Veyries, tfnd.y p
LES FOUILLES DE TANA6RA 3Gi
idées que les Grecs se faisaient de la vie d'outre-lombe. Pour les Hellènes, ainsi que pour tous les autres peuples antiques, la vie ne cessait pas brusquement avec la mort; elle se continuait obscurément dans le tombeau où le corps avait été enfermé, avec tous les besoins, tous les plaisirs, tous les désirs de Thumanité ; et alors même que, par une croyance d'époque postérieure, les Grecs se figurèrent toutes les âmes des morts réunies dans une région souterraine plus vaste que le tombeau, THadès, ils n'ont encore compris cette vie future que comme la répétition de l'existence terrestre. A ce mort, qui continue ainsi de vivre dans la tombe, les vivants doivent donc apporter quelque nourriture; et voilà pourquoi on dépose sur le tombeau du vin, des gâteaux et du lait; voilà pourquoi, à certains anniversaires, on y vient célébrer des repas funèbres, auxquels Tombre du mort vient invisiblement prendre part. Il faut en outre, dans la solitude du tombeau, que ce mort soit entouré des objets qu'il a jadis aimés; et voilà pourquoi on enterre avec lui ses armes, ses instruments de gymnase, ses miroirs, ses aiguilles, ses boites à fard et à parfum. Il faut, outre le nécessaire, qu'il trouve autour de lui le superflu ; il faut que, dans sa vie d'outre-tombe, il ait, pour recommencer avec lui la série des plaisirs terrestres, ses compagnons et ses amis; et voilà pourquoi on enterre avec le mort ses chevaux et ses chiens, voilà pourquoi, dans les âges primitifs, on immole parfois sur sa tombe, pour les envoyer avec lui dans l'Hadès, les esclaves qui le serviront, la belle captive qui égayera son isolement. Plus tard, avec l'adoucissement des mœurs, ces usages barbares disparurent; des offrandes moins sanglantes, des prières, des airs de musique joués au pied du tom*
beau remplacèrent ces rites sanguinaires;. mais toujours ridée demeura qu'il faut charmer la solitude du mort, écarter la tristesse de son ombre. Divertir le défunt au fond de son tombeau, le protéger aussi contre les dangers du mystérieux voyage, tel est le double désir qui inspire la piété des survivants. Voilà pourquoi TÉgypte dépose dans les tombeaux des statuettes funéraires, qui répondent à l'appel du mort pour Faider à cultiver les champs célestes, forment autour de lui une compagnie et une escorte dévouée, et représentent en même temps le dieu garant de l'immortalité. Voilà pourquoi les Assyriens placent dans les sépultures des figurines destinées à conjurer l'hostilité des puissances souterraines; pourquoi dans les vieilles nécropoles de Fîle de Rhodes, on rencontre dans les tombes des idoles funéraires, image des divinités qui président à la garde des sépultures, escorte aussi et société pour le mort. Voilà pourquoi sans doute les statuettes de terre cuite remplissent les nécropoles de Tanagra et de Myrina : mais ici encore la question est fort controversée, suivant que Ton envisage l'une ou l'autre de ces deux idées dominantes, le besoin de protéger le mort, le désir de lui donner une compagnie dans la tombe.
Pour M. Heuzey, qui dans toutes les figurines trouvées dans les tombeaux croit reconnaître des divinités, le problème comporte une solution fort simple : c'est pour protéger le mort dans son redoutable voyage que la piété des survivants a mis auprès de lui les images de ses dieux; et tout naturellement parmi ces images, elle a fait la première place aux mystérieuses puissances du monde souterrain. Voilà à quoi servent ces statuettes archaïques, ces idoles funéraires de grand
style, et ces figurines d*allure plus familière qu'a produites Fart du iv** siècle, et jusqu'à ces statuettes ridicules ou grotesques , dont la présence cause tout d'abord quelque étonnement. Pourtant ces bouffonneries mêmes jouent un rôle utile; elles protègent contre les mauvais génies, contre les influences malfaisantes qui entourent le défunt; elles éveillent aussi le rire dans la sombre prison souterraine, et pour les anciens le rire a une influence bienfaisante; elles divertissent le mort et par là elles rompent Thorreur néfaste du tombeau.
