‹ Excursion au RioSalado et dans le Chaco Confédération Argentine Amédée JacquesChapitre 2 sur 3 · ao’a · texte numérisé non relu

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mêmes, la possibilité de l’émigration, et de la stimuler au dehors, non plus par de vagues conseils, mais par des faits précis et des indications non suspectes ; ensuite vers l’hospitalière province qui offre l’abondance luxuriante de ses fertiles campagnes à tous ceux que la misère opprime en Europe. Ses pacifiques habitants et ses généreux chefs me donnent pour tous mes compatriotes, par leur accueil même, une garantie sûre, ceux-là de fraternité cordiale, ceux-ci de vigilante protection.

Le premier point, sur la route de Santiago au Bracho, où l’on trouve une population agglomérée sous la forme d’une cité, au moins naissante, est la petite ville de Matarà', chef-lieu de département, située sur la rive du Salado. Jusque-là les habitations que l’on traverse, bien qu’assez nombreuses, sont fréquemment séparées par des espaces vides, d’une et quelquefois plusieurs lieues, et là où elles se rapprochent le plus, elles restent encore dispersées sans ordre comme les grands arbres qui, d’ordinaire, les abritent. Ce ne sont guère d’ailleurs que d’assez pauvres chaumières, faites de branches et de terre, avec un toit presque plat qui se compose de paille et de boue. Les plus grandes, qui se décorent du titre de maisons (casas) ne diffèrent des plus petites, qui gardent l’humble titre de cabanes ( ranchos ), que par leur dimension même. Telles qu’elles sont, Tordre et la propreté y régnent. L’eau qu’on y boit est aussi limpide que le permettent la saison et la nature du réservoir où elle 6e puise; et un verre de cristal coquettement enluminé remplace souvent le vase de corne où l’écorce de citrouille exclusivement usité ailleurs. Les femmes qui reçoivent le voyageur, en l’absence des hommes, presque toujours occupés au dehors par les travaux de la culture ou par les soins à donner aux animaux, ne portent qu’un jupon sur leur chemise, mais celle-ci est blanche et celui-là est net; et, circonstance peu commune dans le reste de la confédération, et signe assuré pour nous d’une civilisation relativement avancée, elles ont généralement le pied chaussé de souliers. Leur physionomie, à défaut de beauté, porte un cachet d’intelligence ; elles savent presque causer. Leur accueil est bienveillant, sans indiscrète curiosité, et leurs manières serviables, sans empressement intéressé. A peine descendu

' Latitude : 38° 0'; marquée sensiblement trop au nord sur la carte de sir i'arish. Maurfi est le lieu de naissance de la famille Taboada , la maison paternelle est encore debout, mais inhabitée et déjà ruinée.

de sa monture, on approche du passant le meilleur siège de la maison ; sans lui demander ni où il va ni ce qu’il veut, sans qu’il exprime aucun besoin, on place devant lui une part choisie du repas, ou, si l’heure en est passée, quelque mets habituel du pays, comme par exemple la farine du maïs torréfié. S’il voyage, comme c’était notre cas, par les postes militaires, dont le service est purement gratuit, on lui trouve aussitôt un cheval et un guide, qui recevra avec plaisir la gratification que vous lui offrirez, mais qui ne la demandera jamais, et n’en fera pas moins bonne mine, si vous ne la lui’ donnez pas. De plus, si chargé que vous soyez de provisions ou d’effets de voyage, vous pouvez, fùt-ce dans un sac ouvert, les lui confier avec sécurité. A toutes ces supériorités, il y a une cause unique : le travail. Dans cette pauvre province, plus que dans aucune autre, le travail est en honneur ; on y rencontre peu d’oisifs. Les hommes qui, faute de grandes entreprises, ne trouvent pas sur le sol natal l’emploi de leurs bras, s’en vont, comme nos Auvergnats, aux approches de l’hiver, chercher un salaire dans les provinces voisines, et ils en sont les meilleurs ouvriers. Les femmes filent la laine et le coton ; elles les teignent de couleurs empruntées par leurs mains aux végétaux du pays et fixées par des mordants de même origine ; elles les tissent ensuite sous mille formes, et quelques-unes avec un art supérieur. Il n’y a pas de rancho qui n’ait son métier, grossier instrument, si l’on veut, mais bien rarement inoccupé. Une nature devenue moins aboiidante depuis que le Rio Dulce, abandonnant son ancien lit ', alla porter ses eaux sur un sol relativement aride, et plus encore, la désertion des grandes fortunes sous l’odieux régime d’Ybarra, n’ont pas permis ici cette prodigieuse multiplication du bétail qui, en rendant trop aisée la vie matérielle, a engendré ailleurs cette plaie du pays, le gaucho, avec son incurable paresse et son insolente insouciance. Le Santiagais a dû lutter contre la faim ; il a dû chercher dans une industrie moins grossière que la garde des troupeaux la satisfaction de ses besoins, et dans la nature végétale une alimentation plus variée et plus saine pour l’esprit. Heureuse nécessité, qui l’a fait plus intelligent et meilleur, et qui mettra un jour cette province, quand l’esprit d’entreprise s’y répandra, à la tète de la nation argentine.

On pourrait peut-être découvrir encore une autre raison de la supériorité que je constate, sans passion et en véridique historien, dans l’interprétation d’un fait assez étrange en lui-même pour mériter, en tous cas, une mention. Je veux parler de l’usage, général dans certaines parties de la province, exclusif en certains points, d’une langue à part

' Ce changement de lit, désastreux pour Santiago, eut lieu en lSJo.

comme est en France le basque ou le breton. On la nomme la quichua. On dit qu’elle est originaire du Pérou et n’est autre chose que la langue même des Incas, très-adultérée et mélangée d’espagnol Dans la province même de Santiago l’emploi de la quichua est circonscrit : au nord et au sud il ne dépasse pas neuf à dix lieues ; à l’est, il s’étend jusqu’à la côte du Salado, où il règne à peu près sans partage. Hors de ces limites, il disparaît entièrement, jusqu’à ce qu’on le rencontre de nouveau sur la frontière de la Bolivie et du Pérou, où l’idiome est d’ailleurs assez changé par les usages locaux, pour que l’habitant de ces contrées ait de la peine à s’entendre avec le paysan de Santiago. Si l’origine péruvienne de la quichua est, comme il le parait bien, tout à fait avérée, comment comprendre, je ne dis pas la diffusion, assez naturelle dans ces limites, de l’idiome des Incas (cela s’expliquerait par une extension due probablement à d’antiques conquêtes de ce grand peuple), mais cette immense lacune de plus de cent lieues de long et d’une largeur indéfinie, qui sépare le petit domaine isolé où s’est confinée la quichua du vaste empire où elle a pris naissance ? Il ne reste qu’une supposition rationnelle, c’e6t celle d’une émigration péruvienne qui se serait fixée dans les plaines de Santiago. Et dès lors cette partie de la nation conquérante, qui s’arrêta à son tour sur le même point, y trouvant à mêler son sang avec celui de la race indigène la plus civilisée et la pins heureusement douée de cette Amérique, la population actuelle de Santiago serait en partie redevable à ce mélange de la prééminence de ses aptitudes et de la supériorité de ses mœurs \

Mais revenons à Matarà. J’ai déjà dit que la population de cet endroit tend à affecter la forme d’une ville. C’est peut-être précisément de cette prétention, assez mal justifiée jusqu’à ce jour, que Matarà emprunte un cachet de demi-barbarie qui frappe dès le premier abord. Les maisons, si elles méritent ce titre, qui forment le centre de cet embryon de cité, ne sont certes pas inférieures aux cliaumières de la route. Mais celles-ci, semées dans la plaine ou dispersées dans le bois, y sont à leur place, et là leur exiguïté ni leur pauvreté n’ont rien qui étonne. Groupées à Matarà, autour d’une église assez spacieuse, sous la forme quasirégulière d’une place, elles donnent à rire par le contraste, alors frappant, de leur disposition ambitieuse et de leur insuffisance trop réelle à jouer le rôle auquel elles aspirent. On sent, dès ce point, qu’on tou-

1 • Les Jésuites, dit sir Paris!), eu ont publié, au commencement du siècle dernier, un dictionnaire et une grammaire. » Je n'ai pu me procurer ces ouvrages.

‘J’ajouterai, en preuve de cette supériorité qui pourra paraître chimérique h quelques-uns, qu’il n'y a a Santiago ni prisons, ni cachots. Le crime y est chose presque inouïe. Contre les rares petits délits qui s’y commettent, le seul châtiment, et qui suffit, est d’envoyer le coupable à la frontière, servir dans la garnison des forts.

cbe à l’extrême frontière de la civilisation et qu’un peu au delà la barbarie commence. Matarà parait être comme une transition entre l’une et l'autre. L’usage universel ici de la quichua, langue gutturale et dure, ajoute à l’illusion . si c’en est une. Ce qui est trop certain, c’est que les sauvages du Chaco sont arrivés, plus d’une fois déjà, presque aux portes de Matarà. Ce qui l’est plus encore, c’est qu’au seul mot d’indiens, prononcé là d’un certain ton, tout fuit effaré. Aussi le sort de ces pauvres demeures est-il de Se voir alternativement abandonnées et reprises ; et comment attendre quelque avancement d’une population tremblante, qui flotte au gré de ses terreurs, souvent imaginaires ? Il y a, malgré cette instabilité, une maison de commerce à Matarà, dont le chef, commandité par la famille Taboada, traite les voyageurs avec une hospitalité tout à fait civile. Il s’y trouvait de plus, quand j’y passai pour la première fois, un missionnaire espagnol, qui n’attendait, disaitil, pour entrer, la croix à la main , au cœur même du Chaco, qu’un interprète et un guide. Qui aura fait évanouir, en si peu de temps, une résolution si sainte 1 A mon retour, sur le simple bruit d’une invasion prochaine, l’homme de Dieu avait fui à la tète de son troupeau, non par crainte de la mort, expliquait-il, mais pour ne pas exposer de trop fidèles ouailles à partager un martyre qu’il ne voulait que pour lui seul .

La route de Matarà à la Gramilla et de la Gramilla au Bracho côtoyé le Salado, sans y toucher et sans le laisser même apercevoir, séparée qu’elle en est, dans toute son étendue, par la végétation élevée qui borde ici la rive du fleuve, et en beaucoup d’endroits par les marécages que laissent ses débordements. L’inculte et âpre forêt au travers de laquelle est percé ce chemin a de la grandeur et de la grâce tout à la fois. Le sol y est couvert d'une verdure désordonnée tout hérissée d’innombrables cactus, nains ou rampants, armés tous de terribles épines et d’une diversité presque infinie de formes et de fleurs. Au-dessus de ce rude tapis, planent dans leur majesté l’Algarrobo puissant et, semblables à de gigantesques myrtes, le Mistoletle Quebracho ‘, semés clair et avec cette irrégularité savante dont seule la nature a le secret et que l’art n’imite jamais bien. La végétation intermédiaire, composée d’arbustes très-variés, vient égayer par ses contrastes ce sévère aspect; l’arbre à soude, le Jume toujours vert , en est le plus abondant; sa verdure, un peu triste, alterne heureusement avec les feuillages brillants et frais du Vinal aux épines formidables, et du Chànar au tronc vert , qui , de même que le serpent , dépouille au printemps sa vieille écorce, comme une robe usée. Mais ce qui, par-dessus tout, donne un

1 Je n’ai ici d'autre but que de décrire l'aspect du pliys. Je reviendrai, dans la seconde partie de mon travail, sur la nature cl les propriétés utiles des végétaux que je nomme en passant*

caractère propre à cette végétation semi-tropicale , c’est la profusion des grands cactus, dont les plus remarquables sont le cactus nopal de la cochenille , aux feuilles en forme de raquettes, et un massif cactus dont les cierges cannelés, se détachant d’un trône commun en arrondissant leurs bras , semblent autant d’énormes candélabres disposés à l’avance pour éclairer la nuit une fête de géants. Si l’on ajoute à ces étranges splendeurs les gracieuses guirlandes des mille plantes ou grunpantes ou parasites qui s’enlacent,* s’enroulent et se suspendent à celles-là, et entre elles la fleur de l’air, qui se balance mollement, répandant au loin le doux et suave parfum qu’elle communique au miel * exquis des petites abeilles qui logent entre les cierges du Cardon ', on aura une vague idée des indescriptibles beautés semées à chaque pas, dans l’espace qui sépare la ville de Matarà de la forteresse du Bracho.

Ici tout change ; nous tombons, comme à l’improviste, du domaine de la nature au milieu d’une œuvre tout humaine ; nous sommes dans un camp. Qu’on ne se figure pas une de ces anguleuses citadelles de pierre faites pour défier l’effort du canon ; il n’en faut pas tant pour intercepter les flèches des Indiens et arrêter une cavalerie sans valeur comme sans tactique. Une forte palissade et au-devant d’elle un fossé large et profond, voilà qui suffît ; le Bracho n’est rien de plus. L’Indien ne combat pas à pied ; encore moins sait-il donner un assaut. Poussâtil (supposition plus qu’invraisemblable) l’intrépidité jusqu’à franchir le fossé, sa monture, échouant contre la palissade sur l’étroite bande de terre qui borde celle-ci, y retomberait avec lui. L’espace circonscrit de la manière que j’indique est un carré parfait, d’une cuadra* de côté ; la fermeture est de solides troncs de Quebraebos accolés les uns aux autres, profondément fichés eu terre et carbonisés au préalable pour empêcher la pourriture. Cette barrière manque seulement du côté de l’ouest ; c’est l’opposé du chemin des Indiens, et, d’ailleurs, une plantation toute récente encoré de cactus épineux y élèvera bientôt, par sa rapide croissance, un impénétrable obstacle. Cette sorte de cour fortifiée s’ouvre du côté nord, et dans l’angle adjacent vers l’ouest, deux compartiments, également palissades, sont ménagés pour y enfermer le bétail en cas de siège. Le canon regarde l’est, dominant une vaste plaine que la hache a dénudée et qui ouvre en tous sens à la'vue la route obligée de l’ennemi. La destination de ce solitaire échantillon d’artillerie n’est pas tant, d’ailleurs, de frapper un ennemi tortueux dont l’attaque ne vient jamais franche et de front, que de répandre en quelques ins-

1 Nom vulgaire donné ici au cactus-cierge cité plus haut.

1 La mesure de la cuadra est ici 150 varcs; cl lu vurc espagnole équivaut a 80 centimètres.

tant», dans un rayon de dix lieues, un signal dont le sens e6t convenu. Plus tard, un observatoire élevé, édifié au-dessus de l’embrasure de ce eanon, étendra au loin de tous côtés l’espace embrassé par la vigilanee des sentinelles. Tel qu’il est aujourd’hui, le Bracho, défendu par dix hommes armés de fusils, peut abriter deux cents familles contre une armée de plusieurs milliers de sauvages.

Telle est l’œuvre à la fois très-efficace et très-simple qu’au milieu des intempéries d’un rigoureux hiver, M. le gouverneur Taboada a, pour ainsi dire, exécutée de ses mains ; avec le secours patriotiquement dévoué de sa poignée de soldats, il l'a menée à bonne fin en quelque vingt jours. 11 y a à peine quelques mois que le nouveau Bracho 1 est construit, et déjà le bénéfice de cette petite 'création se révèle tout autour, sous la forme joyeuse et vivante d’une population travailleuse, qui élève ' ses chaumières, trace et ferme ses enclos, et fait sortir l’épi doré du blé et du maïs là où il n’y avait naguère que ronces et mauvaises herbes. L’intérieur même du fort présente l’aspect animé d’un village populeux renfermé dans d’étroites limites. Chaque soldat y a son rancho, dont une compagne, souvent peu légitime, dit-on, mais d’ordinaire fidèle, assure-t-on encore, lui adoucit le séjour; partant les enfants, cette joie du présent, cet espoir de l’avenir, pullulent et fourmillent. Tous ces bienfaits, récemment semés, qui vont croître et fructifier à plaisir, tous ces intérêts actuels ou futurs, protégés ou créés, tout cela, sous l’inspiration du patriotisme, a coûté quelques journées de travail. Tant est grande la puissance d’un sentiment nobl£ dirigé par une pensée droite.

