MANCHESTER ET SON EXPOSITION
l'école anglaise.
Heureusement pour moi , à Manchester tous les hôtels étaient pleins , de sorte qu'il me fallut aller chercher un gite chez un habitant , et pénétrer ainsi dans la vie de la bourgeoisie anglaise. On me servait mon thé dans le parloir que l'on m'avait loué avec ma chambre ; mais cette vie cellulaire commençait à m'être insupportable, quand mon hôte , qui grillait d'envie de dire le peu de français qu'il avait appris dans les livres , vint m'inviter à prendre le thé en famille. Quelles conversations interminables nous avons faites , lui en français , moi en anglais , parlant aussi horriblement mal l'un que l'autre la langue qui n'était point la nôtre , un dictionnaire souvent feuilleté entre nous deux. De quoi avons-nous parlé? je n'en sais rien ; mais ce devait être de tout et de beaucoup d'autres choses. Parmi nos habitudes françaises , l'eau sucrée et l'interrogatoire de l'accusé en cour d'assises ont surtout excité Tétonnement de mes hôtes. A cette boutade de Montesquieu, prétendant que le parti le plus sûr, en France , serait de prendre la fuite si l'on était accusé même d'avoir volé les tours Notre-Dame , on s'est regardé presque avec stupeur ; on n'avait prononcé que le shoking ! ordinaire quand je parlai de l'eau sucrée prise en breuvage^ H est vrai que je pensai le même mot , lorsqu'après le thé du matin , accompagné d'œufs à la coque et de jambon frit , la cuisinière m'apporta gravement dans la salle à manger mes chaussures de la veille. G*est l'usage presque général , je l'ai su depuis , de prendre son déjeuner en pantoufles et de se chausser immédiatement après.
Manchester ne voit le soleil , quand il lui plaît de paraître, que le dimanche ; le reste de la semaine la fumée des usines
étend au-dessus de ses toits un impénétrable brouillard; aussi l'exposition avait planté sa tente à quatre kilomètres environ du centre de la ville , dans une prairie éloignée de tout panache de fumée. Un chemin de fer et des omnibus con* duisaient à Texposition. Le chemin de fer était plus économique , vous descendait dansTexposition même , vous assurait le retour ; mais les omnibus vous faisaient traverser la ville, que vous pouviez voir des banquettes de l'impériale où vous étiez assis, vous quarantième, au-dessus de vingt voyageurs d'intérieur : en tout soixante -deux personnes, en comptant le cocher et le receveur, que trois chevaux étaient chargés de traîner. Aussi , je vous assure , le cocher mettaitil toujours deux de ses roues sur la bordure pavée qui longe les trottoirs , de faiçon à diminuer l'efiort que les chevaux avaient à vaincre sur le macadam. Après être sorti du centre de la ville qu'occupe un hôpital avec la statue obligée de Wellington et celle de sir Robert Peel , on traversait les rues affectées à la classe ouvrière , toutes bâties en même temps, avec leurs petites maisons en brique , élevées sur le même modèle. Une façade noire , percée au rez-de-chaussée d'une fenêtre et d'une porte avec ses deux degrés blanchis chaque samedi , de deux fenêtres au premier étage, avec des vitrages à petits carreaux brillants , ghssant dans des rainures, im décrottoir bien noirci à la porte , tel est l'extérieur. Quant à l'intériemr , les tableaux et les antiquités ne m'ont pas laissé le temps de le visiter. Après ces quartiers populaires, là où la banlieue commence commencent aussi les cottages bâtis en arrière d'im petit jardin. Les plus riches ont leur porte au centre , placée entre deux larges fenêtres, dont l'une fait généralement saiUie sur la façade. Les plus modestes n'ont qu'une porte latérale et la fenêtre circulaire , le boW'Window, d'où la femme anglaise peut voir qui arrive de droite ou de gauche et qui passe devant elle.
Les maisons â trois ouvertures de façade sont généralement distribuées ainsi : d'un côté le parloir sur la façade , avec la salle â manger en arrière sur la cour ; de l'autre côté le salon , ayant derrière lui l'escalier et Ja cuisine ,
quand celle-ci n'est point reléguée dans un bâtiment joint à la maison, mais placé en arrière.
Les maisons à deux ouvertures n'ont, au rez-de-chaussée, que le parloir et la salle à manger. La cuisine est dans la cour et l'escalier au fond du vestibule. Le salon, quand il y en a un, occupe la façade au premier étage, et les chambres se distribuent suivant les divisions du plan du rez-dechaussée. Beaucoup de propreté sur ces façades, mais aucun luxe de sculptures, de frises, de pilastres et lie corniches; aucun de ces placages de mauvais goût qui déguisent le peu d'épaisseur des murs comme dans les faux cottages des environs de Paris. Quel bon luxe franc et loyal ! mais aussi quelle monotonie et quelle uniformité dans les habitudes !
