‹ Excursions archéologiques en GrèceChapitre 5 sur 53 · DE L'ACROPOLE £ MYCÈNES · texte numérisé non relu

DE L'ACROPOLE £ MYCÈNES

lions cyclopéennes. A Tiiitcrieur, une seconde enceinte, haute de 9 mètres, complète le système de défense. Deux entrées donnent accès dans la forteresse : sur le flanc nord est ménagée une petite poterne, qui peut servir à faire sur les derrières des assiégeants des sorties inattendues ; la porte principale se trouve à Tangle N.-O. de la citadelle. Là, entre le mur d'enceinte et une grande tour quadrangulaire qui dominait l'entrée, s'ouvre une avenue, longue de 15 mètres, large de 9 mètres, au fond de laquelle se dresse la fameuse porte des Lions. C'est une ouverture presque carrée, formée de deux montants , sur lesquels repose un énorme linteau de pierre. Au-dessus, dans une niche triangulaire, une plaque de basalte est placée, sur laquelle deux lions affrontés appuient leurs pattes sur un autel surmonté d'une. colonne : c'est là, on le sait, une des œuvres les plus anciennes de la sculpture hellénique. Ainsi se trouvait en quelque sorte fixé à l'entrée de l'acropole l'écusson des princes de Mycènes, qui, dans ce motif de provenance essentiellement asiatique, avaient pris plaisir à rappeler leur origine orientale.

Au-dessous de la citadelle se trouvait la ville basse, également entourée d'une enceinte fortifiée. Là aussi on rencontre des restes de constructions cyclopéennes, dont la plus remarquable est l'édifice appelé le Trésor d'ALrée. Une avenue longue de 30 mètres et large de 6 mètres, bordée de murs assez élevés, conduit à une porte surmontée d'un énorme linteau de pierre : on pénètre par là dans une grande chambre circulaire, haute de 15 mètres, et couverte en forme de coupole. Jadis les parois étaient, suivant un usage mentionné dans Homère, somptueusement revêtues de plaques de

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métal : des orneatônis de bronze fixés k la porte et un placage de marbres de couleur décoraient Textérieur du monument. Dans ce riche édifice, qui n'est sans doute qu'un tombeau, la crédulité populaire voulut de bonne heure voir un trésor royal, et Tappât des richesses qu'on j croyait enfouies séduisit plus d'uae fois Tavidité des chercheurs. Le trésor d'Atrée fut dépouillé par ua gouverneur turc, Véli-pacha, des ornements qui le couvraient, et il nous est parvenu vide. Il en est de même des autres édifices de cette sorte, trouvés asx nombre de six, dans le reste de la ville basse, et dont l'un, exploré sous la direction de Mme Schliemann, a reçu le nom de la femme de l'archéologue.

On se demandera sans doute comment des ruines si anciennes, vestiges d'une époque antérieure au début de rhîstoire, se sont conservées presque intactes, lorsque tant de villes encore florissantes à Tépoque classique ont disparu sans laisser de traces. Cette étonnante durée est due à ce fait que Mycènes cessa de bonne heure d'exister comme cité. Au début du v* siècle, la jalousie d'Argos ruina son antique rivale, déjà bien déchue à ce moment de sa primitive splendeur; et malgré la résistance suprême que les habitants opposèrent derrière les murailles de la citadelle d'Agamemnon, Mycènes succomba. Sans doute, jusqu'à la fin du second siècle, une bourgade subsista sur l'emplacement de la ville : mais dès l'époque romaine, l'endroit était désert. Les grandes invasions slaves, le moyen âge byzantin et latin, les Turcs passèrent sans s'arrêter à ces ruines abandonnées; aucune grande ville voisine n'y vint chercher des matériaux pour ses édifices : et la citadelle des Atrides continua à se dresser sur son roc solitaire, consacrée par les grands

souvenirs de la poésie homérique et par les tragiques légendes qui s'attachaient à ses murailles.

Peu de villes en effet ont eu dans l'antiquité primitive un renom plus éclatant. L'histoire et la poésie attestent à Tenvie la puissance et la richesse des princes de Mycènes. Homère appelle Mycènes la cité bien bâtie, la cité riche en or (woXuj^ptjffo;) ; Thucydide mentionne de même cette réputation d'opulence. La légende en faisait remonter l'origine au fondateur lointain de la dynastie des Atrides, Pélops, l'Asiatique venu du pays du Pactole; elle contait qu'Atrée et qu'Agamemnon avaient étendu leur empire sur une grande partie du Péloponnèse. Les tragiques aventures de la famille des Pélopides n'attachaient pas aux murs de Mycènes un moindre intérêt. Agamemnon massacré, au retour de Troie, par Clytemnestre et par Ëgisthe, Oreste revenant plus tard venger par le meurtre de sa mère la mort de son père, tous ces thèmes devenus célèbres entre les mains des poètes tragiques, avaient eu pour cadre l'acropole même de Mycènes. C'est dans ce décor que se jouaient les premières scènes de YOreste d'Euripide et de VElectre de Sophocle : et il semble bien, à voir l'exacte précision avec laquelle 3 décrit le paysage et la citadelle de Mycènes, que le poète ait voulu visiter lui-même le théâtre des tragiques aventures qu'il portait sur la scène.

Tant de souvenirs fameux donnaient aux ruines de Mycènes un intérêt particulier. Dès l'antiquité les visiteurs y étaient fort nombreux : et de même qu'aujourd'hui à Jérusalem on s'efforce de rattacher à chaque pierre un souvenir particulier, ainsi à Mycènes on voulait retrouver l'endroit précis où s'étaient passés tant de dramatiques événements. Non seulement les

guides montraient la porte des Lions, Tenceinte et le trésor d'Atrée ; ils prétendaient faire voir aussi les sépultures royales des princes de Mycènes, et surtout le tombeau des illustres victimes de la tragédie troyenne. Un voyageur du second siècle raconte qu'on lui montra, dans sa visite à Mycènes, les cinq sépultures d'Agamemnon et de ses compagnons, et les tombes de Clytemnestre et d'Egisthe, enterrés à quelque distance, mais en dehors de Tenceinte sacrée où reposaient leurs victimes. C'est à ce témoignage de Pausanias que nous devons les découvertes de M. Schliemann.

