‹ Excursions archéologiques en GrèceChapitre 35 sur 53 · Rayet et CoUignon, loc, laud · texte numérisé non relu

Rayet et CoUignon, loc, laud

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traits d'hommes d'une naïveté extrême, tout cela forgé au marteau ou formé de plaques rivées ensemble ; et dans tous ces objets d'art et d'industrie se marque fortement l'empreinte de l'Orient, Sur ce rivage occidentfid de FHellade, comme sur les côtes de l'Archipel, se retrouve la trace de ces anciennes relations avec l'Asie qui sont à l'origine de toute la civilisation hellénique. C'est de là, de l'Egypte et de la Phénicie, que vient cet usage, cher aux pèlerins primitifs d'Olympie, de consacrer au pied des autels leur portrait et l'image de leurs bêtes, pour rappeler sans cesse au dieu le souvenir de ses fervents adorateurs; c'est de là que vient le style des ornements qui s'épanouissent sur ces bronzes archaïques, dessins géométriques, fleurs de lotus ou de palmier, animaux bizarres, griffons et sphinx, empruntés aux arts de l'Orient. Pourtant si les types viennent de l'Asie, la plupart de ces objets sont déjà de fabrication hellénique, et quelques-uns sont d'une énergie et d'une vie parfois remarquables; plusieurs ont été façonnés à Argos, qui, de bonne heure, parait avoir eu des relations suivies avec l'Orient. Parmi ces offrandes, dont les plus anciennes remontent jusqu'au viip siècle, il faut citer au premier rang un beau griffon de bronze, et plusieurs plaques de métal repoussé, dont l'une, d'aspect tout oriental, représente l'Artémis persique debout entre deux lions. C'est sans doute une œuvre du vii« siècle.

Puis, si nous quittons ces lointaines origines pour venir à l'époque de l'art archaïque, ce sont des figurines de bronze et d'argile qui nous montrent le dieu d'Olympie, tel qu'on le représentait avant le temps de Phidias; c'est en particulier une fort belle tète de bronze, d'une anatomie fort exacte et d'une facture un

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peu sèche, qui rappeiieut la technique des maîtres éginètes, œuvre d'un travail soigné, presque méticuleux, d'un art archaïque encore et un peu réaliste, mais déjà profondément expressif. C'est ensuite une tète colossale d'Héra, malheureusement fort endommagée^ et qui est une des oeuvres les plus anciennes de Tart grec archaïque ; dans cette figure de pierre du commencement du VI® siècle, où subsiste je ne sais quoi d'inachevé et de fruste, on sent pourtant un effort enfantin pour mettre au visage une expression de bonté et de majesté sereine. C'est une tète de guerrier, la plus ancienne sculpture de marbre qui ait été découverte à Olympie, un portrait sans nul doute, où se rencontrent encore bien des détails archaïques, mais dont le modelé assez fin déjà indique le commencement du v^ siècle. Mais, pcirmi ces œuvres de Tart primitif, les plus curieuses assurément sont les sculptures en tuf calcaire qui déco* raient le fronton du trésor de Mégare. Bans l'étroit tympan, long de 6 mètres à peine et haut de 0,73 seulement, douze figures en demi-grandi^ir représentaient le sujet si brillamment traité plus tard par les sculpteurs de Pergame, la lutte des géants et des dieux; dans cet espace restreint, qui n'admettait point des statues en ronde-bosse, des bas-reliefs montraient cinq paires de combattants : celle du milieu seule, où l'on voit Zeus terrassant un géant, est suffisamment conservée. La facture en est fort archaïque, l'anatomie singulièrement inexacte et conventionnelle; la peinture devait suppléer aux faiblesses du ciseau et de nombreuses traces de couleur rouge se détachent sur le fond bleu du tym^pan. Telle qu'elle est, cette œuvre de la secomie moitié du vi° siècle n'est pourtant point méprisable : c'est, avec les sculptures de tuf récemment découvertes sur l'Acro*

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pôle, le plus andeQ exemple que nous coaoaisskms de la décoration d'un fronton.

Avant d'en venir à Tœuvre maltresse, à la plus belle découverte peuMtre qui ait été faite dans les fouilles d'Olympie, il faut citer encore quelques belles sculptures du iv« siècle, une tête cbarmante d'Aphrodite en marbre de Paros, réplique évidente de la Vénus de Cnide de Praxitèle, et dont le menton arrondi, l'élégant ovale, les cheveux légèrement ondulés et le regard plein de douceur rappellent toutes les délicatesses de ciseau du grand maître athéaieu» et une tête idéale d'athlète, trouvée dans le grand gymnase, dont la grâce exquise et le travail achevé trahissent également Técole de Praxitèle. Il faut nommer surtout une merveilleuse tête de bronce, d'une vérité frappante, d'une incomparable audace de réalisme, un portrait assurément de quelque olympionike, où l'artiste a su rendre avec une rare hardiesse l'expression énergique, presque insolente et brutale, de ce grossier vainqueur. La technique est incomparable, le bronze refouillé avec un soin qui touche à la minutie : certes, ce devait être un merveilleux musée que ce gymnase où se rencontraient de tels chefs-d'oeuvre.

