernier. C'est dans la buvette de l'hôtel des Planteurs, entre midi et une heure, que ce drame s'est passé. Il résulte des dépositions que Mac O'Blenis et Brand étaient animés l'un et l'autre par d'assez nombreuses libations. Brand ayant parlé ù O'Blenis d'mie amende qu'il avait ordre de lui faire payer, en sa qualité de marshal, O'Blenis lui répondit par des paroles grossières. Les propos s'échangèrent; O'Blenis, étant sorti tout à coup, revint et dit ù Brand que, puisqu'il avait une querelle ù vider, ils feraient aussi bien de la vider tout de suite. — Soit répliqua Brand ; mais, avant qu'il eût eu le temps de tirer son revolver de sa poche, il avait reçu trois balles de son adversaire, l'une dans la main, l'autre au bras, la troisième dans la poitrine. Brand tomba en s'écriant : Je suis mort! Tl expira, en effet, quelques minutes après. »
Ainsi, ce malheureux subil le sort que je viens dédire, parce qu'il avait manifesté l'intention d'accomplir son devoir de marslial, et un peu aussi, dira-t-on , parce qu'il avait eu le tort de choisir un cabaret pour y signifier son mandat. IMais il faut bien savoir que, dans certaines parties des États-Unis, c'est une habitude assez ^'énérale de traiter les affaires les plus sérieuses sur la barre d'une buvette, et que les fonctionnaires publics de Tordre le plus élevé ne s'en abstiennent pas. On y préparc les élections, on y organise les manœuvres des partis, on y sanctionne les transactions commerciales les plus importantes.
Mais, comme trait de mœurs assez caractéristique, je ne dois pas négliger de faire connaîlre la suite de l'affaire Rrand et O'RIenis. Après la tragédie du cabaret, a commencé la comédie judiciaire. Je laisse encore la parole au journal américain.
« O'Blenis a bien voulu, dit-il, se laisser conduire devant un juge de paix, M. Mann Butler, qui a reçu les dépositions des témoins. F^e lumulte et le désordre étaient tellement grands, dans la salle de justice, que O'Blenis en est sorti plusieurs fois pour aller se rafraîchir âaus la bu-
velte même qui avait été le théâtre du meurtre. Le magistrat, censuré par un journal pour avoir accordé au prisonnier de si étranges libertés, s'excusa en disant que tout cela s'était passé à son insu. D'ailleurs, qui oserait contrarier les fantaisies de O'Blenis? Ne sait-on pas qu'il pourrait briser d'un coup de poing toute la justice de paix, avocats et constables compris? On lui attribue un mot caractéristi(iue durant les débals. Ayant lu le Journal du soir, qui racontait son action en termes peu mesurés, il dit qu'il couperait la gorge à l'éditeur. Sïl Ta dit, il le fera. »
Quand le peuple, ou plutôt celte partie du peuple américain qui ne respecte rien, ne trouve pas l'occasion d'assassiner certains fonctionnaires coupables d'accomplir leurs devoirs, il use, à leur égard, de procédés qui témoignent son mécontentement et sa colère.
11 n'y a pas longtemps que le gouverneur de New-York a été pendu en effigie, dans une petite ville de l'État, a Tous les habitants, disait le journal de l'endroit, ont pris part, sans distiiiction de partis, à l'accomplissement de cet acte de justice. )) Le gouverneur avait encouru la disgrâce publique, pour avoir commué la peine d'un
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individu condamné à mort par le jury. Un juge bien connu à New-York subit le même sort, pour avoir conseillé le gouverneur dans cet acte de clémence. Les deux effigies ont été pendues l'une à côté de l'autre , puis jetées dans le même feu.
En remontant de ces actes de la populace plus ou moins éclairée à la conduite du peuple américain en général, il est facile do constater que Tindifférence la plus entière est le lot qui récompense les fonctionnaires et les hommes d'État les plus dévoués à la cause du pays et les plus illustres. La popularité qui, aux États-Unis, prend des proportions colossales quand elle se mêle de s'attacher aux hommes, ne dure pas au delà du temps pendant lequel on a besoin d'eux. Il est curieux d'assister au délaissement et à l'oubli profond où sont tombées certaines individualités qui, à des moments donnés, ont été littéralement déifiées.
