‹ Excursion en Turkestan et sur la frontière Russo-AfghaneChapitre 23 sur 26 · Chapitre XIV · texte numérisé non relu

Chapitre XIV

passons encore quelques jours charmants, grâce à la très aimable société de la ville qui nous avait déjà accueillis si bienveillamment lors de notre arrivée au Caucase. Les noms du prince Chervachidzé, du général Astafiew, du prince Orbeliani et de notre consul, M*" Eychenne, ne sortiront jamais de notre mémoire. Impossible d'être à la fois, plus aimables et plus hospitaliers ; aussi, estce avec un vrai regret de ne pouvoir prolonger plus longtemps notre séjour que nous quittons, au commencement de février, la capitale du Caucase.

Nous partons en poste pour revenir par Moscou et Saint-Pétersbourg oii nous voulons voir nos amis avant de revenir en France, et nous montons dans une immense berline attelée de quatre chevaux qui doit nous aider à franchir quelques verstes sur la route militaire de Géorgie. Cette route, communément appelée défilé de Dariel, ou route de Vladicaucase, parce qu'elle aboutit à cette ville, est la seule qui mette en communication le Caucase et l'Arménie avec la Russie. C'est le seul chemin que peuvent prendre les troupes russes pour renforcer les corps d'armée qui y tiennent garnison. Aussi, son importance stratégique estelle considérable. Trois forts, situés à l'intérieur même de défilés successifs, commandent absolu-

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ment le passage et sont toujours habités par des soldats dont le dur métier consiste, en enlevant la neige qui tombe avec abondance, à entretenir toujours parfaitement la route et ses difiérents ouvrages d'art. Ce sont les forts : Goudomarkarsk, Dariel et Djerakhovsk.

Le chemin est, déplus, merveilleusement beau; après avoir suivi jusqu'à Mtzkète la vallée tourmentée de la Koura, il s'engage, en traversant les stations de poste de Tsilkane et de Douchète, le long de l'Araghva, affluent de cette rivière. Arrivés à cette dernière station, nous changeons notre berline, qui ne peut plus continuer à avancer, à cause de la neige fraîchement tombée, contre un long traîneau attelé de trois chevaux, qui nous monte, par Ananour, Pasanour et Mlète, jusqu'à la station la plus élevée, celle de Goudaour; Nous y sommes alors à huit mille pieds d'altitude, mais, grâce à un beau soleil, à nos pelisses, et surtout à nos imnenses bottes de feutre, nous ne souffrons aucunement du froid; seule, la réverbération de la lumière sur l'éclatante blancheur des neiges nous gène un peu, mais nous nous y faisons vite et ne songeons qu à jouir de la splendeur du paysage. Rien n'est beau comme cette partie du Caucase ; on n'y ressent jamais, à cause de la largeur des vallées, du grand espace existant entre

chaque montagne, la sensation d'écrasement et d'étouffemont dont on souffre d'habitude dans les chaînes élevées, et on contemple avec ravissement sur les flancs boisés et d'une pente assez douce une foule de coquettes maisons en bois dans lesquelles habitent les Géorgiens. Au-dessus des forêts, s'étendent des prairies toujours vertes, et seulement au delà, mais très loin du fond de la vallée, les neiges éternelles. Peu à peu, cependant, comme nous montons par une route en lacet au sommet du col, nous voyons disparaître ce charmant paysage pour nous trouver enserrés entre des murailles à pic de deux et trois mètres de neige. Mais bientôt nous sommes sur le versant opposé de la chaîne, à Goudaour, où nous changeons de chevaux, et notre cocher nous fait descendre avec une rapidité vertigineuse une pente abrupte qui nous mène à Kohi et de là à Kasbek. En nous retournant alors, nous apercevons, à gauche, à quelques centaines de mètres du chemin, le pied d'un des géants de ces contrées, le Kasbek, dont la cime aiguë, malgré sa hauteur de dix-sept mille pieds, n'est qu'à demi couverte de neige, tant ses flancs sont abrupts et hérissés de pointes.

A partir de cette station, une nouvelle berline nous emporte, par Lars etBaUa,versVladicaucase

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OÙ nous arrivons à dix heures et demie du soir, après avoir suivi, entre deux hautes parois de rochers à pic, la vallée du Terek. Grimpés, au grand étonnement de notre cocher et de notre interprète, sur le siège de derrière de la berline, nous ne nous lassons pas d'admirer, éclairés par la lune, ces sites si sauvages mais si beaux que nous traversons au galop. Bondissant de cascade en cascade, le Térek, comme un ruban d'argent, se déroule entre deux hautes murailles sombres sur le flanc desquelles nous distinguons à peine la route que nous suivons. De temps à autre, un rocher qui surplombe, couvert de neige et rendu plus menaçant encore par la lumière qui Téclaire seul au milieu de l'obscurité du reste de la vallée, semble nous barrer le chemin. Il est traversé par un tunnel où no us nous engouffrons ventre à terre pour nous retrouver, quelques instants après, sur un pont, au-dessous duquel la rivière roule, en grondant, ses eaux tumultueuses. Pendant quatre heures, nous courons de la sorte, passant de droite à gauche, tantôt au niveau de Teau dont Técume mousseuse paraît couvrir la route, tantôt à cinquante mètres au-dessus, séparés seulement du précipice par une rangée de bornes. Comment la voiture ne se brise-t-elle pascontre les tournants, à Tallure vertigineuse avec laquelle on descend, ou

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n*écrase-t-elle pas les équipages qui vont en sens inverse, ceci est un véritable problème ; il faut à la fois la merveilleuse sûreté de pied des chevaux et rhabitude du cocher pour arriver àce résultat. Toujours est-il qu'avant onze heures nous sommes arrivés à bon port à Vladicaucase, où nous devons prendre le premier train du matin pour Moscou.

Le restede notre voyage n*est plus qu'une course folle au travers de la Russie : quatre jours à Moscou, le temps d'admirer son Kremlin et ses innombrables églises, une quinzaine à Saint-Pétersbourg, où nous sommes éblouis par les fêtes de la cour et de Taristocratie, et d'où nous emportons un souvenir ineffaçable de l'accueil si bienveillant et si charmant de Leurs Majestés et des Grands Ducs ainsi que de toute la société.

Puis, un court arrêt à Berlin, et nous nous retrouvons à Paris.

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