HomoUe, Vile de Délos, p
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merce et de 1«. cité sainte qui a fait sa gloire et sa prospérité.
Oa comprend maintenant pourquoi l'antiquité a connu Délos peuplée, riche et fertile. Autour du temple et du port se groupait une population nombreuse, continuellement enrichie par les bénéfices du commerce et les pieuses oflFrandes que le monde entier envoyait à Apollon. Dans le port, c'était un mouvement incessant de navires de toutes provenances, dans les rues un défilé ininterrompu de processions sacrées, devant le temple un continuel bruit de fêtes : « Là, dit dans l'hymne à Apollon Délien le vieux poète homérique, là s'assemblent les Ioniens aux longs vêtements, avec leurs enfants et leurs pudiques épouses; ils luttent, dansent et chantent en mémoire d'Apollon, Oui les verrait alors les dirait immortels et insensibles à la vieillesse, tant il verrait partout la grâce et trouverait de charme à contempler les hommes, les femmes à la belle ceinture, les vaisseaux rapides et les richesses de tout genre. Auprès d'eux sont les jeunes filles de Délos, prêtresses du dieu qui lance au loin ses flèches, qui célèbrent dans leurs chants Apollon, Latone et Artémis, le souvenir des héros et des héroïnes antiques, et charment par leurs hymnes le cœur des mortels. » Tous les cinq ans, au printemps, une fête solen* nelle rappelait l'anniversaire de la naissance du dieu. Les jeunes Déliennes, parées de leurs plus beaux atours et couronnées de fleurs, se réunissaient dans des chœurs joyeux autour de l'autel, et représentaient dans des ballets sacrés l'histoire de la naissance d'Apollon, D'autres, tenant en main des guirlandes fleuries, allaient les suspendre à l'antique statue de la déesse que Thésée avait, suivant la tradition, apportée de
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Crète à Délos. De tous ks points de la Grèce, des lies, de l'Asie, des ambassades solennelles, des théories sacrées débarquaient dans le port. La plus brillante était la théorie des Athéniens, à qui appartint pendant longtemps la suzeraineté de File. Chaque année, un vaisseau de TÉtat, la galère paralienne, conduisait à Délos la députation sainte : l'équipage était composé d'hommes libres, le navire couronné de fleurs. Au moment du départ, on purifiait la ville entière; les prêtres d'Apollon donnaient à la galère une bénédiction solennelle, et la loi défendait, jusqu'au retour du vaisseau, de souiller d'au<Eune condamnation à mort la ville purifiée. Les membres de la théorie étaient choisis dans les premières familles de la cité, et ils étaient accompagnés de chœurs déjeunes gens et de jeunes filles, qui devaient chanter les hymnes saints en Thonn«ur d'Apollon et exécuter autour de Tautel des Cornes, Tune des merveilles de Délos et du monde, l'antique et solennelle danse du geranos. C'était un jour de fête pour Délos que l'arrivée de ces théories. Au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste, les députations débarquaient dans le port : et telles étaientla joie et l'impatience de la population, que parfois la théorie n'avait pas même le temps de revêtir ses habits de cérémonie et de se couronner de fleurs. Aussi plus d'une fois la députation sacrée, au lieu de descendre tout aussitôt dans rile sainte, allait faire ses préparatifs dans l'îlot qui fait face à Délos i c'est ce que fit en particulier l'un des généraux athéniens du v^ siècle, l'un des hommes les plus pieux de l'époque, Nîcias; et il donna de cette sorte au peuple de Délos un spectacle merveilleux. Il avait apporté d'Athènes, démonté sur son navire, un pont en bois tout orné de dorures, de peintures et de
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tapisseries : pendant la nuit il le fit jeter sur l'étroit canal qui sépare Tilot du port, et au matin les Déliens eurent sous les yeux un spectacle incomparable. Sur le pont se développait la procession sacrée des Athéniens, avec ses musiciens superbement parés, ses chœurs qui chantaient les hymnes saints, ses riches offrandes destinées au dieu; reçue à l'entrée du pont par l'introducteur attitré de ces pieuses ambassades, elle montait au temple pour y porter ses offrandes avec ses prières et verser sur Tautel le sang des hécatombes. Pendant le reste du jour, de grands repas étaient offerts au peuple, des jeux et des concours remplissaient nie du bruit des fêtes. Telle était la réputation de ce sanctuaire vénéré que, pendant les guerres médiques, les Perses iconoclastes, et qui ravagèrent cruellement les temples des autres dieux grecs, respectèrent, sur un ordre spécial du grand roi, la demeure d'Apollon Délien. Ainsi s'affirmait de bonne heure le caractère inviolable et sacré de l'île qui allait tant faire pour sa prospérité.
