‹ Excursion dans l'Amérique du Sud: esquisses et souvenirsChapitre 4 sur 27 · lmA:u|ite in Bni · texte numérisé non relu

lmA:u|ite in Bni

reases Tictimes que le fer & deVorées* Tels apparurent ces hommes altères de sang , que l'histoire désigne du nom de boucaniers (fi).

Retirés dans des huttes , il n'ont de domaine que le champ où se trouvent les claies sur lesquelles ils exposent' la chair de leurs proies. La chasse est leur seule industrie. Une chemise trempée dans le sang des animaux qu'ils ont tués , un caleçon teint des mêmes couleurs , et une courroie pour ceinture, tel est leur habillement* Leur physionomie sauvage se cache sous un feutre épais; et, pour \ soutenir les courses les plus rudes , leurs jambea ne sont défendues que par la dépouille soyeuse dès peccaris. Le fusil est l'arme dont ils se servent.

Nul n'est boucanier, s'il n'a reçu le baptême de Neptune. Supporter les fatigues de la chasse, s'abreuver de sang , être prompt & saisir sa proie, habile à la déchirer , se délecter de la moële d'une fauve, quand on a séparé ses membres ou brisé ses os , voilà les vertus qui sont ho-

Ihrmûr Cljmtt. 29

norées dans ce repaire. La communauté est la loi de cette re'publlque.

Mais Morgan paraît , et le crime devient fort comme le dogme de la légitimité* Sorti des plus basses classes de la société, Morgan était le dernier de ces concitoyens. Cependant il règne en despote sur la mer des Antilles, et son nom est puissant comme Torage qui gronde sur toutes les têtes. Dès qu'on Fentend , les mortels redoutent la mort : le pillage et la dévastation accompagnent ses pas.

^ Ce chef, toutefois, étonne ses ennemis par la promptitude de son bras et le calme de ses résolutions. Mattre absolu des siens, les forbans qui lui obéissent sotit autant de bétes féroces qu il tient enchaînées et qu'il lance tout à coup sur la victime qu'il a désignée. Terrible au combat , inébranlable dans ces desseins , c'est tour à tour un lion qui s'élance , un cervier qui est aux aguets.

Son œil , caché sous un épais sourcil , parait immobile dans sa cavité ; on n'en voit

30 Timtvupu hf Bnlr*

que la prunelle, et ses paupières ne s'élèvent que quand la passion du sang en fait jaillir l'e'tincelle ardente du carnage. Ses traits mâles et fortement prononcés sont encore rehaussés par la couleur roussâtre que leur a prêtée un climat qui n'a rien de trop actif pour un tel cœur. Ses joues sont ombragées par une barbe épaisse , on y voit les traces profondes des agitations de Tâme ; mais qui oserait en chercher lé secret^ lirait un arrêt de mort.

xxxvn.

A quoi serait sensible un pareil mortel?

S'abreuver de sang doit être le plaisir dont il se délecte.... Cependant on remarque dans ses manières, une recherche qui semble indiquer quelques autres pensées. Si son oeil est farouche, son regard a quelque chose de fier. Cet honmie ne doit pas être insensible à tout éloge : le soin qu'il a pris de sa mise l'affirme ; et le prestige sauvage qu'il exerce , par des habitudes recherchées , décèle autant l'art que le commandement.

xxxvm.

Une toque , richement travaillée et que relève une aigrette de saphir , orne sa tête. Sa longue

ptemiev C^ant» 31

chevelure pend sur ses épaules ; et, si les mèches n'en sont pas artistemeot contournées , une frisure naturelle et crépue bondit sur son col d*iyoire et le protège de la brûlante action du soleil , en laissant cependant deviner des formes prononcées qui décèlent autant la vive ardeur de son âme que la force musculaire de ses membres.

