A S. E. M. LE GOUVERNEUR ET CAPITAINE GÉNÉRAL DON MANUEL TABOADA
S novembre 1854.
« Monsieur,
« Le soussigné a l’honneur de s’adresser à V. E. pour lui communiquer, avec détails, les ravages du barbare infidèle dans les cultures d’Anatuza ; c’est le lieu où tous les paysans avaient établi leurs cultures depuis Matarà jusque plus bas. Aujourd’hui ces malheureux sont restés dans l’état le plus déplorable, perdant, quelques-uns leur vie, tous leurs biens, et la plupart d’entre eux n’ayant pas comment semer, parce que les Indiens ont enlevé tous les troupeaux de bœufs, et ceux qui sont morts sont au nombre de dix ; il y en a, de plus, deux perdus, quatre emmenés captifs, et deux grièvement blessés.
« Le chiffre du bétail que ces barbares ont enlevé, tant en bétail à cornes que chevalin, ne peut pas s’évaluer, mais il doit être très-élevé, puisqu'à moi seul ils m’ont emporté deux cents têtes et au delà. Ces infidèles sont entrés en prenant eau au Paso de Coria, à six lieues environ plus bas que Dona-Lorenza, et ils sont venus couper à Tinco -Punco.
sur la rive gauche à l’E., à peu près à quatre lieues du canton. De là, ils se dispersèrent par les bois et se dirigèrent à la partie habitée par les cultivateurs, et ils en sont venus à leurs fins ; on compte vingt-cinq lieues de traversée depuis le Paso de Coria, jusqu'au point où leur invasion s’est fait sentir. Les habitants n’ont pas souffert plus de désastres, parce que la bande d’indiens venait mal montée ; mais aujourd’hui ils emportent une bonne remonte ; aussi nous attendons-nous d’un moment à l’autre à une répétition.
« Quoique j’aie déjà ailleurs supplié V. E. de nous prendre en sa considération, je reviens à lui faire la même prière ; et, sinon, cette frontière va rester pour toujours abandonnée. * •
« Agréez, etc.
. « José de i.a Cruz Herrera. »
Cette lettre est du 5 novembre 4854. Un mois juste après, le 4 décembre 4854, à la lune suivante, le même officier annonçait au gouverneur une seconde invasion. Cette fois, les barbares étaient au nombre de plus de cinq cents. Ils avaient été aperçus, par les coureurs des champs, près du Biscacheral, et étaient venus de là jusqu’à trois lieues de Matarà. Ils avaient tué vingt-cinq hommes et emmené quinze prisonniers. Le capitaine Julian Paz était au nombre des morts. Les environs avaient été entièrement désertés. Les sauvages avaient brûlé jusqu’à la paille des blés. Us étaient venus chercher les troupeaux à quatre lieues de la côte, dans les réserves où, sur la nouvelle de l’invasion, les habitants les avaient fait retirer. Ils n’avaient pas laissé un point inexploré; les habitants ayant soigneusement caché leurs vêtements, les Indiens ne laissèrent pas de les trouver, et les pauvres gens restèrent nus.
Abrégeons et récapitulons cette correspondance, tout entière authentique et autographe. Depuis avril 4854, il y a eu six invasions principales, savoir :
Morts.
Captifs
En avril 4854
En novembre id
En décembre id
En mai 4855
En juin id
En août id
En tout, cent treize hommes enlevés à la population laborieuse de ces campagnes, en un peu plus d’un an. Qu’on juge de la terreur.
Et ce n’est pas seulement un coin de territoire, une portion de champs que les barbares ont ruinés. Les maîtres de ces champs , les
fondateurs de ces établissements, autrefois prospères, vivaient, temporairement au moins, dans les villes. Là ils venaient échanger, contre les jouissances de la vie civilisée, une partie du produit du travail rural ; et tandis que leurs entreprises de là-bas faisaient vivre dans l’abondance une multitude de familles campagnardes, leur luxe d’ici entretenait l’aisance de tout un peuple d’artisans et de marchands.
