‹ Excursions archéologiques en GrèceChapitre 36 sur 53 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES FOUILLES d'éLEUSIS *

Parmi les excursions que font d'habitude les touristes qui visitent Athènes, nulle n'est plus agréable ni plus facile que celle d'Eleusis. La route, qui suit assez exactement l'antique voie sacrée, autrefois parcourue parla procession solennelle des initiés, traverse, au sortir de la ville, le grand bois d'oliviers qui, depuis Képhissia jusqu'à la mer, étend sur l'aride plaine d'Attique la bande sombre de ses pâles feuillages; puis, s'engageant dans la montagne, elle franchit les derniers contreforts du Parnès, par le charmant défilé du Corydallos où, dans une vallée ombreuse couverte de pins et de cyprès, s'élève le petit monastère de Daphni

1. BiBuooRAPHiB : Philios, Inscriptions d'Eleusis ('EçvjpitpU &p-/aio)oYtx^, 1883 à 1888) ; — Monuments d'Eleusis {i6id., 1883 à 1886, 1888) ; — Tsountas, Inscriptions d'Eleusis (ibid,» 1883 et 1884) ; — Philios, Rapports sur les fouilles d'Eleusis (HpaxTixdc de la Société archéologique d'Athènes, 1882, p. 84; 1883, p. 51; 1884, p. 6i; 1885, p. 25; 1886, p. 50; 1887, p. 50; 1888, p. 23); — Bla- Yellc, Fouilles dÉleusis (Bull, de corr. hellén., 1884, p. 254; 1885, p. 65). — Sur le culte éleusinien : Foucart, le Culte de Pluton dans la religion éleusinienne (Bull, de corr, hellén., 1883, p. 387),

278 EXCURSIONS ABCHËOLOGIQUES

avec son élégante église byzantine; et au sortir du passage, soudain la vue s'ouvre sur Téblouissante surface de la mer, sur les flots bleus qui baignent Salamine, sur le petit village de Lefsina, Tancienne Eleusis, assis au fond de son golfe paisible, tandis qu'au loin se dressent les montagnes de Mégare et les hauts sommets du Cithéron. Puis le long des étangs salés, jadis consacrés h Déméter et à Koré, la route suit la mer et gagne le village, tout peuplé aujourd'hui d'Albanais aux costumes pittoresques, qui — chose étrange à vingt kilomètres d'Athènes — comprennent à peine un mot de grec. C'est là que s'élevait jadis le célèbre sanctuaire de Déméter; c'est là que la mythologie antique avait localisé la légende de la déesse, Tune des plus belles et des plus touchantes qu'ait conçues l'imagination hellénique.

Il faut lire dans le bel hymne à Déméter, découvert il y a cent ans environ dans une bibliothèque de Moscou, le récit épique et mystique à la fois de cette tragédie divine, où les Grecs avaient symbolisé les vicissitudes diverses de la végétation, la vie et la mort de la nature. Quand le ravisseur Pluton, raconte le poète, enleva la jeune Proserpine au moment où elle cueillait des fleurs dans la riante prairie de Nysa, le cri déchirant de la jeune fille monta jusqu'à TOlympe;

et plusieurs remarquables articles sur des inscriptions d'Eleusis (iWrf., 1880, p. 225; 1884, p. 194; 1889, p. 253 et 433); — Decharme, Mythologie de la Grèce antique, 2« édit., Paris, 1886; — • Toepffer, Attiacke Généalogie, Berlin, 1889. — Sur les monuments : Benndorf^ Anzeiger der Phil, hist. Cloâte d. Académie in Wien, nov. 1887; — Furtwftngler, Archaeol. Gesellschaft in Berlin, juillet 1887; — S. Reinach, Courrier de l'Art antique (Gaz^ des beaux-arts, 1888, 1. 1, p. 69); — Antike Denkmaler, pi. 34, qui reproduit TEubouieus de Praxitèle.

Ch. Diehl. Excursions archéologiques en Grèce. Pl. VU.

Librairie Ah.mand Colin.

et Déméter sa mère, le cœur saisi de douleur en entendant cette voix suppliante, s*élança sur la terre à la recherche de sa fille chérie. Alors commence la longue et douloureuse poision de la mère affligée. Muette, inconsolable, elle parcourt le ciel et la terre, demandant partout des nouvelles deFenfant qu'elle a perdue : « Pendant neuf jours, dit le poète, la vénérable déesse erra sur toute la terre, tenant en ses mains des torches enflammées; tout entière ti son affliction, elle ne goûta ni ambroisie ni nectar; elle ne plongea pas son crorps dans le bain. » Et quand le soleil, qui voit toutes choses, lui a appris enfin, avec le nom du ravisseur, le consentement que Zeus lui-même a donné à Tenlèvement, la déesse irritée s'enfuit pour toujours de rOlympe; et, dépouillant sa beauté immortelle, cachant sous les vêtements et l'apparence d'une vieille femme l'inconsolable douleur qui lui perce le cœur, elle erre tristement à travers les villes et les campagnes, dans l'éternel regret de sa fille perdue; enfin, après bien des courses vagabondes, elle vient dans sa détresse demander un asile au légendaire souverain de la petite ville d'Eleusis.