L'ingratitude est de tous les temps et de tous les pays , mais elle est singulièrement implacable
dans les démocraties, parce qu'elle s'y double d'un sentiment de jalousie né de l'orgueil de soi même et de l'orgueil de l'égalité. Aux Élats-Unis, celle ingratitude a ce caractère particulier, que la population s'accroît, chaqueannée, parl'aggloméralion d'individus parfaitement étrangers au passé du pays, à qui les services rendus par des hommes de la génération précédente, si glorieux qu'ils soient, sont tout à fait indifférents.
Quant aux véritables grands hommes, ceux dont la mémoire illustre semblait ne devoir pas s'efTacer de la reconnaissance des masses, le culte dont ils ont été l'objet pendant longtemps paraît décroître, pour se restreindre dans un cercle de plus en plus étroit d'admirateurs. Ils vivent h peine dans le souvenir populaire, et les manifestations qui éclatent en leur faveur à certaines dates officielles, perdent de jour en jour de leur spontanéité. L'anniversaire de la naissance de Washington est encore l'occasion de nombreuses salves d'artillerie et de quelques discours publics ; cet anniversaire est considéré comme un jour férié dans toute l'Union, mais c'est à regret qu'on ferme les magasins et les comptoirs : on ne rencontre nulle part, ni enthousiasme, ni chaleur do
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senlinieiils. Il en est de même pour Clay, un des noms les plus justement populaires aux États- Unis. On a fait de fougueuses démonstrations aux premiers anniversaires de sa naissance, et les hommes de tous les partis indistinctement se sont associés dans une commune expansion. Tout cela est assez beau en théorie. L'ne portion de la population y apporte tout son cœur; mais la grande masse des individus se montre d'une indifférence froide et de glace.
La preuve du peu de sympathie que les 30 millions d'âmes qui peuplent les États-Unis aujourd'hui ressentent pour de telles et si illustres mémoires, est dans la difficulté avec laquelle on arrive, ou plutôt on n'arrive pas, à réunir les fonds nécessaires pour racheter le Mount-Vernon, destiné à être converti en propriété nationale. Souscriptions à domicile, bals publics, représentations théâtrales, tout est mis en œuvre pour obtenir un résultat relativement médiocre. Le plus beau don est, à coup sur, celui qu'a fait à celte œuvre nationale un écrivain célèbre, M. E. Everell, en abandonnant au profit de la souscription une somme de 50,000 fr., que lui a assurée un journal de New-York, pour sa collaboration
pendant un an. C'est un beau trait de désintéressement et de patriotisme à citer.
C'est à grand'peine aussi que l'on a pu recueillir les fonds nécessaires pour élever un monument à Henri Clay, et achever celui destiné à Callioun. Et ce n'est qu'après vingt-sept ans que la Virginie a songé à réclamer les restes d'un de ses plus illustres enfants. James 3Ionroe, qui reposaient dans un des cimetières de New-York.
Si les masses populaires punissent les grands hommes de l'Union de leur ancienne popularité et couvrent d'oubli môme leurs noms, en revanche, les livres leur font de splendides funérailles. Sous toutes les formes possibles, les biographies et l'histoire des illustrations de l'Amérique du Nord sont répandues dans le peuple. Ces biographies sont même à leur égard d'une minutie qui va jusqu'à l'extravagance. Jusqu'à 1 millimètre près, elles vous disent la taille de tel ou tel homme célèbre. Il y a une stalislique très-sérieusement établie, qui constate la couleur, le degré de finesse ou de dureté de la chevelure de chacun des présidents de l'Union. Les détails les plus intimes de leur existence sont dévoilés dans ces livres spéciaux, et vous y apprenez même que le berceau de
J)aniel Webster, le puissant orateur, avait été creusé par son père « à l'aide d'une hache et d'une tarière, » dans le tronc d'un pin ; que le général Cass, aujourd'hui secrétaire d'État, avait été peu élégamment bercé dans une vieille caisse à sucre, etc., etc..
Mais le peuple américain d'aujourd'hui n'y prend pas garde. Tous ces souvenirs du passé, si attrayants qu'on cherche à les lui rendre, si glorieux qu'on les lui retrace, n'ont aucune efficacité sur son parti pris d'indifférence, d'oubli, d'ingratitude.
Toutes ces choses que je viens de dire ne sont pas faites, à coup sûr, pour encourager les citoyens américains à ambitionner les emplois publics : certitude de la disgrâce dans l'avenir, dans le présent, critiques acerbes; injures dont on ne peut avoir justice qu'en se la rendant soi-même avec le revolver et le poignard; assassinat en perspective; pendaison en effigie, quand elle n'est pas réelle.
