‹ Excursions autour du monde (volume 2)Chapitre 1 sur 11 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

E. PLONI et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

10, RUE GARANClÈRE

Le départ d'un train est toujours un événement pour les voyageurs et un spectacle amusant et pittoresque pour les flâneurs. La gare de Lyon-Méditerranée est une des plus curieuses à étudier ; c'est un va-et-vient perpétuel de militaires, de marins, d'Anglais, d'Orientaux, de chasseurs, et le point de départ de tous ceux qui vont en Italie, en Algérie, en Orient, aux Indes, en Chine et même en Seine-

et-Marne. Autrefois, à l'époque des diligences et des chaises de poste, le moindre voyage était une entreprise, et l'on devenait presque célèbre pour avoir été en Egypte ou à Constantinople. Aujourd'hui, grâce à la rapidité des moyens de locomotion, on organise des trains de plaisir pour faire le tour du monde, et ni la Chine ni les Indes n'ont plus de secrets pour nos voyageurs qu'un humoriste américain a plaisamment surnommé des globe trot ter s.

Mais, en devenant plus facile, moins coûteux et moins fatigant, le voyage a perdu beaucoup de ses charmes; on part et l'on arrive à heures fixes, on mange dans les buffets des dîners servis par des domestiques en habit noir, on visite à la hâte le musée, la cathédrale, la maison de ville ; dix minutes d'admiration, c'est tout ce que comporte le programme arrêté d'avance. Plus d'essieu cassé forçant à passer la nuit dans une mauvaise auberge, plus de brigands, de duègnes; pour trouver la moindre aventure, il faut aller au centre de l'Afrique, sur les sommets de l'Himalaya, ou habiter longtemps l'extrême Orient.

N'importe, le goût du voyage tend de plus en plus à s'introniser, et le train qui part chaque soir de Paris pour Marseille en est une preuve vivante. Quel brouhaha! quelle presse! quelle tour de Babel ! Ici, c'est un Anglais coiffé d'un imperceptible chapeau

enturbanné d'un voile vert, sa lorgnette en bandoulière, son parapluie enfermé dans une gaîne en toile cirée ; il cherche à introduire dans un wagon où sont déjà empilés sept voyageurs un ballot qu'il appelle son sac de nuit; un peu plus loin, c'est une famille effarée que la foule disperse à chaque instant, et dont les membres s'appellent d'un bout de la salle à l'autre, comme le font des perdrix qu'un coup de fusil a éparpillées dans un champ.

Enfin la cloche retentit, les salles d'attente vomissent sur la voie un flot de voyageurs, chacun se hâte de se caser, les portières se ferment, un coup de sifflet sinistre ébranle les voûtes, le train se met en mouvement et part. Il traverse comme une flèche Fontainebleau, la Champagne, la Bourgogne ; il dévore les distances; arbres, maisons, animaux, semblent Courir sur lui. C'est l'enivrement de la vitesse ; on ne voit rien, on est ahuri par le bruit, désarticulé par la trépidation, mais on va vite, et l'on voudrait aller plus vite encore: qu'importe le paysage? on n'a même pas l'idée de le regarder; on traverse Dijon , Lyon , Valence , Avignon sans même s'en douter, et quand le jour paraît, le premier objet qui frappe la vue, c'est la Méditerranée. Cependant le paysage a changé d'aspect, l'olivier remplace le saule, et la terre brûlée par le soleil commence à prendre les teintes du pays chaud.

Marseille n'est déjà plus la France, mais ce n'est

pas encore l'Italie ou l'Orient. Les hommes sont bruyants, nerveux ; le moindre travail ne s'accomplit qu'à l'aide d'un flot de paroles inutiles et de lazzi spirituels, mais ils sont vêtus de redingotes et de blouses, et coiffés de l'horrible casquette. Quant au climat , il est chaud , vivifiant ; l'atmosphère est parfois claire et lumineuse; mais aussi, gare au mistral : quand il souffle, c'est le Nord, la Russie, la Sibérie. En somme, cependant, Marseille est une charmante ville; les yeux sont réjouis par le plus adorable panorama ; la Corniche, les Catalans, les avenues deMeilhan, valent leur réputation; le mouvement des rues commerçantes est indicible ; les hôtels sont excellents. Mais, hélas ! pour la plupart des voyageurs, Marseille n'est qu'une ville de départ, la dernière étape en France ; on vient y prendre un paquebot conduisant dans les pays lointains, et, quelque cuirassé que l'on soit contre les émotions de la séparation, le cœur au fond est trop oppressé de regrets pour se laisser distraire par le spectacle des yeux.

On fait , en hâte , ses derniers préparatifs , et l'heure du départ arrive. Tous les voyageurs sont réunis sur le pont, l'homme de quart pique deux heures : c'est le signal. On échange les dernières poignées de main, les phrases s'entre-croisent, souvent interrompues par une larme maladroitement essuyée ; encore un instant, l'échelle est relevée et

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le sabord fermé; le bateau s'ébranle, il enfile les goulets (j'allais dire la porte cochère), et le voilà dans la Méditerranée; quelques mouchoirs obstinés s'agitent cependant en signe d'adieu. Peu à peu Marseille, le château d'If et les côles de Provence elles-mêmes disparaissent; le pont est silencieux, les nouveaux marins sont inquiets, et au premier repas on constate l'absence de la plupart des convives.

Le lendemain, on se réveille en vue d'Ajaccio, et, vers midi, on traverse le canal de l'Ours, ainsi nommé à cause d'un rocher qui reproduit la forme de cet animal. La traversée de ce détroit est vraiment admirable ; le ciel est bleu, la mer est bleue ; un soleil bienfaisant égayé le paysage de ses rayons dorés ; à droite, la petite ville de Santa Magdelena, blanche, éblouissante, avec un petit port en miniature où dorment une dizaine de barques de pêcheurs.

Puis, voici la pleine mer. Celui qui n'a vu la mer qu'à Dieppe ou à Trouville est excusable de chanter la poésie de l'Océan, l'enivrement de l'immensité; mais quiconque a été enfermé plusieurs semaines dans un paquebot doit confesser que rien n'est plus fastidieux qu'une longue traversée. Malgré les efforts des compagnies et les progrès dans la science des installations, on ne peut empêcher les cabines d'être petites; les couchettes sont étroites, les draps humides. La toilette contient des cuvettes en miniature; tous les objets ont leur place, et on ne peut les dé-

ranger sous peine de les voir cassés par un coup de roulis. Quant au salon dont le visiteur admire la splendeur, il est inconfortable. On y trouve des tables carrées et d'étroites banquettes fixées au sol, des dossiers à angles droits, une odeur de fruit, de fromage et d'eau de vaisselle, sortant de l'office toujours attenant au salon , pas un fauteuil , pas un coussin, pas un divan ; en revanche, les panneaux sont peints par un artiste de mérite, et au fond un piano faux et nasillard offre une distraction personnelle aux dépens de la communauté. Le temps permet-il de sortir et de rester sur le pont, on ne trouve pour s'asseoir d'autre siège que le fauteuil apporté avec soi, bien heureux si quelqu'un ne s'y est pas déjà installé.

Messine est toujours agréable à voir. Cette ville en amphithéâtre, couronnée par les belles montagnes de Sicile, ces beaux arbres verts, ces allées d'orangers en terrasse, cette grande rue a\ec ses arcades donnant sur la mer, le mouvement du port, la magnificence du climat, la variété des costumes, tout cet ensemble fait de Messine une terre privilégiée.

En sortant de Messine, on navigue entre les côtes de la Calabre et celles de la Sicile ; puis, peu à peu, les terres s'éloignent, et l'on n'aperçoit plus rien, si ce n'est dans le lointain les montagnes de la Crète. Toutes ces terres ont à peu près le même aspect;

qui a vu Tune les a toutes vues; cependant, quand on a la chance de passer la nuit près du Stromboli, et que ce volcan veut se mettre en frais, on assiste à un feu d'artifice plus grandiose que ceux du quai d'Orsay.

Les côtes d'Egypte sont si basses que c'est à peine si l'on aperçoit Alexandrie , une heure avant d'entrer dans le port. La rade est mauvaise, parfois le vent y fait rage ; la passe est difficile et semée d'écueils ; aussi n'y entre-t-on pas de nuit. En débarquant à la cale de la douane, on est assailli par les portefaix ; il y en a de toutes les couleurs, depuis le nègre jusqu'au roux; ils sont vêtus de haillons si peu adhérents à leurs corps, et si inutiles au point de vue de la décence, qu'on peut les croire uniquement destinés à héberger la vermine dont tout bon Oriental est couvert, et qui fait pour ainsi dire partie de sa famille.

Un de ces drogmans de hasard nous procura une voiture, nous y installa et se chargea d'amener nos domestiques et nos bagages à l'hôtel. Rien ne peut donner une idée du mouvement qui règne dans les rues avoisinant le port. A chaque pas on rencontre des voitures découvertes, précédées de seïs courant les ailes au vent avec la légèreté d'un oiseau ; de longues files de chameaux, toujours étonnés de se trouver au milieu de ce bruit, s'arrêtent à chaque pas pour ruminer, et interrompent sans cesse la cir-

culation. Rien ne les émeut, ni les chars traînés par des buffles hideux, ni les cris des portefaix, ni les coups de courbache des cavas précédant la voiture d'un seigneur; les ânes et les piétons remplissent les espaces vides, et bientôt on est au milieu d'une fourmilière vivante. Puis chacun tire de son côté, et de tout cet imbroglio il ne reste qu'un nuage de poussière. Le costume européen domine, mais quel costume! Les couleurs les plus étranges sont accolées ensemble; de temps à autre une femme enveloppée dans un grand drap blanc, la figure cachée par un masque de crin noir, rappelle par sa présence l'Orient, les houris, les aimées, ce qu'on serait toujours tenté d'oublier à Alexandrie ; partout des constructions européennes, de mauvais goût, il est vrai, mais européennes; partout des becs de gaz, des promenades plantées en quinconces et ornées de fontaines en simili bronze ; partout des affiches annonçant les débuts de mademoiselle Amanda; c'est à croire qu'on n'a pas quitté la Cannebière ; il n'y a pas jusqu'aux dattiers rachitiques et aux aloès au feuillage glauque et ridicule qui semblent annoncer l'entrée d'un casino quelconque.

La vie d'hôtel est exorbitante à Alexandrie, — pourquoi ? Parce qu'il est de convention que l'Egypte doit être le pays le plus cher du monde, malgré la fertilité du sol et l'abondance des récoltes fournissant aux demandes d'une forte exportation. Il est

admis qu'on ne vient pas en Egypte pour changer d'air ; les aventuriers qui peuplent le Caire et Alexandrie en disent tout le mal possible et cherchent à s'excuser de vivre dans un pays auquel le soleil pourtant réserve ses meilleurs rayons, le ciel son plus beau bleu, et la terre sa plus grande fertilité. Les fellahs sont d'excellentes gens, beaux, sobres, patients, travailleurs; ils s'inquiètent peu comment va le monde. Le grand malheur de l'Egypte, c'est le gaspillage. Les ressources du pays servent à enrichir quelques individus, insatiables. Le milieu dans lequel on vit en Egypte est tout à fait extraordinaire pour un Parisien ; habitué à se mouvoir dans un grand centre , et méprisant les tripotages dont il ignore l'influence vénéneuse, au premier abord il est stupéfait de ce qu'il entend; Français, Anglais, Italiens, Grecs, Levantins, Arméniens, il apprend l'histoire de tous, même celle des mauvais jours, et son étonnement est au comble en voyant deux individus dont il a entendu la confession réciproque assis le soir à la même table; il se croit l'objet d'une mystification, mais bientôt il s'aperçoit que le sens moral cède le pas à l'intérêt, et qu'il n'est pas toujours nécessaire de s'estimer pour s'associer. Nul ne peut savoir ce qui se dépense de ruse, de finesse, de talent, d'observation, de connaissance du cœur humain, dans cette société : on vit en plein Balzac.

A Alexandrie comme dans toutes les villes d'Orient, le moment le plus difficile à passer pour le voyageur nouvellement arrivé, c'est la soirée. Il n'y a pas de théâtre, les cafés chantants sont horribles, et l'on aurait honte d'y être vu; les rues ne sont ni assez éclairées ; ni assez garnies de magasins pour permettre la flânerie ; de sorte qu'après diner nous ne savions trop comment gagner l'heure du sommeil. L'air était tiède et la nuit superbe ; une promenade en voiture découverte était la meilleure solution, d'autant plus que nous devions. partir le lendemain matin de bonne heure pour le Caire. Il fallait donc ou ne pas visiter la ville d'Alexandrie, ou la voir au clair de lune. Après avoir traversé rapidement ce qu'on appelle les quartiers élégants, nous pénétrâmes dans un dédale de routes plantées d'arbres, et bordées de rares maisons. Puis la voiture s'arrêta au milieu d'une place assez vaste. Les grandes dalles que nous sentons sous les pieds nous font penser que nous sommes dans un cimetière; au milieu se dresse une haute silhouette noire : c'est la colonne de Pompée; est-elle en bronze, est-elle en marbre? ne me le demandez pas, il fait trop nuit pour distinguer quoi que ce soit. Par conscience de voyageur, nous faisons le tour du piédestal; les chiens dont nous dérangeons le sommeil s'éloignent en grognant et en hurlant de cette façon sinistre qui est l'apanage des chiens errants. In cortège s'avance vers nous, un

domestique enveloppé dans un abba déguenillé et tenant à la main une lanterne, suivi de deux fantômes blancs. Quel joli Decamps c'était là! En regagnant notre voiture, nos oreilles sont frappées par les sons d'une musique étrange, mélange de petite flûte et de tambourin. Notre guide nous apprit que c'étaient des nègres venus pour célébrer une des nuits les plus saintes du Rbamadan. Nous entrons. La chambre construite en palmes de dattiers a pour plancher un sol humide et noirâtre et pour éclairage quelques veilleuses répandant plus d'odeur et de fumée que de clarté ; eà et là quelques escabeaux boiteux , quelques lambeaux de tapis, un petit manga contenant de la braise à demi éteinte, et des pots remplis d'une liqueur ferai entée» composent le mobilier, complété par quelques ustensiles de ménage et par des narguilés. Au moment où nous pénétrons, la musique fait rage, et l'enthousiasme de l'assemblée est à son comble, à en juger par ses cris et ses trépignements; mais il nous est impossible de rien distinguer, tant la fumée est épaisse. Noire présence n'interrompt pas la fête; seulement un vieillard assis près d'un tonneau nous fait signe de nous asseoir. Nous acceptons, car, en nous accroupissant, nous échappons à la fumée que la porte ouverte empêche de descendre au delà d'une certaine hauteur. Après quelques instants, nos yeux s'accoutument à cette atmosphère, et nous pouvons regarder la société dans

laquelle nous nous trouvons. Elle se compose d'une quinzaine de nègres; les uns, assis en cercle, boivent, fument, font de la musique; plongés déjà dans l'ivresse, ils ne voient, ni n'entendent rien; les autres dansent avec frénésie et ne s'arrêtent que lorsque le souffle leur manque. Notre présence n'est pas remarquée, et la musique ne s'interrompt pas un seul instant. Ce spectacle avait quelque chose de sauvage et d'original. On avait le sentiment que ce n'était pas simplement une orgie, et que ces forcenés accomplissaient quelque rite sacré. Malgré nous, nous étions saisis d'une certaine émotion. La mise en scène était merveilleuse et nous frappait d'autant plus par le contraste soudain avec l'Europe que nous venions à peine de quitter. Le reste de la promenade se ressentit de cet épisode; chacun de nous cherchait à graver dans sa mémoire les principaux traits de la scène à laquelle nous venions d'assister.

En revenant, on nous montre, derrière un mur ruiné, une autre silhouette noire : l'aiguille de Cléopâtre. Toujours par conscience de voyageur, nous descendons de voiture, et faisons le tour de l'enceinte ; en rentrant on nous apprend que l'aiguille de Cléopàtre est un obélisque en tout semblable à celui de la place de la Concorde, mais moins bien conservé.

En sortant d'Alexandrie, le chemin de fer traverse de belles plaines, de riches cultures, mais le paysage

n'a rien d'exceptionnel ; les chameaux et les dattiers, ces fils du soleil, en font tous les frais.

Mais nous voici arrivés sur les bords du Nil. Le paysage devient admirable, tant il est calme, serein, digne. Ce n'est ni la Turquie, ni l'Arabie, ni la Perse, c'est la Bible ; les hommes, les animaux, les plantes elles-mêmes ont quelque chose de solennel, et le nouveau venu est surtout ému par le sentiment religieux qui plane sur cette contrée. Le fleuve que l'on traverse porte un nom si écrasant ! Le Nil, c'est Sésostris, Moïse, Alexandre, saint Louis, Napoléon, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de grand, d'exceptionnel. Cette plaine de verdure est tachée de place en place par un village aux briques effritées, par un palais aux couleurs chatoyantes, un minaret aux formes élancées ; il suffît d'un lambeau d'étoffe flottant au vent pour faire un tableau.

Le Nil se promène en maître dans cette plaine ; il laisse couler ses eaux sans s'inquiéter de la route, car il n'est pas pressé d'arriver ; peu lui importe le nombre de circuits ; il est le bienvenu partout, et chacun cherche à le retenir le plus longtemps possible. Quant au chemin de fer, c'est autre chose ; pour lui, Unie is money. Le plus petit coude se traduit par un excédant de combustible ; aussi, laissant le fleuve à sa paresse et le traversant chaque fois qu'il s'écarte de la ligne droite, il finit par arriver sans lui au Caire.

La ville se montre peu à peu ; on aperçoit d'abord le sommet des minarets de la mosquée Méhèmet-Ali qui domine la citadelle, ensuite les toits; puis les lignes se multiplient, les détails deviennent distincts, et enfin on embrasse dans un coup d'œil le panorama complet de la ville. Malheureusement, le jour de notre arrivée, nous avons manqué ce spectacle ; la brume, d'abord épaisse, se changea en pluie. Dans les pays secs on désire la pluie comme à Brest le soleil. Cependant, comme rien n'est organisé au Caire contre l'humidité, si l'averse dure seulement plusieurs heures, elle devient très-gênante, les rues mal pavées tournent au cloaque et exhalent des odeurs exécrables ; à l'intérieur des maisons, les toits mal entretenus laissent filtrer l'eau ; on ne sait comment se vêtir : si l'on se couvre davantage, on étouffe; si l'on garde les mêmes vêtements, on s'enrhume. Les moyens de locomotion habituels deviennent inacceptables. On oublie cependant ces misères en regardant les jardins. Les dattiers, les orangers, les bananiers semblent renaître sous la pluie ; les feuilles se débarrassent de leur enduit de poussière, les branches relèvent leur tête alanguie par la sécheresse, les fleurs redoublent d'éclat, et de bonnes senteurs printanières montent au cerveau.

Le Caire est une ville d'une grande étendue, mais peu peuplée et dont l'enceinte renferme plus de terrains vagues que de maisons. Cependant le Mousky,

l'Esbekieh et les rues adjacentes habitées par le commerce indigène sont assez fréquentés ; partout ailleurs on rencontre ou des ruelles inaccessibles, ou des boulevards plantés d'arbres le long desquels se trouvent les villas des Européens et des fonctionnaires égyptiens. La plupart de ces maisons sont bâties dans le goût italien, toits plats ornés de statues, balustrades, vérandas; il est inutile de s'appesantir sur ces constructions que tout le monde a vues partout.

L'intérieur des maisons est des plus simples : pas ou presque pas de meubles; par terre, des tapis anglais de basse qualité ; sur les murs, des papiers d'auberge, un divan circulaire recouvert de perse ou d'algérienne, un ou deux fauteuils en bambou canné, de mauvaises tables recouvertes de moquette tachée sur lesquelles errent un pot à tabac ébréché, quelques feuilles de papier à cigarettes et une demidouzaine de petits plateaux de cuivre destinés aux débris des fumeurs. Tel est l'ameublement ordinaire des appartements de réception au Caire.

Tous les autres détails de la vie extérieure sont en rapport avec celte simplicité, et sauf la table, toujours abondante, hospitalière et soignée, l'étranger n'apercevrait nulle part aucune trace de luxe. Les équipages sont modestes, le plus souvent même de louage; une calèche découverte démodée, traînée par deux chevaux attelés avec des harnais trop larges ;

un cocher mal vêtu, sans livrée, sale, se tenant de côlé sur son siège, à la manière des cochers de fiacre. A peine arrêté devant une porte, cetautomédon descend, débride ses haridelles et vide devant elles un sac de luzerne fraîche — qu'il avait ficelé derrière la voiture.

La domesticité n'est pas aussi nombreuse en Egypte que dans le reste de l'Orient, et rien n'est moins luxueux que la tenue des serviteurs. Un fez le plus souvent déteint et déformé, une vieille tunique à la turque, des chaussures éculées et ignorant l'existence du cirage. En voyant cet état de choses, on est amené à se demander en quoi consiste le luxe proverbial de ces contrées, et pourquoi la vie est plus chère au Caire qu'ailleurs ; quelque grande que soit la part faite au gaspillage, elle ne suffit pour expliquer l'anomalie qui consiste à payer ce que l'on n'achète pas.

La poule aux œufs d'or de l'Egypte, c'est sa population agricole ; elle se nomme fellah. Sobres, courageux, laborieux, ces hommes sont propres à tous les travaux ; depuis la plus haute antiquité ils ont fouillé le sol sacré de l'Egypte avec un soin et une patience admirables, sansjamais exhaler une plainte, sans succomber au découragement ; les mauvais jours passent sans les affaisser, les bons sans les enivrer ; la politique leur est étrangère ; ils préfèrent la misère à la révolte; courbés sur leur sillon ou

attelés à une roue d'irrigation, ils ne désirent rien, sinon leur pain quotidien, et le comble du bonheur pour eux consiste en une piécette d'argent enfouie sous terre dans un vieux pot; c'est là toute leur prévoyance. Pourvu que le collecteur en ignore l'existence, et ne vienne pas leur arracher cette suprême ressource pour payer les intérêts usuraires d'un banquier juif ou arménien !

11 ne faudrait pas croire que le fellah soit abruti par la misère, ni qu'il ait les instincts stupides du nègre qui cesse de travailler dès qu'on cesse de le fouetter. Non, le fellah travaille parce qu'il a été créé pour gagner son pain à la sueur de son front. Il n'est pas abruti par la misère , parce qu'il n'a pas de besoins : un peu de farine et d'eau, quelques légumes, voilà sa nourriture ; un caleçon et un turban de coton bleu ou blanc, voilà son costume. Tels on voit les fellahs sur les bas-reliefs de Carnac, tels ils sont aujourd'hui; ce sont les mêmes formes élégantes et vigoureuses, le même profil aigu, le même nez, les mêmes oreilles ; jamais les fellahs ne sont mélangés à la classe conquérante, et je défie de trouver parmi eux la moindre trace de nègre.

La vie du Caire est la plus charmante du monde ; le climat y rend tout facile. Nous avions fait coïncider notre arrivée avec les fêtes du Baïram, pendant lesquelles le vice-roi quitte son palais de Gizeh et va habiter la citadelle deMehemet-Ali, d'où l'on do-

mine toute la ville ; c'est là qu'ont lieu les fêtes officielles. Les consuls de toutes les puissances , les Européens employés au service égyptien, les dignitaires de l'État et les chefs des divers clergés, les grands négociants étrangers ou indigènes se mettent en mouvement et sillonnent le Mousky et l'Esbekieh en portant les costumes les plus divers. Ici ce sont des uniformes brillants d'or et de broderies, constellés de décorations, là le vieux costume oriental tout couvert de cachemires et d'armes ciselées; c'est un des spectacles les plus gais que l'on puisse voir. J'ai toujours aimé les cortèges, même ceux du Cirque olympique; aussi étais-je enchanté d'en voir un véritable, éclairé par le soleil de l'Egypte. Nous suivons le mouvement, et, campés dans une calèche découverte, nous sommes aux premières loges pour jouir du coup d'œil. Arrivés à la citadelle, comme nous ne sommes pas de la fête, nous profitons du moment où tout le monde est au Salam pour aller admirer le panorama dont on jouit de la terrasse de la mosquée Mehemet-Ali. C'est réellement féerique ; à vos pieds s'étale la ville du Caire revêtue de ses habits de fête; les places ressemblent à une fourmilière où tout s'agite, se coudoie ; les cris, adoucis par l'espace, arrivent à l'état de murmures apportés par la brise. La ville est entourée d'une ceinture de verdure, au milieu de laquelle se déroule le Nil comme un immense serpent jaune; plus loin, c'est le désert,

dont l'horizon n'est arrêté que par les pyramides projetant leur grande ombre, et semblant dans leur immobilité protéger et dominer le paysage. L'homme le plus insensible aux beautés de la nature, le plus rebelle aux fantaisies de l'imagination, en un mot, le plus sceptique , serait impressionné par ce spectacle. Un monde nouveau assaillit la pensée; on est à mille lieues de l'Europe et de la vie moderne, et sans transition on est transporté en plein rêve. C'est bien là l'Orient avec l'éclat de sa lumière, son tohubohu de couleurs et son parfum de poésie ; c'est le Nil avec son histoire que deux noms dominent, Moïse et Bonaparte, et enfin les pyramides, témoins immuables de tout ce passé de gloire et de misère.

Je ne sais combien de temps nous serions restés à contempler ce spectacle, si notre cicérone ne nous eût tirés de notre rêverie pour nous montrer la place où les mameluks furent massacrés, et la terrasse du haut de laquelle un de ces malheureux se lança avec son cheval pour échapper au poignard des meurtriers. Profitant de notre surprise et de son premier succès, notre guide nous entraîna au lieu appelé Puits de Joseph, endroit dont le nom seul est intéressant. Ce puits très-profond est taillé dans le roc, et tout autour règne une galerie circulaire à balustrades à jour, qui conduit en pente douce jusqu'à la source.

Mais le bruit des tambours annonce la fin du Sa-

lam; nous reprenons vite notre poste d'observation. Le vice-roi se rend chez la grande princesse, veuve d'un des vice-rois précédents. Le cortège gagnerait à la suppression des jockeys de Daumont qui semblent sortir de chez Brion malgré le fez dont on les a cachetés. Un bon point aux cavaliers de l'escorte : bien réussis ces chevaux qui veulent tout dévorer et ne tiennent à terre que par leurs queues. Et ce vieil eunuque à chairs pendantes et blafardes qui promène sur la foule son regard hébété, conservant cependant encore un atome de cruauté , comme il ferait bien dans une féerie ! Mais pourquoi ces bottines vernies? Avant d'entrer dans cette carrière, ne doit-on pas renoncer à tous les moyens de séduction? Otez vite ces chaussures qui jurent dans le cortège. Un de mes amis prétend que le chameau est un animal antédiluvien égaré dans notre siècle; ne pensez-vous pas que l'eunuque est un peu dans le même cas ? Après tout, le soleil est un grand magicien ; il masque tout, et par sa présence il fond toutes les disparates et tous les tons heurtés.

Après le cortège du vice-roi, voici venir celui de la grande princesse; c'est superbe d'audace et de sans-gêne. Arrivent d'abord un certain nombre de cavaliers à l'air mystérieux et important ; ils écartent la foule et font rebrousser le flot humain. En un instant la rue est vide.

Quelques minutes s'écoulent clans un silence so-

lennel, puis paraît le second groupe, composé de seïs rapides et tout haletants; leurs pieds nus retentissent sur la terre comme les doigts sur un tambour de basque ; ils sont suivis par un grand coupé à housse attelé de six chevaux conduits à grandes guides et entouré par un peleton d'eunuques chamarrés de dorures, de plumes, de pierreries, d'armes étincelantes. Les stores mal fermés laissent apercevoir deux fantômes blancs, sur le devant deux adorables têtes d'enfants. Mais voici des gamins qui forcent la consigne et poussent des hourras frénétiques; une main blanche, un peu grasse, à doigts effilés, à ongles légèrement teintés de henné, soulève le store et laisse échapper une pluie de piécettes d'argent; les cris cessent comme par enchantement, les gamins se précipitent à la curée, et lorsqu'ils se relèvent, le cortège a disparu, emportant la main blanche, mais laissant un souvenir au spectateur étranger. Heureux pays où l'on ne connaît pas la désillusion de la satiété et où le roman n'a pas nécessairement de dénoûment. Personne n'a mieux compris ce charme que Gérard de Nerval; toutes les pages qu'il a consacrées à l'Egypte sont empreintes de ce sentiment. Entrevoir la beauté sous forme d'apparition, d'ange; rêver un idéal, et être sûr que jamais la réalité ne viendra en effacer le souvenir, n'est-ce pas là une délicieuse poésie?

Quiconque n'a pas essayé de la flânerie en Orient

ne saurait comprendre son charme. On vit littéralement en plein air; chacun accoste les passants, leur raconte ses plaisirs et ses peines, fait ses affaires dans la rue , et s'interrompt pour interpeller un fellah ou dire une gauloiserie à une jeune fille qui s'enfuit en riant. Si un ami passe, on fait arrêter sa voiture, on monte avec lui, et Ton va à Shoubrah où Ton n'avait rien à faire. Vers le coucher du soleil, ce mouvement cesse, et la ville s'endort. Il n'y a pas de soirée comme dans les villes d'Europe.

Il faut bien dire un mot des monuments du Caire ; même quand on n'est pas archéologue, on est tenu d'admirer la belle mosquée dite Sultan Hussein, les tombeaux des califes Kazer-el-Xil et Shoubrah, Quant aux grandes pyramides, elles servent de but à une excursion plus longue, mais si souvent décrite qu'il est inutile d'en donner une description de plus.

La promenade à àne dans la ville arabe, au clair de lune, est un des plaisirs du Caire. Les rues prennent des aspects étranges; chaque mousharabi, chaque stalactite , chaque coin de maison a un air de mystère. Les rares passants semblent des êtres fantastiques; on espère rencontrer le calife Haroun al Raschid et son vizir sous des habits de mendiants. Le son d'une guitare accompagnant un chant guttural vous transporte en plein pays des rêves. Tout à coup la rue s'éclaire de torches, un cortège vous entoure, vous bouscule; à peine remis de la première

surprise, vous regardez: tout a disparu! C'était une noce ou quelque pacha attardé. Le silence est rétabli et n'est plus troublé que par le pas de votre monture, ou par les cris répercutés à l'infini des veilleurs de nuit, ou bien encore par le chant des muezzins qui appellent les fidèles à la prière, longtemps avant que l'aurore n'ait blanchi le ciel.

L'Esbekieh n'est jamais absolument désert; il y a toujours des voitures qui stationnent à la porte des hôtels garnis ; et les ânes couchés pêle-mêle avec leurs conducteurs dorment sans s'inquiéter de l'avoine du lendemain. Heureux pays, où l'imprévoyance n'est pas un vice et où la misère est rarement une souffrance ! Les économistes blâmeront cette société où le travail n'est pas en honneur et où le vagabondage est un desideratum; ils critiqueront un état de choses qui permet aux places publiques de servir de dortoir à toute une population qui naît, vit, meurt sans que jamais personne songe à l'inscrire sur des registres, ayant pour logis la voûte du ciel, pour vêtement les haillons qu'elle trouve en naissant, vivant d'aumônes, et ne sachant ni où ni comment elle va. Comme dans la chanson, la gaieté est son seul bien : bien qui lui vient du soleil. La lumière rend les haillons pittoresques , et par une nuit chaude et sèche la meilleure chambre à coucher ne vaut pas un coin en plein air.

Cette vie n'est point faite pour celui qui dans

chaque homme suppute un capital, qui ne comprend et n'estime dans l'existence que l'accomplissement d'un devoir, et enfin qui considère l'oisiveté comme un crime, et l'insouciance comme une folie. Qu'il reste en Occident à panser les plaies incurables de notre paupérisme, et à moraliser, s'il le peut, nos populations ouvrières qui, ne connaissant de la vie que les amertumes et les souffrances, la traversent l'écume à la bouche et la haine au cœur. Mais vous tous qu'une étincelle d'enthousiasme réchauffe encore, venez en Egypte. Poètes, philosophes, artistes, savants, vous tous amants de la contemplation, qui sentez et pensez plus que vous n'agissez, accourez... L'Egypte est la terre promise des poètes ; là, vous trouverez une nature admirable dans son inaltérable stabilité. Chacune de vos pensées éveillera un souvenir ; à chaque pas vous recueillerez les traces de ceux qui vous ont précédés sur cette belle terre, et l'ont imprégnée de leur personnalité indélébile. Aux bords du Nil, on vous montrera l'escalier que la mère de Moïse descendit lorsqu'elle confia au fleuve le berceau de son fils. Un peu plus loin, c'est l'arbre à l'ombre duquel se reposa la Sainte Vierge, puis la Thébaïde et ses solitaires, dont quelques couvents cophtes ont gardé la tradition. Alexandrie et son école, enfin l'antiquité et ses mystères. L'Egypte a eu de tout temps le don d'attraction, et nul être véritablement grand n'a paru dans l'univers

sans que cette terre privilégiée n'en conserve les traces et ne nous montre ces hommes et leur génie sous une fo me nouvelle et particulière. L'Alexandre d'Egypte n'est pas plus l'Alexandre de Macédoine que le Bonaparte des Pyramides n'est le Xapoléon d'Iéna ou de Moscou.

La période de son histoire dont l'Egypte a gardé le moins de souvenir est peut-être la plus poétique et la plus séduisante. Je veux parler de celle des premie s siècles de notre ère, lorsque la science, la foi, l'ascétisme s'étaient donné rendez-vous dans la Thébaïde. Le flot mahométan a tout enseveli, tout détruit, et après avoir été le centre de la philosophie gréco-chrétienne, Alexandrie et le Caire devinrent un des centres les plus actifs de l'Islam et du fanatisme musulman. Les croisades n'aboutirent qu'à des défaites, et toute la vaillance et la foi de saint Louis échouèrent contre ce rocher sémite. Il a fallu que Méhémet-Ali vint pour nous rouvrir les portes de ce pays. Aujourd'hui, comme pour affirmer le contraste, il n'y a pas de contrée où les Européens reçoivent une hospitalité plus somptueuse et plus complète. \os idées, nos lois font irruption partout; le Xil est sillonné de barques aux' pavillons étrangers. A chaque pas, sur les bords du fleuve sacré, s'élèvent des machines à vapeur destinées à remplacer les fellahs dans les travaux d'irrigation. Ici c'est une sucrerie, là on égrène le coton, un peu plus

i>6 EXCURSIONS AUTOUR DU MONDE.

loin on distille les résidus des cannes à sucre.

Mais rentrons. La nuit s'est écoulée dans cette promenade ; il fait grand jour, et nous devons prendre un peu de repos avant de continuer nos pérégrinations. Parmi les choses à voir au Caire, il faut citer les derviches tourneurs dont Théophile Gautier a donné une description si saisissante dans son livre sur Constantinople. Mais pour bien comprendre cette institution, il ne suffit pas de lire cette description, qui, tout exacte qu'elle soit, laisse cependant un desideratum. Théophile Gautier est un peintre, et non un philosophe; il décrit ce qu'il voit en maître consommé, il dit combien de temps dure cette valse frénétique, il photographie le costume, la figure, les poses des derviches; mais il ne cherche pas pourquoi ces hommes se livrent à ces extravagances, ni par quelle suite d'idées ils sont amenés, sur un air de valse, au dernier degré de l'extase religieuse. D'où viennent-ils? qui leur a appris ces chants singuliers ? sont-ce des musulmans ? quelle est leur patrie, leur langue? où vont-ils?

M. de Gobineau répond à une partie de ces questions dans son livre : Trois ans en Asie, dans les chapitres qu'il consacre aux Nosaïri et aux Alevi. Mais si jamais, après avoir lu ces deux auteurs, l'occasion se présente d'assister à une de ces scènes, n'y manquez pas. Qu'il s'agisse de derviches tourneurs, d'Assaoua, d'Alevi ou de Mirza; que ce soit en Algé-

rie, au Maroc, en Egypte, en Syrie ou en Perse, vous serez singulièrement remué par leurs cérémonies. Les uns tournent au son d'une musique fortement rhylhmée , jusqu'au moment où ils tombent épuisés, et cette valse enivrante dure un peu plus d'une heure; on dirait, à voir passer cette ronde frénétique, immobile à force de rapidité, que tous ces hommes n'appartiennent plus à la terre. La tête jetée en arrière, les bras tendus en croix, le regard fixe, la poitrine haletante, ils tournent jusqu'à ce que leur corps épuisé refuse de tourner davantage : ils s'affaissent alors; le charme est rompu, l'extase évanouie ; il ne reste plus qu'un humble derviche qui salue en se retirant.

En Algérie, Théophile Gautier vous montre les mêmes illuminés sous un autre aspect. Pour arriver à l'extase, les Assaoua chantent; c'est le prélude d'horribles mutilations dont les assistants ont 'peine à supporter la vue. En Perse, ils prennent le nom de Nosaïri , et leurs chefs s'appellent Mirza. Leur siège principal est aux environs de Kirmanshah, et un soir que je me trouvais dans leur village, j'ai assisté à leurs exercices religieux. Quand ils furent réunis, leur chef entonna une sorte de mélopée analogue à l'Azam des musulmans; seulement, au lieu de glorifier la gloire de Dieu et l'existence de son prophète Mahomet, c'est le nom d'Ali qui revient sans cesse sur leurs lèvres. De là le nom d'Alevis

que le peuple donne à leur secte... Peu à peu, le rhythme se précipite, le chant devient saccadé, rapide, rauque ; puis lun d'eux se lève, prend des charbons ardents, les met dans sa bouche, dans son sein, sous ses pieds, sans discontinuer de crier: Ali ! Ali ! C'est alors un délire général ; tous se lèvent et imitent le chef. Quelques-uns, iransportés d'enthousiasme, de frénésie, se couchent sur le foyer, se mettent dans la fournaise ; mais les charbons s'éteignent, les chants se ralentissent, puis cessent tout à fait; le silence succède au bruit. Tous les auteurs de cette scène s'affaissent à côté les uns des autres, et leur recueillement n'est troublé que par des soupirs sonores, semblables à ceux d'une harpe qu'on vient de quitter. Le chef prononce alors cette admirable prière qu'ils disent tous et dans tous les pays, et qui constitue pour ainsi dire le lien entre louîes ces manifestations si différentes de formes; c'est un mélange d'islamisme, de manichéisme et desabéisme. Elle chante le pouvoir talismanique , cabalistique même du mot Ali. Ce mot est l'expression du souverain bien; la réunion de ces trois signes, de ces trois sons, a la puissance de chasser l'esprit du mal, prononcé ou écrit ; ce nom par excellence écarte les dangers, arrête la douleur, procure des béatitudes ineffables. Ces derviches ont gardé de l'Islam une partie de ses formes extérieures, et d'ailleurs le gendre du Prophète ne s'appelait-il pas Ali ?

Tout en affirmant aux dépens de leur chair la toute-puissance du nom d'Ali, ils conviennent que d'autres réunions de sons jouissent d'une influence salutaire. Ou! (lui) Allah! (D'ieu)Issa! (Jésus) sont des mots privilégiés. Comme les Orientaux, quand ils s'y mettent, sont capables de caser dans leur cerveau les croyances les plus opposées reliées encemble par un raisonnement si subtil qu'il échappe à notre positivisme, ces mêmes derviches croient à la migration des âmes et se rattachent à cette grande école d'Avicenne que nous appelons néoplatonisme.

La société orientale vit de contrastes. Il est donc tout simple de parler des aimées après les derviches tourneurs. Les danseuses égyptiennes sont célèbres depuis l'antiquité ; leur lasciveté est proverbiale, et aucun voyageur ne manque ce spectacle lorsqu'il a l'occasion de le voir. Mais ce n'est pas chose facile ; les vraies aimées sont rares au Caire depuis le jour où Saïd-Pacha prit contre leurs déportements le parti radical de les exiler toutes dans la haute Egypte. Il ne reste plus au Caire que celles qu'en terme de théâtre on appellerait des premiers sujets. On ne peut les voir que dans la plus haute société. La plus célèbre, la plus parée, la plus courtisée, et, comme toujours, la moins jeune de ces hétaires vient d'Algérie. Son costume est d'une richesse et d'une élégance inouïes; c'est un mélange de sequins, de broderies, de pierreries, de cheveux, de velours

cramoisi, de brocard bleu ciel, de tulle, de gaze argentée, qu'il serait impossible de détailler; mais l'ensemble est ravissant. Son vis-à-vis est une belle fille de sang géorgien, dont les traits sont empreints de noblesse et de fierté, mais qui manque un peu de grâce féminine ; le violet domine dans sa toilette ; sa coiffure est une merveille : figurez-vous une petite calotte en drap d'or occupant le sommet de la tête et laissant écbapper un flot de petites nattes de cheveux arrêtées par des sequins de toutes les grandeurs et de toutes les provenances ; quelques plis de gaze s'échappent du casque et adoucissent les transitions. Dans le corps de ballet j'aperçois encore une grosse femme jaune dont les chairs tremblotent comme une gelée au rhum, et une grande jeune fille à la chevure ardente, à la figure hautaine, aux sourcils réunis ; elle partage son temps entre la danse et la musique. L'orchestre est composé de quelques instruments à cordes et de trois ou quatre tambours de basque frappés par de vieilles sorcières qu'on croirait écbappées de quelque sabbat,

L'assemblée est nombreuse et choisie, car notre hôte appartient à la meilleure société. Les artistes boivent un peu de raki, pour se mettre en train, et le ballet commence; il s'exécute par couples; le pas ni l'air ne varient jamais, et tout l'intérêt réside dans un tressaillement des hanches et de la poitrine. Cette danse sensuelle jusqu'à l'inconvenance manque

de gaieté, Jes archets grincent sur les mêmes cordes, les vieilles glapissent les mêmes vers, et les danseuses se trémoussent sans changer de place; les verres de raki se succèdent, et l'atmosphère imprégnée de fumée de tabac alourdit les yeux; les objets apparaissent à travers un nuage bleu et lilas, une somnolence générale s'empare de tout l'être; mais bientôt l'ivresse atteint les danseuses et les musiciens ; ils dansent et chantent pour leur propre compte; acteurs et spectateurs à la fois, ils s'applaudissent, s'encouragent, et l'assistance, dans son kief, assiste , sans y prendre part , même comme curieux, à une vaste orgie. La table du souper est mise au pillage, le vin de Champagne achève l'œuvre du raki; les instruments font rage, les musiciens se mêlent à la danse, et le désordre est complet lorsque le bouffon fait son entrée. Il se livre aux contorsions les plus extravagantes, débite les chansons les plus épicées; tout ce monde a perdu la tête; c'est alors que s'exécute le fameux pas de l'abeille; cependant les bougies tirent à leur fin, les lampes palissent, l'aube blanchit les vitres, quelqu'un ouvre une fenêtre, et le rêve s'envole avec la fumée des chibouques. Il ne reste qu'un grand mal de tète et une envie folle de dormir, de fuir ces acres senteurs ; on jette un paletot sur ses épaules, on se blottit au fond d'une voiture et l'on rentre chez soi harassé, énervé. Chaque soir, cetle orgie se renouvelle dans quelque

maison de la ville, et cependant j'entends dire que la beauté de quelques-unes de ces femmes résiste vingt ans à cette débauche perpétuelle.

