‹ Excursion artistique en AngleterreChapitre 6 sur 7 · WESTMINSTER-ABBEY. - LE PARLEMENT · texte numérisé non relu

WESTMINSTER-ABBEY. - LE PARLEMENT

Après avoir admiré la sculpture antique au British-Museum, l'oB pourrait , à Westmiaster-Abbey , étudier la sculpture anglaise depuis le treizième siècle jusqu'à nos jours. J'ai dit « l'on pourrait, » ce qui ne signifie pas que l'on puisse. La nef est libre, il est vrai, mais il faut payer pour entrer dans la partie absidale qui renferme les monuments les plus anciens et les plus curieux. S'il ne fallait que payer ! Mais, à peine entré, Ton vous enrégimente dans une compagnie de badauds comme vous, sous la conduite d'un démonstrateur en robe noire et en bonnet carré. Gelui-ci vous fedt défiler devant tous les tombeaux , sans en excepter un , il faut lui rendre cette justice ; il vous énumère les dates de la mort, les titres et les qualités des personnages qu'ils renferment, cela est encore vrai; mais comme il se bâte de réciter sa leçon pour recommencer avec d'autres , on a à peine eu le temps d'examiner une efflgle qu'il vous faut suivre la compagnie et sortir de la chapelle où l'on aurait voulu demeurer.

Aussi j'ai regardé, mais je n'ai pas vu. U y avait cependant l'efDgie tumulaire du comte de Pembroke, de la jQn du treizième siècle, en bois recouvert de lames de cuivre, que j'eusse voulu examiner avec soin; l'effigie de la reine Ëlôonore , protégée par une admirable grille en fer forgé ; le tombeau d'Edouard-le- Confesseur , élevé par les soins de Heiiri III et décoré de mosaïques encadrant des marbres précieux par des artistes italiens du treizième siècle ; il y avait aussi, entre les colonnes qui contournent le chœur, des tombes, avecleuris effigies couchées sous un dais de bois; la tombe de Henri VU avec la riche grille en cuivre fondu qui la protège ; le monument de la reine Elisabeth , intéressant pour l'étude do la Renaissance en Angleterre. Mais j'ai passé

devant le tout , m'étonnant d'une chose, de la poussière accumulée sur ces vénérables monuments. Ils rapportent cependant assez d'argent aux gardiens qui les font voir pour que ceux-ci aient le courage de leur donner au moins un coup de plumeau. Mais la propreté et leluxe sont léâervés pour les quatre dernières travées de la nef, la croisée et la première travée du chœur qui sont affectées au culte angUcan, tandis que tout le reste est d'une saleté déplorable. Ecoutez les Anglais vanter leur loyauté , c'est-à-dire leur amour pour leurs rois; écoutez les anglicans, lorsqu'ils parlent de la reine Ehsabeth , de la reine vierge, comme ils ont eu la plaisante idée de l'appeler, et vous vous attendrez à voir leurs dépouilles entourées de tout le respect que mérite la mémoire de personnages si vénérés, qui , dans leur temps , ont été le sommet de la hiérarchie anglaise, et la personniûcation de son aristocratie. Ils les conservent, mais c'est tout ; car ils conservent aussi les grains de poussière accumulés un à un dans toutes les anfractuosîtés des sculptures, et les toiles que les araignées tissent entre les différents membres de l'architecture. Une telle incurie est une honte pour ceux qui battent monnaie avec ces tombeaux, une honte aussi pour la nation qui le souffj:o.

A défaut des œuvres du moyen- âge et de la Renaissance, il m'a été loisible d'examiner celles du dix-huitième et du dixneuvième siècles, qui garnissent tous les murs des bas-côtés et des transepts, qu'ils encombrent, ainsi que ceux de la clôture et de la chapelle anglicane. Le dix-huitième siècle s'y est étalé avec toutes les exagérations de ses allégories et le mauvais goût de ses formes ; mais dans ses bustes, ainsi qu'en France, il marque une grande supériorité sur la sculpture de style. Il y a cependant plus de vie dans ces monuments souvent baroques que dans les imitations antiques dont Flaxman et Ghantrey sont les promoteurs. Jadis les statues de ces artistes, dont je suis loin de méconnaître le talent, m'avaient plu par une certaine sévérité d'aspect , mais je me confesse à moi-même que cette sévérité m'a semblé sécheresse, et que ni la science ni l'exécution ne sont à la hauteur des

prétentions affilchées par les monuments grandioses qu'elles décorent. Quand il s'agit de sculpter un portrait, Flaxman^ Ghantrey^Westmacott sont de grands artistes, mais ils deviennent bien petits lorsqu'ils s'essayent dans les figures allégoriques imitant l'antigue. Peut-être aussi ai-je eu tort d'avoir visité les marbres du Partbénon avant ceux de Westminster.

