‹ Excursion à Bou-Saada et M'Sila. Racontée par de Galland, illustréeChapitre 22 sur 28 · LE CHOTT · texte numérisé non relu

LE CHOTT

LES CULTUR ES.

Dans ce chott dénommé " chott El-Hodna" viennent se déverser un assez grand nombre de rivières parmi lesquelles l'oued Chellal, l'oued Beuïda, l'oued Ksob qui traverse M'Sila.

La plaine du Hodna, que l'on a appelée la Mitidja du sud, est inculte, sauf dans la région de M'Sila où 6,000 hectares de terrain irrigué produisent des céréales et des légumes. Il serait même aisé de livrer encore à la culture 10,000 hectares de bonnes terres en établissant un barrage à 15 kilomètres en aval, au point dit du "Hammam." Dans les environs immédiats de M'Sila, 60 hectares sont couverts de beaux jardins où l'on cultive des arbres fruitiers.

Mais ce n'est qu'un point sur les bords de cette plaine d'où l'industrie humaine est absente, et qui apparaît comme un désert sans fin. C'est dans cette solitude que nous allions nous engager.

Le temps était fait à souhait pour favoriser ce vovage ; le ciel pur, l'atmosphère limpide. Les contreforts des oulad Naïl, d'une coloration d'améthyste pâle, se dessinaient avec des contours très nets et des ombres veloutées.

TRISTE Les voyageurs s'installèrent dans deux breaks incommodes, traînés par des rosses invraisemblables.

ATTELAGE. Notre attelage, composé d'éléments disparates, était particulièrement lamentable : un mulet, un cheval étique, et une rossinante si vieille, si maigre, qu'elle n'offrait à l'oeil attristé qu'un mélange d'os en saillie et de côtes meurtries. Ce pauvre corps, parsemé de poils rares et floconneux, était supporté par quatre pattes si longues que la bête paraissait être toute en jambes. Ces animaux ont une endurance telle, qu'ils marchaient, qu'ils tiraient, qu'ils trottaient même, en dépit du sable, de l'argile mouillée et des obstacles.

Mais que de coups de fouet, d'invocations à la Madone, de malédictions et de jurons ! Chaque coup de lanière faisait voler les poils blancs de l'infortunée rossinante et mettait à vif des plaies à peine cicatrisées.

Une intervention énergique, dégénérant presque en pugilat, fut nécessaire pour rappeler à la raison le Maltais alcoolique qui nous servait de cocher. Et pourtant les bêtes donnaient du collier à travers les sables mouvants et le long des dunes hautes qui couvrent un espace de 10 à 12 kilomètres, à partir de Bou-Saâda.

Apres la région des sables, ce fut l'argile, heureusement desséchée par une belle journée de soleil. En ces pays du sud, le soleil, qui règne en souverain, a vite bu l'humidité, pompé les vapeurs, volatilisé les brumes et dissipé les nuages. Les voitures roulaient sur un terrain relativement sec, à travers des touffes de plantes plus abondantes en bois dur qu'en feuillage nourrissant. Ce sont des lieux de pâturage pour les bestiaux et surtout pour les chameaux dont nous aperçûmes de grands troupeaux, échelonnés par files et surveillés par deux ou trois gardiens seulement.

On eût dit que ces animaux avaient pris un ordre de bataille et que, dans la plaine infinie, ils avaient été disposés en tirailleurs. Les derniers de la ligne, dans la direction de l'est, n'apparaissaient plus que pareils à des points noirs, jalonnement vivant de la solitude sans bornes. Les plus

rapprochés dressaient lentement la tête vers nous et nous regardaient de leurs yeux doux et étonnés. BANIOU. Au loin, coupant la monotonie de la plaine, se dresse une butte, couleur d'ocre, qui, de loin, a les

apparences d'une forteresse élevée. C'est la colline de Baniou sur laquelle un bordj a été construit. Au pied se trouvent les écuries du relais. Une source assez abondante suffit aux bêtes, aux hommes, et au kaouadji qui vend aux passants une mixture noire. Avant d'arriver à Baniou, ou contourne des salines dont les efflorescences blanches brillent sous le soleil.