Ainsi, la richesse tirée du sein de la terre et créée par des mains laborieuses, se rendait au cœur de la province, et, de là, circulait une autre fois, alimentant des entreprises nouvelles, dans tout le corps de la nation. La campagne ruinée, la vie, attaquée dans ses sources, s’est arrêtée partout. Le mou.ement commercial, l’activité industrielle se sont ralentis, puis éteints ; les maisons, délaissées, sont tombées en ruine, leurs habitants emportant sur des terres mieux défendues les débris de leurs fortunes mutilées.
Telle étaij,la situation, lorsque fut installé le gouvernement nouveau» éclairé, quoique jeune, actif et clairvoyant. J’ai dit l’œuvre qu’il avait entreprise, ce qu’il avait accompli déjà, comment il la poursuivait chaque jour, avec le concours de quels dévouements, au prix de quels sacrifices et de quelles fatigues. Les intentions sont nobles, l’effort est courageux, la pensée qui le dirige ferme et juste. Malheureusement tout cela vient échouer contre la triste réalité de la misère publique, qui est extrême. Le gouvernement actuel est venu trop tard; la ruine du pays, déjà plus qu’à demi consommée, l’a mis hors d’état de se défendre lui-même. Du moins, tout ce qu’il peut faire aujourd’hui, en réunissant ce qui lui reste de forces, en y consacrant sans réserve toutes les ressources qu’il possède encore, c’est de maintenir péniblement ce qui est, c’est d’arrêter les envahissements de la barbarie et de garder une frontière, graduellement reculée, qui laisse désormais derrière elle la plus belle et la meilleure part de la province.
11 faut plus que cela; la vie de la province, l’intérêt de toutes les autres, le bien de la République entière, demandent impérieusement, pour cet admirable territoire abandonné aux barbares, un abri contre leurs incursions ; pour ces terres fertiles retombées en friche, des bras robustes et laborieux ; pour les richesses que le travail y fera éclore, une voie de transport facile et sûre. Cet abri, on peut le trouver dans une fortification, je ne dis pas étendue, mais seulement modifiée; ces bras, l'émigration peut les fournir ; cette communication, la navigation du Salado la donne. Que la province de Santiago ne puisse pas, à elle seule, exécuter et mener à bien ces trois entreprises, ni même une seule d’entre elles, cela est trop évident. Mais, je le répète, la question, envisagée ainsi, cesse d’ètre une simple affaire d’intérêt provincial : elle s'élève à la hauteur d’un grand intérêt public, oii sont engagés le
salul et la prospérité de tout le pays. Et, dès lors, c'est au pays luimême, e’e6t au gouvernement suprême qui le dirige, c’est aux provinces alliées que nous adressons nos explications et nos vœux.
Disons encore, pour finir, comment et dans quelles limites ces trois grandes mesures, la fortification, l’émigration et la navigation, nous paraissent possibles, et dans quel sens il nous semble qu’elles devraient être conduites pour produire l’effet désirable.
Les moyens énergiques ne sont pas seulement les plus efficaces ; ce sont presque toujours, quand ils ne passent pas les forces, les moins coûteux de tous. C’est pourquoi je n’hésiterais pas à approuver et a mettre à exécution, si j’en avais la puissance, le plan de fortification déjà proposé par M. le gouverneur Taboada, plan qu’il a bien voulu me communiquer. Le voici en quelques mots.
Qu’on tire, par la pensée, une ligne droite de la rive du Salado à celle du l’ara na, en passant par les deux points marqués sur la carte de sir Parish sous les noms de Fuerte de las Tres-Cruces et de Gorja. Cette ligne, dont l’étude préalable des lieux pourrait d’aiHeurs modifier beaucoup la direction, serait le front de défense. Si l’on se rappelle mes explications topographiques, on voit tout de suite que cette ligne, fortifiée, couvre d’un seul coup les frontières des provinces de Santa-Fé, de Cordoba et de Santiago, et que, non-seulement elle les couvre, mais les recule, ajoutant au territoire, désormais protégé, outre les sept cents lieues carrées parcourues par notre expédition, un autre grand triangle dont la base est la ligne même des forts, et le sommet le confluent du Parana et du Salado. On sait déjà, en effet, et notre expédition l’a sinon appris, tout au moins confirmé, que les sauvages de toutes les parties du Chaoo ne peuvent arriver aux provinces qu’en côtoyant d’abord , dans la direction du S., le Berrnejo et le Parana , jusqu’au-dessus de Goya, pour se diriger ensuite à l’O. et enfin remonter au N., en suivant le Salado. Tout autre chemin leur est actuellement et pour toujours interdit, puisqu’à l’O. du pays des Tobas une impénétrable forêt, qui se continue jusqu’à la hauteur du Salta, leur ferme tout passage, et qu’ils ne peuvent d’ailleurs trouver d’eau sur aucune autre route.