On ne saurait contester que les figurines très anciennes ne représentent en effet les divinités protectrices du mort. Mais n*y a-t-il point quelque imprudence à vouloir attribuer à toutes les statuettes un sens strictement symbolique et funéraire? De ce que Ton a retrouvé des terres-cuites surtout dans les nécropoles, est-ce à dire qu'on ne les rencontre que là? On verra le contraire tout à. l'heure. Et parmi les objets déposés dans les tombeaux, ne trouve-t-on pas tout aussi bien une multitude de pièces de toilette et d'usage domestique, épingles et miroirs, colliers et bracelets, auxquelles personne n'a jamais songé à assigner une signification exclusivement funéraire ? De là cette autre opinion : les figurines de terre cuite ne sont pas les dieux protecteurs du défunt, ce sont tout simplement les objets qu'il a aimés autrefois, les bibelots exquis qui de son vivant ornaient sa demeure terrestre, et qui l'accompagnent dans la tombe pour parer sa demeure souterraine; jadis elles décoraient le sanctuaire domestique, ou bien elles s'alignaient en rangées élégantes le long des murailles de la maison; maintenant — et c'est bien naturel — elles suivent
dans la mort le maître qui y a pris plaisir et qui les a aimées.
Et pourtant quelques-unes du moins, parmi ces statuettes, ont un sens si nettement funéraire que, tout en niant leur caractère divin, plusieurs inclinent à les mettre en étroite relation avec le culte des tombeaux. Pour Rayet, elles ont pour but essentiel de faire compagnie au mort dans la solitude du sépulcre. Jadis, on l'a vu, on donnait à ce mort des compagnons réels immolés sur sa tombe ; plus tard, on remplace ces sanglantes victimes par de simples simulacres, à peu près comme on remplace les parures réelles par des bijoux d'or très mince, les pierreries par des verroteries ou des grains de terre cuite dorée, les aliments et les fleurs jadis offerts au défunt par des objets similaires en terre cuite, qui ne coûtent pas cher et qui dureront plus longtemps. On estime qu'à Tombre du mort peut bien suffire Tombre de ses bijoux; et sans scrupule comme sans irrévérence la piété des survivants fait la substitution. Les dieux mêmes de THellade ne s'offusquaient point de subterfuges de cette sorte ; les morts ne pouvaient pas se montrer plus difficiles que les dieux ; è défaut des compagnons en chair et en os autrefois sacrifiés sur leurs tombes, ils acceptaient volontiers ces compagnons de terre cuite, qui leur rappelaient les occupations et les plaisirs de la terre et charmaient de leur présence la vie demi-réelle que l'ombre conservait au fond de son tombeau.
Pour mettre d'accord ces opinions différentes, peutêtre suffit-il de tenir soigneusement compte des époques. Dans les temps primitifs, la croyance populaire a certainement songé avant toute chose à assurer au défunt la protection divine, au moment où il passait le
seuil de ce monde infernal, auquel nul Grec des siècles anciens ne pensait sans terreur; c'est pour cela que dans les tombes archaïques on ne rencontre que des idoles funéraires. Mais peut-on demander au iv« et au m® siècle, h la sceptique époque aiexandrîne, le symbolisme rigoureux et la foi profonde du temps des guerres médiques? L'esprit public aussi bien que les croyances religieuses ont subi à ce moment de graves transformations; des divinités nouvelles et plus aimables se substituent insensiblement, jusque dans le culte des tombeaux, aux austères figures des déesses souterraines; le sens des vieilles traditions s'efface ou s'obscurcit. Jadis, c'est tout auprès du cadavre qu'on plaçait soigneusement les objets qui devaient l'accompagner dans la mort ; combien de fois plus tard on les trouve négligemment accumulés au-dessus et en dehors de la tombe déjà fermée. On a conservé l'usage traditionnel de jeter des terres-cuites dans la fosse ; mais la raison de la coutume .s'est obscurcie. Peu importe alors le sujet que représentent ces figurines; c'étaient jadis des dieux, maintenant ce sont des hommes; l'essentiel est de rendre au mort l'hommage qu'il réclame, et d'apporter à ses cendres une pieuse offrande.