Nulle part l'hospitalité n'est plus somptueuse qu'en Egypte; aussi le vice-roi voulut-il bien, sur la demande de Nabar-Pacha, nous autoriser à prendre un train spécial pour visiter le Delta et la basse Egypte. Notre excursion devait comprendre Zagazig et Mansourah, et nous faire parcourir environ quatre cents milles. Partis de grand matin, nous arrivons à Zagazig pour déjeuner, après avoir toutefois subi un accident assez rare. Nous allions très-vite, et la locomotive, lancée à une vitesse de quinze lieues à Theure, semblait voler, lorsque notre mécanicien aperçut sur la voie deux chameaux se prélassant sous une charge de charbon de terre, avec cet air grave et comique qui leur est propre ; l'un d'eux était monté par un paysan parfaitement endormi par la marche cadencée de l'animal. Les sifflets les plus aigus, les plus répétés, les plus impérieux furent impuissants à le réveiller. S'arrêter était impossible. Le mécanicien arabe, après avoir poussé un inshallah sonore, lança sa machine à toute vitesse et arriva comme un boulet sur l'obstacle. Le tampon de la locomotive accrocha le second chameau et le projeta hors de la voie avec tant de bonheur que nous en fûmes quittes pour une forte secousse. L'homme ni le premier chameau n'avaient pas été atteints, et

'un portant l'autre, ilsallèrent à la fourrière réfléchir à la nécessité de se conformer aux règlements de police.

Zagazig tient une place importante dans les rapports des commissions sanitaires et jouit de la plus mauvaise réputation. C'est le dernier refuge de la peste, et le choléra y sévit parfois avec violence. Cette petite ville, hahitée en grande partie par des Grecs, n'offre rien de curieux au voyageur ; c'est l'entrepôt des cotons du Delta, et la tête de ligne du réseau des chemins de fer de la basse Egypte. Quelques cheminées d'usine, le canal qui amène les eaux du Nil, des baraques en bois et trois ou quatre minarets, voilà la ville.

Zagazig est à proprement parler la porte de la basse Egypte; le pays que nous avions traversé depuis le Caire ne donne qu'une faible idée de la richesse et de la fertilité des terres basses. Nous étions au milieu de février; la terre semblait un tapis de verdure, et l'œil n'embrassait dans son regard que cultures et cultivateurs; femmes, enfants, bestiaux, tout le monde était dehors. De grands bouquets de palmiers agitant leurs plumets au souffle de la brise servaient de fond au tableau et semblaient placés là pour empêcher la vue de s'égarer dans cette immensité de verdure. C'était une scène de la Bible; des jeunes filles vêtues d'une longue chemise bleue, les cheveux enroulés avec un chiffon rouge ou orange,

dont un coin flottait en guise de voile, la tête rejelée en arrière, la taille cambrée, attendaient, la jarre sur l'épaule, que leurs compagnes eussent abreuvé les troupeaux; des chameaux accroupis, des agneaux gambadant autour de leurs mères, de grands buffles à la mine farouche, au crâne aplati , au beuglement sauvage, encombraient les abords des puits enlourés de massifs de tamariscs. De temps à autre, un rire frais et sonore prouvait qu'en Egypte comme ailleurs la jeunesse des champs est insouciante et joyeuse.

De Zagazig à Mansourah , il faut trois heures en s'arrêtant à chaque station. Le nouveau kiosque du vice-roi montre ses balustrades blanches et ses toits brillants, longtemps avant qu'on soit arrivé.

Je n'avais pas encore rencontré de ville ayant conservé autant de caractère oriental que Mansourah; les rues sont étroites, tortueuses, sales, encombrées de passants et d'immondices, d'ânes, de chiens errants et galeux. Le costume européen, le fez même ont disparu pour faire place aux culottes dont le fond tombe jusqu'à terre, aux ceintures bariolées, aux cafetans de couleur éclatante, aux longues robes de chambre étroites et sans taille. Les maisons sont mystérieuses, sombres, biscornues; les mousharabi s'entassent pêle-mêle avec les stalactites de plâtre et les poutres découpées à jour. Les fenêtres sont rares, petites, exactement grillées. Ici, un reste de peinture; là, un lambeau d'étoffe, une borne en

marbre sculpté et ornée de caractères dorés, à moitié enfouie dans la boue, fait face à une boutique basse, sombre, sans devanture, et dont le volet relevé en saillie avance jusqu'au milieu de la rue et menace d'éborgner les passants. Le tableau est complet, rien ne manque au décor, pas même les panonceaux aux armoiries peu connues, annonçant la présence d'un corps consulaire de fantaisie.

Après mille peines pour sortir de ce labyrinthe, nous arrivons sur une place ombragée par d'énormes sycomores, l'arbre par excellence du Levant, plantés en quinconce. Sur une des faces se dresse le palais de Mehemet-Ali. L'intérieur est une merveille de conservation, et jamais je n'avais vu un morceau aussi complet de cette architecture. Le rococo turc a été abandonné depuis une quarantaine d'années; il a été tué par le goût des villas européennes j et comme les Turcs ne réparent jamais rien, il en résulte que la plupart, des constructions de ce style tombent déjà en ruine, et qu'il est difficile de se faire une idée exacte de ce genre d'ornementation. Par un heureux hasard , le palais de Mansourah a échappé à ce sort; il a été entretenu avec soin; son état de conservation est parfait; rien n'y manque; pas un clou n'a été arraché, pas une brique ne s'est brisée. L'intérêt est concentré dans les deux pièces principales, qui à chaque étage ont vue sur le Nil* L'escalier intérieur est en marbre blanc, poli comme

une traîne de satin, mais veiné d'orange comme Test l'albâtre oriental. Sur tes parois ("es murs on a peint des ornemcnls arabes en bleu, rouge et or; la siJle du premier étage est construite en rotonde avançant sur le fleuve; un divan circulaire, placé au devant des fenêtres, permet à cbacun des visiteurs dadmirer la vue sans être gêné par son voisin. C'est certainement un des paysages les plus enchanteurs que Ton puisse voir. Nulle part le Nil n'est plus beau ; entouré de verdure , il semble couler au milieu d'un jardin. La salle est pavée de briques émaillées, formant des arabesques bleues sur fond blanc; les murs sont décorés dans le même goût d'une peinture à la colle. Le principal motif de ce décor est une série de pendules figurées de toutes les formes et dans toutes les positions; malgré le ridicule de ce sujet, l'ensemble est charmant, tant les arabesques s'enroulent avec grâce et tant l'artiste a mis d'habileté et de hardiesse dans leurs évolutions. Un grand bassin d'albâtre, placé au milieu de cette salle et taillé en rocaille , achève d'orner cette chambre qui n'a pour meubles, outre le divan dont je viens de parler, que quelques sièges en bois incrusté de nacre. A côté est une salle de bains en marbre blanc, puis une petite porte, basse et dissimulée dans une encoignure, conduit dans cette autre partie de la maison que l'on appelle harem, c'est-à-dire l'endroit défendu.

Mais le principal attrait de Mansourah ne réside pas dans ce palais, quelque bien conservé qu'il puisse être, et le pèlerinage à la prison de saint Louis est bien autrement important. La tradition a gardé intact le souvenir de ce grand roi , aussi vénéré en Egypte que parmi nous. On nous mena d'abord visiter la mosquée contre laquelle la prison est adossée; elle est petite, pauvre, mal située, et n'attirerait aucun regard, n'était son antiquité et les souvenirs qui s'y rattachent. Cette mosquée est précédée d'une cour entourée d'un cloître à arcades ogivales; les piliers sont bas et massifs, les toits lourds et à saillies très-prononcées; aucune sculpture ne décore ni la porte extérieure ni le cloître. Quant à la mosquée elle-même, nous ne l'avons vue que du dehors ; dans un angle se trouvait une école remplie d'enfants, à la façon de Decamps; un vieux mollah à barbe blanche, turban bleu, abba brun, babouches jaunes à la poulaine, contrastait par sa gravité avec la dissipation de ses élèves. En sortant, on nous fit circuler au milieu d'un pâté de maisons et dans un lédale de ruelles obscures ; on nous fit escalader un nur en ruine, d'où l'on plongeait dans une petite

ur sombre, humide, triste, environ dix pieds carés. « C'est là ! » nous dit le guide.

En effet, en recueillant nos souvenirs, il nous emble que Joinville raconte que la maison où le

i était retenu prisonnier était à côté d'une mos-

quée, et qu'il était souvent troublé dans ses oraisons par le chant des muezzins appelant du haut des minarets leurs coreligionnaires à la prière, en répétant cette phrase odieuse aux chrétiens : « Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. » L'ancienneté de la mosquée est indiscutable aussi bien que la vétusté de tout ce pâté de masures qui datent toutes de la même époque. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que notre cicérone nous ait dit la vérité. S'il en est ainsi, les rois prisonniers à cette époque n'avaient pas leurs aises, et quelque ascète que fût saint Louis, il devait regretter les ombrages de Vincennes et sa belle chapelle de Paris.

Au retour, nous traversâmes un bazar, dont les voûtes assez élégantes renferment tout ce que l'on trouve en général dans les établissements de ce genre, c'est-à-dire un assortiment complet de quincaillerie, de bimbeloterie, de faïences, de verreries communes, de cotonnades peintes de Manchester, de draps russes ou allemands et d'allumettes de l'inévitable polak. De place en place, de grandes travées ouvrent sur des cours carrées dites caravansérais, où habitent les marchands plus sérieux. Ces cours sont pleines de caravanes, de mulets et de chameaux chargeant ou déchargeant des ballots. Cinq ou six heures après, nous étions de retour au Caire et assis autour d'une table servie avec luxe. Nous devisions des [péripéties de l'excursion, l'une

des plus intéressantes que Ton puisse faire en Egypte.

Nous avions encore quelques jours à passer en Egypte avant de rejoindre à Suez la malle de Chine. Pour les employer, Nubar-Pacha nous proposa une excursion dans la haute Egypte, sur un bateau du vice-roi. Grâce à la rapidité de ces steamers, nous avions le temps de remonter jusqu'à Thèbes et de visiter les points les plus curieux du littoral.

La haute Egypte attirait toutes nos sympathies, et nous fumes enchantés de l'offre de Nubar-Pacha ; l'installation, comme de raison, était excellente, et si l'on pouvait se plaindre de quelque chose, c'était de son trop grand luxe. Cuisinier et maître d'hôtel français, cave de choix, argenterie superbe, cabines excellentes témoignaient d'une hospitalité qu'on trouve rarement hors des contes de fées. Un aide du maître des cérémonies était là pour nous éviter jusqu'à l'ombre d'un souhait.

Le Nil est capricieux, ses eaux limoneuses changent souvent de cours, de sorte qu'il n'est pas prudent de naviguer la nuit. Chaque soir, au coucher du soleil, nous nous arrêtions donc, et ne reprenions notre course que le lendemain matin. Notre première halte fut près des petites pyramides dites de Zakhara. Du point où nous étions mouillés, on voyait encore le Caire avec ses minarets et sa citadelle d'un blanc d'argent se détachant sur l'indigo

du ciel : c'était un splendide panorama qui nous fit oublier les petites pyramides, d'ailleurs trop éloignées de la rive pour que nous puissions les visiter. La seconde journée passa comme un rêve. La navigation sur le Nil est une admirable chose; ce fleuve sans égal déroule ses ondes au milieu de la contrée la plus fertile. La nature est calme, recueillie, solennelle, imposante même, et l'idée des anciens Égyptiens de considérer le Nil comme le fleuve par excellence paraît toute simple, comme celle des Indiens d'adorer le Gange. Des bouquet de tamariscs, des bois de palmiers, çà et là quelque village éclatant de lumière et tranchant sur le vert des cultures qui l'entourent, voilà tout le paysage, et cependant il n'est pas monotone; il suffit d'un fellah qui travaille, d'une bande de hérons qui s'ébattent sur la rive, ou d'un dahabieh descendant nonchalamment le courant, pour l'animer. Un flot de pensées envahit le cerveau; de temps à autre on échange une parole avec ses voisins, parole répondant plutôt à une idée intérieure et personnelle qu'à celle de l'interlocuteur, et la journée s'écoule sans qu'on s'en aperçoive.

Le second soir, nous dépassâmes un peu Beni- Souëf. Au milieu de février, les nuits sont encore fraîches sur le Nil, et parfois il s'élève un vent terrible; cette nuit-là, il faisait rage, et nous fumes obligés de nous enfermer dans la cabine,

de tuer le temps en nous racontant des histoires et surtout, ce qui est la grande ressource des voyageurs, en parlant des absents. Quiconque n'a pas habité l'étranger ignore le charme de ces conversations; parler de ses amis, c'est presque être au milieu d'eux ; c'est un lieu commun sans banalité, un terrain neutre pour exposer ses sympathies, et, faut-il l'avouer? déclarer ses antipathies. Des amis on passe aux simples connaissances, et peu à peu on finit par parler des indifférents et même des inconnus. On serait bien surpris d'apprendre que sur un point quelconque du globe, trois individus ont passé la soirée à discuter vos qualités et vos défauts, et ont mis autant de chaleur dans l'attaque ou dans la défense que s'il s'agissait du choix d'un gendre.

Le lendemain, vers quatre heures du soir, nous arrivions à Minieh, grande usine appartenant au vice -roi. Cet immense établissement consomme toutes les cannes à sucre des environs, sert de débouché aux produits agricoles du district, et occupe toute la population de la ville. L'usine est tenue avec ordre, et nous avons été surpris de la régularité avec laquelle elle fonctionnait.

Dans le port de Minieh nous avons trouvé deux steamers à l'ancre, portant deux hauts fonctionnaires égyptiens. L'hospitalité est tellement dans les mœurs du pays que, apprenant notre arrivée, ces deux per-

sonnages vinrent .eux-mêmes s'enquérir avec une grâce parfaite si nous avions besoin de quelque chose et se mettre à notre disposition comme cic'eroni. Ils nous montrèrent la fabrique dans tous ses détails, et nous expliquèrent le bien qu'elle faisait à la province, en termes simples et convaincus. Cette démonstration nous réconcilia presque avec cette usine, dont les cheminées pourtant sont d'un effet déplorable dans ce superbe paysage. Notre cuisinier et notre cave étant, et pour cause, les meilleurs, ce fut sur notre bateau que nous nous réunîmes pour dîner. L'un de nos hôtes, ingénieur hydrographe, a fait ses études en France, et sort de TEcole polytechnique. Notre rencontre lui fut fort agréable, car lui aussi, il aimait à parler des autres; sa vie se passe sur le Nil à inspecter les différentes prises d'eau, et malgré ses goûts occidentaux, il est constamment obligé de vivre à la turque ; aussi paraissait-il trèssatisfait de se retrouver à une table européenne bien servie, et de pouvoir reposer son esprit en causant de choses étrangères a son service. Grâce à lui, nous passâmes une charmante soirée.

Notre quatrième étape fut Siout, où nous arrivons après une longue et fatigante journée. Le soleil était déjà couché depuis plusieurs heures, mais la campagne était éclairée par un clair de lune si argenté que nous résolûmes d'accompagner jusqu'à la ville, distante de deux ou trois kilomètres, notre effendi,

qui avait une affaire au télégraphe. Siout est une ville habitée en grande partie par une colonie grecque. Les boutiques nous fournirent des ressources que nous étions loin d'espérer : plomb de chasse , cartouches, que sais-je? une foule de petits riens oubliés au départ, et dont la privation est sensible en voyage. Quant à la ville, elle m'a laissé le souvenir d'un village oriental aux rues tortueuses et étroites, aux maisons fermées comme des couvents, n'ayant d'autre ouverture sur la rue qu'une porte basse surmontée d'un mousharaby supportant, suivant l'usage turc, un cartel bleu foncé sur lequel se détache en caractères dorés le verset du Coran : « Bismillah el rahman el rahim » , au nom du Dieu le clément^ le miséricordieux. Un bazar d'autant plus sombre que l'obscurité de ses voûtes faisait contraste avec le clair de lune, prenait des aspects étranges sous la lueur oscillante de petites lampes placées de loin en loin. Je me rappelle encore un beau pont jeté sur un canal d'eau dormante; les grandes ombres des maisons, des arches du pont, des arbres de la rive, se projetaient comme autant de taches noires sur le miroir argenté des eaux. Le chant des muezzins, interrompu par le cri des chacals auxquels répondaient les hurlements des chiens citadins; çà et là des tombes couronnées de leur turban, puis dans le ciel la silhouette de minarets élancés... Enfin, un de ces décors orientaux que l'on

rencontre partout, et qui pourtant n'est jamais banal. Il était près de minuit quand, montés sur des ânes que, suivant l'expression pittoresque d'un de nos matelots, nous avions frétés en ville, nous retrouvions notre bateau.

A partir de Siout, les bords du Nil changent d'aspect. Le fleuve se rapproche des montagnes dites chaîne arabique, et parfois même les côtoient. Les cultures deviennent plus rares , le paysage plus agreste, les coteaux sont complètement dénudés , et les terres brûlées par le soleil prennent un coloris chaud et brillant ; c'est le prélude aux grandes choses que l'on va voir et, pour ainsi dire, la préface de la haute Egypte. Les montagnes sont couvertes de petites grottes artificielles, ayant servi dans l'antiquité d'habitations aux vivants et aux morts. Dans un des endroits où le fleuve côtoie tout à fait les parois de la montagne, on aperçoit un couvent cophte très-ancien, qui surplombe le Nil. Il est si élevé que c'est à peine si les yeux peuvent distinguer quelques détails de l'architecture. Les moines sont constamment au bord de l'eau. Dès qu'un bateau est en vue, ils se précipitent à la nage et viennent implorer la charité des voyageurs. C'est un singulier spectacle de voir ces hommes sans aucun vêtement, errant sur la rive ; on se croirait au milieu des peuplades sauvages de l'Océanie, et cependant ce sont des religieux chrétiens qui, m'a-t-on assuré, ne

manquent pas d'instruction. Autrefois, avant que les eaux du Xil n'aient frémi sous la puissance de la vapeur , ces parages étaient infestés de crocodiles ; mais le bruit des steamers leur a déplu, et ils ont émigré au-dessus de la première cataracte. Notre commandant, vieil habitant du Nil, nous a raconté qu'il n'était pas rare autrefois de voir un de ces malheureux moines disparaître tout à coup au milieu du fleuve, laissant derrière lui une traînée sanglante.

In peu avant Girgeh, la plaine s'élargit, et le fleuve entoure de ses deux bras une île dont la végétation est merveilleuse. Nous stoppons dans le port de cette bourgade, après le soleil couché. Le Nil, comme chacun le sait, déborde périodiquement, entraînant avec lui le limon qui fertilise les terres et les rend si productives. Cette inondation est attendue avec impatience; c'est ce qui explique l'absence d'habitations sur les bords du fleuve. Pour se garantir des eaux, il faudrait élever un quai, et les terres voisines, privées de leur nourriture, resteraient stériles. On nous avait assuré qu'il y avait à Girgeh une chapelle dont la construction remontait au premier siècle de notre ère. Aussi notrepremier soin , en arrivant, fut-il de nous munir d'un conducteur. Personne ne savait de quel endroit nous voulions parler ; à la fin cependant un gamin prétendit connaître cette chapelle, et se chargea de nous y conduire. Nous mon-

tons sur des ânes, et après une promenade assez longue , on nous arrêta devant une porte d'assez piètre apparence ; un moine italien vint à notre rencontre et nous souhaita la bienvenue. Il nous fit monter un interminable escalier en bois roide comme une échelle, et nous fit pénétrer dans une sorte de colombier qui lui sert de logement. Après nous avoir offert l'inévitable tasse de café, il consentit à nous laisser redescendre et à nous montrer sa chapelle, dont l'antiquité ne doit pas remonter au delà de 1830. Le même gamin nous retrouva à la porte, et nous dit : « Puisque ce n'est pas ici, allons chez les cophtes. » Comme il s'agissait d'une charmante promenade au clair de lune, par une température délicieuse, et que nous n'avions rien de mieux à faire, nous allâmes chez les cophtes. Là nous fûmes reçus par toute une assemblée de cophtes. De beaux turbans, des vêtements bien amples et supérieurement drapés, de splendides barbes blanches, un cloître dont les arcades semblaient taillées dans une draperie de soie bleue, tant elles ressortaient bien sur ce ciel sans nuages; une jolie chapelle moderne ornée de peintures agréables, sympathiques, à la façon byzantine : tout ce décor, et l'excellent accueil, nous firent trouver notre excursion charmante.

Le lendemain, vers les trois heures de l'aprèsmidi, nous étions à Keneh.

M. Bisharrah, gros négociant cophte, agent consulaire de France, possède une grande maison, bâtie dans le style italico-levantin, où il nous offrit l'hospitalité. Mais avant de nous installer dans ce palais et de jouir des douceurs d'une fête orientale, nous allâmes visiter le temple de Denderah, le mieux conservé des temples antiques de la haute Egypte, probablement parce qu'il est le plus moderne, puisqu'il fut édifié par les ordres de Cléopàtre. Denderah est situé sur la rive droite du Nil, à dix kilomètres environ de Keneh. On traverse le fleuve sur un bac. Cette excursion avait d'autant plus d'intérêt pour nous que ce temple, vu son état de conservation, est celui qui donne l'idée la plus complète de l'art égyptien. Le cadre de cet ouvrage ne comporte pas de dissertation sur l'archéologie. ATous n'entretiendrons donc pas le lecteur des détails de cette construction, et nous nous bornons à constater l'impression qu'elle produit sur des voyageurs qui, comme nous , sont transportés rapidement du Caire en haute Egypte, et dont les yeux ni l'esprit n'ont pas été préparés à ce spectacle par des transitions graduées. Au premier coup d'œil, on n'est pas frappé par les dimensions de cet édifice, et l'on ne se rend pas compte de sa grandeur. La première impression que l'on ressent est celle de la lourdeur delà construction ; ces fûts de colonne, mesurant plusieurs mètres de diamètre , tandis que leur hauteur ne .

dépasse pas quarante ou cinquante pieds ; ces chapiteaux, en forme de têtes de palmier, étalés sans grâce ; ce toit plat et épais , qui étouffe et écrase le monument; ces grandes murailles droites, lisses, sans saillies et sans autre ornement que des hiéroglyphes ou des sujets hiératiques gravés dans le granit; cette porte, haute, étroite, carrée, produisent un ensemble qui ne séduit pas; à l'intérieur, des murs épais , des salles obscures , hautes et étroites, qui paraissent nues, froides, tristes, malgré les hiéroglyphes qui les couvrent de la base au sommet ; des couloirs pareils à des souterrains! Tout cela glace le visiteur, éteint son enthousiasme et le porte à la tristesse et à l'effroi. Cependant, peu à peu, les yeux s'accoutument à l'étrangeté du spectacle, et l'esprit, faisant retour sur lui-même, comprend que l'architecte a produit l'effet qu'il voulait produire, et que cet effet est conforme au sentiment inspiré par Tétude de la religion égyptienne : religion froide , mystérieuse , ne parlant ni au cœur ni aux sens, mais dogmatique, intolérante, absorbante, dominante, incomprise de la plupart de ceux qui la pratiquaient et imposée aux masses par un clergé aussi jaloux du temporel que du spirituel. Ces prêtres usaient de la terreur imprimée par les mystères du temple pour obtenir une soumission aveugle et absolue.

Si, sortant du domaine philosophique et religieux,

on se place exclusivement au point de vue de l'art et de l'esthétique, on comprend vite que la nature a forcé le goût de l'architecte. La haute Egypte est une plaine immense, et les montagnes qui l'entourent manquent d'élévation; elles font l'effet d'un terrassement artificiel élevé en vue de défendre la plaine. Dans la campagne, pas un arbre isolé, pas une bâtisse saillante; les forêts de palmiers sont toutes d'égale hauteur, de telle sorte que la plaine, les palmiers et l'horizon forment trois plans toujours invariables. Toute la beauté du paysage réside dans la force et la fertilité du sol , dans la couleur de la verdure, dans l'éclat de la lumière, dans la pureté du ciel, dans l'étendue des lignes et dans leur fixité inébranlable. Un style architectural, élégant, élancé, soigné dans ses détails, eût juré dans ce milieu, ou tout au moins eût été placé dans des conditions défavorables, tandis que les lignes froides, nettes et longues des monuments égyptiens sont en harmonie avec la nature. La grosseur des fûls de colonne, l'épaisseur des toits et le poids des matériaux sontenrapportavecl'idée de force, depuissance, d'immobilité qu'inspire ce pays. Quant à la multiplicité des hiéroglyphes gravés sur les murs (je me sers à dessein de celte expression pour bien faire comprendre le peu de saillie des sculptures) , elle donne le vertige ; c'est une débauche de tous les signes hiératiques connus; c'est bien là l'ornemen-

tation qui convient à un temple où Ton adore des dieux divisés en catégories comme Tétait la société égyptienne elle-même, où Ton élève des autels à des dieux mâles, à des dieux femelles, à des dieux générateurs , à des dieux auxiliaires , où trois cent soixante-cinq mille démons se disputent l'humanité, où des dieux terrestres issus de dieux célestes avaient leur place, ou enfin tout était dieu, jusqu'aux animaux et aux légumes, et où, pour se servir de l'admirable expression du poëte,

... quatre mille dieux n'avaient pas un athée.

Que d'ibis, de bœufs, de crocodiles, d'hippopotames !

L'imagination est glacée au souvenir de ces mystères qui furent respectés pendant des milliers d'années par une société terrorisée à l'idée des supplices qu'une désobéissance au clergé pouvait attirer sur les têtes des dissidents.

Avant de quitter Denderah, il ne faut pas oublier de visiter les terrasses du monument. C'est là seulement que l'on peut apprécier les matériaux employés par les architectes égyptiens. Ce sont d'énormes blocs de granit dont les dimensions défieraient même nos machines à vapeur et nos crics les plus puissants. Comment, par quels procédés les hommes d'alors, dont les connaissances en mécanique nous paraissent si inférieures aux nôtres, pouvaient-ils exécuter des travaux devant lesquels nos entrepre-

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neurs reculeraient? La perfection des joints, la netteté des arêtes, la rectitude des lignes prouvent surabondamment qu'ouvriers et architectes, maîtres dans leur art, savaient aussi bien concevoir des plans que les exécuter. L'étude ou même la simple vue de l'antiquité a cela d'attrayant quelle se montre partout et toujours supérieure à notre attente. Les monuments assyriens , grecs , égyptiens frappent d'étonnement et d'admiration, et les visiteurs sont tout naturellement amenés à croire que des hommes capables de construire de pareils palais , de pareils temples, de pareils tombeaux n'étaient pas ignorants des autres sciences. L'histoire nous parle de périodes lugubres durant lesquelles les hommes, exclusivement occupés à s'entre-tuer, ont laissé perdre en quelques années le fruit des travaux de cent générations peut-être. Puis, quand la boucherie a assez duré, on voit paraître un siècle de renaissance qui, dans l'orgueil de son triomphe, voudrait croire qu'il a tout trouvé, tout inventé, tout approfondi, et qu'avant son avènement les ténèbres n'avaient jamais été dissipées. Il a fallu une époque de critique comme la nôtre pour rétablir avec justice et précision la part de chacun dans l'œuvre de la civilisation et rattacher par des inductions, lorsque les faits matériels viennent à manquer, les anneaux de la chaîne rompus naguère par des traditions vagues et souvent mensongères.

La nuit vint nous surprendre avant même d'avoir pu regagner la maison de M. Bisharrah, et ce fut au clair de lune que nous repassâmes le bac. Noire hôte nous attendait avec impatience pour commencer la fête dont nous étions le prétexte et à laquelle il tenait au moins autant que nous.

Keneh est la Corinthe de la haute Egypte. Entrepôt extrêmement fréquenté, cette ville est devenue très-riche par le commerce de grains, et naturellement elle est le centre du luxe et des plaisirs mondains de cette contrée. Sur une population de vingt mille âmes, on prétend qu'il y a six mille courtisanes et deux mille musiciens et bouffons. Les négociants et les fonctionnaires font vivre cette population dont Saïd-Pacha, dans un moment de mauvaise humeur, dota cette cité, et tous les étrangers qui passent servent de prétexte à une fête. Nous avons déjà raconté une de ces orgies; il est inutile de revenir sur le même sujet.

Le soir, en regagnant notre bateau , nous récapitulions les incidents de la journée, et, à chaque instant, cette phrase revenait comme le refrain dune chanson : a II faut avouer que M. Bisharrah est le modèle des hôtes. »

Le lendemain, nous nous réveillions à Thèbes. Trois étrangers, venant sur un yacht du vice-roi, ne pouvaient être que des gens très-qualifiés, et, comme la foule ne craint jamais les exagérations, elle rêva

en nous les plus hauts dignitaires. Jetais occupé à choisir ma monture, lorsque j'entendis la conversation suivante. Un étranger s'approcha d'un de mes compagnons et, me désignant du doigt : - C'est bien le prince? — Lui-même, répondit mon ami, mais il garde le plus strict incognito. ■ Ces paroles fixèrent mon choix sur un cheval dont la selle était recouverte d'une housse rouge. Une fois perché sur ma rossinante, je me faisais illusion à moi-même. Un reste de pudeur cependant m'empêcha de saluer la foule ébahie à la vue d'un si beau prince.

On comprend sous la dénomination générale de Thèbes, Louqsor, Karnac, les tombeaux des rois, les palais , en un mot toutes les ruines qui se trouvent accumulées sur les deux rives du Nil. C'est le point où se donnent rendez-vous les touristes du monde entier, parmi lesquels les Anglais et les Américains sont en majorité. Ce ne sont plus des familles, mais des tribus entières qui se déplacent et envahissent les ruines, surtout pendant l'hiver. On rencontre des smalah composées de quinze individus fraîchement débarqués d'une dahabieh où ils étaient empilés comme des harengs. On ne peut s'arrêter devant un bas-relief ou regarder une colonne sans être bousculé par quelque vieille lady s'installant pour prendre un schetch à la sépia, toujours le même , se répétant à toutes les pages de l'album, et convenant à tous les pays et à tous les

climats. Rien de plus drôle que l'espièglerie du regard des jeunes Arabes qui tiennent un parasol sur la tête du peintre pendant la composition de son jmdding. De temps en temps, il jette un coup d'œil sur l'œuvre et vous regarde ensuite en ayant Fair de vous dire : « Si vous pouviez voir comme c'est bouffon ! «

La solitude et le calme seraient cependant bien nécessaires pour visiter ces ruines, et en graver le souvenir dans sa mémoire, La grandeur et la poésie de ces monuments stupéfiants sont au-dessus de tout ce que l'imagination a pu rêver. Mais comment se laisser aller à la douceur de la contemplation lorsque , à chaque pas , on se heurte à une colonie de philistins et de snobs, dont les observations saugrenues et les remarques bourgeoises, font sur votre tympan l'effet d'une clarinette du Pont-Neuf égarée dans l'orchestre du Conservatoire? l^epeu de temps que nous avions à consacrer à Thèbes excluait toute idée d'étude sérieuse, et ce que nous avons pu rapporter de cette rapide excursion, ce sont des impressions, des sensations, des souvenirs. Ne me demandez pas combien de colonnes, a tel palais, combien de cours, de couloirs, de salles. Je ne saurais le dire, et je vous répondrais en vous racontant les aventures de lady Gordon, en vous parlant de la maison bâtie et habitée par les commissaires scientifiques , venus à la suite de Bonaparte et qui furent

les premiers explorateurs de ces ruines, ainsi que le prouve le magnifique livre-album édité par Panckoucke. Les noms de ces savants sont gravés partout, et leur maison appartient encore à la France et sert soi-disant de maison consulaire. Dans ce moment, elle était habitée par lady Gordon, grande dame anglaise, veuve d'un grand juge, dont la santé est si délabrée que la chaleur du Caire ne suffit plus à la réchauffer, et elle vient à Thèbes comme ses compatriotes de Londres viennent à \ice ou à Cannes. Son temps est consacré aux bonnes œuvres. Elle s'est fait l'avocat des fellahs et cherche à faire arriver les justes plaintes qu'ils élèvent contre leurs autorités locales jusqu'aux oreilles du vice-roi. Aussi lady Gordon, si elle voulait parler, serait à même, mieux que qui que ce soit, de renseigner sur l'état administratif de ces populations.

Quoique nous ne soyons qu'à la fin de février, le soleil est déjà très-chaud, et la promenade en plein midi manquait de charmes; mais, par contre, les nuits sont délicieuses et, vues par un beau clair de lune , les ruines de Louqsor et de Karnac forment le plus beau tableau que Ton puisse voir. C'est si beau qu'on passerait sans fatigue toute la nuit en contemplation ; ainsi nous finies pour échapper à l'horrible supplice qui nous altendait dans nos cabines, envahies par des myriades de moustiques. Ils sont si nombreux qu'on serait tenté de croire

qu'à l'imitation des humains et des hirondelles, ils viennent passer l'hiver à Thèbes.

Pour le simple touriste, l'excursion au tombeau des rois est la plus indispensable. La route pour s'y rendre est admirable et traverse presque toutes les ruines éparses sur la rive gauche du Nil. L'air est d'une pureté inouïe, et permet de distinguer si facilement les objets éloignés qu'on se trompe à chaque instant sur les distances, on croit toucher au but qu'on mettra plus d'une heure à atteindre. Après avoir quitté la plaine et s'être engagé dans une gorge de montagne, on arrive devant une caverne dont l'ouverture peut avoir six pieds carrés. Aussitôt, des ciceroni, parlant un idiome composé de toutes les langues connues, s'emparent de vous, vous arrachent à vos montures, vous mettent une bougie à la main et vous entraînent dans un escalier dont les marches sont si encombrées de gravats que c'est un problème difficile que d'échapperà une chute. Peu à peu, l'obscurité se fait , et l'on parcourt, à la lueur des torches, une vingtaine de salles taillées dans le roc. Les peintures qui décorent les parois des murs sont aussi fraîches que ci elles étaient terminées d'hier. Les unes représentent de longues processions de personnages noirs sur un fond bleu ou brique, et montrent au visiteur tous les détails de la vie des anciens Egyptiens; dans d'autres peintures, les allégories religieuses remplacent les scènes de la vie journalière.

Cela ressemble à de la peinture grecque et étrusque. Une grande pureté de lignes, une grande hardiesse de pinceau, de la netteté et de la dextérité dans l'exécution, beaucoup de profils, de draperies plaquées; pas d'ombres portées, mais des teintes plates tranchant les unes sur les autres sans aucune transition. Tels sont les caractères principaux de cet art qu'on peut parfaitement juger, grâce à l'état de conservation inouï de ces peintures. Cependant c'est le tombeau de Sésostris , qui date de quatre mille ans! Et ces souterrains connus depuis Tanti-' quité , fouillés et refouillés, ont été le théâtre des plus sanglants événements !

Les salles les plus reculées sont les plus ornées. Dans cette excursion, tout concourt à exalter l'imagination : la beauté du site, l'ancienneté des souvenirs historiques, l'immensité de l'entreprise, le nom de l'ordonnateur de l'œuvre. Celui que ce spectacle laissera froid peut renoncer à voyager, car nulle part il ne trouvera un cadre plus empoignant.

En sortant de ces souterrains , nous fûmes assaillis par toute la population des tentes environnantes , qui cherchait à se défaire en notre faveur de ses antiquités : scarabées , débris de poteries, médailles, tout un petit bazar d'objets de fantaisie connus en Orient sous le nom générique d' « antiques » . On nous offrit même

une momie d'enfant, encore entourée de ses bandelettes.

Gare à ceux qui se lancent dans la voie de ces achats î les enfanls de Sem sont de terribles marchands, et j'ai entendu parler de cargaisons decuriosités égyptiennes fabriquées au faubourg Saint- Denis, et expédiées à ces industriels qui savent les placer avantageusement. Pour ne pas décourager ce commerce national, nous nous accommodons de quelques brimborions, qui auront toujours pour nous le mérite d'un souvenir.

Au retour, on nous fit passer à travers une quantité de ruines , mais nous n'avions pas le temps de nous y arrêter, et, contents de ce que nous avions vu, nous regagnâmes notre bateau le plus vite possible, car il s'agissait d'être au Caire à jour fixe, et de ne pas manquer le steamer qui devait nous emporter en Chine. La descente du Nil aux basses eaux offre toujours quelque chance d'accidents; les bancs de sable se déplacent, et l'on est tout étonné de trouver le passage qu'on avait laissé libre la veille complètement obstrué le lendemain. On reste quelquefois engravé dans un banc de sable jusqu'à la prochaine crue des eaux.

Il fut très-heureux pour nous d'avoir pris ces précautions, car nous n'avions pas quitté Thèbes que la série des accidents commença. Les premiers ne furent pas très-graves , et , après quelques efforts

du cabestan, nous parvenions facilement à nous remettre en route. Mais « tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse » . C'est ce qui nous arriva le lendemain matin à la pointe du jour. Nous ressentîmes une forte secousse, et tout fut dit. Malgré la gravité des circonstances, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire de la façon tragique dont notre méhémandar et notre commandant prirent cet accident. Tout fut mis en œuvre, les cordes, le cabestan, la machine, surtout les cris et les invocations qui jouent un si grand rôle dans les travaux orientaux. Les mots Allah, Mohammed, Mashallah, se croisaient sans que notre bateau se décidât à remuer. La journée s'avançait, et nous songions déjà à nous faire débarquer et à entreprendre les quarante ou cinquante lieues qui nous séparaient du Caire sur des ânes, lorsqu'enfin parut à l'horizon la fumée d'un autre steamer qui se trouvait être un remorqueur. Il nous jeta des cordes pour nous dégager, mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès. Ce que voyant, nous primes le parti de quitter notre bateau et de monter sur le remorqueur jusqu'au Caire. Cette résolution fit le désespoir de notre commandant. Il dut cependant s'y soumettre. Notre transbordement prit les proportions d'un naufrage, tant on mit de précipitation à l'accomplir. Notre nouveau steamer était un marcheur remarquable et nous amena au Caire sans antre incident.

La rapidité avec laquelle nous descendions le fleuve ajoutait au charme du paysage en empêchant la monotonie du spectacle.

Enfin , il fallut nous arracher aux * délices de l'Egypte et continuer notre course vers des contrées inconnues. La manière dont nous avions été reçus en Egypte nous avait si bien attachés à ce pays qu'il nous fut impossible de partir sans éprouver un serrement de cœur.

Le métier de voyageur serait bien plus agréable, si Ton pouvait se bronzer le cœur à ce point de quitter les êtres sympathiques que Ton rencontre sur son chemin sans éprouver le moindre regret, mais il perdrait beaucoup de ses émotions. On laisse un pays où tout a paru charmant, les hommes et les choses, où Ion a reçu l'accueil le plus cordial, le plus affectueux, sans savoir ce que sera le lendemain et si ce n'est pas le tour des mauvais jours. Mais aussi, lorsque, revenu au foyer, on remonte dans le passé, le souvenir de ces mauvais jours disparait; on oublie la faim, les pauvres gîtes, les fatigues; on pardonne aux populations barbares ou dégradées que Ton a rencontrées les colères qu'on a éprouvées à leur vue ; l'heure où l'on a désespéré de ses croyances en voyant une à une toutes ses illusions se détruire , tous ses rêves s'évanouir, toutes ses aspirations se changer en utopies, est déjà si lointaine qu'on n'y veut plus penser; tan-

dis que les rares instants passés au milieu d'êtres intelligents et sympathiques restent gravés dans la mémoire parmi les plus heureux, et quand on en retrouve le souvenir, on ne regrette ni ses fatigues ni même ses rhumatismes.

A peine le chemin de fer est-il hors du Caire qu'il entre dans le désert. Ceux qui pour la première fois le traversent trouvent un certain intérêt à ce spectacle. Les phénomènes du mirage, les ondulations du terrain causées par les déplacements du sable à l'époque des tempêtes, la solitude absolue, l'absence de îoulevie animale ou végétale, tout cela étonne, saisit, je dirai presque, charme; mais celui qui a passé de longues semaines dans ces contrées maudites, n'ayant pour gîte qu'un mauvais caravansérai et pour boisson que l'eau saumâtre des citernes, ne se laisse plus prendre à la poésie du désert et apprécie le progrès qui permet de le traverser en quelques heures.