Trouver le tombeau d'Agamemnon, quel rêve pour un archéologue, quelle tentation pour un homme passionné d'Homère comme est M. Schliemann, et déjà mis en goût par la découverte de Troie I A la vérité, tous ceux qui jusqu'ici avaient étudié le texte de Pausanias plaçaient dans la ville basse les tombeaux dont il parle : mais M. Schliemann n'est pas de ceux que la contradiction effraye ou déconcerte; il soutint énergiquement qu'il fallait chercher dans l'acropole même ces illustres monuments. En février 1874, il se mit à l'œuvre en faisant creuser des puits de sondage : deux ans plus lard, le 7 août 1876, il risquait décidément l'aventure. Certes il dut avoir un moment d'effroi en parcourant du regard cette vaste acropole couverte de décombres, en se demandant anxieusement par où il fallait commencer. Mais M. Schliemann avait la foi. Il voulait retrouver le tombeau d'Agamemnon : il était persuadé qu'il le trouverait. Il avait aussi l'argent, qui, mieux encore que la foi, transporte les montagnes; il avait surtout la ténacité invincible, qui ne se lasse d'aucun échec. Le succès a récompensé ses efforts par

les plus merveilleuses découvertes peut-être qui aient été faites de notre temps.

Le 7 août 1876, M. Schliemann faisait donner les premiers coups de pioche auprès de la porte des Lions, et, après en avoir fait dégager le seuil antique, il se trouva sur une vaste esplanade couvrant le flanc ouest de la colline, et où les fouilles furent poussées avec activité. Bientôt, à quelques mètres de profondeur, on trouva des fragments de poteries archaïques, des restes de constructions cyclopéennes, et parmi ces débris on mit au jour neuf grandes dalles ou stèles, dans lesquelles M. Schliemann vît tout aussitôt les monuments funéraires de la nécropole royale qu'il cherchait. Parmi ces stèles, quatre étaient décorées de sculptures grossières, d*un art enfantin et barbare, gage certain de la haute antiquité des objets qu'on allait découvrir. La suite des fouilles montra bientôt que ces stèles étaient dressées au milieu d'une enceinte circulaire, mesurant environ 25 mètres de diamètre, et entourée d'un double cercle de dalles plantées en terre, sur lesquelles d'autres dalles étaient placées horizontalement, de manière à former autour de la place une sorte de banc. M. Schliemann, qui sait ses auteurs, reconnut l'endroit tout aussitôt. Il se souvint que dans Homère les vieillards s'asseyent en rond dans l'enceinte sacrée sur des dalles à la surface unie; il se souvint que ces places publiques, où se réunissent pour délibérer les conseillers du roi, sont formées de pierres énormes enfoncées dans le sol et habilement ajustées; il se souvint qu'Euripide, dans sa tragédie d'Oreste, parle de l'agora circulaire de Mycènes ; il se souvint enfin que dans l'antiquité on enterrait volontiers au centre de la place publique les personnages illustres de la cité.

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Dès lors le doute a'était plus possible : cette enceinte circulaire, située à rentrée même de l'acropole de Mycènes, c'était Tagora de la cité; les restes de construction cyciopéenne qui entourent cette enceinte, c était Le palais des Atrides : et quant aux stèles, elles prouvaient que les tombeaux tant désirés étaient proches. Il ne restait qu'à les retrouver.

La fortune servit M. Schliemann au delà de toute espérance. A la fin d'octobre 1876, on trouva, au dessous de l'endroit où s'étaient rencontrées les stèles, une cavité quadrangulaire longue de 6 m,. 50, large de 3, taillée dans le flanc même du rocher. C'était un tombeau assurément : malheureusement il était presque vide; on craignit un moment que les sépultures cherchées n'eussent été profanées dès l'antiquité. Mais bientôt un second tombeau apparut, à une profondeur de 4 m. 50 au-dessous du niveau du rocher, et dans cette tombe on trouva, étendus sur un lit de cailloux, trois squelettes, dont la tète était tournée vers l'Orient. Successivement trois autres cavités semblables furent découvertes dans l'enceinte de l'agora, et peu après une sixième tombe apparaissait en dehors du cercle. Chacune de ces sépultures renfermait plusieurs corps : on y. recueillit les ossements de dix-sept personnes, dont trois femmes et trois enfants; parmi les cadavres, l'un était demeuré presque intact, grâce à une sorte d'embaumement par lequel on l'avait préservé. Tous ces corps d'ailleurs semblaient avoir été placés dans les fosses d'une singulière façon. Au lieu de les étendre dans le sens de la longueur, on les avait disposés au contraire suivant la largeur du tombeau, et la sépulture mesurant dans ce sens 1 m. 65 à peine, plus d'une fois il fallut violem-

ment comprimer ces cadavres pour les faire entrer de force dans la tombe trop étroite. De cet incident assurément singulier, mais qui s'explique sans doute par rintention de donner aux corps une orientation sacrée, M. SchUemann devait déduire un ingénieux roman, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure. D'abord il nous faut compléter le récit de la découverte, et signaler ce qui en fait l'intérêt exceptionnel : je veux dire la multitude de bijoux et d'objets précieux accumulés dans ces sépultures.

C'est un usage fort ancien parmi les peuples de l'antiquité d'enterrer avec le mort les objets dont il s'est servi ou qu'il a aimés pendant sa vie terrestre. C'était la coutume chez les Égyptiens, et les fouilles de Tanagra nous montreront plus tard la longue persistance de cette tradition. Le même usage existait dans la Grèce primitive. Non seulement on parait le mort de ses plus riches vêtements, on plaçait à côté de lui ses bijoux et ses armes; mais on se préoccupait même, quand c'était quelque grand personnage, de lui assurer dans la mort un cortège digne de lui. On voit dans VIliade Achille immoler sur la tombe de Patrocle des prisonniers qui serviront le mort dans sa vie souterraine : il est probable qu'une semblable raison explique le grand nombre des cadavres placés dans les sépultures de Mycènes.

