CHAPITRE I
Parmi les monuments qu'Athènes offre à la curiosité du voyageur, parmi les choses qu'il faut voir après les Propylées et le Parthénon, les guides signalent, au boulevard de l'Académie, une grande maison entourée de portiques, couronnée de statues représentant les héros d'Homère, et sur la façade de laquelle s'étale celte inscription qui surprend et déconcerte tout d'abord : 'IX{ou [xéXaôpov, palais, de Troie. Chaque passant vous dira, car c'est ici une des gloires de la ville, que ce palais n'est autre que la maison du docteur Schliemann, le grand admirateur d'Homère, l'illustre archéologue qui a exploré les ruines de Troie et de
1. Bibliographie : Schliemann, Mycènes, trad. française, Paris, 1879; — Furtwângler et Loeschcke, Mykenische Thongef tisse, Berlin, 1879; — Lenormant, les Antiquités de Mycènes (Gaz. des beaux-arts t t. XIX); — Newton, Dr. Schliemann' s discoveries in Mycenae (Essays on art and archaeology, Londres, 1880); — Dumont et Chaplain, les Céramiques de la Grèce propre, Paris, 1881-1888; — Milchhoefer, Die Anfànge der Kunst in Griechenland, Leipzig, 1883; — Furtwângler et Loeschcke, Mykenische Vasen, Beriin, 1886; — Helbig, Das Homerische Epos, 2* éd., Leipzig, 1887; — Schuchhardt, Schliemann* s Ausgrahung en im Lichte der heutigen Wissenschaft, Leipzig, 1890, et les articles de Perrot, Note sur quelques poignards de Mycènes [Bull, de corr. hellén., t. X); de Koehier [MUlheilungen des deutsch. Archaeol. Instituts^
Mycènes, et retrouvé, la chose est sûre, le trésor de Priam et le tombeau d'Agamemnon. Faites mieux : demandez à visiter cette maison hospitalière ; partout vous rencontrerez le souvenir d'Homère et des héros qu'il a chantés. Ne soy^ point trop surpris, tout en visitant la belle collection d'antiquités recueillie par le maître de céans dans les ruines d'Hissarlik, d'entendre réciter, même par une bouche féminine, des centaines de vers d'Homère; ne vous, étonnez point d'entendre appeler les enfants de la maison par les noms harmonieux' et héroïques d'Andromaque ou d'Agamemnon. Dans cette maison, Homère est Dieu, et M. Schliemann est son prophète : mais je croirais volontiers que le prophète y est plus adoré que le Dieu.
Avant de faire le récit des merveilleuses découvertes de M. Schliemann, il n'est point inutile de présenter Thomme même. Ce n*est point trahir le personnage que de pénétrer ainsi dans sa vie privée : M. Schlie-
t. lïl, et de Dûmmler (i6id., XII). — Sur les fouilles récentes : IIpaxTixà de la Société amitée^giqut d*A4hênes pour 1886, Athènes, 1888, et les articles de Taountas dafts rEçrjjxepiç àpxatoAoytx-^ de 1887 et 1888. — Sur les origines et l'ensemble de la civilisation mycénienne : Perrot, Hidcrire de l'art, L V, Paris, 1889, p. 15- 23 et 215-225 pour la Phrygie, p. 30ÎN327 pour la Carie; — Rayet et Collignon, Histoire de la céramiqxte grecque, Paris, 1888? chap. i"; — Dos Knppelgrab von Menidi, herausgegeben vom deutsch. Arcfi. Insi., Athènes, 1880; — Schliemann, Orchomenos, Leipzig, 1881; les Fomlèes de Spaia {BulL de C&n\ hellén, t. II). On consultera sartoot avec fruit Perrot, IHstevre de VArt, t. VI, la Grèce primitive, l'Art mycénien, Paris, 18&3, et pour Gnosso*?, les articles de E. Pottier (Revue de Parit ckr 15 féTricr et 1" mars 1902).