De mon impériale, je scrutais par les vitres ouvertes du boW'Window tous ces intérieurs les uns après les autres, et dans tous je voyais : au centre , la même table circulaire recouverte d'un tapis avec ses keapseaks rangés autour d'un vase garni de fleurs comme les rayons d'une roue autour da moyeu; dans l'avant-corps de la fenêtre circulaire, un guéridon étroit portant un vase de poissons rouges ou une cage , avec deux fauteuils garnis de carrés blancs en coton tricoté sur leur dossier et leurs accoudoirs l'accompagnant à droite et à gauche.
Il est bien tard pour parler de l'exposition de Manchester, et d'ailleurs d'autres l'ont fait déjà , et parmi ces autres Je puis me citer moi -même (1); mais c'était un spectacle ma-
il) Paul Mantz a publié, dans la Bévue Française du 20 juin 1857, un aiticle excellent, mais trop court, sur Texposition de Manchester,
— M. W. Burger a réuni en un volume , qui porte le nom de Trésors d'art à Manchester, la série d'articles qui avaient paru dans le Siècle,
— Gh. Blanc a fait de même pour ses articles de Y Artiste, qui s'intitulent aujourd'hui les Trésors de Vart à Manchester,
— Dans les Arts industriels du moyen-âge et de la Renaissance à Manchester, publiés en partie dans la Rexiue Française, j'ai essayé de compléter les livres précédents, qui ne s'étaient surtout occupés que de la peinture.
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gnifîque, offrant de véritables trésors. Je ne sais si les indus • triels de Manchester seront parvenus à inculquer le goût des beaux-arts à eux-mêmes et à leurs ouvriers, mais, en tout cas, ils ont accompli une belle œuvre , gui a dû être profitable à lemr cité, devenue pour un temps le centre des arts.
Le plan de l'exposition était celui d'une église à trois nefs avec chevet , transepts carrés , et chapelles garnissant les flancs de l'édifice sur toute sa longueur.
Dans la nef centrale était, au centre, une double ligne de statues , puis un rang de larges vitrines réservées aux objets de l'antiquité , du moyen-âge et de la Renaissance, dont les amateurs anglais avaient bien voulu se dessaisir pour uu temps. Dans les bas-côtés, d'autres vitrines étaient appuyées au pied du mur garni d'une série de portraits historiques anglais du plus grand intérêt. Il y avait là • Henri VIU, » par Holbein, • Elisabeth, » dans des costumes incroyables , et Shakspeare portraité par un de ses camarades de théâtre. Dans l'abside se dressaient les gradins d'un orchestre dominés par un orgue , que les friands de tapage pouvaient écouter des galeries hautes affectées à la gravure, à la miniature , aux dessins et à la photographie. Ce que j'ai comparé aux chapelles d'une église servait de salles d'exposition à la peinture. A droite se développait la série des peintures italienne, espagnole, allemande et française ; à gauche la peinture anglaise ancienne et moderne. Dans la salle attenante au chevet, à droite, étaient les tissus, les armes , les bijoux des Indes ; derrière , les aquarelles anglaises; dans la salle correspondante, à gauche, la collection de lord Hertford.
Ces salles, éclairées toutes par le haut et très simplement décorées, étaient construites en fonte et en tôle gondolée : la tôle servant de murs extérieurs et de couverture , la fonte étant employée en guise de charpente. Le plancher seul, les bâtis où étaient accrochés les cadres et les murs inté^ rieurs étaient en bois. Le chemin de fer déposait, je l'ai dit, les voyageurs sous un débarcadère communiquant par une galerie avec l'exposition, et un embranchement avait amené
les wagons tout chargés de tableaux et de statues sous une grue mobile, qui les y avait pris et les avait déposés sur le plancher même où ils devaient être exposés. Que Ton compare l'esprit qui avait fait choisir une prairie isolée , mais située contre une foie ferrée, pour l'emplacement de l'exposition de Manchester, et celui qui avait fait placer loin de tout embranchement possible le local de notre exposition universelle , mais le long d'une des plus belles promenades du monde, et que l'on décide lequel des deux peuples est le plus naturellement économiste.
Que d'efforts , â Paris , pour décharger , recharger , transporter , décharger à nouveau ces masses énormes venues en chemin de fer de tous les centres manufacturiers de l'Europe! Quelle facilité, à Manchester, pour apporter d'abord les matériaux des bâtiments provisoires , puis les caisses qui renfermaient les objets, relativement légers, que l'on avait envoyés â l'exposition!