Il est â peu près cinq heures lorsque nous arrivons à Suez. Une visite à notre consul, surveiller le déballage de nos paquets et leur embarquement, faire quelques petites emplettes en vue de la longue traversée qui nous attend, et la nuit était venue. Suez offre, je crois, peu de distractions aux voyageurs. C'est une ville levantine, bâtie à la façon italico-orientale et n'ayant qu'une importance de transit; aussi, à part quelques consuls et les agents

des grandes compagnies maritimes, le reste de la population est-il assez peu intéressant. D'après les rapports que nous avons entendus, Suez renferme une population flottante dont la dégradation et l'immoralité sont révoltantes et n'ont pas d'analogues dans les bas-fonds des ports européens. Ces êtres, métis de Malais, de Chinois, de nègres, de Portugais, vivent de la mer et de la navigation; leur principal centre est à Suez , parce que c'est là qu'ils trouvent le plus facilement un emploi , mais on les retrouve dans tous les ports de l'Inde et de la Chine.

Iï

En mettant le pied clans la chaloupe qui est là toute prête à nous conduire à bord du paquebot, nous sentons un serrement de cœur inexprimable, car cette fois c'est le départ irrévocable, définitif, le commencement de l'inconnu. Heureusement la nuit est sombre, et chacun peut dissimuler son émotion dans les ténèbres. Peu à peu la terre s'éloigne"1 de nous, et bientôt nous n'apercevons plus que quelques points lumineux dont le nombre diminue à chaque coup de rames. Nous passons à côté des bâtiments mouillés dans le port; de grandes silhouettes noires tachetées de lanternes vertes et rouges, c'est tout le souvenir que nous en ayons conservé. Enfin nous accostons l'échelle du Dupleix, et quelques

instants après je me trouve assis dans un salon en face d'un dîner. La fatigue l'emporte sur la faim, je me retire dans ma cabine, où je ne tarde pas à m'endormir d'un sommeiLsi profond que je n'entends ni le bruit du cabestan remontant les ancres, ni les sifflets de manœuvre. Le lendemain matin, le premier son qui me réveille, c'est cette mélodie si connue sur les côtes de la Méditerranée :

Il part, le navire Qui doit m'emporter, Et mon cœur soupire De te quitter.

Addio, Teresa, addio, Al mio ritorno, Ti sposero.

Je ne sais encore Si le bâtiment Vogue vers l'aurore Ou vers l'occident.

Addio.

Mais dans l'espace Que je parcourrai, Si quelque homme passe, Je t'écrirai.

Addio.

Un matelot, occupé à sécher le pont, chantait cette romance que je n'ai jamais entendue sans en être ému, car c'est tout un poëme dans sa forme naïve : Si quelque homme passe, je t'écrirai; voilà bien l'insouciance du marin, et s'il écrit, ce sera comme dans la chanson du conscrit :

Mes chers parents, Je vous écrirai souvent, Souvent, bien souvent, Pour vous demander de l'argent.

Lorsque Ton quitte son pays, sa famille, ses amis, pour aller au loin, si loin que l'imagination refuse d'assigner une mesure à la distance que l'on va parcourir, il y a toujours un moment où les chances de non-réussite se dressent comme des spectres menaçants et poussent au découragement : le mauvais temps ! la maladie ! la misère ! l'oubli ! Alors le cœur se serre, on regrette la décision prise; pourquoi courir le monde ? Les absents n'ont-ils pas toujours tort? Les parents, les amis s'accoutument à l'éloignement, et après cinq ou six ans, si l'on revient, on ne rencontre plus que des mains indifférentes à presser. Vos amis vous trouvent ennuyeux et s'inquièlent de connaître le chiffre de vos gains, tremblant d'entendre réclamer leur appui. Le temps ne vous a pas épargné, vos cheveux ont blanchi, votre teint bruni. Vous n'êtes plus celui qu'on a aimé.

Pendant que tous couriez le monde, votre correspondance n'accusait ni les rides de votre front ni le haie de votre visage. On vous voyait toujours le même, jeune, élégant peut-être, quelquefois poétisé par l'attente; aussi que de désillusions au retour ! Vous troublez de nouvelles habitudes ; votre place au foyer a été prise depuis longtemps, et Ton s'efforce de vous faire comprendre que vous gênez. Les années qui viennent de s'écouler ont renouvelé les cercles; les habitudes ont changé, et il est impossible de retrouver le livre de l'existence à l'endroit où vous l'aviez laissé; bien des feuillets, hélas! ont été tournés depuis votre départ ; exiger qu'on recommence la lecture semble une tyrannie intolérable. L'amour, l'amitié, l'estime de telle ou telle personne sont les mobiles les plus puissants de la vie. On cherche à acquérir la gloire, la fortune, non pour la gloire ou la fortune, mais pour montrer sa valeur à quelques-uns ou à quelqu'une ; tout dans la vie se résume donc dans le choix des idoles ; si elles sont dignes de l'adoration, rien de mieux, on marche d'un pas ferme et rapide vers ce but suprême, le perfectionnement; mais si les illusions s'envolent, et laissent découvrir, à la place d'un dieu, une pierre ou un soliveau, le désespoir s'empare de lame, et, semblable à un navire qui a perdu sa boussole, on erre au gré de la tempête et des flots, à moins d'être d'une trempe assez solide pour se mettre au-dessus

des douleurs humaines et de pouvoir, comme le matelot, s'écrier : « Je ne sais encore si le bâtiment vogue vers l'aurore ou vers l'occident. Addio,Teresa. A mon retour je t'épouserai, mais reviendrai-je ? j'en doute, car je ne suis plus attaché au clocher qui m'a vu naître, au champ où dorment mes ancêtres; je suis devenu un citoyen du monde, et n'ai plus qu'une passion : la curiosité, s Malheur à celui qui, obligé de voyager sans cesse, ne peut arriver à cette indifférence et subit chaque jour les mêmes angoisses, les mêmes douleurs. Il faut avoir la philosophie de ce grand seigneur du dix-huitième siècle, qui, au retour d'un long voyage aux Indes, retrouve toutes ses idoles devenues vieilles femmes, et conserve cependant assez de présence d'esprit pour dissimuler son impression sous cette phrase polie : « Comme j'ai vieilli ! »

Pour changer le cours de mes idées et refouler la tristesse et le découragement qui commencent à m'envahir, je m'habille à la hâte et je monte sur le pont où m'attend un spectacle nouveau. L'arrière est encombré de sièges de toutes les formes, au milieu desquels on peut à peine se frayer un passage ; une grande tente garantit du soleil ; des domestiques chinois , ornés d'une queue et en bas de toile blanche , circulent au milieu des groupes, apportant du feu à l'un, du thé à l'autre ; tandis que des matelots malais aux larges chapeaux

de paille, au corps de singe, aidés de nègres couverts de haillons pittoresques et voyants, se livrent aux divers travaux de la manœuvre. A Pavant du navire, le spectacle est encore plus étrange; le pont est jonché de cages à poulets, de parcs à moutons, de boîtes à lapins; quelques bœufs maigres et manifestant par leur beuglement l'horreur que leur cause la navigation, la cuisine où règne une animation extraordinaire, et enfin les matelots qui ne sont pas de service et les passagers de pont \, tout cela forme une fourmilière vraiment étonnante. Comment tous ces êtres peuvent-ils vivre et se mouvoir dans un espace aussi restreint, et quelle admirable chose que la navigation à vapeur... par le calme! Ce spectacle est si nouveau, si original, qu'une journée ne suffit pas à m'en rassasier. Quatre-vingt-dix passagers de première classe, véritable tour de Babel où sont entassés Français , Anglais , Hollandais , Espagnols , Italiens , Allemands , appartenant à toutes les classes de la société , marins et militaires retournant à leurs postes, négociants vaquant à leurs affaires , missionnaires allant évangéliser les sauvages , femmes suivant leurs maris , et enfin diplomates servant à protéger tout ce monde et ayant la mission difficile de faire respecter par des gouvernements asiatiques les conventions et les droits des nations civilisées; étrange société où tous les intérêts humains sont représentés et dans laquelle nous de-

vous vivre pendant plusieurs semaines, espèce de ville d'eaux où la foule est plus compacte et les relations plus inévitables. Le bureau du commandant est changé en bureau de renseignements.

« Quel est ce monsieur là-bas ?

— Lequel ?

— Cette jaquette blanche avec l'air si roide et des grands favoris.

— Ah ! c'est un officier anglais, M. X. Il retourne à Bombay.

— Et cette dame en noir?

— C'est la femme d'un employé hollandais ; elle va à Batavia rejoindre son mari. »

Et ainsi de suite, on passe une revue générale. In salut échangé à propos, une rencontre auprès de la mèche destinée aux fumeurs, décide de ces relations éphémères, et après deux ou trois jours on peut observer que les groupes sont formés toujours des mêmes éléments. Et les cancans et les potins de marcher leur train, comme si le pont du navire était devenu le centre d'une petite ville de province.

La mer Rouge est ordinairement calme, trop calme même, car, pendant les mois d'été, on y risque l'asphyxie, et il n'est pas rare que le commandant ne soit obligé d'interdire, même la nuit, le séjour des cabines. Au mois de février, rien de pareil n'était à craindre, et nous jouissions d'une tem-

pérature vraiment admirable. On perd rarement la terre de vue pendant cette traversée, et soit du côté de l'Afrique, soit du côté de l'Asie, on aperçoit presque constamment les sommets des montagnes. Le point le plus intéressant est le mont Sinaï, que Ton voit pendant plusieurs heures — dit-on. Le cinquième jour, nous passions devant l'île de Perim. Vue de près, c'est un lieu parfaitement insignifiant. Un rocher volcanique , quelques casemates, un drapeau anglais qui flotte au vent : voilà toute l'île. C'est une terre désolée, et je comprends que le gouvernement anglais soit obligé de changer sans cesse la garnison pour éviter les suicides occasionnés par le spleen qui dévore les malheureux enfermés dans cette forteresse; quelques mois dans cet enfer sont suffisants pour vaincre la gaieté la plus invétérée et rendre fous les plus raisonnables : pas une herbe, pas une goutte d'eau , pas un animal , un soleil torride , et pour tout paysage quelques tas de charbon.

Le lendemain, un coup de canon tiré de notre bord nous réveille en sursaut et nous apprend que nous sommes arrivés à Aden. Après six jours de navigation, c'est une joie de descendre à terre; aussi les plus paresseux eux-mêmes se hâtent-ils de se lever et de s'habiller, et bientôt il ne restait plus un seul passager sur le pont; les petites barques indigènes qui entouraient le paquebot les avaient tous emmenés à terre.

La colonie d'Aden se divise en trois parties : la ville officielle ou New-Town est bâtie sur une petite éminence qui domine le golfe d'Oman. Les autorités anglaises et les consuls étrangers ont là leurs habitations. Cette ville, privée d'eau potable, est abreuvée par des machines distillatoires appartenant aux grandes compagnies maritimes ; c'est le lieu du monde où l'eau se vend le plus cher, et je crois qu'une famille hollandaise qui voudrait suivre les usages de la Haye et laver sa maison de la cave au grenier devrait, pour s'accorder ce luxe, avoir d'énormes revenus. Les maisons de ce quartier sont spacieuses et aérées; de larges ouvertures laissent pénétrer partout le moindre souffle de la brise ; une énorme véranda entoure la maison et l'isole autant que possible des rayons du soleil. Quelques fauteuils en bambou , des pankha, énormes éventails attachés au plafond et manœuvres par deux nègres, des nattes, composent l'ameublement.

C'est le pays chaud dans toute sa splendeur : un ciel d'une limpidité inaltérable et d'un bleu profond et laiteux comme celui d'une turquoise, une lumière blanche, éclatante, éblouissante; une sécheresse qui brûle les plantes dès qu'elles essayent de pousser, une chaleur variant de 30 à 40 degrés pendant neuf mois , et de 20 à 30 pendant les trois autres; en face, une mer teintée d'azur s'étendant à perte de vue, et derrière un rideau de monta-

gnes volcaniques bleues, lilas, orange, qui séparent cette bande de sable de l'Arabie Pétrée. Tout autour du golfe serpente un route blanche et poudreuse assez bien entretenue, sur laquelle circulent de petits dog-carts , attelés de poneys à l'œil vif et mutin. Nous en prenons un pour visiter la vraie ville d'Aden; au milieu du trajet se trouve la ville noire, amas de huttes et de masures en branches de palmier, où grouillent pêle-mêle les débris de la colonie portugaise et les nègres de la côte d'Afrique. Les mariages ont été si fréquents entre les deux races qu'il est impossible aujourd'hui de distinguer Tune de l'autre; cependant les Portugais sont en général moins beaux de corps et ont l'air chétif et rabougri. Ces êtres, je répugne à les appeler des hommes, n'ont pour tout vêtement qu'une perruque. Les élégants du lieu ont mis le blond à la mode, spécialement le blond rouge, sans doute pour plaire à leurs maîtres. Ils obtiennent ce résultat en plongeant une partie de la dépouille d'un mouton noir dans de la chaux vive. Ainsi affublés, ils se promènent sur la place, fiers comme des paons. Les nègres sont généralement taillés en Hercule ; leur agilité et leur force sont à peine croyables. Quant aux femmes, leur costume se compose d'un madras qui renferme leurs cheveux et d'un enfant suspendu à leur sein.

En quittant la ville noire , la route se dirige vers

la montagne, et après avoir gravi une rampe assez caillouteuse et roide malgré ses nombreux lacets, on arrive à une poterne fortifiée, puis on s'engage sous un tunnel qui traverse la crête de la montagne; de l'autre côté de la passe, environ à deux kilomètres, se trouve la ville d'Aden : des casernes, des fortins, quelques bungalows pour les officiers, un certain nombre de stores tenus par des ParsiSj comme on en trouve dans toutes les colonies anglaises de l'Asie, telle est la ville. Quoique à proximité du port de Xew-Town, les voyageurs ne prendraient pas la peine de la visiter, s'ils n'étaient attirés par la réputation des citernes construites par les Portugais et récemment réparées par les Anglais. Les indigènes leur ont donné le nom de Puits de Moïse, nom bien trouvé, car leur existence constitue presque un miracle. La sécheresse du climat d'Aden est exceptionnelle, et parfois plusieurs années s'écoulent sans qu'une goutte de pluie arrose le sol. A l'époque où les Portugais occupèrent ce point, la distillation était une opération difficile et coûteuse. Ils furent donc obligés, pour assurer leur subsistance, d'entreprendre la construction de vastes réservoirs capables de contenir l'eau indispensable à la consommation de plusieurs années. Pour obtenir ce résultat, ils transformèrent la montagne en un vaste entonnoir, en taillant toutes les aspérités des rochers et en cimentant toutes les crevasses. L'écou-

lement des eaux pluviales fut si savamment combiné que pas une goutte de ce précieux liquide ne se perd. L'eau ainsi amenée avec tant de soin se réunit dans de vastes bassins superposés les uns sur les autres, et n'y reste que le temps de se clarifier; elle tombe enfin dans d'immenses citernes souterraines, où, grâce à l'obscurité et au filtrage préalable , l'eau peut demeurer plusieurs années sans se corrompre.

La conception et l'exécution de ces travaux, entreprise gigantesque, indiquent une énergie et une intelligence qu'on a peine à se figurer chez les ancêtres des singes qui nous entourent. Cette montagne dont le roc a été poli comme une plaque de marbre, et les crevasses calfatées avec autant de soin que s'il s'agissait des joints d'un navire, produit un effet saisissant; il suffit d'un coup d'œil pour embrasser toule l'étendue et toute la grandeur de l'œuvre.

N'est-il pas singulier d'observer que celle des nations européennes dont la domination sur cette terre d'Arabie et de l'Inde a été la plus courte , est celle cependant dont le souvenir s'effacera le plus difficilement ? Ses traces se retrouveront alors peut-être que l'Europe aura disparu, et n'est-ce pas une dérision du sort bien faite pour attirer l'attention des ethnographes, que de voir les descendants de ceux qui ont les premiers affronté les vagues

terribles du cap de Bonne-Espérance, trouvé la route des Indes, assis leur domination sur toute la côte occidentale de la péninsule indienne , accaparé le commerce de l'Arabie et de la Perse , fondé les établissements d'Aden, de Mascat et d'Ormouz, dompté le climat le plus horrible, en un mot, fait en quelques années ce qui eût suffi à toute la vie d'un peuple, se promener nus, n'ayant pour vêtement qu'une perruque de Jocrisse ? La chute a été aussi rapide, aussi complète, aussi irrévocable que l'élévation avait été surprenante, admirable, irrésistible.

Aden n'est pas le seul point du globe où les débris du sang portugais , les héritiers de Vasco de Gama, soient réduits à un état abject de dégradation et de misère. A Goa et à Ormouz, on est affligé par le même spectacle. En Chine même, les Portugais, après avoir tenu le premier rang non-seulement par leurs armes et leur négoce, mais aussi par les vertus, la science, l'habileté des missionnaires qu'ils protégeaient, et dont les noms rempliraient à eux seuls toute cette époque , ont perdu aussi rapidement qu'ils les avaient conquises : richesses, puissance, vertus. Macao est le réceptacle de toutes les immondices de la Chine; mais n'anticipons pas et revenons à Aden. Les Anglais ont réparé ces citernes avec le luxe qu'ils mettent à tous leurs travaux, et, détail intéressant à noter, les fuites du

robinet ont permis de planter deux ou trois arbustes qui sont aussi étonnés de se trouver là que les visiteurs de les y voir.

Quand on a visité les citernes, il ne reste plus rien à voir à Aden , et le meilleur parti à prendre est de remonter dans sa voiture et de revenir àNew- Town. En repassant le tunnel, on a un panorama magnifique; les côtes de l'Arabie ne ressemblent à rien , et quand on ne les a pas vues , il est impossible de s'en faire une idée. C'est la quintessence du pittoresque et de la couleur locale. Au milieu de cette nature étrange, Aden est lui-même un point exceptionnel, tant à cause du développement des fortifications établies par les Anglais, et faites surtout en vue d'effrayer et d'en imposer aux populations indigènes, qu'à cause de la désolation du site.

Il est vraiment extraordinaire d'observer combien les hommes acceptent avec facilité les opinions toutes faites, quoique souvent déraisonnables, et combien il est difficile de faire revenir sur une erreur. Il n'y a pas un marin, pas un militaire qui ne dise que, sans appui dans le pays, sans moyen de se ravitailler par terre, sans port, la ville d'Aden n'est et ne saurait être ce qu'on répète pourtant sans cesse, la clef des Indes. On peut embarquer un corps d'armée à Suez, lui faire traverser toute la mer Rouge, et le débarquer sur n'importe quel

point de la péninsule , sans que les forts de Périm ou d'Aden puissent tirer un coup de canon. Si les Anglais n'avaient pas d'autre moyen de repousser l'invasion, il y a longtemps qu'ils auraient perdu les Indes. Aden n'a d'importance que comme relâche commerciale ; la distance entre Suez et les Indes est trop longue pour des steamers, à cause des masses de charbon qu'il faudrait embarquer. Aden se trouvait, par sa position, la relâche naturelle, et les Anglais s'en sont emparés pour y établir des docks, des machines de distillation et des dépôts de houille. Comme les populations arabes sont portées à la maraude et au pillage, les Anglais ont été amenés, pour se garantir des bandits, à fortifier leur conquête ; entreprenant ce travail, ils l'ont fait complet, et ont profité de l'occasion pour établir quelques défenses du côté de la mer. Ils ont réussi dans ce sens qu'Aden est à l'abri d'un coup de main, et qu'il faudrait un effort sérieux pour s'en emparer; mais de là à en faire un Sébastopol, un Cronstadt, un Gibraltar, il y a un monde ; les forts d'Aden ne sont pas plus imprenables qu'ils ne sont un empêchement à la navigation à vapeur de la mer Rouge; mais comme station pour une flotte, et comme point de ravitaillement, c'est une place précieuse.

Aden n'offre pour ainsi dire pas de ressources : quelques moutons, des poulets étiques, et un peu de poisson de mer. Quant aux légumes et aux fruits,

on trouve ceux qu'on a apportés d'Alexandrie. Pour donner une idée de l'aridité de ce pays, un détail en passant. Les sous-officiers anglais essayent à force de soins, et en recueillant chaque goutte d'eau inutile à leur ménage, de créer de petits parterres , où ils sèment celles des plantes qui supportent le mieux la sécheresse. Le résultat qu'ils obtiennent est si peu apparent que, pour indiquer les allées de leur jardinet, ils les entourent, en guise de buis, d'une bordure de bouteilles vides de Soda water.

Les indigènes cherchent à vendre des plumes d'autruche et des sacs de café moka; il m'a semblé aussi apercevoir des marchands de cornalines et d'agates.

Le Dupleix, ayant fini ses affaires, appareilla vers les cinq heures, afin de regagner par la brièveté des escales le temps que la mousson contraire nous faisait perdre. Aden est jugé d'une façon diverse: ceux qui prisent avant tout et par-dessus tout la verdure, la végétation, les ruisseaux d'eaux courantes qui babillent avec les buissons de la rive et arrêtent leur cours pour écouter la chanson du rossignol ou contempler l'azur d'un myosotis, ont cette ville dans une telle horreur que j'entendais dire à un de nos compagnons de voyage qu'il préférait Madagascar ou Cayenne à Aden. Ceux, au contraire, que réjouissent l'éclat de la lumière, la

sérénité du ciel, la beauté et la pureté des lignes, la variété des tons; ceux, en un mot, qui aiment la Calabre, la Grèce, la Perse, trouvent Ad en superbe, et, tout en accordant que la vie y est peu confortable, consentiraient cependant avec plaisir à y passer quelques semaines. Le manque d'eau et l'absence de société sont les principaux inconvénients de cette ville, et cependant AI. le baron de Crety, qui est à la fois agent consulaire de France et agent des Messageries impériales, vit là, au milieu de sa famille, et nous assura qu'il s'y trouvait très-bien; il nous donna comme preuve de cette opinion la présence de sa nombreuse famille qu'il n'avait pas hésité à appeler auprès de lui , tandis qu'il n'avait osé le faire pendant qu'il était à Saigon.

Le trajet d'Aden à Ceylan est le plus long de tout le voyage : dix jours de mer sans voir la terre ! quel supplice! quel ennui! Tout devient un événement : un poisson volant qui, mesurant mal les distances, s'abat sur le pont; une voile à l'horizon, la fumée d'un steamer qu'on distingue à peine à l'aide des lorgnettes. Lorsqu'il passe assez près pour faire des signaux, la joie est à son comble. Nous avons un temps superbe, la mer est unie comme un miroir, et, le soir, le ciel le plus étoile, le plus profond, s'offre à notre admiration; mais il fait chaud, la glace diminue, les légumes frais ont disparu et sont remplacés par d'insipides compotes de pigeons ;

l'ennui, le manque d'exercice, font trouver la table détestable ; on réclame contre le cuisinier, contre le service , contre le bateau , contre la machine ; les derniers jours sont une terrible épreuve pour le commandant et le commissaire du bord : au premier, on impute tous les retards occasionnés par le courant, on l'accuse de tromper sur la vitesse du bâtiment, de faire un loch spécial pour les passagers. Quant au commissaire , on est implacable pour lui : on voudrait qu'il fit changer chaque jour le menu, qu'il rendit les poulets gras, le bœuf savoureux, les pigeons moins fréquents. Pourquoi n'y a-t-il pas de fruits, de salade ? Malgré ces plaintes, on fait, pour passer le temps, cinq repas par jour : le matin, à sept heures, on prend le thé ; à neuf heures et demie , le déjeuner; une demi-heure de gagnée; à midi et demi, le lunch; à cinq heures, le dîner, et enfin à huit heures et demie, le grog; et, comme on n'a plus aucune distraction à attendre, qu'on s'est vautré sur tous les fauteuils du bord,etqu'onaépuisétousles charmes du triclrac, on va se coucher. Le lendemain, on recommence la même vie, et ainsi de suite pendant dix jours. Le mouvement de l'hélice, même parla mer la plus belle, se fait toujours sentir par une trépidation qui rend l'écriture à peu près impossible, et la lecture très-difficile pour ceux qui craignent le mal de mer, et les condamne à l'oisiveté la plus absolue.

Enfin, le maître d'équinage nous montre une aiguille à l'horizon et nous dit : « Voilà Ceylan ! » Et chacun de courir à sa lorgnette et de la braquer sur le point désigné; mais nous ne distinguons rien. Vers les onze heures du soir, nous stoppons près du phare, car il est impossible d'entrer dans la rade de Pointe-de-Galle la nuit, et surtout sans pilote. Le lendemain matin, le coup de canon, signal de notre arrivée , appelle tous les passagers sur le pont.

Le premier coup d'œil sur Ceylan est vraiment extraordinaire, surtout par le contraste avec Ad en : autant l'un est sec, aride, lumineux, autant l'autre est vert, fertile, sombre. On ne voit que cocotiers, bananiers, bambous, lianes; c'est une orgie de végétation ; les arbres et les plantes semblent vouloir disputer le terrain à la mer. Ceux qui détestent Aden sont dans le ravissement, dans l'extase; mais ceux qui regrettent la couleur de ses montagnes et la lumière qui les détachait si nettes sur le bleu du firmament trouvent le cocotier bien grêle pour porter un si gros fruit, et comparent sa tige à un plumet de corbillard. Les bananiers des serres sont aussi beaux que ceux qui poussent en pleine terre. Quant aux lianes, on n'ose les regarder sans effroi ; que de serpents et d'insectes venimeux elles doivent abriter! En somme, tout cela est mesquin, petit, sans poésie, sans majesté, et ne porte en aucune

façon à l'imagination ; c'est une déception. On se radoucit cependant à l'idée des plantureuses provisions de fruits et de légumes mis à la disposition du commissaire du bord ; que d'ananas, de bananes, de mangles on va manger ! Qui de nous n'a lu le Robinson Crusoë, et ne s'est régalé avec lui de lait de coco, ne s'est promené dans des forêts habitées par les singes et les perroquets? Eh bien, ce rêve est devenu une réalité, qu'il ne tient qu'à nous d'expérimenter; aussi admirateurs et détracteurs sont-ils d'accord sur ce point : descendre à terre le plus vite possible, car enfin on ne saurait oublier que ce sol que nous allons fouler, c'est celui de l'Inde, et ce mot à lui seul renferme toutes les promesses.

Nous arrivons à terre et ne sommes assaillis ni par les portefaix demandant à grands cris à porter nos malles , ni par ces ciceroni^ interprètes de bas étage que l'on rencontre en général dans les ports du Levant, où ils se chargent de tout montrer aux voyageurs; le débarcadère est désert. Nous nous lançons au hasard et traversons tout de suite une porte bâtie dans le goût du dix-septième siècle, et nous pénétrons dans la ville , où nous ne trouvons que de grandes allées désertes et envahies par les herbes; un peu plus loin cependant, nous arrivons à un boulevard coupé en équerre par d'autres rues également macadamisées; les maisons sont rapprochées

les unes des autres, mais basses et écrasées par un énorme toit. Xous rencontrons quelques passants, des officiers anglais en petite tenue blanche, des cipayes et des indigènes. Il faut une attention soutenue pour distinguera vingt pas un homme d'une femme. La coiffure est la même pour les deux sexes : les cheveux sont relevés à la grecque, moins les boucles ; le chignon est retenu par un peigne d'écaillé. Quant au vêtement, il se compose d'un pagne noué autour du corps, et ressemblant assez aux tabliers des garçons de café; tout le buste est nu ou recouvert d'une longue chemise en mousseline presque collante. Les gens aisés sont coiffés d'un turban blanc. Le type des hommes est élégant, mais efféminé ; les formes sont distinguées, les attaches déliées et fines, la jambe mince et nerveuse , les hanches saillantes , le cou un peu long, enfin l'original d'une miniature indienne : rien de fort, d'énergique, de mâle; mais de l'élégance, de la distinction, et quelque chose de doux, de sympathique dans l'expression de la figure , le regard un peu voilé , le teint mat et cuivré, et la barbe rare et en pointe. Quant aux femmes, celles que l'on rencontre dans les rues sont hideuses. Cependant tous les Singalais n'appartiennent pas à la même race.

Pointe-de-Galle est la capitale de la province du Sud et contient à peu près dix mille habitants ; l'étendue de la ville comporterait une agglomération

plus considérable ; aussi les rues sont presque désertes. Nous finissons néanmoins par trouver la maison de M. Auber, notre agent consulaire. Il nous offre l'hospitalité la plus cordiale et nous propose de profiter de la fraîcheur relative du matin pour faire une promenade hors de la ville ; on nous amène un dog-cart traîné par un poney de bonne apparence et conduit par un indigène dont la chevelure suinte l'huile rance, et la bouche, le bétel.

Nous suivons la route qui entoure l'île comme une ceinture, à ce que nous annoncent les poteaux que nous rencontrons écrits en langue anglaise; nous traversons le marché au poisson qui jouit d'une réputation bien méritée : tout le mouvement mercantile de la ville est concentré sur ce point , et sans l'odeur de la marée, on resterait la journée à étudier les types de tous ces êtres réunis. Nous sommes tout de suite dans la campagne ; de temps à autre le toit d'un bungalow, noyé dans un océan de verdure, indique la présence de l'homme, qu'on serait tenté d'oublier dans ce dédale de forêts. En fait de nature équatoriale, Ceylan ne laisse rien à désirer ; la végétation a tout envahi ; elle fait la richesse de l'île et alimente presque exclusivement son commerce : il suffit de nommer le canellier, le cocotier, le caféier, les palmiers, le bambou, l'ébénier; en fait d'arbustes, les rhododendrons, les lianes; en fait de plantes, le riz, les orchidées, les fougères. Un mis-

sionnaire avec qui je causais de l'île de Ceylan m'a affirmé que la flore de cette contrée contenait deux mille huit cent trente-deux genres, c'est-à-dire à peu près le trentième de la flore connue. Le gazon, les arbres, les ronces servent de piédestal aux fleurs à couleurs vives, à formes gracieuses, à tiges élancées ; c'est un magnifique décor, et cependant , comme le fait si bien observer M. Marcoy dans ses Etudes surle Brésil : « En regardant au point de vue «décoratif ce splendide fouillis de végétaux, et le ucomparant pour la centième fois peut-être à la « forêt tropicale telle que l'interprètent nos paysa- «gistes, j'ai reconnu pour la centième fois aussi que (de texte et la traduction, l'original et la copie différaient essentiellement. A quoi cela tient-il? A une « chose bien simple, à ce que la plupart des pein- « très et des décorateurs, n'ayant jamais vu la nature b qu'ils étaient appelés à rendre, ont cru pouvoir y « suppléer en reproduisant l'intérieur d'une serre «chaude où presque toujours les palmiers de l'Inde «coudoient les cactus du Mexique ; de là dans leurs «œuvres cet arrangement symétrique qu'on ne «trouve jamais dans une forêt tropicale. »

Cette remarque est parfaitement juste ; on commet toujours l'erreur de représenter une forêt vierge inondée de soleil et de lumière; le feuillage des arbres est parfois doré comme celui d'un chêne des bois de Compiègne aux premières atteintes de l'au-

tomne. La vraie forêt tropicale n'a jamais cet aspect. Le vert domine et déteint sur tout : la terre est verte, l'horizon est vert, le ciel est vert ; le soleil ne peut pénétrer cette voûte de verdure; l'atmosphère est chaude, humide, morbide; on se sent au milieu d'une décomposition et d'une recomposition perpétuelles; on est saisi d'effroi à la pensée de s'écarter de la route et de s'enfoncer dans ce fourré; on craint de rencontrer un serpent ou même un de ces insectes venimeux qui se plaisent dans ces étuves. On n'ose cueillir une fleur, un fruit, de peur de toucher à un de ces poisons terribles, foudroyants, et la promenade devient une torture.

Les routes de l'île de Ceylan sont admirablement entretenues ; on dirait, tant leurs courbes sont harmonieuses et leurs pentes adoucies, qu'on circule dans des allées de parc. Le premier sentiment, que j'appellerai de conservation, surmonté, le spectacle qu'on a sous les yeux ne manque pas de charme. Cependant on doit vite s'en fatiguer et regretter le bleu du ciel et la profondeur des horizons des pays moins favorisés par la végétation.

Les pays équatoriaux, malgré l'exubérance de la verdure, l'élégance des arbres, le parfum et la couleur des fleurs, malgré les perroquets, les oiseaux de paradis, les éléphants, malgré les ananas, les bananes, les mangoustans, n'auront jamais la poésie ni n'exciteront jamais l'enthousiasme et la sympathie

comme la Provence, l'Italie, la Grèce, l'Egypte, car ce sont là les contrées véritablement aimées du soleil.

Notre promenade terminée, il ne nous restait plus rien à faire à Ceylan, et pour employer le temps jusqu'au départ du paquebot, nous reçûmes les maiv chands de bric-à-brac qui se présentaient à notre porte. Dans toute l'Asie , ces industriels ont les mêmes habitudes; ils flairent l'arrivée des voyageurs, et, sans leur laisser le temps de s'informer, fondent sur cette proie, comme le faucon sur le lièvre, afin de profiter de leur inexpérience pour conclure quelque marché avantageux. A Pointe-de-Galle, ils cherchent à vendre des ivoires, depuis le simple morceau de dent d'éléphant jusqu'aux boîtes les plus travaillées. Ils offrent également des objets d'écaillé, des marqueteries avec incrustations de nacre, des pierres précieuses de qualité inférieure, des cannes en bois exotiques, des boîtes tissées avec de la paille de riz. Après bien des débats, ils parvinrent à nous colloquer quelques brimborions de peu de valeur, et partirent enchantés de leur journée, malgré la modicité de notre offrande. J'ai cru reconnaître quelques types juifs, mais les Arabes de la côte persique ressemblent tellement aux enfants d'Israël qu'il est permis de se tromper.

Grâce aux parikahs, grands évantails suspendus aux plafonds et manœuvres par des coulis indigènes

à l'aide d'une poulie; grâce aussi à la glace que des navires américains apportent en abondance, la chaleur de Pointe-de-Galle est tolérable dans les appartements; mais dès qu'on met un pied dehors, on est baigné de sueur. Cette chaleur humide et constante mine les tempéraments européens et occasionne des maladies de foie auxquelles le régime alimentaire que les Anglais transportent partout avec eux n'est pas non plus étranger.

Nous rentrâmes sur le Dupleix avec plaisir; nous espérions y respirer un peu de brise. Le pont du navire était littéralement encombré de fruits ; chacun des passagers avait sa provision d'ananas, de bananes, d'oranges et même de noix de coco, l'un des fruits les plus nauséabonds qui existent; fort difficile à casser, il contient un lait douceâtre et visqueux dont le mauvais goût n'est dépassé que par la saveur rance du fruit lui-même, espèce de blanc-manger ressemblant à un savon -de barbier de village. Au reste, il ne faut pas se faire d'illusion sur les fruits des tropiques; ils sont loin de valoir ceux des climats tempérés; les oranges elles-mêmes perdent à la trop grande chaleur leur parfum, et deviennent fades et sèches sous l'action d'un soleil trop ardent.

Cette petite diversion d'une journée à terre avait remis tout le monde de bonne humeur ; on avait de nouvelles idées à échanger, des impressions à se communiquer; la table était couverte de fruits nou-

veaux, de légumes frais ; l'eau frappée était en abondance; enfin le confort était renouvelé, et il en avait besoin.

La traversée du golfe du Bengale est souvent mauvaise ; mais la mer nous fut clémente, et sauf les courants qui contrariaient notre marche, tout allait pour le mieux; la mer était d'huile, comme disent les marins provençaux; mais il faisait très-chaud, et l'on ne savait plus où se mettre pour éviter la transpiration. Enfin, voici le détroit de Malacca, nous voyons la terre à tribord et à bâbord ; mais quelle température d'étuve ! la chaleur est accablante, pas un souffle d'air, l'humidité pénètre tout. De temps à autre le ciel s'obscurcit, les nuages s'amoncellent de tous les points de l'horizon et crèvent sur nous en versant des torrents de pluie; en quelques minutes le pont est inondé, tous les taux sont transpercés, et les trous qui servent de gouttières ne peuvent suffir à l'écoulement ; on se hisse sur les bancs, sur les chaises, sur les balustrades, et Ton préfère cette position de chat perché a une station dans le salon où les pankahs ne suffisent plus à renouveler l'air. Cette scène recommence quatre ou cinq fois par jour, et parfois la nuit devient si obscure que Ion est obligé de stopper de peur d'aller à la côte. Dans la mer Rouge nous avons éprouvé la quintessence de la chaleur sèche ; ici c'est le nec plus ultra de la chaleur humide ; le moindre mouvement devient

impossible, et les vêtements les plus légers paraissent doublés de fourrure. La navigation dans ces parages est vraiment pénible. La côte que nous longeons est plate et uniforme, les files de cocotiers se succèdent sans interruption; nous sommes trop loin pour distinguer les détails du paysage, dont cependant on peut apercevoir l'exubérance végétale. La mer charrie des troncs d'arbres, et ces îlots improvisés sont souvent habités par des nuées d'oiseaux aquatiques; le courant entraîne avec lui toutes espèces de détritus qui vont je ne sais où, féconder d'autres terres.

Le canal se resserre de plus en plus et devient très-animé ; nous croisons six ou sept vaisseaux de guerre anglais, et nous passons au milieu de myriades de barques indigènes montées par des Malais, qui font la pèche en temps ordinaire et la piraterie lorsque l'occasion est bonne, et qu'ils sont surs de rester les plus forts.

Plus nous avançons, plus la chaleur augmente, et la veille de notre entrée à Singapour, nous croyons presque notre dernière heure arrivée. La matinée nous récompense de nos peines passées ; il est impossible de voir quelque chose de plus pittoresque et de plus riant que l'entrée de Singapour. Les rives sont couronnées de petites collines boisées, la végétation tropicale est à son apogée, les crevasses des rochers recèlent les cultures d'ananas.

Le ciel est pur et ne manque ni de lumière ni d'éclat, quoiqu'on ne puisse en aucune façon le comparer au ciel d'Egypte ; il s'exhale de la terre une humidité chaude, malsaine, qui active la nature et lui permet de se livrer avec une activité fébrile à son éternel travail.

Nous jetons l'ancre à l'entrée du premier porl; une butte nous cache la ville ; nous débarquons à quai et tombons entre les mains d'une nuée de cochers de fiacre qui se disputent nos personnes ; la plupart de ces individus, métis indo-malais, n'ont pour tout vêtement qu'un pagne. L'un de nos persécuteurs obtient la victoire et nous introduit triomphalement dans son char numéroté. Quant à lui, il continue à courir à côté de son cheval tout en le conduisant. La route lui paraissant bonne quelques instants après, il se hisse sur le brancard, et en redescend pour éviter chaque voiture qu'il rencontre. Décidément voilà un cocher prudent; il trouve suffisant d'exposer sa voiture et ses pratiques aux hasards d'un choc sans courir lui-même les mêmes chances.

La route que nous suivons ressemble à une tranchée entre deux murailles de verdure ; çà et là nous rencontrons quelques-unes de ces habitations que les Anglais appellent des bungalows, sans doute par amour de la couleur locale et pour ne pas se servir de l'expression nationale cottage. Ces maisons sont, comme celles de Ceylan, basses et protégées

par de grands toits que soutiennent d'immenses vérandas quadrangulaires.

Voici enfin la ville. Le premier quartier que nous traversons est celui des Chinois ; vu son importance, on l'appelle pompeusement la ville chinoise. Ce sont de grands boulevards coupés perpendiculairement par d'autres boulevards et par des canaux d'eau croupissante, qu'on croirait placés là exprès pour entretenir les fièvres. De chaque côté des rues, une suite de boutiques borgnes renfermant autant de produits européens que de produits exotiques. Nous rencontrons une jolie pagode à toits contournés et à tuiles vernissées. La présence des Chinois se révèle par une odeur musquée qui s'exhale des passants et par le parfum peu agréable de poisson pourri qui sort de certaines portes avec la même force que la chaleur d'une bouche de calorifère. Il y a peu de mouvement ; les maisons sont régulières et d'une architecture monotone : même alignement, même hauteur, même toiture grise ; il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Enfin nous quittons cette rue, et, après quelques petits détours, nous entrons dans une place qui fait face à la mer, et dont un des côtés est occupé par une grande bâtisse qui tient un peu de tous les genres d'architecture et ressemble surtout à un gâteau de Savoie. Les drapeaux y sont; il ne manque que les deux colombes tremblotantes. Il paraît que c'est la maison de ville; la place est bien choisie. Le

panorama est superbe, et sitôt que la mer apporte un souffle de brise , il est pour ce palais. Sur une autre face de ce square se trouve l'hôtel d'Europe, où Ton veut bien, après négociations toutefois, nous recevoir ; bon déjeuner, bon dîner, mais une horrible chaleur et une note aussi élevée que la température , voici le bilan de notre séjour dans cette auberge.

Malgré l'ardeur du soleil, nous devons à nousmêmes de visiter la ville ; nous commençons par le quartier chinois, où nous faisons la connaissance d'un monsieur fort poli, mais un peu déguenillé, qui nous offre ses services de cicérone. Il parle chinois, anglais, français, et nous fait visiter plusieurs magasins où nous trouvons plus d'objets européens que d'articles chinois. Quelques boutiques de porcelaine commune, des pièces de soie écrue et des pantoufles de paille tressée constituent l'élément pittoresque et indigène de ces sto?'es. L'impression qui nous reste de la première ville chinoise que nous visitons est celle d'un affreux dégoût; tous les gens que nous rencontrons sont puants et malpropres ; ils n'ont aucune grâce, ni dans le costume, ni dans la démarche.

Voyons maintenant le quartier anglais. Xous entrons dans un grand temple gai comme le protestantisme. La chaire où le ministre lit la Bible et probablement ses homélies est couronnée d'un pankah; est-ce pour que la brise emporte ses paroles au loin,

ou bien veut-il convaincre son auditoire de l'inutilité des mortifications? Un clergyman se faisant éventer par des esclaves pendant qu'il officie, voilà une bouffonnerie qu'on ne tolérerait pas au catholicisme. Allons, messieurs les ministres protestants, convenez-en, vous n'êtes faits ni pour évangéliser, ni pour moraliser vos ouailles. Vous débitez la parole de Dieu comme une aune de calicot, et vous tenez indifféremment l'article bible ou l'opium de malwa. Vous êtes d'excellents marchands , mais, croyez-moi, pour moraliser vos vaincus, appelez des missionnaires catholiques et installez des sœurs de charité. La vie des ministres protestants n'est pas faite pour convaincre les autres de la nécessité de l'abnégation et de la charité; leurs femmes, absorbées par le soin de leurs propres enfants, n'ont pas le temps de recueiller ceux des autres, et, du reste, elles sont trop esclaves du confort de leur home pour sacrifier une parcelle du superflu aux besoins des pauvres Indiens. Il ne suffit pas de distribuer des bibles pour convertir le monde, il faut joindre l'exemple au précepte.

