Pottier et Reinach, la Nécropole de Myrina, p
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sans valeur garnissent seuls la fosse; c'est dans quelques lombes seulement qu'on rencontre des terrescuites, parfois entières, le plus souvent brisées en mille pièces. Généralement le même tombeau en renferme une assez grande quantité : on en recueille du même coup quinze ou vingt, parfois jusqu'à cinquante. Mais on ne les trouve point, comme on le pourrait croire, disposées en bel ordre et comme alignées sur les rayons d'une étagère; les figurines ont été jetées au hasard partout où il restait quelque place entre les parois de la fosse et le cadavre, généralement de chaque côté de la tête et aux pieds du défunt; beaucoup d'entre elles se sont brisées dans la chute, beaucoup ont été dès l'antiquité volontairement cassées, pour ôter aux voleurs toute tentation sacrilège ; beaucoup, lancées dans la fosse au. cours de l'ensevelissement, ont été plus maltraitées encore. Aussi le nombre des figurines retrouvées intactes est-il fort peu considérable, et c'est presque une mauvaise recommandation pour l'authenticité d'une statuette qu'une trop parfaite conservation. Heureusement les fragments épars de ces fragiles monuments se rapprochent sans peine; c'est même, pour le dire en passant, une des occupations favorites des faussaires, qui, à force de restaurations, de réparations et d'arrangements, refont à l'usage des amateurs naïfs des centaines de faux Tanagra.
Parmi les objets qui composent le mobilier funéraire, les statuettes de terre cuite forment la catégorie la plus intéressante. Elles constituent à elles seules tout un petit monde d'une variété infinie, où se rencontrent tous les styles, tous les genres, toutes les époques, les figurines masculines et les figurines féminines, les statuettes de divinités et de génies aussi bien que les statuettes gro-
tesques et obscènes, les figurines articulées semblables à des pantins et les figurines creuses où sonne un caillou et qui sont semblables à des hochets, les animaux de toute sorte, les statuettes de toute facture, rudimentaire ou exquise, grossière ou achevée, toutes différentes les unes des autres, suivant les circonstances et les époques. Dans les tombeaux très anciens, les terres-cuites sont peu nombreuses; à leur place on trouve d'ordinaire de beaux vases peints de style asiatique; c'est d'ailleurs une remarque générale que les tombes où l'on rencontre peu de terres-cuites sont fort riches en vases, tandis que celles où abondent les statuettes ne contiennent presque plus de poteries, comme si ces deux formes du luxe funéraire s'étaient succédé l'une à Tautre. Toutefois, dès le vn* et le vi® siècle, les tombes renferment des figurines fort bizarres, d'une rare naïveté de conception, d'une grossièreté étonnante d'exécution; les paysans, frappés de la ressemblance qu'elles offrent, par leur longue robe à plis droits et le haut bonnet qui les coiffe, avec le costume des moines grecs, les appellent des TcaTraSeç, des prêtres : et en effet elles ont incontestablement un caractère religieux. Elles rappellent ces Çoava de la Grèce primitive, auxquels demeura si longtemps attachée la vénération populaire; leur corps est informe, une série de traits de couleur indique seule les vêtements; les jambes ne sont pas séparées Tune de l'autre, les bras sont des moignons; le profil, tantôt à peine indiqué, s'accentue parfois en un véritable bec d'oiseau. Tantôt debout, tantôt assises sur un siège à haut dossier, elles n'ont nulle valeur artistique, nul autre intérêt que leur antiquité.
Dans les tombeaux de date olus récente, où l'on sent
les approches du plein épanouissement de Fart grec, les terres-cuites deviennent nombreuses. A la place des figurines en galette, on rencontre des œuvres d*un art déjà remarquable : ce sont des figures divines, aisément reconnaissables aux attributs qu'elles portent, des bustes estampés d'un grand style, que Ton suspendait aux parois du tombeaa, et dont la figure, coupée à mi-corps, semblait en quelque manière sortir du sol, et symbolisait la divine ascension des dieux du monde inférieur. Parmi ces bustes le plus grand nombre représente une femme voilée à Texpression majestueuse, dont la gravité douce et la grâce un peu sévère désignent évidemment une divinité, probablepient Déméter, la grande déesse d'Eleusis.
La plupart des tombeaux pourtant renferment des figurines d'une plus riche variété. A côté des statuettes de divinités, dont la majesté du reste semble s'humaniser, on rencontre en grand nombre les scènes toutes familières de la vie de chaque jour. Ce sont des enfants qui jouent avec leurs animaux favoris, ou qui portent en main leur balle et leurs osselets; ce sont des éphèbes en costume de course ou de gymnase, d'élégantes jeunes femmes jouant ou se promenant, des mondaines et des demi-mondaines, des insouciantes et des mélancoliques, des rieuses et des attristées, dont il n'est point toujours fort aisé de percer l'incognito. Ce sont enfin des scènes de genre, et des statuettes d'animaux, et des figurines articulées ; et toutes ces fragiles merveilles, où un sentiment exquis de la forme s'unit à une profonde intelligence de la vie, sont admirables de verve, de fantoisie et de galté. Malgré certaines différences de goût et de travail, toutes sont nées d'une même inspiration et appartiennent k une même époque de floraison, aussi
Drillante qu'éphémère, mais qui suffit à assurer la gloire des ateliers béotiens.
