I. Rayet, loc, laud.^ p
première couche il en applique une seconde et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il obtienne Tépaisseur voulue; dans beaucoup de statuettes on retrouve encore la trace des doigts du modeleur sur la paroi interne de la figurine. Généralement le moule se décompose en deux parties, dont Tune représente le devant, Tautre la face postérieure de la figure; dans chacune des deux moitiés on repousse la terre, et rapprochant les deux moules, on soude par Tintérieur avec un peu d'argile les deux faces de la statuette : d'ordinaire aussi la tête, les bras et les pieds sont fabriqués à part.
Naturellement, au sortir du moule, souvent fatigué par un long usage, l'épreuve obtenue n'offre encore qu'un aspect assez grossier. C'est ici que commence le véritable rôle du coroplaste : il va reprende en main cette ébauche de statuette, la retoucher et la mettre au point; il devra accentuer le modelé un peu flou, creuser avec sa pointe les plis des vêtements, rendre d'un coup de pouce la tête plus expressive, refouiller délicatement le coquet édifice de la chevelure; et par là déjà il imprime à l'œuvre la marque de sa personnalité. Il y a plus : comme les parties saillantes sont en général ajustées après coup, comme la tête, les pieds, les mains, les accessoires de toute sorte, chapeaux et éventails, balles, couronnes, ailes et le reste, sont fabriqués à part, il faut faire à la figurine une toilette véritable; et le coroplaste la peut parer au gré de sa fantaisie. Parmi toutes ces petites têtes, dont le cou très allongé s'insère au sommet de la statuette et se ^xe d'un coup de doigt, il choisit l'une ou l'autre, il la relève ou l'incline, lui donne suivant son caprice l'expression rêveuse ou coquette, joyeuse ou attristée, et ainsi à deux exemplaires du même moule il fait un aspect différent. Aux
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mains de l'une il met des guirlandes de fleurs ; à l'autre il donne un éventail ou un miroir ; et sa fantaisie combine avec une fécondité d'imagination étonnante les accessoires de toute espèce qu'il a à sa disposition.
Veut-on quelques exemples de ces transformations, parfois fort amusantes et spirituelles, que le caprice du coropîaste impose aux épreuves sorties d'un même moule? Une figurine d'Athènes nous montre la piquante combinaison que voici : la statuette au sortir du moule représentait une jeune fille cueillant des fleurs; je ne sais quelle fantaisie traverse la tête du modeleur , et sans s'arrêter à corriger les formes féminines du buste, il le repique à la pointe de manière à figurer les aspérités d'une peau velue ; entre les épaules il plante une tête grimaçante, àla barbe pointue^ aux longues oreilles; et voilà l'élégante jeune fille transformée en satyre *. Sur ce corps de jeune homme, vêtu de la chlamyde, tour à tour le coropîaste pose des tètes différentes : tantôt il le coiffe d'un bourrelet, et tantôt d'un chapeau pointu ; un jour le hasard met sous sa main un bonnet à ailerons, et l'éphèbe devient un Hermès. Plus loin, ce sont deux jeunes filles assises sur un siège sans dossier dans une délicieuse attitude de rêverie; toutes deux sont pareilles et sortent assurément du même moule; mais à l'une l'artiste a donné une coquette petite tête, coiffée à ravir, à l'autre un visage enveloppé de voiler et qu'anime une expression douloureuse; et voilà les deux sœurs absolument différentes. Quand le moule représente un groupe, la variété est plus grande encore ; le moindre détail modifié produit un aspect nouveau. Les ateliers de coroplastes (mi reproduit à l'infini k motif qui montre un couple amoureux : et pourtant de ce type uniforme ils ont su tirer mille sujets divers; il 1. Martha, Catalogue, p. xxiv.
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leur a suffi de changer une tète ou un attribut pour représenter tour à tour Aphrodite et Eros, Aphrodite et Adonis, Dionysos et Ariane, Dionysos et Méthé. Enfin, et c'est une nouvelle source de piquante variété, quand un moule est usé, on prend sur une épreuve particulièrement soignée une empreinte nouvelle, et par le double rétrécissement ainsi produit, on obtient une statuette du même type, mais plus petite, et Ton peut former de la sorte toute une série décroissante de représentations identiques. Ainsi, avec un fort petit nombre de moules, le coroplaste produit un étalage d'une nouveauté et d'une originalité merveilleuses, et Ton ne saurait assez admirer la fécondité d'imagination, la capricieuse fantaisie, la dextérité prodigieuse avec laquelle ces artistes inconnus ont su, par de spirituelles retouches et d'ingénieuses combinaisons, varier à rinfini un petit nombre de types identiques.