En tout, nous serons toujours plus ou moins artistes , et , malgré tous les efforts de l'Etat et des particuUers, j'ai peur que l'Angleterre ne reste avant tout industrielle.
Dans les salles affectées à la peinture ancienne se développaient en regard , suivant l'ordre chronologique , d'un côté les écoles du midi , de l'autre les écoles du nord ; de telle sorte qu'il était permis de comparer , pour une même période, l'état de la peinture en Italie et en Flandre , et cela en se donnant seulement la peine de marcher quelque pas.
Les tableaux primitifis bysantins , dont Gimabué clôt le cycle , étaient le point de départ. Giotto, les Siennois et les peintres prérapka'èliques ou quatorze centistes^ comme on dit en Angleterre ; Angelico da Fiesole, Filippo Lippi , Andréa Verrochio , Sandro Botticelli , Pesello, Masaccio, et d'autres moins connus ou moins remarquables, commençaient la série italienne. Venaient ensuite les Giovanni Bellini , les Mantegna , un Ghirlandajo, que l'on croit aujourd'hui être un tableau de la jeunesse de Michel-Ange ; Pérugin , lUphaêl , dans ses différentes manières ; Andréa dei Sarto ,
des fragments de fresque du Ciorrëge , le Pontonno ; puis les Vénitiens : Titien, Paul Véronèse et le Tintoret ; les Bolonais : Annibal Garrache, l'Albane, le Dominiquin et le Guerchin ; enfin les peintures de la décadence : Salvator Rosa , Pierre de Gortone , Garlo Maratti ; puis les Espagnols , Murillo en tête , Ribéra « Vélasquez, avec de magnifiques portraits.
Remontant au point de départ , sur l'autre mur nous trouvions d'abord ime copie ancienne de t l'Adoration de l'Agneau, • des frères Van Eyck , complétée des panneaux qui manquent à Saint-Bavon , de Gand ; puis des tableaux moins importants de Van Eyck. lui-même, et ceux des Flamands Rogier Van der Weyden , Memling , le maître de Ly versberg, une magnifique • Adoration des Rois , t de Jean deMabuse; enfin ceux des Allemands Wohlgemuth , Ghris* topsen , Martin Schoen , Lucas Granach , Albert Durer et Holbein, l'importateur de la peinture et de la Renaissance en Angleterre. Après eux reprenait la série des Flamands du seizième siècle , qui , ayant étudié la peinture italienne, modifièrent profondément le style primitif de leurs devanciers ; tels sont B. Van Orley, Rottenbammer et les Pourbus. J'ai longtemps cbercbé parmi tous ces peintres flamands quel pouvait-être celui qui aurait pu être l'auteur du magnifique tableau du musée de Rouen, et je m'étais arrêté à Rogiet Van der Weyden, élève de Van Eyck et maître de Memling , et à Horebout , qui procède des deux maîtres que je viens de citer. Je reconnaissais surtout dans Horebout des attitudes et des arrangements, presque des têtes du tableau de Rouen; mais lorsqu'à peine débarqué du chemin de fer j'accourus au Musée, la pensée encore pleine des tableaux de Manchester, tout l'échafaudage de similitudes élevé dans mon esprit s'écroula , et je fus forcé de convenir avec moimême que je n'en savais guère plus qu'avant sur ce tableau. G'est après tout de Memling qu'il se rapproche le plus ; il est moins puissant de ton que Van Eyck , moins pâle et plus modelé que Rogier de Bruges , moins tourmenté et plus simple que Mabuse et plus fort que Horebout.
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Après les importateurs de la renaissance italienne en Flandre, s'alignaient les Rubens , les Van Dyck , les Sneyders. Les Français venaient ensuite, représentés par Poussin, Claude Gellée et Le Guaspre , ce qui est peu et beaucoup , peu par le nombre et beaucoup par le génie. Enfin les peintres nombreux de la Hollande arrivent en bataillons pressés sous la conduite de Rembrandt. Les paysagistes et les peintres d'intérieur sont presque tous venus à l'appel. Il était possible de comparer Hobbema et Ruysdael sur de magnifiques exemplaires , et permis de s'étonner que les tableaux du premier aient pu si longtemps être confondus avec ceux du second^ ce qui fait peu d'honneur à la sagacité des amateurs nos devanciers, et qu'aujourd'hui, où la distinction est faite , on paie moins cher les seconds que les premiers, ce qui fait également peu d'honneur aux lumières des amateurs modernes.
