‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 1 sur 26 · DE CONSTANTINOPLE A BATOUM. — TRÉBIZONDE , BATOUM , LE CHAUROK · texte numérisé non relu

DE CONSTANTINOPLE A BATOUM. — TRÉBIZONDE , BATOUM , LE CHAUROK

Après trois mois de pourparlers et de démarches, munis enfin de tous les papiers et de toutes les lettres indispensables pour entreprendre notre voyage, mon camarade, le lieutenant Casenave, et moi, nous partons, le 25 octobre, par TExpress- Orient.

Nous brûlons Vienne, Constantinople, que nous connaissons déjà, et, douze jours après notre départ de Paris, nous nous trouvons embarqués, avec nos bagages, à bord d'un navire grec, ÏAlbania^ qui nous emporte vers Batoum.

Une fois de plus, au moment du départ, nous

maudissons l'épaisse fumée des mauvais charbons turcs qui, à toute heure du jour, gâte le splendide panorama de la Corne-d'Or. Du lever au coucher du soleil, un nuage opaque s'étend entre Stamboul et Galata, empêchant le regard de plonger dans le port, de suivre ces quais si pittoresques, au-dessus desquels s'élèvent, à gauche, les mosquées de la ville turque et s'étagent, à droite, les maisons européennes de Péra et de Galata. C'est seulement à la pointe du jour, aux premiers rayons du soleil, et en caïque sur le Bosphore, qu'on peut, d'un seul coup d'œil, embrasser le panorama splendide qu'offre la capitale de l'Empire Ottoman. Peu d'instants après, les paquebots, les navires de guerre ou de commerce s'ébranlent successivement, et une fumée épaisse s'établit pour toute la journée dans le port, gâtant ainsi cette merveilleuse vue d'ensemble, qu'elle sépare en deux tronçons, alors que les deux parties se complètent si bien l'une l'autreet se font mutuellement valoir.

Malgré cela, c'est bien vraiment à regret qu'on quitte ces bords enchantés de la Corne-d'Or, que, successivement, on voit disparaître les mosquées de Soliman, d'Achmet et de Sainte-Sophie, puis enfin la pointe du vieux sérail et la tour de Léandre. Et cependant tout n'est pas fini encore, car,

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comme pour rendre plus durables les dernières impressions si vives qu'elle vous laisse, Constantinople possède cette voie magnifique, ce splendide canal : le Bosphore, où la vue ininterrompue des ruines fameuses, des palais et des villas, se succédant sans interruption, conduit doucement jusqu'à la mer. Ce spectacle unique épargne au voyageur jusqu'à la souflrance d'une brusque séparation, et lui ménage comme une douce transition entre les riants coteaux de la mer de Marmara et l'aspect sauvage et désolé des côtes de la mer Noire.

A bord, où nous sommes fort bien installés, nous faisons de suite la connaissance du capitaine, aimable homme qui a fait toutes ses études en France et connaît notre langue. Il est d'ailleurs le seul à pouvoir nous comprendre; le stewart lui-même ne saisit ni le français, ni l'anglais, ni l'allemand, et je conseille aux personnes qui voudront se servir de ces nouveaux bateaux hellènes faisant le service de Tries te à Batoum, d'acheter préalablement un glossaire néo-grec s'ils veulent pouvoir obtenir le moindre renseignement.

Mais, pour le moment, nous n'avons guère envie d'entamer une conversation avec qui que ce soit; nous sommes beaucoup trop occupés à regarder le spectacle si pittoresque qu'offre le pont du

navire. L'A/ôanm doit relâcher àSamsoum,Kérasoum et Trébizonde; aussi, nombre de Persans, de Gr^cs, de Turcs ont-ils pris passage à bord pour se rendre dans ces diverses localités. Étendus sur le pont qu'ils ont en partie recouvert de leurs malles en zinc de toutes les couleurs, et de couvertures ou de tapis de formes et de dimensions les plus variées, ils se sont réunis par groupes et jouent ou causent en fumant. D'autres encore font du café ou préparent leur narghilé. Les plus prévoyants s'arrangent déjà pour la nuit qui viendra bientôt, et s'établissent pour avoir plus chaud sur la clairevoie qui est au-dessus de la machine. Rien n'est plus curieux à examiner en détail que ce mélange dépeuples au type, au costume si différents. Les Grecs, en veste, culotte et bas, le turban sur la tète, ainsi que les Turcs, ont Tair grands, vigoureux, forts, bien bâtis. Les Persans, au contraire, dans leur longue lévite noire, coiffés d'un bonnet en astrakan de même couleur, avec leur barbe, leurs ongles peints au henné, sont plus petits de taille, ont Pair plus soignés, plus policés, moins résistants. C'est une impression que nous perdrons d'ailleurs bien vite, en admirant en Transcaspie la vigueur, l'adresse qu'ils apportent dans les travaux du chemin de fer, portant quelquefois à eux seuls une traverse pendant cent cinquante.

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deux cents mètres. Au milieu des groupes, assises sur leurs talons et disparaissant complètement sous leur voile et leur manteau, les femmes restent immobiles et muettes. C'est à peine si, de loin en loin, on voit une de ces masses grises ou marron foncé se remuer légèrement pour changer de position, et se distinguer ainsi des colis environnants.

Au coucher du soleil, tout ce monde se recueille; en bons musulmans, Persans et Turcs font leurs prières, et l'un d'entre eux, quelque prêtre qui voyage, psalmodie, comme dans les mosquées, des versets du Coran. Puis un chœur entonne des chansons du pays, et, pendant qu'assis sur la dunette nous fumons en pensant encore et toujours à Stamboul, à son bazar, à ses rues pittoresques aux chaudes couleurs, à ses tours, à ses murailles, ce chant plaintif et mélancolique, tantôt emporté par la brise, tantôt nous revenant plus fort et plus rythmé, berce délicieusement nos souvenirs et prolonge encore pour nous le charme des sensations passées.

Samsoum où nous relâchons pendant la nuit, Kérasoum où nous arrivons le lendemain, ne présentent, paraît-il, rien de bien intéressant. D'ailleurs, le temps nous manquerait pour descendre à terre, et notre seule distraction est de considérer

sur notre droite les beaux points de vue que nous offre la Côte d'Asie. Elle est formée de montagnes d'un aspect assez semblable à celui que présentent certaines chaînes des Balkans, aux flancs larges et arrondis, aux nombreux contreforts, sur lesquels s'étage toute une suite ininterrompue de forêts, de cultures, de prairies. Les sommets seuls sont dénudés et recouverts d'une argile violette, qui prend, au reflet du ciel, le soir, alors que le soleil a déjà disparu, de belles teintes pourpres, qui, longtemps encore, les éclairent, alors que tout rentre peu à peu dans l'obscurité.

Nous nous réveillons, après notre deuxième nuit à bord, dans la rade de Trébizonde. Une ancienne capitale d'empire, n'eût-elle que ses souvenirs, attire toujours forcément les pas du voyageur et, malgré les lames courtes et sèches d'une mer démontée qui rendent assez incommode notre transbordement du navire dans le caïque qui est venu nous prendre, nous descendons à terre, précédés d'un guide qui baragouine quelques mots de français. Une fois arrivés, après deux heures de course dans la ville, nous nous apercevons tristement, qu'à part quelques ruines délabrées et sans aucun cachet de l'ancien palais, il ne reste absolument rien à voir.

Seul le panorama mérite de fixer un instant

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