Il est temps d’exposer nettement la condition du soldat santiagais, afin qu’on ne me soupçonne pas de prendre plaisir à poétiser mon récit par le mensonge de vertus chimériques. A Santiago comme au Bracho, en repos ou en campagne, le soldat n’a d’autre paye que sa ration. Aussi, bien que permanente à certains égards, cette petite force militaire n’est cependant pas tout entière constamment sous les armes. Bans la ville, beaucoup de ceux qui la composent sont des artisans qui exercent leur profession quand le service de l’Etat ne les appelle pas, qui la délaissent au premier signal pour entrer en campagne et y demeurer tant que dure le péril. Dans les forts de la frontière, comme celui du Bracho ou celui d’Abipones, le service est continu parce que le danger est toujours imminent, et la prestation de la ration, si exiguë qu’elle soit, ne s’interrompt pas. Chacun y ajoute comme il peut, en élevant quelques animaux, en semant quelque coin de terre ou en re-

1 II existait auparavant, à l’est du Tort actuel, et k la distance d’une demi-lieue, un fort du môme nom, que ('envahissement des eaux du Suludo rendait iuhabituble dans la saison des grandes crues.

cueillant à tout le moins les fruits sauvages du pays, un petit supplément de bien-être. Ce service, si peu récompensé, est d’ailleurs purement volontaire; aucune loi formelle n’y oblige personne, et pourtant aucun ne le refuse quand il y est convié. Lorsqu'un soldat se fait vieux, il passe à la vétérance ; dans cette catégorie, il ne reste pas encore entièrement inoccupé ; on l’emploie, selon les besoins, à la garde et au soin des animaux qui servent à nourrir ou à monter le reste de l’armée. Si la pénurie souvent extrême des ressources ne permet plus même de donner à tous le morceau de viande quotidien qui est leur unique solde, on en congédie, temporairement au moins, une partie, sauf à la rappeler si les temps deviennent meilleurs. La subsistance de la troupe, à laquelle ne suffisent pas, surtout en temps d’expédition, les troupeaux de * propriété publique, est fournie, sous forme de contribution volontaire, par les propriétés privées, chacun donnant, selon sa générosité et sa fortune, quelques bœufs ou prêtant quelques chevaux. Les officiers se montent eux-mêmes, ajoutant ainsi, au service également gratuit de leur personne, celui de leurs animaux ; ils tiennent quelquefois leur mission, purement honorifique, toujours onéreuse et périlleuse, de la libre élection des soldats eux-mêmes. L’esprit de sacrifice est, du reste, noblement stimulé dans tout ce monde par le continuel exemple du gouverneur qui administre et du général qui commande, toujours gratuitement, sa petite armée. Ils vivent l’un et l’autre au milieu des soldats, dormant où ceux-ci donnent, c’est-à-dire le plus souvent sous le ciel et sur le sol humide, se nourrissant de ce que ceux-ci mangent, apportant à la subsistance commune leur large part de contributions en nature, et, quand faire se peut, tirant de leur bourse, où n’entre jamais un denier ni de la nation, ni de la province, quelques" piastres qu’ils distribuent aux soldats nécessiteux. Ainsi va, que bien, que mal, la défense du pays, sans organisation très-régulière, parce qu’il n’y a pas de fixité dans les ressources, à force d’expédients et par la coopération de tous les dévouements individuels, par le patriotisme de tous et de chacun.

On appréciera mieux encore l’étendue de ces mérites quand ou saura combien il s’en faut que le métier de soldat soit ici une sinécure. Pour ne parler que des événements les plus récents’, les Indiens ont fait, depuis avril 1834 , sur les terres encore habitées de la côte du Salado, six invasions principales, non comprise celle dont le récit va suivre ; j’ai sous les yeux l’état nominatif de leurs victimes, il s’élève jusqu’au chiffre de cent treize ! Cette perte, déjà énorme en elle-mcme, n’est cependant rien en comparaison de la dépopulation toujours croissante

1 Voir le relevé, 2* pai lic.

qu’elle entraîne, par suite de la terreur, malheureusement trop fondée, imprimée aux malheureux habitants de ces contrées. Il y a encore peu d’années, le territoire situé au nord du Bracho était couvert de nombreuses habitations et d’une population riche et florissante , le bétail y surabondait ; une chapelle, dont on voit encore les restes, s’élevait au milieu de la paroisse de Guànagoasta, près de la Gramilla. De tout cela, rien n’est demeuré debout que quelques pauvres chaumières où de misérables familles traînent une vie troublée par une incessante et terrible menace. Dans le cours de cette seule année , les déprédations des Indiens ont ajouté au désert une étendue de huit lieues sur la rive gauche du Salado, depuis la hauteur du Bracho jusqu’à celle de la Gramilla. Ainsi vont s’accroissant chaque jour les empiétements de la barbarie ; ainsi va retombant peu à peu sous son empire, et se stérilisant, par la mort et la désertion, le plus beau peut-être et le plus riche des pays que l’audace des Espagnols avait su conquérir et que le travail de leurs enfants avait su féconder. Un an de plus d’inaction, quelques mois encore d’un système semblable à celui lie l’inerte et coupable administration qui a laissé ruiner, sans lever le doigt, les prospères établissements qui florissaient sur l’une et l’autre rive, dans un espace de plus de cent lieues carrées, et la hardiesse de l’ennemi s’augmentant avec l’impunité, comme la frayeur des habitants, sûrs, n’étant point défendus, du succès de l’agression , les sauvages arrivent aux portes de Santiago même ; et qui les empêche, dès lors, d’entrer dans une ville désarmée, de la mettre à feu et à sang, et d’asseoir leurs tentes autour de ses ruines, pour couper les chemins des provinces ? Supposez seulement que, moins bornés, ils aient su , comme les Indiens de l’autre Amérique, s’approprier l’usage des armes à feu, et nous aurions été témoins déjà de ce fait honteux, en partie accompli aujourd’hui, d’une conquête reprise par la barbarie sur la civilisation. Le mal déjà fait est considérable. De grands moyens seuls pourraient le réparer. Rien que pour en arrêter les progrès , les chétives ressources de la province mutilée demeureraient impuissantes, sans l’amour du bien public qui les multiplie et en décuple la force. Il a fallu qu’il se rencontrât, à la tète de la population santiagaise, des hommes assez clairvoyants pour comprendre l’urgence du danger; assez dévoués pour accepter, avec ses difficultés et ses charges, la tâche de le conjurer; assez sympathiques pour communiquer de haut en bas leur désintéressement et leur ardeur ; assez courageux pour braver toutes les privations et tous les périls, assez forts pour supporter toutes les fatigues. Tout cela s’est trouvé chez MM. Taboada. Depuis plus d’un an que leur activité s’est portée de ce côté elle ne s’est pas un seul instant relâchée ; sans cesse à la frontière, ils frappent coup sur coup, sans prendre de repos, et partant, sans en

laisser à leurs soldats qu’ils traitent, en cela comme en tout, en amis et en frères ; ils venaient de châtier, par trois fois en deux mois, les pillards du Chaco, quand les marins des Etats-Unis, arrivant auprèsd’eux, ont trouvé leur bras prêt à se lever de nouveau pour retomber plus rudement encore sur l’ennemi. Ils achèvent la construction d’un fort et ils pensent déjà à le porter plus loin, pour arracher des griffes de la sauvagerie un nouveau lambeau de sa proie ; et Us poursuivent ainsi leur œuvre, sans paix ni trêve, jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. Le résultat obtenu reste petit et disproportionné avec l’énergie de l’effort, parce que celui-ci est entravé par l’insuffisance des moyens. Déjà, cependant, les populations respirent plus à l’aise; elles reçoivent avec joie leurs troupeaux dérobés des mains de ces intègres soldats dont quelques-uns ont payé de leur vie l’honneur de cette restitution. Plus de quatre cents animaux, repris en quelques semaines, ont ramené une sorte de richesse là où les Indiens avaient semé la désolation. C’est le tour des barbares de trembler. Ils ne s’aventurent plus .qu’avec défiance sur ces chemins où ils croyaient n'avoir À chasser que des gazelles et où ils ont rencontré des jaguars prompts à la défense, légers à la poursuite. Ils commencent à savoir que, plus ils s’avanceront, plus ils risqueront de retourner sur leurs pas, comme plusieurs déjà avant eux, décimés par les balles, démontés et nus, sans armes et sans vivres. Quelques leçons encore comme celle que je dirai tout à l’heure, et ils apprendront enfin que, sous leurs tentes mêmes, il n’y a plus pour eux de sécurité, et que le rempart d’épouvante qui les protégeait plus efficacement que mille murailles, est définitivement tombé. Il m’était réservé d’avoir sous les yeux, dès le premier jour de mon arrivée au Bracho, un exemple de la vivacité des attaques et de la vigueur de la défense. J’avais à peine eu le temps de faire connaissance avec le fort et avec le gouverneur, qui en est l’architecte, lorsqu’un messager arriva de la Gramilla, apportant la nouvelle d’une invasion. La dépêche parlait vaguement de victimes. L’ordre fut aussitôt donné de monter à cheval, et en un instant les animaux furent assemblés et les soldats prêts. Je ne me joignis pas à cette première course, que je croyais vaine à cause de la célérité bien connue des Indiens à s’en retourner avec leur butin ; mon état de fatigue, tout, à la suite d’un long voyage, me rendait d’ailleurs cette excursion très-pénible si elle devait se prolonger beaucoup, et sa brièveté même la faisait insignifiante pour moi si elle devait durer peu. Je n’en pus que mieux juger, au départ, de l’attitude du corps d’armée ; j’atteste qu’elle était calme et digne, quoique martiale, et je ne m’attendais pas à trouver, dans une troupe à peine régulière, un bon ordre aussi sévère et une discipline aussi exacte. Le costume, quoique à peu près uniforme, ne fait rien présumer de tel ; il se rapproche

plus de celui du Bédouin de l’Algérie que de celui du soldat européen. Par en bas, c’est une pièce de drap bleu, sans coutures, drapée et relevée d’arrière en avant, de manière à simuler assez bien le large pantalon oriental : on appelle cela cheripa; la jambe reste indifféremment ou nue, comme le pied, dont la plante tout au plus est revêtue d’une sandale en façon de cothurne, ou couverte seulement d’un ample et léger caleçon de toile, percé de jours et effilé au bas. Une simple chemisette de laine rouge, nullement ajustée, couvre la partie supérieure du corps ; la coiffure, vraiment européenne, a la forme d’un bonnet de poliee mi-partie rouge et bleu. La cavalerie est armée de lances et de carabines à pierre ; l’infanterie, montée pour la marche, mais qui combat à pied, ne porte que le fusil à percussion ; l’une et l’autre obéissent au son d’un clairon. Tout ce monde se pose à cheval avec l’aisance de l’habitude ; parmi ces figures bronzées, plus encore par le mélange du sang que par l’ardeur du soleil, il y en a qui ont conservé dans toute sa netteté la forte empreinte que l’Afrique a marquée autrefois sur l’Espagne ; quand à ce cachet il se joint dans les formes du corps une certaine juvénilité, la pensée se reporte an soldat numide.

La troupe partit en bon ordre, au coucher du soleil. Je sus, vers le milieu de la nuit, qu’elle avait péniblement passé la rivière, bordée en face du Bracho par de vastes et profonds marais. Elle avait rencontré là le bateau; le général, ainsi que les officiers étrangers, s’étaient joints à elle. Le lendemain se passa sans nouvelles ; le surlendemain nous apporta celle du résultat. La journée précédente avait été employée, après une nuit sans sommeil, depuis l’aube jusqu’à midi, à une poursuite acharnée ; les Indiens n’avaient pu être coupés : on n’avait rencontré sur l’autre rive que la trace de leur retraite précipitée vers le désert, où ils retournaient avec des prises qui paraissaient nombreuses. Sans hésiter on s’était engagé sur cette piste, et hommes et bèteB l’avaient suivie pendant dix heures, alternant le trot et le galop, sans prendre un seul instant de repos. Enfin on avait aperçu les épaules de l’ennemi, et .l’avant-garde, dans l’impétuosité mal calculée d'un suprême effort, avait rejoint les derniers de ces fuyards. Là un court engagement avait eu lieu ; le gros de la troupe, demeuré plus en arrière, n’avait pu y prendre part. L’ardeur irréfléchie qui, au mépris de l’ordre des chefs, avait emporté les plus avancés d’entre les soldats, avait empêché un combat plus général et plus meurtrier pour les sauvages. Deux défenseurs du Bracho avaient du reste payé cette faute par d’assez graves blessures que leur avaient faites les lances indiennes. La journée n’était pas, d’ailleurs, perdue pour cela : aucun Indien n’était resté sur la place ; mais beaucoup s’en allaient, blessés par les balles, et tous fuyaient à pied, abandonnant sur la route leurs armes, leurs chevaux et leur bu-.

tin. Se voyant serrés de près et sur le point d’étre atteints par toute la troupe, ils avaient pris, quoique très-supérieurs en nombre, le parti qui leur est habituel en pareil cas, celui de se disperser dans l’épaisseur des bois épineux, où ils savent ramper comme des couleuvres et défier toute recherche. Le cacique avait lutté corps à corps avec un des soldats blessés et s’enfuyait lui-méme tout sanglant et à demi-mort. Toute poursuite ultérieure étant devenue inutile, on sonna la retraite, on rassem- ' bla les animaux capturés, et après un repos indispensable on se prépara à un retour très-lent. Telle était en effet la fatigue des chevaux, que trois jours furent nécessaires pour parcourir en sens inverse la route qui avait été dévorée en quelques heures.

Atteindre à la course une bande d’indiens en campagne, cela seul est un exploit pour quiconque se fait une idée juste de la dextérité merveilleuse de ces sauvages à manier un cheval. Ils n’ont point d’égaux dans le monde pour cet exercice.; c’est du moins ce que aonfessent sans détour, d’après le témoignage de leurs yeux, les plus habiles et les plus intrépides cavaliers de cette Amérique, où l’équitation est plus et mieux qu’un art, où elle est une habitude de la première enfance et littéralement une seconde nature. Encore faut-il à l’écuyer civilisé de ces pays quelques moyens de coercition ou d’excitation, selon qu’il a affaire à un animal ardent ou à une bète épuisée. L’Indien n’use ni de frein, ni d’éperons, et il n’y a pour lui ni cheval indompté, ni cheval fatigué. Il s’élance à nu sur le plus fougueux étalon, et, à l’aide de deux bâtons croisés dont l’un traverse la bouche de l’animal, il le réduit en quelques minutes ; il s’empare de la bète la plus pesante, et, par la seule puissance de l’action des jambes, il l’oblige à courir jusqu’à ce qu’elle succombe. Cet art de se passer du mors et des rênes facilite au cavalier indien une méthode de marcher qui explique en partie la surprenante rapidité de ses évolutions. Au départ, il permet à sa monture découper au pâturage une ample bouchée ; puis il la lance au trot, jusqu’à ce que cette provision, mastiquée tout en marchant, soit avalée par l’animal ; un léger temps d’arrêt suffit alors pour qu’il la renouvelle, et la même, manœuvre se répétant toujours, le cheval avance continuellement,pendant des jours entiers, sans que la faim épuise ses forces. Les bandes pillardes traversent ainsi leurs immenses déserts avec une vélocité que ne surpassent ou n’égalent peut-être point les plus lestes courriers des meilleures routes de poste. Arrivés sur le lieu désigné pour leurs brigandages, ils l’enveloppent de leurs marche* et contre-marches, déconcertant les précautions les mieux prises en faisant comme rayonner l’épouvante en tous sens.