11 s'en fallait de beaucoup que tous les tableaux fussent authentiques, et que tous les tableaux authentiques fussent des chefs-d'œuvre, mais il y en avait dans le nombre , et beaucoup présentaient d'intéressants sujets d'étude. Parmi ceux-ci était « la Sainte-Famille , » de Michel-Ange jeune , tableau inachevé, qui avait longtemps passé pour être de Ghirlandajo , mais que M. Waagon a restitué avec assez de raison à son puissant élève. On y pressent la force encore maintenue par la timidité de l'école traditionnelle primitive.
« Les Trois Grâces , n de Raphaël à lord Ward , gravées par Forster, dans la grandeur de l'original ; « la Madone et l'Enfant , » au comte Gowper , se distinguaient , au milieu d'autres tableaux authentiques et apocryphes du maître, comme des œuvres hors hgne. Mais ce qui attirait la foule , ce qui était le lion de l'exposition des anciens maitres , c'était un tableau, fort beau du reste, d'Annibal Garrache, intitulé « les Trois Maries, » appartenant au comte de Carlysle.
Les trois Maries se sont approchées du corps du Christ , déposé à l'entrée du sépulcre, et se livrent à tout l'excès de leur douleur en contemplant le divin crucifié. Un relief énergique , une expression violente , une couleur puissante
font de cette toile un des chefs-d'œuvre du maître , un de ces chefis-d'œuvie facilement accessibles à la foule , qu'il remue par le plus développé de ses sentiments , le sentiment dramatique. Il faut dire aussi que le peuple anglais a un amour singulier de la réalité et de la vérité absolue en x)einture , et que , de toute Técole italienne , • les Trois Maries » était le tableau le plus humainement vrai qu'il y eût. Pareil enthousiasme était motivé par la c Mort de Cbatterton > , tableau moderne de M. Wallis , un artiste de la mémo école que MM. Millais , Stook , Collins et Hughes , peintres qui trouvent que tout doit avoir la même importance dans un tableau , la tête du personnage principal et l'araignée qui tisse sa trame dans un angle obscur. Ce Chatterton à demi-vêtu était couché sur son lit , la tête renversée et la main pendante. Le grabat sans rideaux, était placé devant une fenêtre large et basse » â petits carreaux fêlés. A travers la vitre on voyait l'extrémité des branches dénudées des arbres , ce qui indiquait qu'on était en hiver et que Chatterton logeait dans une mansarde. Le sol était jonché d'une foule de petits carrés de papier déchiré , peints un à un avec un tel soin , qu'on aurait pu les compter. Le jour, venant â travers la fenêtre, éclairait la scène , frisant sur le corps, sur le bord antérieur du lit , et répandant partout sa lumière blanche. Tout était peint en trompe-l'œil, avec un grand talent, du reste , mais une couleur crue inimaginable. Cependant la foule stationnait avec admiration devant cette œuvre patiente , et un inexprimable bleu ravissait surtout les ladies. On ne parlait enfin que des « Trois Maries » et delà culotte de Chatterton. Cette exposition des peintres anglais avait mieux cependant à nous ojDTrir; car elle était-là représentée par ses peintres les plus célèbres , et les plus justement célèbres , me hâterai-je d'ajouter. En complétant les enseignements puisés au musée de Marlborough-House, à Londres, par ceux que pouvait donner l'exposition de Manchester, on pourrait écrire l'histoire de la peinture en Angleterre. Je me contenterai de l'esquisser.
Je l'ai déjà dit pour le moyen- âge , l'école anglaise me semble une école de reflet. A la Renaissance, Holbein, Allemand im peu italianisé , peintre de portraits sans rival , importa dans la Grrand-Bretagne cette couleur claire, ce faire un peu sec , cette étude de la physionomie , ce soin des détails dont l'école anglaise semble avoir hérité. Gomme les disciples qu'il put laisser n'étaient point de très agréables portraitistes, ainsi que le témoignent les images de la reine Elisabeth, Federigo Zucchero vint en 1574, et après lui Van Dyck. Venu d'abord en 1627, puis, en 1632, sous Charles !•', pendant les onze années qu'il passe en Angleterre , Van Dyck peignit cette admirable série de portraits que possèdent la reine à Windsor et les grandes familles d'Angleterre dans leurs manoirs. Après lui arriva le V^estphalien Lely, qui, jusqu'en 1680, perpétua ses traditions de peinture élégante, de faire large, de couleur claire, de lumière abondamment distribuée sur les têtes , d'accessoires négligés qui se sont continués jusqu'à nous par Reynolds; Gainsborough, Lawrence, et M. Grant , actuellement vivant. Mais, en se transmettant de main en main, la palette de Van Dyck alla sans cesse en s'afEsidissant, pour arriver avec Lawrence aux tons transparents de l'aquarelle.