Les salines les plus importantes sont situées à l'est du bassin, à Tobna. Elles étaient déjà connues des Romains, sous le nom de " Salins Tubonenses".

A Baniou, installés sur les dunes de sable fauve, nous fîmes honneur à nos provisions ; après un arrêt d'une heure, avec des chevaux plus frais et plus robustes, on se remit en route. Je dis un dernier adieu à la rossinante efflanquée que l'on avait abandonnée près du bordj . . . Sans harnais, nue, elle m'apparut plus lamentable encore, avec son long corps maigre juché sur des jambes démesurées. C'était un squelette debout qui semblait accroître la tristesse de ce lieu.

Devant nous, les contreforts des montagnes se noyaient dans des brumes légères ; bien que l'on avançât assez vite, l'horizon semblait toujours reculer. Ah ! les beaux espaces pour les brillantes chevauchées et les charges de cavalerie ! A l'époque de la conquête, et plus tard, en 1S71, la plaine du Hodna fut souvent traversée par les goums des révoltes ou de nos partisans, qui descendaient des Bibans du Rira, de Sidi-Aïssa et du pays des oulad Naïl, ouragans qui passaient avec un bruit de tonnerre, pour s'éloigner et se perdre dans le lointain.

Le soleil était haut dans le ciel : tout, dans la nature, semblait s'être endormi en une sorte LE mirage d'assoupissement. Tout à coup, l'un de nous s'écria en étendant le bras : " Voyez donc le beau lac ! En effet, dans un paysage de rêve où l'irréel se confondait à la réalité, avec le

calme et la douceur de teintes d'une aquarelle légèrement vieillie, nous aperçûmes un lac bleu, bordé de quais et d'arbres, apparence de lagune sur laquelle de silencieux bateaux dormaient, d'où émergeaient des poutres noircie-, comme à Venise. Insensiblement, des vapeurs flottèrent sur le mirage, les contours s'estompèrent et se rétrécirent : puis les couleurs, fondues en la gamme monochromatique du gris au rose, disparurent à nos yeux. Ce n'était que le premier acte de la fantasmagorie.

A notre droite, le mirage se renouvela avec un coloris plus intense et des formes plus étranges. Aquarelle de quelque peintre japonais : c'était toujours un lac vu a travers les trépidations d'une atmosphère chauffée par le soleil, un lac dont les eaux semblaient animées d'ondulations courtes. C'était une illusion de vie. La nappe d'un bleu pale s'étendait frémissante jusqu'à la base de montagnes d'un bleu de saphir, l'eu à peu, tout s'effaça et la montague seule, pendant quelques

secondes, sembla suspendue dans l'espace.

Devant nous, dans la direction de M'Sila, surgit, d'une lagune nacrée, l'apparence d'un Lido où se voyaient, de distance en distance, de vagues demeures, tac lies blanches sur des fonds roses ; tandis (pie, derrière nous, les rayons du soleil éclairaient, de scintillements, des pièces d'eau mobiles et changeantes de couleur et d'aspect.

Par tons dégradés, tout se noya dans les grisailles, le réel reprit son dessin et son coloris; et un apaisement se fit dans la nature et dans les cœurs, avec le regret de l'illusion disparue, du rêve envolé.

Un brusque arrêt de la voiture me rejeta dans la realite banale. Nous étions devant la halte de

Chelel où, d'un puits artésien foré à roo mètres de profondeur, sort une eau abondante qui a 21 degrés de chaleur. Des forages habilement faits sur d'autres points du Hodna ont donné les mêmes résultats satisfaisants. Quand on songe aux richesses que l'on pourrait tirer de vastes exploitations agricoles entreprises sur des terres vierges et bien irriguées, on en arrive à regretter que ces expériences ne soient pas continuées. Bien plus, quelques-uns de ces puits sont dans un état complet d'abandon. Nous en avons vu un dont l'orifice est à moitié comble par les pierres (pie des malveillants ou des ignorants ont jetées en passant.

Page 1