Quoi donc peut tenter cette armée de candidats, se disputant le moindre emploi dans le gou vernement fédéral, dans l'État, dans la cité? Mon Dieu î je l'ai dit au début de ce chapitre, l'espé-
rance de faire fortune plus rapidement qu'en aucune autre carrière.
Du nombre considérable de concurrents, et du mobile qui les pousse à cette curée des deniers publics, sont nées, depuis quelques années, des élections qui ont perdu tout carctère politique et élevé, pour prendre celui de luttes scandaleuses où le sang coule, où la vie des citoyens les plus paisibles est en danger tant que dure la crise, — un peu avant même, parmesure d'intimidation, — et encore un peu après, pour régler tous les comptes, ceux de la vengeance surtout.
Selon les latitudes, selon la nature des fonctions, selon leur importance, selon le caractère de respectabilité qu'elles comportent, les scandales dont je parle sont plus ou moins odieux, et écartent de l'arène électorale les honnêtes gens qui se gardent de concourir à aucune place, et de remplir même leurs devoirs d'électeur. Les scrutins sont abandonnés, dans certains cas, à la lie des populaces , à tous les manieurs du bowie-knife et du revolver. Il y a des bandes de condottieri, spécialement recrutés pour ces époques de trouble et d'égarement. El c'est du fond des urnes couvertes de sang que sortent les noms des hommes ai)pelés
à administrer les plus riclies cités , ù rendre la justice à tous les degrés , à manier les fonds publics d'un État ou d'une ville. Si ces scrutins de hasard portent de ci de là d'honnêtes gens aux emplois publics, c'est qu'il faut que ceux-ci soient doués d'une dose d'énergie et d'ambition que peu d'hommes possèdent, ou bien que leur honorabilité soit acceptée comme un drapeau qui protège le reste des élus.
On comprend, au spectacle plus encore qu'à la lecture de ces scènes de scandales et de meurtres, la répugnance des hommes de valeur à se risquer dans ces bagarres électorales. Le succès est quelquefois à un prix que tout le monde n'aime pas y mettre; la compensation peut ne pas plaire à toutes les consciences, et la récompense qu'on en lire, à l'expiration d'un mandat souvent pénible, n'est guère séduisante.
Dans les États où toutes les fonctions, quelles qu'elles soient, sont le gain de la lutte électorale, le choix de certains élus est un outrage à la morale, à la justice, au bon sens même. 11 en résulte cette étrange anomalie que, devant tel ou tel tribunal, des avocats notoirement connus pour être les adversaires du juge, sont assurés de perdre
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leurs procès, et se font substituer par ceux de leurs confrères qui ont la bonne aubaine d'y être en odeur de sainteté... politique.
Il y a une distinction indispensable à établir dans ces scandales électoraux : quelques-uns sont à l'étal général dans l'Union, la corruption sur une vaste échelle, à ciel ouvert, sans vergogne ni pudeur; celte corruption se pratique dans les élections d'un certain ordre, oîi le suffrage universel est soumis à des conditions restrictives. Quant aux localités où le suffrage est plus qu'universel, si j'osais dire, tant il recrute pour les besoins des causes honteuses de honteux électeurs qui s'enrôlent à tant par jour, poignards et revolvers fournis, — dans ces localités, dis-je, les crimes les plus audacieux sont à l'ordre du jour.
Quelques traits que je vais rapporter donneront une idée des deux genres de scandales.
Il y a à peine un an, pendant mon séjour aux États-Unis, je lisais dans un journal ce qui suit :
(( Nous regrettons de voir le vrai parti américain indépendant de l'État de New- York s'en
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aller en pièces à la veille do la bataille, et, dans nombre de cas, se rendre sans conditions aux républicains. » Mais l'organe du parti américain à Albany explique la cause de cette lamentable déconfiture par les révélations suivantes : « Les républicains, dit-il, possèdent un fonds de corruption électorale de 250,000 dollars (1 ,250,000 fr.). Les démocrates en ont au moins autant ù leur disposition. Mais les Américains n'ont que la sainteté de leur cause, la pureté et la capacité de leurs candidats. Ils ne peuvent ni acheter la presse vénale, ni employer les orateurs à effet pour travailler l'État. ))
Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas, et c'est ce que certains Américains appellent « de la politique pratique. »
Dans un des États du centre de l'Union, un riche particulier voulut se faire élire sénateur au congrès, pour couronner par les honneurs politiques une carrière bien remplie par des spéculations heureuses. Ce candidat valait, pour me servir de l'expression courante dans le pays.