Le premier des peintres vraiment anglais est Hogarth ( 1697-1764 ), le spirituel et profond caricaturiste qui créa la peinture de genre, où l'école^anglaise excelle encore aujour* d'hui. Dans la toile appelée t le Mariage à la mode , » de Marlborough-House, qui forme le meilleur parmi ses tableaux, nous retrouvons cet effet disséminé , cette touche précise xm peu métallique, ces couleurs un peu crues , cette étude patiente de l'expression , cet esprit enfin qui nous ont tant surpris à l'exposition imiverselle. Pas plus dans leurs tableaux que dans leurs drames , les Anglais ne semblent comprendre le besoin de l'unité, et un tableau du Poussin ou de Lesueur serait une anomalie chez eux comme chez nous une tragédie de Shakspeare. Jamais un peintre français n'aurait composé et peint « le Mariage à la mode, » pas plus qu'un auteur anglais n'aurait pu tracer le
plan d'une tragédie de Racine. Hogarth me semble avoii empnmté un peu de la touche empâtée de noire Chardin, son contemporain; du moins l'exposition de Manchester montrait deux petits tableaux représentant l'un et l'autre un jeune homme peignant , qui , bien que l'un fût de Hogarth et l'autre de Chardin, présentaient de grandes analogies. Quelles que soient la bonhomie et la simplicité des scènes fiaunilières de Chardin, c'est surtout comme peintre que je le préfère à Hogarth , plus moraliste dans ses œuvres et plus oseur dans l'étude de la physionomie. Cependant, si je voulais poursuivre cette comparaison, où je me suis lancé contre mon gré, je dirais que l'un et l'autre arrivent au même but , l'un en y faisant aimer la vertu domestique par ses intérieurs paisibles, que l'autre fait haXr le vice par le désordre des scènes qu'il représente,
Gainsborough (1727-1788) est le plus grand paysagiste et le premier des peintres de portraits qui appartiennent à l'An gieterre par leur naissance. Ses paysages rappellent ceux de Rembrandt par la couleur ; ses portraits font songer à Van Dyck. Le Blue-Boy est un chef-d'œuvre ineffaçable de la mémoire, comme • la Jeune hlle au médaillon » de la collection Hartford. Et que l'on ne s'étonne point de cette admiration que j'ai rapportée de Manchester pour cet artiste inconnu en France , car elle est partagée par tous ceux à qui il a été donné de contempler ses œuvres.
Sir Joshua Reynolds ( 1723-1792), également grand portraitiste, semble un éclectique dans le domaine de la couleur. Si ses fonds de paysage sont vénitiens , sur ses personnages se joue un r^Het de Van Dyck , de Rubens ou de Vélasquez. Jamais il ne sut approcher du style des portraitistes italiens, et, tout en discourant fort bien sur la peinture historique et le grand art, il se confinait sagement, en peignant, dans le petit coin où il s'était taillé un domaine à sa taille. En effet, le style historique n'a jamais pu s'introduire en Angleterre , malgré l'Académie et les marbres du Parthénon. U faut être Anglais pour accorder quelque attention à Benjamin West (1738-1820), académicien filandreux qui, dans un grand
tableau, traitait bien une tête ou deux , mais sans savoir les relier avec l'ensemble, qui était sans ressort , sans style et sans dessin. Quant au seul tableau de Fuseli que j'aie jamais rencontré , c'était à Manchester ; je l'ai trouvé grotesque, tant le dessin, visant à la grandeur, était outré, tant l'expression, cherchant la terreur, était grimaçante.
R. Wilson (1713-1782 ), paysagiste froid, participant un peu de Joseph Vemet, eut pour successeur J. Constable (1776-1837), qui fut le père de l'école du paysage moderne. Tandis qu'en France nos paysagistes , sous l'Empire et sous la Restauration , s'enfermaient dans les galeries et dans leur atelier pour composer et peindre d'après des recettes transmises , sans nul souci de la nature , Constable dressait fièrement son chevalet en pleine campagne et reproduisait naïvement ce qu'il voyait devant lui. Naïvement! c'est beaucoup dire, et je suppose qu'Q composait.un peu ; mais que d'air, que de lumière dans ses paysages ! La touche est grasse , mais un peu trop brillanté3 , et ces points scintillants augmentant en intensité et en nombre , tandis que l'artiste avance dans la carrière , ses tableaux unissent par ne plus présenter que Fapparence de l'image d'un kaléidoscope.