Déjà le soleil s'était abaissé , et les sommités de la Tortue et de Saint-Domingue avaient perdu cette couleur pourprée qui se reflète , à la chute du jour , sur la crête des montagnes. La nuit avançait , et son obscurité était adoucie par la lueur argentée d'un croissant qui tou* chait à rhorizon.... C'est assez pour qu'on ait remarqué une voile qui passe au large et semble se perdre dans les dernières vapeurs du crépuscule. Morgan a donné le signal : un frêle esquif est à la mer. Agile sous le pied de son maître, il fait jaillir l'écume et bondit sur la lame qui lutte en vain contre son étrave élancée (a).

Quelques instants , et Morgan est bord à bord

(a) L'^traTo est ce proloDgement de la qoille qui forme, BODS Tapparence d'une coorbe , Fayant d'one embarcation.

32 2biurii|ftf ht Biùf.

avec un vaisseau de la Compagnie des Indes. Une chemise teinte en pourpre a remplacé sa blanche tunique, et son épaisse chevelure ne se joue plus sur ses épaules ; un mouchoir , nuancé des riches couleurs de la Chine , ceint sa tête.

Déjà son bras est armé du cimeterre : Féclat que jette ce fer semble éclaircir son front, et Tap-* proche du danger prête à sa figure une majesté mêlée de rudesse et d'enthousiasme sanguinaire, qui ne permet ni le doute ni Tindécision.

Ses ordres sont donnés : l'esquif qui l'a porté doit couler dès qu il aura mis le pied sur le pont de l'ennemi. Jamais d'alternative: ou la victoire, ou la mort. Ainsi tombait sous le bras du corsaire tout ce qui portait le nom espagnol. Juste vengeance des atrocités que le Castillan avait exercées sur le naturel. Rien n'aurait su lui résister , rien ne pouvait se soustraire à son audace. Puerto-del-Principe, Porto-bello, Panama, disparurent. Les flammes qui s'en élevèrent furent comme des torches allumées pour éclairer sa marche.

O prodige ! cette âme farouche s'est adoucie

fhrmier €\^. 33

tout à conp. Tel un tigre qui se laisse renfermer dtns une ménagerie ; sa rage s'est désaltérée dans le sang : au lieu de rugir, il lèche la main qui le flatte et lui donne des chatnes. Morgan est devenu citoyen, Morgan exerce la ▼ioe-*royauté dans une des Antilles s il a laissé tomber le cimeterre , et , l'œil sur les plateaux d'une balance, il pèse^ aux poids de la Justice, et les actions des hommes et les destinées d'une colonie (7). ^

Qu'es- tu donc, misérable mortel; et le destin a-t-il jeté, à la fois, dans ton cœur, et les semences de la vertu et le germe de tous les vices ? Quelle est la puissance qui féconde les uns ou les autres ? quel est celui dont la prévision peut dire telle chose sera?.... Si quelque fait, lecteur, te montre une puissance aussi prodigieuse, arréte-toi. Mais, je l'avoue, noyé dans le doute, j'ai cru souvent vtnr le crime et la sagesse provenir d'une même source. ... Pourquoi l'arrêt des dieux est-il comme le mystère!

XUV.

Qui pourrait dire à quel fil tiennent la destiné^

34 2mhvi^ in Shùf.

de rhomme et celle des peuples ? qu'à deux mille ans de nous la Grèce n'ait pas eu sesTher* mopylés , ' et la civilisation eût ëte' bannie du monde ancien ? que rimprimerie, de nos jours » n'ait pas été découverte, et la cause des peuples était, peut-être, perdue à jamais? Serait-ce que les dieux prendraient ainsi plaisir à« lier les pins grands résultats aux événements les plus minimes : on le dirait; car, souvent, c'est l'esclave qui doijne la liberté à son pays, le tyran qui l'aide à recouvrer sa dignité.

Naguères inconnue, hier à peine aperçue sur un point de la carte, qu'es -tu, Haïti, qu'es-tu.... Mais tu as secoué le joug, et les couleurs de l'affranchissement brillent sur tes cités. — Les peuples , as- tu dit , comptent leurs années du jour où ils sont libres. Qu'importe que Garthage ait été : une république vient de surgir; le guidon qu'elle arbore est un signal plus sûr que la pierre qui couvre la cendre d'Hamilcar.... C'est vers tes bords que le nautonnier devra cingler.