En sortant du temple protestant, nous montons en voiture et visitons le Jardin botanique. Un des gouverneurs de Singapour a eu l'heureuse idée de créer sur une colline, à quelques milles de la ville, un parc dans lequel il a réuni toutes les essences du règne végétal des forêts voisines, le tout entremêlé

d'allées sablées et de grandes pelouses bien vertes, aux contours gracieux, aux courbes savantes; c'est le plus ravissant parc que l'on puisse rêver. On peut y passer de longues heures fort agréables à étudier toutes les richesses botaniques qu'il renferme. Quant à nous, Juifs errants de métier, à peine pouvons-nous jeter un coup d'oeil sur les choses ; la plupart de nos jugements sont le résultat de la première impression souvent si trompeuse; tel lieu est bien éclairé le jour où nous y passons, nous en concluons qu'il est agréable, et le souvenir qui nous en reste est gai et souriant comme un rayon de soleil. Ainsi, pour nous, Singapour est une ville jouissant d'un beau climat, quoique très-chaud ; c'est le plus sec des pays équatoriaux que nous ayons vus; le port est animé, la mer d'un beau bleu; la ville annonce des habitudes de luxe, mais elle ressemble à une nécropole ; les rues sont désertes, les maisons fermées ; on doit s'ennuyer à périr dans ce beau pays.

Le soir, en regagnant notre bateau, nous devisions sur la tristesse de cette population qui n'avait même pas pour elle l'excuse du dimanche, jour si fastidieux dans tous les pays anglais, et nous ne savions à quoi attribuer ce phénomène qui fait contraste à la gaieté du site. Il eut peut-être suffi de passer huit jours à Singapour pour trouver la solution de cette anomalie, mais nous n'y sommes restés

qu'un jour, et nous n'avons parlé à personne.

En sortant de Singapour, le Dupleix se trouva allégé de tous les Hollandais qui bifurquaient sur Java et des Espagnols de Manille. Parmi les nouveaux venus se trouvait un abbé; sa santé minée par le climat meurtier des tropiques ne lui permettait plus de se livrer aux travaux apostoliques ; il espérait qu'un déplacement lui redonnerait quelques forces, et nous disait tout naïvement qu'il allait passer quelque temps en Cochinchine pour hâter sa convalescence. Singulier moyen que de se jeter dans le feu pour éviter la chaleur.

La traversée entre Singapour et Saigon est la plus courte de tout le voyage, et le golfe de Siam nous fut aussi propice que l'avaient été l'océan Indien et le golfe du Bengale. L'entrée de la rivière de Saigon, mauvaise pendant la nuit, nous occasionna quelque retard, et nous passâmes plusieurs heures à attendre, au pied du phare du cap Saint-Jacques, un pilote. La rivière de Saigon, qui n'est à vrai dire qu'un bras du Cambodge, est une masse d'eau superbe ; elle peut supporter les bateaux du plus fort tonnage et même les vaisseaux de haut bord, et, à son embouchure, le fleuve est si large qu'on navigue longtemps sans apercevoir les deux rives. Un peu plus haut le fleuve traverse des forêts de palétuviers qui sont d'un aspect monotone; cet arbuste des pays chauds ressemble aux aunes qui bordent

nos ruisseaux; seulement le feuillage en est plus épais et a cette consistance qui est le propre des arbres à feuilles persistantes. Cette forêt a aussi des carrefours; mais au lieu d'allées et de routes, ce sont des canaux qui les forment. A la marée, tous ces conduits sont pleins, et même l'eau déborde de tous côtés, de telle sorte qu'on a l'air de naviguer au milieu d'une inondation.

La montée du fleuve dure environ huit heures et ne s'accomplit pas sans une certaine difficulté , tant les tournants sont nombreux et courts; mais on voit la ville assez longtemps avant d'entrer; de loin la vue est assez jolie ; mais dès qu'on a mis pied à terre, les désillusions commencent. Les rues sont désertes, les chaussées existent, mais des deux côtés des trottoirs ce sont des bois et des champs. On rencontre à peine quelques maisons clair-semées. Le touriste a vile fini sa visite ; quand il a vu les casernes et les maisons bâties dans le goût anglo-indien des bungalows, l'établissement de la Sainte-Enfance, le collège des missions étrangères, l'hôpital miliiaire, malheureusement trop rempli, le couvent des carmélites, la cathédrale, chef-d'œuvre de mauvais goût, et enfin le quai, sur lequel se prélassent (ous les cafés et toutes les boutiques de vermout qui encombrent la colonie, le susdit touriste n'a qu'une chose à faire, s'en aller au plus vite. Ah! j'oubliais, à quatre heures, la musique de l'amiral fait entendre

un certain nombre de valses et de polkas qui attirent toute la colonie ; c'est un signal de ralliement auquel se rendent les officiers de terre et de mer qui forment la garnison.

En écoutant la conversation de ces messieurs, on est vite au courant des inconvénients de la Cochinchine ; l'un nous racontait une aventure arrivée quelques jours auparavant à deux hommes de sa compagnie ; ces deux individus furent assaillis par un tigre pendant leur promenade; l'un d'eux fut mangé sur l'heure, l'autre eut le temps de se hisser sur un arbre où il resta vingt-quatre heures avant de se décider à redescendre et à rentrer en ville. Un autre officier énumérait le nombre de malades de sa compagnie ; tous portaient sur le visage l'empreinte de l'ennui et de la souffrance. Le climat de la Cochinchine est le plus meurtrier de tous ceux que nous venons de traverser. La chaleur est fatigante au possible. Pendant les vingt-quatre heures que nous passons à Saigon, la transpiration ne nous a pas abandonnés un instant. Nous avions accepté l'hospitalité des prêtres des Missions étrangères; les détails que ces missionnaires nous donnent sur leur état sanitaire sont navrants. La moyenne de l'apostolat de ces martyrs ne dépasse pas cinq ans. Les constitutions assez robustes pour résister au delà de ce terme n'appartiennent guère qu'à ceux arrivés en Cochinchine après l'âge de trente-cinq ans. Il paraîtrait

ressortir de ce fait, dont l'autorité ne saurait être mise en doute, que le climat de Saigon est moins meurtrier pour les hommes faits que pour les jeunes gens. En écoutant ces pieux ecclésiastiques, on ne sait lequel des deux sentiments doit l'emporter, de la pitié ou de l'admiration. Ils ressemblent à des cadavres ambulants ; la maigreur extrême de leur figure, jointe à la pâleur de leur teint et à leur regard morne et résigné, donne à leur tête un caractère d'ascétisme capable d'étonner Ribeira luimême.

Pour dire tout le dévouement, toute l'abnégation, toutes les vertus dont on nous raconte les résultats, il faudrait un volume. Que ceux qui veulent s'édifier sur la valeur du catholicisme prennent la peine d'étudier ce côté de la religion. De l'Inde au Japon, au milieu des populations les moins sympathiques du globe, sous un soleil de plomb et un climat meurtrier, ils rencontreront partout des missionnaires catholiques; rien ne les rebute. Abreuvés de dégoûts par les hommes qu'ils cherchent à sauver et à moraliser, brisés par les obstacles de toutes sortes, souffrant parfois de la faim, domptés par la fièvre, ils n'exhalent jamais une plainte ni un regret; le découragement ne saurait les atteindre; à les voir, à les entendre, on dirait les gens les plus heureux de la terre, et pour connaître les souffrances qu'ils endurent, il faut se trouver mêlé à leurs affaires et

entrer dans les détails intimes de leurs œuvres. On comprend alors la grandeur du sacrifice et l'élévation de ces vertus surhumaines. Depuis des siècles que cet état de choses dure , on ne saurait trouver la moindre défaillance à signaler. Hommes et femmes ont donné l'exemple des vertus et de la charité les plus désintéressées, et le seul reproche qu'on puisse leur faire, c'est l'excès du zèle qui les porte à courir au-devant du martyre et à se servir de cet argument sanglant pour affirmer leur confiance dans le triomphe du christianisme.

L'immense majorité de ces missionnaires appartient à la France, ce pays des idées généreuses et des dévouements sublimes, qui non-seulement sait donner le jour à de pareils hommes, mais aussi faire les sacrifices d'argent nécessaires à l'accroissement de leurs œuvres.

Mais revenons à la Cochinchine et à Saigon. En face du collège des missionnaires se trouve le couvent des carmélites; on se demande par quelles vicissitudes ces pauvres religieuses se trouvent jetées sur cette terre inhospitalière. Quoi qu'il en soit, elles y restent, mais rien n'égale leur misère, si ce n'est leur persistance à chanter les louanges de Dieu. De l'autre côté, se trouve l'établissement de la Sainte- Enfance, la plus belle maison de Saigon sans contredit; et puis je cherche en vain quelque autre monument à signaler.

On s'accorde généralement sur la prospérité de la colonie; la domination française est définitivement établie depuis l'annexion des quatre provinces, et les indigènes, gens aussi doux et dociles qu'ils sont repoussants d'aspect, ne cherchent en aucune façon à fuir notre joug. Quelqu'un disait en parlant d'eux: cette purée d'hommes; le mot est juste et fait image. On les dit aptes aux travaux agricoles, même sous ce climat meurtrier. Les émanations empoisonnées des rizières ne les atteignent pas, et l'étendue de ces cultures, l'espoir de la colonie, s'augmente sensiblement chaque année. Savoir si la Cochinchine sera un pays prospère, si son marché deviendra assez important pour attirer les négociants, et si son climat pourra être amendé, tels sont les problèmes qui doivent occuper les arbitres de la colonie et qu'un séjour de vingt-quatre heures ne nous permet pas d'aborder. Ceux qui voudraient étudier ces questions feront bien de lire les ouvrages de If. Aubaret, dont la compétence sur cette matière est incontestable.

V Annuaire de Saigon donne cependant quelques renseignements intéressants. Ainsi la population de Saigon serait, en 1876, d'après les documeets officiels, de 1,042,287 âmes, ainsi dénombrées :

Européens 585

Indigènes inscrits 68,358

Non inscrits 1,115,555

Chinois 18,965

Malabares 374

Indiens 323

Malais Tagales 81

Turcs et Arabes 46

Les forces de terre et de mer qui gardent la colonie ne sont pas comprises dans cette énumération.

L'impression que nous emportons de Saïgon est celle de la tristesse. Le climat est meurtrier, les rues désertes, le port manque d'animation, et les gens que l'on rencontre ont tous l'air d'être atteints d'une maladie de foie. Comme dans toutes les colonies françaises, c'est l'élément militaire qui domine ; toutes les administrations sont entre les mains de la marine.

La descente de la rivière ne nous paraît pas plus agréable que l'ascension, et les forêts qui la bordent ne gagnent pas à être revues; c'est platement laid.

La seule distraction que l'on ait provient des bandes de singes qui habitent les arbres de la rive; parfois le bateau s'approche si près d'eux qu'ils peuvent s'accrocher à un cordage. Ce sont alors des courses étonnantes ; les matelots cherchent à les saisir, car la présence de ces hôtes à bord est un danger, les singes, au contraire, cherchent à rester et se réfugient

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dans la mâture, où il faut une grande agilité pour les suivre.

En sortant du fleuve, un reste de la mousson du nord se fit sentir assez vivement pour mettre notre bâtiment en branle. Le tangage et le roulis ne sont point mes amis; je leur cède la place et me retire dans ma cabine, d'où je ne sors que dans le port de Hong-kong.

Nous arrivons encore le soir à Hong-kong. Seulement, cette fois, nous ne sommes pas obligés de stopper en-dehors du port où l'on peut entrer à toute heure du jour ou de la nuit. Il fait très-obscur, et Ton ne distingue rien que les feux des navires mouillés à côté de nous et la lumière scintillante des becs de gaz dessinant les rues. Il est trop tard pour songer à descendre à terre; à demain donc la visite de la ville. Nous nous couchons avec la satisfaction de gens qui ont accompli une longue tâche, car nous entrevoyons la fin de cet interminable voyage. Hongkong est encore loin de Pékin, mais enfin c'est déjà la Chine.

Le lendemain, de grand matin, car on est matinal

dans les pays chauds, le navire est assailli par les visiteurs. Le Dupleix devant rester douze jours au bassin pour nettoyer sa coque , les passagers furent transbordés sur le Phase. Quant à nous, horriblement fatigués par cette terrible traversée, nous nous décidons à suivre la fortune du Dupleix et à employer ces douze jours à visiter Hong-kong, Canton et les environs. Nous assistons au départ de nos compagnons, dont nous voyons les malles transbordées avec un fracas peu rassurant pour leur contenu. On ne saurait dire tout ce que contient un grand steamer ; pendant une douzaine d'heures, tout l'équipage fut occupé à manœuvrer le treuil à vapeur et à sortir du ventre du bâtiment des monceaux de marchandises.

Notre première matinée à Hong-kong se passa à recevoir la visite de ceux qui avaient à faire à nous : consuls, évêques, négociants se succédèrent, et quand tout fut fini, nous nous installons dans une de ces barques chinoises appelées sampan^ sur laquelle et de laquelle vit toute une famille chinoise. Les habitants de Hong-kong, j'entends les Chinois, ont la plus triste réputation ; ils passent pour être les premiers pillards du monde , et l'on nous avait farci la tête d'anecdotes plus ou moins effrayantes. u Ne sortez jamais sans vos revolvers , nous disaient les uns; voyez plutôt ce qui est arrivé à M. C... pour avoir négligé cette précaution ; arrêté par des mal-

faiteurs aux environs de la ville , il fut, n'ayant aucun moyen de défense, terrassé et dépouillé de tout ce qu'il avait sur lui. Prenez garde aux sampans si vous revenez le soir à bord du Dupleix, et ne souffrez jamais un Chinois au gouvernail ; il vous assommera par derrière et jettera votre cadavre à la mer après l'avoir dépouillé. » — « Pourquoi vous embarrasser d'armes ? répondaient les autres. Avez-vous donc oublié l'histoire de cet officier de marine sorti en plein jour et en uniforme pour faire visite à son consul, arrêté dans une rue de Hongkong? On lui prit ses armes, ses épaulettes, sa bourse, sa montre, et cela avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri. m Mais tous les narrateurs finissaient leurs histoires par une critique sévère de la police locale, dont ils blâmaient la trop grande douceur. Les autorités, afin d'attirer les Chinois, ont fait un système de la tolérance, à ce point qu'un boulanger chinois qui a voulu, il y a quelques années, empoisonner toute la colonie en mélangeant de l'arsenic à sa farine, fut acquitté, parce que, dirent les juges , il était impossible de trouver des témoins affirmant avoir vu opérer le mélange , certain du reste, puisque le pain soumis |à l'analyse chimique contenait de fortes doses d'arsenic.

Les malfaiteurs chinois sont traités par les autorités chinoises avec la plus excessive rigueur et condamnés aux supplices les plus atroces. Les légistes

chinois partent de ce principe que les souffrances physiques sont le seul moyen efficace d'arrêter et d'effrayer leurs concitoyens, et de les empêcher de tuer une femme pour lui voler ses boucles d'oreilles. La législation anglaise a les tendances opposées et préfère les travaux forcés à la peine capitale. Les bandits chinois, sûrs d'éviter la mort et la souffrance, n'hésitent plus à commettre un crime qui les fait conduire aux galères. Bien nourris, bien logés, vêtus convenablement et soumis à un travail régulier, mais en somme très-bénin, ces individus préfèrent presque le bagne à la liberté. Les Chinois ne connaissent pas le point d'honneur; ils ne conçoivent même pas ce sentiment, et rien, excepté les coups, ne les arrête sur la pente du crime; de telle sorte que la peine des travaux forcés telle que nous l'appliquons, étant bien plus redoutable par l'infamie qu'elle inflige que par la souffrance physique, n'exerce aucune terreur sur l'esprit des Chinois et ne saurait les détourner du crime.

La rade de Hong-kong est superbe. La mer est bleue comme la Méditerranée, le ciel clair et lumineux, et les côtes élevées, agrestes et pittoresques; on sent qu'on s'éloigne des parages équatoriaux. La ville s'élève en amphithéâtre sur une colline aride et pierreuse, où naguère il ne poussait pas un brin d'herbe; aujourd'hui, les pentes adoucies permettent la circulation des voitures, et partout des mai-

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sons, qui sont des palais, se sont élevées comme par enchantement; un grand boulevard part du quai et monte en lacets jusqu'au sommet de la montagne. La première partie de cette voie, qui porte, si je m'en souviens bien, le nom de Victoria road, est entièrement occupée par des magasins de toutes sortes; l'aspect des étalages et le prix du moindre objet donnent une haute idée du luxe de cette colonie. Cependant il est utile de noter que le bon marché de la main-d'œuvre chinoise se fait sentir d'une façon sensible, et quelquefois il y a un écart de 50 pour 100 entre deux objets identiques, l'un fabriqué en Europe, l'autre imité en Chine. Quant au bibelot chinois connu sous le nom d'article de Canton ou de chinoiserie de pacotille, il est d'un bon marché surprenant, et l'on a beau marchander, on obtient toujours un rabais même sur le prix offert.

Le climat de Hong-kong est chaud , très-chaud même pendant l'été, qui commence dès avril; aussi est-il impossible de circuler à pied durant le jour; d'un autre côté, les rues ne sont pas toutes carossables , et quelques-unes sont de véritables escaliers; on a donc recours aux chaises à porteurs; pour un dollar par jour, deux hommes vous portent depuis le matin jusqu'à l'heure du coucher, et s'estiment heureux de ce salaire, car, malgré le bon marché de la main-d'œuvre , la population est

si dense en Chine que beaucoup de bras restent inoccupés.

Énumérer les monuments de Hong-kong serait assez difficile, car, à proprement parler, il n'y a pas de monuments, mais seulement des établissements particuliers. Les plus beaux sont ceux de la maison Jardine Mattheson, et ceux qui appartenaient à cette célèbre maison John Dent, dont la fin a été aussi bruyante que la vie.

Le nouveau venu en Chine, s'il n'a déjà entendu parler de ces factoreries, est stupéfait du luxe étalé par les Européens établis dans les ports du Céleste Empire. Pendant les dernières années , avant la guerre de 1858 et pendant celles qui ont suivi 1860, il suffisait d'entreprendre une opération commerciale quelconque pour la réussir et réaliser des bénéfices considérables. Celte facilité de gagner de l'argent a engendré des phénomènes analogues à ceux qui se sont produits en France à l'époque de Law. Des gens arrivés en guenilles se réveillaient le lendemain possesseurs de millions, et cela par le seul fait d'une spéculation heureuse sur un terrain ou sur un lot d'opium. L'ivresse suivait le succès; rien n'était assez beau, assez cher pour ces nouveaux enrichis; de là des folies à peine croyables. L'un bâtissait un palais somptueux, l'autre faisait venir des chevaux de course d'Angleterre; celui-ci mettait sa maison sur un tel pied de luxe qu'il pouvait sans

ridicule dire : « Le jour où je serai obligé de regarder à deux cent mille francs près les dépenses de ma maison , je quitterai la Chine, car alors la vie y sera insoutenable, » On parlait de whist à cinq cents francs la fiche, de fauteuils d'orchestre à cent vingt-cinq francs et de souscriptions de charité constituant à une veuve une fortune que son mari eût mis quarante ans à gagner à Londres ou à Marseille.

Hong-kong est la ville de Chine qui est le plus en contact avec l'Europe; c'est donc là surtout qu'il faut étudier la vie des Européens en Chine. Pendant longtemps Hong-kong a été la résidence de tous les chefs de ces énormes maisons de commerce que l'on appelait les « prince merchants » . L'ouverture des ports, la concurrence allemande, le besoin de surveiller de plus près ses intérêts ont changé cet état de choses, et aujourd'hui, en 1877, il ne reste plus à Hong-kong que le dépôt des matières d'or et d'argent appartenant aux grandes banques qui préfèrent avoir leur capital à l'abri d'un coup de main et sous la protection des canons anglais.

De tout ce luxe d'autrefois on ne voit plus que les ruines. Presque toutes ces grandes maisons ont sauté les unes après les autres, entraînant avec elles des pertes irréparables , et les quelques Jirms qui ont résisté ont dû changer leur manière de faire et rompre avec les habitudes fastueuses du passé; cependant un de ces luxes a survécu, celui de l'hospi-

talité. Nulle part on ne l'exerce sur une plus grande échelle ni avec plus de tact et de bonhomie ; votre hôte vous met tout de suite à l'aise; il vous indique une chambre , vous apprend l'heure des repas , vous montre les domestiques chargés de votre service, et tout est dit, il ne s'occupe plus de vous, il va à ses affaires et vous aux vôtres. En dehors de cet hôte, tous les autres membres de la colonie sont aux petits soins pour le guest ; ce ne sont que dîners, pique-niques, amusements de toutes sortes. Pendant notre séjour dans les différents ports, il n'y a pas de chose qu'on n'ait essayée pour nous distraire : loges aux théâtres, courses en bateau, chasses à tir, promenades en voiture, représentations de saltimbanques japonais, qui depuis ont fait les délices de Paris avec leurs papillons de papier voltigeant au gré du souffle d'un éventail, et leurs toupies dansant sur la corde.

La seule ombre au tableau, c'est le dîner anglais : d'abord il est mauvais, à notre point de vue du moins; ensuite il est interminable, et le désespoir est complet quand , après avoir subi un défilé de dix-huit ou vingt plats, au lieu de pouvoir se lever et respirer l'air, commence la cérémonie du pass wine qui dure encore deux heures.

L'état du commerce occidental dans l'extrême Orient est assez singulier et mérite l'étude des économistes. L'importation et l'exportation des mai-

chandises i^ont en augmentant chaque année, et cependant les faillites se succèdent avec une rapidité effrayante. On n'ose aborder une personne que Ton n'a pas vue depuis quelque temps, de peur d'apprendre sa ruine. Des syndics en ont été parfois réduits à offrir I pour 100 aux créanciers; d'autres ont eu recours à des manœuvres blâmables pour donner aux créanciers européens le temps de se couvrir et de faire subir tout le désastre au commerce indigène. De là des troubles de toute nature, clameur des négociants qui rejettent sur l'impéritie de leurs consuls les fautes qu'ils ne devraient attribuer qu'à leurs propres erreurs ; clameur des Chinois qui crient qu'on les égorge ; clameur des consuls qui ne savent à qui entendre ; clameur des banques européennes qui ne savent plus à qui se fier. Tels sont les malheurs produits par une spéculation sans limite ni frein, et d'autant plus dangereuse qu'elle joue non sur des valeurs financières ou industrielles, mais sur des matières premières soumises à toutes sortes de fluctuations indépendantes des calculs humains.

Nous avions installé notre quartier général à la chancellerie du consulat de France; c'est là que nous nous donnions rendez-vous et que nous nous attendions les uns les autres. Le chancelier avait un grand chien qui faisait notre joie; jamais animal plus indépendant n'a existé ; il connaissait tous les

amis de son maître et leur rendait des visites quotidiennes. Un matin, pendant que nous étions là, on lui apporte sa soupe qu'il refuse avec dédain, lorsque tout à coup son maître met sa casquette sur sa tête ; aussitôt le chien manifeste sa joie et se met à manger gloutonnement , persuadé qu'on n'attend que la fin de son repas pour le mener à la promenade.

Le lendemain, c'était une scène non moins originale. Cette fois, c'est un capitaine de navire marchand qui en est le héros; il apporte une plainte contre son cuisinier. Il était impossible d'obtenir de cet artiste culinaire qu'il raclât le lard avant de le mettre dans la soupe, ce qui, ajoutait le capitaine, est très-indigeste. Le chancelier eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que ce n'était pas là un délit qui tombât sous le coup de la loi.

Avant de quitter Hong-kong, parlons encore de son hôpital, bâti par les négociants. On y reçoit, moyennant rétribution, les malades européens de toutes les nationalités. Une circonstance malheureuse nous amena dans cet établissement : un de nos domestiques fut pris d'une ophthalmie si grave qu'il fallut renoncer à lui faire continuer le voyage. Dans cet hôpital, nous avons rencontré un jeune Américain devenu fou à la suite d'une insolation; sa folie était horrible à voir; ni jour, ni nuit il ne pouvait demeurer en place. Cette promenade inces-

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santé, nerveuse, était fatigante, même pour les spectateurs. Cet hôpital est magnifique, bien aéré, largement et solidement construit; il ne lui manque qu'une chose, d'être un hôpital. Il n'est pas gratuit, et Ton n'y reçoit personne à moins de douze francs par jour ; c'est simplement une maison de santé . Une personne à qui je faisais part de cette observation me répondit : « Deux dollars par jour ou gratis, n'estce pas la même chose? »

Derrière l'hôpital se trouve le cimetière, caché par un monticule. Le nombre de tombes que l'on y voit prouve que les débuts de la colonie ont été meurtriers. A côté de ce cimetière se trouve le champ de courses, l'un des plus jolis endroits de la Chine. Les Anglais sont incontestablement de vrais colons; en quelques années la ville a changé d'aspect. Au lieu d'une montagne dénudée, aride, rocheuse, on voit une ville de palais. Les rues, les quais, les promenades ont été improvisés, et une population nombreuse et cosmopolite est venue s'abattre sur ce point, tandis que Macao, situé d'une façon plus avantageuse et jouissant d'un climat unique pour le sud de la Chine, décroit de jour en jour; la population se disperse, et le commerce fuit ce port. Aujourd'hui, le marché de Macao n'est plus soutenu que par les opérations d'émigration, et aussitôt que ces cloaques auront été nettoyés, il ne restera plus aux Macaistes que l'expatriation ou la famine.

Mais si les Anglais sont bons colonisateurs, ils sont bien exclusifs, et je crois qu'aucune nation au monde ne professe plus complètement la doctrine qu'on est convenu d'appeler, en termes polis, la souveraineté du but ; tous les moyens leur sont bons, et s'ils rencontrent sur leur chemin des voisins assez forts pour les aider, ils sollicitent leur concours, quitte à se réserver tous les bénéfices de l'entreprise. Personne mieux qu'un Anglais ne sait, pour se servir d'une expression vulgaire, tirer à soi la couverture. S'agit-il d'organiser un service quelconque dedouaue, de navigation, de télégraphe, la composition du personnel est cosmopolite au début; toutefois, on s'arrange de façon à ce que le chef soit Anglais, et que les meilleures places soient réservées par lui à des compatriotes. Quoi de plus naturel? les Anglais ne sont-ils pas tout en Chine? et puis c'est un hasard ; il est vrai que le même fait, se reproduisant toujours dans les mêmes circonstances, finit par ressembler à un parti pris; mais à quoi bon être conséquent quand on ne vise que le but?

J'ignore ce que l'avenir réserve à la Chine et si jamais l'Europe entamera ce bloc de trois cents millions d'âmes et pourra créer à cette population des besoins suffisants pour alimenter l'industrie occidentale; mais ce que je puis affirmer, c'est que l'Angleterre mettra toute son énergie à garder le

gâteau tout entier pour elle, et que la politique britannique sacrifiera tout à ce qu'elle croira être l'intérêt anglais; je n'en veux pour preuve que les efforts qu'elle tente pour diminuer les droits appelés likin ou taxes intérieures qui, au fond, ne touchent sérieusement que les cotonnades. Le Foreign office aurait volontiers consenti à une augmentation des droits de sortie sur la soie, dont le commerce est plus spécialement entre les mains des Français, pour obtenir une concession sur les taxes intérieures, qui doublent le prix du grey shirting.

Le Dupleix nous remonta dans la rivière de Canton jusqu'à la ville de Wampou, station distante de Canton environ de quinze milles; cette rivière, qu'on appelle indistinctement le fleuve des Perles, le Boca Tigris et la rivière de Canton, est une des plus belles du monde; pour ceux qui n'ont vu que les fleuves d'Occident, même le bleu Danube, c'est un merveilleux spectacle. La rivière de Canton est navigable jusqu'à cette ville pour les navires du plus fort tonnage, et les flottes anglo-françaises purent, en 1858, remonter jusque sous les murs de la ville et la bombarder. Sitôt qu'on a franchi la barre qui se trouve à l'embouchure, on est en Chine. Le paysage ressemble à celui que l'on voit sur les vases, les éventails, les paravents chinois ; c'est cette teinte grise indéfinissable, qui tient de trois ou quatre nuances, teinte fausse, mais caractéristique du pay-

sage que l'on a sous les yeux; les montagnes sont des collines; les rochers, des rocailles; les arbres, des arbustes; rien de simple, de naturel, de grand; les montagnes sont couronnées de dentelures ridicules, les rochers artificiels; quant aux arbres, plus ils sont biscornus, noueux, excentriques, plus ils plaisent aux Chinois ; dans ce paysage, tout est petit, contourné, rabougri, grotesque, et les pagodes, jetées çà et là, achèvent d'imprimer le cachet à cette nature. Quant aux villages, leur nombre est incalculable; il semble que les routes soient des rues, tant les hameaux sont rapprochés les uns des autres. Ce coup d'œil sur la Chine vaut la peine d'être vu; car, avant d'avoir jugé par ses propres yeux, il est impossible de se faire une idée de la Chine, ce qui serait cependant facile , si l'on voulait croire à la véracité des peintures chinoises. Les artistes du Céleste Empire ont étudié avec soin la nature de leur pays et l'ont reproduite dans leurs œuvres avec une exactitude admirable. Mais, malgré tout ce que les voyageurs ont pu dire à cet égard, on s'obstine à chercher dans la peinture chinoise ce qui n'y est pas, c'est-à-dire une débauche d'imagination , une fantaisie, une charge, une caricature, tandis qu'au contraire il n'y a pas d'art plus réaliste. Le Chinois peint ce qu'il voit comme il le voit; aucun détail n'échappe à sa perspicacité et à sa patience ; il mettra un an, s'il le faut, à peindre un décor, mais ce sera

si exact qu'on pourrait compter les fils des étoffes, les pétales des fleurs, les plumes des oiseaux.

Les Chinois excellent surtout dans la représentation des fleurs ; cela tient à ce que la Chine est le pays du monde où Ton trouve les plus belles fleurs de serre et d'appartement.

Une navigation de quelques heures nous conduit à Canton , après avoir laissé le Dupleix à Wampou et terminé la route sur un steamer américain grand comme un trois-ponts et bondé de passagers chinois, que l'on a soin de garder dans un compartiment fermé par des grilles, car, à plusieurs reprises, des pirates, s'étant introduits comme passagers, ont commis des désordres et amené des catastrophes effroyables. Une fois, entre autres, ils ont tué tout l'équipage, et, après avoir échoué le navire à la côte, se sont emparés de l'argent et de l'opium qu'il contenait, puis ils s'enfoncèrent dans les terres, d'où on ne les revit plus jamais.

L'arrivée à Canton est remarquable par la quantité de jonques et de bateaux de toutes grandeurs que l'on est obligé de déranger pour se frayer un chemin. On n'a pas l'idée en Occident de quelque chose d'analogue à cette population qui, en Chine, vit sur l'eau ; on prétend que sur la seule rivière de Canton elle dépasse un million d âmes. Je ne sais si ce chiffre est exact, mais le seul fait qu'il puisse être formulé indique la densité de ce peuple, dont l'exis-

tence entière s'écoule sur un bateau, dont Tunique cabine n'a pas plus de six pieds carrés; il n'est pas rare qu'un sampan renferme une famille se composant du père, de plusieurs femmes et d'une dizaine d'enfants de tout âge. Le port de Canton est encombré, outre ces sampans, de jonques et de bâtiments européens; les premières ont une forme antédiluvienne des plus réjouissantes; elles portent sur le flanc un grand œil peint en noir, pour éviter la jettatura. Quant aux barques si connues en France sous le nom de bateaux de fleurs, il ne nous a pas été possible d'en visiter une seule; pour quelques méfaits qu'il est facile d'imaginer, le vice-roi de Canton avait exilé toutes ces pécheresses ainsi que leurs cornacs. Nous en avons aperçu un de loin ; il ressemblait à ces bateaux de décoration que l'on voit dans les tableaux deCanaletti, ou mieux encore au char des blanchisseuses le jour de la mi-carême.

Malgré le pas gymnastique de nos porteurs de chaises, il nous fallut près de trois quarts d'heure pour gagner le consulat de France. Canton est la ville de la Chine du sud par excellence, et il est impossible de rien voir de plus chinois. C'est la plus populeuse des villes que j'ai visitées. Elle se compose d'un nombre infini de rues étroites, dallées avec de grands blocs de marbre brut. Toutes ces rues se ressemblent, et toutes les maisons qui les

Kue de Canton.

bordent sont identiques. Chacune possède deux boutiques sans devanture, contenant les produits de la Chine et séparées de leurs voisines par deux planches perpendiculaires et mobiles, peintes en noir et portant en caractères dorés une enseigne. On m'en traduit une assez pittoresque, qui décore la porte d'un rôtisseur : « Ici on trouve de la ficelle pour enfiler les sapèques. a

La ville de Canton exhale une puanteur dont je ne saurais trouver l'équivalent nulle part. Hommes, bêtes, maisons, tout sent mauvais; c'est le parfum propre aux races jaunes, me dit-on; je ne les en félicite pas, et c'est un triste privilège qu'ont là les races jaunes. Je veux bien croire que la race y soit pour quelque chose, mais je ne puis m'empêcher de trouver que l'ail joue un grand rôle dans la mixture, surtout les immondices dont la ville est encombrée et que des ânes emportent dans de grands paniers découverts. On ne peut songer sans frémir qu'au milieu de tous ces embarras le pauvre grison pourrait faire un faux pas.

Dans une boutique de rôtisseur, je vois un grand chien noir qu'on sort d'une marmite bouillante. On l'étalé sur une planche, et un Chinois, à l'aide d'un grand couteau , se met à le racler, comme on fait en Europe pour un porc. Le temps de détourner la vue, et la besogne est faite. Deux ou trois pratiques, des mendiants , attendent , une écuelle à la main , la

fin de l'opération. Pouah î Que les porteurs mar client lentement !

On aurait cependant tort de croire , comme on le fait en France, que la chair du chien soit la nourriture habituelle des Chinois, et qu'il existe un chien comestible que Ton élève comme des porcs ou tout autre bétail ; il n'en est rien ; seulement , la Chine étant le pays du monde où la population est le plus dense, l'agriculture, malgré l'habileté du Chinois, ne peut faire rendre au sol une quantité de grains suffisante à la nourriture de cette fourmilière, et les classes pauvres, affamées et ne mangeant jamais leur comptant , en sont réduites à essayer de toutes sortes de nourritures, même la plus repoussante. C'est ainsi qu'on mange du chien et même les immondices et les détritus jetés dans les tas d'ordures.

Un peu plus loin, c'est une boutique de poisson pourri dont l'odeur attire les chalands du quartier. Quelques pas encore, voici un marchand d'œufs gâtés, conservés dans la chaux, et puis une caravane d'ânes avec leurs paniers. Décidément, on ne saurait apporter trop d'eau de Cologne avec soi. Voici une boutique d'éventails, à la bonne heure, puis des soieries, des porcelaines, des bronzes; une foule compacte encombre les rues; nos porteurs ne cessent de crier : Gare! gare! C'est assourdissant, et il est grand temps que les trois pétards réglementaires nous avertissent de notre entrée au consulat.

Nous sommes si fatigués, si écœurés, si abasourdis, que nous gagnons à la hâte nos chambres, remettant au lendemain la visite de la maison. C'est la plus charmante bonbonnière chinoise. Une multitude de kiosques à toits contournés, jetés au milieu d'un jardin entendu à la manière européenne. Dans un climat froid, toutes ces cloisons en bois découpé, toutes ces tentures en papier de soie, ces vitres en corne et ces toitures ne garantissant que du soleil seraient peu pratiques, surtout si Ton ajoute que, chaque kiosque ayant au plus deux chambres, on passe la journée à aller de Tune à l'autre. Les meubles de Canton sont appropriés à l'architecture : ils affectent les formes les plus maniérées, les plus compliquées; c'est une véritable dentelle de bois d'ébène. Le jardin est traité à l'européenne ; les arbres poussent sans être tourmentés ni soumis à des courbes ou à des nœuds factices. L'ensemble a cependant gardé un arrière-goût chinois. Les différentes parties du jardin sont séparées par des murailles, percées de ces fameuses portes, ovales et rondes , qui inquiètent tant les architectes européens, et dont l'aspect est agréable, quoique un peu ridicule.

Après notre longue traversée , nous jouissons de ces quelques jours de répit, comme les collégiens des vacances de Pâques. C'est si agréable de ne plus entendre piquer les heures, de dormir dans un lit

large, et d'éviter l'humidité de la mer, sans compter l'avantage inappréciable d'être assis, couché ou debout sur un sol qui ne tremble pas, et de ne pas être obligé de choisir l'instant propice pour porter la fourchette ou le verre à la bouche, sous peine de couvrir son voisin de sauce ou devin!

Vraiment, plus je navigue, et plus j'admire les marins. Quelle abnégation est la leur pour continuer un pareil métier! Ils doivent constamment faire abstraction de leur système nerveux , sans compter que , pour eux , la navigation se complique du service, du quart, de la manœuvre, de telle sorte que, pendant des mois entiers, ils ne peuvent dormir tranquilles une nuit entière.

L'époque où nous visitons Canton est la meilleure; la chaleur y est tolérable, et des pluies récentes ont fait éclore le printemps; les arbres sont couverts de fleurs et de feuilles, et le gazon a cette teinte claire, si agréable et si gaie. Mais il ne s'agit pas de faire l'école buissonnière, et, avant de songer à nos plaisirs, il faut faire et recevoir des visites officielles. Après une conférence où ces graves questions sont discutées, il est convenu que j'irai, accompagné de notre consul et de son interprète, faire une visite au vice-roi pour lui annoncer notre arrivée, qu'ensuite il ferait la première visite à mon chef, qui lui serait rendue dès le lendemain. On régla le nombre de pétards tirés dans ces occasions; les vêtements furent

l'objet d'une convenlion, et je ne jurerais pas que le nombre d'assiettes de sucreries servies à la collation ne fût réglé d'aiance, aussi bien que leur couleur.

La conversation, dans ces circonstances, n'a aucun imprévu; elle se compose d'un certain nombre de questions concernant l'âge et le nombre d'enfants. A ce propos on nous raconte une jolie anecdote sur l'une des femmes du corps diplomatique se trouvant à une fête à laquelle assistaient quelques Cbinois de distinction. L'un d'eux posa une des questions d'usage. L'interprète, chargé de la traduire, un peu inquiet de l'accueil qu'il recevrait, car ladite dame approchait de la quarantaine , âge que l'on n'aime pas à avouer, crut devoir entourer son discours de précautions oratoires, et dit : « Madame, je dois vous prévenir qu'en Chine l'usage veut qu'on se vieillisse toujours de quelques années. — Eh bien , répondit la victime, puisqu'il faut se vieillir, répondez que j'ai passé vingt-cinq ans. »

Mais revenons à notre visite. Je fus salué de six pétards. Par humilité, je dois confesser que la moitié au moins était en l'honneur de mon compagnon. Puis nos chaises s'arrêtent; je sors de ma boîte, et me trouve en présence d'une douzaine de hallebardiers qui auraient électrisé la salle dans une féerie. A quelques pas de là, quelques individus m'attendaient et se frottaient les poings en signe de réjouissance.

Comme j'étais averti, je reconnus le vice-roi et son état-major. Je l'abordai. On nous fit perdre un bon quart d'heure à la porte à disputer qui passerait le dernier. Enfin , suivant le programme arrêté d'avance, nous entrons de front dans une sorte de cabinet. Après une série d'autres compliments, nous finissons par nous asseoir sur un canapé, toujours de front; deux serviteurs nous servent en même temps une tasse de thé. La conversation commença :

k Comment vous appelez-vous?

w Quel âge avez-vous ?

« Etes-vous marié ?

« Avez-vous des enfants?»

En un mot, une conversation de juge d'instruction . La première partie se termina sur ce trait. Le viceroi : u Vous me plaisez tout à fait, car vous avez le type chinois. » On servit la collation; chacun de nous s'efforça d'élever une pyramide de confitures dans l'assiette de son voisin. Mais nous étions trois contre un. Nous restâmes donc victorieux, et toutes les assiettes se vidèrent dans celle de notre hôte. La conversation recommença :

« Est-ce loin, la France ?

« Y a-t-il de la terre ?

k Que mangez-vous ? »

Lorsque je me levai, mêmes salutations qu'à l'entrée, mêmes simagrées aux portes, mêmes explosions de pétards, toujours la moitié en l'honneur de

mes compagnons. Je rentrai assez peu édifié du faste des mandarins du Céleste Empire et persuadé qu'un Européen et un Chinois ne pourront jamais s'entendre ni se plaire. Et cependant le vice-roi de Canton passe pour un des plus intelligents et des plus avancés parmi les hauts dignitaires contemporains.

