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RETOUR PAR MOSCOU ET SAINT-PÉTERSBOURG

Au moment où nous sortons do chez Starlypine, après nous être habillés à la hâte, nous voyons, rangés sur quatre faces, le bataillon de chasseurs du Turkestan et les deux compagnies du chemin de fer, attendant, l'arme au pied, le cortège qui débouche de la rue principale; de plus, un piquet d'honneur entoure un petit kiosque ornementé de drapeaux russes qui a été bâti sur le bord de Peau avec une estrade dominant le fleuve. C'est la première fois qne l'Amou-Daria sera bénit selon le rite grec, et, comme cette fête est chez les orthodoxes une des plus grandes de l'année, tout le monde s'est rangé à la suite du général qui marche immédiatement après le pope revêtu d'une superbe

chasuble. De Merw, d'Askabad, beaucoup d'officiers sont venus par le chemin de fer, amenant leurs femmes et leurs enfants pour assister à l'inauguration, et nous rencontrons dans la foule une quantité de personnes que nous avons déjà eu le plaisir de voir en Transcaspie. Le général nous fait alors prendre place auprès de lui sur Testrade pendant que la cérémonie commence.

Après avoir psalmodié, conjointement avec un chœur de soldats, quelques cantiques, le pope encense, puis bénit le fleuve. Au même moment, les chasseurs tirent de nombreuses salves et tous les fidèles se précipitent vers l'eau, cherchant à s'y laver la figure et les mains et même à en boire. L'Amou-Daria est cependant pour l'instant aussi sale que possible et ressemble bien plus à de la boue liquide qu'à un fleuve ordinaire ; néanmoins, le fanatisme russe ne nous a pas paru exagéré aujourd'hui, quand nous pensons que dans le reste de la Russie, à pareille époque, par des froids de dix, quinze degrés au moins, il se trouve toujours quelques exaltés pour se jeter tout habillés dans la rivière, au moment même de la bénédiction. Aussitôt après avoir fait embrasser sa patène au général et à sa suite, le pope passe devant le front des troupes qu'il asperge avec son goupillon, puis il monte sur le pont et le bénit,

•Une faveur rose attachée en travers, d'un parapet àTautre, est coupée par Mademoiselle Ligniewitch, fille du colonel qui commande la brigade de chasseurs, et le général en partage les morceaux entre ses invités, heureux de garder un souvenir de l'ouverture de ce pont gigantesque, le premier de ce genre construit au cœur de l'Asie. Puis, accompagné du beg qui a revêtu, pour la circonstance, un costume velours et or que lui a dessiné M. Pépin, lors du passage à Tchardjouï de la mission Bonvalot, il passe la revue des troupes. Celles-ci défilent à merveille et, immédiatement après, nous montons, derrière la locomotive toute enguirlandée et enrubannée, dans des wagons découverts, arrangés exprès pour la circonstance. Le train s'ébranle, et, vingt minutes plus tard, sans avoir entendu un craquement, sans qu'une vis ni un boulon ait bougé (et cependant il n'y a pas eu d'essai préalable!) nous arrivons sur la rive opposée. C'est un vrai triomphe pour le général; aussi, à son retour, ne peut-il échapper à l'ovation que lui ont préparée ses ouvriers. C'est porté sur leurs mains, au milieu de leurs hourrahs, qu'il regagne son domicile, et nous nous installons aussitôt au milieu d'une table de cent vingts couverts oii il nous offre un superbe banquet. Nous n'en sortons que pour nous habiller afin de nous rendre à un

bal costumé destiné à clôturer cette journée sî bien remplie.

Nous y retrouvons; en outre de nos danseuses de la première fois, toutes les femmes et filles d'officiers venues de Merw, d'Askabad, de Kizil- Arvat. et nous, passons une soirée délicieuse. De plus, pour rendre la fête plus complète, le beg a fait venir ses « batchas », ou danseurs privés, qui viennent, au milieu du bal, nous montrer leur talent. Ils arrivent au nombre de six, accompagnés par autant de musiciens; ces derniers se rangent dans un coin de la salle et commencent, en frappant leurs tambours et en grattant leurs guitares, à naoduler une sorte de chant, d'abord lent et grave, puis plus vif et passionné, finissant enfin par des cris discordants. Les danseurs, âgés de huit à seize ans, vêtus d'un pantalon bouffant s' arrêtant à mi-jambe, et d'une petite tunique très décolletée et à manches courtes, ont les cheveux séparés en deux longues mèches qui tombent à droite et à gauche, et portent sur la tête un petit bonnet brodé. Leurs bras et leurs jambes sont nus et leur taille est serrée par une grosse ceinture de Bokhara couverte de plaques d'orfèvrerie. Tous jolis garçons, quoique à l'aspect trop efféminé, et doués d'une souplesse extrême, ce les petits amis » du beg, comme il