Pendant que nos soldats donnaient la chasse à ce gibier si agile, j’exa- , minais, à défaut d’indiens en personne, quelques dépouilles apportée»

au Bracho à la suite d’une précédente -expédition. C’était l’équipement à peu près complet du cheval et de l’homme en campagne. Le cheval porte une sorte de selle du genre qu’on désigne ici sous le nom de recado. Celle-ci était faite d’une peau de chevreuil, le poil tourné en dedans, et fourrée de paille sèche sur les deux côtés. Dans les replis intérieurs les mieux abrités, on trouve de petits amas d’une paille plus sèche encore et extrêmement menue. C’est l’amadou du sauvage ; le briquet lui-même est suspendu à l’arçon. 11 consiste en deux petites baguettes de bois, dont l’une est arrondie à son extrémité, et l’autre porte, dans le sens de sa longueur, plusieurs petites cavités hémisphériques auxquelles s’adapte le bout rond de la première. La manœuvre de cet instrument si peu compliqué est très-simple elle-même et plus promptement efficace qu’on n’est tenté de le croire ; un ancien captif des Indiens l’exécuta devant moi et obtint très-vite du feu, en faisant tourner rapidement entre les paumes des deux mains, à la façon de ceux qui préparent le chocolat, le premier des petits bétons posé verticalement sur l’un des trous de l’autre, pendant que celui-ci repose sur le sol ; la paille inflammable se dispose en petit paquet tout autour du point de contact que le frottement échauffe. Beaucoup d’autres menus ustensiles, qui manquaient ici et que je décrirai plus loin, ont leur point d’attache et leurs petites courroies de suspension en avant ou en arrière du recado. Quant au vêtement de l’homme, la pièce principale est une sorte de manteau composé de quatre peaux de chèvres sauvages cousues ensemble ; le fil, remarquablement fin, fort et blanc, tordu de plus avec soin, est une fibre végétale que les Indiens tirent de la feuille d'un aloès de petite espèce, très-commun dans ces contrées; la couture ferait honte, par sa solidité et sa régularité parfaite, aux ouvrages les plus finis de nos plus habiles tailleurs. La coiffure est comme un bonnet de police à visière et à mentonnière ; il se pose en travers sur la tète, c’està-dire d’une oreille à l’autre ; celui qu’on me montrait là était en peau de tigre ; plus tard, j’en ai vu en peau de loutre et de renard. Il y avait aussi quelques armes, des lances garnies de fer, des flèches garnies de plumes, les unes et les autres faites avec le bois de l’Yteri ou duGuayacan; ces dernières sont très-résistantes et très-souples à la fois. Mais l’arme la plus curieuse, vraiment tout indienne, qu’on assure être exclusivement celle des femmes quand elles suivent une campagne, était un massif casse-tête, aussi de guayacan ; c’est une courte et solide branche de cet arbre, dont une extrémité s’amincit pour être facilement empoignée, tandis que l’autre, se renflant progressivement, s’épanouit à la fin en forme de disque circulaire. Je signalerai enfin un instrument de musique d’une simplicité plus qu’élémentaire : c’est une pièce de bois allongée, façonnée extérieurement en forme de prisme rliomboïdal

et percée de part en part d’un Trou rond dans le sens de son axe ; ou bouche avec le pouce de la main droite l’ouverture inférieure, et soufflant par l’autre bout, comme dans la flûte de Pan, on tire un son auquel la fermeture plus ou moins exacte du bout opposé permet de donner une variété d’intonations très-restreinte.

Depuis le départ de la troupe, les femmes du Bracho se réunissaient chaque soir et chantaient des psalmodies sur un ton triste assez touchant ; c’étaient des invocations et des prières pour le succès de l’expédition et l’heureux retour de ceux qui y prenaient part. Lorsqu’on apprit que deux d’entre eux étaient blessés, les chants cessèrent et firent place aux pleurs, au moins sous le toit des deux victimes. C’est surtout dans l’accent de ces cris de douleur que j’ai remarqué le caractère demisauvage propre à ces régions, toutes voisines de la barbarie ; les sanglots y forment comme une phrase musicale qui se solfie sur un ton conventionnel et qui revient, toujours la même, à des intervalles aussi fixes que s’ils étaient réglés par des silences. Il est assez remarquable que dans l’expression des sentiments simples, comme la joie ou la douleur, c’est le sauvage qui s’écarte le plus de la nature, en inventant, pour les rendre, des formes compassées et pour ainsi dire méthodiques.

L’un des deux blessés fut bientôt ramené au fort, et son état, qui était douloureux sans être alarmant, mit fin à cette autre musique ; il avait à la cuisse un large coup de lance. Je fis aussitôt, de très-grand cœur, le sacrifice d’une chemise de toile, en conseillant qu’on s’en tint à des lavages, à la charpie et à la diète. Mais j’ai plusieurs motifs de croire que mes prescriptions furent méprisées et mon offrande détournée de sa vraie destination. Un rebouteur s’empara du blessé et posa sur la plaie un épais et vaste emplâtre, je ne sais de quelle matière, comme pour fermer exprès tout accès à l’air et toute issue à la suppuration. Cela fait, on donna bien à manger au malade, sous prétexte de réparer ses forces. L’autre blessé, déjà soulagé, était resté en route, dans une habitation. Le corps d’armée rentra enfin au complet, marins, chefs et soldats. On donna trois jours au repos et à La recherche d’une troupe de chevaux frais pour la grande excursion projetée. Le dernier de ces trois jours, il y eut bal, et ce fut encore pour moi une occasion de m’initier à ces mœurs demi-sauvages. L’instrument de musique est une petite harpe portative ; le harpiste chante, tout le temps qu’il joue, des paroles quelconques sans jamais sortir du ton mineur, et en donnant exprès à sa voix un timbre pareil à celui de quelque chose de fêlé. Un aide-musicien exécute l’accompagnement obligé en frappant des deux mains sur la partie creuse et sonore du bois de l’instrument un rhythme pressé, sur lequel l’assistance appuie par des battements de maius cadencés de même lorsque la danse s’anime. Quant aux danseurs, leur

principal mouvement consiste en un trépignement de pieds très-rapide ; celui qui l’exécute avec le plus d’agilité et en en variant davantage le dessin est le plus goûté ; danseurs et danseuses ajoutent à tous ces bruits rhythmés celui du claquement des doigts en guise de castagnettes. Bref, cette danse n’est pas sans animation, mais elle est sans grâce et elle sent quelque peu le chaco.

Nous partîmes le 1" octobre, pour nous enfoncer cette fois dans l’absolue solitude et dans la barbarie entière. Pour tous, y compris nos marins. le voyage commença à cheval. Le bateau avait rencontré, dans la descente de San-Pablo au Bracho, et surtout aux abords de ce dernier point, des obstacles peu sérieux en eux-mêmes, mais assez multipliés pour prolonger son voyage sans profit. Ce sont de grands arbres qui, après avoir poussé sur la rive, minés peu à peu par les hautes eaux, se sont abattus un jour transversalement sur le fleuve, y formant d’abord une sorte de pont ; puis, par l’accumulation entre leurs branches des débris de toute espèce que charrient ldi flots, et par l’enlacement des plantes aquatiques parties du fond et des bords, ce pont, obstrué en dessous, devient bientôt presque un barrage. Les marécages qui flanquent les deux rives dans un parcours de vingt lieues n’ont évidemment, le plus souvent, d’autre cause que cette circonstance à laquelle il faut attribuer sans doute aussi les changements que la rivière parait avoir subis dans son cours. On rencontre, en effet, en plusieurs points du territoire situé sur la rive droite du Salado, des lits abandonnés dans lesquels il coulait indubitablement à une autre époque. L’un d’eux passe très-près du Bracho, et nous rencontrerons plus loin sa suture avec le lit actuel. Quoi qu’il en soit, la nature de ces obstacles une fois bien constatée ainsi que leurs effets présents ou possibles, il était inutile de perdre à les écarter un temps considérable et précieux. Le bateau avait donc été replacé sur sa charrette pour être transporté ainsi jusqu’au delà de la région marécageuse et boisée.

Un peu après le fort du Bracho, dans la direction du sud-est, commence une admirable prairie, semée d’arbres et d’arbustes disposés comme à dessein, soit en forme de massifs et de bouquets, soit en manière de clôtures, pour la commodité et l’agrément des habitations absentes. Absentes, dis-je ; mais on sait, par les souvenirs des' anciens du pays et par des vestiges bien nets, comme des fragments de briques et de poteries, qu’elles ne Font pas été toujours, et il n’est pas douteux que la main de l’homme a eu autant de part que la nature dans cette répartition à la fois heureuse et charmante de la haute végétation de la prairie. Le sol qhi la supporte est un beau tapis, plat et uni d’abord, qui se plisse quelque peu et s’ondule à mesure qu’on avance. 11 est eomposé, si l’on me permet de suivre la métaphore, de deux sortes de

pièces qui alternent, les unes vertes, à poil ras et doux, les autres jaunes, à poil long et âpre. C’est, du reste, la même étoffe, je veux dire la même graminée, jeune et fraîche ici, parce que les tiges sèches en ont été brûlées pendant l’hiver', là, vieillie sur pied et devenue paille. ‘ Cette graminée dominante s’appelle ici Simbol, et elle est pour les ruminants un excellent aliment. Il s’y mêle à chaque pas, et dans des proportions très-variables, d’autres graminées que le dire des habitants, leur aspect même, et, avec plus de certitude que tout cela, la préférence que montrent pour elles les animaux, signalent comme plus succulentes encore ; les plus abondantes et les plus intéressantes à la fois sont la petite orge (Cebadilla), qui produit des épis granifères et qu’on range pour cela dans la catégorie dite « pâturage de grain » ( paslo de grano ) ; le trèfle ou luzerne sauvage (Trebol, Alfalfa silvestre), qui ne diffère sensiblement de la luzerne cultivée que par la couleur jaune de sa fleur et qui paraît égale à celle-ci en vertus nutritives ; enfin la queue de renard (Cola de zorro), dont l’épi* fourré , qui lui vaut ce nom, est trèsrecherché par le bétail. Le terrain qui produit cette forte et nourrissante végétation est un terreau noir, extrêmement meuble, presque l’humus pur, dont la couche, partout puissante, a par endroits une surprenante épaisseur ; une paille sèche de Simbol y pénètre aisément jusqu’à plus de deux pieds sans se briser ni se tordre. Pour ce sol, à tous égards privilégié, le Salado est en outre une sorte de Nil : il en arrose périodiquement une part dans la saison des crues, tout en laissant à sec, même à cette époque, une étendue de plateaux relativement élevés, suffisante pour les habitations et même pour les cultures moins avides d’eau ; il en couvre constamment une autre part, formant alors ces marais déjà cités que la main de l’homme transformerait presque sans travail en productives rizières. U est bon de dire en passant, que les inondations, soit temporaires, soit permanentes du Salado n’ont pas permis à ce destructif et pulluleux rongeur de grande taille, qui infeste presque toute la surface de la République Argentine, de s’établir sur cette côte ; on comprend que je parle des biscachas. En revanche, les marais de la rive sont le séjour d’une infinie multitude d’échassiers et de palmipèdes, d’espèces prodigieusement variées et toutes propres à la nourriture de l’homme. Les habitants du Bracho et de ses environs s’enhardissent quelquefois jusqu’à venir dévaliser les nids de ces hôtes des marais, et ils en rapportent des provisions abondantes d’œufs de mille couleurs ou d'oisillons incapables encore de prendre leur vol. Nous fumes témoins de l’une de ces récoltes. Quelques femmes du fort avaient profité de la sortie des soldats pour venir, avec sécurité cette fois; à la chasse aux œufs, qui fut assez bonne et produisit, par surcroit, plusieurs jeunes cygnes couverts du plus riche duvet. Il faut tout dire : les mêmes pa-

rages abritent en assez grand nombre des individus moins estimables ; telles sont les vipères, dont les soldats détruisirent, sur le lieu même où ils allaient établir leur bivouac, un nid contenant, outre la mère, quatre petits ; tels sont encore les jaguars, qui ont fait, il y a quelques années, trois victimes humaines d’un seul coup sur l’un des points que nous venions de traverser. Je ne sais s’il faut ranger dans la classe des animaux nuisibles, pour les plantations du moins, un petit rat trèsabondant, qui porte tout à fait en avant et en dehors de la bouche quatre incisives absolument isolées de la mâchoire ; sa bouche elle-même^ rétrécie par une membrane velue, est uné ouverture ronde, très-petite, ‘ derrière laquelle sont les molaires, cachée» par cette façon de lèvre ; la tête est courte, grosse et carrée, la queue glabre, la fourrure courte, mais Une et jolie.

Les quelques faits qui précèdent se rapportent à l’espace compris entre le Bracho et le point où le bateau fut remis sur le fleuve et où les navigateurs se rembarquèrent ; on le nomme Paso de Navichà. Les marins y firent le relèvement de la latitude, qui fut trouvée de cinq lieues plus australe que celle du Bracho. Avec la montre, nous avions estimé la distance à huit lieues; mais en tenant compte, d’une part, des détours de la route, de l'autre, de la direction sud-sud-est, dans laquelle nous avions marché, ces deux évaluations s’accordent bien. C’est un peu avant le Paso de Navichà que nous rencontrâmes de nouveau et franchîmes le canal abandonné qui passe près du fort ; il se réunit au lit actuel un peu au-dessous de ce point. L’exploration par eau ayant été reprise, je fus, avec le gouverneur et la troupe, attendre le bateau à Sandia-Paso, traversant une étendue de trois lieues environ des mêmes pâturages et du même sol, avec cette seule différence que les débordements permanents cessent à peu près ici et que la rivière y devient, par suite, abordable sur les deux rives. La cause de ces débordements, indiquée plus haut, a elle-même ou entièrement disparu, ou notablement diminué ; les grands arbres se font de plus en plus rares sur les bords mêmes de la rivière. Il en reste cependant encore assez pour embarrasser le cours du fleuve ; car le bateau mit deux jours à se rendre de Navichà-Paso à Sandio-Paso, ou autrement Ceibal-Hincon, où nous l'attendions. '

Là devait s’arrêter, pour ne plus reprendre, cette navigation désormais inutile. La rivière, au dire unanime de nos guides, devenait entièrement libre au delà de Sandia-Paso, übre non-seulement des obstacles qui, plus haut, en barraient le cours, mais encore des inondations partielles qui en gênaient les abords.

On pouvait dès lors, sans que l’étude du fleuve y perdit rien, raccourcir considérablement le voyage, en suivant une série de tangentes aux

points saillants de la courbe ondulée que décrit la rivière, et en s'approchant du bord toutes les fois que l’intérêt des observations l’exigerait. C’est ce qui fut décidé, et le bateau ayant été congédié, nos marins remontèrent à cheval, pour cheminer avec nous. Je dirai tout de suite ipi’un examen attentif et suivi du fleuve a pleinement confirmé les assertions des guides. A partir de Sandia-Paso, c’est un véritable canal, toujours tortueux dans sa direction, mais libre de tout empêchement et sensiblement égal dans sa largeur qui est en moyenne de douze vares, et dans sa profondeur actuelle, qu’on peut évaluer, en moyenne • aussi, à deux vares. Telle est même la constance de ces dimensions et la paisible égalité du mouvement comme du volume des eaux, que, sans les détours sinueux de son lit, on pourrait prendre le Salado pour un canal 'creusé de main d’homme, et, ce qui compléterait cette illusion, c'est que les bords en sont coupés presque à pic, dans l’épaisseur d’une ferme couche d’argile, sans mélange de sable, que le courant lèche et polit sans l’entamer • en sorte que, d’une rive à l’autre, la profondeur est à peu près la même, et peu différente sur les bords de ce qu’elle est au milieu. Quant à la salure de l’eau, elle est tout à fait insensible dans tout ce parcours ; et dans la saison présente, ce n’est guère que vingtcinq lieues plus bas qu’elle commence à être perceptible, par suite du mélange, avec les eaux du fleuve, de celles de grandes mares d’eaux pluviales, qui, avant de se décharger dans la rivière, ont lavé un sol tout imprégné de sels 1 qui viennent, en temps sec, s’effleurir à la surface. Ces mares reçoivent des habitants le nom significatif de saladillos. Les officiers de la Yerba ont constaté qu’à la hauteur de Monte-Aguarà, le Salado mérite complètement son nom, à ce point qu’il est impossible d’en approprier l’eau à aucun usage; les guides ajoutent qu’à cette hauteur les saladillos sont en effet tellement chargés de parties salines qu’on peut en pécher en cristaux avec une assiette.

A partir de Ceibal-Rincon, commence, dans l’aspect général de ces campagnes, une transformation qui se marque à la fois dans la végétation et dans le sol, et qui va se prononçant de plus en plus, à mesure qu’on s’éloigne des latitudes tropicales. A la terre meuble, légère et maniable, de la région précédente, succède et se substitue, par degrés insensibles, un sol é min emment argileux, de forte consistance et lourd à remuer. Les arbres rapetissent, en même temps qu’ils se raré-

» Le temps ayant été constamment pluvieux et humide pendant l'expédition, je n’ai pu recueillir aucun échantillon de ces sel» pour en constater la nature. D'après les informations assez contradictoires qui m’ont été donnée», ou peut hésiter entre l’azotate de potasse ou, plu» probablement, l'azotate de soude, le carbonate de soude et le sel marin, et peut-être est-ce tout cela à la foi», ou encore, tantôt l’un, tantôt l'autre de ce» produits selon les endroits.

fient; aux savoureuses graminées indiquées tout à l’heure, se mêle peu à peu celte herbe menue, à feuilles déliées, cylindrique et piquante, qu’on appelle aïbe et qüi ne fournit plus qu’un past amer et peu nourrissant ; ses touffes isoléds envahissent déjà par endroits le simbol, et quelquefois, le remplacent tout à fait. La surface de la plaine devient • aussi plus tourmentée; il semble que, quittant un calme rivage, on approche de la haute mer. Tandis que la plaine unie d’en haut se déposait tranquillement, s’élevant graduellement du sein d’une eau paisible, la couche limoneuse d’ici a dû surgir des flots secoués d’une grosse mer ; les ondulations de sa surface semblent être ses vagues pétrifiées. C’est dans les plis arrondis fournis par les intersections de ces flots solides que le Salado a pris son chemin, et il n’est pas douteux que la régularité presque rigoureusement géométrique de sa courbe serpentante a sa raison dans les lois de la mécanique, qui ont présidé au mouvement de ces grandes masses liquides, et fixé, par suite, la disposition des couches sédimentaires émergentes.