Du reste , la diffasion de l'effet , le vertige de la lumière est comme un gouffre qui attire et engloutit tous les peintres anglais les uns après les autres: c'est d'abord Constable , puis voici Wilkie,
D. Wilkie ( 1785-1841 ) est , certes , le premier peintre de genre de l'Angleterre , et ses tableaux , popularisés par la gravure , n'ont rien gagné â être traduits par un art qui rend de si éminents services avec les deux seules couleurs dont il peut disposer, le blanc et le noir, aux peintres qui abusent trop des tons éclatants , sans pour cela être coloristes. « Le Jour de rente , les Politiques de village , le CoUin-Maillard » et tant d'autres , sont d'admirables tableaux, d'une excellente couleur, d'un effet concentré malgré la multiplicité des groupes. Mais ils doivent ces quaUtés â ce que D. Wilkie a profondément et assidûment étudié les maîtres hollandais. Quand il se fait vieux, il devient brillant^
et eDûQ dans sa « Cabane d'Irlandais , • tableau où les personnages sont grands comme nature, je ne reconnais plus le fin flamand à ces couleurs éclatantes et plaquées. Mulready, qui commença comme Wilkie, par « le Loup et l'Agneau , » cbef-d'œuvre que nous avons vu à^ Paris , finira comme lui, différant par la touche des artistes de la généi-ation qui le suit, mais leur ressemblant par la difi'usion de l'efiiet.
On peut en dire autant de Landsear ; quant au paysagiste Turner, il est né fou , est mort fou, et n'eut que deux ou trois années lucides en sa vie, de 1815 à 1819. Alors il imite Claude Lorrain avec assez de froideur, mais avec un véritable talent. Ces vastes horizons de la campagne anglaise, baignés de la lumière du soleil couchant , sont admirablement compris et non moins admirablement rendus. Avant cette époque , Salvator Rosa semble avoir exercé une funeste influence sur sa peinture sombre et tourmentée. Puis, sur la fin de sa vie, il devient éclatant , et ses tableaux ne sont plus de la peinture , mais de la couleur en mouvement. D^étranges visions traversent son cerveau, et il faut avoir de Tamour-propre national de reste pour oser exposer de pareilles ébauches, où le délire conduisait certainement la main de l'artiste et lui faisait choisir ses- couleurs.
Aujourd'hui deux camps semblent diviser l'école anglaise ; mais la division est plus à la surface que dans le fond des choses. Partisans modernes delà poétique créée par Hogarth, ou préraphaëUstes, tous, naïfs ou non naïfs, peignent avec le même soin amoureux du détail ce qui s'offre à leurs yeux, sans nul souci des sacrifices nécessaires à l'unité d'effet, dont ils ne s'inquiètent guère. La peinture des uns est plus spirituelle et plus superficielle , creusant moins dans la nature intime des choses ; celle des autres lutte avec la nature, veut en reproduire l'apparence et les accidents; c'est la miniature appliquée sur une grande échelle , et , dans cette recherche patiente, dont le but échappe sans cesse , ils perdent tout sentiment de l'idéal. Leur réaction est peut-être nécessaire pour donner plus de sévérité et de précision au pinceau des peintres anglais , et c'est là que je
bome leur rôle; car, à leur naïveté cherchée , Je préfère , d'après mon sentiment et mon goût firançaîs, l'esprit de leurs rivaux. C'est, en effet , par l'esprit que brille l'école anglaise, et je ne vois, ni dfans l'école française actuelle, ni dans l'ancienne école hollandaise, aucun peintre de genre qui analyse une physionomie et qui lui fasse dire juste ce qu'elle doit dire comme Hogarth l'a fait , et comme Wilkie , Mulready , Webster, Maclise et Leslie l'ont lait ou le font.
L'art antique , art décoratif avant tout , ne nous apparaît que dans une calme majesté , avec la beauté sans passion. L'art chrétien du*moyen-âge, décoratif comme l'art antique, s'appliquant à une architecture moins simple, fut plus tourmenté ; mais le dogme le contint cependant dans l'expression du sentiment religieux. La Renaissance , qui se développa insensiblement en Italie, imprima à l'art le cachet de sa double origine. Païen et chrétien tout ensemble, il fut calme et grave comme l'antique , sérieux et méditatif comme le moyen-âge. D'ailleurs , lui aussi était avant tout appliqué à la décoration , qui ne s'accommode guère des fl-* nesses de la pensée et de l'exécution. Il n'y a que dans les tableaux de genre, invention des Flamands du dix-septième siècle, que l'expression des sentiments complexes puisse être de mise. Ce fut surtout la bonhomie bourgeoise et la rusticité campagnarde que les Flamands se proposèrent de peindre. L'école française du dix-huitième siècle s'attaqua à la galanterie ; celle du dix-neuvième, formée à l'école académique et à l'étude de l'Italie, garda toujours trop de solennité, quoiqu'elle en eût, pour chercher ailleurs que dans l'agencement des lignes et l'harmonie de la couleur la beauté et l'intérêt ; mais l'école anglaise , malgré l'Académie, malgré ses précieux antiques, étant sans tradition d'aucune sorte, alla droit où son inclination l'entraînait. Elle se soucia peu du style et de la couleur : elle chercha l'expression et la trouva, avec l'esprit par-dessus le marché.