Si l'on cherche en eflFet dans les textes, sur les monuments, quel usage faisait l'antiquité de ces statuettes de terre cuite, on voit qu'elle ne leur assignait nullement une destination exclusivement funéraire. Dans le charmant passage par lequel s'ouvre le Phèdre de Platon, Socrate, se promenant le long de l'ilissus, rencontre au bord de l'eau, au pied d'un platane, un sanctuaire consacré aux nymphes et décoré de figurines d'argile. Les fouilles modernes démontrent que des
offrandes de cette sorte étaient fréquemment apportées au pied des autels : aux sanctuaires d'Âsclépios à Athènes, de Déméter à Tégée, d*Athéna Granaia à Ëlatée, h Oiympie, à Corinthe, à Cliypre et dans l'Italie méridionale, on a trouvé auprès des temples de grands amas de terres-cuites provenant des ex-voto consacrés par les fidèles. D'autres fois, les figurines étaient employées à des usages strictement dcrmestiques : elles servaient soit à protéger la maison, soit à embellir l'intérieur de Thabitation; dans les fouilles de Pompéi, on les a retrouvées par centaines, disposées dans des niches aux pieds des dieux Lares, ou mêlées aux petits bronzes qui décorent les jardins et les appartements. Enfin elles servaient de jouets aux enfants et même aux grandes personnes; au jour des saturnales, les Romains s'envoyaient des statuettes d'argile eu manière de cadeau; et plus d'une fois, sur les monuments figurés, on rencontre des jeunes femmes ou des enfants s'amusant avec des figurines de terre cuite. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que toutes ces statuettes, celles qui sont consacrées dans les temples et celles qui décorent les maisons, les objets d'amusement comme les objets de culte, présentent absolument les mêmes motifs que l'on rencontre dans les nécropoles. Il serait donc fort imprudent, quand on se risque à interpréter ces frêles et séduisantes poupées, de prêter au coroplaste qui les a modelées des idées particulièrement relatives au culte des tombeaux. Sans doute on trouve dans les nécropoles certains motifs spécialement funéraires, comme ces Sirènes ailées aux cheveux dénoués ou ces Amours à la tête baissée et à la physionomie pensive, qui symbolisent le deuil et les regrets des survivants ; mais les figures de cette sorte se ren-
contrent en petit nombre, et le reste trouverait tout aussi bien sa place dans une maison particulière ou dans le trésor d'un temple. Aussi bien, plusieurs des figurines découvertes dans les tombes de Myrina ont évidemment appartenu au défunt en son vivant : les unes portent encore inscrit sur leur piédestal le nom du propriétaire; d'autres, comme ce groupe de treize figurines de bauteur difi'érente, qui se disposent de façon symétrique et forment deux séries décroissantes partant d'un motif central, composaient évidemment dans la maison du défunt un ensemble décoratif, particulièrement aimé et déposé pour cette raison dans la tombe de son ancien m«dtre.
Il n*y a donc à proprement parler nulle relation forcée entre les terres*cuites et les tombeaux. Le coroplaste, qui dans son atelier fabrique ses poupées, s'inquiète uniquement de les faire jolies et séduisantes, pour achalander sa boutique, et tirer bon profit du travail de ses mains; et si quelque curieux lui vient demander quelle divinité il entend représenter et à quel usage il la destine, il répondra tout simplement, comme l'attestent de curieuses inscriptions placées sur certains accessoires de Myrina, qu'il modèle un scpo^oç, un jeune homme, à peu près comme nos modeleurs parlent de leur bonhomme^; quant à la destination de la figurine, c'est l'acheteur qui la déterminera, suivant qu'il en voudra faire offrande à une divinité, en orner sa maison, ou en faire hommage à un mortbienaimé; c'est l'intention du donateur, et non le sujet représenté, qui assignera à la statuette sa destination particulière. En Attique, où la céramique était la principale industrie du pays, on déposera tout naturellement des vases dans les tombes; en Béotie, où fleurit
i. Pottier et Reinach» loc. laiid.y p. 195.