les nomme lui-même, commencent leur danse à l'instar des aimées et des bayadères, par des mouvements lents et réguliers des bras et des jambes, des poses gracieuses du torse et de la tête, puis, s'animant peu à peu et toujours ensemble, ils augmentent la rapidité de leurs gestes qui deviennent saccadés; ils s'effondrent ensuite presque jusqu'à terre, se relèvent, écartent, resserrent en même temps les bras et les jambes tout en restant sur les pointes, et finalement, au moment où le rythme de la musique est devenu le plus précipité, ils tournent sur eux-mêmes aussi vite et aussi longtemps qu'ils le peuvent et tombent anéantis à terre oii ils restent couchés un certain temps. Ils se relèvent ensuite lentement et se retirent sur un signe du beg. Le bal continue alors, et ne se termine qu'au matin; nous rentrons chez nous, ravis d'une pareille fête sur les bords de rOxus, mais harassés , et nous essayons de prendre enfin un peu du repos que nous avons bien gagné, n'ayant pas pu nous coucher un instant depuis trois jours.

Nous restons encore quarante-huit heures à Tchardjouï, gâtés par l'accueil si bienveillant du général, et, le 21 janvier, nous prenons, avec Alikhanoff, venu pour assister à la fête, le train qui doit nous ramener à Ouzoun-Ada. A Merw, nous

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le déposons et disons adieu au baron Schilling, notre si aimable .et si charmant compagnon de voyage sur la frontière, qui voudrait bien, Tinfortuné, confiné encore pour quelque temps dans ces pays lointains, revenir avec nous ; puis, deux jours et demi après avoir quitté TAmou-Daria, nous prenons le bateau qui doit nous faire franchir la Caspienne. Malheureusement, le temps, beau au début, devient de plus en plus menaçant. Dans cette mer sans fond, le moindre vent soulève de hautes vagues, et nous nous voyons, au bout de cinq heures de traversée, obligés de revenir sur nos pas et de chercher un abri, très relatif d' ailleurs, dans la rade de Krasnovodsk. Nous y sommes horriblement secoués et, le temps devenant un peu meilleur, le capitaine se décide, le lendemain, à tenter de nouveau le passage. Les neuf-dixièmes des passagers sont horriblement malades, mais nous arrivons tout de même, après vingt-deux heures de traversée, au port de Bakou, où nous débarquons à 10 heures du matin.

Nous n'avons pu, à notre premier voyage, visiter les intéressantes exploitations de pétrole de la ville, et nous voulons nous y rendre sans retard. Aussi, à peine arrivés, faisons-nous atteler une Victoria à trois chevaux, et bientôt nous nous

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dirigeons du côté de Balakané, où sont situés les puits d'oii on extrait le naphte.

Dès Tantiquité la plus reculée, Bakou était renommé pour son feu éternel : les Parsis y avaient bâti un temple qui subsiste encore et oii les sectateurs les plus ardents de Zoroastre demandaient qu'on fît brûler leur corps après leur mort. Dispersés, après avoir été en butte aux vexations de tous les peuples voisins, les adorateurs du feu n'ont plus personne mîiintenant qui entretienne leur temple et le feu éternel s'est éteint. II est vrai de dire que rien n'est plus facile que de le rallumer. Enfoncez votre canne en terre sur cette partie du plateau et approchez une allumette du trou ainsi formé, vous en verrez surgir aussitôt une longue flamme jaunâtre qui continuera à brûler jusqu'à ce que vous Téteigniez en bouchant l'excavation que vous ayez faite.

Les gaz qui brûlent ainsi sont des vapeurs de pétrole chassées à la surface du sol par des pressions énormes depuis les couches souterraines où est emprisonné le liquide. Il suffit donc de creuser dans la terre la moindre excavation pour qu'elle se remplisse immédiatement de ces vapeurs qui s'enflamment même au simple contact du fer rouge. Nous en avons vu une excellente application dans Ja première usine que nous visitons. C'est une

raffinerie dans laquelle on extrait du naphte, les essences et les huiles qui s'en dégagent et, afin d'arriver à soumettre la matière première aux différents degrés de chaleur voulue pour cette distillation, le propriétaire de cette usine avait eu rheureuse idée de faire construire sous terre d'énormes récipients en tôle fermés en haut par une épaisse calotte mais ouverts en bas. Les vapeurs de pétrole s'y emmagasinant, il n'y avait plus qu'à amener les conduits dans les fourneaux pour avoir, en tournant les robinets qui les fermaient, un foyer d'une grande puissance calorique qu'on pouvait à son gré ralentir, accélérer ou éteindre au moyen d'une clef. Malheureusement, l'outillage de cette raffinerie construit dans le début n'est plus à la hauteur des exigences actuelles et son propriétaire ne fait plus que des affaires très insuffisantes.