La ligne proposée représente un développement d’environ soixante lieues. Les forts qui l’occuperaient peuvent être espacés de dix en dix lieues, ce qui en porte le nombre total à sept. Cinquante hommes de garnison permanente, qui suffisent au Bracho, suffiraient également, étant bien armés, à chacun des forts nouveaux. Quant à leur construction, l’exemple du Bracho, achevé en vingt jours, dit assez que ce n’est rien. La communication entre les forts, pour le besoin d’une attaque ou d’une défense commune , pourrait être provisoirement établie,
comme d’usage, par des canons. Plus tard, on songerait peut-être à l’établissement, peu coûteux dans ces limites réduites, d’une voie de communication électrique. Rappelons d’ailleurs qu’il y aurait là un simple déplacement plutôt qu’une création , puisque la ligne nouvelle inutilisé immédiatement tous les forts actuellement existants dans les trois provinces de Santa-Fé, de Cordoba et de Santiago. Et l’avantage éminent est, qu’en continuant de préserver tout ce qui l’est déjà, et en abritant par surcroît un immense et fertile territoire, aujourd’hui entièrement désemparé, ce projet concentre la défense, malgré l’étendue très-supérieure de ses effets, dans un espace relativement très-restreint, et permet de lui donner l’unité nécessaire qui lui a manqué jusqu’à ce jour, en la remettant entre les mains d’un seul chef militaire.
Maintenant si ce projet, malgré son évidente simplicité, paraissait encore d’une exécution trop lourde, nous dirons qu’un fort unique, placé au Tostado et gardé par deux cents hommes, suffirait déjà à couvrir, avec toute la partie dépeuplée de la province de Santiago, et presque toute la côte du Salado, la route à peu près entière qui conduit des provinces d’en bas à celles du nord. Ce fort a ses soldats réunis et son général prêt dans la personne de don Antonio Taboada, qui s’offre généreusement à consacrer gratuitement deux années de sa vie à cette œuvre de régénération. Il ne manque qu’une chose, la subsistance. Et comment déporter à quarante lieues de toute habitation humaine uife troupe d’hommes qui ne peut compter, pour le soutien de sa vie, que sur les contributions volontaires des propriétaires réunis du voisinage?
Voilà pour la fortification. La colonisation armée serait déjà, par elle-même, en même temps qu’une source de richesse assurée et pour les colons et pour le pays, un moyen de défense pour ce dernier. Qu’on l'appelle donc à grands cris, et que, par tous les moyens possibles, au prix de tous les sacrifices, on la seconde et on la protège. La libéralité est ici plus qu’une vertu, c’est une bonne affaire. En ce point encore la pensée du gouverneur de Santiago a devancé mes conseils ; il a obtenu un décret île la chambre qui l’autorise à aliéner les terrains non possédés de la province, à raison de dix piastres la lieue carrée, c’est-à-dire pour rien, le payement de cette somme insignifiante n’ayant évidemment d’autre objet que de motiver un contrat de vente et de munir par là l’acheteur d’un titre de propriété. La seule condition est de mettre le terrain en valeur dans l’espace d’un an. Voilà qui est bien, et c’est dans ce sens qu’il faut marcher. Du reste, je n’exposerai pas ici un plan de colonisation ; je n’essayerai pas même de tracer le modèle d’un traité entre le gouvernement, soit de la confédération, soit de la province et de l’émigrant d’Europe ; cela seul demanderait un travail étendu et à part. Toute mon ambition serait ici que ces lignes parvinssent dans ma