368 EXCUnSlONS ARCHÉOLOGIQUES
l'art charmant des coroplastes, on achètera des figurines pour en faire hommage aux défunts.
Il devient désormais facile de conclure. D'après les croyances funéraires des anciens, le mort n'a pas seulement besoin, dans le voyage d'outre-tombe, d'être accompagné de ses dieux protecteurs; il devient en outre après sa mort un être sacré qui peut se montrer pour les vivants malfaisant ou tutélaire; si l'on cesse de lui offrir le repas funèbre, si l'on néglige le culte du tombeau, l'ombre sort de sa fosse et vient reprocher aux vivants leur négligence impie ; elle aime au contraire et protège ceux qui lui rendent honneur, et sa protection est toujours efficace. Il y a donc pour les survivants un intérêt essentiel à se concilier la bienveillance des morts, h leur témoigner par de pieuses offrandes le respect et la piété qu'ils réclament. Voilà pourquoi, à côté des divinités funéraires qui l'escortent et le protègent, à côté des sujets de nature spéciale qui attestent les regrets des survivants, on achète indifféremment dans la boutique du coroplaste des statuettes quelconques, l'intention seule faisant le prix de l'offrande ; voilà pourquoi on n'en rencontre point dans toutes les tombes; ce coûteux hommage n'est point à la portée de toutes les bourses. Mais, en tout tas, pas plus que le modeleur ne s'astreint à des règles rigoureuses et s'inquiète avant tout de faire, non point des statuettes orthodoxes, mais d'élégantes figurines accommodées au goût du jour, ainsi le donateur ne se préoccupe point du sujet que représente son offrande; il cherche uniquement un objet aimable qui puisse plaire au mort et attirer sa protection sur le vivant : c'est pour cela qu'il donne au défunt l'escorte de ses dieux, qu'il enterre avec lui les bibelots aimés pendant sa Yia
terrestre, qu'il égayé d'une compagnie la solitude de son sépulcre; car par ces pieux hommages il acquitte sa dette envers les mânes en même temps qu'il mérite leur reconnaissance.
Il ne faut point, à mon gré, trop assombrir l'antiquité, et prêter à ses rites funéraires les profondes et subtiles intentions d'une piété trop austère. Les nécropoles helléniques devaient singulièrement ressembler, je pense, à ces grands cimetières turcs pleins de verdure et d'ombre, où les tombes entassées dans un pittoresque désordre n'éveillent aucune pensée funèbre. Dans le grand cimetière de Scutari, dont les cyprès s'étageni au-dessus du Bosphore, l'idée de la mort et des mélancolies qui l'accompagnent est absente; les rayons du soleil se glissent gaîment à travers les noires pyramides des cyprès, les oiseaux chantent dans le bleu du ciel, et les robes chatoyantes des femmes turques, qui font des cimetières leur lieu de promenade favori, mettent parmi la blancheur des tombes une note joyeuse sur le vert sombre des gazons. Dans l'antiquité, semble-t-il, il en allait à peu près de même : pour les femmes renfermées dans le gynécée, la visite aux tombeaux était une occasion de promenade, une occasion aussi de se montrer et de se faire admirer. Souvent, sur les vases atliques, en face de la jeune femme qui apporte au tombeau les présents funèbres, un jeune homme, un passant s'est arrêté, et paraît prendre une part très vive, mais non désin- Icressce, à la douleur étalée sous ses yeux *. Aussi bien, pour l'âme mobile des peuples du Midi, la mort
1. Cf. CartauU, TejTes cuites antiques de la collection C. Lécuyer, notice de la planche S2. Cf. Cartault, Terres cuites grecques^ 1 vol. Paris, 1891.