En continuant notre route vers les puits d'extraction, nous voyons deux ou trois fours à chaux, construits aussi économiquement que possible d'après le même principe. Les pierres à chaux, rangées en cercle sur une hauteur de deux à trois mètres, sont calcinées par les tlammes sortant de terre sans que les ouvriers aient d'autres soins à prendre que de faire de temps en temps de nouveaux trous et d'y allumer les gaz qui s'en échap-

pent. Puis, nous traversons les ruines d'une ancienne ville persane et nous nous approchons bientôt d'une espèce de cirque de trois ou quatre kilomètres de diamètre, entouré de collines calcaires dénudées et au fond duquel nous apercevons un lac de naphte et d'eau, d'un hectare au moins de superficie. Tout alentour, sur un terrain sablonneux, s'élèvent par centaines les cages en bois qui recouvrent les sources ou les puits.

Nous circulons difficilement avec notre voiture au milieu de chemins défoncés, bordés de tous côtés de mares de naphte qui répandent une odeur insupportable, puis, nous trouvons enfin un endroit relativement propre pour mettre pied à terre et nous commençons une visite' détaillée des lieux.

On nous montre d'abord les puits qu'on est en train de forer. Assez aisée autrefois, alors qu'on rencontrait le naphte à une profondeur variant do quarante à cinquante mètres, cette opération présente bien plus de difficultés maintenant qu'on est obligé de fouiller le sol quelquefois à plus do deux cents et trois cents mètres avant de rien trouver., Voici comment la plupart des sociétés font procéder : on bâtit, au-dessus de l'endroit exact où le puits doit être foré, une haute cage en bois, appelée « vichka » et on installe, à Tintérifur,

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une petite machine à vapeur destinée à remonter ou à descendre les barres à mine, longues de sept à huit mètres, qu'on emploie d'habitude et qui sont terminées par un lourd trépan à pointe d'acier. Ou bien on laisse l'ensemble du système retomber de son propre poids, ou bien un lourd mouton en bois vient frapper régulièrement sur l'extrémité supérieure des barres auxquelles un maître mineur, armé d'une grande pince anglaise, communique un mouvement de rotation assez lent. Quand on a gagné un ou deux mètres de profondeur, on retire tout l'appareil afin de constater, soitpar les bruits qui se produisent au fond de l'excavation déjà faite, soit par les fragments du sol adhérents au trépan, si l'on s'approche de la nappe cherchée. Quelques sociétés, afin d'éviter la perte de temps nécessaire pour démonter et remonter les tiges de sonde, emploient une forte corde, terminée par le trépan, qui vient s'enrouler sur un treuil actionné par une petite machine.

Néanmoins, de quelque manière que soit conduite l'opération, il est imposible de prévoir d'avance le résultat qu'elle donnera. Tantôt, quand on arrive, comme on le croit généralement, dans la partie inférieure des poches contenant le liquide, on a, grâce à l'énorme pression des vapeurs, une source jaillissante composée de l'eau salée et du

sable qui y sont contenus. Tantôt, si le puits aboutit un peu plus haut, à l'endroit où le naphte surnage au-dessus de Teau, c'est ce liquide qui est projeté de même en sources jaillissantes par la pression des vapeurs situées immédiatement audessus. Arrive-t-on, au contraire, en haut de la poche, ces vapeurs s'échappent et il faut puiser pour remonter le naphte à la surface du sol.

Les fontaines jaillissantes, assez rares d'ailleurs, ne le restent pas longtemps ; la pression des vapeurs, s'abaissant bientôt au fur et à mesure qu'on extrait le liquide qui est en dessous, n'a bientôt plus la force suffisante pour le projeter à l'extérieur et on en est réduit à le pomper.