Quand les dieux du paganisme s'en allèrent, Délos, qui ne vivait que de leur culte, tomba. Les hommages du monde s'adressèrent à d'autres autels, et les ruines s'accumulèrent autour du sanctuaire abandonné. C'est dans notre siècle seulement que la vie a repris sur cette côte déserte : de nouveau, comme jadis, Athènes envoie chaque année une députation au temple d'Apollon ; mais il ne s'agit plus, comme autrefois, de régler au bruit des chants les évolutions des processions sacrées ou d'allumer sur l'autel le feu des sacrifices. Depuis dix-huit siècles les autels sont tombés; les marbres, qu'un voyageur du xv® siècle comptait encore par centainos sur la grève de Délos, sont devenus la
proie des marins qui ont besoin de lest ou des fabricants de chaux qui dans leurs fours ont calciné tant de chefs-d'œuvre antiques. Pourtant, c'est comme autrefois Apollon et Artémis que viennent honorer ces pèlerins modernes : ce qu'ils veulent, c'est retrouver, dans ces amas de débris qui couvrent l'Ile sainte, le plan du temple sacré et des édiOces qui l'entouraient, des magasins et du port, et les témoignages gravés sur le marbre et sur le bronze qui racontent l'histoire do ce sanctuaire fameux. Cette ambition a été satisfaite, et les fouilles de Délos ont donné des résultats merveilleux : elles ont révélé l'histoire ignorée de ce temple, où tous les grands événements qui ont agité le monde hellénique ont laissé quelque trace, où tous les maîtres successifs du bassin oriental de la Méditerranée ont tenu à graver leur nom et à élever des monuments de leur puissance; elles ont révélé, avec un détail admirable, l'administration du sanctuaire et les pratiques du culte ; elles ont éclairé, par la découverte de statues curieuses, l'histoire du développement de l'art grec depuis le vii« jusqu'au iv* siècle; enfin elles ont permis de restituer le plan des édifices et cet ensemble admirable de temples, que tant de générations se sont employées à bâtir, à entretenir et à décorer. L'honneur de ces belles découvertes appartient tout entier à la France et à l'École d'Athènes qui, sans bruit, avec une infatigable ténacité, a poursuivi pendant de longues années à Délos ces campagnes de fouilles, dont le succès a passé les plus belles espérances.
De bonne heure, l'attention de l'École d'Athènes fut attirée vers Délos, et plusieurs mémoires retracèrent l'histoire de l'île sainte. Toutefois ces travaux préliminaires ne pouvaient donner que peu de résultats : il
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fallait fouiller le sol pour en faire jaillir la lumière, et parmi le» ruines considérables qui couvraient le rivage ée Délos, il n'était point aisé de savoir où donner le premier coup de pioche. C'est à M. Lebègue qu'en revinrent en 1873 l'honneur et la charge. Ses recherches se portèrent sur le sommet du Cynthe ; il y découvrit im curieux sanctuaire primitif et deux temples : mais absorbé par l'étude et le déblaiement de cet étroit plateau, égaré par les hypothèses astronomiques de M. Burnouf, il n'eut ni le loisir ni l'argent nécessaires p€>»ur s'occuper des édifices voisins du port. Après son départ, la Société archéologique d'Athènes continua et acheira ses fouilles : elle découvrit en outre, au flanc de la montagne,, le sanctuaire de certaines divinités étrangères, Sérapis, Isis et Anubis. Toutefois, c'est en 1877 seulement que commencèrent les gi*andes et fructueuses recherche», lorsque Albert Dumont eut l'idée de reprendre l'exploration de File et en confia le soin à M. Homolle.
M. HomoUe comprit tout d'abord qu'il fallait diriger ces recherches nouvelles d'après un plan nouveau. Chaque ville antique a un caractère particulier qui défeeirmine le genre de découvertes qu'on y doit poursuivre et désigne en quelque sorte le point d'attaque qu'il faut choisir. Délos avait été avant toute chose un sanctuaire et un entrepôt de commerce : c'était la ville sainte et la ville marchande qu'il fallait avant tout rechercher. Aussi bien, tout le long de la côte occidentale de Délos, on voyait encore une longue jetée, et, sous l'eau, des restes de construction; sur le rivage, on apereevait les piliers de ces vastes magasins où s'entassaient les marchandises de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique : et des travaux bien dirigés pouvaient
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permettre de relever le plan du port, des quais, des bassins et des doeks, de reconstituer le quartier marchand et de rendre la vivante image d'uifte des grandes cités commerçantes de la Méditerranée antique. Malheureusement ee travail était long, coûteux et difficile : on risquait en l'entreprenant de sacrifier encore une f&is à de vaines curiosités l'essentiel, c'est-à-dire le temple d'Apollon. Il était d'ailleurs relativement aisé de retrouver la place du sanctuaire : il s'élevait assurément dans la seule plaine de l'Ile, dans le seul endroit qui se prêtât à la construction de grands édifices, entre le pied du GjBthe et le rivage occidental de Délos ; et là se dressaient autour de lui tous ces monuments célèbres que les génératione antiques avaient accumulés dans rtle sainte. Mais parmi les amas de ruines, il n'était pas facile de se reconnaître; dans la plaine délienne rien n'apparaissait que des monceaux de décombres, qui çà et là dessinaieiat des formes incertaines de constructions; pas um soubassement n'émergeait au-dessus du sol : quelques pierres à peine semblaient demeurées en place; et partout une couche de terre pkts ou moins épaisse, parfois légèrement ondulée, couvrait et cachait les monuments disparus. Tout au plus pouvait-on sous les amas de décombres distinguer vaguement quelques groupes d'édifices, répartis autour du lac sacré ou le long du rivage occidental : vers le milieu de la plaine, c'était un vaste parallélogramme, en avant et en arrière duquel deux lignes de ruines parallèles semblaient annoncer deux portiques; sur la gauche on voyait une vaste enceinte rectangulaire, et çà et là quelques bases de statues, dont l'une supportait jadis le colosse élevé par les Naxiens en Thonneur d'Apollon *.