Rien n'égale d'ailleurs le luxe incomparable avec lequel ces morts ont été enterrés. Pour sortir du monde terrestre, on leur a lait une toilette de parade, et c'est le diadème d'or au front et revêtus de leurs plus riches bijoux, de leurs vêtements les plus somptueux, qu'on les a déposés dans la tombe. Us ont la couronne en Icte, la ceinture et le baudrier d'or autour de la

poitrine et sur le visage, par un usage singulier qui parait emprunté à TOrient, un masque d'or reproduisant les traits mêmes du défunt. Leurs vêtements sont cousus de plaques d*or : on en a trouvé 700 dans une tombe seulement; leurs armes richement incrustées, au fourreau curieusement orné de boutons d'or, sont à portée de leur main. Les femmes ne sont pas moins somptueusement parées : elles aussi ont le diadème sur la tête, des colliers autour du cou, des bagues aux doigts, des broches, des pendants d'oreille, des bracelets d*or admirables. Enfin, auprès de chacun des cadavres, des vases, dont plusieurs sont en or et en argent, renfermaient les provisions destinées à la nourriture du défunt dans sa vie souterraine. Certes ce n'étaient point de petits personnages que ces morts; ce sont des princes ensevelis en grande pompe; et èi cet égard tout au moins les espérances de M. Schliemann n'ont point été trompées.

Personne ne méconnaîtra l'extrême importance de ces fouilles mémorables et l'accord merveilleux où elles se trouvent avec les récits que la légende fait des richesses de Mycènes. Au seul point de vue de la valeur vénale, les bijoux recueillis dans les tombes de l'acropole représentent plus de 100000 francs d'or : au point de vue artistique et scientifique, leur prix est inestimable. Ils nous révèlent en effet, et d'une manière positive, ce qu'étaient, il a quelque trois mille ans, la civilisation et la société de la Grèce primitive; ils nous révèlent l'existence, bien avant l'invasion des Doriens dans le Péloponnèse, d'un riche et puissant empire auquel la tradition attachait le nom des Pélopides; ils nous révèlent sous quelles influences s'est développé ce monde des temps héroïques et formé cet

art primitif de THellade. Gela seul est déjà beau, et suffirait à contenter plus d*un archéologue. M. Schliemann pourtant ne s'en est point montré satisfait. Il voulait arracher à leur incognito ces morts inconnus, mettre un nom sur ces masques et sur ces cadavres : et sur ce nom il ne pouvait hésiter. Il s'était mis à l'œuvre pour découvrir le tombeau d*Agamemnon : il ne douta pas un instant qu'il ne l'eût vraiment retrouvé. Le 28 novembre 1876, il adressait au roi de Grèce ce télégramme triomphant : « J'annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j'ai découvert les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l'écho désignait comme les sépulcres d'Agamemnon, de Cassandre, d'Eurymédon et de leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son amant Egisthe. J'ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses qui suffisent à eux seuls à remplir un grand musée, qui sera le plus merveilleux du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des milliers d'étrangers... Que Dieu veuille que ces trésors deviennent la pierre angulaire d'une immense richesse nationale. » En même temps M. Schliemann proclamait à tous les échos qu'il avait retrouvé le propre cadavre d'Agamemnon : à lui seul pouvait convenir ce visage masqué d'or qui porte encore l'empreinte du majestueux sourire du roi des rois, à lui seul ce cadavre à l'œil entr 'ouvert, à la mâchoire mal close, signes certains de la négligence criminelle qui fît oublier à Clytemnestre de rendre les suprêmes devoirs à l'époux assassiné. Dans cette séduisante hypothèse tous les détails de la découverte s'expliquent ; et il faut lire l'ingénieux roman que combine M. Schliemann et sur lequel M. Gladstone, dans la préface mise par

lui au volume de Mycènes, a trouvé moyen d'enchérir encore : si le corps d'Agamemnon, ignominieusement mis à mort, a cependant été enseveli avec honneur au milieu de l'agora de Mycènes, c*est que les meurtriers, par crainte d'un mouvement pofvulaire, n'ont pas osé refuser les derniers devoirs au roi des rois ; mais cette satisfaction apparente donnée aux sympathies de la multitude, et la fosse une fois préparée, on y a jeté précipitamment les cadavres, sans souci de les déformer par une inconvenante profanation. C'est plus tard seulement, quand Oreste eut tiré des meurtri-ers une vengeance éclatante, qu'on rauvrit, pour lui rendre les honneurs suprêmes, la tombe du vainqueur d'Ilion. On fit aux morts une réparation solennelle, on les para de leur toilette funéraire, on brûla les corps suivant l'usage sacré; et, pour désigner au respect de tous l'endroit où reposaient ces morts illustres, le gouvernement restauré éleva au milieu de l'agora les stèles funéraires qui marquaient l'emplacement de la nécropole royale.

Certes tout cela est infiniment ingénieux et subtil, trop ingénieux peut-être et trop subtil pour être vrai. A supposer qu'Agamemnon ait existé ailleurs que dans l'imagination des poètes — ce qui n'est point démontré — quelle preuve nous permet de rattacher à son grand nom les sépulcres de Mycènes? Assurément on ne saurait douter que les tombes ouvertes par M. Schliemann ne soient en effet des sépultures royales : on n'enterre point avec tant de luxe d'obscurs particuliers. Mais ceci admis, que faut-il penser du reste? Il y a Pausanias, répond M. Schliemann, dont les informations prouvent péremptoirement qu'il s'agit d'Agamemnon. Malheureusement le texte de l'écrivain n'est point aussi

précis qu'il le faudrait pour la thèse; il prête à la discussion, et on en peut tout aussi aisément conclure qu'il faut chercher dans la ville basse ces illustres tombeaux. Aussi bien M. Schliemann lui-même convient qu'au temps de Pausanias les tombes découvertes sur l'acropole n'étaient probablement plus visibles, ensevelies qu'elles étaient sous les éboulements tombés du sommet de la citadelle. Enfin Pausanias signale expressément cinq tombeaux et M. Schliemann s'est arrêté dans ses fouilles précisément après avoir découvert dans le cercle sacré le chiffre fatidique de sépultures néeessaire pour k démonstration. Malheureusement le gouvernement grec, mis en goût par de si belles trouvailles, a continué les travaux pour son compte ; et on a trouvé une sixième tombe aussi riche que les précédentes : voilà une tombe de plus qui risque bien, pour l'hypothèse, d'être une tombe de trop. Certes il est plus séduisant d'accepter sans discussion le roman de M. Schliemann et de croire que nous tenons les restes mortels d'Agamemnon, comme nous avons récemment retrouvé en Egypte la dépouille momifiée de Ramsès II. Mais le grand ptiaraon avait dans sa tombe ses papiers authentiques : Agamemnon lie les a point. Aussi bien, que nous importe? les tombes royales de Mycènes, quel que soit le nom des princes qu'elles renferment, nous ont révélé toute une période inconnue de la civilisation hellénique : et cela vaut mieux, à tout prendre, que la découverte des fabuleuses reliques d'Agamemnon. Jadis, aucun savant n'eût osccommencer l'histoire de la Grèce avant le viii° ouïe ix® siècle, l'histoire de l'art hellénique avant le vi* ou le vn*. Aujourd'hui, grâce aux fouilles de Mycènes, nous pouvons remonter bien au delà : nous pouvons mettre en rela-