Nous sommes loin encore, malgré la vérité de ces remarques, de l’immensité monotone et de l’attristante nudité des steppes de Buenos- Ayres; on commence à sentir seulement qu’on s'y achemine. Dans les parties les plus dépouillées d’une traversée de cinq lieues, qui va du Ceibal-Rincon au Paso-Alarcon, en passant par Cruz-Laguna et Matanza, la prairie, tout en prenant à l’œil une extension croissante, et en se faisant vaste, ne cesse pas d’ètre ceinte, à droite et à gauche, d’un double cordon de verdure. De plus dans cet intervalle, et dans tout le pays d’en bas, jusqu’au terme de notre voyage, la puissante végétation des parages supérieurs se reproduit souvent par échappées, comme un souvenir, empruntant peut-être un charme de plus de sa discontinuité même et du choc des contrastes. D’ailleurs, c’est une diversité que nous signalons, plus encore qu’une infériorité ; et il s’en faut beaucoup que nous ayons la prétention de fixer ici la limite des cultures profitables. 11 faudra peut-être laisser en deçà de ce point la plantation de la caune à sucre, les exploitations agricoles de l’indigo et de la cochenille, et tout ce qui demande la fécondation d’un soleil plus ardent. Mais combien d’autres cultures s’arrangeront mieux de la solidité des terres fortes d’ici que de la mobilité du sol léger de là-haut ; de la froideur d’une argile compacte, qui retient l’eau opiniâtrement, que de la chaleur d’un terrain en quelque sorte capillaire, qui l’exhale aussi facilement qu’il l’absorbe. Nous trouvons tout de suite, à trois lieues et demie environ plus loin qu’Alarcon, dans un de ces coins boisés qui nous deviennent plus précieux, en se faisant plus rares, la preuve encore très-vivante de la fertilité de ces terres et de leur docilité à la culture. C’est le lieu où existait autrefois le fort Doua Lorenza. 11 n’y en a pas

de plus attrayant par son aspect ; il n’y en a pas où les vestiges encore subsistants du travail de l’homme donnent l’idée d’une culture aussi savante. On raconte qu’un des derniers commandants de ce fort fut un moine défroqué, qui portait le nom bizarre 'de Pedro Pedraza, y Pedroso. Il avait, en jetant le froc pour prendre la bêche et l’épée, renoncé à la chasteté du cloître, et une compagne égayait encore cette retraite, dont les restes seuls font naître, même aujourd’hui, le désir de s’y confiner. Cet ex-moine passe, du reste, pour avoir été, parmi ses successeurs et ses devanciers, non-seulement le plus entendu et le plus actif à faire valoir ses terres, mais aussi le plus intrépide et le plus brave à les défendre contre les invasions des sauvages. La tradition dit des merveilles de ses plantureux vergers, de ses fruits délicieux et de ses magnifiques légumes ; elle a perpétué le souvenir de la saveur exquise de ses melons et de la fabuleuse grosseur de ses oignons. Quoique la critique doive rabattre de ces récits, il est certain que l’emplacement de Doüa Lorenza est encore aujourd’hui sillonné, dans toute son étendue, par un vaste réseau de canaux d’irrigation dont la facture, consciencieusement soignée, a résisté au temps de telle sorte, qu’ils sont demeurés à peu près en état de service. Des cultures ellesmêmes, dont le fait précédent suffirait à donner une haute idée, il ne reste qu’une plantation de cannes qui a survécu ; et du fort, que quelques pieux épointés et des vestiges de portes et de fossés, qui permettraient d’en restituer aisément le dessin.

De Doîia Lorenza au paso de las Canitas, il y a six lieues; de celui-ci à Soria-Paso, une lieue; de 8oria-Paso à Salazas, qui a été aussi l’emplacement d’un fort, deux lieues, et trois de Salazas à la Viuda ; six autres lieues de la Viuda à la Fraqua et deux lieues encore jusqu’à notre campement du 9 octobre au soir, qui ne porte pas de nom. Cette portion de notre voyage, dont les noms qui précèdent indiquent les stations, ne m’a rien présenté de très-remarquable ni de neuf. L’amoindrissement de la haute végétation m’a paru y suivre son progrès ménagé, mais continu ; l’Aibe envahit de plus en plus la prairie, et dès avant qu’on n’arrive à la Fragua, elle est devenue dominante dans toute l’étendue de la plaine; en même temps l’arbuste chétif et âpre, connu sous le nom d’Espinilla, commence à prendre décidément le dessus sur les grandes mimoses arborescentes ; les fréquents incendies, que les Indiens allument dans la plaine, ont encore augmenté, en la desséchant, la tristesse de cette végétation rabougrie. Je ne puis cependant oublier qu’on rencontre dans ces parages, en assez grande abondance, une légumineuse particulièrement propre à l’engraissement des bêtes à cornes; c’est l’Alberga silvestre ou pois sauvage, qui ne diffère en rien, par la tige et la fleur, du pois cultivé; les Américains l’appellent

posolillo. Je ne résisterai pas non plus à l’envie de citer la splendide fleur d'une mimosa de taille médiocre, dont les nombreuses étamines, réunies en un faisceau teint d’un pourpre éclatant et enroulées comme la mèche de cheveux dans sapapillotte, s’échappent, quand la floraison s’achève, en une boucle éblouissante, d’un calice jaune bilobé.

Depuis le Paso de las Canitas, le cours de la rivière, et par conséquent la direction de notre route, s’écarte de plus en plus de la ligne nord-sud, en s’inclinant à l’est. Un peu au delà de la Viuda, le fleuve fait un gran4 détour et coule, pour un temps, presque directement du sud au nord. Aussi, après avoir marché près de huit lieues, dans la journée du 8, nous n’avions avancé, d’après les observations du soir, que de neuf milles, c’est-à-dire de moins de quatre lieues en latitude ; pendant une partie de la journée du 10, nous cheminâmes plein nord.

Cette dernière fut la journée aux événements ; je m’y arrêterai un peu. Tout en marchant, nous nous étions approchés du cercle dans lequel les Indiens errent au caprice des saisons, y plantant çà et là leurs mobiles demeures. Déjà même, nous avions rencontré quelques signes non équivoques de leur existence : ce fut d’abord un cheval pie, de la plus piteuse maigreur, que nos chevaux, en bêtes très-chrétiennes, accueillirent par des ruades; ce fut ensuite un autre cheval, gris de fer, tout sanglant encore des coups portés par les Indiens, qui jamais ne laissent en route un animal hors de service sans lui faire, avec une cruauté puérile, quelques bonnes blessures. De plus, nous avions rencontré à la Viuda même, dans la journée du 9, un renfort venu, sur l’ordre du gouverneur, de la petite citadelle d’Abipones, située à vingtdeux ou vingt-quatre lieues, droit à l’ouest de la Viuda. Parmi les soldats de cette petite troupe, se trouvait l’homme important de la journée du lendemain et de toute la campagne militaire, Manuel Mendoza, emmené dès son jeune âge en captivité par une tribu d’indiens, et rendu, depuis quelques années seulement, à la vie civilisée, à la suite d’une expédition heureuse, partie de la province de Santa-Fé. Cet homme, entièrement au fait des habitudes des sauvages, comme de leur langue, et connaissant tout le territoire indien de ces alentours aussi bien qu’un fleuriste amateur les plates-bandes de son jardin, devait nous conduire à l’ennemi avec plus de sûreté que tout autre. L’intelligente vivacité de son regard, la sobriété réfléchie de ses paroles, surtout la netteté de ses réponses à quelques questions relatives au parage d’Aguara, et leur concordance parfaite avec les observations des marins de la Yerba, justifièrent d’avance l’espoir qu’on avait fondé sur lui et auquel la suite donna raison.

Aiguillonné sans doute par les indices du voisinage probable de ceux

que nous cherchions, le général ordonna, le soir du 9, une marche supplémentaire d’une lieue, qui, en nous rapprochant des Indiens, nous livra sans défense à un ennemi cent fois plus redoutable qu’eux, aux moustiques, dont les hordes inépuisables et acharnées vengèrent d’avance les sauvages de leur défaite du lendemain. Aussi, fut-ce sans regretter le sommeil que nous nous levâmes à minuit, pour nous mettre en mesure de quitter ce campement infesté. Nous étions à peine à cheval qu’il se mit à pleuvoir. Manuel, notre guide, après quelques tentatives infructueuses pour s’orienter dans l’obscurité d’une nuit sans lune et sans étoiles, déclara qu’il ne s’enhardissait pas à passer outre. Avancer était impossible ; tenter de nouveau le sommeil, en présence des moustiques, sur la fange du 6ol et sous l’eau du ciel, était inutile. Nous passâmes donc à cheval, dans l’immobilité d’une sentinelle, les quatre heures qui nous séparaient du jour. Ce ne fut pas sans la diversion puissante d’un grand spectacle, tout nouveau pour moi. Sur une vaste plaine marécageuse, située au nord de nous, et que nous devions traverser dans la journée, avaient apparu, dès la tombée de la nuit, des feux qu’on avait pu prendre un instant pour ceux d’une tolderia indienne. Leur mobilité ayant bien vite écarté cette supposition, les experts déclarèrent que c’étaient des feux follets. En effet, ils se multiplièrent et se rapprochèrent bientôt, de façon à ne laisser aucun doute sur la vérité de cette interprétation. Je pus voir, pendant de longues heures, des millions de ces flammes vacillantes s’échapper de leur prison de vase, errer un instant indécises à la surface de ce styx fangeux, puis s’éteindre silencieusement comme elles s’étaient allumées. Ces visions passagères tiennent plus des vagues images d’un songe que d’aucune réalité, et l’incohérence de leurs formes comme de leurs allures fait douter, en s’y fixant, si l’on rêve ou si l’on veille. Pour cela même, la description en sera d’autant plus vraie qu’elle sera moins minutieuse et moins précise.

L’aube vint nous rendre le mouvement. Pendant deux heures, nous cheminâmes sous la pluie, dans l’eau boueuBe du marais. Il y eut ensuite quelques heures de repos, sur un petit espace à demi sec, puis nous reprimes notre clapotage. Le ciel s’était nettoyé, mais le marais s’était amolli. Force fut au gouverneur de faire mettre pied à terre à sa troupe, pour que les chevaux pussent franchir cet océan de boue; et, tous descendus, officiers et soldats, le chef tirant lui-mème sa monture comme le dernier des fantassins, ils se mirent à cheminer péniblement, engloutissant un pied pour dégager l’autre, et toujours ainsi pendant trois longues lieues. La récompense était à la fin de ce dur trajet. Le guide avait flairé une piste fraiehe : une vache, avec son veau, avait pâturé là ; c'était l’avant-veillc ; elle venait de là et allait ici; le trou-

peau avait pris ce chemin ; on le trouverait avec ses conducteurs, dans telle direction et à telle distance. Tout cela se lisait couramment, sur le grimoire, assez inintelligible pour moi, de quelques empreintes, et quoique le général, après les avoir un instant examinées, nous eût promis avec assurance du lait pour le lendemain, j’écoutais ces interprétations et j’acceptais cette promesse, sinon en incrédule, du moins avec un degré de foi tout juste égal à celui que m’avait inspiré le récit de pareilles scènes, si pittoresquement et, je dois le dire aujourd’hui, si véridiquement rapportées par Cooper. A ce moment, une colonne de fumée s’éleva du côté de l’est ; puis, une bande de grands corbeaux apparut, planant au-dessus du même lieu. Il n’en fallait pas tant pour achever la démonstration, et cela signifiait, mieux que le jalon à mire d’un arpenteur, le lieu même et la distance de la halte indienne. Les corbeaux, c’était cette invariable escorte qui s’adjoint d’elle-méme à toute réunion d’hommes, arrêtés dans le désert pour se disputer les débris de ses repas ; la fumée, c’était l’incendie de la prairie que les Indiens brûlent presque toujours sur le point où ils s’arrêtent, quelquefois pour faire un signal à quelque autre tribu, plus souvent pour trouver, lors d’un autre passage dans le même lieu, un past frais et abondant, sorti des cendres de l’herbe sèche que le feu est chargé de détruire. L’évidence parfaite de ces deux dernières conclusions leva mes derniers doutes, et, quand le général partit avec une avant-garde de trente-trois hommes, je me joignis à lui, plein de foi désormais dans son pronostic et assuré de voir bientôt les sauvages. Nous trottâmes d’abord une grande heure sans rien rencontrer. Tout à coup un des guides revient, annonçant des traces nouvelles et toutes récentes. Le général commande : « Au galop! Attention à la voix seule des officiers! Qu’on ne se sépare pas! » Puis les soldats s’élancent. Quelques minutes plus tard on apercevait, à petite distance, une nombreuse troupe de chevaux et quelques vaches paissant en liberté. A cette vue, le galop redouble : mais il s’arrête subitement devant un obstacle jusque-là inaperçu. Le Salado, cachant son cours paisible entre les hautes herbes de la prairie, coulait entre la troupe et l’objet convoité. Que faire? Passer la rivière ensemble et d’un seul coup? Impossible, il n’y avait pas de gué ; munitions et armes en sortiraient hors de service. Se cacher, attendre la nuit et effectuer à loisir un passage furtif? Plus impossible encore ; l’Indien a l’ouïe fine ; ses rôdeurs sont vigilants, et, d’ailleurs, la bande est peut-être déjà près de son départ, et, une fois à cheval, adieu la proie ! Le général vit cela d’un coup d’œil, fit ses réflexions en une seconde, et prit, sans vaciller, l’unique parti admissible : mettre avant tout l’ennemi à pied en lui dérobant ses chevaux. L’ordre n’était pas encore achevé, que déjà le guide Manuel et trois autres cavaliers d’Abipones

étaient nus et à la nage, avec leurs chevaux ; une minute de plus, et en vrais Numides, cette fois, nus sur leurs chevaux nus et ruisselants, ils enveloppaient et rassemblaient dans leurs évolutions rapides les animaux des Indiens, et lea poussaient vivement au milieu du fleuve. Ou peut citer de plus éclatants faits d’armes ; aucun n’a exigé plus d’intrépidité et de sang-froid. Ces quatre hommes, sans autre vêtement qu’un bonnet de police, sans autre arme qu’une lance, sans autre moyen de retraite qu’un cheval dessellé, bravaient un ennemi dont la force était inconnue et qui, d’après le nombre des chevaux, qui s’élevait à plus de cent, pouvait être très-grande ; et cet ennemi, averti sans doute par le bruit, devait s’ètre embusqué derrière les buissons de l’autre rive. Il est vrai que le général avait, autant qu’il était possible, pourvu à ce danger en divisant le reste de sa petite armée en deux corps : l’un, posté sur la rive droite pour protéger, par sa fusillade, les cavaliers engagés de l’autre côté; l’autre, prêt à se porter où besoin serait.

Cependant, les Indiens ne paraissaient pas. Mollement couchés à l’ombre de leurs tentes et de la verdure printanière, ils savouraient paresseusement, les uns endormis, les autres jouant, la douce fraîcheur qui avait succédé, aux approches du soir, à la chaleur d’un jour d’orage. Un petit bois, interposé entre ses tentes et la rivière, leur avait caché notre venue; et, quant au bruit des chevaux, ils l’avaient attribué d’abord à quelqu’un des leurs, occupé à rassembler le troupeau. Ils en vinrent cependant à distinguer les bonnets rouges ; mais alors, s’imaginant que toute la troupe devait être du même côté de l’eau et que l’attaque venait de l’ouest, ils se mirent en devoir de se sauver à la nage sur la rive opposée, et, pour cela, ils gagnèrent la descente du gué, du côté de l’est. Auparavant, soit qu’ils eussent quelques velléités de combattre, soit qu’ils espérassent, en leur offrant cette amorce, engager les soldats dans une poursuite qui leur eût permis de se mettre à l’abri, ils avaient ordonné, par gestes, aux femmes et aux enfants de s’enfuir vers le nord, en s’enfonçant dans le désert. La manœuvre fut devinée ; et, laissant les femmes cheminer en paix, on courut, au galop, fermer le passage de la rivière sur le point où les hommes se disposaient sans doute à la traverser. Ils étaient là, sur l’autre rive, encore hésitants, déconcertés, ne sachant s’ils devaient fuir ou combattre, passer ou rester, et se cachant de leur mieux entre les hautes herbes du bord. La fusillade, qui s’ouvrit aussitôt, les força de se lever et de se démasquer. Nous eûmes alors, pendant quelques instants, le spectacle curieux et vraiment risible, au milieu même d’une scène de mort, de leurs gestes bizarres et de leur grotesque démarche. Ces Indiens n’avancent pas droit devant eux; ils marchent de côté, se fen-

dant d’une jambe comme pour un jeu d’escrime, et inclinant la tète et le corps dans le même sens. Quand ils forment, dans cette attitude, une ligue de bataille, ils reproduisent au vif certains dessins représentant des guerriers alignés de face, que le crayon a copiés sur les pierres de l’antique Ninive ou de quelque autre ruine trente ou quarante fois séculaire. Quand un Indien se voit ajusté par un fusil, il attend que le coup parte et se baisse dans l’herbe comme pour éviter le projectile après qu’il a entendu le son. Puis il se relève, et, se retournant, il montre à l’ennemi maladroit ses épaules.