Dénoue tes crêpes funèbres et te pare des in-

I^rntiiar €l)ant 35

signes d'un petvple ami. Que' le bras de tes noirs enfants fiche ici, sar un sol rendu à la liberté, ce guidon qui devra conduire , sur tes rives , les divers peuples de la terre. Qu'ils apprennent, ces peuples, trop long-temps injustes, plus longtemps encore trompés et séduits par leurs maîtres , qu'ils apprennent que la couleur et le sang, qui distinguent les races, ne doivent plus être une cause de proscription; que le nègre et le blanc sont appelés aux mêmes destinées. — Oui , le soleil qui luit sur tes plages , Haïty, est le même qui brillait à Tyr, le même qui blanchit les dunes du Texel et rejouit aujourd'hui les bords de la Tamise. Puissent tes lorts être fréquentes comme la.Carthage de nos jours, cette autre reinç à Ifiquelle un Dieu a remis

son trident'

XLVlï.

Un banquet a été préparé , et les convives sont des peuples qui fraternisent. Parée comme la fille atnée d'une maison qui contracte une haute alliance, la ville du Cap montre, avec orgueil, les riches banderoles qui décorent le fatte de ses monuments : ce sont les pavois de vingt nations. Çà et là courent ses enfants : Taccent du patriotisme et de la liberté est leur cri de joie.

yimkufot in fM^.

Mêlées au roulement majestueux de la foudre des citadelles , les aicclamations militaires résonnent et se répètem au loin : on dirait la voix d'une multitude empressée faisant retentir les longs portiques de la demeure des princes, quand la victoire y ramène un héros du sang royal.

Heureuse de ta jeunesse , environne- toi de tout ce que la science et les arts peuvent t' offrir; et , si ton sol n'est pas couvert de ces dépouilles monumentales , derniers débris du luxe et de la grandeur des nations , au lieu d'interroger des ruines, consulte les besoins naissants d'un peuple avide de liberté. Âppelles*en aussi & ses souvenirs, car la grandeur et la noblesse des pensées se montrent souvent sur une terre inculte, là où les chaînes de l'esclavage jfirent entendre leurs longs murmures.

Inspire-toi du génie de la peinture et remets à une main habile le soin de reproduire les derniers moments de deux de tes enfants qui vécurent dans la captivité et finirent de la mort des hommes libres»

pgemn C^. 37

Nés gar les bords loiatains de la bri&ame Afrique, Yakoa et Âtiko tombèrent , avant Tftge de la force , entre les mains des Felatabs , no» mades barbares aussi prestes que la sauterelle, et, comme cet insecte , la terreur des contrées qu'ils envahissent. Entratnés loin des rives fertiles du Kouara (a) , ils traversèrent les sables , et , mis à prix^ devinrent la propriété des blancs qui trafiquent de l'espèce humaine.

Séparés pour toujours de leurs vieux parents , qu'ils ne pourront pleurer sur le seuil de leur case (i), nos deux jeunes Africains, réunis i d'autres victimes de la cupidité brutale des bandes armées qui dépeuplent ces régions, attendaient, à la côte de Bénin , le jour où ils devaient voguer pour un autre monde. Couchés sur le sable, leurs yeux épuisés n'avaient plus de larmes. En proie à des essaims de moustiques dont le bourdonnement dominait leurs gémissements , Yakoa et Atiko étaient sans paroles ; un soupir seul disait que la jeune Africaine eut désiré pou-

(a) PleOTe mentionne dans la relation dn capitaine Qapperton. (^) Ces nègres enterrent lenrs morts sons le seuil de leor hutte.