6 millions de dollars (50 millions de francs), au bas mot. Avec une pareille somme à sa disposition, un ambitieux qui n'a d'autres titres à son ambition que cette ambition, peut exercer la corruption avec quelques chances de succès. L'élection du sénateur d'Étal au congrès fédéral appartient à la législature de l'État. Notre homme entreprit donc d'acheter les voix des électeurs. Cela ne pouvait être bien difficile, pour peu que les membres de la législature fussent de l'acabit de ces représentants de la Pensylvanie dont j'ai parlé plus haut.
Seulement, il établit des catégories diverses dans les prix qu'il paya à chacun de ses électeurs, selon son importance individuelle. Cette distinction maladroite fut prouvée par quelques indiscrétions. La jalousie engendra l'indignation. On demanda de faire établir les preuves de ces tentatives de corruption. Les mieux payés et les plus hypocrites crièrent le plus haut, et demandèrent qu'une commission d'enquête fût saisie de l'affaire. Il y allait d'un enjeu moral considérable pour le corrupteur, et les corrompus avaient intérêt à faire disparaître les traces de leur faiblesse d'un moment. Le candidat compromis fut iiabilc cette
fois : il acheta à un prix égal les six membres de la commission d'enquête, qui déclarèrent calomnieux les bruits répandus sur les tentatives de corruption dont le riche ambitieux avait été accusé, et, comme conséquence naturelle, qu'aucun membre de la législature n'avait reçu de lui un cent. On estime que cette campagne malheureuse avait bien pu coiiter 100,000 dollars (un demimillion de francs) à ce candidat.
Le fait que je viens de rapporter m'a été raconté dans la capitale même de l'État oîi il s'est passé. Les preuves positives, il ne m'a pas été possible de les réunir, on le pense bien ; mais pour qui connaît certaines pratiques américaines en matière électorale, le fait est tellement vraisemblable, que l'on en peut dire : Si no è vero, è ben trovato.
L'avis qui suit a été publié dans un journal, le New-York Times, et prouve la moralité de certaines élections :
(( Les commissaires de police, dit le journal en question, ont ordonné au directeur de police de vefller à ce que les condamnés des prisons de King's County (comté de King) ne soient plus admis à voter le jour des élections, le parti dé-
mocrale ayant ainsi beaucoup augmenté la liste de ses électeurs, l'année dernière. »
Dans un meeting préparatoire pour des élections, à !\ew-York, un nommé B... tue d'un coup de buwie-knife un des candidats du parti opposé, et prend la fuite. Il se cache à bord d'une goélette en partance et quitte Xew-York. Le lendemain, on apprend son départ par l'indiscrétion de quelques amis, qui, ayant protégé sa fuite, le croyaient désormais en sûreté. La police veut absolument atteindre B... et nolise un clipper, pour rejoindre, à Saint-Thomas, la goélette emportant le fugitif : le clipper, lin marcheur, arrive ù sa destination avant B..., que Ton arrête et ramène à New-York,
Mais, entre le jour du départ du clipper et son retour, l'élection a eu lieu ; le parti auquel appartenait B... a vaincu sur toute la ligne, tous ses amis sont au pouvoir municipal. B..., au lieu de rentrer à I\ew-York en captif et en coupable, y rentra en triomphateur, et, peu de temps après, il fut élu alderman.
190 FAdîNTlIIClTÉS AMÉUICAINES
Voici le récit d'une scène qui résumera bien des faits analogues. C'est une des paroisses de la Nouvelle-Orléans qui en a été le théâtre. J'extrais le passage suivant d'une feuille de la localité :
« L'élection d'hier a donné lieu, à Saint-Bernard, paroisse d'ordinaire si tranquille, à de regrettables troubles. Quelques amis de M. Buchanan, apprenant que l'on avait formé le projet de faire voler, à Proctorville, des pécheurs qui n'en avaient pas le droit, se rendirent au lac Borgne, pour surveiller l'opération du scrutin et empêcher la fraude de s'accomplir. Voici comment les faits nous ont été racontés par un témoin oculaire :
)) Il n'y eut aucun désordre au bureau d'élections; et, ù trois heures, les amis de M. Buchanan allèrent dîner à l'hôtel, persuadés que la journée se passerait sans trouble.