n'a jamais eu la sombre horreur qui s'attache à elle en d'autres pays; elle n'a point éveillé dans leur cœur ces profondes et mélancoliques pensées qu'a tant de fois exprimées la poésie des races septentrionales * c'est ce qu'il ne faut jamais oublier en étudiant les statuettes retrouvées dans les nécropoles de la Grèce, de crainte d'assombrir d'un voile de tristesse trop profonde ces exquises et fragiles merveilles.
Il est temps de nous dégager des controverses dogmatiques, pour demander aux figurines tanagréennes d'autres enseignements; et tout en faisant à la mythologie sa part, tout en reconnaissant dans ce charmant petit peuple l'incontestable présence des divinités et surtout de leur gracieux cortège d'Amours, de Satyres, de Bacchantes, nous considérerons plus volontiers les types empruntés à la vie de chaque jour. Sur la vie familière des Grecs de l'époque d'Alexandre, sur leurs jeux, leurs plaisirs, leurs mœurs, sur leur toilette surtout, les statuettes béotiennes nous en disent plus long que la lecture de bien des in-folio et que la contemplation des plus sublimes monuments de la statuaire : et ce n'est pas le moindre intérêt des découvertes de Tanagra.
Les coroplastes béotiens n'ont point dans leur collection fait la part fort large au sexe masculin. Est-ce que la matière employée par les modeleurs, l'argile, se prête mieux à rendre les formes un peu indécises et molles de l'enfance ou de la femme? est-ce que, dans cette production industrielle un peu hâtive, les
figurines qui permettent une exécution plus négligée et plus fantaisiste, celles auxquelles un coup de pouce suffit à donner un tour piquant et spirituel, prennent le pas sur les figures aux formes plus sévères et plus nobles? Toujours est-il que l'art des coroplastes se contente volontiers d'une facture un peu sommaire et comme esquissée, qu^il substitue volontiers à un travail précis un aimable laisser-aller et remplace par des à peu près charmants les contours nets que traçaient les maîtres d'autrefois. Il n'est pas moins certain, quelle qu'en soit la cause, que deux types seulement représentent la vie masculine dans les statuettes, celui de l'enfant et celui de Téphèbe. Sans doute sur ces deux thèmes l'imagination des artistes a su broder avec une merveilleuse fertilité; mais jamais elle ne s'est appliquée à inventer autre chose.
Les scènes de la vie enfantine ont pour les coroplastes un charme particulier. Les nécropoles sont pleines de bambins souriants et mutins, qui s'occupent avec une naïveté et une grâce charmantes aux mille jeux de leur âge. Tantôt, assis sur un autel carré, à peine vêtu d'une courte chemise, l'enfant tient en main le filet qui renferme sa balle ou le sac qui contient ses osselets; tantôt il fait courir son cerceau ou tourner sa toupie; ailleurs il s'attelle à une petite voiture, ou porte gravement un masque comique ou quelque instrument de musique. Mais le grand plaisir de ces marmots est de jouer avec leurs animaux favoris : on les voit à cheval sur des oies, des coqs ou des béliers, généralement en fort mauvaise intelligence avec leur monture et se battant contre elle de toute la force de leurs petits bras ; et ce sont des duels épiques avec le coq ou avec l'oie, de grandes batailles où les
deux adversaires, aussi échaufTés l'un que Tautre, se disputent avidement la possession d'un raisin.
Puis les années passent, et Tenfant devient un éphèbe. Nous le retrouvons, s'en allant à l'école, en compagnie du pédagogue qui porte les instruments de gymnase et doit surveiller notre jeune homme. Et à côté du vieux maître, les élèves se montrent tantôt h cheval, et tantôt en costume de palestre; sur la tête ils ont le grand chapeau de feutre, à la main la lance ou le vase plein d'huile ; ailleurs ils s'amusent à leurs jeux favoris, et surtout à des combats de coqs, une des distractions les plus goûtées à Tanagra et dans toute la Grèce, et pour lesquels les jeunes gens faisaient de véritables folies.