L'église que l'Angleterre a transformée en un Panthéon, mieux et plus dignement rempli que celui de Paris, est un beau monument du treizième siècle, se rapprochant plus de nos égUses gothiques françaises que tout autre monument de l'Angleterre. Elle est à trois nefs, avec transepts, et chapelles rayonnantes autour du chœur, enveloppé d'un déambulatoire. Les piliers de la nef sont circulaires et cantonnés de colonnettes annelées qui s'y raccordent par une gorge d'un tracé trop mou. Les chapiteaux de ces colonnes sont formés exclusivement, suivant le système anglais, de moulures sans aucun feuillage sur la corbeille , système qui semble indiquer que l'Angleterre ne possédait que des constructeurs et fort peu d'artistes. Des chapiteaux semblables se retrouvent en France , dans les rares églises de Bretagne du treizième siècle. A mesure qu'on se rapproche de la Normandie, on voit apparaître les ornements et les chapiteaux feuillages , tandis que les figures ne se montrent qu'aux églises cathédrales, et encore en petite quantité. Au-dessus des arcades de la nef règne une très belle galerie qui donne dans les combles des bas-côtés. Elle est formée, pour chaque travée, de deux arcades, subdivisées elles-mêmes en deux autres, décorées dans leur ogive par un réseau ( tracery ) un peu lourd. Des fenêtres géminées, surmontées d'un quatre-lobes, le tout compris dans une même arcade , éclairent la partie supérieure de la nef, recouverte d'une voûte à nervures fort compliquées , et refaite vers la fin du quinzième siècle.

Sur le fianc méridional règne un cloître en partie du treizième siècle, mais en assez mauvais état. De l'angle sud-ouest de ce cloître , le plus éloigné de l'église , on jouit d'une vue magnifique , où s'étagent les arcades basses qui longent l'église et se retournent le long des transepts , les

fenêtres des bas- côtés de Téglise, celles percées dans les combles de ces bas-côtés au-dessus de leurs voûtes , les fenêtres hautes se combinant avec les lignés des contreforts et des arcs-boutants , les galeries du grand comble, la base de la tour centrale et les pinacles des contreforts du pignon des transepts. Là, tout est du même temps. De cette unité de style , des lignes variées et des plans divers de Tédiflce , résulte un harmonieux ensemble. Du reste , tous les édifices qui entourent Westminster-Abbey : le Parleipent , im hôpital, les maisons particuUères, offrent un même style, le quinzième siècle anglais, et concourent à l'effet. Le doltre , qui donne accès aux maisons de MM. les chanoines anglicans , conduit aussi à la salle du chapitre , dont je n'ai pu fk'anchir la porte. C'est un édifice octogone que je ne connais que par la gravure , et qui est , dit-on , d'un charmant effet. Il serait encombré aujourd'hui , à ce que j'ai cru comprendre , des paperasses des archives du chapitre , et coupé de cloisons.

Une des merveilles de Westminster est la chapelle du chevet, construite en style gothique , par Henri VII , de 1503 à 1512 , et ornée des bannières des chevaliers du Bain pendantes au-dessus des riches stalles qu'ils occupent dans les assemblées de l'ordre. Les fines découpures des stalles , les nombreux meneaux des fenêtres, le tracé compliqué des nervures de la voûte à pendentifs , les drapeaux suspendus, la tombe du fondateur enclose dans son écrin de cuivre fondu et découpé à jour, font de cette chapelle une des plus belles choses que l'on puisse voir. A l'extérieur l'effet est moindre. Toutes ces lignes verticales et nombreuses , ces fenêtres grillagées en pierre donnent à l'édifice un aspect froid et sec, qui rappelle im peu celui d'une prison.

C'est dans ce style qu'a été bâti , ou plutôt que l'on bâtit encore depuis une vingtaine d'années, le Parlement, vaste assemblage de cours et de bâtisses, de galeries , de tours , dont la masse est déguisée sous les mêmes fines arcatures répétées à satiété , de toits et de clochers , et surtout de girouettes. Est-ce une épigramme? A l'intérieur ce ne sont

qae salles après les salles, galeries , tribunaux , logettes, où sont assis des messieurs en robes auxquels d'autres messieurs en habit viennent parler. Dans tout cela la Chambre des Lords et celle des Communes occupent une place bien exiguë, trop exiguë même , à ce qu'on assure. architectes ! vous êtes partout les mêmes : que vous construisiez en style classique antique ou en style classique Tudor, l'usage des édifices que vous élevez est ce qui vous inquiète le moins.

Les deux Chambres ne sont séparées que par un large vestibule ; mais c'est dans la Chambre des Lords que se dresse le trône , qu'au-dessous est étalé le large sac de laine du chancelier, et qu'en face est tirée la barre derrière laquelle quelques rares membres de la Chambre des Communes peuvent trouver place fort mal à l'aise lors des séances royales. Le chêne doré et peint, le cuivre poli et doré, les peintures murales, la richesse enfin est réservée pour la Chambre des Lords ; le chêne seul décore la Chambre des Communes. Les sièges des membres de l'ime et l'autre Chambres s'alignent sur trois des côtés de la salle , et n'ont point de pupitres comme en France. A-t-on peur que « Messeigneurs et Messieurs , » venant là pendant la nuit, après avoir bien soupe, ne s'endorment les coudes sur leur bureau au lieu de discuter les affaires de leur pays.

Dans ces salles, comme dans tout l'édifice, tout est gothique de la fin du quinzième siècle, sec, très sec et encore sec : les lambris, la charpente , les vitraux , le trône, les candélabres et les lustres, les balcons de l'étroite galerie où le public me semble devoir se tenir debout, les boutons des portes et les ferrures d'icelles, les tables et les fauteuils des petites salles où les membres du Parlement écrivent leur correspondance, les espèces de lutrins sur lesquels sont affichés les ordres du jour. L'esprit mécanique anglais semble se refléter dans toutes ces formes anguleuses sans cesse répétées; mais , pour être juste, je dois convenir que le trône, avec son dais à pinacles et à clochetons en cuivre doré, les candélabres qui l'accompagnent, et l'architecture polychrome qui lui sert de fond , forme un ensemble qui doit s'arranger à merveille d'une cérémonie d'apparat.

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