patrie, ou, si elles doivent s’arrêter en chemin et rester dans cette république, qu’elles fussent lues au moins dans les grandes villes du littoral, où les hasards, les convulsions de la politique et les mécomptes de tout genre qui s’ensuivent, plongent tant d’étrangers émigrés dans les anxiétés de la misère, que j’y ai moi-même assez durement soufferte pour y savoir compatir. A tout hasard, je leur adresse ces sincères et loyales paroles, que je suis prêt à appuyer de tous les secours personnels dont je dispose’. Vous tous qui, dans les rangs pressés de la population européenne, n’avez pu trouver votre place au soleil, et vous autres qui, dans les cités tumultueuses des bords de l’Océan, restez attachés aux chances d’un salaire chétif et précaire, si vous en avez le pouvoir, si vous vous sentez du courage et de la force, si vous êtes laborieux et sobres, s’il vous reste enfin (car il faut cela encore) quelques minces ressources pour confier à la terre quelques semences et attendre qu’elle vous les rende au centuple, unissez-vous et venez ici avec confiance. Vous trouverez, dans ces plaines lointaines et désertes, qui n’attendent, pour se couvrir de moissons et de fruits, que l’effort de vos bras, un calme que ne troubleront point les agitations de la politique ; et quant aux Indiens, vous trouverez contre eux des armes d’abord, et ensuite l’appui désintéressé de braves soldats, qui accourront au premier signal se joindre à votre défense. La peur seule a fait la force des sauvages; il faut leur renvoyer la peur, qui déjà les gagne et les chasse. Vous y trouverez de plus un gouvernement sage et ferme, libéral et bienveillant, qui, sans faire peser sur vous aucune charge, sans vous demander en retour de sa protection aucune part de votre liberté, protégera vos personnes et vos biens avec plus de sollicitude que ses intérêts propres, qu'il sacrifie tous les jours au bien public. Et notez que c’est ici une province où il n’y a ni chefs de bandes, ni partis politiques, ni aspirants au pouvoir, parce que le pouvoir y coûte et n’y rapporte pas. Vous y trouverez enfin une population douce, amie de l’étranger, résignée et serviable, qui vous prêtera l’aide de ses bras et le bénéfice de son habitude du pays, en retour d’une poignée de mais et de quelques leçons de culture offertes avec amitié. Quant à la terre,
1 En 1853, peu de temps après mon arrivée à Montevideo, M. Durand-Savoyat, eimentbre de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative sous la république de 48, professeur d'agriculture, me consultait par lettre sur l’opportunité qu'il y aurait de diriger, sur le territoire de la république orientale, une nombreuse émigration, qui se disposait & partir du département de l'Isère, en se mettant sous sa conduite. Je dus répondre que la situation politique de cet Etat ne me paraissait pas assez affermie pour tenter l’aventure, et les événements qui ont suivi m'ont donné trop raison. Si par hai^rd ces lignes tombent un jour sous les yeux de mon excellent compatriote, et si les dispositions sont lb-bas restées les mêmes, je lui donne rendez-vous à Santiago dcl Estero dans les six premiers mois de l’année prochaine.
vous la connaissez, si vous avez lu ces pages; très-diverse par ses qualités, mais toujours féconde ; traversée par une rivière navigable qui fournit, outre ses irrigations naturelles, un instrument docile à toute irrigation artificielle; échauffée par un soleil généreux qui la féconde sans la brûler, elle est- propre à toutes les cultures et vous rendra tous les fruits, ceux des tropiques comme ceux des régions tempérées ; au bout de peu de mois elle aura pourvu à tous vos besoins ; au bout de peu d’années elle vous aura fait heureux et riches, si la fortune et le bonheur consistent, comme je le crois, dans l’activité réglée d’un travail productif, qui donne au travailleur le nécessaire pour lui-méme et le superflu pour son prochain.
