Excursion au RioSalado et dans le Chaco Confédération Argentine Amédée Jacques
En partant de la petite ville de Santiago del Estera, capitale de la province du même nom, et en cheminant directement à l’est l'espace de trente-cinq lieues, puis tournant au sud et suivant la rive droite du Rio-Salado pendant vingt-cinq autres lieues, on arrive, après avoir traversé deB populations clair-semées qui s’échelonnent sur cette route, à une petite forteresse nommée le Bracho, armée d’un canon et gardée par environ cinquante hommes. C’est aujourd’hui, dans cette direction, la limite des terres habitées, le dernier rempart de la province contre les incursions des Indiens. Au delà s’étend une vaste campagne, où paissaient autrefois d’innombrables troupeaux, où vivent maintenant sangliers, tigres et chevreuils, troublés seulement de temps à autre dans leur quiétude par les chasses de quelque tribu, aussi sauvage qu’eux-mêmes. A l’est, depuis la rive du Salado jusqu’à celle du Bermejo, c’est l’immense désert du Chaco, exclusif asile des peuplades indiennes qui errent sur les bords des deux fleuves. Au sud, jusques et passé la frontière de Santa-Fé, rien que des champs désolés et des bois silencieux. A l’ouest, il faut faire trente lieues, à compter du Salado, pour rencontrer les premières habitations.
J’ai eu l’occasion de visiter ce pays ; voici comment. Le gouvernement * de la Confédération Argentine avait décidé, au commencement de # l’année 1855, qu’il serait entrepris une sorte de croisade contre les Indiens du Chaco. Le but de l’expédition devait être d’assurer d’abord, et, si faire se pouvait, de reculer la frontière des provinces. Toutes celles que leur situation géographique expose le plus aux invasions périodiques des redoutables bandits, devaient concourir à la campagne, sous la direction suprême et avec les subsides du gouvernement fédéral . On aurait pu ainsi réunir une force suffisante pour prendre l’offensive contre les barbares, dont on se borne aujourd’hui à repousser, tant bien que mal, les attaques; et, portant l’épouvante jusque dans leurs derniers refuges, on les aurait rejetés de l’autre côté du Bermejo, peut-être exterminés, ou tout au moins réduits. Puis on aurait assuré tout ou partie du territoire conquis par une ligne de forts. Le résultat aurait été, avec la sécurité des provinces, le gain d’une immense étendue de terres, qui aurait ouvert à l’émigration européenne, ardemment désirée, un libre et magnifique champ. C’est ainsi du moins que j’avais compris les intentions du gouvernement national, et c’est à l’expédition, conçue de cette façon, que j’avais sollicité et obtenu l’honneur d’être attaché, avec la mission de faire l’histoire de la campagne et de recueillir sur le pays parcouru les documents topographiques et les faits de tout genre qui pouvaient éclairer l’Etat sur les moyens de garder sa conquête et d’en tirer bou parti.
De ce grand et beau projet, peut-être à cause de sa grandeur même, comparée à l’exiguité des ressources, rien ne s’est exécuté jusqu’à ce jour. J’attendais donc dans la province de Tucuman, sans y compter beaucoup, l’ordre de me mettre en marche/lorsque j’appris qu’une petite expédition allait partir isolément de Santiago pour le Chaco, dans le but de seconder les recherches de MM. le commandant Page et le lieutenant Murdaugh, de la marine des Etats-Unis. Ces deux honorables officiers, poursuivant avec une activité infatigable une longue série de voyages d’exploration sur les rivières intérieures de l’Amérique du Sud qui affluent au Rio de la Plata, avaient remonté le cours du Salado, sur le petit vapeur la Yerba, jusqu’à un lieu nommé Monte-Aguarà, situé directement au nord de Santa-Fé, par 31° 1 1 ' de latitude sud *. Arrêtés là par le manque d’eau, ils avaient renvdyé leur navire à Buénos-Ayres, et s’étaient transportés à cheval à Santiago del Estero, avec l’espérance de trouver dans la coopération du gouvernement de cette province,
1 Latitude déterminée par MM. les officiers de la Yerba, d'après des observations tièsexacles fuites avec un sextant irréprochable de Gambcy. La longitude de la plupart des points n'a pu (ire calculée rigoureusement, par suite d'un dérangement accidentel dans le chronomètre.
des moyens pour compléter par terre leur exploration. Cette espérance ne devait pas être trompée. M. le gouverneur D. Manuel Taboada et son frère, le général D. Antouino, toujours prêts à se dévouer sans reserve au service de leur pays et à travailler de toute façon et à tout prix à son avancement, mirent aussitôt à la disposition des voyageurs leurs personnes, leurs ressources propres et celles de la province. Ils avaient sur le Rio Dulce un petit canot plat, qui fut aussitôt transporté en charrette jusqu’au Salado, et mis à l’eau à la hauteur de San-Pablo 1 ; les marins s’y embarquèrent en compagnie du général. D y a à Santiago une force militaire permanente de cinquante et quelques hommes d’infanterie montée ; elle reçut en même temps l’ordre de partir pour le Bracho même, c’est-à-dire là où commence la solitude, et par conséquent le danger. Puis, les uns naviguant, les autres chevauchant, ceuxci protégeant ceux-là en cas de rencontre, on devait aller ainsi, recherchant l’ennemi sur les deux rives du fleuve, jusqu’à Monte-Aguarà, pointd’arrèt du vapeur américain.
Quoique je n’eusse reçu aucun avis direct et d’ordres encore moins, quoique l’expédition improvisée dût être très-limitée et très-courte, je pensai que ma commission m’autorisait ou m’obligeait même à m’y joindre. C’était d’ailleurs une occasion que je ne retrouverais peut-être pas de longtemps de jeter sur les terres du Chaco ce premier coup d’œil d’ensemble qui facilite si singulièrement ensuite l’étude attentive des détails. Je partis donc à l’instant et je trouvai les soldats réunis au Bracho, se préparant, sous les ordres du gouverneur, à suivre le bateau attendu d’heure en heure. La campagne s’ouvrit en effet quelques jours plus tard. J’hésite à la raconter. Quelle apparence y a-t-il qu’en France, au milieu du formidable jtruit de la guerre d’Orient, il se trouve une seule oreille ouverte pour le récit d’une expédition entreprise à trois mille lieues de là, par une centaine d’hommes, contre quelques hordes de sauvages? Mais peut-être (et je veux me bercer de cet espoir) ces lignes trouveront-elles ma patrie déjà glorieusement pacifiée et ses bataillons rendus au travail, cherchant un champ plus spacieux et plus libre où verser l’excès d’une activité, non plus destructive, mais désormais fécondante !
L’émigration rencontrerait alors dans cette imparfaite esquisse une direction sinon très-éclairée,du moins désintéressée et impartiale. En tout cas, j’acquitterai ainsi partie de ma dette, d’abord envers le gouvernement suprême qui me confie l’honorable tâche d’étudier, sur les lieux
1 Eslancia de la famille Taboada, distante de deux lieues du point désigné dans lu carte de sir l'arish sous le nom de Scpulluias. La latitude exacte de Sun l’ablo est d«