tiens la Grèce primitive avec ces vieilles civilisations orientales de l'Egypte et de la Chaldée, de TAssyrie et de la Phénicie, auprès desquelles, suivant le mot de Platon, les Grecs n'étaient que des enfants; nous pouvons, par delà les horizons de la poésie homérique, atteindre ces âges reculés, éloignés de nous par plus de trois mille ans, faire entrer dans l'histoire positive ces siècles qui ne nous étaient connus que par des traditions poétiques ou religieuses, et porter dans ces lointaines époques, grâce à des documents précis, la clarté et la sûreté de la méthode scientifique. Cela vaut mieux que de mettre cette civilisation disparue sous le nom d'Agamemnon ; ce procédé commode et simple répond à tout, mais il n'apprend rien. Or il y a dans la civilisation mycénienne bien des choses à apprendre : il ne suffit pas de constater son existence, il faut encore l'expliquer.

Le télégramme par lequel Schliemann annonça sa découverte jeta dans l'Europe savante un émoi prodigieux. L'étude des objets trouvés dans les fouilles augmeata encore la surprise : c'était un monde absolument inconnu qui se révélait. On y cherchait vainement les types ordinaires de l'art hellénique ; on n'y trouvait, si je puis dire, nulle figure de connaissance. On était frappé de ce que cette civilisation offrait d'étrange et de barbare, de ce que son art avait de lourd et de compliqué; les motifs de décoration qui s'y rencontraient étaient si étrangers aux habitudes de l'art hellénique; ils présentaient d'autre part, au lieu de la gaucherie

naïve des œuvres primitives, une élégance si pesante et si chargée, que plusieurs juges compétents les rapportèrent, sous cette première impression, à une civilisation en décadence bien plutôt qu'aux origines de Fart. En face du roman de Schliemann, d'autres romans prirent naissance, non moins ingénieux et non moins faux. Un savant de mérite attribua sans hésiter ces bijoux au moyen âge byzantin, et déclara qu'ils dataient du xu« siècle de notre ère, à peu près comme les officiers de l'expédition de Morée, trompés par l'aspect héraldique des lions sculptés sur la porte de Mycènes, y voyaient une œuvre du moyen âge. D'autres, séduits par les ressemblances que présentaient les objets découverts avec les bijoux des peuples barbares du Nord, frappés de l'analogie qui existait entre ces monuments et les tombeaux de la Crimée , supposèrent qu'on avait retrouvé à Mycènes les sépultures de quelques rois barbares, soit des chefs gaulois qui ravagèrent la Grèce au temps de Pyrrhus, soit des chefs hérules qui envahirent l'empire au v® et au vi° siècle, et ils pensèrent que dans ces tombes on avait entassé au hasard les produits de l'industrie septentrionale et les bijoux grecs volés par les barbares dans les temples de l'Argolide. D'autres ont construit des romans plus audacieux encore : sur la foi de prétendues ressemblances découvertes entre les bijoux de Mycènes et les objets recueillis dans la nécropole deHallstadt en Allemagne, ou dans celles de la Hongrie, du Danemark, de la Suède, ils ont imaginé une population venue du nord et inconnue à l'histoire qui, entre l'époque de l'invasion dorienne et le vi® siècle, se serait établie sur ce roc de Mycènes et y aurait vécu isolée des tribus grecques qui l'environnaient. Aujourd'hui, malgré

quelques retours offensifs, toutes ces contestations sont tombées. D'autres découvertes nombreuses ont fait rencontrer, non seulement sur le sol de l'Argolide, mais sur divers autres paints de la Grèce, à Spata, à Ménidi en Attique, et jusque sur l'Acropole d'Athènes, et depuis la Béotie et la Thessalie au nord jusqu'à la Laconie au midi, des objets de même nature et de même caractère que les découvertes de Mycènes. Des rapprochements, d'abord passés inaperçus, se sont faits entre elles et les objets trouvés dans les îles, à Santorin et à Rhodes et tout récemment dans la Crète et à Chypre; et les recherches, dépassant ainsi le cercle étroit de la plaine d'Argos, ont prouvé à la fois l'antiquité des objets découverts et l'extension de la civilisation dont ils sont le témoignage. Enfin, en ces derniers temps, des fouilles nouvelles et considérables ont été faites à Mycènes même, et sont venues ajouter des éléments nouveaux à Tétude délicate et difficile de cette civilisation disparue.

M. Schliemann, après son heureuse campagne de 1876, n'avait point quitté Mycènes sans esprit die retour. 11 restait à enlever les débris accumulés sur le sommet de l'Acropole, à explorer les nombreux groupes de tombes épars autour de la ville basse; la Société archéologique d'Athènes, en se chargeant de cette tâche, n'a point laissé à M. Schliemann la gloire d'achever son œuvre. Elle a, en 1886, commencé des fouilles sur le sommet de la citadelle : et sous les ruines d'un temple dorique, elle a eu la bonne fortune de retrouver les débris d'un grand palais, dans lequel on se plaît à reconnaître la demeure royale des princes de Mycènes, et qui paraît avoir été décoré de peintures fort curieuses, dont quelques fragments ont été retrouvés. Grâce à