Le combat dura peu, ou plutôt il n’y eut point de combat, puisqu’il n’y eut pas de résistance. Quand même ils en auraient eu l’envie et le courage, nos Indiens n’en pouvaient tenter aucune, n’étant pas de ces tribus Tobas qui se servent seules d’arcs et de flèches. Ceux-ci n’avaient que la lance et les boules, que la distance rendait inutiles. Essayer une poursuite à l’entrée de la nuit eût été une témérité sans profit : dix Indiens qui se montrent n’ont rien de terrible pour un seul homme bien armé ; un seul Indien qui se cache est, au contraire, très-redoutable. Après quelques minutes tout était donc fini.

Quelques soldats furent se joindre à ceux qui avaient déjà passé la rivière, et ils trouvèrent de l’autre côté trois morts et deux blessés.lL’un de ces derniers nous appartenait. C’était un de ces braves Abiponiens qui s’étaient élancés à la capture du troupeau; celui-ci, jeté à terre par un brusque mouvement de son cheval, avait reçu au passage un coup de lance d’un des fuyards. Ramené de notre côté, dans un cuir replié en forme de bateau, il rendit le dernier soupir avant d’atteindre l’autre bord, et fut enterré sur-le-champ. Son nom était Antonio Médina ; il laisse une femme et trois enfants. Les trois morts étaient le cacique luimême, le père du cacique et un jeune Indien de sa confiance, qui, sans appartenir à cette tribu, s’était joint à elle pour le brigandage. Il faut • ajouter un assez bon nombre de blessés, qui avaient pu cependant gagner le large. Nous avions vu distinctement deux d’entre eux s’enfuir, sanglants, la main sur les ouvertures faites dans leur corps par nos balles. D’ailleurs l’important n’était pas le nombre des morts, mais la terreur que les survivants allaient reporter au désert, après s’ètre vus recherchés ainsi au sein de leur quiétude, pour ainsi dire chez eux, à cinquante lieues de toute habitation chrétienne, et forcés de reprendre à pied, sans vivres et sans ressources, le chemin de leurs terres lointaines. C’était comme le dernier terme d’une gradation soutenue qui devait porter l’épouvante à son comble. U y a peu, tout fuyait devant eux; bientôt on leur fait tète, puis on les poursuit, et enfin on va les attaquer jusque sous leurs tentes.

Je n’ai rien dit encore du second blessé trouvé sur la place, et qui

forme à lui seul une catégorie à part. Ce n’était ni un sauvage, quoiqu’il en eût le costume, ni tout à fait un membre de la société civilisée, quoiqu’il en parlât le langage. A l’entendre, il était captif, et, selon nous, associé des Indiens. Pendant l’action, il ne s’était en rien séparé ni distingué de ceux-ci, se cachant comme eux, marchant et fuyant comme eux. Sur la fin de la fusillade, il avait été frappé d’un coup de balle dans la cuisse, et, seulement alors, terrassé et hors d’état de se relever, il avait réclamé merci en bon Espagnol, à titre de captif. Apporté dans le bateau de cuir, et étendu sur la terre, il demanda un peu d’eau, un cigare, et se mit, malgré un os fracturé, à causer le plus naturellement du monde, répondant à toutes les questions avec une netteté parfaite et une éléganee de diction, une pureté de langage assez rares, même dans la classe aisée des'grandes villes. Il se dit Cordovais, né dans la petite ville de Santa-Rosa, capturé, il y a environ quatre ans, lors d’une invasion des mêmes Indiens dans le voisinage d’un petit fort où son père servait en qualité de soldat. Ses tentatives pour fuir avec ses prétendus maitres ayant éveillé les soupçons, on le fit interroger sur différents points, et successivement, par des personnes diverses, à des intervalles ménagés. Il varia dans ses réponses. De plus (et ceci, qui n’avait pas hier pour moi la valeur d’une présomption, et qui, aujourd’hui à mes yeux, a la force d’une preuve). Manuel lui fit fouler la terre humide, et, dans l’empreinte qui en resta, il reconnut la trace du pied chrétien qui guide depuis longtempsles Indiens dans leurs déprédations. Il demeura donc au moins probable que le soi-disant captif est un de ces hommes qui, fuyant l’obligation d’un travail régulier, vont se livrer volontairement à l’indépendance hasardeuse de la vie sauvage, et servent aux Indiens, auxquels ils sont, par leur connaissance des lieux, des hommes et des choses, plus précieux que cent guerriers, d’espions et de guides, ou de ce qu'ici on nomme bomberas. Si cette conjecture est fondée, c’est ce qu’apprendra une information • commencée, dont le résultat est encore avenir.

Quoi qu’il en soit, nous sûmes par lui, outre la qualité des Indiens tués, que j’ai rapportée plus haut, beaucoup de détails intéressants. La UÀderia attaquée était d’une petite tribu de Montaraces, réduite en ce moment à une vingtaine d’hommes en état de combattre ; le reste se composait d’hommes et d’enfants, ceux-ci en très-grand nombre. Le cacique s’appelait Francisco ; c’était un cacique mayor, c’est-à-dire de ceux qui ne reçoivent d’ordres d’aucun autre, mais qui en donnent. Il faisait ordinairement ses coups seul, ou, quand il s’associait quelque autre tribu, c’était sous la condition d’une obéissance passive. Il passait pour un des plus braves du Chaco, et sa mort, du reste, prouva -qu’il méritait ce renom. Le guide Manuel, qui lui donna le dernier

coup, lui disait, avant de frapper, qu’il se rendit, que le gouverneur, indulgent, lui pardonnerait : « Non, non, répondit-il, tue, et vive saint Antoine. » Et pourtant lorsque la tolderia, surprise, comprit enfin que nous l’attaquions, il s’était levé comme égaré, frappant, dans sa frayeur, sa bouche avec la paume de sa main. Ses précautions étaient bien prises, cependant ; il avait mangé du cœur de tigre et^du cœur de vipère pour se rendre invulnérable aux balles. Était-ce 1k le secret de son courage ? Circonstance étrange et bien faite pour fortifier des hommes, même moins barbares, dans leurs superstitions, la sorcière avait prédit notre attaque. Le matin de ce jour, le père du cacique, ayant le visage tourné vers le nord, avait senti sa jambe gauche prise d’un tressaillement nerveux. De ceci la sorcière ( bruja ) avait aussitôt tiré ce pronostic qu’il venait du Nord des Sommes avec des éperons. Du reste, le coup que nous venions de frapper avait, par hasard, bien porté ; ces Montaraces étaient, en effet, sur le point de faire avec les Tobas un traité d’aillance, pour venir, comme ils disent, à Santiago, c’est-à-dire aux environs de Matarà. Us seraient arrivés en grand nombre ; un détachement aurait fait, du côté du fort, une feinte attaque, suivie d’une fuite simulée, et le reste des Indiens, à l’abri d’une embuscade, aurait surpris et peut-être exterminé les soldats emportés par l’ardeur de la poursuite. Qui saitsi ce plan, fort ingénieux, n'avait point été suggéré par celui-là même qui nous l’exposait si clairement? U nous dit encore que la tribu frappée emmenait une captive du nom de Michaêla ; la sœur de la pauvre prisonnière, Nicolasa, également capturée par les barbares, ayant tenté de leur échapper, avait été tuée impitoyablement sur le lieu même d’une de nos haltes subséquentes, appelé depuis ce triste fait le Monte de la Difunta.

Je passai le reste du jour à examiner les cadavres des deux Indiens qu’on avait apportés sur laoôte.

Leurs cheveux, gros, durs et sans la moindre ondulation, sont, comme par l’effet d’un vent violent, rejetés en arrière, dans l’intention, sans doute, de se donner un air terrible. Malgré l’avantage de cette coiffure, le front n’existe point ; la racine de la chevelure touche presque aux sourcils ; en largeur, ce n’est pas même proportionnellement la dimension des espèces [animales placées au sommet de l’échelle ; l’angle facial est en outre très-aigu. En rapprochant de ce manque presque absolu de capacité physique le fait que ces Indiens, autrefois réduits et longtemps en contact avec la vie civilisée, n’y ont absolument rien gagné ni rien appris, on arrive à partager cette triste conviction que les mesures d’extermination sont, envers ces barbares comme envers les animaux féroces, les seules efficaces, ou du moins qu’on n’arrivera que par le croisement des races à les faire entrer un jour, modifiés et adoucis.

dans la grande famille humaine. Comme en compensation de l’étroitesse du cerveau, la distance et l’ampleur des pommettes est démesurément grande. La mâchoire inférieure est forte etportée en avant. Quant aux membres, ce qu’il y a de plus remarquable est la construction toute fér minine des extrémités, surtout inférieures. Le bassin est large, la cuisse charnue, le genou gros et tordu, la jambe grêle. Le pied a une forme particulière qui explique l’infaillibilité des guides à distinguer, au premier coup d’œil, la trace d’un chrétien de celle d’un Indien. Les doigts, sensiblement égaux en longueur, forment, par leurs extrémités, une ligne droite; le talon est allongé et étroit, et la plante entièrement plate, en sorte que l’empreinte du pied de l’Indien ne diffère presque pas de celle que marquerait un fer à repasser de dimension moyenne.

Le lieu où se passèrentles faits que j’achève de raconter s’appelle indifféremment ou Paso del Mistol, ou Paso de la Zorra. Le grand bois voisin situé sur la rive droite est le Palo Negro. Nous reprîmes de là, dès le lendemain, notre marche, en direction de Monte-Aguarà, suivant de près, dans ses détours, toujours réguliers et gracieux, la rivière, emplie jusqu’à ses bords par les pluies du printemps. La plaine, sans être boisée, se pare de loin en loin de massifs et de bouquets d’arbres qui semblent des lies verdoyantes au milieu d’un lac tranquille, et dans lesquels la cognée taillerait, en quelques heures, de beaux parcs anglais qui, du reste, ne seraient guère, pour la plupart, qu’une restitution du passé. Le gibier y abonde. Les eaux pluviales se réunissent çà et là en pièces d’eau, d’agrément et d’utilité tout à la fois. C’est dans un de ces coins et devant l’un de ces étangs, au Monte de la Difunta, que nous fîmes notre première halte. Le lieu avait été occupé par des Indiens, par ceux-là même peut-être que nous venions de déloger. La charpente de leurs habitations subsistait tout entière. Si l’on veut tenir compte de la rapidité de l’exécution et de l’extrême simplicité des matériaux, on ne peut se défendre d’admirer la grâce agreste de cette architecture éphémère. Au lieu des angles durs et des formes sèchement régulières que l’homme civilisé donne à sa cabane ou à sa tente, le sauvage plie la branche jusqu’à l’arrondir en berceau, et c’est sous une voûte spacieuse et élégante en même temps qu’il abrite sa famille. De plus, les maisons dû petit village sont orientées avec bonheur et groupées avec goût ; puis vous ne les verrez jamais posées dans un parage qui ne soit fait pour plaire à quiconque aime la nature. Cherchez dans la contrée où les Indiens ont établi leurs tentes un site plus pittoresque que celui de leur choix, à dix lieues à la ronde vous ne le trouverez pas. Le sentiment vif des beautés champêtres, ce goût de la nature, et, je dirai presque cet art de l’approprier à leurs simples besoins sans la défigurer ni la détruire, sont, avec l’amour passionné de la sauvage indépen-

dance de leur vie errante, les deux traits les plus nobles de leur caractère. Encore, leur sont-ils, jusqu’à un certain point, commun avec les bêtes des forêts que les mômes instincts rendent, comme eux, indomptables à la civilisation. Ils sentent, mieux encore.qu’ils ne le comprennent, qu’ils n’eu pourraient être que les esclaves, et s’ils savaient parler aussi bien que le loup de la fable, ils tiendraient sans doute à l’homme civilisé le même discours que celui-ci adresse au chien dont il voit le cou pelé par le collier. Après quoi ilss’en retourneraient gaiement manger du cheval à la prairie. 11 faut dire que cette chair est leur aliment de prédilection. Les nombreux squelettes de poulains et de juments qui entourent la tolderia abandonnée où nous campons, attestent leurs copieux festins. N’ont-ils point raison de dédaigner ce que nous leur pourrions donner? Au désert, le doute à ce sujet est permis.

Notre seconde halte, qui devait être, avant le retour, la dernière de ce voyage, fut encore au lieu d’une tolderia indienne, dont la vue confirma toutes les observations précédentes. Las Canitas ou la Esquina de las Canas est le nom sous lequel on la désigne. Avant d’y arriver, nous avions traversé Las Higuerillas, oii la tradition place le centre d’une exploitation pastorale et agricole et celui d’une population plus considérable que toutes celles dont nous avions jusque-là rencontré les vestiges. On en attribue, je crois, la création aux jésuites, et on assure que les révérends Pères avaient signé un traité qui les obligeait à fournir annuellement quarante mille peaux de bœufs et de vaches. Il est sûr que la vaste étendue et le beau dessin de ce que j’appellerais volontiers ces ruines végétales font supposer un établissement puissant, fondéavec de grandes ressources et gouverné avec une habileté supérieure.

Nous étions arrivés à cinquante-six lieues et demie de notre point de départ, et à douze lieues environ au nord du point auquel nous avions fixé le terme de notre voyage. Mais ici les guides nous prédisaient ou la nécessité de nous arrêter et de revenir, ou celle de faire, pour atteindre ce terme pourtant si proche, un détour déraisonnablement disproportionné. Les pluies du printemps nous avaient pris en route et tombaient avec une désespérante abondance. Sans aucun doute, elles avaient envahi déjà les vastes saladillos qui se trouvaient entre notre dernière station et le Monte-Aguarà. Nous avions sous les yeux la preuve, chaque jour plus marquée, de la réalité de l’obstacle signalé. Partout les eaux du fleuve, s’élevant rapidement, effleuraient les bords. Nous prenions chaque nuit un avant-goût des inconvénients qui nous attendaient au delà si nous poursuivions notre marche ; nous dormions littéralement dans l’eau, la tète abritée tant bien que mal sous une tente faite de nos vêtements, le reste du corps abondamment baigné par ces heureuses pluies, dont jamais le feu du bivouac n’eut le temps de sécher l’humi-

dite, sans cesse entretenue, d’ailleurs, par de nouvelles averses. La position était vraiment critique, et pourtant, pour ia colonisation désirée, c’était un espoir de plus. La vue de ces hautes eaux, toujours tranquilles et sans courant incommode, par suite de la presque parfaite égalité du niveau de ces terres avec le sol uni de Santa-Fé, réjouissait nos yeux. Au dire de nos guides, ces crues printanières remplissent un intervalle de deux mois. Quelle notable extension de durée pour la possibilité de la navigation! Et rien qui puisse contrarier cette espérance, car il est évident que ces crues prématurées, qui affectent seulement le bas de la rivière, probablement depuis Santa-Fé jusqu’à la région où nous étions entrés depuis trois jours, proviennent de l’eau du ciel, qui, s’accumulant dans les plis creux de ces terrains salifères, ne péùvent s’y absorber en raison de l’existence indubitable d’un sous-sol marneux imperméable, et se déversent alors dans le lit du fleuve, tantôt par des infiltrations invisibles, tantôt par des canaux apparents, ayant leur embouchure déterminée.

Néanmoins, nous étions résolus à poursuivre notre route, si la continuation du voyage eût été, je ne dis pas commode, mais seulement possible. Pour trancher la question, les guides furent envoyés en reconnaissance. Ils rapportèrent des marais un magnifique flamant rose, une provision d’œufs d’autruche, et la nouvelle que le chemin était entièrement impraticable. Après cette reconnaissance, qui avait employé une partie du jour, l’état-major, réuni sous l’abri, assez illusoire, d’un morceau de calicot, tint autour du feu un grand conseil.