Là ne se borne point pourtant la toilette de la figurine. Une fois retouchée, elle est mise à sécher, cuite au four et de nouveau elle revient pour être peinte aux mains de l'ouvrier. On la trempe tout d'abord dans un bain de lait de chaux, qui forme un dessous blanchâtre sur lequel les couleurs tiennent mieux que sur l'argile poreuse : puis on l'enlumine de la tète aux pieds. Les vêtements sont généralement peints en bleu, en rouge, en rose; outre cela, le noir, le jaune, le vert, le violet clair sont fréquemment employés. Les ornements et les parures, diadèmes, bracelets, boucles d'oreilles, sont dorés : les cheveux sont teints d'un beau rouge brun, qui rappelle le châtain doré dont les femmes béotiennes étaient si fières ; les lèvres sont peintes en rouge ; l'œil a la pupille d'un bleu pâle, et les sourcils noirs très allongés rappellent que l'antimoine était connu dès
l'antiquité; les joues enfin sont coloriées en rose clair. Quelquefois les couleurs sont fixées par une seconde cuisson à feu doux ; mais c'est plutôt l'exception que la règle. Aussi beaucoup de figurines ont-elles perdu dans leur long séjour sous la terre leur primitif éclat; toutefois, à Tanagra comme à Myrina, on a retrouvé quelques statuettes d'une incomparable fraîcheur de coloris.
On ne saurait croire quelle vogue prodigieuse les figurines de Tanagra ont eue dans tout le monde antique : en Asie Mineure, en Italie, en Sicile, et depuis la Cyrénaïque jusqu'au Bosphore Cimmérien, partout où l'on fabriquait des statuettes de terre cuite, on a recherché avidement et tâché d'imiter les produits des ateliers béotiens. Aussi bien dans tous ces ateHers les procédés de fabrication sont-ils à peu près les mêmes. L'art des coroplastes est essentiellement un art industriel, qui a des règles fixes, et où le travail machinal a une fort grande part; sans doute l'originalité de l'artiste se fait jour dans la combinaison ingénieuse et imprévue des accessoires, dans l'habileté spirituelle des retouches, dans la savante harmonie des couleurs; mais avant tout, cet ouvrier exerce un métier qui doit le faire vivre. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on essaye d'interpréter la signification de ces élégantes statuettes ; là où nous voulons trouver la trace de pensées préméditées et d'intentions profondes, il n'y a bien souvent qu'une capricieuse fantaisie, qu'un amusement d'artiste, désireux de montrer avec quelle ingéniosité il savait varier les épreuves d'un type unique et grouper avec goût des éléments hétérogènes. « Suspendues entre le monde idéal et le monde réel, comme le dit joliment M. Heuzey, beaucoup de ces figures restent dans une indécision qui fait une partie de leur
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grâce. Ce sont choses fragiles et délicates, que la science ne doit pas toucher d'une main trop dure, de peur de les voir se briser entre ses mains. » Plût au ciel que les commentateurs se fussent inspirés de ces sages paroles, et que l'auteur lui-même ne les eût point parfois un peu oubliées I
Depuis vingt ans en effet que Ton connaît ces figurines de Tanagra, on se demande avec curiosité ce que représentent ces petites personnes élégantes et coquettes, à la mine provocante, à la démarche tantôt preste et vive et tantôt nonchalamment alanguie, à rajustement d'une grâce si exquise; et sur ce point difficile, la discorde est au camp des archéologues. D'un côté un champion d'un goût délicat, d'une érudition incontestable, d'une ingéniosité merveilleuse, M. Heuzey, s'efforce de démontrer, avec une fécondité d'arguments étonnante et une habileté prodigieuse, que ces fines et spirituelles figurines ont un sens religieux et symbolique, et que sous ces apparences mondaines se dissimulent les grandes et mystérieuses divinités du monde souterrain. De l'autre côté, toute une école archéologique, adoptant une opinion plus terre à terre et plus simple, cherche dans ces élégantes statuettes des représentations de la vie familière, et n'y veut voir que des sujets de genre. Entre les deux systèmes la bataille a été longue; et parmi les plus ardents entre les combattants, parmi ceux qui ont le plus brillamment ferraillé dans cette lutte parfois épique, on ne saurait oublier le nom d'Olivier Rayet, si prématu-
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rément enlevé h la science, à laquelle il avait rendu et devait rendre encore de si grands services. Naturellement, comme en toute bataille de cette sorte, il n'y a eu ni vainqueurs ni vaincus; chacun a couché sur ses positions : mais aujourd'hui que l'ardeur des passions s'est calmée, que le feu du combat s'est éteipt, peutêtre est-il possible, entre les opinions contradictoires, de chercher une voie moyenne, sans doute plus proche de la vérité.