cet édifice, coatemporaio des tombes découvertes par M. Schliepiaon, et dont les dispositions rappellent les palais décrits dans les chants homériques, un autre aspect de cette civilisation mycénienne se découvre à nos yeux : et nous montrerons, en étudiant les fouilles de Tîrynthe, quel en est l'intérêt particulier. En même temps, les recherches faites au pied de la colline de Tacropole et sur les pentes voisines n'étaient pas moins heureuses : en 1887 et en 1888, cinquante-deux tombes étaient explorées et Ton y trouvait un grand nombre d'objets d'or et d'argent, de bronze et d'ivoire, des fragments de vases, des pierres gravées fort curieuses, et, chose remarquable, car jusqu'ici Mycènes n'avait fourni nulle preuve de l'emploi de ce métal, deux anneaux en fer. Toutes ces découvertes présentaient des analogies fipappantes avec les trouvailles jadis faites sur l'acropole : Tarrangement même des tombes n'offrait pas moins de ressemblances. Disposées autour de la ville basse en un certain nombre de petits groupes, dont plusieurs ont pour centre une de ces tombes à coupole réservées aux grands personnages, ces tombeaux, qui presque tous renferment plusieurs cadavres, sont précédés d'un assez long couloir, que l'on comblait pour fermer l'accès de la sépulture ; et les morts qui y reposent sont enterrés de la même manière que les cadavres retrouvés dans le cercle sacré de la forteresse.

Ces découvertes, qui datent d'hier, ont ramené une fois de plus l'attention sur cette civilisation mycénienne; et sans prétendre, dans l'état actuel de nos connaissances, pleinement résoudre l'énigme peut-être à jamais insoluble, on ne peut se dérober pourtant à quelques questions pressantes que soulève ce décourageant problème. A quel peuple appartient cette

civilisation brillante dont nous retrouvons les traces sur l'acropole de Mycènes? en quel siècle est-elle née? sous quelles influences s'est-elle développée? en quoi est-elle originale? est-elle enfin un phénomène isolé dans l'histoire, ou se rattache-t-elle à un plus vaste ensemble? Autant de demandes auxquelles l'érudition a fait et fait encore des réponses contradictoires, et dont il ne faut chercher que les solutions les plus générales. Dans une question qui se renouvelle sans cesse, à laquelle chaque jour apporte des informations nouvelles, il serait imprudent de vouloir de trop près serrer la vérité : et la sagesse consiste, dans l'étude de cette civilisation complexe, à démêler tout d'abord les éléments divers dont elle est formée.

Si Ton considère au point de vue du mérite du style et de la science de l'exécution les objets découverts dans les fouilles anciennes ou récentes de Mycènes, parmi ces bijoux, ces armes, ces poteries, ces peintures, un observateur même superficiel distingue aisément deux catégories d'objets. « Les uns sont d'un travail encore grossier et barbare, et quoiqu'on y trouve déjà la marque d'un génie naturellement porté vers les arts, ce génie pourtant s'éveille à peine et en est encore à ses premiers essais. Les autres attestent une technique plus avancée, un style d'art plus complètement formé. Il y a donc là deux civilisations distinctes, l'une encore rudimentaire, l'autre parvenue déjà à un degré de raffinement qui suppose une longue culture antérieure *. » 11 faut entre ces deux catégories d'objets, confondues dans le même dépôt funéraire, déterminer, s'il se peut, des limites précises, voir d'où vient cet art supérieur, dont la présence, si fort qu'on ait parfois voulu la réduire, demeure indéniable, et recon* i. Lenormant, loc, laud. p. 321.

naître ensuite, dans cet art indigène, quels sont les caractères distinctifs et originaux.

On sait quelle importance ont pour Thistoire les légendes que Ton trouve à l'origine des peuples. Les races primitives aiment à exprimer sous une forme concrète les idées directrices comme les longues suites d'événemen*s qui ont agi sur leurs destinées; elles aiment à personnifier sous quelques grands noms ces lentes et obscures influences; et par là ces légendes ouvrent plus d'un jour sur l'histoire. Ce n'est donc point en vain que, dans les traditions héroïques de l'Argolide, on rencontre des princes étrangers apportant avec eux un grand développement de civilisation. C'est Danaos qui vient d'Egypte, c'est Pélops qui vient d'Asie; et sur les autres rivages de la Grèce orientale, que la mer met en relations naturelles avec l'Orient, on voit débarquer de même des héros exotiques, l'Égyptien Cécrops en Attique, le Phénicien Cadmus en Béotie. Traduisez en simple prose ces poétiques légendes : elles signifient que, dans ces expédition fameuses, l'imagination hellénique a résumé mille voyages obscurs, qui des côtes de l'Asie ont lentement apporté à la Grèce les arts des grandes civilisations de rOrient.

Ouvrez maintenant les historiens et les poètes. Eux aussi ont gardé la mémoire de quelques grandes dominations maritimes, qui, des côtes asiatiques, ont transmis aux îles et à la Grèce, avec leurs marchandises, leurs enseignements artistiques. C'est un grand empire phrygien, établi vers le xu® siècle avant notre ère, plus tôt même peut-être, dans les gorges du Sipyle et à l'embouchure de l'Hermos, un royaume auquel se rattachent les noms fabuleux de Tantale et de Pélops,

et dont les monuments offrent avec ceux de TArgolide plus d'une frappante analogie. C'est une domination carienne, dont la date se perd dans Tombre, mais dont le souvenir est demeuré dans toute la mer Egée, dont la puissance s*est étendue dans les îles et jusque dans l'Argolide, au temps où ces hardis aventuriers, navigateurs, commerçants et pirates tout ensemble, établissaient dans le bassin oriental de la Méditerranée les premières relations durables entre les peuples. Ce sont, dès le xiv® et le xiii** siècle avant notre ère, les navigateurs de la Phénicie, dont Tactif commerce se fait l'intermédiaire entre l'Orient et la Grèce encore rude et barbare. A Tépoque homérique même, c'est de leurs mains que sortent tous les objets de prix : à chaque page le poète vante Sidon « riche en bronze », et ces broderies admirables, ces riches bijoux, ces armes merveilleuses, ces splendides parures que les marchands de Phénicie proposent à l'admiration de THellade. Depuis longtemps déjà, ces habiles et audacieux marins poussaient chaque jour plus avant leurs expéditions et leurs comptoirs : chaque année ils venaient vendre à ces tribus grecques, dont l'âme jeune et naïve s'éveillait par eux au sentiment de l'art, les objets précieux accumulés dans les comptoirs de Tyr et de Sidon. Négociants sans scrupules, au reste, très fins, très habiles à tromper et à exploiter ; à la fois marchands et pirates, ils vendent et volent tour à taur. Ils viennent échanger en Grèce contre les produits du pays les marchandises de luxe qu'ils apportent de leurs fabriques, les brillantes étoffes teintes de pourpre ou brochées, les broderies éclatantes, les vases d'argent artistement ciselés, les bijoux merveilleux : ils ne répugnent pas même, à l'occAsion, à faire commerce