Mais c'est dans les ruines de l'Heraion qu'a été faite la plus belle des découvertes d'Qlympie. Dans sa description du teaipLe, Pausanias, énumérant les nombreuses œuvres d'art qui y étaient renfermées, dit : « Il y a aussi un Hermès de marbre, portant Dionysos tout enfant ; la statue est de Praxitèle. » C'est ce marbre qui,. le 8 mal 1877, a été retrouvé parmi les décombres, et, par une bonne fortune étonnante, merveilleusement conservé. Le dieu» un tout jeune homme d'une élégance accomplie, est debout, nonchalamment appuyé à un

tronc d'arbre, sur lequel il a jeté son manteau ; son corps, dont le poids est porté sur la jambe droite, se penche mollement, de manière à donner aux lignes une souple et gracieuse ondulation et à faire valoir la courbure de la hanche et l'attache de la cuisse. Sur le bras gauche est assis l'enfant Dionysos, une de ses petites mains appuyée à Tépaule du dieu, l'autre levée dans un geste de convoitise, tout son petit corps frémissant d'impatience. C'est que du bras droit, malheureusement perdu, Hermès montrait à l'enfant un objet qui excitait son envie, un raisin sans doute, comme semblent l'attester certaines répliques de ce groupe devenu fameux dès Tantiquité, ouvrages médiocres assurément, mais où flotte un lointain souvenir de Praxitèle.

Telle est cette œuvre précieuse, dont le marbre a gardé tout son éclat et sa fleur : et il est à peine nécessaire de louer cette sculpture exquise, dont Texécution est parfaite, et la grâce incomparable ; rien n'est plus piquant que le contraste entre l'agitation presque fébrile de l'enfant et la calme attitude du dieu, inclinant légèrement sa tète demi-souriante. Mais on ne saurait trop insister sur Timportance qu'il y a pour rhistoire de l'art à posséder une œuvre originale de l'un des plus grands maîtres de la Grèce, de celui que l'unanime tradition des anciens plaçait sans hésiter aux côtés de Phidias. Avant cette découverte, nous n'entrevoyions Praxitèle qu'au travers d'insuffisantes répliques ; et quoique ces copies pussent donner quelque idée de la Vénus de Cnide ou de l'Apollon Sauroctone, quoique le Satyre du Louvre, qui provient des fouilles du Palatin, semblât h quelques-uns un morceau original du maître, pourtant c'étaient là de pauvres souvenirs d'un des plus fameux sculpteurs de l'antiquité.

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Aujourd'hui uue œuvre authentique révèle son génie; et si Ton songe combien peu d'artistes nous offrent une semblable fortune — Lysippe, Polyclëte, d'autres encore ne nous sont connus par aucune œuvre sûrement originale — on comprendra tout l'intérêt paissant du marbre d'Olympie. Sans doute THermès de Praxitèle n'est point, dans Tœuvre du maître, un de ces monuments qu'environne une retentissante renommée; il n'a point eu dans l'antiquité la célébrité des Vénus, des Amours, des Satyres créés par le ciseau du sculpteur athénien; que devaient être alors ces chefs-d'œuvre, si ce marbre de second rang nous semble déjà tellement exquis I

Sans prétendre analyser ici fes caractères du génie de Praxitèle, pourtant il faut dire quels éléments nouveaux ce grand maître a introduits dans les conceptions de l'art hellénique. Les anciens, dont la critique d'art s'exprime toujours en termes un peu vagues, disent que plus que tout autre il a approché de la vérité, sans pourtant tomber dans le réalisme, et encore qu*il a su donner à ses statues de marbre toutes les passions de l'âme. En effet les dieux qu'il représente n'ont plus rien de commun avec les dieux de Phidias, dont la majesté souveraine plane si fort au-dessus de toutes les misères humaines : le iv« siècle où vivait Praxitèle n'avait plus assez de respect et de foi religieuse pour concevoir d'aussi hautes images. Le progrès du luxe, le confortable de la vie, le raffinement de la culture intellectuelle avaient amorti les passions violentes et éteint l'enthousiasme de l'âge précédent. Aux yeux de cette société nouvelle, les dieux de l'Olympe ne sont plus des figures surhumaines auxquelles on ne touche qu'avec un religieux respect; le ciseau de Praxitèle fia