Il est malheureusement assez difficile, en l'absence de renseignements précis tirés des monnaies ou des inscriptions, de déterminer la date exacte des figurines tanagréennes ; c'est rineonvénient des fouilles clandestines et des fraudes qui les accompagnent. Toutefois le plus grand nombre de ces statuettes semble devoir être attribué au rv« siècle. A ce moment, comme le dit 0. Rayet, une remarquable évolution se produit en effet dans Tart grec; il s'émancipe des formes traditionnelles, il s'affranchit de l'austérité religieuse de l'âge précédent, il recherche partout le charme de la Tie et de l'individualité. Praxitèle et Scopas humanisent les dieox de Phidias; Lysippe fait des portraits; Apelle travaille d'après le modèle vivant; partout, jusque dans la littérature, se rencontre un goût nouveau de réalisme. C'est précisément le trait caractéristique des figurines de Tanagra : les modeleurs de statuettes, les coroplastes, comme on les nomme, entrent hardiment dans la voie nouvelle où s'engage l'art du iv® siècle. L'argile avec laquelle ils façonnent leurs poupées se prête mieux que le marbre et le bronze aux inventions de cet art épris de naturel et de familiarité; et leur inspiration toute populaire produit des chefs-d'œuvre de grâce spirituelle et d'aimable fantaisie.
C'est par là que ces statuettes méritent le plus vif intérêt Elles nous révèlent un art tout nouveau, dont les procédés étaient presque ignorés, dont la perfection n'était pas même soupçonnée. Elles nous initient à La vie familière de la Grèce antique, à ses mœurs, à ses plaisirs, à ses habitudes, à ses costumes; elles font ressusciter sous nos yeux les contemporains d'Alexandre;
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et par surcroît elles sont exquises. Il n*en fallait pas tant pour mettre Tanagra à la mode; et en effet toutes les collections d'Europe se sont disputé ces fragiles merveilles. Dès 1875 le Louvre a eu la bonne fortune de réunir un grand nombre de pièces presque toutes remarquables; en même temps des collections particulières, celles surtout de MM. Lécuyer, de Clercq, Dutuit, Bellon,Gréau,Rayet, s'enrichissaient de statuettes exquises ; et malgré les acquisitions faites depuis lors par le Musée Britannique, malgré Tachât de la splendide collection Sabouroflf par le musée de l'Ermitage, la France a recueilli la plus belle part des dépouilles de la nécropole béotienne. L'exposition rétrospective du Trocadéro en 1878 révéla au grand public l'art exquis des coroplastes tanagréens, et consacra leur gloire; aujourd'hui les plus profanes connaissent et se piquent d'apprécier ces chefs-d'œuvre d'une grâce si spirituelle, d'une fantaisie si piquante, d'une modernité si inattendue, que nous a rendus par milliers le sol de la Béotie.
« Les statuettes de Tanagra sont de dimensions très variables; les plus grandes ont jusqu'à 38 centimètres de hauteur, les plus petites en mesurent à peine 6 ou 8; la plupart atteignent 20 centimètres quand elles sont assises, de 12 à 17 quand elles sont agenouillées, de 20 à 25 lorsqu'elles sont debout. Mais dans toutes l'aspect est le même et les procédés de fabrication identiques. Généralement le devant seul est modelé avec soin; le dos présente simplement une surface arrondie, sur laquelle les formes et les draperies sont
indiquées de manière fort sommaire, et au milieu de laquelle s'ouvre un trou rectangulaire, parfois assez grand; c'est le trou d'évent, ménagé dans la figurine pendant que la terre est molle encore, et qui sert pendant la cuisson à faciliter l'évaporation. Presque toutes sont posées sur une plinthe fort mince, appliquée sous la statuette avant la mise au four; quelques-unes repa sent sur un haut piédestal qui fait corps avec la figurine *. » La plupart d'entre elles sont fabriquées au moule : mais l'épreuve ainsi obtenue est ensuite retouchée à l'ébauchoir, complétée, corrigée; sous la main du coroplaste, chaque figurine reçoit une physionomie individuelle, et ainsi la réplique industrielle se transforme en une œuvre artistique. C'est par là que les statuettes de Tanagra méritent une place dans l'histoire de l'art, et que les procédés qui servent à les façonner doivent être étudiés avec quelque attention.
Nous n'insisterons point sur la technique fort simple qui sert à fabriquer les objets très anciens et les pièces de valeur médiocre, les idoles à bon marché, les poupées, les jouets d'enfants; toute cette pacotille est faite à la main, et tout naturellement de façon fort grossière : à ce procédé primitif, le seul que connaissent encore les naïfs ouvriers qui ont modelé ces figurines en galette à l'aspect si bizarre, se substitua bien vite la fabrication au moule, d'un emploi plus facile et plus sûr, et qui, par surcroît, en laissant creuse la partie intérieure de la figurine, donnait aux statuettes une plus grande légèreté. Il est aisé de se représenter de quelle façon procède l'ouvrier : avec une première couche d'argile fine cl bien pétrie il prend l'empreinte du moule de terre-cuite, en appuyant du doigt pour faire pénétrer la terre dans toutes les cavités du moule ; puis sur la