DE CONSTANTINOPLE A BATOUM
l'attention. Trébizonde est merveilleusement située sur le bord de la mer; ses maisons s'étagent bien sur la colline que domine l'ancienne citadelle, et un petit ruisseau qui descend de la montagne a creusé, le long des vieux remparts, un délicieux ravin dont les bords pittoresques, couverts de vigne vierge et de liserons, sont surmontés de cabanes en bois d'un effet charmant. Mais tout cela s'aperçoit encore bien mieux de la dunette du navire d'où l'on peut, sans se déranger, jouir de la vue de la rade et de la ville, en embrasser, d'un seul coup d'œil, toutes les beautés. Aussi, est-ce avec joie que nous revenons àbord,complètement brisés par les secousses horribles du phaéton antique dans lequel il nous a fallu pendant deux heures supporter les cahots de la route. Nous nous installons sur le pont, et, pendant que VAlbania lève ses ancres et s'apprête au départ, je me fais cette réflexion, qu'à moins de monuments, de mosquées, de forteresses exceptionnellement belles à visiter, les villes turques de la côte gagneront toujours plus à être vues de la mer dans leurs sites charmants, avec les chaudes couleurs, les tons si différents, l'architecture si originale de leurs maisons, que de l'intérieur même de la cité, oii chaque détail, qui fait si bien dans l'ensemble, perd tant à être examiné de près.
Une journée de mer encore, et nous serons à Batoum. Le capitaine, que mon ami a complètement charmé en lui faisant quelques heures de musique pendant la soirée, nous met en garde contre la visite de la douane du lendemain. La douane russe, généralement fort sévère, est, paraît-il, à Batoum bien plus rigide encore. Il nous en cite un exemple arrivé Tannée même.
Une dizaine de pauvres pêcheurs turcs, partis d'un petit village de la côte, à Tépoque du Ramadan, voulaient, à bord d'un grand caïque, porter quelques marchandises au port russe le plus voisin et revenir chez eux le soir. Comme ils étaient en temps de fête, ils avaient revêtu leurs plus beaux costumes, et, ne voulant pas les abîmer pendant la manœuvre, ils s'en étaient dépouillés, ne gardant, comme dans les pays chauds, que peu de chose sur eux : un caleçon, quelque mouchoir. Puis ils avaient suspendu leurs vêtements aux cordages et ramaient ainsi à demi nus.
En voyant la barque approcher du port, un douanier russe avise ces habits qui flottent après les vergues, flaire là quelque traîtrise, appelle ses camarades, et, à peine le caïque a-t-il accosté, qu'il est envahi par la force armée. Voyant que les habits sont neufs ou à peu près, le chef de poste exiçe qu'on paye pour chacun d'eux le droit d'en-
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trée. Les Turcs ont beau expliquer que ce sont leurs propres vêtements qu'ils ont enlevés pour ne les point salir, qu'ils n'ont aucune envie de faire delà contrebande et qu'ils voudraient repartir de suite, on leur confisque leurs effets sans autre forme de procès, et voilà ces pauvres pêcheurs errant à demi nus par la ville, à la recherche de leur consul, pour lui porter plainte. Hués et bafoués par la foule, ils arrivent enfin au consulat, et iont une réclamation dûment motivée, puis s'en retournent, toujours dans le même costume, mais espérant une prompte solution. Ils ne l'eurent que deux mois après; il fallut en référer au gouvi-rneur qui demanda des ordres à Saint-Pétersbourg et, quand la douane leur rendit leurs habits, les pauvres Turcs en avaient fait leur .deuil depuis longtemps.
C'est donc en tremblant que, le lendemain matin, à notre réveil, à peine arrivés dans le port de Batoum, nous présentons nos bagages à la visite obligatoire. Mais à ce moment, je ne sais quelle inspiration heureuse me vient de tendre à l'officier la seule pièce que j'aie sur moi, la notification officielle, en français, de la permission qui nous a été donnée de nous rendre en Transcaspie jusqu'à Samarcande. Je lui décline en même temps notre qualité d'officiers français.
A rinstant, de la façon la plus aimable, il donne l'ordre de décharger nos bagages, et c'est ainsi que, contrairement à toutes les prédictions qu'on nous a faites, sans ouvrir une valise ni un carton à chapeau, nous mettons le pied sur le territoire russe. Entourés de soins, de prévenances, par l'agent du bateau grec, qui argue de sa seule qualité d'Hellène pour s'occuper de nous jusqu'à notre départ de Batoum, nous sommes bientôt complètement installés à l'hôtel de France, oix nous nous trouvons à merveille.
Ce n'est d'ailleurs que pour quelques heures, Batoum ne pi:ésentant que fort peu d'intérêt, et le temps limité de notre voyage nous obligeant à nous rendre aussi vite que possible à Tiflis, où nous ferons les dernières démarches nécessaires pour franchir la Caspienne.
Notre consul, M. de La Chaume *, homme char mant, se met de la façon la plus aimable à notre disposition et, pour occuper l'unique après-midi que nous devons passer dans la ville et ses environs, nous conseille de faire, en voiture, une promenade dans la vallée du Chaurok, rivière qui vient de Turquie et a toujours été le meilleur chemin qu'on puisse suivre pour arriver au Caucase de ce côté. Après quelques kilomètres faits sur le bord