Il me reste à parler de la navigation. Ou j’aurai bien mal réussi à me faire entendre, ou tout le monde aura compris que la question est aujourd’hui irrévocablement résolue dans le sens de l’affirmative. Cette possibilité physique n’est pas, en effet, douteuse ; pour la province de Santiago, dont la capitale n’est guère, en droite ligne, qu’à quarante lieues de Navicha Paso, c’est une possibilité immédiate ; pour la province de Tucuman, dont la capitale n’est qu’à trente-deux lieues de San Pablo, c’est une possibilité réalisable eq quelques mois. Reste la possibilité morale, qui dépend des volontés et des intentions. Mais comment douter de celles-ci, quand les intérêts privés et l’intérêt public conspirent à l’entreprise 1 Le devis de la dépense nécessaire pour lui donner la première impulsion, de laquelle tout le reste suit de soimême, est déjà fait; pour mettre sur le Salado deux navires à vapeur construits tout exprès pour cette navigation, 25,000 piastres sont nécessaires et suffisent ; 20,000 payent le prix des navires, et 5,000 le transport et les équipages. Et ce n’est pas là un de ces devis hasardés par l’inexpérience ; celui-là est l’œuvre de deux habiles marins, M. le commandant Page et M. le lieutenant Murdaugh. Les mêmes officiers, dans leur gratitude pour le bon accueil que leur ont lait ces provinces et pour l’aide toute particulière qu’ils ont reçue du gouvernement de Santiago, offrent, pour la construction des navires, les chantiers de l’Etat auquel ils appartiennent, la coopération active du gouvernement de cet Etat et le secours de leurs lumières, qui ne sont pas seulement ici les connaissances générales du marin consommé, mais par surcroît la connaissance spéciale acquise par une étude personnelle des conditions et des exigences de cette navigation fluviale particulière. En outre, le mandataire de la société qui fonderait cette grande entreprise s’offre de luimême, sans S’imposer ; c’est le général don Antonino Taboada, que désignaient d’avance l’habitude qu’il a de la langue anglaise, sa longue pratique du fleuve, les relations d’amicale intimité qui le lient avec les deux honorables officiers, et enfin l’intérêt puissant qui l’attache comme
souscripteur d’une part, comme propriétaire riverain de l’autre, au succès de l’entreprise. Que dirai-je de plus? L’importance du projet est si évidente, l’exécution en est si bien disposée, les moyéns en sont si simples et si sûrs, que je ne vois pas de place à l’hésitation, et que je me crois dispensé en conséquence d’ajouter une seule parole à cet exposé des faits.
Un mot encore. Il est clair que ces trois choses, la fortification, la colonisation et la navigation, se tiennent étroitement et s’appellent l’une l’autre. La fortification protège la colonisation et la navigation, et elle trouve dans celle-ci un moyen de communication avec les grands centres, dans celle-là une ressource pour l’amélioration de ses soldats. La colonisation, de son côté, a besoin, pour la défendre, du fort qu’elle alimente, et, pour exporter ses produits, du navire auquel elle prépare les vivres et le bois. Les navigateurs enfin payent aux soldats leur protection en appui réciproque, moral et matériel, et aux cultivateurs leurs approvisionnements en transports. Telle est donc l’union intime des trois membres de cette trinité d’intérêts, que l’un d’eux, satisfait, entraîne à sa suite, par la force même des choses, la satisfaction des deux autres. Qu’on ne eo demande donc pas par lequel il est à propos de débuter. Cela n’importe en rien, puisque, de quelque façon que l’on commence, le reste, nécessairement, doit suivre. Que les promoteurs de la navigation n’attendent pas qu'il y ait des richesses à transporter Ou des baïonnettes pour les défendre ; qu’ils naviguent seulement, et la culture, trouvant un débouché, s’établira, ainsi que les forts, désormais assurés de vivre. Que les colons n’attendent pas les navires et les forts ; qu’ils labourent et qu’ils produisent, et ni la protection de ceux-ci, ni la vélocité de ceux-là, prêtant leurs larges flancs à leurs denrées, ne leur fera longtemps défaut. Enfin, fortifiés aujourd’hui, et à l’abri de vos murailles de bois, vous verrez demain arriver les laboureurs et les vaisseaux sillonner vos fleuves. S’attendre mutuellement, c’est le moyen de ne rien faire. Ce serait ici imiter l’excessive prudence de cet homme qui voulait bien apprendre à nager, mais qui ne voulait pas se dans l’eau avant de le savoir.