Sans un droit commun, sans des principes communs, sans un même fond d'idées générales, les rapports entre deux peuples ne peuvent jamais être amicaux. La raison, la justice, l'intérêt réciproque ne suffisent pas à régulariser la situation et à amener la solution des questions pendantes entre deux sociétés qui pensent et agissent d'une façon tellement contradictoire. Entre Occidentaux et Chinois les points de départ sont aussi opposés que les huts. Les uns veulent pénétrer à tout prix et introduire, avec leur commerce, leurs idées, leurs mœurs, leurs tendances ; en un mot, ils veulent européaniser la Chine. Tout obstacle les irrite, toute contradiction les choque, toute manière de voir autre que la leur est ridicule à leurs yeux, et ils veulent non-seulement vendre leurs produits aux Chinois, mais encore placer celui-ci plutôt que celui-là, parce qu'il est d'un écoulement plus difficile ailleurs. Le Chinois, au contraire, est satisfait de ce qui se passe chez lui; il considère sa civilisation comme parfaite, et ses usages comme les seuls bons ; il veut à tout prix se débarrasser d'une ingérence étrangère, et préfère

manquer de tout, que de rien demander à ses voisins. Tout changement lui semble une atteinte mortelle portée à son orgueil. Il fait donc, pour empêcher les Européens de s'établir chez lui, les mêmes efforts que ces derniers font pour y entrer; de là une situation inextricable, dont la solution est nécessairement remise à la force. La Chine sera-t-elle avalée par l'Europe? ou l'Europe sera-t-elle obligée pour la première fois de reculer en face de l'Asie? Tels sont les deux termes du problème que l'avenir aura à résoudre. Problème difficile entre tous, car bien des circonstances peuvent venir se jeter à l'encontre des volontés humaines et les retarder, sinon les arrêter. Le premier obstacle est, sans contredit, la question ethnographique, qu'on ignore jusqu'à présent et avec laquelle il faudra compter. La Chine est-elle susceptible, dans l'état actuel de la race chinoise, d'acquérir une autre civilisation que celle dont elle jouit? Depuis combien de temps cette civilisation existet-elle? Combien de siècles a-t-elle mis à éclore?A-lelle été spontanée? ou bien est-elle due à quelque révolution dont nous ignorons les ramifications? Sont-ce des populations occidentales ou asiatiques qui opéreront la transformation? Si l'Europe est pressante, impérieuse, le nombre de ses enfants n'est pas en rapport avec leur force, et agir sur trois cents millions d'âmes par voie de régénération de sang est impossible. Il n'en est pas de même des

musulmans qui attaquent la Chine par l'ouest. Moins puissants que les Occidentaux, ils ne disposent ni de la vapeur ni de l'électricité, ils ignorent les fusils à aiguille, les conserves Chollet et les emprunts d'Etat; mais ils envahissent des provinces entières, les couvrent d'une population nouvelle qui, sous le rapport ethnique, est sans aucun doute supérieure aux Chinois, puisqu'elle vient de l'Afghanistan, du Thibet, des Indes. Leur force sera-t-elle suffisante pour conquérir la Chine, et, après la conquête, quelle sera leur politique vis-à-vis de l'Europe ?

L'Occident n'a-t-il rien à craindre du contact des Chinois? La gangrène se gagne facilement, surtout parmi les blessés. La corruption effroyable des races jaunes l'attaquera plus ou moins. J'entends dire de tous côtés qu'un Européen, après un séjour de quelques années en Chine, est perdu moralement, intellectuellement et même physiquement, s'il ne vient se retremper dans la mère patrie. L'accroissement des rapports devrait accélérer cet état de choses. Voilà bien des problèmes que l'expérience seule peut permettre de résoudre, et cependant ces solutions sont indispensables à celle du premier problème. Il est impossible de prévoir les résultats de telle ou telle ligne de conduite, et une fois adoptée, il serait bien difficile de changer de politique. Ce que l'on peut affirmer dès à présent, c'est l'imminence de cette crise et l'agonie de la Chine des

mandarins et des lettrés. Placée entre deux envahisseurs, elle ne saurait résister, et je crois, sans présomption, pouvoir affirmer que le Céleste Empire sera dans deux cents ans ou mahométan ou chrétien, à moins d'un partage entre ces deux courants. Quanta Confucius, à Laotze, aux mandarins, aux lettrés, ils ont fait leur temps. La Chine, sous cette forme, a produit tout ce qu'elle pouvait produire; il faut qu'elle change ou disparaisse, car il n'y a plus de place pour cette civilisation dans les temps modernes.

Une fois en règle avec l'étiquette chinoise, nous voici libres de nos mouvements, et nous pouvons nous promener dans la ville. Notre première excursion fut pour visiter les établissements religieux groupés autour de la cathédrale, que l'on construit. L'entreprise est gigantesque : bâtir une église dans le style gothique flamboyant, avec des matériaux de granit si dur que tous les instruments, imparfaits, il est vrai, dont se servent les Chinois, sont tout de suite émoussés ; ce n'est certainement pas chose facile, et l'on arrive presque à prononcer le mot impossible , en comparant la grandeur du but à l'exiguïté des ressources. Tous les fonds de réserve sont épuisés, et la charpente n'est pas encore placée. Enfin Dieu est grand, et Mgr Guillemin a la foi qui soulève les pierres. Il est incontestable que, terminé, ce monument sera d'un grand effet; il dominera toute

la ville de Canton, et du haut de ses flèches élancées la croix pourra être aperçue de tous ceux qui révèrent ce signe. Rien de pareil n'existe en Chine ; le seul monument remarquable élevé sur ce sol sera donc consacré à la louange de Dieu. A côté de la cathédrale s'élève non moins fièrement l'institution de la Sainte-Enfance ; la visite de cet établissement est à la fois édifiante et instructive. Il est absolument faux que les Chinois tuent leurs enfants, mais il est vrai que dans un pays où la misère atteint des proportions fantastiques, et où l'on voit des populations manger les feuilles et même l'écorce des arbres, si les parents sont souvent forcés d'abandonner leurs enfants, ils acceptent cette extrémité avec une philosophie qui pourrait, sans sévérité, être interdite dans une société ayant un vestige de sens moral. Les Chinois savent très-bien que cet abandon équivaut à une condamnation à mort; que les cochons, les chiens, les oiseaux mêmes viendront dévorer la proie abandonnée à leur voracité; mais on aurait tort d'imputer aux Chinois le parti pris de se défaire de leurs enfants; leur pensée ne va pas si loin, et ils ont vis-à-vis de leur progéniture la même conduite qu'un chien à l'égard de ses petits. Avant la fondation de l'œuvre de la Sainte-Enfance, il n'y avait aucune ressource pour ces enfants, ils périssaient tous infailliblement; aujourd'hui ils courent la chance d'être ramassés par des chrétiens et trans-

portés chez les sœurs. J'ai même entendu dire que les mères chinoises choisissaient de préférence les alentours des établissements chrétiens pour y abandonner leurs enfants. De ces petits êtres 90 pour 100 au moins meurent dans les premières vingt-quatre heures; cela s'explique par l'état d'épuisement qui a précédé l'abandon et parles maladies constitutionnelles de la grande majorité des gens du peuple dans les villes chinoises. Ceux qui échappent à cette première période s'élèvent assez facilement, à moins d'épidémies de petite vérole ou d'origine; ceux enfin qui sont assez robustes pour échapper à toutes ces crises sont pourvus d'un métier à l'âge adulte, et dotés si ce sont des filles. Les deux établissements où Ton peut le plus facilement constater les résultats de cette institution sont : 1° la maison de Canton, pour les enfants en bas âge; 2a l'établissement de Zig-ga-we, aux environs de Shang-haï, intéressant surtout au point de vue des adultes.

Je suis assez porté à croire que parmi les moyens employés par l'Occident en vue de moraliser et, disons-le, les Chinois ne nous entendent pas, de civiliser l'Empire du Milieu, l'institution de la Sainte- Enfance est un des plus habiles. Ceux qui croient à la possibilité de faire parvenir toute société au même degré de perfectionnement et à la propagation naturelle et illimitée des idées doivent considérer l'institution de la Sainte-Enfance comme le

remède le plus efficace pour arrêter la décomposition de la Chine. En effet, chaque année, les maisons établies sur tous les points de l'empire jettent au milieu de la société chinoise plusieurs centaines d'àmes élevées dans des idées, dans des croyances, dans des habitudes différentes de celles de leurs concitoyens. Ces individus jouissent d'une supériorité notoire dans leur entourage ; ils se marient, ont des enfants qu'ils élèvent dans les mêmes idées, ei là le caractère particulier des Chinois deviendra une arme contre eux, dans ce sens que le respect pour les ancêtres, qui empêche aujourd'hui de changer de mœurs parce que ce serait blâmer la foi de leur père, détourne les enfants des chrétiens élevés par la Sainte-Enfance de revenir à l'idolâtrie ou, ce qui ne vaut pas mieux, à la religion matérialiste de Confucius.

Malheureusement pour une autre école de penseurs, chaque peuple a le gouvernement qu'il mérite, et l'état ethnographique d'une société indique le degré de civilisation auquel elle peut parvenir. Personne n'a révélé aux Occidentaux les sciences qui assurent leur suprématie. Ces grandes découvertes sont l'œuvre individuelle de quelques grands génies. Mais ce qui constitue la supériorité d'une société, c'est moins de renfermer dans son sein un Cuvier, un Descartes, un Papin, que d'avoir en soi les éléments qui font germer les œuvres de ces

géants et en trouvent les applications et les dérivés. Sans vouloir amoindrir le rôle de ces intelligences qui traversent le monde au milieu d'une auréole lumineuse, on peut dire que les grandes découvertes se font surtout parce qu'elles sont dans l'esprit de tout le monde, et combien de fois n'entend-on pas réclamer par les savants des quatre points de l'Europe la priorité d'une invention ! Le quinzième siècle n'a-t-il pas produit en même temps Christophe Colomb, Vasco de Gama, Cabot et Améric Vespuce, et le dix-septième, Descartes, Leibnitz, Spinosa, Malebranche ? La société chinoise a pu découvrir la poudre, l'imprimerie, quelques-uns même disent la boussole, mais elle n'a pu en tirer que les conséquences inhérentes à son état ethnique. La poudre a servi à faire des pétards et des feux d'artifice, et non à percer des tunnels ou à prendre Sébastopol, Quant à l'imprimerie, elle n'a de valeur réelle que par la mobilité des caractères, et les Chinois n'ont jamais connu ce perfectionnement. Enfin, si les marins du Céleste Empire ont inventé la boussole, ils n'ont su appliquer cet instrument ni à la découverte de l'Europe, ni à la découverte du cap de Bonne-Espérance. Les jugements portés sur la Chine par les voyageurs sont généralement faux ; cela tient en grande partie à la difficulté de la langue chinoise. Quelques personnes poussées par la curiosité se sont livrées à l'étude de ce langage inextricable. Après quinze ou

vingt années d'études patientes, continuelles, il est pénible d'avouer que toute cette peine a abouti à la connaissance d'un nombre plus ou moins grand de caractères et de sons. On cherche alors à s'excuser soi-même en exaltant les Chinois. C'est un peuple immense, sa civilisation remonte aux temps les plus fabuleux. A telle époque, il connaissait déjà l'imprimerie ; c'est le peuple pratique par excellence. Voyez combien ses institutions sont savamment combinées; quelle justice dans ce gouvernement où toutes les places sont données au concours, où toutes les dignités, toutes les fonctions sont accessibles à tous; c'est l'idéal que recherchent les sociétés modernes. Mais comment se fait-il, si les Chinois sont si intelligents, si supérieurs, qu'ils n'aient jamais pu échapper à la domination de leurs voisins, si inférieurs, disent-ils, en civilisation? Pourquoi inventer la poudre et armer ses soldats de flèches inoffensives ? On dira sans doute que toute civilisation n'est pas conquérante, et qu'une société peut être arrivée à un état de quasi-perfection matérielle sans cependant être apte à défendre sa liberté : on citera les Perses sauvages envahissant l'empire assyrien , les Macédoniens s'emparant de la Grèce, et les Barbares balayant le Bas-Empire. Il y aurait beaucoup à répondre, mais passons. Admettons que les Chinois ne sont pas guerriers ; toute leur civilisation est pacifique; c'est le peuple pratique par excellence, et

toutes ses pensées sont portées vers le but utilitaire. Très-bien. —Voyons les résultats. Les Chinois ont-ils trouvé les lois de la vapeur? celles de l'électricité? — Non, certainement. — Les villes du Céleste Empire sont-elles bien bâties, chaudes en hiver, fraîches en été? — Non, l'architecture est restée à l'état enfantin. Pour les Chinois, la maison n'est qu'une tente à poste fixe ; un certain nombre de poteaux soutiennent un toit lourd et écrasant : voilà l'extérieur; à l'intérieur et pour se garantir des intempéries des saisons, des cloisons de bois découpé recouvert de papier collé, des chambres sales, sombres, recevant la lumière à travers des feuilles de papier huilé ; pour plancher une natte, pour plafond du papier, pour meubles quelques sièges incommodes; comme chauffage une pelisse , et comme éclairage une chandelle plantée sur un clou dans une lanterne entourée de papier. Assistons-nous à un repas? Nous y voyons des mets répugnants, soit à cause de leur odeur, soit à cause de leur provenance; des entrailles d'animaux, des ailerons de requin, des nids d'hirondelles de mer, du poisson pourri, des œufs décomposés; comme condiment, de l'huile ou de la graisse rance, et comme base nutritive, du millet, du riz, du sorgho et de la farine de froment en petite quantité. Et cependant les Européens condamnés à la Chine savent trouver du pain excellent, du bœuf, du mouton, comme on n'en mange que dans

les grandes villes d'Europe, de la volaille, du gibier, du poisson frais, que sais-je? tous les éléments d'une table de choix.

C'est sans doute alors dans leurs vêtements que les Chinois mettent leur luxe, leur confort. Ils trouvent avec raison les nôtres ridicules, mais qu'ont-ils à nous offrir en échange? Toute la Chine pauvre est vêtue , l'été , d'une chemise de coton blanc ou bleu et d'un caleçon pareil avec une natte de cheveux pour coiffure ; l'hiver, le costume est le même, seulement la robe est ouatée ou remplacée par une touloupe en peau de mouton. La chaussure se compose de bas de calicot et de souliers d'étoffe avec une épaisse semelle en papier ou en chiffon. Quant aux femmes, l'accoutrement diffère sur deux points : 1° dans le peuple, elles sont coiffées à la chinoise et portent toujours des fleurs dans les cheveux; 2° leurs pieds, comprimés depuis l'enfance, sont réduits à l'état de moignons. Dans les classes aisées, la soie remplace le coton, et les fourrures fines, la peau de mouton; mais la couleur et l'épaisseur de l'étoffe sont réglées par un décret impérial. Mettre une pelisse avant que Sa Majesté ait daigné avoir froid, ou l'ôter avant que le soleil ait inspiré un nouveau décret, serait le comble de l'inconvenance ; au reste, étoffes et fourrures sont fort belles et de couleurs éclatantes ; mais pourquoi des bottes de satin noir avec d'épaisses semelles en papier? et pourquoi en-

core cette absence de linge d'autant plus regrettable que jamais un Chinois ne se lave? Tout cela est peu pratique et convient seulement à un peuple inactif comme le peuple chinois, qui ne travaille que pour manger; une fois repu, il s'endort sans songer au lendemain, ni au moyen d'améliorer sa situation.

Résumons-nous un instant. Villes remplies d'immondices et inhabitables pour des odorats délicats; maisons primitives et sans confort ; nourriture dégoûtante et indiquant non la rudesse de l'homme préoccupé d'autres intérêts, mais une recherche dépravée, ce quf est le fait des nations peu civilisées; costume impropre au travail et exagérant les différences sociales; routes incarrossables et chariots impossibles à décrire en guise de voitures. Que reste-il donc aux Chinois comme signe extérieur palpable de cette civilisation dont on a fait tant de bruit? les pieds mutilés des femmes et les cadavres des mendiants morts de faim et de froid, qu'on enlève seulement lorsque l'odeur est devenue intolérable et que les chiens du quartier se sont repus.

Mais jetons un coup d'oeil sur les arts, les sciences ; peut-être serons-nous plus heureux. Et d'abord, il faut bien qu'on le sache, il n'y a pas dans toute la Chine un seul monument , pas un temple, pas une statue, pas un tableau; rien d'élevé, de grand; des poussahs en bois dorés, des animaux fantastiques à forme burlesque. Me parlons pas d'esthétique, cette

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idée ne saurait être traduite en chinois. Quant aux arls industriels, c'est là le côté brillant de la Chine ; les poteries, les bronzes, les laques, les émaux cloisonnés méritent leur vogue ; c'est incontestable ; mais on ne saurait sérieusement tirer d'un fait aussi restreint une conséquence aussi importante. De ce que les Chinois sont d'habiles décorateurs et fabriquent des porcelaines aux couleurs brillantes, aux formes curieuses, et des émaux où la patience et l'habileté de main de l'ouvrier ont plus de part que sa science ou son invention , il me paraît hasardé de conclure en faveur du plus ou moins de civilisation de la Chine. Mais enfin, si Ton s'arrête à ce critérium, serait-il en faveur de la Chine? J'en doute, car alors il faudrait comparer les arts industriels de la Chine avec ceux des autres nations, et qui oserait donner le prix au Céleste-Empire?

Quant aux grandes productions de l'esprit humain, à celles qui dénotent véritablement une supériorité, aux œuvres philosophiques, religieuses, littéraires, qu'a produit la Chine? Confucius ? Mincius? Laotze? Mais avant de prendre le change sur ces grands noms, ne serait-il pas à propos de lire avec soin les ouvrages de ces prétendus sages? Il est inutile d'être sinologue pour cela; les traductions abondent, anglaises, françaises, allemandes; on a l'embarras du choix. Confucius pose comme bien suprême, comme récompense suffisante du bien et

de la vertu, le bonheur dont on jouit ici-bas; ne pas faire de mal à ses voisins, ne pas inquiéter leurs poules, fuir les querelles, les disputes; en un mot, faire les choses convenables, tel est le programme qu'il propose à l'humanité, et pour la tenter, il lui montre comme résultat l'aisance, la santé, la considération. Fuir les excès, non parce qu'ils sont une faute, mais parce qu'ils nuisent à l'harmonie générale. C'est Epicure, moins la grâce et l'atticisme de son langage et de ses mœurs. Quant à Laotze, il expose une sorte de panthéisme rudimentaire qui conduit à l'indifférence et de là au néant. Entre cette doctrine et le nirvana des bouddhistes, il n'y a qu'un pas à franchir, celui de la superstition, et il est vite fait par une population que rien ne saurait émouvoir, ni la beauté du bien, ni la simplicité, ni le sublime.

Est-ce enfin l'administration du pays qui doive nous arracher ce cri d'admiration qu'on nous demande? Examinons un peu : rien de plus compliqué, de plus tortueux, de plus vicieux que l'organisation chinoise, et les erreurs que l'on s'est plu à répandre en Europe, pour nous la montrer sous un jour favorable, sont si grossières qu'il suffît d'entrer en Chine pour les apercevoir. Lorsque nous parlerons de Pékin, nous nous étendrons un peu plus sur ce sujet.

La Chine est stationnaire depuis des siècles. Elle

HOXG-KOXG ET CANTON. 141

a donné la mesure de sa capacité et est arrivée au degré de civilisation qu'elle pouvait atteindre. A aucun moment de son existence elle n'a pu entrer en lice avec les grandes civilisations occidentales, pas plus avec celles de l'antiquité qu'avec celles de nos jours. Elle a produit ses quatre sages dont on a fait si grand bruit et qui peu à peu descendent du piédestal qu'on s'était trop hâté de leur élever, mais elle ne compte parmi ses enfants aucun de ces génies qui honorent et leur pays et leur siècle, ni même aucune de ces générations patientes et modestes dont la vie s'écoule à classer les œuvres des prédécesseurs et à chercher les applications des grandes découvertes.

Les missionnaires espèrent que le christianisme régénérera cette société et lui imprimera le même mouvement ascensionnel qu'il a imprimé aux peuples aryans. C'est une idée grande et généreuse , digne en tout point de l'Occident; mais j'ai peine à croire que les Chinois qui n'ont pu conserver intégralement les préceptes de Bouddha deviennent jamais assez spiritualistes pour comprendre le christianisme; cependant, devant la nature divine de l'enseignement du Christ, je n'ai qu'à m'incliner et à espérer. Mais ce sera à coup sûr la plus grande preuve de sa toute-puissance s'il peut toucher une population vicieuse au dernier degré et n'ayant aucune vertu, car je ne saurais admettre comme telle

le soin quelle met à cultiver la terre ; ce soin provient plutôt de la densité de la population et du besoin d'assurer ses subsistances. Le cœur, le courage, l'enthousiasme, l'honneur, tous ces sentiments qui portent l'homme à faire des prodiges sont inconnus aux Chinois; rien ne saurait les remuer. On dit qu'en face des supplices ils montrent un stoïcisme remarquable : c'est possible ; mais il faudrait savoir si le régime préventif des prisons n'est pas tellement atroce pour eux que la mort, même accompagnée des supplices les plus terribles, ne puisse être considérée comme une délivrance.

Les Européens craignent la douleur et la mort, parce qu'ils savent que l'une est un mal inutile et que l'autre est le commencement de l'inconnu ; mais vienne un devoir, ils affronteront l'une et l'autre sans hésitation, et l'acte sera d'autant plus méritoire qu'il sera plus volontaire et plus raisonné. Le Chinois, au contraire, voit dans la mort le repos, dans la douleur une manifestation d'une puissance supérieure à la sienne ; aucun devoir ne pourra le contraindre à subir volontairement l'une ou l'autre; mais aussi il ne fera aucun effort pour se soustraire à un pouvoir qui lui semble irrésistible.

Parmi les promenades de Canton, il en est une d'un grand intérêt, c'est celle qui conduit à la brèche faite par les armées alliées en 1860. La brèche n'existe plus, mais la pagode à cinq étages qui servit

de quartier général aux Français est encore debout ; du haut de la terrasse, la vue embrasse toute la ville de Canton, le fleuve, les rues, les jardins. Et dire qu'il a fallu un effort presque nul pour réduire toute cette ville et forcer cette population à accepter ce quelle hait le plus au monde, le contact et la supériorité des étrangers, des barbares, ainsi qu'ils veulent bien nous nommer ! Singuliers barbares qui savent commander aux éléments et n'hésitent pas à aller à quatre mille lieues de chez eux imposer leur volonté à trois cents millions d'àmes! Le gardien nous dit : « Mais aussi comment vouliez-vous que nous puissions résister? Vos canons envoyaient des boulets; vos fusils, des balles, et vos soldats ne craignaient ni nos flèches ni nos piques. »

On devrait croire que l'expérience éclairant les Chinois, ils sont disposés à accepter franchement ce qu'ils ne sauraient empêcher, ou tout au moins à améliorer leurs moyens de défense. Eh bien, non ! Telle était la muraille avant l'attaque, telle on l'a rétablie ; elle était mauvaise , et les événements ont prouvé qu'il suffisait de quelques volées d'artillerie pour l'abattre ; n'importe , les Chinois commettront toujours les mêmes fautes, quitteàs'attirer les mêmes châtiments, et cela par orgueil; ils déclarent d'avance que tout ce qu'ils font étant bien et ne pouvant être mieux, il est inutile et même nuisible de changer quoi que ce soit.

Une promenade à la campagne sous prétexte de chasse nous permit de remonter le fleuve et de longer ce qu'on appelle les concessions, c'est-à-dire le quartier habité par les Européens, espèce de colonie placée sous l'administration consulaire et échappant par là aux exactions des prétoires chinois. Canton perd de son imqortance; autrefois c'était le centre du commerce extérieur. Les premiers traités n'autorisaient que l'ouverture de ce port, et les étrangers devaient faire leurs opérations par l'entremise d'une compagnie de négociants chinois appelés les hong. Cet état de choses a duré jusqu'au moment où la France et l'Angleterre s'en sont fatiguées. Macao et Canton étaient alors les deux marchés de la Chine, et par contre deux des places les plus importantes du globe. Les traités de Tien-tsin et de Pékin, en ouvrant la presque totalité des ports de la côte et en détruisant le monopole des hong, ont annulé Canton.

Il est difficile de porter plus loin l'art de la broderie que ne l'ont fait les Cantonnais, qui, soit pour l'agencement des couleurs, soit pour l'élégance des dessins et la perfection de la main-d'œuvre, n'ont point de rivaux au monde. Les porcelaines sont moins intéressantes, et les produits actuels sont inférieurs à ceux de la plus infime fabrication française; la pâte est mal composée, mal pétrie, et contient une multitude de points noirs; l'émail est vitreux, les couleurs sans éclat, et le mauvais goût éclate dans le

choix des couleurs et la disposition des sujets. Les céramistes modernes n'ont gardé aucune des qualités de leurs ancêtres; le rouge de pourpre, le bleu et le vert de cuivre sont prodigués sur les porcelaines modernes, laissant de côté le beau bleu de cobalt, les rouges de fer et de cuivre, et le vert de fer, qui ont fait la gloire des poteries de la dynastie <les Ming. Les vases chinois, en perdant leurs couleurs, ont tout perdu; les vases monochromes sont presque tombés en désuétude, et, à l'exception de quelques céladons rouges produits par le bioxyde de cuivre, on n'en trouve plus. Adieu les vases sang de bœuf, aubergine, clair de lune, bleu céleste; toutes ces fabrications sont abandonnées. Un mot suffira pour dépeindre la porcelaine moderne: les vases exposés chez tous les marchands de thé et de chocolat de Paris sont choisis parmi les meilleurs produits modernes et sont payés fort cher, car une paire de vases de quatre-vingts centimètres de hauteur peut valoir de cinq à six cents francs.

Les porcelaines ne sont pas fabriquées à Canton, mais sur les bords des grands lacs qui avoisinent le Yang-tze-kiang, non loin d'HaU-keow; elles sont apportées à Canton, où sont les principaux ateliers de décoration. Les Chinois ne se l'ont aucune illusion sur l'état de décadence de leur industrie; les prix qu'ils donnent pour les vases du temps des. Ming ou de Tien- long sont la preuve du peu de foi

qu'ils ont dans les produits modernes. Ils attribuent l'infériorité actuelle aux Taï-ping qui ont désolé et ravagé pendant plusieurs années les provinces où sont situées les fabriques ; on prétend même, mais je serais assez porté à croire que c'est une légende, que les ouvriers chinois, dont le succès est dû à Tusage des moyens empiriques, et qui doivent au hasard les découvertes qu'ils perpétuent par la routine et une grande dextérité de main, avaient inscrit sur de grandes plaques de marbre les différentes recettes de leur fabrication; ces plaques, renversées et détruites par les rebelles, ont emporté avec elles toute la science des ouvriers chinois ; à l'heure actuelle ils ne se servent plus que des procédés connus de tout le monde. Si ce fait est vrai, les Taï-ping auront été les vandales de la céramique, et leur nom doit être livré aux gémonies, et cependant je vois quelque amateur sourire en songeant à certaine coupe aubergine ou à certaine gourde clair de lune de sa collection. Je vais augmenter la joie de ce collectionneur en ajoutant que les plus belles pièces ne se trouvent plus en Chine, mais à Paris, Londres, Lisbonne, Dresde; il serait impossible d'acheter un objet de choix à Canton, et si de loin en loin il apparaît quelque coupe à la vitrine d'un marchand de curiosités, elle est vite enlevée par un richard de Hong-kong.

Pour rentrer à Hong-kong, nous prenons le ba-

teau qui fait le service d'omnibus sur la rivière. On nous sert un déjeuner à rassasier Gargantua, et deux heures après un tiffin capable d'apaiser la faim d'un régiment de zouaves; le soir nous assistons à un grand dîner : c'est à croire qu'on veut nous tuer par indigestion.

Enfin, après avoir dit adieu à tout le monde, donné force poignées de main et reçu un million de souhaits, le Dupleix, tout ragaillardi par son passage au bassin, nous emporte vers Chang-haï.

Le canal de Formose nous fut clément, la mer resta unie comme une glace, et nous serions arrivés le troisième jour à notre destination, si un brouillard malencontreux n'était venu envelopper les îles Chusan et nous forcer à stopper jusqu'à l'arrivée du pilote. IVous profitons de celte circonstance pour descendre à terre ; c'est toujours le même paysage, les mêmes rochers contournés, le même ciel gris et les mêmes herbacées à teinte glauque comme l'olivier.

Dans la nuit on signale le pilote; il monte à bord, et Ton se remet en marche. A notre réveil, nous naviguons dans des eaux sales et boueuses ; cela nous annonce le fleuve, dont nous ne distinguons cepen-

dant pas encore les rives. Peu à peu quelques points paraissent à l'horizon, puis des lignes, puis un paysage navrant de monotonie, une campagne verte et fertile, parsemée d'arbres contournés, de maisons grises et de sentiers tortueux , fréquentés par des hommes vêtus de cotonnade bleue et par des femmes aux pieds estropiés, et marchant sur leurs moignons.

Chang-haï est situé sur l'un des affluents du fleuve Bleu, le Wou-song , à douze milles environ du confluent des deux rivières. Il se trouve à cet endroit une barre qu'il est impossible de passer à marée basse, du moins pour les gros navires. Nous arrivons mal à propos et sommes retenus vingtquatre heures en attendant la prochaine marée de jour. Pour tuer le temps, nous débarquons à terre; les uns vont à la chasse et déclarent au retour que nulle part ils n'ont vu tant de gibier; les autres se dirigent vers la ville de Wou-song.

La ville de Chang-haï est moins pittoresque que celle de Hong-kong; au lieu d'une colline, d'un amphithéâtre, d'une vue étendue , un fleuve à rives plates, des quais bien entretenus, mais point d'horizon, de panorama. La ville européenne est divisée en trois quartiers auxquels on donne le nom de concessions. Le premier est celui de la France ; l'Angleterre vient ensuite; l'Amérique termine et est séparée de ses voisines par un canal sur lequel on a jeté un pont. Chacun de ces quartiers a sa police

spéciale et est soumis aux lois du pays dont il porte le nom. La concession française est administrée par le consul général assisté d'un conseil municipal qui vote les impots et règle le budget. Le seulement anglais est gouverné par le consul d'Angleterre; la justice est rendue par le juge suprême, personnage très-important, qui peut non-seulement casser les jugements civils des consuls mais encore prononcer la peine de mort lorsque le jury a reconnu la culpabilité de l'accusé. Les Américains sont soumis à un régime analogue, avec celte différence que les pouvoirs suprêmes sont confiés au ministre desEtats- Lnis résidant à Pékin. L'organisation de ces concessions et les rapports qui existent entre elles sont tout ce qu'il y a de plus compliqué, et je ne me charge pas d'élucider cette question. La concession française possède plusieurs beaux établissements : en première ligne, l'hôtel du consulat général, magnifique bâtisse, trop considérable même pour son but; les Messageries impériales, et enfin la plus importante des compagnies maritimes locales, connue sous le nom Russell and C°. Les établissements religieux sont nombreux, mais payent peu de mine. Le seulement anglais est le quartier élégant; c'est là que se trouvent les habitations des grandes maisons de commerce; les Heard, les Jardine, les Dent, ont là des palais somptueux. Du côté américain on rencontre surtout des tavernes et des débits de gin

à l'usage des matelots. Quelques ship chandlers font diversion ; somme toute, c'est le plus désagréable et le moins fréquenté des trois quartiers. Quant à la ville chinoise, elle est ce que sont toutes les villes chinoises, sale, nauséabonde et populeuse.

Le port de Chang-hai est fort animé, mais son climat est malsain; cependant, grâce à de grands travaux d'assainissement, au drainage, etc., il perd chaque jour ses qualités mauvaises; la rivière, soumise à la marée, a desatterrissements périodiques, etles berges surchauffées par le soleil tropical engendrent des miasmes pernicieux qui déciment la population. Les mois de juillet et d'août sont surtout redoutables; les fièvres, les dyssenteries, le typhus et même le choléra font chaque année de nombreuses victimes. Le genre de vie adopté par les Européens en Chine est une des causes déterminantes de ces fléaux ; une nourriture trop abondante, trop riche, et l'abus des boissons alcooliques, engendrent une grande partie de ces maux.

Chang-haï est un peu déchu de son ancienne splendeur. Après l'expédition de 1860, la Chine fut une sorte d'Eldorado ouvert à l'Europe, et Changhaï l'un des principaux centres de la spéculation. Les terrains acquirent une valeur fantastique bien supérieure à celle des terrains dans les capitales de l'Europe, et ces opérations firent la fortune de beaucoup d'Européens. L'histoire de cette époque est des

plus tristes à étudier pour ceux qui croient à la nécessité de la moralité dans les transactions commerciales, et Ton pourrait citer plus d'un Chinois exproprié pour céder la place à un Européen, et payant le lendemain au nouveau propriétaire pour une année de loyer la somme reçue la veille comme prix de son immeuble. Les rebelles connus sous le nom de Taï-ping entouraient la ville. Sortir de l'enceinte des concessions, c'était la mort certaine; le Chinois, entre deux extrémités également terribles, la mort ou la ruine, préférait la dernière.

Les visites officielles, les dîners, les réceptions occupèrent tout notre temps ; cependant nous passâmes une soirée dans un théâtre chinois où Ton donnait un drame historique et une comédie. Mais nous fumes chassés par cette même odeur, mélange d'ail et de Chinois, qui nous poursuit depuis notre entrée dans le Céleste Empire, et nous oblige à fuir les foules. Les femmes ne paraissent pas sur les théâtres chinois; elles sont remplacées par de jeunes garçons imberbes. Pour ceux qui ne connaissent pas la langue du pays, le théâtre offre peu d'intérêt, car la mise en scène est nulle et la musique odieuse ; quanta l'auditoire, il a assez l'attitude d'un public italien; il cause, fume, rit, boit du thé, mange des gâteaux et se tait à certains moments pour écouter une tirade à effet ou applaudir une plaisanterie de son goût. Notons un détail burlesque en passant. Le

public des théâtres chinois est installé comme celui des cafés chantants des Champs-Elysées, c'est-à-dire que chaque société est groupée autour d'une table sur laquelle sont placés les rafraîchissements et les friandises ; le parterre se trouve donc divisé en couloirs dans lesquels circulent constamment des hommes portant des baquets d'eau bouillante ; ils s'arrêtent à chaque table, et les Chinois, s'emparant d'un chiffon sale et puant qui surnage sur cette eau, se l'appliquent avec componction sur le crâne, la nuque ou même la figure : c'est la manière la plus élégante de se rafraîchir.

La vie de Chang-haï est aussi somptueuse que celle de Hong-kong; les dîners commencent, mais ne finissent pas: c'est une succession de plats, de ragoûts, de rôtis, de sucreries à n'en pas voir la fin. La cherté est extrême, et pour en donner une idée, je dirai que nos gens nous coûtaient quinze francs par jour à l'hôtel; il n'y avait pas à marchander; c'est le prix que l'on demande à l'hôpital protestant pour recevoir un malade.

Chang-hai est la plus cosmopolite des villes de la Chine, et l'élément anglais n'y est pas aussi prédominant que dans les autres ports. Cependant, ce sont les habitudes et les mœurs anglaises qui sont le plus généralement adoptées par les membres de la communauté européenne. Le sport, sous toutes ses formes, y règne en maître, et l'on retrouve tous les

exercices corporels si en honneur chez nos voisins d'outre-AIanche : jeu de cricket, de paume, de boules, courses de chevaux, régates, chasse à tir et à cheval; tous ces plaisirs sont l'objet d'associations particulières qui toutes ont un lien commun que l'on appelle le « récréation fund » , société qui jouit de revenus assez importants.

Les courses de chevaux à Chang-haï sont une fête publique, un et holy day » ; toutes les banques, tous les comptoirs sont fermés, et la population enlière ne s'occupe plus que de l'affaire importante du betting. Les chevaux que Ton fait courir sont des poneys mongols, race excellente, dont la vitesse est étonnante, si Ton considère que ces chevaux sont élevés sans.soin dans les pâturages et que, jusqu'à l'âge de cinq ans, ils n'ont pas goûté un grain d'avoine. L'entraînement leur donne des qualités vraiment exceptionnelles, et l'on arrive à leur faire faire le mille en deux minutes dix secondes. Sous le rapport de l'imprévu, rien n'est plus amusant que ces courses. On achète en avril un cheval, complètement sauvage, mal soigné, mal peigné, ayant la crinière hérissée, le poil long comme celui d'une bête fauve, et, au commencement de mai, on vous présente un poney au poil soyeux et luisant, aux formes arrondies, aux jambes fines et nerveuses. C'est une véritable loterie, car les marchands, qui amènent du nord ces chevaux en troupeaux, les vendent au tat-

tersall du lieu et ne permettent, sous aucun prétexte, qu'on les essaye. Du reste, tout essai serait inutile, car c'est le hasard seul qui décide de quelle façon lanimal supportera l'entraînement à la vapeur qu'on lui fait subir. Tel poney, au bout de quelques jours, tombe boiteux par l'excès du travail et d'une nourriture qu'il ne connaissait pas. Tel autre ne veut à aucun prix toucher au grain, tandis que quelques-uns de ses camarades le croquent à belles dents et s'en trouvent à merveille.

Enfin, le grand jour arrive. Tous les « gentlemen » légers sont l'objet des sollicitations des propriétaires d'écuries. Car il ne faut pas peser plus de cent cinquante-deux livres anglaises, selle comprise, pour pouvoir irer parli de la vitesse de ces poneys. On règle le poids, non suivant l'âge, mais en raison de la taille du cheval : le poney au-dessus de quatorze mains est disqualifié.

La spéculation se mêle de ce divertissement, et des paris assez importants viennent quelquefois donner une valeur ridicule à ces animaux. Mais par contre, quand sa vitesse n'est pas suffisante, il finit misérablement dans les brancards d'un fiacre.

Non-seulement tous les Européens établis à Changhaï assistent à ces fêtes, mais une foule chinoise des plus denses obstrue les abords du champ de courses et pousse des hourras frénétiques au passage des chevaux.

La dernière course a spécialement le don de les exciter; c'est celle connue sous le nom de « mafou race ». Mafou veut dire palefrenier, et le dernier jour on organise pour eux une course sur les poneys les moins rapides. Cela rappelle absolument les courses de singes qu'on exhibait au vieil Hippodrome, et rien ne peut égaler le grotesque d'un Chinois déguisé en jockey arec sa queue volant au gré du vent. C'est du dernier comique. Toutefois , ils montent à cheval d'une façon très remarquable.

La chasse à tir joue un grand rôle dans l'existence des Européens établis en Chine. Les contrées dévastées par les Taï-ping ne sont pas encore tout à fait repeuplées, et le gibier a élu domicile dans les champs en jachère.

Comme la Chine du milieu est absolument sillonnée de canaux, et que ce sont les seules voies de communication du pays, les habitants de Changhaï ont fait aménager des barques indigènes avec un certain confort, de façon à pouvoir y passer plusieurs jours commodément.

Généralement, plusieurs amis se réunissent, emportant des provisions, et partent pour une expédition cynégétique.

Le jour on chasse, la nuit on navigue ; de telle sorte que, chaque jour, on change de terrain, et, comme le gibier est des plus abondants, il n'est pas

rare de voir revenir ces barques remplies de faisans, de cailles, de lièvres, de chevreuils et de gibier d'eau. Dans la saison, les bécassines arrivent par vols, et Ton peut en tuer une centaine dans la journée; les bécasses sont plus rares.

Au demeurant, la Chine est le pays de la chasse par excellence, et nous aurons l'occasion de raconter plus loin nos chasses dans les forêts de Mandchourie; mais tout tableau a une ombre, toute rose ses épines ; toute louange, un mais. Ce qui dérange le plus le chasseur en Chine, c'est une certaine herbe qui s'attache aux oreilles des chiens et qui, quelque soin que l'on puisse prendre, finit par causer des plaies dont ils meurent.

Afin d'arrêter la destruction du gibier, les administrations municipales de Chang-haï se sont entendues avec les autorités chinoises pour empêcher la vente publique du gibier d'avril à septembre.

Ce règlement est assez bien observé. J'avouerai même que, l'ayant enfreint une fois, j'ai été mortifié de lire, le lendemain, dans tous les journaux de la localité, que j'avais chassé la veille, 15 juin, au mépris de la coutume observée par tous les gentlemen.

Ceux qui n'aiment pas la chasse à tir ont, pour se distraire, le casse-cou qu'on appelle paper hunt. Les Chinois se demandent pourquoi des messieurs en habit rouge courent comme des fous, à travers champs, après des petits morceaux de papier.

DE HOXG-KOXG A PÉKIN. 159

Cependant, comme ça les amuse de voir les diables étrangers se jeter dans les fossés et se casser les os, ils vont voir ce divertissement, et, presque à chaque saut, une assemblée moqueuse attend les malheureux dont les poneys font un faux pas.

Ce qui rend l'Anglais si bon colonisateur, c'est qu'il n'aime de son pays que les habitudes, et, pourvu qu'il puisse les continuer, peu lui importe le lieu où il transportera ses pénates. Le Français, lui, ne s'exile jamais volontiers; quand il le fait, c'est par nécessité et avec esprit de retour; il cherche, à économiser le plus possible, de façon à diminuer le nombre des années qu'il doit passer hors de son pays. Pour lui , le plus affreux sup^ plice, c'est de ne plus se promener sur les boulevards de Paris ou sur le mail de sa préfecture; il tient à finir ses jours au milieu de ses compatriotes L'Anglais, au contraire, préfère son bien-être à tout. Peu lui importe le lieu où la fortune le conduit; il s'y établit d'une façon définitive et ne songe plus à l'Angleterre, où, d'ailleurs, il sent qu'il ne trouverait jamais une situation analogue à celle qu'il occupe dans telle ou telle ville de l'extrême Orient, où il est président du conseil municipal , et en quelque sorte seigneur et maître.

L'Anglais n'a aucun sentiment démocratique, ni aucune idée nobiliaire; il est aristocrate, c'est-à-dire

qu'il admet et recherche les supériorités sociales; mais il ne croit pas qu'elles soient uniquement dues à la naissance; il ne comprend pas ce qu'en France on appelait, sous l'ancien régime, un gentilhomme, mais il trouve agréable la supériorité qu'il doit à son argent ou à la situation qu'il occupe dans le monde.