Gomme à l'exposition universelle des Beaux-Arts, où chaque peuple restait surtout conflué dans Tadmiiation des œuvres de ses nationaux , à Manchester les galeries réservées à la peinture anglaise étaient les plus remplies par la fouie. Cette peinture était , en outre, la plus accessible à des intelligences dont l'étude du beau avait été le moindre des soucis.— Quelle avidité d'apprendre et de réparer le temps perdu I me disais-je en voyant ime foule de visiteurs , de femmes surtout, leiur catalogue et un crayon aux mains, passer des journées entières dans les galeries. — C'est par les femmes, confinées dans les soins de la maison , que le goût des beaux-arts pénétrera dans la société anglaise, ajoutai-je à part moi. Mais quelques instants d'examen me firent bien vite changer d'opinion. Mes visiteuses ne faisaient que pointer sur leur catalogue tous les tableaux dont elles lisaient le chiffre sur le cadre : elles voulaient pouvoir dire avec un légitime orgueil qu'elles avaient vu touu Texposition.
Je n'avais pu, avec mon excursion involontaire en Belgique, faire autrement que de passer un dimanche à Manchester. Un dimanche était un jour perdu et un jour d'ennui dans cette cité anglicane , la plus ennuyeuse de toute l'Angleterre. Mais je fis si bien que , grâce à l'obligeante recommandation de M. G. Scharf junior , qui avait réuni et placé les tableaux de l'école ancienne, et grâce aussi à la part que j'avais prise à l'organisation de l'exposition universelle des Beaux- Arts , le comité voulut bien m'ouvrir la petite porte de l'exposition pendant la journée du dimanche. Petite ou grande , peu m'importait la porte, pourvu que j'entrasse ; et , de fait , le dimanche matin , je n'eus qu'à donner mon nom pour que le poUceman de service l'entrebâillât assez pour me permettre de m'y glisser. Nous étions quatre : M. Gr. Scharf, un caricaturiste du Punch et deux Français , et nous nous en sommes donné d'étudier à notre aisQ. Mais, de dix heures du matin à sept heures du soir, la séance eût été longue pour l'estomac , malgré les gâteaux que mon hôte m'avait fait acheter le samedi soir , prévoyant avec raison
que les bulïets, où je trouvais à dîner les jours publics , seraient fermés quand le public était absent. Mais la cbance continua à m*être favorable, et je fus invité, au moment où l'estomac commençait à crier merci, à prendre ma part d'un lunch très plantureux dans une maison voisine. Qu'on me pardonne ces détails, car, si je les donne , ce n'est pas qu'il soit bien intéressant pour mes lecteurs de savoir si je dînai ou si je ne dînai pas ce dimanche-là , mais pour indiquer quels sentiments de bienveillance animaient pour un Frans çais les Anglais auxquels j'ai eu affaire.
Mon hôte , je viens de le dire , m'avait fait prendre mes précautions gastronomiques le samedi soir. C'est qu'en effet toutes les boutiques sont hermétiquement closes le dimanche, et que toutes les acquisitions se font la veille.