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dVsclaves et à enlever sur les côtes de Grèce les jeunes gens et les jeunes fiUes qu'ils vendront chèrement sur les marchés d'Orient. Le vieil Hérodote déjà nous montre, au début de son livre, les marchands phéniciens, vrais commis voyageurs de l'antiquité, apportant en Argolide les articles d'Egypte et d'Assyrie, exposant à l'admiration féminine les bijoux et les riches étoffes, et profitant de ces séductions pour attirer et enlever sur leurs vaisseaux rapides les jeunes filles d'Argos. h' Odyssée est pleine de semblables aventures, dont la plus célèbre est celle d'Ëumée, le fidèle serviteur d'Ulysse.

Le père d'Ëumée était le principal notable de l'une des îles de l'Archipel. Un jour on vit arriver dans le pays des marchands phéniciens, « gens habiles à la navigation, mais trompeurs », qui apportaient sur leurs vaisseaux noirs les objets qu'ils échangeaient d'ordinaire avec les Grecs. Or, le roi du pays avait parmi ses esclaves une femme de Sidon, « belle, grande et savante à faire de beaux ouvrages » ; comme elle lavait au bord de la mer, elle fit connaissance avec ses compatriotes, et l'un d'eux lui adressa de douces paroles d'amour, « ce qui, dit le vieux poète, fascine l'esprit des faibles femmes, et même de la plus vertueuse ». Les étrangers proposèrent à l'esclave de la ramener dans son pays natal ; et pour mieux assurer l'enlèvement, ils feignirent de n'avoir point remarqué la servante et se mirent à vendre leurs marchandises. Au jour du départ, l'un deux s'en vint* chez le roi, portant un de ces colliers d'ambre et d'or comme on en a; trouvé djuis les fouilles de Mycènes, et tand^ que J^ femmes <de la maison s'empressent pour admirer le bijou, le Phénicien-faitâigne àilasecvaote. fille sort, emportant

trois coupes et le jeune fils du roi : et quelques heures après, les étrangers avaient disparu, s'en allant à Ithaque, où ils vendirent Ëumée comme esclave. Tel est le naïf récit du conteur : il montre dans quels rapports les marchands de Phénicie se trouvaient avec la Grèce à Tépoque homérique. Il en allait de même quelques siècles auparavant, quand Mycènes la Dorée régnait sur l'Argolide.

Ce n'est pas tout : les documents égyptiens qui enregistrent les victoires des Séti I, des Ramsès II et des Ménephtah, nous montrent, au xiv® siècle avant Jésus-Christ, « les peuples de la mer », Troyens, Mysiens et Lyciens, Pélasges, Ty rrhéniens, Achéens et Shardanes, s*alliant par deux fois aux populations de la Syrie et de la Phénicie pour donner Tassant à la monarchie des Pharaons. Rien ne prouve mieux les antiques relations qui unissaient aux Phéniciens les peuplades de TAsie Mineure, des Gyclades et de la Grèce; et Ton entrevoit, dans ces siècles lointains de l'histoire, d'incessantes migrations à travers le bassin oriental de la Méditerranée, des relations constantes entre les deux côtes, une influence certaine exercée par les peuples plus avancés sur Tart et les mœurs de ceux qui Tétaient moins. Or, ce que la légende laissait deviner, ce que Thistoire permettait de conjecturer, l'archéologie s'est chargée de le prouver pleinement, en montrant quelle place les objets d'importation orientale tiennent dans la civilisation révélée par les fouilles de Mycènes.

C'est de l'Orient que viennent ces vases d'or et d'argent dont les formes élégantes, l'ornementation délicate, la technique savante suffiraient à attester l'origine étrangère, si une preuve curieuse ne venait achever la démonstration. Dans les peintures égyptiennes d'ua

hypogée de Thèbes, on voit les peuples tributaires apporter leurs présents au pharaon Touthmès III ; et parmi eux, les gens du pays de Kefta — ce sont les Phéniciens — présentent des vases dont la forme rappelle ceux de Mycènes d'une manière frappante. Ils ofifrent — et ici l'analogie est plus précise encore — des tètes de bœuf en argent rehaussées de cornes d'or, absolument semblables à un monument de cette sorte rencontré à Mycènes, et qui est, au point de vue de l'art, tout à fait remarquable. C'est de l'Orient que viennent ces animaux fantastiques d'or et d'ivoire, sphinx égyptiens et griffons assyriens, ces lions rampants sur les vases, dont l'allongement démesuré et tout conventionnel trahit la provenance étrangère. C'est de l'Orient que vient ce beau lion d'or massif, fondu en plein et ciselé avec soin, dont l'aspect seul révèle un travail égyptien; c'est de là que viennent ces bibelots d'ivoire, ces figurines de femmes au visage exotique, cette tête mitrée qui sent l'Assyrie, et ces œufs d'autruche ornés de dessins, et ces fragments de porcelaine égyptienne, et ces ornements tout asiatiques, et ces animaux affrontés ou entrelacés dans une lutte mortelle. Que Ton examine, pour préciser les choses, ces bijoux qui diffèrent si profondément de l'art de Mycènes, ces cachets, ces coulants d'or gravés, dont l'exécution est si habile, dont le sujet — de grandes chasses au lion — se retrouve fréquemment dans les monuments d'Egypte et de Syrie, dont le style si caractéristique est un mélange de l'influence égyptienne et de l'influence assyro-chaldéenne ; cela seul suffit à annoncer la Phénicie. Regardez ce grand cachet, qui rappelle les cylindres babyloniens, et où figurent, avec trois femmes au costume caractéristique, les symboles de la cosmogonie chaldéenne, les

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têtes de lynx qui fièrent les planètes, le fleuve céleste qui est la Voie lactée ; regardez ces figurines divines à la tête chargée de colombes, ce petit temple d'or dont les angles portent des colombes encore, et reconnaissez le culte de la grande déesse babylonico-phénicienne, la puissante Istar . Regardez surtout ces poignards admirables, dont la lame est ornée d'une plaque d'or gravée ou d'une plaque de bronze incrustée d'ors aux diverses couleurs; la technique savante aussi bien que les sujets représentés, — des panthères chassant des animaux aquatiques, des hommes presque nus poursuivant le lion, — rallongement des corps, Tarrangement de la scène, tout y sent TÉgypte et n'a nul caractère local.