mann a pris soin de faire d'avance sa biographie. En tête de l'ouvrage intitulé Ilios, où Schliemann a raconté en 1882 le résultat de ses fouilles de Troie, il a publié un long récit de sa vie et de ses travaux, des manières de Confidences singulièrement attrayantes. C'est un fort curieux document que cette autobiographie, un extraordinaire mélaage de naïveté voulue et d'infatuation candide, une combinaison étrange où entrent, à proportions égales, un grand fonds d'esprit commercial, une rare entente des affaires et des bonnes affaires, et d'autre part, un vif sentiment de religiosité, un peu, il est vrai, de cette religiosité à l'allemande, qui confisque volontiers à son profit le monopole de la protection divine; on y trouve côte à c6te la passion de l'archéologie et de la science et une dose assez forte de sentimentalité germanique ; on y rencontre surtout une merveilleuse confiance en soi-même, que la vie aventureuse de Schliemann semble avoir pris à tâche de justifier. C'est presque un roman en effet que l'existence de cet homme qui, par sa seule persévérance, sans ressources et presque sans instruction, a su faire par lui-même sa fortune et son éducation; et à coup sûr ce n'est point un roman banal que la vie de ce négociant, passant vingt-cinq ans à gagner des millions pour dépenser pendant le reste de ses jours la moitié de ses reveskus en explorations archéologiques. Il faut pardonner bien des choses à M. Schliemann en faveur du luoèrle emploi cp'il a fait de sa richesse, en faveur de ses entreprises « aussi hardies que désintéressé«9 » — k mot est de M, Schliemann et on peut regretter qu'il ne nous ait pas laissé le s^in et le plaisir de le trouver, — en f avenir ée cette curiosité scientifique, si ardeoibe qu'elle en est parîois deveoflie témé-
raire, de cette activité infatigable et généreuse qui ne s'est jamais démentie ni lassée.
Gomme tout compte, paraît-il, dans l'enfance des grands hommes, M. Schliemann nous a conté, avec force détails, ses premières années passées dans son village du Mecklembourg-Schwerin, et « les serments d'amour éternel » qu'entre neuf et douze ans il échangeait gravement avec une petite voisine de son âge. Cet amour, il faut bien le dire, était plus archéologique que passionné. Par une prédestination singulière, trop étrange pour n'avoir pas été peut-être arrangée après coup, Schliemann, dès l'enfance, avait la passion d'Homère et le désir de retrouver Troie. Il s'en entretenait avec sa petite amie et il était convenu entre eux qu'ils se marieraient quand ils seraient grands et s'en iraient fouiller les ruines de Troie : « Grâce à Dieu, ajoute M. Schliemann, ma ferme croyance à l'existence de cette Troie ne m'a jamais abandonné èi travers toutes les vicissitudes de ma carrière aventureuse. Pourtant je ne devais réaliser mon rêve que cinquante ans plus tard, et le réaliser, hélas! sans Minna. » Minna n'avait point attendu, et M, Schliemann paraît s'en être consolé. En tête du volume consacré à Mycènes , une dédicace émue adresse le livre h Mme Schliemann, « comme une faible preuve de mon admiration pour ses études homériques, de ma reconnaissance pour son dévouement et son zèle, et pour l'énergie avec laquelle elle a dû soutenir mon courage dans le temps de nos rudes épreuves. »
Des malheurs de famille firent bientôt de l'amoureux d'Homère et de Minna un garçon épicier : les circonstances le conduisirent ensuite comme mousse sur un navire de commerce et la tempête le déposa, sans un
SOU vaillant, sur les côtes de Hollande. Nous le retrouvons à Amsterdam, employé dans une maison de commerce, aux appointements de 800 francs par an, logé à huit francs par mois dans une mansarde sans feu, déjeunant d'un peu de bouillie de seigle, dînant pour quatre sous, et consacrant la moitié de son revenu à compléter son instruction interrompue. Avec une invincible ténacité, une énergie indomptable, dont le seul défaut est peut-être que M. Schliemann en parle trop, il prenait sur ses rares moments de loisir, et sur ses repas mêmes, pour apprendre successivement l'anglais en six mois, le français en aussi peu de temps et plus rapidement encore le hollandais et l'espagnol, Titalien et le portugais, à raison de six semaines pour chaque langue. Puis ce fut le tour du russe : et pour mieux assurer ses progrès, en récitant à haute voix tout ce qu'il apprenait dans cette langue difficile, notre héros loua, à quatre francs par semaine, un pauvre juif, qui chaque soir venait, pendant deux heures, écouter, sans y comprendre un mot, M. Schliemann récitant son russe. Ces études-là devaient au reste lui être fort utiles : c'est en Russie que Schliemann fit toute sa fortune. L'autobiographie prend ici des allures de grand-livre : le chiffre d'affaires de la maison Schliemann y est enregistré soigneusement, ses articles d'importation et d'exportation énumérés avec complaisance. En huit ans, M. Schliemann avait gagné 600000 francs : il doubla ce capital dans la seule année 1854. Pour se récompenser, il se donna la satisfaction d'apprendre le grec, et il ajoute modestement qu'il en possède en perfection toutes les règles, sans même savoir si elles sont ou ne sont pas dans la grammaire. En même temps que le grec, ses affaires
allaient bien. Maintenant il gagnait en moyenne 250 000 francs par an, ce qui est un joli dernier pour un homme qui jadis avait dû mendier sur les quais du Texel. C'est qu'aussi « le ciel avait béni d'une manière miraculeuse » les opérations de M. Schliemann.