En revenant le samedi soir de l'exposition , j'avais déjà trouvé toutes les boutiques fermées , et un silence de mort s'étendait sur toute la ville , triste avant-coureur des ennuis du dimanche. Après le thé je ne songeais guère à sortir, lorsque mon hôte me proposa d'aller au marché. Allons au marché! lui répondis-je, ne sachant trop ce que voulait dire cette plaisanterie d'un marché dans une ville morte. Mais la foule encombrait les rues , le gaz resplendissait dans les tavernes , chez les marchands de victuailles et d'objets de ménage ou de vêtements destinés â la classe ouvrière. En suivant la foule nous arrivâmes en effet au marché, immense halle en fonte comme une gare de chemin de fer, remplie de lumière, de foule et de tumulte. Les tavernes regorgeaient de monde, les marchands ambulants, éclairés par des lampes d'huile de schiste à la flamme fuligineuse, débitaient des huîtres, du genger-beer, des pommes vertes et des noix. Puis sous la halle , éclairée au gaz , c'était le poisson , la viande , les légumes , les fruits , les porcelaines de rebut ou dépareillées , la mercerie , les habits et le Unge de troisième main , enfin tout ce qui peut servir dans un modeste ménage pour les besoins matériels de la vie. C'est là que, le samedi soir, après la paie reçue , les ménagères viennent se monter pour la semaine suivante , prélevant d'avance
sur la taverne l'argent nécessaire à l'entretien de la famille. A Manchester, les ouvriers « font le samedi , ■ ayant pour se reposer de l'ivresse le dimanche, où ils n'ont rien à faire, qu'à s'ennuyer. lis se trouvent ainsi tout prêts à reprendre le travail le lundi , et aucun temps n'est perdu pour la fabrique. Chez nous , l'ouvrier, plus fantaisiste , perd son lundi ; aussi j'admire l'esprit positif de ce peuple , qui sait régler môme la débauche.
J'arrivai presque sans transition de Manchester à Rouen , de la campagne anglaise , que traverse le chemin de Manchester à Londres , à la vallée que suit le chemin de Dieppe à Rouen. Quelle différence ! Dans la campagne anglaise , partout le soin et la propreté : des haies bien taillées , des gazons bien propres et bien verts , pas un seul coin en Mche ; partout la terre égalisée , des ondulations cultivées , et non de ces talus abruptes abandonnés aux mauvaises herbes ; tous les cours d'eau transformés en étroits canaux, où un bateau attelé d'un cheval franchit lestement des écluses fort simples , portant dans tous les coins de l'Angleterre les produits étrangers , et en exportant les produits naturels.
A Manchester même , dans la ville , les canaux apportent à chaque usine les charbons des mines, les cotons de Li verpool , sans tous les frais de déchargement , de transbordement et de camionage qui grèvent en France les produits similaires. Les rivières d'Arqués et de Cailly, que suit le chemin de fer de Dieppe , se contentent de faire tourner des roues de moulin et d'usine, dont ce chemin de fer s'est éloigné autant qu'il lui a été possible de le faire. Je m'imagine qu^avec le génie anglais , depuis longtemps le cours de ces rivières eût été utilisé comme canal en même temps que comme force motrice , et qu'un dock établi à l'embouchure de la rivière de Bapeaume eût déchargé immédiatement les charbons venus de la Belgique ou de l'Angleterre , ou les cotons arrivant du Havre, dans des bateaux destinés à les transporter dans l'usine même. Le chemin de fer, également plus rapproché des usines, qu'il regarda dédaigneusement
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des flancs de la côte qu'il laboure , leur eût porté â moindres frais les cotoniE^» les matières tinctoriales et le charbon , ce pain de l'industrie.
. Mais, ches&tious, on agit sans vues d'ensemble ; on économise sur les grandes dépenses en se résignant à se la^er gruger par les petites ; on veut être industriel et Ton ne fait rien pour lutter, en employant ses propres armes, contre im peuple plus heureusemei^t doué de l'esprit industriel et mercantile. Puis, sans se rendre compte des efforts qu'à faits ce peuple pour arriver au point où il est parvenu , sans s'inquiéter des conditions économioues q|fi\.ont changé , on reste dibs ^indolence traditionnelle , et l'^on se plaint de voir arriver ladécadence ! et l'on crie à la protection ! Sortez de votre torpeur, et agissez donc au lieu de vousj;)laindre ! Mais je vais en Angleterre pour ne m'occuper que d'art , et voilà que l'industrie s'empare de ïnoi , et je me jette sur Ifi terrjain écoaomique. C'est qu'il est bien difflcilé, malgrf qu'on en ait, ûe ne p^ regarder autour de soi et de ne^as être frappé du spectade qui vous entoure. L'Angletâtte a l^-géniédes a£faire9!Bt ve/gï deVen^ artiste ; la France a jjurtout le génie artiste et veut devenir industrielle , et je ne sais si Tune et l'autre arriveront à tranformer leur nature au point où elles le désirent. Mais pour mes concitoyens , je dois leur dire qu'après avoir vu ce que malgré moi j'ai aperçu de l'autre côté de la Manche , j'ai peur que, tout en n'étant point doués d'un goût excessif des arts , ils n'aient point non plus le génie industriel qui s'est incamé chez leurs descendants les Anglo-Nprmands.
Rouen. — Imprimerie de D. Bbièrb, rue Saint-L6, 7.