Les figures de femmes sont beaucoup plus nombreuses, et d'une exécution généralement plus soignée. La variété aussi en est très grande, et la classification souvent difficile ; les poses, les physionomies, les gestes, les accessoires diffèrent à Tinfini. Voici les amoureuses, assises en face de leur fuseau, mais moins préoccupées de cette laine odieuse « qui fait vieillir les femmes » que du petit Amour accroupi sur leurs genoux; voici les mélancoliques et les abandonnées, assises sur un rocher, la tète penchée et enveloppée de voiles, l'esprit perdu dans un profond désespoir ou dans une vague rêverie; voici les élégantes, qui tantôt se promènent avec une grâce fière, et tantôt, lestes et pimpantes, regardent coquettement autour d'elles, en faisîint négligemment valoir les élégances de leur toilette. La vie féminine tout entière renaît à nos yeux dans ces charmantes figurines, depuis les plaisirs encore enfantins de la jeune fille, jusqu'aux jeux et aux coquetteries de la jeune femme; et mille révélations inatten-
dues s'offrent à nous sur la manière dont les daines grecques s'habillaient, sur la couleur de leurs vêtements, les ressources infinies et les raffinements de leur élégance, dont l'étude est pour nous singulièrement piquante.
Ce n'étaient point de fort savantes personnes que les jeunes filles de la Grèce antique; elles eussent été bien empêchées de causer doctement musique, littérature ou peinture; elles n'avaient pas même ces clartés de tout que le xvii« siècle demandait à la femme. Pendant les années oisives qui précédaient le mariage, leur instruction se bornait à fort peu de chose : « Que savait ma femme, dit un personnage antique, lorsque je l'ai épousée? Elle n'avait pas encore quinze ans, et jusque-là on s'était surtout appliqué à tenir ses yeux et ses oreilles dans l'ignorance et à ne pas exciter sa curiosité. N'était-ce point suffisant qu'elle sût faire un manteau avec la laine qu'on lui donnait ou distribuer la tâche aux fileuses ses servantes? Quant à la sobriété, on lui avait inculqué d'excellents principes. » Filer, tisser, broder formaient à peu près l'essentiel des occupations féminines et des connaissances utiles exigées d'une jeune fille; ce n'étaient point là choses fort absorbantes, et il restait dans la vie bien du temps pour les divertissements. On le voit bien en considérant les figurines de terre cuite. Ce n'est point une éducation triste que reçoivent ces jeunes filles, et nulle pensée bien sérieuse ou profonde ne vient prématurément assombrir leur front. Tantôt elles jouent avec leurs animaux favoris, surtout avec leurs colombes, pour lesquelles les jeunes Grecques avaient des soins singulièrement raffinés ; elles les parfumaient d'eaux de senteur^ mettant à chacune un parfum diflé-
374 EXCURSIONS ARCHÉOLOGIOUES
rent. Tantôt elles s'amusent à des jeux innocents ; c'est d'abord la balle » chère à Nausicaa et qui permettait à la coquetterie de montrer, avec l'adresse, l'élégance et la séduction des attitudes. On jouait de bien des façons à ce passe-temps favori des jeunes filles antiques : les unes exercent leur habileté à jongler avec plusieurs balles; d'autres prennent plaisir à faire retomber la balle dans un pli de leur robe, et le jeu nous semble si simple qae Tintérèt en échappe absolument. Puis ce sont les osselets, que l'on jette en l'air pour les recevoir ensuite sur le dos de la main, ou que l'on lance au loin dans un cercle ou dans un trou creusé d'avance. Une multitude de statuettes représentent des jeunes filles occupées à ce jeu, suivant de l'œil les dés qui viennent de s'échapper du cornet, ou ramassant les osselets tombés sur le sol, tantôt seules, tantôt assises en face de leur partenaire. Puis ce sont d'autres distractions