Il faut admettre assurément, comme un fait indiscutable, ce point qui sert de base à toute la démonstration de M. Heuzey; à savoir que, dans les tombeaux d'époque un peu ancienne, depuis les temps primitifs de l'art jusqu'à l'époque qui touche au grand style, les figurines représentent toujours des divinités et sont au vrai des idoles funéraires. Ces figurines en galette, à l'attitude calme et solennelle, à la haute et bizarre coiffure, ont assurément un caractère religieux; ces bustes estampés, dans lesquels des attributs précis permettent de reconnaître Déméter, Perséphone et Dionysos, ces figures coupées à mi-corps, d'une expression si noble et d'un art si parfait, représentent évidemment les puissantes divinités du monde inférieur, sortant de leur domaine souterrain pour faire leur ascension divine; et je ne parle même pas de ce geste significatif, par lequel une main ramène sur la poitrine un des plis du voile, transformation délicate et chaste du type naïvement hardi par lequel l'Orient représentait, les deux mains pressées sur la poitrine, les déesses-mères, qui alimentent la vie dans le monde et dans l'humanité.
Mais où il devient plus difficile de suivre M. Heuzey, c'est quand de ces graves images il passe aux sveltes
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et élégantes flgurines du iv® siècle, dont la physionomie spirituelle, l'attitude et l'ajustement n'annoncent point tout d'abord des types empruntés à la légende religieuse et héroïque. Sans doute on peut admettre à quelques égards que les peuples ne changent pas en quelques années leurs idées traditionnelles sur la vie d'outre-tombe : pourtant il est bien difficile, dans ces belles anonymes d'une grâce si profane, de reconnaître la divinité mystérieuse qui se cache. Sans doute il faut admirer l'ingéniosité extrême, la souplesse merveilleuse avec laquelle sont interprétés en faveur de la thèse les moindres caprices et les plus fugitives intentions du modeleur antique, et il est piquant de voir comment, sous la plume de M. Heuzey, tout conspire à faire reconnaître la grande déesse Déméter dans telle jeune femme voilée, à la marche indécise et lente, à l'expression parfois un peu triste et mélancolique; tout devient significatif dans cette charmante figurine, jusqu'à la couleur bleue de son voile, couleur de tristesse, jusqu'à son large chapeau pointu, qui convient à la déesse errante, parcourant le monde à la recherche de sa fille, jusqu'au manque d'attributs caractéristiques et à Teffacement du type divin, par lequel l'artiste a voulu marquer le mystère dont aiment à se couvrir les divinités infernales. A ce compte-là tout s'explique aisément dans le petit peuple de Tanagra. La figure voilée est-elle accompagnée d'une compagne plus jeune, vêtue de couleurs gaies et la tête découverte, il faut voir $lans ce groupe l'heureuse réunion de Déméter et de Coré; s'agit-il de reconnaître cette jeune fille agenouillée sur le sol, et appuyant une main vers la terre, tout aussitôt on pense à Perséphone cueillant des fleurs dans
la prairie de Nysa, ou tout au moins à quelque divine joueuse d'osselets, continuant au delà de la mort les plaisirs de la vie, et symbolisant avec une intention profondémeilt philosophique « le contraste entre la beauté féminine pleinement épanouie et une destinée tragique ». Et si Ton s*étonne que ces profondes pensées se cachent sous d*aussi frivoles apparences, que les antiques idoles funéraires s'accommodent d'une grâce si légère, d'une façon si familière de représenter les dieux, M. Heuzey explique ce changement si profond par la transformation que subirent au iV siècle, sous l'influence de Praxitèle, l'art et le sentiment religieux en Grèce. Mais ces types adoucis n'en sont pas moins aisément reconnaissables ; comme jadis , ils représentent des divinités, Déméter et Coré, et Dionysos, et Aphrodite, qui pénètre au iv* siècle dans le cycle des déesses funéraires ; et autour d'elles, c'est tout un cortège d'êtres d'essence plus familière, mais non moins divine, nymphes et génies du monde souterrain, portant les poétiques emblèmes de la vie élyséenne, suivantes d'Aphrodite, bacchantes associées au thiase de Dionysos, femmes voilées de la suite de Déméter, tout un cycle original et charmant, en étroites relations avec les croyances et les rites lunéraires de la Grèce, tout l'opposé à coup sûr de ces sujets de genre, créés indifféremment en dehors de toute idée religieuse par la fantaisie des modeleurs.