Manuel Mendoza, appelé à la délibération, renouvela d’abord la description qu’il avait déjà faite au gouverneur, des immenses et profondes lagunes qui nous barraient le chemin ; interrogé ensuite sur la possibilité de les éviter, en les tournant, il répondit qu’à droite, pour suivre les crêtes supérieures des élévations, toujours entrecoupées, d’ailleurs, de bas-fonds bourbeux, il faudrait parcourir une étendue plus qu’égale à celle que nous avions déjà mesurée ; qu’à gauche, en passant la rivière, on devait aller d’abord à la Sarnosa, de là au Palo Pelado, et enfin à Monte-Aguarà, ce qui faisait en tout six jours de marche. Le gouverneur exposa, à son tour, que les chevaux, partis maigres, s’épuisaient de plus en plus, et nous menaçaient d’un retour à pied, si on les poussait plus loin ; qu’en outre, les vivres ne consistaient plus qu’en quelques vaches exténuées, qui, en donnant aux soldats la ration ordinaire, n’assuraient pas plus de trois jours et demi. Malgré leur regret, partagé par tous, de perdre, par suite de ce contre-temps, la longitude des points intermédiaires, qu’une observation comparative faite à Monte- Aguarà leur avait permis de fixer, en relevant la différence du chronomètre, les marins dirent qu’ils ne pouvaient que se soumettre à l’évi-

dente nécessité d’un retour immédiat qui fut, en conséquence, arrêté pour le lendemain 13.

Effectivement, dès le matin, nous reprimes le chemin par lequel nous étions venus. ;

Nous refimes en une seule traite la route qui nous en avait demandé deux, de las Canitas au Paso de la Sorra. Arrivés là, nous passâmes le fleuve pour revenir et reconnaître ainsi les deux rives. Ce passage nous donna, une fois de plus, sujet d’éprouver le bon naturel des soldats, pour lesquels c’est l’occasion d’une grande fatigue, obligés qu’ils sont de fabriquer d’abord, puis de charger et de décharger, et enfin de tirer à la nage ces bateaux de cuir, très-semblables aux petites écuelles que les enfants composent avec un morceau de papier, et dans lesquels on conduit, une à une, d’un bord à l’autre, personnes et choses, armes, munitions, selles et vêtements, pour faire ensuite passer les chevaux nus. Tout cela fut exécuté en riant. Le commandant Page, seul, était sérieux, et laissait voir, dans son attitude et dans l’expression de son visage, une répugnance prononcée pour ce genre de navigation, qui ne lui paraissait pas, sans doute, satisfaire assez pleinement aux conditions de solidité, trop bien connues de lui, de l’équilibre des corps flottants. Tant il est vrai que la science même a quelquefois ses inconvénients.

La rivière passée, nous nous trouvions sur le lieu de la tolderia, mise en fuite, et nous pûmes la visiter à loisir. Tout y était debout et intact ; aucun des vaincus ne s’était enhardi à revenir, ni pour reprendre quelqu’un des mille objets utiles abandonnés dans la précipitation de leur retraite, ni pour enlever, ou du moins enterrer les cadavres. De ceux-ci, il restait encore, à la lettre, la peau et les os ; les oiseaux de proie qui avaient mangé la chair, n’avaient pu entamer le cuir ferme et prodigieusement épais qui recouvrait les muscles de ces sauvages; ils avaient donc pratiqué seulement quelques ouvertures dans les parties les plus molles, et de là ils avaient, de proche en proche, tiré la chair de l’intérieur, en sorte que la peau des cuisses et des jambes, par exemple, était demeurée entière et rabattue sur les pieds, comme un pantalon à demi tiré. Est-ce là une particularité de leur constitution anatomique, ou un endurcissement accidentel produit par l’habitude d’une vie sans repos et presque sans abris? Je n’essaierai point de le décider. Je dirai seulement que notre captif nous donna un exemple de ce que cette dure existence peut communiquer au corps de force résistante, en supportant sans une seule plainte, la cuisse brisée en deux, une marche de cent cinquante lieues , effectuée à cheval, en quinze journées.

Les tentes étaient restées, on pourrait dire meublées. Sans compter la lance du cacique, faite d’un brin démesurément long et admirablement

droit, de gayac (guayacan), el armée d’un redoutable fer ; sans compter non plus un énorme plumeau de plumes d’autruche, qui s’emmanche sur un bâton et se fiche en terre, pour ombrager à défaut d’arbres les personnages les plus considérables de la bande ; sans parler, enfin, de plusieurs petites bourses de peau de rats des champs ou de jeunes animaux, contenant des petits morceaux de faïence taillés en rond, des dents de bêtes travaillées et creuses, et d’autres frivolités semblables, voici un inventaire très-incomplet encore de ce que contenait le village délaissé :

Des peaux sèches de toutes sortes, façonnées en recados et autres pièces diverses de l’équipement du cheval.

Des manteaux, généralement en peaux de chèvres sauvages, ajustées ensemble par de fines coutures; l’un d’eux, que le captif nous dit avoir servi de couverture à la femme du cacique, se composait de neuf peaux assemblées.

Des casquettes ou bonnets en peaux de tigre, de loutre, de renard ; les bonnets faits de peaux de tigre sont l’insigne exclusif des braves.

Des vêtements de femmes et des ornements pour les chevaux en plumes d’autruche.

Des écailles de tatous ( mulitas , peludos ou quiriquinchos), suspendues par une petite bride de cuir, et qui, coquettement bordées, feraient pour les dames d’Europe, les paniers à broderie les plus jolis du monde ;

Une multitude de petits pots en terre cuite, jaune ou noire, de grandeurs et de formes très-diverses, avec ou sans anses, adroitement façonnés, et qui auraient pu suffire à monter somptueusement dix ménages de poupées ;

De petits bouts de bois et une bobine à filer ;

De gros écheveaux de fil d’agave, très-bien préparé ;

Des épingles et des aiguilles à coudre, faites d’épines choisies, les aiguilles particulièrement, sur le cactus-raquette à fruit aigre, le tout fort précieusement enveloppé dans de sales petits chiffons de laine ;

Dans des écorces sèches de citrouilles, des teintures conservées, l’une noire, l’autre jaune, faite d’une terre d’ocre très-brillante ;

De gros pinceaux en soies de sanglier ; »

Des bourses et des sacs de toute espèce, et, entr’autreg, des sacs doubles destinés à être placés sur le cheval; ceux-là surtout, généralement en peau de sanglier, les soies en dehors ;

Un volumineux paquet de racines d’une plante des pampas; c’est le tabac des Indiens; ils le fument dans des pipes ;

Quelques fragments de soufre, enveloppés dans un petit morceau de drap bleu ;

Une pierre à aiguiser, en terre à briques, cuite et d’un grain très-fin ;

Puis, chose plus triste, un assez grand nombre d’objets et d’effets européens, et parmi eux un beau châle de soie noire, provenant, comme le reste, du pillage d’un convoi de charrettes; les fruits de cet exploit ont permis à son auteur, le cacique Bonifacio, de s’établir marchand de nouveautés au Chaco; chez lui, sans doute, la femme de son collègue en dignités, le cacique Francisco, avait fait emplette du doux et moelleux tissu, dont la vue, contrastant étrangement avec la rude couverture destinée également à couvrir les charmes de cette sauvage beauté, ine serrait, je l’avoue, quelque peu le cœur.

Enfin, des chiens de tout âge, de tout sexe et de tout poil.

Je range les chiens au nombre des effets mobiliers, parce qu’euxmémes s’étaient adjugé cette place ; depuis la fuite de leurs maîtres, ils étaient restés sur les lieux, couchés auprès de leurs dépouilles, comme pour les garder jusqu’à leur retour, qu’évidemment iis attendaient. Les plus sauvages rôdaient en hurlant autour du camp ; d’autres, plus doux, et d’ailleurs apprivoisés par la faim, se donnèrent aux soldats après quelque hésitation.

L’attachement exclusif de ces animaux aux objets d’équipement, s'explique facilement par la façon dont les traitent les Indiens. Ayant besoin d’eux pour arpenter, à la piste de l’agile gibier qu’ils chassent, leurs immenses prairies, ils leur évitent les fatigues inutiles du voyage à terre en les chargeant péle-mèle, avec les petits enfants, dans ces sacs de cuir qui se suspendent ensuite aux flancs des chevaux.

La capture de ces animaux était donc encore à considérer dans notre facile conquête, car la chasse seule pouvait suppléer au manque de vivres qui résultait pour nos ennemis de leurs pertes. Notre razzia avait produit cent et quelques tètes de bétail , le lait promis par le général nous avait été fourni amplement par quatre belles vaches que nous leur avions prises; nos sauvages adversaires se trouvaient donc dans les plus mauvaises conditions possibles pour regagner, avec des femmes et des enfants, leurs parages lointains ; leurs pieds plats et mal faits, que la nature d’abord, et l’habitude ensuite, ont rendus presque impropres à la marche, conspiraient eux-mèmes contre ce pénible retour.

Le récit de toutes ces souffrances devait avoir jusqu’au fond du Chaco un retentissement qui, vraisemblablement, élève notre mince triomphe à la hauteur d’un événement.

Nous quittâmes ce jour même la tolderia pour cheminer pendant quatre lieues dans la direction de l’0. 1/4 N .-O. Après une heure environ de marche, nous nous séparâmes de la rivière en un lieu appelé le Tostado, où il a existé un fort. Aujourd’hui encore, nul emplacement

ne sérail mieux choisi pour cet usage. D'abord, il y a là un petit lac d’eau douce qui, même dans les rares années où le lit du Salado est demeuré à sec, n’a jamais tari. Ensuite, c’est le chemin obligé pour venir aux terres habitées, de toutes les tribus indiennes du Chaco, des Montaraces, des Espineros, des MokovisetdesTobas même du Nord.

Ceux-ci, en effet, arrêtés à l’O. par une forêt impénétrable et sans eau, qui règne du N.-O. au S.-E., dans toute l’étendue du Chaco, s'avan- , çant j usqu’à trois lieues envirou de la rive gauche du Salado, ne peuvent s'approcher de la frontière des provinces, qu’en descendant, d’abord au S., le long de la côte du Bermejo, et en tournant ensuite à l’O. pour venir boire au réservoir du Toslado. Un fort, placé là, protégerait donc aussi efficacement que le Bracho, la portion, aujourd’hui habitée, de la rive droite du Salado, et il pourrait rendre à l’industrie agricole et pastorale un triangle de trente lieues de base et de quarante lieues de hauteur, c’est-à-dire environ six cents lieues carrées de terrain.

Le 14, nous fîmes dix lieues à peu près, en deux traites presque égales, mais entièrement différentes par la nature du pays parcouru.

La première portion est une vaste plaine, en carré, de cinq lieues au moins de côté, marécageuse en beaucoup d’endroits, et, à l’exception du cordon de la forêt qui la borde au N., dans le lointain, absolument dépouillée d’arbres. La seconde, pareille en étendue, est une pelouse verte, incessamment diversifiée, dans son aspect, par des bouquets d’arbres et de buissons artistement disposés. Dans ce trajet, nous ne cessâmes de nous diriger à l’O. franc, et, au bout de ce chemin, nous retrouvâmes la rivière à la hauteur du Salazar.

Le 15, le général repassa la rivière et prit les devants, pendant que nous poursuivions notre route sur la même rive, en tournant presque plein nord, et que nous arrivions, en moins de trois heures, au Paso de las Canitas, après avoir touché à Coria-Paso. C’est le même paysage que celui de la veille ; l’arbre qui fournit cette excellente résine, connue sous le nom de bréa, s’y trouve en abondance. L’après-midi, reparut la plaine nue, illimitée au nord et au sud, terminée à l’ouest par la bordure verte du fleuve, à l’est par le grand bois qui isole les tobas. La distance moyenne de ces deux limites peut être ici de deux lieues. Nous évaluons celte seconde traite, qui nous remet en face de Doua Lorenza, à trois lieues et demie.

Le 16, même direction, même pays plat et nu ; la plaine va s’élargissant et s’étalant indéfiniment pendant six lieues. Un seul point, quelque peu boisé, fait seul diversion à cette monotone perspective : c’est le Biscacheral,où il y a eu une résidence, dont les restes dénotent la richesse détruite. Nous rejoignons la rivière, et la traversons au gué de la Torre. En supputant ici les longueurs comparatives des deux

routes, à droite ét à gauche du fleuve, depuis le Paso dei Mistol jusqu'à celui de la Torre, il se trouva, de compte fait, que nous avions épargné huit lieues à nos chevaux. Ce chemin, partout largement ouvert, droiternent tracé et visiblement très-pratiqué, est pourtant une route exclusivement indienne, percée par des sauvages pour leur propre usage et fréquentée, jusqu’à ce jour, par eux seuls. Après l’avoir parcourue, deux choses vous frappent : le nombre des invasions et l'importance des vols, nettement accusée par la profondeur et la multiplicité des sillons du chemin, dont l’aspect est celui d’une grande route de charrettes ; puis, malgré soi, on admire la sagacité naturelle, ou mieux l’instinct de pigeon voyageur, qui guide les sauvages dans leurs migrations lointaines , aussi sûrement que la carte et la boussole conduisent le navire le mieux gouverné. Nous mettrions au défi le plus savant ingénieur de l’Europe de trouver rien à corriger à l’irréprochable ligne qu’ont tracée leurs excursions. Une étrange coutume prouve du reste qu’ils sentent bien eux-mèmes que la réflexion n’est pour rien dans leur habileté ; quand ils peuvent se saisir de je ne sais quel oiseau qui crie de nuit, ils lui arrachent l’œil et le gardent avec eux pour se donner ce qu’en français très-vulgaire on appellerait bon nez.

Malgré l'exiguïté de la ration de nos pauvres soldats, réduite au quart depuis six jours, ils procèdent à ce dernier passage avec ce même entrain de bonne humeur que jusqu’ici j’ai remarqué.

J’ai tâché précédemment de faire partager à mon lecteur l’admiration que m’avaient fait éprouver les beautés de la route depuis le Bracho; quoiqu’une seconde exploration ait accru encore mon enthousiasme, je ne reviendrai point sur mes impressions; mais j’envie le sort de celui qui, peut-être un jour, viendra se poser là en sentinelle avancée du fort avec une vingtaine de braves travailleurs, manœuvrant au besoin le fusil comme la bêche. Je n’ai pas les ressources nécessaires à cette entreprise; j’en aurais certainement le courage.

En rentrant au Bracho, le 17, nous trouvâmes toutes les femmes du fort occupées à l’extraction d’une sorte de farine qui nourrit quelquefois ici, à défaut de tout autre aliment, des familles entières. Elles la tirent d’une plante aquatique, désignée par le nom de Totonat, qui contient, en abondance, une matière amylacée. On l’obtient en exposant quelque temps, dans une atmosphère de vapeur d’eau, les fleurs et les feuilles de cette plante ; elle s’y coagule d’abord et s’extrait ensuite facilement sous la forme d’une fécule légèrement sucrée et jaune comme le safran. La privation de pain rend cet aliment d’abord supportable, puis, avec l’habitude, on le trouve agréable.

Je repris, le 20, avec le gouverneur, la route de Bracho à Malarà. Un jour et demi suffit pour ce trajet, en faisant nuit au Paso-Grande,

à trois lieues au delà de la Gramilla. Grâce au bon sens et au bon goût

de la population santiagaise, notre retour n’eut rien d’une ovation : ni arc de triomphe, ni bannières ; pas même un pétard ! Bien plus ; selon la coutume, la population des petits villages, que nous traversâmes le dimanche, était assemblée sur le seuil des chaumières ; loin de partager l’indiscrète curiosité des peuples civilisés de l’Europe et de s’ameuter sur notre passage, s’ils regardaient, c’était furtivement et sans être vus ; s’ils saluaient, c’était de loin et sans empressement servile. A Matarà seulement, les plus vieux, les vénérables de l’endroit, vinrent, chapeau bas, offrir la main et donner le bonjour au gouverneur. Mais cette marque de déférence s’adressait moins à la dignité qu’au mérite de leur jeune compatriote. Ou je me trompe fort, ou c’est là la véritable politesse des peuples.

Du reste, Matarà, à notre arrivée, était presque entièrement dépeuplée. Des coureurs de champs, en quête de leurs animaux, avaient aperçu de loin quelques Indiens, et presque tous les habitants s’étaient enfuis cinq lieues plus loin, à Guaipé. Il était vrai, en effet, que les Indiens s’étaient récemment avancés jusqu’à quatre lieues de la petite ville. Aussi, sur le chemin, n’avions-nous vu que maisons solitaires et plantations abandonnées. Le gouverneur voulut rester quelques jours à Matarà pour relever, par sa présence, les courages abattus, rappeler la population éparse, et aussi pour faire un canal d’irrigation destiné à amener, jusqu’à la lisière de la ville, les eaux du Salado. Je le laissai, et je partis avec quelques soldats pour me rendre à Santiago.