Mais parmi ces objets qui rappellent l'Egypte et la Chaldée, et dont quelques-uns assurément viennent en ligne directe de ces pays lointains, tous ont-ils la même provenance? Dans les poignards même dont on vient de parler, on trouve un reflet de l'Egypte plutôt que sa marque propre ; c'est, comme le dit M. Perrot, de l'art égyptisant plutôt que de l'art égyptien. Or, quel est le peuple dont l'art a su, entre tous, contrefaire les produits de l'Egypte et de l'Assyrie, mêler ces deux éléments dissemblables dans ses propres créations artistiques, et répandre ses ouvrages à travers toute la Méditerranée? C'est la Phénicie. Les grands empires d'Egypte et d'Assyrie, si puissants qu'ils fussent, n'avaient point de marine; ce sont les navigateurs de Tyr et de Sidon qui se sont chargés de faire connaître leurs arts à la Grèce . Leur génie imitateur a subi d'abord l'influence égyptienne; vassale de l'Egypte jusqu'au XII* siècle, la Phénicie a longtemps ignoré l'Assyrie, et c'est pour cela que l'on trouve si peu d'objets assyriens à

Mécènes. C'est plus tard seulement, au x* et au ix* siècle, que les Phéniciens apporteront en Grèce les modèles empruntés au grand empire mésopotamien : c'est la seconde période de Tiniluence phénicienne sur la Grèce.

Mais, à côté de ces importations étrangères, un art national se révèle. Il existe à Mycènes des orfèvres indigènes, déjà habiles, et qui possèdent quelques-uns des secrets du métier. De leurs mains sont sortis les masques d'or qui couvrent la figure des cadavres, et qui de toute évidence ont été fabriqués sur place ; de leurs mains aussi ces minces plaques d'or estampées, dont les fouilles nous révèlent le procédé de fabrication. On a trouvé des moules en granit, en basalte, offrant en creux quelques-uns des motifs que les plaques d'or présentent en relief: l'orfèvre n'y cou. lait donc point le métal en fusion, mais à l'aide du marteau il poussait dans le moule la feuille d'or qu'il voulait estamper. Certes, les batteurs d'or mycéniens ont pu, dans leurs ouvrages, s'inspirer parfois des décors asiatiques et imiter grossièrement ces monuments d'une civilisation supérieure : mais le fait d'une fabrication locale demeure. A cette fabrication locale appartiennent aussi ces poteries sans valeur trouvées en si grand nombre dans les ruines de Mycènes, ces peintures qui décoraient la résidence des rois; et dans toutes ces œuvres se marque un style particulier, un génie national, dont il faut déterminer les caractères originaux.

Les motifs qui constituent ce style décoratif semblent, à première vue, singulièrement compliqués : au vrai, ils se ramènent à un assez petit nombre d'éléments fort simples, qui se ramènent à trois types principaux. Tantôt ce sont des ornements géométriques, non point

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formés pourtant par Temploi des lignes droites, dont les intersections à angle droit multiplient les combinaisons : ce sont des lignes courbes, des spirales, des enroulements, des cercles, qui se développent avec une libre variété. Plus souvent c*ç8t dans la nature que les artistes cherchent leurs modèles, avec un souci de l'observation et une délicatesse d'impression visuelle qui sont déjà remarquables. C'est la vie végétale, avec ses fleurs, ses feuilles, et surtout ses plantes aquatiques; c'est la vie animale, avec ses papillons, ses mouches, et surtout toute la faune des mers et des grèves, coquillages de tout genre, poulpes, méduses et étoiles de mer, qui inspirent les orfèvres et les potiers de Mycènes. Et bientôt cet art enfantin d'abord étend le champ de ses études : il s'attaque à la représentation des animaux, surtout des chiens et des chevaux ; bien plus, il se risque à aborder la figure humaine; et des défilés de guerriers apparaissent sur les poteries et dans les peintures, tandis que sur un beau vase d'argent récemment découvert l'orfèvre unit pour représenter des visages humains les ressources de l'or et de Témail'.Parces dernières manifestations, la civilisation mycénienne touche déjà à ces vases d'ancien style découverts à Athènes, à cette civilisation du Dipylon, comme on la nomme, qui semble avoir succédé en Grèce à la culture dont Mycènes est le type.

Si l'on veut bien, parmi ces éléments divers, noter la place singulière faite à la faune et à la flore des mers, on estimera que ce choix n'a pu être fait que par un peuple de pêcheurs et de marins. Ce peuple est arrivé déjà à un haut point de richesse et de puissance; il possède une technique industrielle avancée, il a une civilisation florissante. Il fabrique lui-même et avec

i. Cf. Rayet et Collignon, Ilist. de la céramique grecque p. 17-18.