Une analyse sommaire ne saurait donner idée de l'habileté incomparable avec laquelle est soutenue la thèse de M. Heuzey, de la grâce délicate du style dont se revêt sa souple dialectique. Pourtant, malgré le charme séduisant de ces ingénieux mémoires, on ne saurait nier qu'entre les primitives idoles et les fîgu-
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rines du iv* siècle il existe de singulières différences de style et d'inspiration, et qu'il y a presque irrévérence à reconnaître des déesses dans ces élégantes tout occupées à draper harmonieusement leur vêtement, à regarder derrière elles l'effet que produit leur traîne, à jouer de Féventail et du miroir, quand elles ne jouent pas de la prunelle. Aussi bien une multitude de statuettes s'accpmmodent fort mal des hautes visées qu'on leur prête. Ces femmes prosaïquement occupées à enfourner leur pain, ce bon barbier de Tanagra, en train de friser son client, ce marchant forain criant sa marchandise, cet enfant faisant sa page d'écriture sous Tœil du pédagogue, cet autre livrant un combat singulier à une oie aussi grosse que lui, ce cuisinier préparant son déjeuner, et bien d'autres, sont-ce là des sujets religieux, ayant la moindre relation avec les usages funéraires? Ces figurines grotesques, ces faces grimaçantes ou convulsées d'acteurs comiques ou tragiques, ces caricatures souvent obscènes ont- elles quelque rapport avec la divinité? Sans doute on dira que ces figurines ont pour but d'amuser le mort et de désarmer ainsi sa mauvaise volonté contre les vivants; on dira qu'elles font partie de la suite de Bacchus, de son cortège de bouffons et d'histrions... Au vrai, que l'on regarde sans parti pris une collection un peu nombreuse de figurines : une impression fort nette s'en dégage tout aussitôt. Certaines figures sont assurément des images de divinités ; d'autres ont non moins incontestablement un caractère tout humain et familier; mais entre les sujets mythologiques et les sujets inspirés par le spectacle de la vie ordinaire, il y a une multitude de statuettes anonymes, dont il est bien difficile de démêler la signification. C'est sur ces belles
incertaines que porte tout le débat, suivant que Ton met en lumière la signification religieuse de ces petits monuments ou que Ton en saisit surtout le côté réaliste et pittoresque ; c'est à elles à coup sûr qu'il en faut demander la solution : et peut-être n'est-il pas impossible de concilier deux systèmes dont chacun renferme une part de vérité.
L'art des coroplastes est avant tout un art industriel et populaire, « une sorte d'imagerie à bon marché ^ », où l'ouvrier travaille vite et dissimule sous un air d'aimable négligence ce que sa main hâtive n'a fait souvent qu'ébaucher. C'est dire que dans cette fabrication un peu précipitée, qui répète par douzaines les épreuves du même moule, il ne faut point chercher des visées bien profondes ni des intentions bien philosophiques. Le maître sculpteur qui passe de longs jours à tailler dans le marbre une Egure originale pourra, dans cette œuvre patiente du génie, faire concourir chaque détail à réaliser sa pensée ; le coroplaste, comme le dit M. Martha, est un ouvrier qui fabrique avec une indifférence un peu mécanique et qui a hâte d'en finir pour passer à une autre besogne. D'ailleurs, comme il travaille pour vivre, il importe que les poupées exposées à son étalage plaisent aux acheteurs, et pour cela il faut qu'elles soient accommodées au goût du jour. La mode est-elle aux images religieuses, il fabriquera donc des idoles funéraires; quand l'art s'émancipe, quand avec Praxitèle les dieux de l'Olympe prennent un aspect plus humain, le coroplaste transformera les types primitifs, il habillera à la moderne les antiques divinités de Thellénisme. D'autre part, il est inévitable que des sujets religieux à l'origine perdent avec le temps leur sens primitif. A force de répéter la composition originale, de la repro-