1. Cf. HomoUe, les Fouilles de Délos. {Mon. grecs, 1878, p. 26.)
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Pour comble de mauvaise fortune, aucune description antique n'existait, qui pût servir de guide dans ce dédale de monuments. Pausanias n'était point venu à Délos : et quant à la monographie que le Délien Sèmos avait consacrée aux antiquités de sa patrie, et où il décrivait, en huit livres, les pieuses légendes de nie, l'origine et les rites des diflférents cultes, la disposition des temples, des monuments et des offrandes, ce livre précieux, qui nous eût laissé peu de chose à apprendre sur l'organisation du sanctuaire et l'administration des richesses sacrées, était perdu sans retour. Perdu aussi le traité d'Arîstote sur la République des Déliens, perdus la plupart de ces poèmes épiques ou lyriques, dont l'hymne de Gallimaque à Apollon peut donner quelque idée et où les Démotélès d'Andros, les Amphiclès de Rhénée, les Ariston de Phocée, d'autres encore nommés par les inscriptions, avaient célébré les traditions religieuses et les légendes locales de Délos. Tout ce que l'antiquité nous apprend sur la topographie de l'île peut tenir en quelques lignes, et ces indications éparses et confuses étaient trop vagues pour permettre même une conjecture. On s'engageait donc un peu à l'aveugle dans cette entreprise considérable, et malgré de sérieuses raisons d'espérer, bien des inquiétudes subsistaient sur le succès final. La catastrophe dans laquelle avait sombré la fortune do Délos justifiait toutes les craintes. En 87 av. J.-C.^ un général de Mîthridate, Ménophane, avait pillé les temples, jeté à la mer les statues, massacré ou emmené en esclavage les habitants; tout avait été renversé, brisé, dispersé, et Délos ne semblait point s'être relevée de cette ruine. Plus tard, Délos avait été exploitée comme carrière. Les Hospitaliers de Saint-Jean avaient
bâti avec les débris de ses édifices plusieurs églises et une puissante forteresse; les habitants des îles voisines étaient venus chercher dans les décombres des matériaux excellents, tout préparés et qui ne coûtaient pas cher; l'église de Tinos est tout entière faite de pierres antiques et les stèles turques des lies voisines sout souvent taillées dans des marbres empruntés à Délos. Quant aux statues, on pouvait moins espérer encore ; beaucoup avaient été enlevées ou détruites au cours des siècles, et on songeait avec terreur aux exploits de ce provéditeur de Tinos qui pillait les ruines de Délos pour enrichir Venise et brisa dans le transport le colosse d'Apollon. Tout au moins on comptait trouver les éléments architecturaux nécessaires à la restauration des édifices, et surtout des'mscriptions. « Comme tous les temples antiques, le sanctuaire d'Apollon était à la fois un dépôt d'archives, un trésor et une sorte de musée. Les Déliens y déposaient les actes publics relatifs à l'administration de la ville et du sanctuaire; les étrangers y envoyaient copie des traités et des documents officiels auxquels ils voulaient assurer une grande publicité : enfin de tous les points du monde antique de nombreuses offrandes y étaient apportées et consacrées *. » Pour retrouver ces documents, il fallait donc avant toute chose retrouver le temple luimême. Au bout de quelques jours de tranchée, on fut assez heureux pour en rencontrer le soubassement : désormais on avait un point de repère assuré et tous les coups de pioche devaient porter.
Dès la première année, les résultats dépassèrent toutes les espérances : aussi l'œuvre commencée n'at-elle plus été interrompue. De 1877 à 1880, M. Homolle a fait quatre campagnes à Délos; il y est retourné