Accablée de fatigue, épuisée de douleur, la déesse s'assied auprès du puits, à l'ombre d'un olivier : et dans une scène exquise, qui rappelle les plus charmants usages de l'hospitalité orientale, les jeunes filles de la maison, en venant puiser l'eau à la fontaine, aperçoivent la vieille femme, l'interrogent et la ramènent dans la demeure royale, où elle demande à être employée comme servante, et où on confie à ses soins le jeune fils du roi. Mais rien ne peut consoler le deuil profond de la déesse, ni les bons offices de ses hôtes, ni leurs douces paroles. « Assise k sa place, elle rete-

280 EXCtmSIONS ARCHÉOLOGIOUES

nait de ses mains son voile devant son visage ; long* temps muette, plongée dans sa doulear, elle resta sur son siège, sans adresser à personne ni un mot ni un geste; mais inaccessible au sourire, sans toucher à aucune nourriture ni à aucune boisson, elle était assise, se consumant par le regret de sa fille à la ceinture profonde. » Maïs la divinité de Déméter ne sairrait être bien longtemps méconnue ; elle se trahit, presque malgré elle; et l'humble serrante, se transfigurant soudain, se révèle à ses hôtes comme la toute-puissante déesse qui fertilise la terre et a donné le blé à Thumanité; et elle promet, dans le temple qu'on va hii élever sur la haute colline d'Eleusis, d'enseigner elle-même aux mortels qui lui ont fait bon accueil ses mystères sacrés.

Ce n'est là pourtant qu'un épisode du récit, le plus cher sans doute à la légende éleusinienne; mais la divine passion de cette Mater Dolorosa antique n'est point encore achevée. La déesse demeure éloignée de rOlympe, et sa colère se manifeste par des effets redoutables. La terre devient stérile, les semailles restent improductives, car la malédiction de Déméter a frappé le monde, et la mère outragée ne s'apaisera que quand elle aura revB sa fille chérie. Et sur l'ordre de Zeus, Coré remonte à la lumière; mais, avant de quitter le séjour souterrain, elle a mangé en secret le grain de la grenade, gage sacré et symbole de sob union avec son infernal époux; elle ne peut plus désormais passer sa vie entière avec sa mère dans rOlympe; pendant le tiers de Tannée elle devra redescendre sous la terre ; et « quand, à l'heure embaumée du printemps, la terre se parera de mille espèces de fleurs », chaque année, la jeune déesse quittera les ténèbres souterraines et remontera dans le séjour des

LES F0T7IL1ES D*£l.EUSlS VH

dieux. A la vue de sa fille, Démêter s'apaise, la vie terrestre suspendue reprend son cours régulier, la terre se couvre de feuilles et de fleurs, la joie éclate partout. Et fidèle à sa promesse, avant de rentrer dans POlympe, la déesse instruit dans sa science divine les mortels d'Eleusis; elle enseigne à Triptotème, sou premier prêtre et le fondateur de son culte, les merveilleux secrets de l'agriculture , qu'il répandra à travers le monde; elle l'initie surtout à ces mystères augustes « qu'il n*est permis ni de négliger, ni de pénétrer, ni de divulguer, car le profond respect des divinités retient la voix ».

Il est à peine nécessaire d'expliquer le sens de cette belle légende. Elle est née au spectacle des phénomènes de la végétation, du deuil de la nature pendant l'hiver, suivi de la renaissance du printemps. Mais ce spectacle, où notre froide raison ne cherche que des causes naturelles, fut paré des plus merveilleuses couleurs par l'admirable imagination des Grecs. Pour eux, « la nature était pleine d*énergies vivantes et passionnées, de divines figures capables de joie et de douleur, et les diflerentes phases de la végétation devinrent h leurs yeux les actes merveilleux d'un drame divin et humain à la fois ^. » La descente annuelle de Goré aux enfers et son retour à la lumière symbolisèrent les semailles tombant sur la terre et disparaissant dans son sein et le printemps renaissant et florissant; la douleur de Déméter séparée de sa fille figura la stérilité désolée de la terre pendant l'hiver. Mais à ce monde d'idées physiques s'ajoutèrent bientôt des idées morales d'une portée plus haute : la vie et la mort de l'homme, le problème même de la destinée humaine furent mis en rapport avec les vicissitudes de la terre, avec la vie. et

Page 1