Les Anglais ont des idées tout à fait particulières sur le convenable ou l'inconvenant. Il est improper de vendre des sardines, mais un gentleman peut faire le commerce du vin. Delà des catégories, qu'il nous est fort difficile de comprendre , qui séparent le store keeper ou fournisseur du merchant ou négociant; le comptoir, du magasin. Tout ce que je sais, c'est que, de tous les commerces, le plus élevé dans la hiérarchie sociale est celui du vin. Puis viennent les thés, la soie, l'opium et les cotonnades. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est la façon dont ces distinctions sont admises par ceux qui pourtant en sont victimes. Il y a des store keepers à Chang-hai infiniment plus riches que certains merchants, et qui cependant trouvent toutes naturelles les exceptions sociales dont ils sont l'objet.

En général, l'Anglais emploie l'argent qu'il gagne à se bâtir une bonne maison et à s'entourer des plaisirs qu'il aime; il aura son bateau de chasse, ses poneys de course, son club, et même, s'il est suffisamment riche, sa femme, qui lui arrangera un

intérieur anglais, et lui chantera, après diner, les songs dont il est friand. Ce *que je dis là est si vrai que déjà, en Chine, nous voyons la troisième génération, et beaucoup d'Anglais établis aujourd'hui habitent la maison de leur grand-père, dont les cendres reposent à Canton ou à Macao. Il ne faut pas oublier que l'époque moderne de nos relations avec la Chine remonte à 1832, et qu'en 1844, lors de l'ambassade de M. de Lagréné, elles étaient déjà presque à leur apogée.

Depuis quelques années, le commerce européen décroît en Chine. Les Chinois font à nos compatriotes, et surtout aux Anglais, une concurrence désastreuse; dépensant moins, ils se contentent de bénéfices inférieurs, et puis ils sont chez eux, et sont, de plus, d'habiles négociants. L'Européen établi en Chine a bien des obstacles à surmonter; il ne peut rien faire par lui-même, et toutes ses affaires sont traitées par des courtiers chinois que l'on appelle des compradores; ce sont eux qui connaissent la clientèle indigène et savent le degré de solidité de chacun des marchands de l'intérieur. Pendant longtemps le manque de capitaux, l'ignorance des langues étrangères, et, par-dessus tout, la peur de l'inconnu et le dégoût pour l'étranger, avaient arrêté l'essor du commerce indigène. Personne d'entre les Chinois n'aurait songé à faire venir directement des cotonnades de l'Angleterre, ou à envoyer

des soies à Lyon. Les Allemands furent les premiers à leur faire comprendre l'avantage d'opérer par commission, au lieu d'acheter de seconde main à Chang-haï. Une fois le branle donné, tous les négociants chinois adoptèrent cette manière de faire, et les plus grandes maisons en sont réduites aujourd'hui à n'être plus que les commissionnaires des Chinois. De même pour la soie; l'établissement des grandes banques françaises et anglaises, l'organisation des services maritimes et d'assurances maritimes ont permis aux Chinois d'envoyer euxmêmes leurs soies à Lyon et de les consigner à un commissionnaire quelconque.

L'esprit du Chinois est naturellement tourné vers le mercantilisme; économe, patient, n'ayant aucun besoin, il a pour concurrents des gens qui dépensent en moyenne dix mille francs par an et qui sont obligés de se les procurer sur les bénéfices de leurs spéculations ; ils ne peuvent donc attendre ; il faut faire des affaires à tout prix, même onéreuses ; arrêter la machine un instant, c'est la ruine ; il faut payer l'échéance de juillet avec les affaires faites en juin, bonnes ou mauvaises; seulement, si l'année est improductive, les pertes s'accumulent, font la boule de neige, et la catastrophe arrive.

Le commerce de l'Europe avec la Chine se chiffre approximativement par la somme de trois milliards de francs ; c'est un fait assez facile à apprécier : la

douane rapporte environ cent millions; or, elle est censée prélever 5 p. 100 ad valorem sur les marchandises à Fentrée et à la sortie. Ces cent millions 5 p. 100 représentent un capital de deux milliards; mais les marchandises sont taxées un peu au dessous de leurvaleur , et un grand nombre d'articles entrent en franchise de douane, tels que les vins, les conserves alimentaires, les meubles, et, en général, tout ce qui sert à l'usage exclusif des Européens ; puis la contrebande se fait sur une échelle assez large à Hong-kong et à Macao. On peut, sans exagération mettre un tiers en sus pour chiffrer tous ces aléa, de sorte que le commerce de l'Europe avec la Chine doit être estimé entre deux et trois milliards. Les principaux articles de commerce sont, à l'importation, les cotonnades et l'opium; à l'exportation, la soie et le thé.

Sur le commerce d'importation, l'Angleterre a environ 87 p. 100 à son avoir; pour l'exportation, sa situation est moindre, et la France arrive presque ex œquo. Toute la soie de Chine, ou pour ainsi dire toute la soie, arrive sur le marché de Lyon. La récolte varie entre trente et soixante-dix mille balles, et le prix de la balle est entre trois et quatre mille francs. Quant au thé, le partage est à. peu près égal entre l'Angleterre et les Etats-l'nis; cependant ces derniers préfèrent le thé japonais. Je ne sais réellement pourquoi ; c'est comme si Ton préférait les

vins de Suresne ou d'Orléans à ceux de Bordeaux et de Bourgogne.

La communauté européenne établie à Chang-haï, exception faite de la population flottante maritime, est d'environ deux mille âmes, sur lesquelles six cents Anglais, trois cents Français, trois cents Allemands, trois cents Américains; le reste cosmopolite, Hollandais, Belges, Italiens, Espagnols, et surtout Portugais de Macao.

Le temps des fortunes rapides est passé, et pour gagner de l'argent en Chine , il faut faire comme les indigènes, ne négliger aucune économie, et ne pas chercher les gros bénéfices.

La doctrine que les mandarins prêchent à la population chinoise peut se traduire par cette phrase : « La Chine aux Chinois. » Depuis les quelque quarante ans que nous sommes en rapport avec ce peuple, nous n'avons fait aucun progrès dans sa confiance, nous sommes toujours séparés par la même muraille , et aussi ignorants que nous Tétions de ses opinions et de ses habitudes; quelques-unes des armes que nous avions forgées pour entamer ce bloc ont été retournées contre nous. C'est ainsi que les missionnaires prolestants avaient cru bien faire en fondant une presse en langue chinoise que l'on essayait de répandre, et qui contenait les notions les plus élémentaires, mais en même temps les plus indispensables à la vulgarisation de nos sciences. —

Ces journaux se sont traînés dans le ridicule et l'obscurité pendant plusieurs années, jusqu'à ce que l'idée vînt à quelques mandarins, dirigés par des aventuriers de bas étage, d'acheter ces journaux, de changer l'esprit de la rédaction , et d'en faire des organes réellement chinois. C'est ce qui arriva pour une feuille appelée le Shun-pao ; aussitôt elle fut tirée à cent mille exemplaires , et porta aux quatre coins de l'Empire la haine de l'étranger et la critique la plus amère de nos mœurs, de nos institutions et de nos individus.

En fait de fourberies, les Chinois sont très-habiles; ils savent que les conseils hostiles à l'Europe ne leur seront fournis que par des aventuriers; ils écartent donc avec soin de leur intimité tout individu bien posé ou ayant des moyens d'existence connus, et ils attirent ce qu'en Occident nous appelons les déclassés. C'est ainsi qu'ils ont appris l'usage des torpilles, l'existence de l'usine Krupp, la façon d'emprunter de l'argent aux banques, le maniement de l'opinion publique au moyen de la presse , et les lieux communs de fausse philanthropie à l'aide desquels on agit sur les masses.

Après avoir acheté de mauvais bateaux et de mauvaises armes, ils ont trouvé des Européens pour leur en fabriquer d'excellents et leur bâtir des arsenaux qui ont fourni un armement tel que la Chine se trouve aujourd'hui à peu près à l'abri

d'un coup de main, et que pour forcer ce gouvernement à remplir ses engagements, il faudra employer des moyens si sérieux et si coûteux que toute puissance y regardera à deux fois avant de faire respecter ses droits. Pendant longtemps la police des côtes était faite par les marins étrangers; aujourd'hui la Chine a des canonnières et entend faire seule cet ouvrage ; on lui a appris à parler de sa dignité, et son dictionnaire s'est enrichi de signes nouveaux pour désigner des idées inconnues auparavant : exterritorialité, droit des gens, les ministres chinois parlent de ces choses tout comme en Europe, et répètent, eux aussi, le nouvel axiome : la force, c'est le droit.

Le Chinois a l'esprit d'imitation et d'appropriation poussé à son extrême limite ; on peut presque dire que c'est sa seule intelligence , et si le hasard lui a fait découvrir quelque loi importante de la nature , il n'a su en tirer aucune conclusion , ni ancun profit pour son bien-être; mais, lorsque l'on s'est donné cette peine pour lui , et qu'il ne s'agit plus que d'organiser une concurrence, le Chinois est de première force. La note qui domine dans le caractère de ce peuple, c'est la haine de l'étranger, et toutes les fois qu'on fait appel à ce sentiment, on est sûr de réussir; il est triste d'ajouter que souvent cette doctrine leur a été soufflée par des Européens, et que c'est à de faux frères que sont dus

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tous les progrès que les Chinois ont réalisés dans ces derniers temps, pour se mettre à l'abri des exigences de l'Europe. Si Ton avait pu éviter cette intervention, les Chinois seraient restés ce qu'ils étaient de 1840 à 1867, une nation de consommateurs pour nos fabriques, et leurs villes seraient encore les places de commerce avantageuses d'autrefois.

La domesticité en Chine, du moins la classe de serviteurs qui servent les Européens, est excellente; il est impossible de rêver un meilleur service, et une fois qu'on en a essayé , il est difficile de s'en passer. Si, comme tout le fait prévoir, la Chine se décide à changer un peu ses habitudes en matière d'émigration, et si le mouvement qui s'est porté vers la Californie se généralise, on ne tardera pas à voir les Chinois se répandre dans le monde entier. Dans ce cas, ils trouveront deux genres d'occupation où ils n'auront pas de rivaux : la domesticité et le commerce de détail. On pourra aussi les employer aux travaux agricoles, et, s'ils se décident à apprendre les langues étrangères, en qualité d'expéditionnaires dans les administrations; mais je doute qu'ils arrivent jamais à s'emparer d'une influence quelconque dans les hautes sphères de l'industrie ou du commerce. Parmi tous les Chinois que j'ai rencontrés, soit en Amérique, soit aux Indes, soit dans les détroits, je n'ai jamais entendu parler que d'un seul à Singapour qui ait fait une fortune exceptionnelle,

tandis qu'au contraire, dans ces parages, ils se sont emparés de tous les petits métiers; c'est même ce qui a occasionné les mauvais et injustes traitements dont ils ont été l'objet aux Etats-Unis. Plus industrieux, plus économes que les Irlandais, ïls les ont remplacés comme blanchisseurs , ouvriers tailleurs , cordonniers, etc., et ces derniers, dépossédés de leurs moyens d'existence, n'ont rien trouvé de mieux que de maltraiter les nouveaux venus, afin de les décourager; mais le Chinois est patient et processif; tant qu'il n'a pas connu ses droits, il s'est tu; mais du jour où il a su qu'il y avait des juges, et que les taloches se payaient, il a inscrit cette nouvelle recette sur ses tablettes, et a vite dégoûté ses adversaires de ces moyens expéditifs, mais coûteux.

La ville de Chang-haï n'offre aucun intérêt artistique; il n'y a pas un monument digne d'être cité, excepté l'établissement des jésuites, situé dans un village distant de six kilomètres de la ville. C'est un vrai phalanstère des plus curieux à examiner pour quiconque désire prendre une idée sérieuse et réfléchie de la Chine. Les enfants trouvés recueillis, grâce aux fonds fournis par la Sainte Enfance, sont élevés et restent dans cet établissement jusqu'à l'âge de dix-huit ans, époque où, n'ayant plus rien à apprendre, on les renvoie munis d'un bon viatique et d'un état. Tout dans cette organisation est combiné

avec une sagesse, une prévoyance, une charité qui ne laissent rien à désirer.

Que de peine, de soucis, de dévouement, de science, d'amour du prochain prodigués sans être payé de retour! et cependant quelle égalité d'humeur, quelle gaieté ! c'est à donner envie de se faire missionnaire, tant les épines sont soigneusement dissimulées. On ne saurait le crier trop haut ni trop souvent, l'exemple que donne le clergé catholique en Chine est admirable; le spectacle des œuvres des Pères vaut la peine d'entreprendre le voyage ; c'est le plus beau triomphe de l'Occident sur l'Orient, de la foi sur le scepticisme, de la lumière sur les ténèbres de l'intelligence, du cœur sur l'abrutissement et les vices d'une population d'autant plus pourrie qu'elle n'a jamais été saine; et cependant, malgré ces exemples, ces vertus, cette persévérance, les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des sacrifices ; les uns articulent le nombre de six cent mille, les autres de huit cent, pour chiffrer les chrétiens, et la population de la Chine dépasse trois cents millions!

Parmi les causes qui empêchent le christianisme de se développer rapidement en Chine, on doit mettre en première ligne le manque d'intelligence philosophique des Chinois. On croit généralement en Europe à la civilisation de la Chine, et à l'habileté, à l'adresse^ à l'intelligence des Chinois ; on repré-

sente ce peuple comme l'un des plus pratiques du monde ; on appuie avec affectation sur son positivisme, sa sociabilité, et sur l'excellence de ses institutions. On félicite les Chinois de leurs tendances matérialistes et de la façon terre à terre dont ils entendent la vie, et dont ils l'ont dépouillée de tous les impedimenta qui entravent les sociétés occidentales. Heureuses gens! s'écrie-t-on, ils n'ont ni nerfs, ni conscience, ni sensibilité, ni enthousiasme, et rien ne les préoccupe en dehors des jouissances de la vie! Ceux qui pensent et écrivent ces choses devraient bien venir en Chine ; ils verraient que les institutions de ce pays sont loin de valoir leur réputation. A Paris, à Londres, on est convaincu à tort que dans le Céleste Empire tout est accessible à tous, et toutes les places distribuées au concours. Avant d'écrire ces choses-là, on devrait savoir que l'une des recettes du gouvernement, connue de tout le inonde, est celle produite par la vente du mandarinat, et des boutons de lettrés et de docteurs. On devrait lire les Lettres édifiantes,, dont les auteurs ne peuvent être suspectés d'antipathie pour la Chine; on. y apprendrait que l'empereur de Chine est maître absolu de la vie et des biens de ses sujets. La constitution chinoise a eu beau placer conseil sur conseil, tribunal sur tribunal, la volonté de l'Empereur est absolue, irrévocable; lorsque le tribunal des rites, ou celui des mathématiques, ou même le conseil

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privé, rend un jugement ou un édit qui déplaît au souverain, il se contente de le renvoyer à ses auteurs et de demander autre chose. Lorsque l'empereur s'appelle Kang-Hy ou Tien-hong, il a une volonté, la manifeste, en surveille l'exécution. Tous les rouages de l'administration deviennent nuls; il les domine et les force à tourner dans le sens de son bon plaisir. Dans le cas où l'empereur s'appelle Tien-fong, le pouvoir tombe entre les mains des femmes, des eunuques, des favoris; les hautes fonctions sont confiées à des nullités, et le peuple, au lieu d'avoir à souffrir la tyrannie d'un seul, en est réduit à subir celle de tous les hôtes du palais. Ce n'est pas tout : la hiérarchie chinoise est ainsi organisée qu'elle forme un cercle dont il est impossible de sortir. L'empereur, pouvoir souverain, absolu, divin même, est une sorte d'être abstrait dont on connaît l'existence, dont on sent la puissance, mais qu'on ne saurait atteindre ni voir; lui parler est un crime; lui écrire, une hardiesse inutile et sans effet; il ne recevra jamais le placet d'un inconnu ; vivant au milieu d'un palais inacessible, il ne voit, n'entend que ceux qu'il veut voir et écouter. Sort-il hors de la ville, son cortège traverse des rues désertes et tendues de draperies impénétrables, et les soldats qui forment la haie sont obligés de tourner leur visage du côté des murailles.

Les deux principes qui dominent la constitution

chinoise et rendent cette société si étrange sont : 1° le respect pour le supérieur se traduisant par l'isolement de ce dernier ; 2° la stricte observance des degrés hiérarchiques qui rend nulle toute autorité subalterne. Ainsi, d'une part, l'empereur ne saurait recevoir une plainte ni même un rapport d'un de ses sujets ou d'un fonctionnaire inférieur sans manquer aux lois de la bienséance, et, de l'autre, les gouverneurs des provinces, les présidents des grands conseils de l'Empire, les généraux répondent à toutes les plaintes, à toutes les réclamations. « Les lois de l'Empire sont immuables; le Fils du ciel pourrait seul les changer. » Ainsi l'orgueil du souverain se révolte à l'idée de connaître les affaires de son Empire et de conférer de ses besoins, excepté avec des personnages d'un certain rang; le Prince se trouve donc condamné à ne savoir que ce que ces personnages veulent bien lui apprendre. La vérité ne peut jamais se faire jour; car, ce même orgueil existant aux divers étages de la hiérarchie chinoise, les vice -rois, par exemple, ne reçoivent de communications que de leurs inférieurs immédiats , lesquels agissent de même. En dernière analyse, une réclamation même très -fondée ne peut jamais produire d'effet par la raison toute simple qu'elle doit être transmise précisément par ceux dont l'intérêt est de l'étouffer.

Un de mes amis a eu la conversation suivante avec un mandarin :

« Comment voulez-vous qu'il ne se commette pas d'exactions en Chine? Mes fonctions me donnent droit à des appointements, mais je connais trop bien les charges qui pèsent sur le trésorier de la province pour les réclamer; d'abord ce serait peine inutile, et, d'ailleurs, pourquoi me faire un ennemi du caissier? où prendrait-il de quoi satisfaire aux exigences des hauts fonctionnaires de Pékin, des vice-rois, du Foutai, du Tao-tai, s'il payait nos émoluments ? D'un autre côté, je suis obligé de vivre et de payer avec des intérêts usuraires d'environ 30 pour 100 les sommes que Ton m'a prêtées pour acheter mon mandarinat ; je dois, en outre, envoyer des cadeaux à mes protecteurs afin de réchauffer leur amitié, élever mes enfants et enfin mettre quelques petites sommes de côté pour parer aux éventualités de disgrâce et de deuils ; mes domestiques sont nombreux, et je dois fermer les yeux sur leur conduite, puisqu'ils me servent gratis. Vous le voyez, un mandarin est absolument obligé de vivre de ses administrés; toute son adresse consiste à savoir écorcher sans faire crier, et à arranger ses affaires sous le manteau le la cheminée. »

Mais sans vouloir entrer davantage dans le détail le l'organisation chinoise et chercher à démontrer es inconvénients des lois et des usages de cette solo.

ciété, je vais tout de suite au fait, et j'affirme que la civilisation chinoise a fait son temps.

La population est dense en Chine, et malgré les assertions drun sinologue de mérite qui puise ses éléments de statistique dans les livres et établit que la population des meilleures provinces de la France est supérieure en nombre à celle des provinces analogues delà Chine, je crois pouvoir affirmer que nulle part au monde l'humanité n'est aussi compacte que dans l'Empire du Milieu. Toutes les terres labourables sont cultivées; le nombre de gens qui chaque année meurent d'inanition est trop grand pour qu'on s'étonne de cette activité agricole ; mais les cultures sont-elles bien entendues, les engrais bien distribués? Je ne le crois pas, car, je vois que le rendement de la terre est faible en Chine, et que la nature même des produits agricoles constitue une infériorité. Le millet, le sorgho sont bien loin d'avoir les qualités azotées du blé. On me répondra que la sécheresse empêche et arrête la culture du froment -r maïs comment font les Persans pour arroser leurs champs? Ils nTont ni rivières, ni lacs, et parviennent, avec l'eau d'une source habilement ménagée^ arroser toutes leurs cultures. A chaque pas, en Chine,, on rencontre un canal, une rivière, un lac. Au lieu de faire des saignées pour arroser les plaines, les paysans chinois vont à la pagode voisine sacrifier à l'idole du dragon noir, afin d'obtenir ia

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pluie; l'autorité se mêle à ces superstitions, et l'un des plus grands fonctionnaires de l'État est délégué chaque année pour sacrifier une tête de tigre à l'idole et l'engager à être propice aux agriculteurs. Si l'idole est impuissante et que la pluie ne tombe pas, l'empereur entre en courroux, la menace, et finit par l'envoyer en exil à Ly, ville du nord de la Chine où Ion déporte tous les criminels d'État. Cela n'empêche pas le pays de tomber dans une horrible détresse et la famine de faire des milliers de victimes. Les populations rurales, poussées par la faim, fomentent des troubles, arrêtent les convois sur les grands chemins, les pillent, gaspillent les grains qu'ils trouvent. Les mauvais sujets des villes se mêlent à ces bandes et commettent les crimes les plus atroces; tout est pillé, saccagé, détruit sur leur passage; des populations entières sont égorgées ou fuient le fléau en abandonnant leurs foyers. Quant au gouvernement, il a foi dans la solidité des remparts de Pékin et n'atlache aucune importance à l'existence de ces révoltes. Cependant parfois il est pris d'un beau zèle et envoie une armée pour réduire les rebelles ; le mal arrive alors à sa dernière limite, car insurgés et soldats pillent à qui mieux mieux et détruisent de fond en comble les richesses de la province. In tiers de la Chine proprement dite est au pouvoir des rebelles, musulmans, Xeynfei, Tsa-mao, etc. Un autre tiers est gouverné par des

vice-rois à peu près indépendants, et n'écoutant les ordres de Pékin qu'autant qu'ils leur conviennent.

Quant au troisième tiers, il est si misérable, si opprimé, que tout son désir est d'être oublié. Voilà où ont abouti les excellentes institutions de la Chine offertes chaque jour par les sinologues en modèle à l'Europe. Non, les Chinois ne sont pas parfaits; la conception des idées élevées leur est interdite; ils ont l'instinct de la fourmi, du castor, et rien de plus. L'infériorité de cette race se manifeste par l'orgueil avec lequel elle s'admire, et par l'absence absolue du désir de perfectionnement. Un Chinois ne saurait admettre l'idée d'une amélioration , d'un progrès. Le canard, le lièvre, acquièrent, après quelques mois d'existence, le degré de développement auquel ils peuvent arriver, et ils ne songent jamais à changer leurs ruses ou leurs habitudes ; de même le Chinois adulte acquiert de bonne heure la dose d'instinct suffisante pour satisfaire ses besoins. Celui qui a vu un canard a vu tous les canards, car tous les individus de cetle race se ressemblent et sont susceptibles des mêmes tours d'adresse pour attraper leur nourriture ; il suffit également d'avoir vu un Chinois pour en connaître mille.

Le christianisme rencontre un autre obstacle non moins grave dans le mandarinat : pour être mandarin, il faut avoir passé des examensou tout au moins avoir sacrifié devant les tablettes de Confucius. Un chré-

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tien ne peut se permettre cette superstition. Voilà donc le christianisme interdit à toute la classe des lettrés et des fonctionnaires publics. Enfin, et comme si ce n'était assez des barrières que nous venons d'indiquer, le culte des ancêtres, la seule croyance religieuse des Chinois, vient élever une dernière et infranchissable muraille. Les jésuites, au siècle dernier, avaient cru pouvoir tourner la difficulté en faisant déclarer au néophyte qu'il honorait la mémoire de ses ancêtres par quelques cérémonies commémoratives , mais qu'il ne les adorait pas; les dominicains crurent, au contraire, voir le commencement d'un schisme, et obtinrent des brefs et des jugements de Rome. Personne n'ignore l'histoire de celte dissension, Tune des plus violentes qui aient attristé l'Eglise, et dont le résultat fut la condamnation des jésuites, la ruine des chrétientés chinoises et le signal de la persécution qui a duré près d'un siècle.

Mais revenons à Zig-a-xre , dont nous nous sommes fort écartés en écoutant tout ce qui se dit autour de nous. Les enfants recueillis dans cet établissement sont divisés suivant leur sexe; nous ne nous occuperons que des garçons. Dès qu'ils sont en âge de parler, les jésuites, avec le tact qu'ils mettent à distinguer les facultés de l'adolescence, cherchent à démêler les aptitudes de ces petits êtres ; ils poussent les uns dans les études littéraires, tandis que

pour les autres ils se contentent de leur apprendreun métier manuel, un gagne-pain, gradué encore suivant l'intelligence du sujet. Nous avons visité des ateliers de peinture, d'imprimerie, et, à côté, des boutiques de cordonniers et de coiffeurs; ce dernier métier est un des plus assurés contre les chances de chômage. La queue d'un Chinois exige des soins constants et difficiles ; le Chinois le plus pauvre est obligé d'avoir recours au coiffeur au moins une fois par semaine ; de là une récolte assurée de sapèques. Tout ce petit monde gagne sa vie après un apprentissage de peu de durée, et même, pendant les dernières années, le produit du travail d'un orphelin paye les frais de son éducation, et fait rentrer rétablissement dans ses frais, de sorte que si tous ses enfants arrivaient à l'âge adulte, il suffirait d'un roulement de fonds pour faire marcher l'œuvre. Rien n'est plus intéressant que de parcourir ces divers ateliers. L'état arriéré de l'industrie chinoise se montre partout; les méthodes employées dans les divers métiers sont les moins pratiques, les instruments les moins commodes, et cependant les directeurs de Zig-a-we ne sauraient rien changer sous peine de manquer leur but. Employer une nouvelle méthode pour faire les souliers et abandonner celle dont se servent les cordonniers depuis trois ou quatre siècles, fi donc! les souliers seraient réputés mauvais, et personne ne les achèterait. Quant à l'ouvrier

«capable d'une pareille innovation, il serait sûr de manquer de travail. Cette ossification de la mode nous parait tout à fait singulière, à nous autres Français, qui ne pouvons souffrir six mois de suite la même forme de vêtements, et qui poussons le goût de la nouveauté et du changement à l'extrême.

Dans une autre partie de l'établissement se trouvent les enfants que l'on destine aux lettres; on leur apprend tout ce qui est nécessaire à un bachelier chinois pour obtenir son diplôme. La langue chinoise, ainsi que tout le monde le sait, est une langue monosyllabique et idéologique ; chaque mot est représenté par un son pour la parole, et par un signe pour l'écriture; quelquefois ce signe appartient à une famille, à un radical indiquant l'ordre d'idée qu'il représente ; mais le plus souvent c'est le hasard seul qui détermine le rapport entre le signe, le son et la signification. Il faut donc un effort constant de la mémoire pour retenir tous ces caractères et pouvoir s'en servir. Les gens insiruits connaissent quatre mille caractères, et les savants de premier ordre, ceux dont on parle dans tout l'empire, vingt mille ; entre ces deux termes il y a une échelle qui constitue le plus ou moins de science d'un Chinois. Si l'on sait par cœur quelques milliers de vers insipides et le livre des quatre sages, on est un des hommes les plus accomplis de la Chine, et l'on peut aspirer à la présidence d'un des conseils

ou d'un des tribunaux d'où dépendent les destinées de l'empire.

Il est utile de consigner ce fait : depuis près de deux cents ans, les Chinois ont cessé d'écrire des livres nouveaux, et cependant nul pays n'a une bibliographie plus nombreuse. Ne doit-on pas conclure de cette stérilité contemporaine que les Chinois, arrivés depuis plusieurs siècles déjà à leur apogée, et n'ayant reçu aucun mélange ethnique capable de varier leur intelligence, ont donné tout ce qu'une race jaune peut donner? Et comme il est dans l'essence même du monde de voir décroître tout ce qui cesse de croître, les Chinois, après avoir atteint le degré de perfection inhérent à leur nature, sont en train de perdre les connaissances acquises et de retomber dans la barbarie, tandis que les races occidentales, sujettes à des changements continuels, renouvellent sans cesse leur sève civilisatrice et sont dans une voie progressive, dont on n'entrevoit pas encore la fin. Deux sociétés marchant en sens conraire s'écartent chaque jour davantage; c'est ce qui explique l'engouement des premiers Européens qui visitèrent la Chine. Au temps de Marco Polo et des Lettres édifiantes y la Chine était à son apogée, et comme il est incontestable que les Chinois ont connu ' certains phénomènes physiques et chimiques, certains procédés industriels avant l'Europe, occupée alors à la solution des grands pro-

blêmes philosophiques et religieux , il est tout naturel d'admettre la bonne foi des récits enthousiastes faits par les étrangers contemporains sur ce pays, dont la civilisation apparente était si différente de la nôtre.

Ce n'est que plus tard, lorsqu'il a fallu étudier, disséquer celte société, que Ton s'est aperçu de sa valeur morale et intellectuelle. On a compris alors que le hasard avait été son maître, et que toute sa science industrielle se bornait à l'emploi de quelques moyens empiriques mis en œuvre par des mains délicates et patientes.

En sortant de Chang-haï, nous dirigeâmes notre course sur Nankin. La navigation sur le Yang-tzekiang a beaucoup d'analogie avec celle de la rivière de Canton; seulement, au lieu de quelques heures, il s'agissait de quelques jours. En remontant le fleuve Bleu, la physionomie du paysage change un peu; les côtes sont moins plates et les arbres plus nombreux ; l'aspect général gagne à ce changement ; c'est moins laid, moins monotone, mais c'est toujours la même manière guindée, la même lumière grise et froide, les mêmes lignes tourmentées, les mêmes villages à toits lourds et uniformes, se pressant les uns contre les autres, les mêmes tumulus servant de tombes, enfin la même Chine que nous voyons depuis Hong-kong.

Une des choses qui frappent le plus l'étranger, c'est

de rencontrer çà et là, au milieu des champs, des cercueils abandonnés et attendant une sépulture; les uns sont habités, on en est averti par l'odeur; les autres attendent leur propriétaire. En général, on garde chez soi ce meuble tant qu'il est vide, et on le recouvre de terre lorsqu'il est rempli. Le premier emploi des économies d'un Chinois, c'est d'acheter, soit pour son père, soit pour lui, un cercueil bien lourd, bien massif.

Aux environs de Chang-haï, on n'enterre pas les morts. On dépose la bière dans un champ, et on la recouvre de terre, de façon à former un tumulus; mais souvent on néglige ce soin, et le cercueil reste isoléaumilieudela campagne. Dans le trajet de Changhaï à Zig-a-we, nous en avons rencontré certainement plus de vingt sur le bord de la route qui sert de bois de Boulogne à toute la société de cette ville. Dans le nord , les tumulus sont enfermés dans une enceinte et abrités par des sapins et des cyprès" dont le feuillage sombre et morne donne au paysage un aspect mélancolique et triste qui charme la première fois, mais à la longue devient insupportable.

C'est un contraste singulier que de voir ce fleuve immense, roulant des flots impétueux et pouvant supporter les plus gros navires , couvert de barques d'aspect misérable, ridicule, s'écouler entre des rives où les hommes se sont amusés à accumuler les constructions les plus mesquines, les plus maniérées,

les plus contraires au bon goût et au sens commun. Les maisons chinoises sont bizarres, incommodes, mal combinées, et ne ressemblent à rien de ce qu'on voit ailleurs; mais elles sont semblables entre elles ; toutes sont exposées au nord et au midi , de sorte que, à vol d'oiseau, une ville chinoise ressemble à un camp. Les rues sont perpendiculaires ou parallèles les unes aux autres. La ville se trouve ainsi divisée en autant de parallélogrammes qu'il y a de quartiers. Les portes sont décorées de lithographies coloriées. L'une représente un diable rouge en costume du temps des Ming; l'autre, le même diable en blanc.

On peut hardiment avancer que le Chinois est le peuple le moins original, le moins fantaisiste, le plus dénué d'imagination, de poésie, d'esthétique. Seulement, il ne ressemble à aucun autre peuple, à aucune autre société ; il a sur toutes choses un parti pris, une opinion enracinée dont il ne se départit jamais. Est-ce un défaut? est-ce une qualité? Je laisse le lecteur libre d'en juger. Nul peuple n'est plus routinier, plus obstiné, plus difficile à remuer; il ne croit qu'en lui, ne comprend, n'aime, ne supporte que lui. Il se répète, se copie à l'infini, et, à dire vrai, la Chine n'est qu'un vaste poncif, où tout est de ccuvention, et où rien n'est simple et spontané.

Ea- Femontant le fleuve, nous arrivons à une

île, que les Chinois, toujours fastueux dans leurs dénominations, intitulent l'île d'Argent. Elle offre la reproduction la plus fidèle des paysages que Ton voit sur les vases chinois, de petites collines dentelées, d'un gris bleu vaporeux. Des constructions aux formes capricieuses, une végétation rabougrie servent de cadre à une fourmilière de Chinois qui sortent de partout. Un peu plus loin, se trouve la ville de Tchin-kiang , avec ses factoreries européennes qui donnent bon air au paysage et reposent un peu le regard.

En face, vient aboutir le canal Impérial, qui relie Pékin et Nankin. C'est un immense travail, mais il est en fort mauvais état dans une partie de son parcours, et la navigation en est souvent interrompue. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ce fait, si l'on songe que les Taï-ping ont été longtemps maîtres de ces contrées. Ces rebelles avaient adopté la politique de tout détruire sur leur passage, disant : « Les paysans, une fois dénués, seront obligés de se joindre à nous, et , pour ne pas mourir de faim , ils nous aideront à faire subir aux autres le sort que nous leur avons imposé. »

Nous ne nous arrêtons pas à Tchin-kiang, et nous continuons notre route jusqu'à Nankin, où nous arrivons après une traversée des plus douces. A peine l'ancre jetée et les canots préparés, nous descendons à terre. La journée était déjà avancée, et

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nous voulions avoir au moins un aperçu de la ville, afin de diriger avec certitude notre excursion du lendemain. Nous traversons vite un petit faubourg, qui n'offre rien de nouveau à nos yeux, habitués déjà aux fourmilières chinoises, et sépare le fleuve de la muraille d'enceinte de Nankin. Nous arrivons à une porte, qui ne manque pas de caractère; c'est une grande poterne traversant la muraille dans toute sa largeur et donnant entrée sur une cour en demilune ; de l'autre côté , nous nous trouvons dans une vaste enceinte complètement déserte. Nous sommes en pleine campagne. Les cultures s'étendent à perte de vue. On se croirait dans les champs, si la muraille qui gravit et serpente sur la crête de quelques collines ne nous rappelait la réalité. Nous nous dirigeons vers une butte, et, pour arriver au sommet, nous sommes obligés de nous frayer un chemin à travers les herbes et les ronces. Les faisans, les cailles, les bécassines dont nous troublons le repos s'envolent avec bruit sous nos pieds. Une partie de nos compagnons se met à leur poursuite ; d'autres s'arrêtent pour dessiner, et nous ne sommes plus que deux ou trois en arrivant au sommet de la butte. Le panorama qui se déroulait sous nos yeux était vraiment grandiose. La conversation cessa, et chacun rentra en lui-même. Le soleil couchant éclairait de ses rayons oranges cet immense espace qui fut Nankin et dont les murailles seules restent debout.

Une végétation puissante recouvrait cette terre chargée d'humus et laissait à peine percer çà et là un pan de mur ruiné, quelques lambeaux de papier accrochés à une poutre demi-consumée ou quelques débris de faïences. Comme fond de tableau, une porte triomphale , plantée sur une butte d'où l'on domine toute la plaine. Le toit, en briques émaillées, de ce petit édifice semblait s'embraser sous les rayons du soleil. Le silence le plus absolu régnait sur toute cette nature et n'était interrompu que par l'éclat lointain des coups de feu de nos camarades, ou bien encore par le bruit des pas d'un cheval frappant les larges dalles d'une route qui , probablement, autrefois traversait la ville.

J'ai parcouru bien des pays, visité bien des ruines, mais nulle part je n'ai trouvé une dévastation plus irrémédiable, ni une fin plus lamentable que celle infligée à la ville de Nankin par les Taï-ping.

Je m'explique maintenant la disparition de ces grandes cités de l'antiquité dont on ignore parfois même l'emplacement. Un grand nombre d'officiers de marine, encore naviguant, ont pu voir Nankin dans toute sa splendeur il y a une quinzaine d'années. 11 a suffi de quelques mois deToccupation desrebelles pour détruire cette capitale, si complètement que l'on sème du blé sur remplacement des palais, et que les magasins sont devenus des prairies et des pâturages.

A Persépolis, à Thèbes, au Parthénon, une partie

des monuments reste debout pour attester la grandeur et la civilisation des Perses, des Egyptiens, des Grecs, et la nature désolée semble porter le deuil de cette destruction. En face de ces ruines, on songe tout de suite à cette grande figure de la Bible : « Et le vainqueur sema du sel. » Rien de semblable n'a eu lieu à Xankin. La destruction accomplie, la terre s'est couverte de verdure et de moissons, d'autant plus abondantes que les cadavres, le sang, les cendres l'avaient fertilisée davantage.

Du drame sanglant qui s'est passé à Nankin, il ne reste aucun souvenir, si ce n'est ce mur d'enceinte dont l'étendue atteste la véracité des voyageurs qui ont parlé de la richesse et de la population de cette ville. Sait-on le nombre de cadavres que recouvrent ces cultures? Peut-on se représenter cette scène de carnage, les cris d^agonie des victimes, les larmes des mères dont on déshonorait les enfants , les raffinements de cruauté des vainqueurs , enfin toutes les horreurs commises dans une ville prise par la ruse et tombée entre les mains d'ennemis sans pitié ni merci? Tout s'est tu : la ville s1est affaissée, l'incendie s'est éteint, faute de proie à consumer, et les victimes, réduites en cendres, ne peuvent raconter oette terrible agonie. La végétation a recouvert le tout d'un tapis d'émeraudes , et les oiseaux , attirés par cette solitude , sont venus chanter leurs amours à la place où naguère on vendait leurs dépouilles.

Ainsi va le monde. Le soleil, dans sa course, éclaire de ses rayons inconscients toutes les scènes qui en changent la face.

Le crépuscule nous réunit tous sur le Primauguet. Le programme du lendemain fut discuté et approuvé. Les uns se décidèrent à continuer la chasse, les autres se proposèrent de partir, de bonne heure, à cheval, et d'aller visiter remplacement de la fameuse tour de porcelaine et le tombeau des empereurs de la dynastie des Ming.

A six heures du matin , nous étions à la porte de la ville. Un brouillard épais, humide, couvrait la terre, mais ne nous arrêta pas, car nous étions sûrs que les rayons du soleil, déjà très-chauds sous cette latitude, auraient bien vite dissipé ces ténèbres. Nous montons de petits chevaux de louage, et nous voilà partis à l'aventure. Nous traversons d'abord cette vaste solitude qui nous sépare de la porte triomphale dont je parle plus haut. Arrivés là, nous dominons tous les environs, le Yang-tze-kiang au dernier plan, et, sous nos pieds, toute l'enceinte de Nankin. De l'autre côté de cette butte, nous retrouvons les cultures, puis nous entrons dans une rue, d'abord assez déserte, mais qui, peu à peu, se peuple de boutiques et de monde h et nous montre ce que nous connaissons déjà : l'intérieur d'une ville chinoise, ruelles infectes et tortueuses, odeurs horribles, spectacles inénarrables. C'est toujours la

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même chose. Enfin, nous trouvons une grande porte, et nous sortons de la ville. Nous suivons quelque temps un canal, et nous arrivons sur une sorte d'esplanade couverte de décombres. C'est là que fut la tour de porcelaine. Il est neuf heures. Nous avons donc marché deux heures et demie pour traverser l'enceinte de Nankin. Quelques débris qu'on nous apporte, d'autres que nous trouvons nous-mêmes, nous prouvent que la tour de porcelaine a réellement existé. Au premier abord, on serait tenté de le nier, tant la destruction a été complète. A quelques pas de cet emplacement, se trouve une pagode où nous voulons déjeuner. Nous entrons, prenons nos aises; nous nous installons, et commençons à manger, quand nous voyons entrer un Européen, qui nous souhaite la bienvenue. Ce que nous avions pris pour une pagode était la maison particulière de M. Mac-Kartney, ingénieur au service chinois et chargé de la direction des arsenaux que le vice-roi de celte province a établis à Nankin. Il nous reçoit avec la meilleure grâce du monde et insiste pour nous faire visiter sa capsulerie; il nous montra, en effet, une série de machines d'un vif intérêt pour nos compagnons marins qui se retrouvaient dans leur élément. Quant à nous, la cour nous offrit un vaste champ d'investigation. Les plus beaux débrii de la tour sont réunis dans cet espace : des éléphant en relief, avec des harnachements multicolores ; de

lions héraldiques, jaunes, oranges, à crinières vertes; des fleurs de lotus, des grecques, des arabesques. Nous aurions voulu tout emporter, mais le poids des pièces dépassait nos forces. L'idée que je me fais de la tour de porcelaine, d'après ces débris, estcelle-ci : la tour, probablement octogone, ou tout au moins à pans coupés, était entièrement construite en briques de porcelaine blanche de la plus belle qualité. Nous avons retrouvé beaucoup de morceaux, émaillés seulement sur les faces, qui devaient rester au contact de l'air. Cette tour avait cinq, six, sept étages, peutêtre plus, et chacun de ces étages avait un toit en faïence émaillée et ouvragée; de là ces. débris de lleurs, d'animaux, ces têtes de monstres, ces arabesques. L'effet devait être saisissant sous l'éclat des rayons du soleil. Ceux qui ont vu les coupoles et les façades des mosquées d'Ispahan comprendront facilement le mérite artistique de ce monument.