encore, les émotions de l'escarpolette et les plaisirs de Vencotylè, un jeu où le perdant devait porter le vainqueur sur ses épaules pendant un certain temps, et les amusements du bain. Ainsi se passaient les longues heures dans l'isolement du gynécée, et cette insouciante existence se prolongeait jusqu'au mariage : « Timareta, dit une épigramme de l'Anthologie, consacre à Artémis, avant son mariage, ses instruments de musique, la balle qu'elle aimait tant, le reseau qui protégeait sa chevelure, ses poupées et leurs vêtements. déesse, il était naturel que, jeune fille, elle offrît ces fillettes à une jeune fille. » Aujourd'hui cette offrande de poupées semblerait singulièrement tardive; nos jeunes filles « fin de siècle » ont Tesprit plus précoce et de moins naïfs amusements. Le mariage venait enfin rendre à ces oiseaux eu
dbyGoogk
cage quelque liberté. Mais la constitution de la famille antique, l'obligation souvent imposée par la loi d'épouser une femme que Ton connaissait à peine, ne laissaient guère place au sentiment dans le mariage. Tandis que le mari y cherchait une dot, la jeune fille y trouvait l'espérance de satisfaire plus librement ses goûts de luxe et de parure. Au y^ siècle pourtant, la sévère retraite du gynécée imposait encore à ses fantaisies quelque réserve et quelque frein; la vie plus libre du iV siècle lâcha la bride à ses caprices. La toilette, où la mode introduit de savants raffinements, devient alors pour toutes la grande affaire : on s'habille de fines et transparentes étoffes aux couleurs variées, aux plis harmonieusement disposés; on se pare de bijoux, on se teint les cheveux, on complique par d'audacieuses inventions l'édifice de la coiffure, on se peint les yeux et le visage ; et comme les hommes sont les premiers à en donner l'exemple, on devine qu'ils ne manquent point d'imitatrices empressées.
Rien n'est plus simple que le costume féminin. La partie fondamentale en est la tunique talaire, assez semblable à la longue chemise brodée que portent les Albanaises. C'est une robe où le corsage ne fait qu'un avec la jupe; tantôt le vêtement a de petites manches; tantôt il est ouvert par le haut et s'agrafe sur l'épaule. C'est le costume d'intérieur, fait d'une étoffe à la fois souple et lourde, généralement de la laine, quelquefois du lin, « le plus grand luxe des femmes », dit un auteur antique. D'ordinaire cette robe était blanche, et bordée d'une bande de couleur; elle était serrée à la taille par une ceinture qui permettait de varier les effets; les jeunes filles la mettaient autour de la taille, de manière à faire coller la tunique au corps et à dessiner les
formes; les femmes mariées la portaient plus haut, suivant la mode que Tépoque du Directoire emprunta à l'antiquité. Les bras demeuraient à découvert; les pieds, dont la pointe dépasse le bas de la robe, étaient finement chaussés : « Les femmes de Thèbes, dit ua voyageur ancien, portent des bottines minces, basses et étroites, de couleur rouge ; ces bottines sont si bien lacées que le pied semble presque nu. » A Tanagra, les figurines portent des bottines jaunes à semelle rouge.
Tel était le vêtement d'intérieur : mais ce négligé un peu sommaire n'était ni assez chaud ni assez décent pour la rue, ni assez élégant. Quand on voulait sortir et faire toilette, on mettait par- dessus la tunique Yhimation, grande pièce d'étoffe rectangulaire tantôt nommée tcetcXoç et tantôt xaXuTCTpa. Il est assez difficile de marquer la différence de ces deux termes, d'autant que les Grecques n'étaient pas moins curieuses de modes nouvelles que nos contemporaines, et que la mode est chose changeante en tous les temps. Il semble pourtant que la calyptra était plus petite et plus une, le péplos plus épais et plus ample.