une sûreté parfois qui atteste une pratique déjà longue, des objets d'un style original ; il a, d'autre part, de vastes relations maritimes et commerciales, car il n*a pu trouver sur son sol cet argent et cet or qu'il emploie si libéralement; enfin il subit une influence asiatique, dont les Phéniciens sont l'intermédiaire et qui est surtout égyptienne. Mais cela dit, quel est ce peuple? Ces princes qui dormaient dans les tombes de Mycènes, sont-ils les ancêtres des Grecs de l'histoire, sont-ils vraiment ces Achéens dont la légende et la poésie ont immortalisé la mémoire, ou bien sont-ils des étrangers, appartiennent-ils à quelques-uns de ces peuples dont l'histoire rapporte la domination maritime dans les Cyclades? Viennent-ils de la Phrygie, comme pourraient le faire croire tant de motifs rencontrés à Mycènes, depuis les lions affrontés de la porte de l'Acropole jusqu'à ces sépultures en forme de tumulus dont l'art phrygien a offert le premier modèle? Sont-ils, comme on l'a soutenu non sans vraisemblance, de cette race carienne qui jadis a dominé TArchipel et poussé ses colonies jusqu'à Hermione et à Épidaure? La façon dont sont ensevelis les morts de Mycènes, les ressemblances entre leurs tombes et les sépultures récemment découvertes en Carie, l'analogie entre les procédés des batteurs d'or mycéniens et la technique des bijoux cariens travaillés au marteau, pourraient servir d'argument à cette hypothèse. Ou bien sont-ils des Cretois, comme l'affirme une théorie récente, et datent-ils de l'époque de ce premier empire hellénique fondé dans l'archipel, auquel la tradition attachait le nom de Hinos? Il est bien malaisé de résoudre de tels problèmes, bien difficile aussi de dater cette civilisation. Entre ceux qui en reculent l'époque jusqu'au xvii* siècle avant

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l'ère chrétienne et ceux qui voudraient la rapprocher jusqu'au vin* siècle avant Jésus-Christ, il est permis d'hésiter : et peut-être faut-il sur ce point s'en tenir à l'opinion moyenne qui, pour de multiples raisons, place au XII* siècle avant notre ère la civilisation de Mycènes. Quant au reste, quant à l'origine de ces princes dont Schliemann a troublé le sommeil séculaire, peut-être ne saurons-nous jamais rien : peut-être, suivant une jolie expression de M. Perrot, ce peupk constructeur et thésauriseur restera-t-il masqué dans l'histoire comme l'était dans la tombe le visage de ses rois.

Mais, à défaut de formules précises, l'histoire tout au moins peut, dans ces siècles reculés, faire quelques conquêtes, et arriver à poser quelques conclusions plus générales.

La civilisation de Mycènes n'est point en effet, dans l'histoire des premiers temps de la Grèce, un phénomène isolé; d'autres découvertes ont permis de rapprocher de ces monuments des objets analogues, et ont prouvé que l'état de civilisation que nous trouvons à Mycènes a été à un moment celui de tout le bassin oriental de la Méditerranée. En 1877, les fouilles faites à Spata en Attique ont montré dans les tombes explorées le même mélange de produits indigènes et asiatiques, et révélé à côté des importations orientales, plus nombreuses encore qu'à Mycènes, à côté d'une influence étrangère plus étendue et plus précise, les traces incontestables d'une fabrication locale offrant les mêmes caractères que l'art mycénien. Dans les tombes à coupole

de THeraion près d'Argos, de Ménidi en Attique, dans les monumentsi du même gense explorés en 1881 par Schliemann à OrGhoinèae et tout récemment âi Dimini en Tli8SsaJie(iâ8f7), à. Yafio en Laconie ^1869), Tarrangement est semblable à celui des tombeaux circulaires de Mycènes^; et lest objets d'or, de bronze et d'ivoire, les pâtes de verre, les vases et les armes, et surtout les deux admirables gobelets d'or trouvés à Vafîo, et que décorent des combats d'hommae et de taureaux^ offrent avec Mycènes les plus frappaol^a analogie». Il en est de même des récentes fouilles de Tirynthe (1885), où un palais semblable à celui de* Mycènes a été exbumé sur le* sommet da Tacropole. Ce n'est pas- tout. En éefaoï^dela Gréée eoniiaentiale, les monuments trouvés dans l'Archipel appartiennent à la même civilisation. Les pierres gravées des îles reproduisent les motifs ordinaires de l-architeetiure et de la peinture de Myeènesr; et dans les découvertes de Santorin, antérieures à ]h forraatiûtn du oirqsae d'enfoncement, dans les fouilles faites à Rhodes,, paj^tieulièremenjt dans la nécropole de Jalysoâ,. dans les nécropoles de Cnossos en Grêle et d/Arsij3wé en Chypre, dans les ruines d'Hissarlik, et surtout dans ee fameux « palais de Minos » récemment découvert pair M». Evans à. Gnossos, une foule d'objets ont apparu^ dont la comparaison est singulièrement instructive. Ainsi s'est constitué et s'augmente chaque jour un groupe nouiveau d'antiquHéSt (^ue représenàent cestsept noms : Hissarlik, Sanimain, Jalysos, GnossoSyMycènes, Tirynthe et Spata; ainsi nous a été révélée toute- une époque de la civilisation du monde antique. Sur ces points si; différents, si éloignés l'un de l'autre, on surprend un même état, jusqu'ici inconnu, de l'art et de l'industrie qui a été commun à

tout le bassin oriental de la Méditerranée. Sans doute cette civilisation ne s'est point développée en un seul jour, les types que représentent les divers champs de fouilles se sont succédé sur un espace de plusieurs siècles. « Hissarlik en marque les lointaines origines et le premier développement, Santorin un état plus avancé ; Cnossos et Jalysos montrent la perfection de Tornomentation végétale, Mycènes et Tyrinthe l'abus de ces principes de décoration et les progrès merveilleux de cet art; Spata touche au moment où l'influence asiatique, depuis longtemps subie, devient prépondérante *. » Deux courants en effet traversent toutes ces civilisations : d'une part, il y a un art indigène et local, dont les formes ne changent point, dont les principes décoratifs, tout en se perfectionnant par une longue pratique, gardent cependant toujours leurs caractères spécifiques; et, d'autre part, une influence étrangère, chaque jour croissante, mêle à ces éléments indigènes les œuvres d'une civilisation et d'un art plus avancés. Mycènes conserve à ses vases les formes de Santorin et de Jalysos, mais l'ornementation y devient plus variée, la recherche plus grande, l'influence orientale plus considérable. Mais que l'on compare Mycènes à Spata. Si certaines formes sont encore voisines, si certains types sont analogues, l'aspect général est tout différent. Aussi la date relative de ces civilisations diverses n'est-elle point contestable. Hissarlik est plus ancien que Santorin et Jalysos ; celles-ci précèdent Mycènes, qui elle-même est plus vieille que Spata. Si l'on veut à tout prix fixer des dates approximatives, on placera Hissarlik avant le xvi« siècle, Santorin au xvi«, Jalysos et Cnossos au xiv«, Mycènes et

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