Il se trouva assez riche pour réaliser enfin le rêve de sa vie; et après plusieurs grands voyages, qui le promenèrent autour du monde, depuis l'Egypte jus* qu'aux États-Unis, en passant par le Japon et la Chine, M. Schliemann résolut , c'était en 1868 , de consa^* crer à Homère ce qu'il avait acquis «d'argent et ce qui lui restait de jours. Il visita Ithaque, Mycènes, Troie, et en 1871 il poussait les premières tranchées dans la colline d'Hissarlik. Il faut lire dans le livre même le récit de ces campagnes de fouilles , plusieurs fois interrompues, six fois reprises avec une obstination invincible, et dans lesquelles Schliemann a cru retrouver, sous les débris superposés de cinq villes successives, les restes authentiques et incontestables de la Troiie homérique. On rencontrera là tous les traits caractéristiques du personnage, cet esprit d'ordre tout commercial, qui lui fait faire le compte exact de l'argent dépensé dans l'entreprise, cette imagination fougueuse qui lui fait reconnaître dans les débris d'Hissarlik la matière même des chants d'Homère. Rien n'y manque, ni le trésor de Priam ni les bijoux d'Hélène, ni les portes de la cité ni les crânes de ses habitants, rien, pas même les traces du grand incendie où Troie s'abîma dans la catastrophe finale. Certes, c'est un ingénieux jeu d'esprit de retrouver dans la cité brûléCy comme l'appelle M. Schliemann, la propre ville d'Hector et de Priam, et de refaire, dans ses moindres détails, le plan de l'Ilion homérique :
mais, il faut bien le reconnaitre, M. Schliemann aime trop Homère pour être en ceci tout à fait impartial. Retrouver Troie cause un autre plaisir et fait plus de bruit dans le monde que la découverte de quelque cité préhistorique anonyme : Timagination de M. Schliemann n'y a point résisté. Malheureusement, à qui manque la foi profoode de l'explorateur, toutes ces attributions semblent un peu bien contestables : mais qu'importe? les résultats palpables de ces fouilles, les bijoux découverts, les dix trésors explorés, forment pour la science une conquête assez belle encore.
On trouve bien d'autres choses dans l'autobiographie de M. Schliemann. C'est le récit de ses fouilles de Mycènes (1874-1876), à propos desquelles l'auteur remarque eomp)ftisamment que depuis ces découvertes les étrangers viennent si nombreux à Athènes, qu'il y a dans cette capitale dix fois plus d'hôtels qu'auparavant: c'est l'histoire de ses explorations à Ithaque (1878) et à Orchomène (1881). Mais ce ne sont là pour lui que des intermèdes; et quoiqu'ils soient à mon gré plus intéressants que la pièce principale, toujours les préoccupations de M. Schliemann demeurent tournées vers Troie. Aujourd'hui même, après avoir exploré, avec une méthode plus vraiment scientifique, l'acropole de Tirynthe, après avoir poursuivi, à Pylos et en Laconie, les traces des héros homériques, on nous annonce que M. Schliemann revient à Hissarlik : et il faut, quoi qu'on en ait, rendre hautement hommage à l'énergique et généreuse activité d'un homme à qui l'archéologie est redevable de découvertes capitales.
Tel est l'homme. Voyons l'œuvre maintenant, telle que nous la révèle un de ses plus glorieux épisodes, l'exploration de l'acropole de Mycènes.
Il est peu de gens, je pense, qui n'aient entendu parler d'Agamemnon : si ce n'est par Homère, du moins est-ce par Racine, èi coup sûr par Offenbach, Ce qu'on sait moins, c'est que le roi des rois régnait, suivant la tradition héroïque, dans une ville d'Argolide qui s'appelle Mycènes ; ce qu'on ignore plus généralement encore, c'est qu'il existe des ruines considérables de cette ville. Au fond de la plaine d'Argos, près du petit village de Kharvati, et précisément au débouché de l'étroit et pittoresque défilé où passe la route de Corinthe à Argos, se dressent sur un grand plateau rocheux de forme triangulaire les débris de l'antique citadelle des princes de Mycènes. D'un côté, une gorge profonde défend l'accès de la forteresse; tout le pourtour de l'acropole est ceint de hautes murailles, dont l'élévation varie de 4 à 10 mètres, et qui mesurent 5 mètres d'épaisseur. La façon dont ces remparts sont construits est digne de remarque : les blocs n'y sont point rangés en assises régulières, soigneusement cimentées; des pierres polygonales ajustées sans ciment, et, dans les parties plus soignées, des blocs quadrangulaires entassés en assises horizontales, mais que nul ciment ne retient, composent cet appareil de fortification : c'est ce que l'on appelle des construc-
CH.DIEHL