J’avais eu l’occasion, étant à Matarà, d’étudier la nature de la profonde tranchée au fond de laquelle, dans ces parages, coule la rivière ; à cette époque de basses eaux, elle atteint, par endroits, dix vares. Je la revis encore, six lieues plus au nord, près de Guaipé. Je pus, dans cette double observation, constater l’identité, probable à priori, de la composition générale du terrain de ces environs, avec celle du terrain de la ville du Parana et de ses alentours, telle que l’ont fait connaître les intéressantes études de M. le docteur Martin de Moussy '. A Matarà, au-dessous d’une couche de terre végétale, dont l’épaisseur variable est d’ailleurs fort difficile à apprécier, en raison des dégradations qu’y produisent continuellement le passage des animaux et l’action des pluies, s’étend, sur une hauteur qui va jusqu’à trois vares, la couche d’argile grasse et onctueuse, désignée sous le nom, désormais consacré, de limon des pampas ( limopampero ); humide, elle est d’un brun rougeâtre, qui pâlit et se rapproche de la couleur grise quand elle

1 Publiés dans le journal du Paranii, el National urgenlino, en décembre 1851, numéros 162, 163 et 164.

sèche. Au-dessous, et à quatre ou cinq vares de la superficie du sol, apparaît une veine, très-limitée dans son épaisseur et très-nettement tranchée, de marne dans laquelle domine la partie calcaire. A l’état sec, sa couleur^st gris-verdàtre. Dans le lieu où je l’ai observée, cette terre ne contenait point de coquilles distinctes, mais il n’est pas douteux qu elle ne soit identique, par sa constitution intime et son origine, d’une part à un échantillon de calcaire coquillier, recueilli dans une couche à fleur d’eau par M. le commandant Page, à peu de distance de Matarà ; d’autre part, à la couche calcaire, si soigneusement observée et décrite par M. Martin de Moussy, et où abondent surtout, de même que dans l’échantillon que je cite, les gryphées fossiles. On m’assure, mais je ne l’ai pas vu encore, qu’il existe ça et là des amas considérables et de puissants dépôts de ce calcaire à coquilles, qui pourrait alors se prêter à l’exploitation de la chaux. Il parait , en tout cas, certain , que cette couche marneuse règne dans toute l’étendue de la plaine argentine, y formant, à des profondeurs variables, un sous-sol imperméable, qui retient les eaux pluviales dans les couches argileuses supérieures et détermine, selon la configuration du terrain, soit les vastes marécages qui entravèrent souvent et finalement coupèrent notre marche, soit les petites lagunes persistantes qui, à défaut d’eaux courantes, servent d’abreuvoir lorsque la salure en est supportable. Vient ensuite l’argile très-plastique, ferrugineuse encore, dont la couche disparait, par son extrémité inférieure, sous le niveau des eaux, même les plus basses. En certains endroits, le sable siliceux ne parait pas : on en trouve seulement une traînée déliée au milieu et au fond du ht de la rivière. Mais il suffit souvent de remonter le courant, l’espace de quelques cuadres, pour trouver la même matière, mélangée de rares et petites parcelles de mica, en bancs sous-marins très-épais et probablement mobiles avec les courants. Ailleurs encore, à Guaipé, par exemple, la couche siliceuse se montre en place, quelquefois très-voisine de la superficie du sol, ici nettement délimitée, là mélangée à l’argile supérieure ou inférieure, dans des proportions variables. On sait enfin que, dans certaines parties de la province, et notamment aux environs de la capitale, ce mélange de silice et d’argile forme le sol même où l’on marche, avec des alternatives infiniment variées, de l’un ou de l’autre des deux éléments mélangés : ici, silice presque pure; là, presque pure argile; plus loin, mélange des deux, avec d’iuuombrables différences dans la proportion. Cette variété même, qui échappe à toute tentative d’explication rationnelle, serait, pour une culture intelligente, un élément de richesse de plus.

A Santiago, et sur toute la côte du Salado, on peut quelquefois, dans l’espace rétréci d’une seule lieue carrée, compter toutes les diversités

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de terrains que nomment à part et distinguent les classifications les plus minutieuses. A base tantôt organique et tantôt minérale, presque partout les terres y sont salifères, avec une variété déjà grande dans la nature et la proportion des sels ajoutés, et, de plus, fbi argileuses, là Biliceuses, plus rarement, mais quelquefois aussi, calcifères. A cette variété du sol, qui comporte par lui-même toutes les cultures, joignez encore l’heureuse compensation d’un climat, en quelque sorte moyen, où le soleil garde la vertu fécondante de celui des tropiques, sans en avoir la brûlante ardeur; où l’hiver rafraîchit sans détruire et modère la végétation plutôt qu'il ne l’arrête, et vous aurez, à peu près, l’idée des incalculables trésors que produirait, entre des mains laborieuses, un sol sur lequel prospèrent déjà, côte à côte, la canne à sucre et le froment, le peuplier et l’oranger, et où les plus hauts cactus s’élèvent au milieu des plus frais pâturages. En aucun point, ce caractère, qui consiste pour ainsi dire dans l’union de tous les caractères, n’est plus frappant que dans les admirables régions arrosées par le Salado.

J’ai rapporté, dans le récit qui précède, les faits qui m’ont frappé, sans autre ordre que celui-là même où me les ont présentés les hasards de la route et le caprice des événements, me contentant d’ailleurs de les indiquer légèrement et m’abstenant de toute interprétation compendieuse, pour ne pas trop embarrasser cette relation, déjà confuse et longue. Je voudrais ici, les rapprochant selon leurs analogies, les grouper d’abord dans un cadre réduit et régulier, et, insistant ensuite sur ceux qui méritent un examen plus attentif, tirer de chacun d’eux et de leur ensemble, ainsi ordonné, quelques conclusions qui peuvent intéresser soit le présent, soit l’avenir de ce pays. Ce sera l’objet de. ce second et court chapitre.

Si restreinte, en effet, par l'exiguïté des ressources, qu’ait été notre expédition en étendue et surtout en durée, elle n’a pas laissé de nous fournir, dans ses étroites limites, l’occasion d’éclaircir quelques données vagues, de rectifier quelques notions fausses, de compléter quelques renseignements imparfaits et de découvrir même quelques faits nouveaux. Ces faits, renseignements, notions ou données peuvent être rangés sous les trois titres suivants, selon l’objet principal auquel ils se rapportent :

1° Le sol, avec ses productions végétales et animales ;

2" Le fleuve, ses eaux, son cours et ses rives ;

3* Les circonstances économiques et sociales dans lesquelles se trouve le pays exploré.

C’est la division que j’adopterai dans ce résumé.*

Le Sol.— En jetant les yeux un instant sur la figure qui accompagne ce travail, bien qu’elle soit très-grossière, et à beaucoup d’égards incorrecte, on pourra se faire une idée nette de la route que l’expédition a suivie pour aller et revenir. J’y omets à dessein, afin de ne pas obscurcir la figure en la chargeant trop, l’indication de la plus grande partie de nos stations, et j’y marque seulement les points où la direction de notre marche, ainsi que celle du cours de la rivière, a changé sensiblement. Ainsi, à Sandia-Paso, notre chemin, qui avait été jusque-là sud-est, s’est infléchi notablement vers le sud, pour retourner plus à l’est, au Paso de las Caüitas,etremontermème à quinze lieues de là, vers le nord, jusqu’au Paso delMistol, où il a repris sa direction primitive vers le sudest, pour la garder jusqu’au point d’arrivée, la Esquina de las Canas. Le retour est marqué en deux distances rectilignes, depuis le Paso dei Mistol ou depuis le Tostado, qui en est très-voisin, jusqu’au Paso del Salazas ; c'est la première ; depuis ce dernier jusqu’au Paso de la Torre, c’est la seconde. Fixant ensuite la position du fort d'Abipones en B, à vingt-quatre lieues à Pouest de la Viuda, puis tirant les lignes CB et CE, qui joignent le terme extrême du voyage avec Abipones d’une part etleBrachode l’autre, on obtient ainsi un espace angulaire BC A, qui comprend toute la partie du territoire inhabité que l’expédition a traversé de part en part. Il faut encore, pour fermer cet espace, prolonger la ligne CE jusqu’au point A, qui est approximativement le terme extrême où s’arrêtent, du côté de l’ouest, les populations les plus avancées de la province, et joignant enfin la ligne AB, qui laisse encore, eu dehors d’elle, à l’ouest, bien des passages dépeuplés, il en résulte un triangle ABC, qui peut être considéré comme le champ de notre exploration. On peut dès lors calculer avec une exactitude suffisante l’étendue en surface du pays exploré. La base BC du triangle ABC a une longueur mesurée de cinquante-deux lieues ; il vient, pour la hauteur du triangle, évaluée sur l’écheUe adoptée, une valeur de vingt-neuf lieues ; d’où, multipliant ces deux dimensions l’une par l’autre, et prenant la moitié de leur produit, on tire l’aire du triangle égale à sept cent cinquante-quatre lieues carrées. Il est vrai que les côtés du triangle ont, relativement au terrain lui-même, un excès de largeur, provenant de ce que les distances parcourues en lignes tortueuses ou brisées ont été reportées sur le papier en lignes droites. Mais si l’on considère que le traoé du grand triangle ABC laisse en dehors de lui, d’abord le petit triangle a b c, qui fait cependant partie de l’espace parcouru, ensuite l’autre petit

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triangle def, qui représente également un terrain récemment déserté sous le coup des dernières invasions indiennes, et souvent pratiqué dans ces derniers temps par les soldats du Bracho et par leurs chefs, on admettra aisément que cette double suppression compense à peu près le trop de longueur donné aux routes rectifiées. Donc, en évaluant finalement, en nombre rond, à sept cents lieues carrées le territoire absolument désert sur lequel s’est mue la petite expédition, et dont elle a touché les points extrêmes, on risquera plutôt de rester au-dessous de la vraie mesure que de la forcer.

Sa nature géologique. — La nature du sol enfermé dans cet espace, géologiquement et minéralogiquement considérée, parait identique à celle du terrain sur lequel est établie la ville du Parana, et dont le docteur Martin de Moussy a publié une description minutieuse, citée dans le cours de ce récit. Toutes les inductions faisaient d’avance supposer cette identité, et nous n’avons pu d’ailleurs recueillir sur ce point un assez grand nombre d’observations pour ajouter à la probabilité de cette hypothèse la force d’une démonstration expérimentale bien complète

Sa surface. — Quoi qu'il en soit, l’écorce la plus superficielle de ce terrain, celle qui forme, à proprement parler, le sol arable, est le plus généralement une terre forte, très-argileuse, plus rarement argilo-siliceuse, et dans ce dernier cas avec prédominance toujours marquée de l’élément argileux sur l’élément siliceux. Elle est d’ailleurs presque partout fortement imprégnée de sels ordinairement à base de soude. Dans toute l’étendue que nos observations embrassent, la quantité de matière organique, d’origine végétale ou d’humus mélangée à l’argile, est considérable et forme une couche végétale d’une épaisseur plus que suffisante pour les plus exigeantes cultures; mais sa richesse en humus et la profondeur à laquelle il pénètre le sol est particulièrement remarquable et passe toutes les limites connues de nous jusqu’àco jour,dans une étendue longitudinale de quatorze lieues environ, depuis les alentours du Bracho jusqu’au gué de Sandia-Paso.Nousne pouvons indiquer, faute d’informations assez sûres, l’étendue en largeur de cette bande de terre privilégiée. Les caractères particuliers qui la distinguent sont une couleur noire très-prononcée et une mobilité extrême. Hors de cette indication, toute division précise du terrain considéré serait un mensonge, parce que, si l’on veut faire abstraction des di|férences de peu de valeur, tout se confond dans une uniformité presque parfaite; et si l'on veut, au contraire, tenir compte des plus légères diversités, on tombe dans une variété presque infinie, dont les distinctions échappent par leur confusion et leur ténuité. La seule partie marécageuse d’une grandeur notable que nous ayons rencontrée sur notre route est la vaste plaine qui

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vient se terminer près du Paso del Mistol, à la lisière du bois appelé le Palo-Negro. On peut l’évaluer à cinq lieues de long sur trois lieues de large,ce qui donne en tout quinze lieues carrées; un drainage de l’espèce la plus simple en opérerait sans aucun doute l’assèchement. Un sous-sol imperméable, de marne très- argileuse, ordinairement très-enfoncé audessous du niveau du sol, est la cause probable de la persistance de ces eaux stagnantes dans les lieux relativement bas. Ce doit être à ce soussol calcaire qu’appartiennent, par la formation accidentelle de quelques amas, les dépôts de calcaire coquillier dont on nous a affirmé l’existence. Quant au climat de cette région, ce n’est pas dans le court espace de temps employé par l’expédition qu’il eût été possible de réunir tous les éléments de sa définition. Nous nous bornerons à en relever trois très-essentiels, qui sont : 1° la latitude des points extrêmes, qui tombent à peu près sur les 28° et 30° parallèles ; 2” le niveau du terrain, qui est très-peu supérieur à celui de la plaine de Sauta-Fé, en sorte que jusqu’à la hauteur de Sandia-Paso tout au moins, la pente est littéralement insensible ; 3° la croissance spontanée non-seulement de l’oranger, mais de tous les grands cactus, y compris le nopal de la cochenille et la cochenille elle-même.

Végétaux. — Quoique j’aie cité dans le cours de ma relation les plus • remarquables végétaux, au fur et à mesure de leur rencontre, je ne laisserai pas de les énujnérer ici de nouveau, avec leurs usages locaux, en avertissant le lecteur que cette liste, recueillie en courant, dans une saison où les fleurs et les feuilles commençaient à peine à paraître, demeure nécessairement très-incomplète et sans aucune valeur scientifique.

Arbres de haute taille. — Algarrobo (P rosopis dulcis) : c’est le plus commun; ilyen a deux principales variétés, l’Algarrobo noir et le blanc; l’une et l’autre fournissent un bois très-dur et très-lourd ; le fruit est une gousse allongée comme celle des légumineuses, qui contient plusieurs graines ; le mésocarpe est une substance sucrée, d’une saveur particulière, qui, seule ou mélangée à la farine de maïs, et avec le concours de l’eau, entre en fermentation et donne une liqueur enivrante, connue sous le nom d’aloja. Cet arbre appartient à la famille des Mimosées, dont les variétés grandes et petites, en arbres ou en arbustes, couvrent dans leur profusion inépuisable toute la surface de ce pays.

Quebracho : deux variétés, le Quebræho blanc et le Quebracho rouge, distinctes non-seulement par la couleur du bois, mais encore par la structure de la fleur et du fruit. La feuille petite, luisante et pointue comme celle du myrte, ne tombe pas en hiver ; la verdure s’assombrit seulement, et de nouvelles feuilles de nuance tendre jaillissent au printemps de l’extrémité des rameaux ; les fortes chaleurs de l’été dépouil-

lent seules cet arbre de son feuillage ; le bois en est d’une densité et d'une résistance supérieures, à ce point qu’il remplace le fer sans trop de désavantage dans la construction des essieux de charrettes et des cylindres à broyer la canne à sucre.

Mistol : verdure persistante en hiver, comme celle du Quebracho; excellent bois de construction, fruit charnu extérieurement, endocarpe osseux, matière sucrée et fermentiscible dont on tire une autre sorte d’aloja.

Sauce ou saule : il borde le cours de toutes les rivières.

Molle (Schinus Molle) : arbre à résine aromatique, dont le bois, employé pour l’ébénisterie demi-fine, se travaille, quoique dur encore, plus aisément que celui des arbres précédemment cités.

Arbres de laillemoyenne et arbustes.— Chaîkr (Gcoffroyaspinosa?) la couche corticale extérieure tombe au printemps et laisse à nu un tronc vert ; les branches noueuses et tordues se couvrent de fleurs jaunes à odeur agréable qui précèdent les feuilles ; le fruit, converti en aloja, est, dit-on, un remède efficace contre l’hydropisie.

Vinal : armé de puissantes épines, fleur en chaton ; 1a feuille préparée fournit un remède contre les maladies des yeux.

Muelle de curtir : petites baies, d’un noir violacé, d’un goût âpre et astringent, analogue à celui de la baie du genévrier, et probablement dû à la présence du tannin; feuilles, fruits et écorce servant en effet dans la tannerie des petits cuirs.