38 '^imitiitpu ïm fM^.

voir offrir k son compagnon l'eau de Gossob j qui ranima si sonvent le courage des hommes de sa tribu. Mais que peuvent ses vœux : en vain la nappe blanchâtre de ses yeux s'agite-t-elle au travers de sa chevelure en désordre , Thmle de palme ne doit plus couler sur sa t<éte , et Thenre de cueillir la fleur du gourgi (a), pour en cdiorier les dents de son amant, ne reviendra pas pour elle,

Le signal du départ a été donné. Un officier de la traite reçoit ses victimes , resserre leurs chaînes et les pousse vers le navire en les pressant du fouet. Tel un troupeau de bétail que des dogues harcèlent sans relâche. A peine cependant si Ton entend une plainte : Yakoa seule s*agite et articule quelques cris accentués par le sentiment naïf d'une détresse pudique; elle a laissé , sous une calbàsse de riz , sa panne d'un tissu bleu et blanc frangé de laine , seule vêtement qu'elle ait pour ceindre ses reins. — Marche , a dit l'officier ; et nos jeunes nègres arrivent à leur prison.

(a) La fleor dn goorgi est en osage parmi les nègres d'Afiî^ue poar Im teintare de leurs dents en ronge«sangnin.

LH

Comme un tombeau flottant , le vaisseau qui les récèle traverse les mers à force de voile, emportant la proie qu'il tient enchaînée dans ses flancs , et livrant aux vagues qui mugissent sous sa carène les restes palpitants des victimes qui succomBent , chaque jour, aux peines de la captivité et aux traitements les plus durs ; aux douleurs inouïes de la faim et aux tourments co^vulsifs de l'air infect qu'ils aspirent. Couchés dans la fange et luttant contre les fers qui les tiennent attachés aux varangues du navire , Atiko et Takoa , en proie aux ulcères qui rongeaient leurs membres , n'avaient que quelques

heures à vivre lorsque l'équipage cria terre!

UIL

Du marché ils passent dans l'habitation du créole. Unis, pai; leurs misères , les enfants d'Houassa (a) se rappellent' souveht le lieu où i^s furent Surpris, le tamarinier qui abritait leur case et les eaux courantes du Kouara si abondantes en poissons. Tous ces souvenirs étaient

. (a) Pr«?iii€e entrait à» VAfriqae. .

Pf

40 ^Imérifie Im Siiù*

sans fruit , ou n'en portaient que d'amers ; et Yakoa versait à chaque soleil de nouveaux pleurs.

uv.

Belle et d'une taille svelte , la feune Indienne se faisait cependant remarquer par une grâce naturelle , que ses mouvements prestes et animes rehaussaient encore. Sur sa peau , d'un tissu luisant et d'un noir obscur, se réfléchissait, en teintes légèrement bronze'es , la lumière du jour. "^ Son œil , aussi vif qu'expressif , étai^ pareil au cristal enchâssé dans l'ebène, et l'on suivait , avec intérêt, sur ses lèvres épaisses, le sourire expansif que l'éclat de ses dents d'ivoire révélait comme le sentiment d'une âme contristée de douleur et qui se fait )Our au travers des peines qui l'obsèdent.

Mais Yakoa a défi été remarquée par le gouverneur de rtle ; des champs elle a passé dans la demeure de ses maîtres. — Epuisé de douleurs, l'infortuné Âtîko cherche inutilement celle à qui son sort avait été uni. Qu'est devenue celle qu'il aime , celle qui lava ses plaies et les humecta de sa salive onctueuse , dans ces jours

•rf

ffttwàkt fO)/eM. 41

d'affreuse calamité* C'est en vain qu'il Tap* pelle 9 en vain qu'il a fait retentir, à la chute du joiir, la corne recourbée du taureau sauvage, ou la oonque marine que la mer a déposée sur le rivage. Les échos ont retenti, mais Yakoa n'a pas répondu. Déjà criminel , il sait qu'il y va de sa vie pour avoir troublé le silence de la nuit (a). Egaré, et ne sachant où trouver la mort, il erre et cherche partout celle qui lui fut attachée.