Une légende parlait, dit-on, d'un trésor enfoui dans les fondations de cette pagode ; la cupidité seule aurait poussé les Taï-ping à commettre ce forfait impardonnable. Quoi qu'il en soit du motif, elle n'est plus, cette tour de Nankin, si vantée dans le monde entier, et c'est grand dommage. Mais voici nos marins qui ont fini leur inspection; il est presque midi, et la course qu'il nous reste à faire est longue. Nous remontons à cheval et recommençons notre pérégrination au milieu des ruines. Ici les vestiges

<Tune ville sont plus apparents. Des pans de mur ont résisté à la dévastation et portent encore les traces de l'incendie; les ponts sur les canaux ont été respectés ; nous longeons la ville tartare et arrivons à une porte extérieure; on nous montre dans le lointain l'endroit de la sépulture des Ming. Lorsque nous arrivons, la première chose qui frappe nos regards est urfe allée double, bordée d'énormes blocs de pierre dans lesquels on a taillé grossièrement des animaux, éléphants, bceufs, chameaux, lions. Ces animaux sont par paires, et tous dans la même posture; ainsi, après deux éléphants debout, viennent deux éléphants couchés. Cette avenue se termine par un [arc de triomphe en marbre grossier, un peu lourd et pas très-élégant de forme. Après une série de monuments analogues, les uns en marbre, les autres en bois peint, nous nous trouvons en face d'un grand carré de maçonnerie, sans autre ouverture qu'une porte conduisant à un souterrain. C'est l'entrée des tombeaux. Semblables aux Egyptiens, et qui sait? peut-être pour les mêmes causes, les Chinois cherchent à dissimuler le lieu même de la sépulture et à égarer les recherches indiscrètes par de fausses galeries et de fausses entrées. La tradition prétend que le cercueil est déposé au bout d'une longue galerie qui va aboutir sous une montagne éloignée de plus de deux kilomètres.

Une rampe permet de gagner le sommet du m©-

miment; là, haletants, épuisés par la chaleur et la poussière, nous nous reposons quelques instants. Il est incontestable que cette façon de se faire enterrer n'est pas ordinaire, et indique sinon un grand effort d'imagination, au moins une grande puissance matérielle. Le pays est solitaire, calme et aussi sauvage que le comporte la Chine. Assurément ces montagnes n'ont rien d'imposant, de grand, d'alpestre; ici, point de gorges ténébreuses, point de rochers menaçants, point de teintes sinistres, rien de ce qui indique un grand bouleversement, un cataclysme géologique, mais une certaine mélancolie maniérée, quelque chose comme une élégie de Millevoye.

Du haut de la terrasse où nous sommes placés, nous voyons la ville de Nankin dans toute son étendue, terminée par le Yang-tze-kiang , couvert de ses barques, de ses jonques, que domine de toute sa hauteur le Primauguet ; à droite et à gauche, la muraille d'enceinte, comme un lacet, monte, descend ses pentes, suivant exactement les inégalités du terrain. Enfin l'heure nous presse, il faut partir. Jetons un dernier adieu à ce paysage que nous -ne reverrons probablement plus ; c'est le seul, depuis notre entrée en Chine, qui nous ait captivés.

Le retour fut interminable ; nos chevaux bronchaient, hésitaient, refusaient d'avancer ; nos ânes protestaient dans leur langage inharmonieux ; les ruines succédaient aux ruines, les canaux aux ca-

naux, les enceintes de palais aux enceintes de palais, et toujours devant nous nous voyions la fameuse porte triomphale que nous devions traverser; enfin nous la passons, et nous tombons, moulus, harassés, morts de faim et de soif, sur les bancs de l'embarcation qui nous ramène à bord, après une absence de douze heures, dont neuf au moins avaient été employées à chevaucher. Tout le monde alla se coucher après le souper, et il eût fallu un péril bien réel, bien positif, pour nous réveiller et nous arracher de notre lit. Ceux qui voudraient connaître plus à fond l'histoire de la ruine de Nankin n'ont qu'à lire la relation de l'amiral Hope, qui visita Nankin pendant le séjour des Tai-ping. La destruction était déjà accomplie à moitié, et vingt ou trente mille brigands campaient dans cette enceinte, livrés à toutes les débauches, entourés de femmes, d'enfants volés, servant à leurs plaisirs et formant une sorte de garde héliogabalesque (le mot est de l'amiral anglais). Le chef, singeant l'empereur, trônait au milieu d'une cour des miracles; son cerveau, troublé par quelques conversations qu'il avait eues avec des missionnaires protestants, avait conçu cette formule étrange; il se disait fils de Jésus-Christ et de la même famille que Mahomet. L'amiral s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à des bandits, et non à un parti de rebelles, et qu'il était impossible de songer à traiter avec de pareilles gens. La neutralité observée jusqu'alors

entre les deux parties par les Européens fut rompue; on créa des corps franco- chinois , anglo- chinois, américo- chinois. L'amiral Protêt, M. Lebreton , M. Tardif, trouvèrent la mort dans ces expéditions, ainsi que M. le général Ward, qui un moment occupa le monde de ses exploits.

Le lendemain, nous quittions Nankin, emportant avec nous le seul bon souvenir que nous ayons conservé jusqu'à présent de la Chine. Le courant aidant, nous descendîmes vite le fleuve. La mer, si clémente pour nous depuis Marseille, voulut nous faire sentir le prix de ses bienfaits, et depuis l'embouchure du Yang-tze-kiang jusqu'à la pointe du cap Chan-toung, nous eûmes gros temps. Le navire se mit à rouler, à tanguer ; le vent sifflait dans les cordages; de temps à autre, une lame balayait le pont; à l'intérieur, c'était pis; les portes s'ouvraient avec fracas, projetant un individu qui, tout trébuchant, battait la chambre d'un bord à l'autre avant de trouver un siège pour s'échouer. A table, c'était un supplice; on ne pouvait manger sans précautions inouïes, et les craquements du navire avaient quelque chose de sinistre et de mauvais augure.

A peine le cap Chan-toung doublé, le vent se calme, et nous trouvons le golfe du Pe-tchi-li, uni comme une glace ; chacun se secoue, se détire et oublie, avec les souffrances du mal de mer, les serments de ne plus naviguer. Nous arrivons à Tche-

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fou; c'est notre avant-dernière station avant Pékin, où il est vraiment temps d'arriver, car voilà bien des semaines, bien des mois même que nous courons après.

Tche-fou est une ville de peu d'importance. Cependant c'est la seule rade dans le nord de la Chine qui ne soit jamais fermée par les glaces ; mais les moyens de transport sont si imparfaits dans le Céleste Empire , et les routes si mauvaises et si peu sûres, que tout port qui n'est pas situé sur une rivière , et ne peut trafiquer par eau avec l'intérieur, est nécessairement sans importance. Les négociants européens sont peu nombreux à Tche-fou. La spécialité de cette ville est de servir de rendezvous à toute" la fashion des côtes de Chine; c'est le Dieppe de l'extrême Orient. Une jolie chasse aux perdrix, des huîtres, des crevettes , une belle plage pour se baigner, tels sont les appâts qui attirent le high life de Chang-haï et de Hong-kong.

Les quelques heures passées à Tche-fou nous suffisent pour nous prouver que si cette place est agréable à habiter comme station balnéaire, elle n'a aucun intérêt pour le touriste ; les maisons ne sont ni européennes ni chinoises; la ville paraît pauvre et mal entretenue ; pas de gaz, pas de voitures, pas de macadam, enfin rien de ce qui constitue aux yeux de M. Prudhomme une belle ville. L'aspect du pays est moins laid que dans le sud ; les montagnes sont

assez près pour faire illusion sur leur hauteur réelle, et quelques teintes roses et lilas ont la prétention de jouer un effet de lumière. On prétend que ces montagnes renferment de grandes richesses minérales ; on parle d'or, d'argent, de charbon de terre de première qualité, trésors inexploités par les Chinois et dont ils ne veulent à aucun prix laisser profiter les étrangers.

De Tche-fou à Tien-tsin, c'est une promenade de vingt-quatre heures, et le lendemain nous nous réveillons en face des forts de Ta-kou. Pour entrer dans le Pei-ho , nous devons quitter le Primauguet, dont le tirant d'eau est trop considérable, et nous nous embarquons sur le Dêroulède, petit aviso que nous avons à la remorque depuis Chang-haï. Nous nous séparons du Primauguet, non sans un serrement de cœur ; nous avions trouvé là de bons compagnons, et l'on se lie si vite en voyage! Un dîner ou, comme on dit dans le langage du bord, un rata nous valut une pièce de vers de l'équipage, poésie naïve et burlesque, mais d'un charme inexprimable, parce qu'elle peint bien le matelot français, mélange d'héroïsme et d'enfantillage, de courage et de paresse, d'insouciance et d'activité; braves gens qui vont au feu comme à une fête et supportent avec gaieté les épreuves les plus dures. Le rôle d'un équipage par le gros temps est des plus fatigants, des plus dangereux, et cependant aucun ne faiblit;

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et si, dans une manœuvre difficile, on entend tout à coup retentir ce cri sinistre : Un homme à la mer ! vingt, trente, cent voix demandent la permission de descendre une embarcation et de tenter un sauvetage impossible et funeste. Un signe de l'officier arrête ces dévouements ; chacun comprend , détourne la tête et fait un signe de croix en guise d'adieu au compagnon à qui la mer va servir de linceul ; si le bâtiment est assez grand pour comporter la présence d'un aumônier, on voit sa soutane flotter à l'extrême arrière; il envoie au malheureux le signe delà réconciliation avec Dieu. Mais le temps se calme, les voiles tombent languissantes le long des màt#s. La tempête a cessé, les sifflements des cordages, les craquements du navire ne se font plus entendre ; le pont est balayé, le rata cuit à point; une double ration de vin fait naître la gaieté, et les troubadours de l'équipage entonnent leurs chansons; c'est toujours bataille qui rime avec mitraille, ou bien, singulier contraste pour des gens dont la vie s'écoule sur les flots, ils chantent les prés et les bois , les fontaines et les troupeaux, leur clocher et leur belle. Toutes les fois que je me suis trouvé au milieu des marins , j'ai toujours admiré cette insouciance qui naît non de l'ignorance du danger , mais de l'habitude de l'affronter. Cet homme qui finit une romance langoureuse, savez-vous ce qu'il a fait? Embarqué comme mousse, il a navigué jusqu'à

l'âge de vingt-deux ans, puis il est devenu matelot, a fait partie de la compagnie de débarquement en Corée; son officier tombe à côté de lui; jeter son fusil, charger le blessé sur ses épaules, fut l'affaire d'un instant; mais le feu ne cesse pas, une balle atteint le matelot, il chancelle.

Cependant, grâce à un effort désespéré, ils arrivent, l'un portant l'autre, à l'ambulance; on soigne leurs blessures, on les guérit, et la croix de la Légion d'honneur est demandée et obtenue pour ce marin. Cette distinction en fait un personnage à bord . Quel usage fit-il de ses premiers deux cent cinquante francs ? 11 les consacra à l'achat d'une paire de souliers à bouffettes et d'un pantalon bien large par le bas, bien serré au genou. Je ne crois pas qu'il y ait un homme plus heureux ici-bas.

La barre duPei-ho est franchie, les forts de Ta-kou sont derrière nous, nous voici en pleine rivière. Adieu la grande navigation, et, ma foi ! tant mieux ! Le Pei-ho serpente entre deux rives plates et désolées ; par rapport aux fleuves de Canton et de Chang-haï, il fait l'effet d'un ruisseau; le courant est à peine sensible; la rivière est couverte de jonques, et la navigation très-difficile pour un grand bateau. Pauvre Déroulède ! avec sa machine poussive et ses ais vermoulus, comment nous mènera-t-il à Tien-tsin? Le commandant sue sang et eau pour éviter les avaries et se diriger dans ce lacet au milieu des obsla-

cles de tous genres qui contrecarrent ses manœuvres; il me fait l'effet d'un excellent cocher ayant à conduire des chevaux rétifs à un retour de courses. Xous avançons cependant; mais que le pays est laid ! c'est à faire pleurer : des terres jaunes, sablonneuses, sèches, quelques arbres dépaysés, des maisons à toits plats et à terrasses en terre séchée ; rivière, ter rain, maisons, tout a la même teinte jaune sale; les arbres sont poudreux , et Ton distingue à peine la couleur de leurs feuilles. \Tous voyageons ainsi pendant une dizaine d'heures. Le coucher du soleil ranime un peu le paysage; l'astre se couche dans un lit de pourpre; les horizons s'agrandissent, et les vapeurs du soir amollissent les teintes d'ocre qui ont désolé nos yeux. Au reste, quel est le paysage qui ne gagne à être vu au soleil couchant ? Le soir engendre certaines mélancolies auxquelles il est difficile de ne pas s'abandonner ; le calme qui enveloppe la nature amène une réaction dans l'esprit du spectateur, et malgré soi, l'on se sent porté à la méditation.

Nous arrivons à Tien-tsin longtemps après la nuit close ; mais le Déroulède est si petit qu'il n'y a pas de place pour nous coucher tous ; aussi à peine a-t-il jeté l'ancre en face des concessions européennes, qu'une partie d'entre nous descend à terre pour réclamer l'hospitalité du consul de France ; car, à Tien-tsin, il n'y a pas d'auberge, bonne ou mauvaise,

où Ton puisse descendre. Le consulat est à l'autre extrémité de la ville, et les distances sont toujours énormes dans une ville chinoise. Nous faisons une promenade de trois quarts d'heure pour gagner notre gîte. Faire une description de Tien-tsin est inutile ; nous ne voyons rien que nous n'ayons déjà vu, et j'ai peur de donner des nausées à force d'insister sur les immondices qui encombrent les villes chinoises.

Au demeurant, notre promenade nocturne n'est gênée par personne; nous ne rencontrons pas une àme sur notre chemin, et, sans les chiens dont nous dérangeons le sommeil et qui s'éloignent en jappant, nos voix troubleraient seules le silence de la nuit. Après une foule de circuits, nous arrivons en face de la rivière, nous la traversons dans un bac. De l'autre côté, se trouve le consulat. On me montre ma chambre, et je me couche harassé de cette journée et plus que jamais dégoûté de la Chine et des Chinois.

Le consulat de France est situé dans une position charmante en tout autre pays, bâti au bord de l'eau, à l'embouchure du Pei-ho et du canal Impérial. Tout le mouvement de Tien-sin se passe devant sa porte. Mais l'eau du Pei-ho est sale, jaune, boueuse, et de plus couverte de barques misérables et dégoûtantes. Le remous formé par les deux courants a un autre inconvénient, celui d'arrêter les cadavres qui descendent vers la mer. Juste en face

du consulat, il y a des moments où ces charniers deviennent intolérables, et j'ai vu moi-même, à un second voyage que je fis à Tien-tsin quelques mois plus tard, les cadavres encombrer à un tel point la rivière qu'on fut obligé de prendre des mesures de police pour les faire disparaître.

Les barques sur lesquelles nous devons remonter le Pei-ho sont prêtes et forment une vraie flotte au pied du quai, dix-huit embarcations, et encore on craint de manquer de place. Il est vrai d'ajouter que la traversée dure trois jours, et que ces sampans sont trop petits pour loger plus d'une personne. Les bagages, les gens , la cuisine , le mandarin préposé à notre garde, tout cela fait nombre et nous cause un grand travail d'organisation; nous profitons d'un instant de répit pour aller visiter les glacières si célèbres, où l'on conserve les fruits d'une saison à l'autre. Elles n'ont rien de monumental, mais l'idée est ingénieuse ; de grands blocs de glace , taillés* dans le fleuve , d'environ cinquante centimètres cubes, sont apportés dans un grand trou et enferment comme dans une boîte des paniers pleins de fruits ; au fur et à mesure des besoins , on démolit l'édifice. Pour préserver ces glacières pendant l'été, on les couvre d'une épaisse couche de paille sur laquelle on étend des feutres , puis un plancher, et enfin on bâtit un hangar en hachures de bambous avec un toit très-épais.

Le lendemain , le départ fut décommandé. La chaleur était intolérable; le thermomètre marquait 40 degrés centigrades; un vent chaud et desséchant, sorte de sirocco > soufflait avec violence, et bientôt la ville, les maisons, la cour furent enveloppées dans un nuage de poussière si pénétrante, si épaisse, que non-seulement tout départ, mais toute sortie dans la cour, était devenue impossible. Au coucher du soleil, la tempête se calma et permit notre départ le lendemain matin.

Rien de plus ridicule que ce mode de locomotion; toutes les barques se suivaient à la file les unes des autres, la cuisine en avant. A peine sortis de la ville et des embarras occasionnés par le rassemblement des sampans à l'entrée de Tien-tsin , on s'arrêta; et quel ne fut pas notre étonnement de voir sortir de chaque barque trois Chinois s'attelant à une ficelle et nous halant de la sorte ! Hélas ! notre parcours est de trente à quarante lieues en suivant la rivière; quand arriverons-nous? Aller à la cordelle, c'est à périr d'ennui ; enfin, à quoi ne s'accoutume-t-on pas ? Le soir nous trouva résignés; toutes les barques s'arrêtèrent, et nous mangeâmes sur l'herbe un détestable dîner. La nuit ne fut pas un remède à nos maux; protégés par des planches mal jointes, nous ne perdîmes ni une goutte de la rosée, ni un souffle des vents coulis, et pour nous remettre de tous ces ennuis, le paysage le plus odieux, le plus insipide.

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La laideur des bords du Pei-ho est proverbiale en Chine, et certes ce n'est pas une réputation usurpée.

0 sinologues qui depuis vingt années vous êtes donné la mission de faire admirer la Chine à l'Occident, que n'êtes-vous ici ! votre désillusion serait complète, et je suis certain, au retour, de vous voir brûler sans pitié tous les ouvrages mensongers où vous puisez vos renseignements. Mais enfin vous êtes encore excusables, vous n'avez pas vu par vos yeux, et votre seule faute est de croire à la véracité des auteurs chinois. Mais vous, voyageurs qui avez fait ce trajet, où aviez-vous vos yeux? Il faut une imagination bien puissante pour faire de la route de Tien-tsin à Pékin les tableaux que j'ai lus. Mais, bon Dieu ! où avez-vous vu de grands arbres, des temples pittoresques, des maisons de plaisance? Il faut que , depuis votre passage , le pays ait bien changé. Nous ne voyons, nous, que des terrains desséchés , poussiéreux , couverts de récoltes rachitiques, des eaux bourbeuses et puantes, des villages misérables et en ruine, des Chinois en haillons et demandant l'aumône avec la persistance que donne une faim inassouvie. Voilà le spectacle qui nous attriste toute la journée, et comme on ne voyage pas vite à la cordelle, nous avons tout le temps d'en noter les détails et d'en savourer l'amertume jusqu'à la lie.

Le troisième jour de cette navigation, nous fûmes

assaillis par une de ces tempêtes de poussière auxquelles les Chinois donnent le nom de vent jaune. Nos bateaux n'offraient qu'un abri incomplet , et nous fûmes vite recouverts d'une couche de poussière si épaisse qu'il était impossible de reconnaître la couleur d'un seul objet; nos lits, nos vêtements, nos livres, tout fut couvert, et notre intérieur prit l'aspect d'un champ au lendemain d'une neige abondante. Avec ou sans résignation, nous fumes soumis à ce supplice pendant six heures. Le vent calmé, nous sortîmes de nos cabines si bien enfarinés que ce fut par un éclat de rire que nous nous accueillîmes les uns les autres.

Le lendemain, vers les neuf heures, nous arrivons à la ville de Tong-tcheou, lieu tristement célèbre par la trahison des Chinois à l'égard de nos compatriotes, trahison qui occasionna la mort de tant de braves gens. C'est le terme de notre navigation; un dernier effort, et nous sommes à Pékin. Une pagode en assez bon état nous servit de refuge jusqu'à ce qu'on eût débarqué nos effets. Tout le monde était gai, dispos; nous sentions la fin de nos fatigues et espérions, le soir même, coucher à Pékin, terme et but de notre voyage.

Après avoir placé nos bagages sur des brouettes, seul moyen de transport que nous ayons pu nous procurer, nous prenions pour nous-mêmes des ânes de louage, et nous voilà partis; il ne nous restait

DE HOXG-KOXG A PÉKIN. 205

plus que seize ou vingt kilomètres à franchir. En sortant de la ville, nous laissons sur la droite le pont de Pa-li-kao , autre nom célèbre. La route que nous suivons ne traverse assurément pas un beau pays , mais de grands cyprès abritant les sépultures des riches Pékinois, la vue des montagnes dans le lointain, la laideur du pays que nous quittons, et enfin et surtout la joie d'arriver, changent le cours de nos idées et nous montrent le pays sous un aspect riant. Tout en devisant de choses et d'autres, nous arrivons à la porte de Pékin, où des chaises nous attendaient; nous entrons enfin dans cette capitale, après un voyage de trois mois et demi, exécuté par tous les moyens de locomotion connus , depuis le train express jusqu'à la brouette, depuis le steamer jusqu'à la barque tirée à la cordelle, et ce n'est pas sans un sentiment de satisfaction que nous franchissons le seuil de notre maison;, mais nous sommes destinés à vivre longtemps à Pékin ; prenons donc le temps de défaire nos malles et de nous installer avant de visiter et de parler de Pékin, dont le nom seul éveille toutes les curiosités et donne un coup de fouet aux imaginations les plus paresseuses.

Il y a dans le monde un certain nombre de villes qui ne ressemblent à aucune autre , et dont l'originalité est telle que pour s'en faire une idée il faut y avoir été. En Europe, Venise et Constantinople; en Asie, je citerai Ispahan et Pékin. On ne peut pas dire que cette dernière ville soit superbe, ni que le spectacle que Ton y voit soit des plus sympathiques; mais c'est étrange et ne ressemble à rien.

La capitale du Céleste Empire est, comme chacun le sait, composée de deux villes distinctes : la ville tarlare, habitée par les fonctionnaires, contient et le palais impérial et tous les édifices publics ; la ville chinoise est habitée par les Chinois et concentre toutes les affaires commerciales.

La ville tartare est en décadence ; l'empereur actuel ne ressemble pas à ses aïeux Kang-hy et Tienlong, et le luxe impérial n'est plus guère qu'une fiction ; les Mandchoux ont vu diminuer leurs pensions , et la plupart renoncent aux avantages que leur donnait leur nationalité pour rentrer dans la classe commune et trouver des moyens d'existence en se livrant à des travaux interdits à leur race.

Les deux villes sont appliquées Tune contre l'autre, de sorte que la muraille sud de la ville tartare est aussi la muraille nord de la ville chinoise. Toute la différence extérieure entre ces deux cités consiste seulement en ce que les murailles de la ville tartare sont plus élevées que celles de la cité chinoise.

Il existe plusieurs descriptions de Pékin; mais, tout en étant matériellement exactes, elles entretiennent les illusions du lecteur; on y parle des boulevards de Pékin sur un ton d'emphase d'où l'on se sent tenté d'induire que les boulevards de Paris sont très-inférieurs; à en croire ces panégyristes, toutes les cours sont dallées en marbre, tous les ponts sont d'albâtre, les rues sont décorées d'arcs de triomphe, des lacs artificiels, des canaux, des parcs aux frais ombrages rendent le paysage ravissant. Les maisons seraient recouvertes de tuiles vernissées , reluisant au soleil; partout on rencontrerait des magots de porcelaine, des monstres en bronze, des

PÉKIX ET SES EXVIROXS. 209

animaux héraldiques en émail cloisonné; à entendre l'énumération de tous les palais, de tous les édificesà nomsronflants, de tous les collèges, de tous les temples on se croirait à Gênes ou à Rome ; comment échapper à l'enthousiasme, quand on vous parle de la porte de la Tranquillité orientale ou de celle des Principes? Tout cela tombe devant la réalité. Les boulevards sont larges, il est vrai, mais ce sont des cloaques, dont la poussière, les trous, les ordures et les détritus humains font vite perdre toute illusion.

De tous les fléaux de Pékin, la poussière est le plus à craindre, car il est impossible de l'éviter. Les collines qui séparent la plaine de Pékin du plateau de Gobi ne sont pas assez élevées pour arrêter les vents qui se lèvent dans le désert et qui se précipitent sur la capitale du Céleste Empire, entraînant avec eux des nuages de poussière ; ce sont de véritables tourbillons jaunes qui enveloppent la ville, pénètrent partout, salissent les appartements et rendent toute sortie impraticable. Je me rappelle une de ces tourmentes, quelques jours après notre arrivée. Cette tempête, accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre, fut si forte qu'en un instant les ténèbres se firent ; mais, comme l'électricité avait paralysé le vent, toute la poussière ambiante s'était abattue sur Pékin. Les premières gouttes de pluie étaient changées en mortier.

Une autre fois, pendant l'hiver, ce vent survint à

la suite d'une neige assez abondante et la couvrit d'une couche de poussière, de sorte que tout devint jaune, la terre, les toils, les arbres eux-mêmes.

Sans ces coups de vent malheureusement assez fréquents, sans cette poussière qu'une voirie intelligente pourrait diminuer sensiblement, le climat de Pékin, malgré ses excès de chaleur et de froid, serait charmant ; en effet, les grandes chaleurs et les grands froids ne durent jamais plus d'un mois; le reste de l'année , le ciel est serein, et il ne pleut presque jamais. En hiver, sauf de rares exceptions, il est toujours possible.de sortir l'après-midi, et le froid intense ne se manifeste que la nuit, de sorte qu'avec des appartements bien chauffés on s'en aperçoit à peine. Quant aux quinze jours de grande chaleur, l'on fuit Pékin et on va se réfugier soit dans les lamaseries des environs, soit aux bains de mer de Tché-fou.

Les Chinois arrosent les rues; mais, comme l'eau est rare à Pékin et qu'il faut la monter de puits assez profonds, c'est avec le contenu des vespasiennes que l'on remplit les arrosoirs; l'odeur des rues, après cette opération, est insoutenable; mais ce n'est pas tout : de place en place dans les rues~se trouvent de petites mares remplies de purin, où l'on fabrique de la poudrette. Les Chinois n'ont pas de nerfs olfactifs ; ils ne s'aperçoivent pas des ordures qui les entourent , et le sentiment de la pudeur est si peu

connu chez eux que les closets sont en pleine rue.

Mais les mauvaises odeurs et la poussière ne sont pas les seuls inconvénients qu'on ait à redouter à Pékin ; une foule énorme circule dans les rues, et, malgré la largeur des boulevards, on est arrêté à chaque pas par des enchevêtrements inextricables. Les charrettes, les chaises à porteurs, les cavaliers et les piétons sont en nombre suffisant pour remplir les rues, de sorte que les files de chameaux et les cortèges formés par les enterrements ou les mariages , quand on vient à en rencontrer , arrêtent absolument la circulation , sans compter que les Chinois, dont la politesse est pourtant proverbiale en Europe, jouissent à cet égard d'une réputation usurpée; c'est le peuple le moins serviable de la terre ; jamais un Chinois ne cherchera à éviter de gêner ses voisins. Un homme court-il risque d'être écrasé, personne ne lui crie gare, pas même le cocher qui le menace ; Tégoïsme est à Tordre du jour dans toutes les classes ; on voit avec mépris et indifférence les souffrances d'autrui, et la misère la plus effroyable n'excite aucune pitié. Nulle part on ne rencontre des mendiants plus hideux, et nulle part cependant il ne faut plus d'instance pour obtenir une aumône quelconque.

Quant aux étrangers, ils sont conspués à Pékin. Trop lâche pour attaquer de face un Européen, le Chinois , espérant que l'étranger ignore sa langue,

profite de cette circonstance pour lui dire les injures les plus sanglantes, non sur ce ton menaçant qui peut se passer d'interprète , mais avec l'intonation ordinaire de la conversation, et Ton ne s'apercevrait de rien si les rires de l'auditoire n'indiquaient qu'il vient de se passer quelque chose d'insolite. « Lapin sauvage, œuf de tortue, diable rouge, voilà mon fils qui passe » : tels sont les propos les plus habituels. Ces propos paraissent assez innocents, mais, expliqués, ils sont d'une grossièreté impossible. «OEuf de tortue » est l'expression vulgaire pour désigner une proxénète ; quant aux autres, je renonce à les expliquer. Les enfants fuient à notre approche, les chiens se reculent en grognant, et les femmes détournent la tête de leurs babys du côté du mur, de façon à leur éviter le mauvais œil.

La meilleure manière de circuler dans Pékin , c'est à cheval, en ayant soin d'avoir un domestique devant pour faire place, et un autre derrière qui empêche qu'on jette des cailloux; nous avions aussi l'habitude de nous faire suivre par deux ou trois lévriers qui nous débarrassaient des chiens errants. Toutefois, pourvu qu'on ait assez d'empire sur soi pour ne jamais témoigner qu'on a compris les injures des passants, il n'y a aucun danger réel à circuler dans la ville, même dans les quartiers les plus éloignés, et l'on assiste, chemin faisant, à des détails de mœurs très -amusants. Tout promeneur,

doué d'un peu d'esprit d'observation, est friand de ces expéditions; mais, dans les commencements surtout, le jugement qu'il porte des Chinois n'est pas à leur avantage. Les cuisines en plein vent lui donnent des nausées, les passants l'infectent de leur parfum à l'ail. Les magasins l'intéressent peu, car les objets de prix ne sont jamais à la montre, afin d'échapper à la convoitise des mandarins et surtout de leurs domestiques; mais il assistera à des scènes populaires étonnantes; il sera poursuivi par les demandes d'une pauvresse déguenillée, mais coiffée avec soin et portant une fleur dans ses cheveux. Il examinera les bateleurs, les charlatans, les médecins en plein air, et ne pourra s'empêcher de sourire à la vue de groupes humains stationnant sur le pas des portes. Parmi les hommes, les uns sont absorbés par l'occupation de fumer dans des pipes à fourneaux imperceptibles, qu'il faut rebourrer sans cesse; d'autres tiennent à la main un long bâton au bout duquel est perché un oiseau apprivoisé. Il faut venir à Pékin pour voir des vieillards à barbe blanche marchant avec précaution, tenant une alouette au bout d'une gaule, ou s'amusant à traîner un cerf-volant. Une des occupations les plus habituelles consiste à tenir dans la main deux boucles d'acier auxquelles on imprime un mouvement de rotation perpétuelle ; on prétend qu'il se dégage un courant électrique qui guérit les rhumatismes. Les Chinois aiment

beaucoup encore à taper, à laide d'une baguette, sur un tambour de basque.

Mais poursuivons notre promenade. Quel est ce bruit, et d'où vient cette procession de ramoneurs coiffés d'une calotte de feutre noir, ornée d'une aigrette rouge? — C'est un mariage on un enterrement; le même personnel sert à ces deux cérémonies, et Ton ne peut distinguer l'un de F autre avant d'avoir vu la cbaise à porteurs rouge, décorée de petits morceaux de cristal, servant à la mariée, ou le catafalque ambulant, porté par seize bommes, contenant le cercueil, recouvert d'un drap mortuaire en satin violet, brodé de dragons d'or et d'argent. La procession est la même dans les deux cas; les musiciens jouent les mêmes airs, et les bouffons débitent les mêmes plaisanteries ; les mêmes thuriféraires portent les mêmes torches. Pour les enterrements de première classe, il y a des détails intéressants à noter; d'abord ce fait, que le Chinois considère comme un sacrilège de faire quitter la position horizontale au cercueil. De là des prodiges d'équilibre dans les montées et les descentes; pour faciliter le travail des porteurs, les gens riches font faire des ponts sur le moindre ravin, et lors de l'enterrement du dernier empereur, on a fait de Pékin à la sépulture impériale, c'est-à-dire sur un trajet d'une cinquantaine de lieues, une route à travers champs, évitant la moindre inégalité de terrain.

Sitôt qu'un Chinois meurt, la famille se transporte sur la place publique la plus voisine, et là, au milieu des larmes et des gémissements, des prêtres bouddistes allument un grand feu et brûlent, tout en récitant leurs prières, des maisons, des chevaux, des femmes, des enfants en papier; puis on met le cadavre dans un énorme cercueil , aussi épais et massif que possible, que Ton achève de remplir avec de la poudre de chaux vive. Cette opération terminée, la fête commence dans la cour, transformée en hangar, grâce aune couverture en paillassons; on banquette et Ton joue la comédie pendant des semaines, chacun des invités payant sa part du festin plus ou moins généreusement, suivant sa richesse et son degré de parenlé avec le défunt. Les enfants, les veuves, les domestiques prennent le grand deuil, qui, en Chine, consiste en une robe de colonnade blanche, grossière, que l'on ne doit quitter ni jour ni nuit. On cesse de se raser la tête, et Ton s'abstient de toute ablution, jusqu'au jour de l'enterrement, pour lequel on déploie tout le luxe dont on est susceptible. Il arrive même que des familles sont absolument ruinées par les dépenses de ces funérailles.

Les pompes funèbres louent une famille désolée, la femme s'arrache les cheveux et les replace la hâte pour pouvoir les arracher de nouveau, quelques pas plus loin. Des enfants sont tellement acca-

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blés par la douleur qu'on doit les soutenir sous les bras pendant toute la durée de la cérémonie ; de temps à autre, l'un d'eux disparait pour remettre du blanc sur sa figure et boire une tasse de thé, puis il reprend sa place, plus morne et plus abattu que jamais. Pour quelques sapèques de plus, sa douleur se changera en convulsions, les pleurs l'étoufferont, et Ton sera obligé de tendre par terre un tapis sur lequel il se roulera en poussant des gémissements ; une fois la crise passée, on replie le tapis que Ton déploie quelques pas plus loin. Toutes les dix minutes, un monsieur à Pair funèbre fourre le bras dans un sac, en retire une poignée de morceaux de papier qu'il brûle ; ceci a pour but d'annoncer que la violence de la douleur est telle qu'on brûle des billets de banque sans souci de l'avenir. On incendie de la même façon des lingots d'or et d'argent en carton doré ou argenté.

Mais un pareil cortège intercepte la circulation; garons-nous vite pour ne pas être écrasés, et montons sur la muraille d'enceinte, d'où nous jouirons du spectacle sans être bousculés. C'est un magnifique travail, et, ainsi perchés, on respire un air pur et sain. Cette muraille a réellement très-grand air; la conception de cet ouvrage n'a pas demandé un grand effort d'imagination, mais sa réalisation indique un grand déploiement de force matérielle. Elle a été édifiée par un empereur de la dynastie des Ming, et

date, je crois, du quinzième siècle; c'est un énorme quadrilatère de vingt-huit kilomètres de tour, flanqué, tous les cent mètres environ, de bastions avec contre-forts en saillie. Les portes, surmontées d'énormes pavillons à sept ou huit étages, bien massifs, servant d'arsenaux, font un effet superbe, et vu à cette hauteur, le toit, à bords retroussés à la façon chinoise, ne manque ni de grâce ni d'originalité Mais voici un détail bien chinois : n'ayant pas assez de canons pour garnir toutes les embrasures , on a imaginé de peindre sur les volets des meurtrières des gueules de canon, espérant sans doute par ce stratagème effrayer l'ennemi et lui donner le change sur la force réelle des assiégés.

Ce détail peint bien le caractère chinois, mélange d'enfantillage et de ruse. Au demeurant, les ouvertures seraient-elles toutes garnies de vrais canons, que la sécurité de la ville n'en serait pas augmentée. Sans atiuts, sans poudre, sans boulets, sans artilleurs, que ferait -on de quelques canons de plus? Pékin sera toujours à la merci d'une simple brigade de n'importe quelle armée européenne, et le gouvernement chinois est aussi persuadé que moi de cette vérité.

On raconte une anecdote très-drôle sur la reddition de Pékin, en septembre 1860; les alliés avaient remporté la victoire de Pa-li-kao; le palais d'Eté avait été brûlé ; l'empereur s'était enfui en Alandchourie,

et l'armée était campée à cent mètres de la place. Pour éviter un bombardement inutile, on envoya des parlementaires chargés de sommer Pékin de se rendre. Les gardiens refusèrent énergiquement d'obtempérer à cet ordre, objectant qu'on leur avait défendu d'ouvrir les portes, et que leur désobéissance serait punie de mort; on discuta longtemps sans pouvoir rien obtenir; enfin, à bout de patience, on allait donner l'ordre de faire une brcche, lorsqu'un des gardiens dit : et Mais vous nous demandez d'ouvrir la porte : nous ne le pouvons sans signer notre arrêt de mort : mais avez-vous regardé si elle était fermée? » On s'approcha, et Ton s'aperçut que, pour n'être pas obligés de désobéir à leurs ordres, les gardiens avaient laissé la porte ouverte, de sorte qu'on n'avait qu'à entrer. Voilà encore un trait qui dépeint bien le caractère chinois.

Pour faire le tour des murailles de Pékin, il faut marcher pendant cinq heures au moins; c'est une longue promenade, mais pleine d'intérêt. Le côté sud se trouve mitoyen avec la ville chinoise; à l'est est situé l'observatoire, bâti au seizième siècle par le père Shall, et telle est la sécheresse du climat que les instruments soumis depuis cette époque à toutes les intempéries sont cependant restés dans un état de conservation parfait ; c'est la plus belle collection connue de bronzes chinois. Les socles des sextants,

des lunettes, des télescopes, sont en bronze travaillé et coulé sur des modèles chinois, sous la direction des pères jésuites, avec un soin et un fini dont on n'a pas d'idée. Ce sont des dragons rampants, grimpants , grimaçants. Quant aux instruments en eux-mêmes, ils n'ont aucune précision; ce sont ce qu'on appelle des instruments de démonstration. L'empereur Kang-hy désirant apprendre l'astronomie, les missionnaires avaient fait construire ces instruments d'apparat à l'aide desquels ils expliquaient à leur auguste élève les problèmes les plus ardus, dont la solution était due ensuite à des instruments de précision d'une dimension moindre et dont on ne pouvait se servir sans de grandes précautions et une grande habitude.

Au nord et à l'ouest, on a une vue ravissante sur les collines qui séparent la plaine de Pékin du plateau de la Mongolie; mais, du côté de la ville, le spectacle est moins attrayant; on aperçoit surtout des maisons en ruine, des terrains vagues, peuplés de porcs et de chiens errants, des arbres poussiéreux et maladifs, et la foule chinoise déjà si souvent dépeinte.

Du haut des murailles de Pékin, on ne domine pas assez la ville impériale pour voir ce -qui se passe à l'intérieur du palais; mais on est déjà assez élevé pour se faire une idée du plan des bâtiments qui le composent. C'est une suite de grandes cours carrées

ayant sur chacune de leurs faces un pavillon détaché de son voisin. Quelques toits de pagodes ronds ou en forme de parapluie ou de turban détruisent la monotonie de ces grandes lignes chargées de tuiles vernissées d'une couleur jaune orange. Le jaune est la couleur impériale, et tout ce qui sert au souverain est de cette nuance , même ses vêtements et sa vaisselle.

Tous ces bâtiments sont entourés de jardins et de parcs, au milieu desquels se trouve la célèbre montagne de charbon. Cette colline artificielle sauve le paysage de Pékin ; elle sert à cacher un peu toutes les ruines des palais , et comme elle est couverte d'arbres, cette végétation fait illusion et permet de croire à des ombrages profonds et mystérieux.

Un des arbres de ce parc a servi de potence au dernier empereur de la dynastie des Ming. Ce souverain, assiégé par les ancêtres de l'empereur actuel et craignant de mourir dans d'horribles supplices, se pendit lorsqu'il apprit que l'ennemi avait pénétré dans Pékin, et le vainqueur ne trouva plus qu'un cadavre attaché aux branches. Il rendit immédiatement un décret qui condamnait l'arbre, qui avait commis le forfait de servir au suicide d'un fils du Ciel, à être chargé de chaînes, et, depuis cette époque, chaque année, l'empereur vient y faire un sacrifice pour demander pardon au ciel de l'injure qu'il avait reçue en cette occasion.

Pékin, vu ainsi à vol d'oiseau, laisse un souvenir plutôt agréable ; ce spectacle ne manque ni de calme ni de grandeur; mais il ne faut pas regarder de près la plupart de ces monuments, pas plus qu'il ne faut s'approcher des décors de théàlre ; sinon on constate que la plupart des arcs de triomphe qui, chose singulière, sont presque tous élevés en commémoration de veuves qui n'ont pas voulu se remarier, sont soutenus par des piliers vermoulus, et que les peintures en sont dégradées et tombent par écailles. Les portes des palais sont brisées, les gonds rouilles refusent service, les canaux sont à sec et ne servent plus qu'à entretenir la puanteur des rues et à engendrer des miasmes épidémiques. La plupart des maisons tombent en ruine, les hommes sont vêtus de haillons ; en un mot, tout sent la misère et la décadence.

Mais, me dira-t-on, que va-t-on voir en Egypte, en Perse, en Asie Mineure et même en Grèce, sinon des masures, des ruines, des taudis et -des haillons? N'est-ce qu'en Chine qu'on rencontre des hommes tremblant la fièvre, et des enfants à demi nus montrant un ventre ballonné, supporté par des jambes grêles et rachitiques? C'est vrai, l'Orient est ça surtout, mais il est autre chose aussi. Les huttes chinoises ont le tort de ne pas être éclairées par la lumière de Thèbes; les Chinois manquent de dignité ; sous leurs haillons ; le soleil ne peut parvenir à

traverser cette calotte de poussière jaune qui couvre la Chine, et Ton n'a, pour dissimuler la misère et la faim, que le spectacle d'un ciel gris et morose ; on a beau faire , il faut un cadre à un tableau.

En outre, la Chine est pauvre au point de vue mo= numental, tandis que le Levant est d'une richesse incomparable, et je ne connais pas de sensation plus vive, d'attrait plus puissant que l'étude des œuvres de l'antiquité, et de contempler intactes ou restituées par la poésie les maisons habitées par nos pères. La Chine est le pays du monde qui possède le moins de ces souvenirs, surtout dans sa partie méridionale ; il n'y a aucun monument ni à Canton ni à Chang-haï, et nous avons vu ce que les Taïping ont fait de Nankin et de la célèbre tour de porcelaine.

La Chine du nord diffère entièrement de la Chine du midi. Pékin est moins chinois que Canton, mais bien plus asiatique. Les habitants de Pe-tchi-li sont plus hommes que les Cantonnais, et à Pékin on rencontre les vestiges d'une grande puissance ; si tout ce qu'on voit n'est pas séduisant, on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître que c'est grand et imposant.