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familiarise avec eux, il les ramène aux proportions de la nature mortelle, il les anime de toutes les passions, de tous les sentiments de Thamaiiité. Apollon devient un jeune homme jouant avec un lézard ; Vénu«, une jeune femme laissant tomber ses vêtements pour entrer au bain ; et ce que le maître leur demande, c'est beaucoup moins d'exprimer de grands sentiments que de revêtir une élégance exquise. Toutes ces statues ont une grâce harmonieuse, une souplesse juvénile, qui parfois est presque efféminée. « Pour faire valoir Ton duleuse flexibilité des corps, la figure est mise hors d'aplomb, posée sur un pied, mollement appuyée à un tronc d'arbre; ainsi le maître rompt les lignes verticales du buste et des jambes, il diversiBe l'aspect des membres symétriques, il fait valoir les hanches et Téléganoe générale du modelé ^ » C'est dans cette posture nonchalante et calme que sont représentés THermès et l'Apollon et le Satyre : elle est caractéristique des œuvres de Praxitèle.

Le soin du détail n'est pas moins curieux à étudier. En général les personnages qu'aime à représenter le maître sont de tout jeunes gens : mais aucun des athlètes que le sculpteur pouvait prendre pour modèles ne lui aurait donné ces formes harmonieuses et suaves qu'il aimait; l'Apoxyomenos de Lysippe, si bien découplé, si élégant dans sa force, semble un rustre à côté des éphèbes de Praxitèle. Chez le grand maître athénien, la chair a plus de moelleux et de fraîcheur, le jeu des muscles se sent à peine sous la peau délicate. Cest au modèle féminin que Praxitèle a demandé ces membres arrondis, cette élégante finesse; et de ces études diverses il a produit un amalgame d'un charme indéfinissable.

Mais ce qu'on admirait surtout dans les <suvres de I . Rayet, Mon, de Vart antûjue^ notice de la pi. 45.

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Praxitèle, c'étaient les têtes. C'est \h que se montrait en effet cette puissance à exprimer les sentiments que personne dans l'antiquité n'a eue au même degré. Certes la tête de THermès ne dément point cette réputation; toutefois sa structure semble attester que le groupe est une œuvre de la jeunesse du maître et Timitation de Myron paraît y avoir laissé quelque trace. Mais, malgré la facture un peu sèche de ce morceau, malgré quelques faiblesses, réxécution est merveilleuse ; Thabileté est si parfaite que tout effort disparaît, et les moyens employés si simples que le fruit de longues réflexions et d'une patiente étude semble trouvé comme par hasard et fait du premier jet.

Quand les fouilles d'Olympie ne nous auraient rendu que ce marbre, l'Allemagne pourrait être justement fière de les avoir entreprises. Mais elles ont un bien autre intérêt encore. Au point de vue artistique, elles peuvent compter parmi les plus considérables qui se soient faîtes en ces dernières années ; au point de vue archéologique, elles montrent combien le sol antique cache encore de trésors, et quel profit la science et l'art peuvent retirer de ces recherches souvent jugées inutiles ou trop coûteuses. Et à cet égard, cette étude ne va pas sans quelque tristesse. Certes les budgets publics ont leurs exigences, et les missions archéologiques sont un luxe un peu cher; certes les traités de commerce sont chose infiniment respectable, et il y faut regarder à deux fois avant d'abaisser les droits sur les raisins secs : mais quand la Grèce offre en échange le privilège d'explorer Delphes, Delphes qui vaudrait Olympie, ne peut-on regretter trop de scrupules ou trop d'indifférence? Certes, quand on songe au million dépensé par l'Allemagne dans la plaine d'Olympie, on peut admirer

la France d'avoir avec des ressources d*ordiiiaire bien médiocres tant fait pour la science en Orient : mais que ne ferait-elle point encore, si, comme le disait Rayet, Ton témoignait chez nous aux études archéologiques le quart seulement de l'intérêt que leur portent la Chambre des communes de Londres ou le Reichstag de Berlin *?

1. Depuis que ces lignes ont été écrites (1890), les Chambres françaises, on le sait, ont voté un crédit de 500 000 francs, puis un autre de 150 000 francs pour entreprendre les fouilles de Delphes, et Ton sait aussi comment cette exploration, si heureusement conduite par M. Homolle, directeur de TËcole d'Athènes^ a été pour la science française le digne pendant des découvertes de Délos. Pour l'histoire de ces fouilles mémorables, qui viennent d'être achevées, je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre : En Méditerranée, Promenades d'histoire et d^art, Paris» Librairie Armand Colin, 1901, chap. v : Les fouilles de Delphes*

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