Du rivage il court aux montagnes ; des montagnes il revient aux bords de la mer : les yeux troublés , et promenant au loin ses regards sur l'onde amère , dont la nappe est couverte de bridants , le malheureux croit voir le drap mortuaire , parsemé de larmes , qu'il a lui-même étendu sur les restes d'un de ses compagnons d'infortune , qu'un prêtre catholique a aspergé de l'eau du baptême au moment de leur arrivée des côtes d'Afrique. Le silence des grèves et le bruit sinistre de quelques gouttes d'eau ,

(a) Toot app«l ooclame , snr nn oor de chasse oa tout aotre iostrament, était ponî de mort <inx Antilles, comme an commenoement de rébellion.

:3liiim4tt^ }Mi 0it}r<

tombant de. roche en roche dans les cavernes, achèvent d'ogarer ses sens, ou plutôt retrempent son courage prêt à faillir. « Oui , a-f-iY dit , » fe retrouverai Yàkoa , ce fer rnen répond. » Et , pousse par un instinct brûlant de vengeance, il marche droit au palais du gouverneur et demande sa compagne.

Brusqué par une soldatesque grossière y ses demandes sont sans réponse. Il parle de justice , et on le déchire du fouet. Tel un chien , fidèle serviteur , qu'un maître barbare laisse errer sur les immondices, revient à la porte de celui qui lui doit un abri , et n'en reçoit que mauvais traitements. — Âtiko s'éloignait, n'ayant plus d'avenir ; quand un cri déchirant émeut les airs et retentît dans ses entrailles.... C'est elle. — Sans vêtements, le sein déchiré, sa chevelure , tout humide de sang , est épandue sur son visage comme un voile en désordre sur une urne funèbre.... Un dernier embrassement leur est encore permis : avec lui s'exhale le souffle de deux époux. Et le fer les a détachés de cette terre (8).

Lvm.

Oui, si tu as un artiste, Haïty , qu'il trace.

avec du sang,, cette scène d'horrenr ; que la toile où elle sera consignée soit chargée des couleui^ les plus sombres. Tes sénateurs devront y arrêter leurs regards ; et, comme les anciens patriciens de la reine du moàxie , lorsqu'ils se rappelaient l'infâme tyrannie des décemvirs et la noble résolution d'un des leurs , tu devras aussi te dire, qu'avec un forum et une tribune, des consuls et des citoyens, tu aurais déjà eu ton Virgînius.... Que les déeemvirs apprennent quelle serait leur fortune.

Mais c'est assez : perdus sur quelques. resclf s et jetés au milieu de Tocéan , les hommes sont ici ce qu'ils sont sur les bords de la Seine et de la Tamise; ce qu'ils étaient sur les rives de TEuphrate et du Nil ; dans les Sables de la Mecke et sur les flaques mobiles des Oasis. Demandons à la nature quelques pensées ; qu'elles n'excitent ni les pleurs, ni les regrets.

O sublime rosée d'un ciel brûlant ! on te représente à l'Européen , qui s'endort sous le riche manteau d'azur qu'éploie la nuit , quand elle étend ses ailes , comme la cause prochaine d'une mort assurée.... Viens à moi , viens tomber dans mon coeur en larmes abondantes et

U T^mitiÉpu ta Ski.

Tinonder de ta fratchenr. Le sein de rhomme n'est-il pas comme la terre que tu fécondes : quand le feu brûlant des passions a tout desséché y la suave douceur d'un souvenir recueilli i l'écart est la seule rosée qui caltne nos sens.

De la ciihe élevée d'une des collines qui cernent la plaine du cap et forment autour de la cité comme une large ceinture , se déployai<t , à l'orient, une longue bande de pourpre ornée d'une frange diaprée. Une main officieuse semblait soulever ce rideau et l'écarter avec discrétion. Aussitôt un globe de feu s'est élancé du sein des ondes : on eut dit un large bouclier d'or se balançant sur une vapeur diaphane , dont les couches ondulées se jouaieut à la surface de l'eau et s'élevaient dans les airs comme la fumée odorante d'un trépied, où la piété eût jeté la mirrhe et les gommes de Ghyraz.