Guayacan (Guayacum officinale) i.bois rouge, souple et solide à la fois, très-propre aux ouvrages de tour ; fournit aux sauvages d’admirables bois de lances et de flèches.

Espinillo : excellent bois de chauffage.

Bréa : résine abondante, préservatif efficace contre l’humidité et la pourriture.

Tasi : la semence enfermée dans une capsule déhiscente à une seule loge, est armée d'un faisceau de longues fibrilles soyeuses, qui peuvent remplacer dans la fabrication des oreillers le duvet animal. Les Indiens la cuisent et la mangent quand elle est verte.

Héliotrope : il se rencontre partout à l’état sauvage, et de très-haute taille, ün l’applique ici à la guérison de certaines douleurs.

Jume : arbre vert prodigieusement abondant, assez analogue à l’if, au moins par son aspect ; la feuille est filiforme et composée de petites parties ovoïdes articulées les unes sur les autres. Les cendres de cet arbuste donnent une quantité considérable de carbonate de soude utilisée pour la fabrication des savons.

Vinagrillo: petite baie analogue à celle de l’épine-vinette par sa forme et son goût. On peut en fabriquerdes boissons acidulées. L’acide qu’elle

eontieut (probablement l’acide oxalique), sert ici de mordant pour fixer les couleurs sur la laine.

Plantes grasses. — Cactus infiniment divers, de toutes formes et de toutes tailles, à feuilles en raquettes cannelées ou prismatiques.

Le cactus à cochenille ( Cactus Opuntia), se développe très-rapidement et acquiert la force d’un grand arbre.

Le figuier de Barbarie donne en abondance d’excellents fruits ; d’autres espèces produisent des fruits de même apparence, mais les uns aigre-doux, les autres tout à fait acides. Ces derniers sont employés, comme la baie du vinagrillo, à fixer les couleurs sur les tissus de laine ou de coton.

Agave ou Pita : petite espèce; feuille longue et aiguë, ployée longitudinalement en forme semi-cylindrique et hérissée sur les arêtes de petites épines ou crochets dont la pointe est tournée en bas. Entre 'les deux enveloppes de cette feuille existe une fibre textile remarquablement souple et tenace, qui fournirait d’excellentes cordes et probablement de très-beaux tissus.

Plantes herbacées. — Graminées : les variétés en sont innombrables. Les plus communes et les plus nourrissantes à la fois sont le Simbol, la Gramilla, la Cebadilla, la Cola de zorro, qui formentdes pâturages éminemment engraissants.

Légumineuses : le pois sauvage, très-propre à l’alimentation des vaches laitières ; le trèfledesprés (Alfalfa silvestre, Trebol), même usage pour toute espèce de bétail.

Cucurbitacées : grande variété d’espèces, melons, citrouilles, pastèques, potirons, coloquintes, etc. Une petite variété, appelée Meloncillo, fournit un remède immédiat et infaillible contre la dyssenterie.

La digitale (?) et la sauge sont également très-communes.

On attribue aussi à une petite plante de la famille des Composées, appelée ici Carqueja (Baccharis genistelloides), une puissante vertu dépurative.

11 faut ajouter à cette liste un grand nombre de plantes qui existent soit à l’état sauvage, soit à l’état de très-petite culture, et seulement dans l’intérieur de quelques jardins ou vergers, tels que l’mdigo (on trouve là, à l’état Bauvage, la variété appelée Anil bastardo), la canne à sucre (il y en a déjà, aux environs de la capitale de la province des cultures importantes dont le succès est assuré), le cotonnier (il fournit un coton de qualité supérieure), le mûrier blanc (sa èroissance est remarquablement rapide), la vigne, l’oranger, le citronnier, l’olivier, le pécher, etc. (Tous les arbres à fruits sucrés, à l’exception de ceux des climats presque froids, comme le pommier, le cerisier et le groseillier, produisent ici des fruits succulents.)

Le maïs, le blé et le riz sont cultivés dans toute la province, et donnent des récoltes d’une abondance extraordinaire et qui peuvent, en beaucoup d’endroits, se renouveler deux fois dans une année.

Animaux. — Il m’eût été difficile encore de recueillir, dans cette excursion rapide, un catalogue des innombrables espèces animales qui vivent sur le terrain de notre exploration. Je n’en ai d’ailleurs rencontré aucune qui fût particulièrement propre à cette contrée. Je me bornerai donc à citer quelques-unes des espèces sauvages les plus utiles et les plus nombreuses.

Ce sont, parmi les mammifères quadrupèdes : le sanglier, le chevreuil, la chèvre sauvage, le lièvre, le lapin, la loutre, le tatou.

Parmi les oiseaux : l’autruche, le canard sauvage, la bécassine, et une multitude d’échassiers et de palmipèdes qui vivent sur les bords ou sur les eaux du fleuve et des nombreux étangs d’eaux pluviales.

Parmi les insectes : l’abeille, dont il y a une prodigieuse abondance ' et une variété non moins grande ; la petite espèce, celle qui vit dans le tronc du cardon, fabrique un miel dlin goût incomparable et une cire d’une éblouissante blancheur. Rien ne serait plus facile que de multiplier ce produit en fixant, par les plus simples procédés connus en apiculture, l’insecte qui le donne. — La cochenille s’engendre spontanément sur le nopal.

Le Salado nourrit beaucoup de savoureux poissons.

Toutes les espèces domestiques, appropriables à l’alimentation de l’homme, porcs, poules, dindons, canards, etc., s’élèvent et pullulent à souhait.

Les animaux nuisibles sont : le jaguar, que les habitants chassent sans crainte et tuent avec de simples piques ou épieux ferrés ; les grands serpents et les vipères venimeuses ; les grandes araignées, les petites araignées ou tarentules, dont la piqûre est très-redoutable ; les scorpions, les loups et les chiens sauvages.

Le Fleuve. — L’expédition militaire, partie du Bracho, et que j’ai suivie constamment , ne m’a fait connaître, de la rivière, que la longueur comprise entre le gué de Navicha-Paso et la Esquina de las Cafias. Mais l’exploration réelle embrasse un espace beaucoup plus grand. D’une part, le canot monté par les deux officiers de la marine des États-Unis, en compagnie du général Taboada, a descendu sans interruption le cours du fleuve, depuis San Pabk) jusqu’à la hauteur du Bracho, c’est-à-dire sur une étendue, en ligne droite, de près de quarante lieues, et la même navigation a encore été reprise de Navicha- Paso à Sandia-Paso. D’autre part, le vapeur la Yerba, sous les ordres des mêmes officiers, avait remonté le Salado deux mois auparavant, depuis Santa-Fé jusqu’au Monte-Aguarà, lieu situé à douze lieues seulement du terme de notre course armée.

En comparant la latitude seule des deux points extrêmes, on trouve que l’espace intermédiaire est égal à 4 degrés 4/3. Il est vrai que, dans la partie du fleuve comprise entre ces deux limites, il reste une double coupure : du Bracho à Navicba-Paso, d’un côté ; du Monte-Aguarà à la Esquina de las Caftas, de l’autre. Mais la première de ces lacunes se trouve comblée par de nombreuses informations, prises auprès des habitants du Bracho et alentours, qui croisent continuellement le Salado et ses deux rives, à la recherche de leurs animaux ; et d’ailleurs, ces informations s’accordent de tous points avec les inductions que l’analogie autorisait à tirer de l’examen personnel et attentif des deux extrémités de la coupure. Et quant à la seconde lacune, telle est, à cette hauteur, l’uniformité que la rivière présente dans toutes ses conditions, avant et après l’intervalle non parcouru , que le doute n’est pas permis sur la légitimité de l’extension, dans ses limites, des observations qui vont suivre. On peut donc dire, que le Salado est désormais connu, depuis son embouchure à0°20’ environ, au nord du 32 e parallèle, jusqu’à San-Pablo, à 0°20’ au sud du 27® degré de latitude sud, ce qui fait, en tenant compte seulement de l'inclinaison de son cours à l’est, et sans parler des innombrables circuits de la rivière, une longueur de près de cent cinquante lieues. Comme d’ailleurs les honorables marins n’ont voulu faire aucun mystère de leurs observations, entreprises dans un but tout d’intérêt public, il m’est permis, sans avoir qualité pour parler en leur nom, d’appuyer de l'autorité de leur témoignage les quelques indications que je réunis ici.

La partie du fleuve, dont je viens de donner la mesure, peut être divisée en trois sections : 1* de San-Pablo à la hauteur du Paso-Grande, sept lieues plus bas que Matarà. C’est la région des terres élevées ; le Salado y a creusé une tranchée profonde, dans laquelle ses eaux circulent, laissant à nu, quand elles sont basses, de hauts talus, coupés à pic; 2° du Paso-Grande à Sandia-Paso. C’est la région des inondations permanentes qui interdisent presque partout, et des deux côtés, les abords de la rivière ; 3° de Sandia-Paso à la Esquina, et, on peut ajouter, à Santa-Fé. C’est la région des terres basses ; la rivière y est comme canalisée, et la moindre crue de ses eaux en élève le niveau à la hauteur de la plaine environnante. La première et la dernière de ces trois sections ne présentent aucun obstacle, d’aucun genre; le lit, creusé dans une puissante couche d'argile compacte, maintient les eaux qu’il reçoit aussi sûrement que le feraient des murailles maçonnées de main d’homme, les débordements n’arrivent et ne sont même possibles que lorsque l’abondance des eaux affluentes surpasse la capacité de cette caisse de terre, et, en se déversant alors paisiblement par-dessus ses bords, elles ne les entament ni ne les détruisent. Dans la section inter-

raédiaire, le lit du fleuve n’est pas interrompu; mais le terrain, plus meuble, au moins par endroits, a cédé, de loin en loin, à l’effort des grandes eaux, qui se sont répandues à droite et à gauche sur la plaine abaissée et comme nivelée. Une circonstance particulière à cette région a contribué à ce désordre, ou l’a même, à elle seule, causé. C’est la chute des grands arbres riverains, déracinés par les courants, et arrachés d’un terrain léger qui n’en a pas puissamment fixé les attaches. De là, avec la lente accumulation des débris charriés et des végétations sous-marines, une série de barrages qui n’ont pas permis aux eaux de suivre leur cours naturel. Cette cause principale écartée (et cinquante hommes accompliraient aisément ce travail en moins d’un moi6), les eaux reprendraient vraisemblablement un niveau uniforme et un cours réglé, que quelques travaux d’art très-simples, quelques terrassements de distance en distance, suffiraient à maintenir. On devrait, du reste, avant d’exécuter ce travail, étudier avec attention le lit abandonné, dont nous avons signalé la trace, afin de savoir s’il n’y aurait pas un avantage assez grand d’économie dans le travail, de rectitude dans le parcours ou de solidité dans l’ouvrage, pour compenser les difficultés et inconvénients, jusqu’ici inconnus, de cette autre entreprise. Par l’une ou par l’autre de ces deux méthodes, il est non-seulement possible mais facile et peu coûteux de rendre cette partie du fleuve aussi praticable que les autres.

J’ai fixé plus haut la largeur du fleuve à douze vares, et cette mesure n’est pas une moyenne prise entre beaucoup de quantités divergentes ; le minimum ne s’abaisse jamais que très-peu au-dessous, lemaocimum ne s’élève que rarement au-dessus de l’évaluation que je rappelle. C’est le plus constant des éléments de la question.

11 n’en est pas de même de la quantité et de la hauteur des eaux. Mais voici, malgré leur inconstance, des données certaines et rassurantes. Le vapeur la Yerba, exécutant son voyage au mois d’août, avait été arrêté à la hauteur de Monte-Aguarà par le manque d’eau. Mais outre que le calant d’eau de ce navire, quoique réduit à deux pieds, est supérieur encore de beaucoup à la dernière limite possible, nous avons vu, deux mois plus tard, le ht du fleuve se remplir, sous nos yeux , et atteindre en peu de jours , dans ces parages , la hauteur moyenne de deux vares, par le seul effet des premières pluies printanières; en sorte que si l’exploration de la Yerba eût tardé seulement de deux mois, elle aurait atteint, sans aucun obstacle, jusqu’à la hauteur de Sandia-Paso. Ces crues d’en bas sont d’ailleurs périodiquement régulières, d’après les affirmations unanimes de nos guides, confirmées d’avance par la périodicité bien connue de leur cause. Elles prolongent leur effet de bas en haut jusqu’à une distance peu éloignée de Sandia-

Paso, grâce au peu d’iuclinaison, déjà remarqué, de la plaine, dans cette étendue ; et leur durée, qui n’est pas moindre de deux mois, les relie, sous ce rapport, aux crues d’en haut, qui commencent en septembre, augmentent en décembre et durent au moins six mois. C’est donc un intervalle de six mois pour la navigation, jusqu’à San-Pablo et au-dessus, et de huit mois jusqu’à Sandia-Paso.

J’aurai dit ou rapporté tout ce que je sais sur le fleuve, en ajoutant que la salure de ses eaux est limitée aux passages voisins de quelques terrains marécageux, très-notablement salifères ; dans presque toute la distance du parcours reconnu, nous avons trouvé ces eaux propres à tous les usages domestiques, et à la plupart des usages industriels.

Circonstances économiques. — Ce que j’ai appelé, peut-être improprement, les circonstances économiques et sociales du pays exploré, ressort si naturellement du récit qui précède, que je n’ai ici qu’à répéter, en abrégeant.

A la porte même du Bracho commence, pour ne plus s’interrompre, dans toute l’étendue de la plaine, aujourd’hui déserte, qu’a traversée l’expédition, une suite de ruines qui attristent les yeux, plus encore que ne le ferait la primitive et absolue nudité d’une nature demeurée toujours sans habitants et sans culture. Je dis ruines, et ce ne sont guère que de légères traces, qui consistent beaucoup moins dans des restes palpables que dans la forme des bois et dans je ne sais quelle empreinte humaine encore persistante, marquée sur la face du sol. Si effacés par le temps que soient déjà ces vestiges, ce n’en sont pas moins les témoignages irrécusables d’une grande prospérité passée. La tradition a conservé aux fils les titres de ces monuments, abattus du travail de leurs pères ; ce sont ces noms, si souvent répétés dans le cours de notre récit ; chacun d’eux, et cent autres encore qui ne se sont pas trouvés appelés sous notre plume pour les besoins de la description, désignaient une résidence rurale, un centre d'exploitation agricole ou pastorale, ou tous les deux à la fois ; un foyer d’activité humaine, et par conséquent une source de richesses. La même tradition en célèbre, avec emphase, la fécondité tarie; et, pour qui sait voir, la justification de ces souvenirs est partout : dans la beauté des lieux, dans la fertilité du sol, dans l’aspect grandiose des marques demeurées visibles.

Que sont devenues toutes ces richesses? Comment ont péri toutes ces fortunes, accumulées en d’innombrablès troupeaux, et si puissantes qu’on ne pouvait alors avancer dans ces champs à présent solitaires sans se faire ouvrir, par une sorte d’avant-garde armée pour cet office, un passage au milieu des bandes pressées des animaux qui couvraient la prairie ?

Bous une administration systématiquement rétrograde et stupidement

inactive, continuée pendant plus de trente ans, une race d’hommes autrefois à demi domptée, mais restée cependant indomptable, en partie enchaînée de force à La civilisation et demeurée pourtant sauvage, a brisé sa chaîne, et reprenant avec sa brutale indépendance ses instincts de destruction et de rapine, elle s’est jetée, avec une voracité insatiable, sur ces campagnes engraissées, laissées sans défense. Elle en a fait sa proie ; les hommes, elle les a tués ; les demeures, elle les a brûlées; les bêtes, elle les a mangées, et ses ravages, toujours impunis, ne se sont arrêtés que faute de matière, et devant la solitude qu’elle-mème avait faite. Je me trompe, ces sauvages ennemis ne 6e sont point arrêtés encore': l’avidité des chasseurs, aujourd’hui souvent à jeun, n’a fait que croître à mesure de la rareté du gibier; et toujours incapables de pourvoir eux-mêmes, par la plus simple industrie, à la satisfaction de leurs plus grossiers besoins, ils viennent encore chaque jour, traversant l’immense désert qu’ils ont fait devant eux, disputer aux restes languissants des populations d’autrefois leur chétive subsistance. Ils les trouvent amaigris par la faim, presque fous de terreur; ils les laissent appauvris encore et décimés par leurs armes. •

Je ne déclame pas : j’ai sous les yeux le recueil complet de la correspondance des principaux habitants de la frontière, ofQciers de la milice pour la plupart, avec le gouverneur de Santiago ; je prends la première de ces lettres, et je la transcris textuellement en la traduisant :

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