)) Les individus amenés au poil pour voter contre M. Buchanan avaient fait cependant un assez grand vacarme et avaient même, à plusieurs reprises, pousséle cri de : « A bas les Américains! »
FONCTIONS PUDLIQUES, ETC. lUl
Mais les cris avaient cessé, et tout le monde était rassuré, lorsque M. Richard Proctor, accompajjné du capitaine Beauregard, arriva à l'hôtel. Il avait laissé sa voiture près d'un café situé en face. A peine avait-il pénétre dans la salle où dînaient les Américains, qu'entendant des cris de son cocher, i\I. Proctor se précipita dans la rue et vit son nègre aux prises avec deux robustes individus (jui l'avaient jeté hors de la voiture, s'y étaient assis et se disposaient à fouetter les chevaux. M. Proctor, leur arrachant le fouet des mains, les en frappa. Ils s'armèrent alors de leurs couteaux, et, secondés par d'autres pécheurs qui se trouvaient dans le café, ils s'élancèrent sur M. Proctor qui allait infailliblement périr lors- (ju'un Américain, qui était sorti en toute hâte de Thôtel, présenta le canon de son revolver au plus avancé des assaillants.
» A la vue du pistolet, ceux-ci firent un mouvement de retraite et coururent ù leurs fusils ; l'un d'eux, venant se poster en face de l'hôtel, lira au milieu du petit groupe qui s'y trouvait. La balle, heureusement, n'atteignit personne. Les Américains, voyant que d'autres fusils s'abaissaient dans leur direction, s'armèrent de leurs revolvers
et firent feu sur leurs adversaires. Quatre de ceux-ci tombèrent grièvement blessés, au moment même oij leurs compagnons tiraient sur les Américains qui, ayant eu soin de se disséminer, ne furent pas atteints.
)) Les pêcheurs étaient au nombre de quatorze, et les Américains au nombre de dix. On avait eu soin, dès que M. Proctor avait pu être arraché à la fureur des hommes du café, de favoriser sa fuite, afin de le soutraire à la vengeance de ceux qu'il avait frappés.
» Le soir, au moment où le train allait partir pour ramener les Américains, cinquante ou soixante pêcheurs,armés de fusils, annoncèrent au conducteur que le convoi ne quitterait pas Proclorville. La situation devenait alarmante, car si les Américains avaient été obligés de passer la nuit au lac, on leur eût fait certainement un mauvais parti. Le shérif de la paroisse étant présent, les Américains le sommèrent d'intervenir enfin, et de dissiper, au nom de la loi, le rassemblement, sans quoi ils se verraient contraints, bien qu'ils fussent dix contre cinquante, de livrer bataille. Pendant que le shérif parlementait, les Américains, le revolver au poing, se dirigèrent vers le train, qui
partit assailli de quelques coups de fusil qui n'atteignirent personne. »
Depuis la formation du parti know-nothing, les scènes sanglantes et les drames d'élections se sont multipliés jusqu'à prendre des proportions effroyables. Ce parti, constitué en vue de réprimer les abus qui se commettaient dans les élections, et d'écarter des emplois les étrangers à qui manquait la nationalité, n'a pas tardé à outre-passer son but et à se jeter dans le crime même, pour assurer son triomphe. Les armes de la logique lui ayant paru insuffisantes, il a eu recours au raisonnement du revolver et du bowie-knife. A Baltimore, et à la Nouvelle- Orléans plus particulièrement, les know-nothing ont introduit dans leurs ranps tout ce qu'ils ont pu recruter de misérables el d'aventuriers, tout ce qui maniait habilement le poignard, tout ce qui n'avait rien à risquer el beaucoup à gagner. L'intimidation et le crime furent le mot d'ordre de cette armée. On a vu, à la Nouvelle-Orléans, de ces hommes étrangement costumés courir la ville à cheval, armés jusqu'aux dents, proférant des menaces suivies d'effets, se poster aux environs des poils dont ils ne laissaient approcher que leurs com-
plices, et poi, nardaiU quiconque lentail de leur
résister.
Quelques jours avant l'élection, pendant et encore après l'opération, la ville appartient en toute propriété aux bandits; ils se gorgent dans les cabarets, tuent, pillent impunément, et assurent par la terreur le triomphe de leurs patrons, qui s'empressent naturellement de les renier au lendemain, les expulsent tant bien que mai de la ville, et tolèrent toutes mesures exceptionnelles que les citoyens sont réduits à prendre pour se défendre contre ces soldats de l'élection, qui demandent à jouir un peu des avantages de la victoire.