Âmve à moi , doux parfum de la nature, première émanation d'un beau jour. Au lieu d'un mattre , assis pour recevoir l'encens que la flatterie prodigue , vois un fidèle s' avançant, d'un

Ilriemin: <CI)aiit, 45

pas respectueux , dans la nef du temple , au momeut où la fumée de l'autel monte au souverain dominateur des cieux. Agitées par le premier souffle de la brise * de terre , les forêts qui couronnent les montagnes voisines sont comme les massifs d'une vaste édification qu'on a décorés de verdure pour un jour de fête. Ces massifs ont aussi leur voûte, mais une voûte sans écho , celle qui domine toute la nature.

Des milliers de voix entonnent l'hymne de reconnaissance : c'est tour h tour le gorion et le tigrillo mariant leurs chants ou luttant pour l'éclat et la fratcheur des sons. Une même joie, un même désir de plaire les inspire ; ce n'est , toutefois , ni l'idylle du rossignol, ni la strophe amoureuse de l'alouette , quand elle bat l'air de ses ailes; on dirait quelque chose de plus pas<sionné , de moins languissant , d'aussi tendre , de plus joyeux. Â ces chants se mêlent le murmure uniforme des flaques d'eaux qui tombent des mornes , en filets argentés , pour aller féconder les vastes jardins qui décorent la plaine du cap. Là mûrissent la canne à sucre et le ^afé, le limon et la noix d'acajou, la vanille et les parfums des Antille<ï. La nature y ellabore

46 %mttVB[ae H 0uîr,

ses essences les plus pre'cîeuses : pourquoi cette douce fratchetir ne dure-t- elle qu'un instant.

Faisons une dernière station à Ftle de Cube : un vent favorable y a conduit notre vaisseau. — ' A peine ai- je touché terre qu'une pensée vague me dirige vers la basilique. Le silence et la vive lumière du ciel j répandent la majesté et l'auguste puissance de l'infini. C'est l'heure où les habitants vaquent à leurs affaires : je suis seul vis-à-vis de l'Eternel.... il est ici ce qu'il est sur l'autre bord de l'océan : fort dans sa pensée , universel dans ses • conceptions.... Mais quelle est celte table à peine décorée : estce le dernier asile d'un citoyen obscur ? On y lit cependant le nom de Christophe (g) ; on y lit aussi que sa patrie fut Gènes.... C'est l'heureux navigateur qui de Madrid devinait un monde ; qui , suppliant à l'Escurial , promettait un empire pour un vaisseau ; qui soumit l'Amérique â l*Europe ; qui , peut-être , décida une ère nouvelle , et qui posa , sous une autre forme , le problème dont Thèbes et Babylonp fureni lef premières données , et que Rome et Athènes ré^ solurent simultanément.

Près de cette table est uue boussole ; j'y vois aussi un compas que vient de manier la main d'une reine. Sur le bord d'une carte sont les Asturies ; une poignée de proscrits en descend aux cris de la liberté.... Les Maures ne sont plus, et Charles Quint reçoit de Gonzalve Tépée , qu'il remet à Femand Cortez. Mais , qu'est-ce : à Fombre de ce même mausolée pai att une troupe de sauvages. Tous sont la face à terre ; leurs longs cheveux pendent comme lès rameaux d^un saule. L'or et les pierres précieuses couvrent le parvis, qu'ils inondent de leurs larmes. Leurs flèches sont éparses , et la supplique est dans leur attitude.

Que de faits ,. que . d'événeixieiiLts ^^ que d'oppositions daiis ta fortune , illustre navigateur. Parti de Gânes sur un vaisseau ^ tu abordes à Lisbonne sur un débris , dernier reste dû naufrage (lo). Tourmenté de l'idée d'un autre hémisphère, tu cherches , pendant huit ans, la protection des grands , et tu ne trouves sur le trône , comme dans le palais du riche , que le déf^oiit et le sarcasme amer de l'ignorance. l'sa-

Page 1