Au moment où les ouvriers, en remontant le trépan, s'aperçoivent qu'ils sont arrivés àun point quelconque de la poche, s'ils croient avoir trouvé une source jaillissante, ils coiffent immédiatement (quand ils en ont le temps) le puits de forage d'une calotte d'acier d'un poids considérable, munie d'un robinet. Si le liquide, qui arrive avec un bruit effrayant du fond du puits, n'a pas la force nécessaire pour enlever cette calotte, on n'a qu'à ouvrir le robinet pour avoir le naphte à discrétion; mais, le plus souvent, les choses ne se passent pas de la sorte, la pression est si considérable que le liquide, projeté à l'extérieur avec

une violence extrême, rejette la calotte et même quelquefois le trépan et les tiges qu'on n'a pas retirées encore, arrache le sommet de la cage en bois et s'élève dans les airs par une gerbe colossale. La plus haute source connue qui ait jailli de cette façon est l'immense source sortie du sol pendant l'été de 1887. La gerbe, composée de naphte et d'eau, arrachant et brisant tout, monta au commencement, pendant plus d'un mois, à cent mètres de hauteur, puis elle se mit peu à peu à décroître, et, actuellement, elle ne jaillit plus du tout. Cette source, qui aurait dû enrichir la société qui l'avait découverte, fut au contraire la cause de sa ruine. Non seulement on ne put recueillir qu'une quantité insignifiante du précieux liquide, mais, de plus, le cône de sable formé par cette éjection envahit les concessions voisines, les couvrant sur ime hauteur de plus de deux mètres, et le ruisseau formé par le naphte et l'eau qui sortaientavec une violence sans pareille détruisit plusieurs puits environnants. Le peu de bénéfice fait sur la masse énorme de liquide ainsi projeté ne permit pas seulement do payer les dommages réclamés par les voisins, et le puits reste maintenant inexploité. Quand, contrairement à ce que nous venons de décrire, il n'y a pas de source jaillissante, on installe dans le puits de forage un grand cylindre

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à clapet long de trois à quatre mètres, d'un diamètre de trente à trente-cinq centimètres, qu'une machine à vapeur remonte et descend incessamment jusqu'au fond. Arrivé en haut, le clapet est ouvert par un ouvrier et le naphte s'écoule dans des tuyaux qui ahoutissentà de grands réservoirs. Là, comprimé par des pistons plongeurs, il est contraint de s'engager dans des conduites en fonte, de dix à douze centimètres de diamètre, quîle portentdanslacf ville noire», auxdifiérentes raffineries qui le distillent. De grandes cornues, portées successivement de quinze à quatre cents degrés, sont traversées par le liquide qui y abandonne d'abord, de 15 à 180", les essences (benzine et éther de pétrole), puis, de 180 à 250<^, les huiles dites lampantes et, de 250 à 400°, la paraffine. Il reste encore des huiles lourdes et des résidus qui sont partout employés maintenant, non^seulement dans les usines, mais sur les chemins de fer russes, sur les bateaux, et môme dans certaines maisons particulières, comme moyen de chauffage.

Quant au pétrole raffiné, il est transporté, soit (et pour la plus grande partie) dans l'intérieur de la Russie par des bateaux-citernes qui le déversent dans des réservoirs échelonnés tout le long du Volga, soit à Batoum, afin d'y être embarqué.

Il est emmagasiné, dans ce dernier cas, à Tintérieur de wagons-réservoirs composés d'une plateforme sur laquelle est flxé un cylindre de tôle de cinq mètres de longueur sur trois mètres environ de diamètre. Une Compagnie s'est fondée pour construire un siphon colossal qui porterait directement le liquide de Bakou à Batoum, mais, jusqu'à présent, les Russes paraissent peu disposés à le laisser faire, quoique l'exportation augmente chaque jour.

La raison en est qu'on se demande très sérieusement si l'exploitation pourra durer longtemps encore. Cette question, aussi importante que difficile à résoudre, est toujours pendante. A Balakhané, comme nous le disions plus haut, on est obligé, maintenant, d'atteindre des profondeurs beaucoup plus considérables avant de trouver le naphte cherché. Bien des puits sont improductifs et il n'y a plus que fort peu de fontaines jaillissantes; presque toujours il faut pomper, mais, d'un autre côté, bien des géologues russes sont convaincus que le gisement n'est pas localisé à cet endroit et qu'il suffira de se déplacer quelque peu pour trouver, sur presque toute la superficie de la presqu'île d'Apchéron, des mines aussi productives que les premières.

De Bakou, nous retournons à Tiflis et nous y

HOUTE MILITAIRE DE GEORC

iB (défilé de vladigaucase).

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