Chose étrange ! le lendemain de ces méfaits et de ces crimes, le calme renaît dans les esprits et à peu près dans les villes. Une fols le rideau baissé sur ces drames, le public n'y paraît plus songer.
Heureux pays, celui que de pareilles et si formidables secousses n'ébranlent pas sur ses bases!
Le bowic-knife, qui joue un si grand rôle dans
la vie publique aux Étals-Unis, est une arme terrible qui doit son nom à son inventeur, un certain colonel James Bowie, sur qui Henri Clay racontait l'anecdote suivante, dont il avait été témoin.
« En voyageant dans TEst , disait-il , je me trouvai un jour en voiture avec trois personnes, une jeune dame, son mari et un troisième individu, enveloppé dans son manteau et plongé dans un profond sommeil. Tout à coup, un énorme Kentuckien entra brusquement dans la voilure, le cigare à la bouche, et promena autour de lui un de ces regards qui semblaient dire : « Je suis bien cette moitié de crocodile et cette moitié de cheval, comme on a défini le fils du Kentucky, la fleur des forêîs; » puis il lança d'épaisses bouffées de fumée, sans égard pour ses covoyageurs, et surtout pour la jeune dame, qui manifesta des symptômes de malaise. Le mari, en termes très-polis, invita le Kenfuckien à ne plus fumer. Celui-ci répondit :
» — J'ai payé ma place, je fumerai tant qu'il me ])laira, et personne au monde ne m'en empê (•liera.
» Ce disant, il roula de gros yeux et regarda autour de lui d'un air provocateur. Évidemment, il
49G excenïuigués américaines
ne redoutait pas une querelle, et si, d'aventure, elle se présentait, il semblait disposé à la mener aussi loin que possible. Le jeune homme se tut.
)) J'hésitai un moment pour savoir si je n'interviendrais pas ; mais je compris que j'avais peu de chance à me mesurer avec cet athlétique adversaire, et je songeai à l'impuissance des lois, qui ne m'olïraient pas même un recours contre lui. Après tout, cela ne me regardait pas, et je ne voyais pas l'utilité de faire le don Quichotte, en prenant pour mon compte la querelle d'un autre. C'est alors que le voyageur endormi se dégagea tranquillement de son manteau, et s'assit carrément. C'était un homme de taille moyenne, d'apparence délicate, boutonné de haut en bas. Il fixa sur le Kentuckien deux yeux gris perçants, puis, avant d'avoir prononcé une seule parole, il passa la main derrière son collet d'habit et en retira un long couteau d'une longueur inusitée, bien affilé.
)) — Monsieur, dit-il alors au Kentuckien, je me nomme le colonel .James Bowie, bien connu, je crois, dans l'Arkansas et en Louisiane ; si à la minute vous ne jetez pas votre cigare par la croisée, je vous plonge ce couteau dans le ventre, aussi vrai que je dois mourir un jour.
FONCTIONS PUBLIQUES, KTC. 198
» Je n'oublierai jamais, raconlail Clay, l'élrango expression du regard du colonel Bowie. C'était quelque chose de magnétique et de fascinateur. Le Kentuckien, p(îndant deux ou trois secondes à peine, osa affronter ce regard; mais il baissa les yeux, retira son cigare de ses lèvres et le jeta par la croisée.
)) Le colonel James Bowie rentra alors. Son couteau dans la singulière gaine qu'il lui avait choisie entre ses deux épaules, s'enveloppa dans son manteau, ferma les yeux, s'endormit et ne prononça plus une seule parole pendant le reste du voyage. »
Depuis celte époque, l'arme du colonel Bowie a acquis une sinistre célébrité, et son usage est devenu trop fréquent aux États-Unis. Si ce couteau terrible a rendu un jour le service d'apprendre la politesse à un grossier Kentuckien, il a, depuis lors, créé bien des maires, bien des aldermen, bien des juges ! Il est devenu l'argument suprême dans beaucoup d'élections aux Ltats-Unis.
Quelques mois d'explication u
(Chapitre 1 A propos des femmes 9
— Il A propos des religions 35
Jit^ties «larquis transallantiqiKfSr-r'^. GO IV Messieurs les domestiques, mesdames les servantes 72
V Noirs et blancs 79
VI Mœurs intimes de la presse. . . 91
VII Le duel et la justice individuelle. 123
VIII Les comités de vigilance I.'JO
IX Les fonctions publiques. — La vie
politique. — Les élections. . . . 103