L'important d'ailleurs était de savoir ajuster élégamment cette pièce d'étoffe large de 1 m. 50 et de deux à deux fois et demie plus longue, qui tantôt était blanche, et tantôt rose comme à Tanagra, ou bordée de bandes de couleur pourpre ou noire. La manière de la porter variait à l'infini : « Chaque année, dit M. Rayet, auquel nous empruntons la plupart de ces détails, apportait évidemment sa mode, chaque changement de température, chaque circonstance de la vie motivait un ajustement différent, et chaque femme avait ses préférences, variables à leur tour d'une heure à l'autre. Faisait- il un peu chaud, voulait-elle se
mettre à l*aise, la Grecque laissait la calyptra flotter par derrière à la hauteur de sa taille, en la soutenant seulement sur les deux bras à demi repliés et laissant les bouts pendre de chaque côté; ou bien encore elle rassemblait un de ces bouts et le rejetait négligemment par-dessus son épaule gauche. Ce n'est plus alors qu'une écharpe élégante, un prétexte à des poses gracieuses *. » Voulait-elle se draper plus strictement, elle posait la pièce d'étofife sur le sommet de la tête et rejetait l'extrémité droite par-dessus l'épaule gauche, de manière à la faire pendre par derrière; le vêtement collait ainsi sur la poitrine et laissait une main en liberté. Quelquefois le bas de la figure était voilé par la pièce d'étoffe; c'était la mode ordinaire aux femmes de Thèbes : « La partie de leur himation, dit un ancien, qui forme voile au-dessus de leur tête, est disposé de telle sorte que le visage est réduit aux proportions d'un petit masque : les yeux sont seuls à découvert, tout le reste est caché sous le vêtement. » On comprend qu'avec ces amples étoffes les élégantes pouvaient produira de fort séduisantes combinaisons et des agencements de plis fort harmonieux. Se bien draper était pour une mondaine une chose de première importance, et i on se moquait fort des femmes qui n'y réussissaient point. On les traitait de campagnardes, et un poète dit à leur sujet : « Une des choses qui font reconnaître une personne mal élevée dans la rue, c'est sa démarche disgracieuse : qui vous empêche de l'avoir convenable? Il n'y a point d'impôt chez nous là-dessus et cela ne s'achète pas à prix d'argent; ceux qui possèdent cet avantage se font
i. Rayet, Études (^archéologie et cTarf, p. 316.
honneur et font plaisir aux passants; il faut toujours chercher à se le donner lorsqu'on n'est pas un sot. » Il faut reconnaître d'ailleurs qu'il y avait quelque mérite à tirer bon parti d'une banale pièce d'étoffe; comme on n'achetait point chez le couturier à la mode une toilette toute prête et faite à sa mesure, il fallait compter dans l'habillement sur le bon goût personnel de chacune, et une femme élégante était nécessairement une femme intelligente.
Un autre élément fort important de la toilette féminine était la coiffure; et ici il faut admirer comment la mode dans ses révolutions revient toujours au même point. Les mondaines de Tanagra ont des coiffures que ne désavoueraient point nos élégantes, et dont il serait souvent aisé de dire le nom moderne. « Les trois coiffures les plus fréquentes, dit encore Rayet, sont fort simples : dans la première, les cheveux sont redressés de toutes parts vers le sommet de la tête, et là serrés par un bandeau, de manière à former une sorte de touffe. Dans la seconde, la masse en est divisée par une raie tracée au sommet de la tête ; chaque moitié, disposée en boucles, est ensuite ramenée derrière la nuque et là rassemblée en une sorte de boucle. Dans la dernière enfin, les cheveux, rejetés vers la partie postérieure de la tête, sont soutenus par un mouchoir dont les deux extrémités sont agrafées l'une à l'autre au sommet du crâne *. » Mais à côté de ces coiffures d'une élégante simplicité, on en trouve, surtout dans le monde des chanteuses et des danseuses, de plus compliquées et de plus tapageuses. Ce sont de volumineux chignons, des boucles et des frisures, des fleurs