Les temples et les lamaseries, dont Pékin et ses environs sont remplis, ont l'inconvénient de se ressembler; c'est toujours la même série de grandes salles, décorées d'énormes colonnes de bois dur,

surchargées de peintures et meublées d'idoles le plus souvent grotesques ; ce sont les mêmes bonzes qui chantent les mêmes litanies, revêtus des mêmes oripeaux jaunes et rouges. Quelques-uns de ces temples sont cependant dans une situation magnifique. L'un d'eux, appelé Tie-tae-seu, ou la terrasse de la Purification, est superbe. Bâti au milieu d'un bois qui recouvre une des collines des environs de Pékin, il possède d'admirables terrasses en marbre et en albâtre. La première fois que j'y fus, c'était en automne, les feuilles avaient jauni, les récoltes étaient rentrées, et la nature avait pris ses premiers habits de deuil. Du haut de cette lamaserie, on avait un panorama si étendu sous les yeux que rien n'arrêtait le regard, si ce n'est cette vapeur bleuâtre et indécise qui enveloppe la Chine et dans laquelle se confond l'horizon. C'était mélancolique au possible, mais d'une douceur de ton pleine de charmes. De temps en temps, on voyait un bonze, avec cet air recueilli et tranquille qui sied si bien aux religieux, aller d'un temple à l'autre veiller aux détails du culte ; des chants voilés par la distance arrivaient à l'état de murmures ; des pies bleues, au plumage éclatant, aux pattes et au bec rouges, voltigeaient de branches en branches, entretenant cette conversation bruyante qui est le propre de leur race ; de grosses couleuvres, vénérées comme des demi-dieux et à demi apprivoisées, s'étalaient le long des balus-

trades, le ventre au soleil, avec la confiance cT cires habitués à recevoir des hommages, et regardaient avec une fixité inquiétante pour eux de gros crapauds. Ceux-ci, comprenant le danger qu'ils couraient, auraient voulu fuir, mais ne le pouvaient, retenus par je ne sais quel charme.

Derrière moi, se tenait un vieux bonze chargé spécialement du soin d'un des sanctuaires les plus vénérés de la lamaserie. Ce vieillard était d'un âge si avancé que la mort semblait l'avoir oublié , aveugle, voûté, ne pouvant presque plus parler, il traînait à peine ses pas chancelants, et passait ses journées en prière, récitant une sorte de chapelet bouddhique. Chaque fois qu'il terminait une période, il l'annonçait au monde en frappant un coup sur une grosse cloche dont le son résonnait au fond de la vallée et était répété par tous les échos d'alentour. Impassible à tout événement extérieur, rien ne pouvait arrêter ni troubler sa prière. Omi, to, fou, s'écriait-il, et la cloche de retentir dans la vallée. Celte scène était superbe; mais ce vieillard, était-ce réellement un ascète détaché de tout ici-bas, ou bien remplissait-il une fonction pour un salaire ? Je veux croire à la première hypothèse et espérer que ce vieux bonhomme était tout près d'atteindre la perfection du Nirvana, et conserver intact un des souvenirs les plus poétiques de ma vie de voyageur. Au demeurant, je me rappelle avec plaisir mes vi-

sites aux diverses lamaseries des environs de Pékin; mais, avant de raconter ce que j'y ai vu, redescendons de Ja muraille et reprenons la description de la capitale , dont cette digression nous a un peu éloignés.

L'une des choses qui ont le plus contribué à fausser l'esprit des lecteurs européens sur la Chine, c'est l'abus de l'emphase et des épithètesdont les auteurs ont orné leurs livres; ils ne parlent que de marbre, d'albâtre, de matières précieuses. Ils ont raison et tort à la fois, suivant la valeur que l'on donne aux mots employés. Quatre poteaux de bois peints en rouge cramoisi et surmontés d'un toit assez coquet en tuiles vernissées peuvent-ils s'appeler un arc de triomphe? Si oui, il y a des milliers d'arcs de triomphe à Pékin. Si , au contraire , ce mot réveille dans la pensée quelque chose de monumental, de sublime, de grandiose, comme l'arc de l'Etoile, le quadrige du Carrousel, il n'y a pas un seul arc de triomphe dans tout Pékin. De même pour les ponts de marbre et d'albâtre : entend-on quelque chose d'analogue à la matière dont on s'est servi pour bâtir Versailles et Gênes, ou bien prend-on le mot marbre dans son sens scientifique, et désigne-t-il simplement une pierre calcaire ? S'agit-il des carrières de Carrare ou d'un rocher? Dans le premier cas, n'allez pas à Pékin ; dans le second, croyez au récit des voyageurs, cartons les ponts sont en marbre commun.

Mais ce n'est pas tout; les visiteurs, et particulièrement les pères jésuites du siècle dernier, ont induit les lecteurs dans d'autres erreurs en portant la même méthode dans la désignation des fonctions et dei dignités chinoises. Il est fâcheux que le désir d'être clairs et précis ait porté des auteurs , d'ailleurs si éclairés et si exacts, à essayer pour la Chine ce qui avait été reconnu impossible pour l'Europe, c'est-àdire à faire une traduction des mots employés pour désigner certaines dignités. On tombe tout de suite dans la bouffonnerie, et le marquis de Confucius des sinologues me rappelle le vicomte Ernest de Jupiter del1 Orphée aux enfers /Et ces rois présidents de tribunaux! On étonnerait bien le roi d'Angleterre ou les anciens rois de France en leur disant que le mot roi n'explique pas toujours l'idée de souveraineté. Le seul titre (raduisible est celui de prince, parce que dans tous les pays il indique une situation. Ainsi, quand on dit : le prince Kong, chacun comprend qu'il s'agit d'un membre de la famille.régnante. De même pour les mandarins, les mots préfet, sous-préfet, général, colonel, sont trop absolus et éveillent des idées, des comparaisons trop précises, pour ne pas être impropres. L'administration chinoise estfondée sur des bases tout à fait opposées à celles des administrations occidentales, ne fût-ce que dans ces deux faits :1a responsabilité absolue qui pèse sur le fonctionnaire et le rend coupable et punissable des fautes de ses admi-

nistrés, et la décentralisation qui permet à chaque province d'avoir son budget, ses dépenses, ses lois, ses coutumes, et donne aux gouverneurs des grandes provinces une sorte de souveraineté indépendante du gouvernement central. Dans la conduite des affaires, ces traductions offrent un grave inconvénient, en ce sens qu'elles facilitent des assimilations dont la propagation serait la ruine de l'autorité morale des Européens. Un général chinois peut n'être qu'un simple domestique, et j'ai vu des boulons bleus, auxquels on aurait désiré assimiler nos consuls, apporter la pipe du commissaire impérial de Tien-tsin et servir à table. Comment, si l'on admet ces assimilations, faire comprendre qu'un chef de service européen, fût-il enseigne de vaisseau, ou même sous-officier commandant un détachement, a le droit de traiter ses affaires avec n'importe quel fonctionnaire chinois et d'obtenir de ce dernier des réponses officielles à ses communications officielles.

Il y a deux ponts à Pékin qu'il faut visiter. L'un, au nord, est jeté sur le lac artificiel contigu au palais; c'est le seul endroit de Pékin réellement pittoresque ; une nappe d'eau dormante couverte de nénufars, des berges mourantes, quelques arbres bien placés, un escalier contourné dans le style rocaille, descendant dans le lac et servant d'embarcadère à l'empereur , une vue profonde'et surtout habilement ménagée, car les Chinois sont des jardiniers habiles à créer une na-

ture de convention, forment un ensemble ravissant. Du milieu des îles s'élancent des toits de pagode à couleurs brillantes qui, enchevêtrés dans le feuillage épais des saules et des acacias , font très-bon effet. Malheureusement le paysage manque un peu de fraîcheur. Les arbres sont poussiéreux, commeceux qui bordent nos grandes routes le sont au milieu de l'été; les eaux se tarissent, laissant derrière elles un marais; mais au commencement du printemps et pendant les pluies de la fin d'août, c'est un endroit délicieux.

Le pont qui fait face au palais du côté du sud et relie la ville tartare à la ville chinoise est également en marbre; il est célèbre dans le monde entier sous le nom de pont des mendiants. Nul pays, nul siècle n'ont produit une cour des miracles semblable à cellelà. Placé juste en face de la porte de la ville, ce pont a trois travées, si Ton peut nommer ainsi trois chemins séparés entre eux par des balustrades. Celui du milieu est interditaux voitures et aux cavaliers, et sert de domicile à toute la foule mendiante de Pékin. Là vivent, pêle-mêle avec les détritus de toutes espèces, avec les chiens errants, des êtres la plupart entièrement nus et couverts d'ulcères et de plaies dégoûtantes. Les moins malheureux ont pour vêtement un morceau de paillasson ou quelques lambeaux de peaux de mouton; j'en ai rencontré qui, en guise de feuille de vigne, portaient une brique retenue par une ceinture

PEKIX ET SES EXVIROXS. 229

faile d'un morceau de ficelle. Pendant l'hiver, on enlève chaque matin les cadavres de ceux qui sont morts de froid ou de faim pendant la nuit précédente, et j'ai entendu dire que chaque année leur nombre se chiffrait par centaines. Ce fait n'a rien d'étonnant si Ton observe que Pékin renferme certainement plus de vingt mille mendiants, complètement nus, et n'ayant pour nourriture que les trognons de choux, les épluchures de légumes, tous les détritus enfin qu'ils recueillent dans les rues. En dehors de ces mendiants de profession, on peut affirmer que les trois quarts de la population de Pékin vivent des aumônes et des distributions de l'autre quart, et Dieu sait si la charité chinoise est parcimonieuse. Pour obtenir ces faibles secours, les pauvres de Pékin ont recours à la menace ; ils se sont organisés en corporations, et se sont divisé les quartiers de la ville, qu'ils exploitent suivant leurs besoins.

Le gouvernement est censé venir en aide à ces misérables, et chaque année la gazette officielle annonce le nombre de rations et la somme d'argent donnés en aumônes par l'empereur. Mais charité bien ordonnée commence par soi-même, dit un vieux proverbe. Les mandarins chargés de ce service'se considèrent eux-mêmes comme les pauvres les plus intéressants, et s'attribuent une large part des munificences impériales. La dureté du Chinois pour son semblable dépasse tout ce qu'on a pu observer

chez les peuples les moins bien doués, et ils voient sans s'émouvoir les souffrances les plus horribles. Lorsqu'un pauvre, épuisé de faim, roidi par le froid, vient tomber à une porte, le propriétaire, attiré par ses sanglots, n'a qu'une idée fixe, décider ce malheureux à aller mourir quelques pas plus loin, car la loi exige que tout cadavre trouvé auprès de la porte d'une maison soit enterré aux frais du propriétaire.

Un Européen récemment arrivé et voyant les misères ordinaires de Pékin, aggravées encore par la sécheresse de l'année, proposa à l'un des personnages les plus considérables de l'Empire d'adopter quelques moyens préventifs et de mettre un peu d'ordre dans les distributions des bureaux de charité , offrant pour sa part de se charger de la nourriture d'un certain nombre d'individus. Le personnage consulté se borna à répondre : « L'aumône n'est pas un fait blâmable en soi ; mais si la porte de la charité est facile à ouvrir , elle est difficile à fermer, m On n'a jamais pu le sortir de là. J'ai rencontré des misères inénarrables, j'ai vu des enfants de dix ans, nus, exposés à un froid de quinze degrés et perdant l'un après l'autre leurs membres par la gelée ; ils poussaient des cris de détresse effroyables, et pas un Chinois ne s'arrêtait pour porter secours à cette horrible misère. Un peu plus loin, c'est une femme avec cinq enfants; la malheureuse a tellement sangloté et tellement imploré en

vain la charité des passants, que son gosier refuse d'articuler plus longtemps ses cris et ses prières. Elle va mourir. Une tasse de millet la ranimerait, la sauverait peut-être. «Mais à quoi bon? dit le Chinois. Cette femme ne peut être utile à rien, et si Ton savait que je lui ai fait l'aumône, j'aurais tous les pauvres du quartier sur les bras. Pourquoi me créer cet embarras?;) Et il passe devant des moribonds sans éprouver la moindre pitié. Pourquoi faire le bien quand on ne croit pas à l'immortalité de l'âme?

Les mendiants, connaissant la dureté de cœur de leurs concitoyens, etsachantqu'il est aussi impossible d'exciter leur pitié que d'amollir une barre de fer, emploient des moyens plus énergiques et plus efficaces pour obtenir l'aumône: ils se réunissent en bandes, traversent les rues d'un air menaçant, taxent les marchands; la peur de l'incendie et des violences fait plus d'effet que les prières, et chacun se hâte de donner la somme exigée afin de se débarrasser de ces hôtes incommodes, il Pékin, les choses se passent assez tranquillement; mais dans les provinces, soit par suite de la trop grande exigence des mendiants, soit par suite de la pauvreté des citadins, on cite des faits horribles à retracer. Les mendiants se réunissent en troupes, pillent les villages, enlèvent les enfants, violent les femmes, détruisent les récoltes et finissent par former une sorte d'armée que le pouvoir central est hors d'état de réduire. De là ces bandes

de rebelles qui désolent la Chine depuis les temps les plus reculés.

Parmi les mendiants de Pékin, la plupart sont arrivés à cet état d'abjection et de corruption d'où Ton ne peut jamais se relever. Ils spéculent sur leurs plaies pour exciter la pitié, et emploient le produit de leurs rapines à satisfaire leur passion pour le jeu et l'opium. Peu leur importe la durée de leur existence : pour eux le lendemain n'existe pas, et, semblables aux bêtes des forêts , une fois repus, ils ne songent qu'à dormir. Us n'ont ni l'énergie nécessaire pour se roidir contre l'infortune, ni assez d'intelligence et de moralité pour comprendre les joies du travail. Sans prévoyance, sans dignité, sans foi , ils vivent au jour le jour, bornant leurs désirs à satisfaire la faim présente, à éviter le froid de la nuit prochaine. Quelques-uns, cependant, louent leurs bras à l'époque des moissons, et tachent de ramasser quelque argent.

Pour arriver à l'extinction de cette plaie sociale, il faudrait au gouvernement chinois des qualités qu'il ne saurait avoir, et prendre des mesures analogues à celles que l'Occident a employées pour se débarrasser de la lèpre, c'est-à-dire séquestrer ceux que leurs infirmités rendent impropres au travail , et forcer les valides à travailler ou à s'expatrier.

Les établissements catholiques s'efforcent, dans la mesure de leurs ressources, de porter secours à ces

misères. Pendant l'hiver, des distributions de millet sont faites régulièrement par les sœurs delà charité, et plusieurs centaines d'individus échappent ainsi à une mort certaine. Le printemps venu , ils s'en vont sans dire merci, et ne comprenant pas ce qui peut porter des gens à donner ainsi une parlie de ce qu'ils ont sans y être forcés. Les malheureux, sauvés pari charité, ne connaissent pas cette vertu et n'ont pas au fond du cœur la moindre reconnaissance. Qu'une crise vienne, leur promettant l'impunité, ils seront les premiers à se porter sur l'établissement des sœurs et à le piller.

Il suffit pourtant de bien peu de chose pour les sauver: alors que l'orgueil ne les a pas abandonnés, que quelques lambeaux d'étoffe les couvrent encore et qu'un toit délabré leur sert de retraite, il est possible, avec un secours presque insignifiant, de les sortir de la misère. Pendant mon séjour en Chine, il m'est arrivé plusieurs fois de donner, sur la demande des missionnaires, deux taëls, c'est-à-dire environ quinze francs, à une famille que cette aumône sauvait complètement. Avec ce léger capital, on peut fonder à Pékin un de ces petits commerces analogues à celui des marchands des quatre saisons de Paris. Ine boutique de friture en plein vent, une charrette remplie de légumes et de fruits, produisent un bénéfice suffisant à l'entretien d'une famille, et même, s'il n'y a pas de désordre

dans la maison, à constituer à la longue une sorte d'aisance. Malheureusement, pour subvenir à toutes les demandes de secours, il faudrait posséder un affluent du Pactole, et l'aurai t-on, qu'on serait vite dégoûté par les supercheries dont on serait victime.

Le traité de Tien-tsin, en stipulant la restitution des établissements religieux fondés par les missionnaires avant la persécution , a permis aux lazaristes de rentrer en possession des quatre couvents établis à Pékin par les pères jésuites sous le règne deKang-hy; ces établissements portent le nom des quatre points cardinaux. Le ÏVàn-tang ou temple du Sud est la cathédrale, bâtie par les pères jésuites portugais dans ce goût que Ton appelle le style jésuite, quelque chose comme Saint-Sulpice. Cet édifice, le seul qui fût encore en état d'être réparé, est d'un aspect assez laid et assez triste ; il est vaste cependant et ne manque ni de grandeur, ni de dignité. Quant aux trois autres couvents,, le gouvernement chinois n'a pu rendre que les emplacements; celui du nord, Pe-tan g, aété de touttemps désigné sous le nom de maison française. Les lazaristes ont continué la tradition et ont établi leur séminaire et leur résidence principale au Pe-tang, ou ils ont construit une belle église gothique et de vastes et salubres bâtiments. Somme toute, à Pékin, comme à Shang-haï, comme dans toute la Chine, les plus beaux monuments ont été* édifiés par les chrétiens occidentaux.

Il y a cependant une lamaserie , celle que Ton

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appelle le couvent des dix mille lamas, et qui sert de résidence au Bouddha vivant que le Thibet fournit à la capitale de la Chine, dont on ne saurait oublier l'existence. C'est un amas considérable de bâtiments occupant peut-être un kilomètre carré de terrain, et un encombrement de pavillons aux boiseries sculptées, aux toits excentriques, aux couleurs brillantes, qui charme l'œil. Je ne saurais en donner une meilleure idée qu'en disant que cela ressemble à un dessin deM. Gustave Doré. C'est plus fantastique que joli. Des milliers d'idoles de toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les matières, vivent pêle-mêle avec une population de lamas , parmi lesquels il y a des vieillards, des enfants, des hommes faits, les uns habillés de jaune, les autres de rouge ou d'amarante.

Quant au Bouddha vivant, ses fonctions divines l'attachent au rivage; il ne sort presque jamais et passe la plus grande partie de son temps, accroupi sur une feuille de lotus en bois sculpté, à recevoir les offrandes et les génuflextions des fidèles ; il ne sort guère que pour se rendre au palais où il est l'objet de respects tout spéciaux. Xous reviendrons plus lard sur le rôle de ce singulier personnage , dont nous avons vu de plus près un exemplaire dans une lamaserie située sur les confins du Chan-si et de la Mongolie, appelée la montagne des Cinq-Tours.

Non loin de cette lamaserie se trouve le temple de

Confucius, ou, pour parler plus exactement, le monument consacré aux tablettes de la famille de ce sage illustre. En fait de chinoiserie, je n'ai rien vu de plus parfait. En guise de ponts, on a placé sur les rigoles d'irrigation du jardin de grandes plaques devrai marbre sur lesquelles on a sculpté le dragon impérial aux cinq griffes se déroulant au milieu d'arabesques d'un goût exquis. Tout le monde a vu de ces plaques de jade blanc, fouillé avec un soin extrême dont les Chinois font des boucles de ceinture; eh bien, les marbres du temple de Confucius sont travaillés avec un soin au moins égal.

On traverse d'abord un grand enclos planté de cyprès et d'arbres verts séculaires, au milieu desquels se trouvant une centaine de pierres droites ressemblant à des tombeaux. Il paraît que ce sont seulement les tablettes de chacune des générations, et que l'inscription est destinée à ormer une sorte d'arbre généalogique. Les sépultures réelles du sage de la Chine et de ses descendants sont situées dans le Changtoung, à l'endroit de sa naissance. Quoi qu'il en soit, cet enclos a un caractère sévère et imposant auquel on n'est pas accoutumé en Chine.

Quant à l'intérieur du monument, il se compose d'une grande salle consacrée au culte des ancêtres, où, chaque année, l'empereur vient accomplir les dévotions prescrites par la loi ; d'un appartement où Sa Majesté se repose avant et après la céré-

monie; entre temps il y reçoit les génuflexions des dignitaires qui raccompagnent.

L'empereur doit également se rendre une fois par an au temple du Ciel, situé à l'extrémité sud de la ville chinoise. Le parc de ce temple est le plus beau de Pékin, tant par sa grandeur que par la beauté des arbres et l'étendue des bâtiments. Le pavillon où s'accomplit le sacrifice impérial est le plus charmant bijou chinois qu'on puisse imaginer. Figurezvous un immense parapluie en émail bleu de ciel couronné d'une grande boule d'or; voilà pour la toiture. Quant au bâtiment, ce sont des mûrs de bois découpé comme une dentelle ; on voit au travers tout ce qui se passe à l'intérieur, lequel est orné de peintures rouges, blanches, vertes, dorées, argentées, représentant des fleurs, des fruits, des animaux fantastiques, parmi lesquels le dragon aux cinq griffes. Non loin se trouvent les écuries tout en marbre, où l'on conserve les animaux destinés aux sacrifices.

En face du temple du Ciel se trouve le temple de l'Agriculture, où les empereurs venaient, au printemps, labourer eux-mêmes et ensemencer un champ dont le produit était censé appartenir au descendant deConfucius. Une charrue d'ivoire et d'or et une herse de même matière servaient à cette cérémonie, tombée en désuétude depuis une vingtaine d'années.

Enfin, pour compléter la visite des monuments de Pékin, il faut encore voir la mosquée bâtie en dehors du mur d'enceinte du palais par l'empereur Tien-long, pour une de ses femmes qui appartenait à la religion musulmane.. Elle ne pouvait, en sa qualité d'impératrice, sortir du palais, et l'empereur ne voulait pas introduire chez lui ce nouveau culte. La question fut tranchée à la façon chinoise, c'est-à-dire compliquée : on bâtit en dehors du palais une mosquée ayant la hauteur d'un second étage, et en face, dans l'intérieur du parc, un kiosque qui avait vue sur la mosquée; de cette façon l'impératrice assistait sans sortir du palais aux prières des mollahs. Seulement l'orientation vers la Mecque fait défaut; mais c'est un détail; les musulmans chinois ne sont pas exigeants, et leur religion se résume dans l'abstinence de viande de porc.

Parmi les excursions dans les environs de Pékin, il en est une que l'on ne saurait manquer de faire, j'entends une visite au palais d'été de l'empereur de la Chine. Avant la destruction de ce monument, arrivée à la suite de l'expédition anglo-française de 1860, il servait de résidence habituelle à l'empereur Tien-fon. Ce prince détestait Pékin et ne venait dans sa capitale qu'à l'époque des cérémonies obligatoires du premier jour de l'an. Un canal qui joint le lac artificiel de Pékin à celui de Yuen-men-yuen — nom chinois du palais d'été — servait de route à l'em-

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pereur, qui évitait ainsi les cahots, la poussière et ' les inconvénients d'un voyage par terre. La distance entre les deux résidences impériales n'est pas grande, tout au plus quatre lieues. Le palais d'été est bâti au pied des premières montagnes situées au nord-est de Pékin. Avant d'être brûlée et saccagée par les troupes alliées, cette résidence réalisait l'idéal du goût chinois; c'était un dédale de bosquets, de grottes, de rocailles, de pagodes à toits vernissés, de fabriques tourmentées, de ponts rustiques et de kiosques de toutes les formes. Un lac artificiel entourait le tout

Il n'est pas douteux que les souverains de la Chine aient enfoui des sommes énormes dans la construction de ces palais ; mais il y a loin de Yuenmen-yuen à nos châteaux de France, et je ne comprends même pas comment il a pu venir à l'esprit de quelques visiteurs d'établir un parallèle entre deux choses si différentes et qui indiquent des civilisations complètement opposées.

De Yuen-men-yuen, il ne reste que le parc et le mur d'enceinte. Quant au premier jardin, celui désigné habituellement sous le nom de parc aux pagodes, quoique fort détérioré , il contient encore assez de ruines pour permettre de se former une opinion sur le mérite de ce morceau d'architecture chinoise. Cet enclos, qui couvre une colline et domine le lac artificiel, est rempli de pagodes de

toutes sortes et de toutes matières ; Tune d'elles est en bronze ; celle qui sert de couronnement à la butte est la plus importante de toutes. La vue s'étend sur les environs; ceux qui aiment le paysage chinois doivent être contents ; c'est le nec plus ultra du maniéré, le dernier mot du goût artificiel, le sublime du genre « fabrique » . Mais pousser le fanatisme jusqu'à oser comparer ces jardins sans grandeur, sans végétation, sans fleurs, sans entretien, aux parcs de Versailles ou de Fontainebleau , c'est de l'aberration; tout au plus Yuen-men-yuen ressemble-t-il à un Trianon mal soigné.

Non loin du palais d'été se trouvent les temples où les Européens condamnés au séjour de Pékin vont passer l'été. On ne peut pas dire qu'on y soit bien, ni qu'il y fasse frais, mais on y jouit de deux avantages inexprimables. On est délivré de la vue des Chinois, et la promenade est possible sans traverser la ville entière. Malgré tout, la vie de Pékin n'est pas désagréable une fois qu'on y a pris ses habitudes; il y a peu de société, mais elle est choisie, et son nombre restreint l'oblige à plus de frais; puis, dans la saison, on a la chasse, les excursions dans les environs. Le gros ennui, c'est l'hiver, pendant lequel les glaces ferment le Péi-ho et séparent Pékin du reste du monde.

La grande distraction de Pékin, c'est la visite des boutiques de bric-à-brac, qui regorgent de toutes

les curiosités chinoises; j'ai vu des porcelaines, des jades, des bronzes, des cristaux, des cloisonnés à faire pâlir toutes les collections connues ; mais les prix sont fort élevés, et les chances du trajet fort aléatoires.

Les curiosités des boutiques de Pékin sont de plusieurs espèces : parlons d'abord des porcelaines. L'amateur qui connaît seulement les cabinets de curiosités existant en Europe ne saurait se faire une idée de l'art céramique chinois.

Une grande partie des vases polychromes que j'ai vus à Paris et dont l'origine chinoise est incontestable sont introuvables à Pékin , où l'on ne rencontre guère , en fait de porcelaines de ce genre, que celles appartenant à la dynastie des Ming et à la dynastie actuelle. Les porcelaines des Ming se reconnaissent à une inscription de six caractères et à la façon lâchée dont les peintres céramistes de cette époque entendaient le décor. Les vases du temps des Ming (xvie siècle) sont estimés des Chinois, et les grandes pièces , au demeurant fort rares , se vendent très-cher.

La porcelaine du temps de Kang-hy , cet empereur que les missionnaires ont rendu si célèbre , est supérieure à celle de la dynastie précédente ; elle est fort répandue en Europe et compose la majorité de la collection de Dresde. Moins brillante de cou- I leur que celle des Ming , elle est d'une exécution

plus soignée; les tons sont mieux fondus, les décors plus riches et plus finis.

Viennent ensuite toutes les porcelaines fabriquées par les empereurs tartares ; on les reconnaît à un cachet carré bleu; toutes ces porcelaines appartiennent à la famille rose; l'abus du pourpre de Cassius et des dorures se fait sentir et vient aboutir aux spécimens qui décorent aujourd'hui les boutiques des marchands de chocolat. Cependant il faut faire une exception en faveur des porcelaines du règne de Tien-long, prince contemporain de la Révolution française; elles peuvent être classées parmi les plus beaux produits de la céramique; la pâte est propre, l'émail pur et solide, et, pour me servir d'une image qui fasse bien comprendre ma pensée, elles ont l'air bien portant.

Les boutiques de Pékin sont mieux approvisionnées en vases monochromes; on y rencontre des exemplaires des fabrications les plus variées, les plus exceptionnelles, les plus inconnues; c'est là surtout ce qui excite les convoitises du céramiste égaré à Pékin. J'ai vu des biscuits craquelés, des vases aubergine, clair de lune, sang de bœuf, des céladons de nuances inconnues, diaprés, tigrés, rayés , avec des décroissances de ton allant du bleu indigo au gris perle. Parmi les vases auxquels s'applique la dénomination de clair de lune, la variété est infinie, car le principal mérite de cette fa-

brication consiste dans ce fait : il est impossible d'obtenir deux fois de suite la même teinte; autant d'individus, autant de nuances différentes. Les plus anciens parmi ces vases sont fabriqués d'une matière que l'on serait tenté de classer, à première vue du moins, dans la famille des faïences, tant le grain est jaunâtre. Une inspection plus attentive montre le kaolin, mais sale et mélangé de matières étrangères. Tout le mérite de ces pièces consiste donc dans le cbarme de la couleur. Le peintre qui les a décorées était aussi maître de sa palette que s'il se fût agi pour lui de couvrir une toile et d'employer des couleurs n'ayant rien à craindre ni de la fusion ni du grand feu.

Les poteries les plus estimées par les Chinois et les plus coûteuses sont les vases aubergine et les vases sang de bœuf. Les premiers sont devenus tellement rares qu'on connaît l'historique de cha cune des pièces de cette fabrication se trouvant à Pékin. On les paye au poids de l'or; pour donner une idée du prix et de la rareté de ces porcelaines , je ne saurais mieux faire que de les comparer aux pièces du fameux service dit de Henri II.

Les poteries sang de bœuf sont beaucoup moins rares que les précédentes; mais il est cependant difficile de se procurer un exemplaire parfaitement intact. L'Europe est assez tentée de croire à son omniscience et à rejeter avec mépris les phéno-

mènes que les savants ne peuvent expliquer; mais on oublie que chaque jour la chimie nous révèle des lois dont l'empirisme connaissait les applications; et c'est souvent l'étude de ces procédés antiscientifiques qui amène ces découvertes importantes dont s'enorgueillit notre siècle. Ainsi, après le père d'Entrecolles, les traductions de M. S. Julien et les travaux de M. Brongniart, on pense généralement que les céramistes chinois n'ont plus rien à nous apprendre. Erreur profonde. L'empirisme, le hasard, le coup de main jouent un rôle trop important dans la fabrication chinoise, pourqu'ilsoit permis de déclarer la matière épuisée avant qu'un savant de premier ordre ait passé un certain nombre d'années au milieu des fabriques chinoises , assistant à toutes les périodes de cette industrie si compliquée, si multiple. Mais on doit se garder des renseignements des savants dont la Chine pullule; ces personnages cherclient à couvrir l'insuffisance de leurs travaux par l'absence d'éléments, et préfèrent accuser l'ignorance des Chinois plutôt que de convenir de la leur.

Je loue rarement les Chinois; cependant je doh avouer leur supériorité dans l'art céramique ; ils n'ont pas de rivaux en cette industrie, et jamais l'Occident n'arrivera à la perfection qu'ils obtiennent, soit dans l'éclat des couleurs, soit dans la variété, infinie des formes et des décors.

Les émaux cloisonnés partagent avec les vases dé

porcelaine la tendresse des collectionneurs; mais, à mon avis, il n'y a aucune comparaison à établir cnlre ces deux branches des arts industriels ; les porcelaines sont bien plus intéressantes. Pékin est le seul lieu du monde où Ton fabrique des cloisonnés. Les émaux anciens atteignent de très-grands prix lorsqu'ils sont en bon état; quant aux modernes, on les paye toujours trop cher, car ils ne valent rien et sont plus susceptibles de détérioration que n'importe quelle porcelaine.

Les cristaux taillés, les minéraux offrant une bizarrerie de forme ou de couleur, les jades de tons divers sont fort appréciés à Pékin, et les boutiques de curiosités sont pleines de coupes, de vases, d'idoles, de bijoux en jade, en cristal de roche blanc, vert, fumé, eu lapis-lazuli, en malachite, en turquoise.

Les bronzes ont une grande réputation : méritée, si Ton parle des bronzes d'ameublement et de décoration; imméritée, si l'on songe au grand art. Les Chinois n'ont pas le sens de l'esthétique ; leurs statues , leurs groupes de grandeur naturelle sont des énormités. On voit à l'entrée du palais d'Eté un grand bœuf de bronze ; enfermé entre quatre murs étroits pour empêcher les dégradations, ce morceau de sculpture , sans doute destiné à servir d'idole, est à la fois maniéré et naïf; l'auteur viole outrageusement les lois les plus simples de la statuaire ; cepen-

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dant l'attitude générale de ce bronze prouve une étude minutieuse du sujet, et les fautes sont plutôt dues à des audaces exagérées, à l'absence du sentiment artistique, qu'à l'ignorance de la nature.

Un peu plus loin se trouvent deux lions à crinières frisées comme la perruque d'un magistrat anglais. La matière de ces deux groupes est superbe , et la dimension prouve une habileté hors ligne chez le fondeur. Mais on sent que l'artiste manquait du feu sacré et était au-dessous de sa tâche , d'autant plus qu'il était astreint à des conventions dont il ne pouvait s'écarter sans manquer à tous les rites. Le lion devait être assis sur son train de derrière, avoir la gueule entr'ouverte , les yeux à fleur de tête, une patte de devant en Pair et l'autre appuyée sur un globe terrestre dans lequel il enfonce ses griffes.

Dans les bronzes d'ameublement, les Chinois, débarrassés de ces règles de convention, lâchent la bride à la fougue de leur imagination, et produisent de charmants objets, remarquables par l'élégance et le maniéré des formes; animaux fantastiques et ridicules , vases dans le genre rococo , on a l'embarras du choix à des prix très-modérés, excepté pour les vases niellés, dont on demande un prix très-éleié. La supériorité des Chinois en matière céramique tout aussi bien qu'en bronzes d'ameublement consiste à éviter la banalité bourgeoise. Incapables d'arriver à la conception du grand art, ils possèdent au plus

haut degré le sentiment de l'élégance maniérée, et si leur cœur est fermé à l'émotion du beau, leurs yeux sont ouverts à l'harmonie des couleurs et à la grâce des contours.

Les premiers arrivages de curiosités chinoises ont eu lieu à la fin du dix-septième siècle, et c'est seulement au dix-huitième que le goût des cabinets laqués, des petits kiosques , des toiles peintes et des porcelaines fut porté à son comble. Cette invasion de chinoiseries ne fut peut-être pas étrangère à la tournure des arts à cette époque. Au demeurant, c'est un fait sigulier que les Chinois, dont l'architecture et les arts sont nuls, aient eu sur l'architecture et les arts de leurs voisins une influence des plus heureuses. La Perse des Séféuieh en est un exemple frappant. Ispahan est une ville où les réminiscences chinoises frappent à chaque pas , et cependant nul lieu au monde ne parle plus à l'imagination et ne réjouit davantage les yeux. Le célèbre palais de Tchéhel-Setoun ou des Quarante colonnes, dont Chardin donne une description si saisissante et dont les ruines attestent la splendeur, est complètement bâti dans le style chinois; une toiture lourde et recourbée aux angles , soutenue par d'énormes colonnes de bois et composée de tuiles vernissées; à l'intérieur un grand nombre de boiseries et de balustrades découpées à jour comme de la dentelle; on dirait un des kiosques du palais impérial de

Pékin. Mais le Tchéhel-Setoun possède ce qui manque à la Chine : une lumière idéale, un ciel bleu, et une population qui sait comprendre les arts et donner à tout ce qu'elle fait un cachet de distinction et d'élégance.

La foule chinoise manque de pittoresque, de couleur locale; ses haillons sont tristes, lugubres; les cotonnades teintes à l'indigo ou d'une couleur gris de fer sont peu agréables à l'œil. Point de ces rouges fauves, de ces couleurs orange, violettes, comme on en voit en Egypte et à Constantinople ; point de femmes voilées passant comme un songe et laissant apercevoir, sous les plis de mousseline d'un haïk, deux yeux de velours noir; point de chevaux au harnachement doré et brillant au soleil , point d'armes étincelantes; mais des femmes au pied mutilé , à la marche de canard , laissant voir un visage plaqué de fard et une coiffure ridicule surmontée de fleurs artificielles fanées , et vêtues de robes de toile bleue ou grise, le tout sale, taché, huileux; au lieu de chevaux, des ânes pelés, galeux, rogneux, et d'ignobles charrettes non suspendues dont la vue donne le frisson; en un mot, comme partout en Chine, la misère sans poésie, le maniéré sans distinction.

On dirait tous les Chinois coulés dans le même moule, tant il est difficile de distinguer entre eux deux Chinois : toujours les mêmes pommettes saillantes , le même nez écrasé , le même angle facial ,

les mêmes dents jaunes et le même teint lustré, les mêmes oripeaux de papier peint et ce luxe sentant le magasin de faux et le restaurateur à trente-deux sous. Point d'élan, de jeunesse, de poésie, d'imagination, mais une atmosphère saturée de poudrettc et d'immondices.

Cependant les hommes du nord de la Chine ne ressemblent en rien à ceux du sud ; si leur figure est laide, ils sont faits en Hercules et propres aux travaux les plus pénibles. Tandis que le Chinois du midi est petit, efféminé, celui du nord est grand, fort, masculin; il aime les exercices du corps, monte à cheval à ravir, et supporte sans sourciller les fatigues les plus grandes.

Une chose frappe à Pékin : c'est la grandeur de la ville ; on sent que c'est la capitale d'un vaste empire, et que ses fondateurs étaient puissants.

Dans les chapitres suivants, consacrés aux excursions et aux voyages que j'ai faits dans l'intérieur de la Chine, nous apprendrons à mieux connaître le Chinois, nous montrerons ses bonnes qualités ; jusqu'à présent nous n'avons rapporté que les premières impressions, celles qui frappent tous les nouveaux venus, et que nous n'avons pas cru devoir faire disparaître parce qu'elles sont partagées par tous ceux qui n'ont fait que traverser la Chine ; il faut l'avoir habitée longtemps pour pouvoir faire abstraction de la première antipathie et la remplacer, sinon par de

l'enthousiasme, du moins par des appréciations plus réfléchies.

Après avoir raconté les péripéties de notre voyage de Paris à Pékin , il nous reste à parler des diverses courses que nous avons faites dans l'intérieur de la- Chine pendant les dix années que nous avons passées dans ce pays.

Notre première excursion fut une visite à la résidence d'été des empereurs de la Chine située à l'entrée de la Mandchourie. Pour voyager dans ces contrées où l'on ne trouve ni chemins de fer, ni canaux , ni routes carrossables , il faut employer la charrette, la chaise à porteurs, la litière, ou tout simplement le cheval de selle.

La charrette chinoise a l'avantage de mettre à Fabri des intempéries et de garantir à peu près de la poussière, ce fléaudu Pe-tchi-li; mais on y est horriblement secoué ; ce véhicule n'a pas été amélioré depuis Confucius. La tradition rapporte que le sage de la Chine parcourait ainsi le pays ; et tel est l'esprit conservateur des Chinois, que cette raison suffit pour empêcher toutes les améliorations que l'on pourrait être tenté d'apporter à cette voiture.

Plus les roues sont en arrière , moins on ressent les cahots; mais comme tout se règle, en Chine, par des décrets impériaux , le premier venu n'a pas le droit de placer ses roues à l'arrière : c'est un privilège réservé aux princes, aux princesses et aux di-

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gnitaires du premier rang, âgés de plus de soixantedeux ans. Le rouge est exclusivement destiné aux princesses; c'est une récompense que d'être autorisé par l'empereur à se servir d'une voilure ou d'une chaise garnie de drap vert.

A Pékin, très-peu de personnages jouissent de cette laveur, plus répandue en province. Au reste, les prérogatives des fonctionnaires provinciaux sont beaucoup plus étendues que celles des dignitaires résidant à Pékin. Dans la capitale, le respect que l'on doit à l'empereur commande la simplicité; tout ce qui est d'apparat est réservé à la cour, et le Fils du Ciel est le seul qui ait une suite. En province , au contraire , le dernier fonctionnaire se fait accompagner par des musiciens, des satellites, des domestiques, et même par les sceaux officiels que l'on porte devant sa chaise dans une boite recouverte d'une draperie rouge. Il n'est pas rare que le bourreau , coiffé d'un bonnet phrygien rouge, fasse partie du cortège d'un gouverneur.

La chaise à porteurs est un mode de locomotion très-fatigant pour les longues distances , et rien n'est plus pénible que la sensation que l'on éprouve à se sentir porté par des hommes épuisés de fatigue et ruisselants de sueur; on voudrait descendre pour alléger leur fardeau : somme toute , le seul mode de locomotion qu'un Européen puisse adopter dans le nord de la Chine , c'est le cheval et la charrette

alternés. Comme on voyage à petites journées, et qu'on ne trouve dans les auberges que ce que Ton y apporte, il faut traîner avec soi son lit et sa cuisine ; on met tout cela sur des charrettes, dans lesquelles on monte soi-même , lorsque la fatigue ou la pluie rendent l'équitation désagréable.

Généralement, on divise l'étape en deux, c'est-àdire que le matin on fait la grosse moitié du chemin ; on s'arrête vers midi pour déjeuner et laisser reposer les animaux. Deux heures après on se remet en route. Il faut compter environ dix lieues par journée et s'arranger pour arriver à l'endroit où l'on doit passer la nuit un peu avant le coucher du soleil. Les voitures déchargées, on étend un tapis sur le kafij espèce d'estrades en briques sur lesquelles couchent les Chinois et qu'on chauffe à l'intérieur pendant l'hiver. Le temps défaire les lits, de procéder aux ablutions nécessitées par la poussière de la route, et d'avaler quelques tasses de thé bouillant sans sucre pour laver le gosier rempli par cette poussière chargée de détritus de toutes sortes, et le cuisinier a préparé le dîner que l'on mange de grand appétit.

Pour ceux qui aiment le voyage, cette méthode est charmante ; la fatigue physique est assez grande pour qu'on dorme malgré la dureté des lits et que l'on mange avec plaisir les mets les plus simples, tandis qu'en mer, par exemple, où le confort

n'est jamais que relatif et où l'on ne fait aucun exercice, on ressent d'autant plus vivement l'insuffisance du bien-être que l'onn'ani appétit, ni sommeil, sans compter que dans le voyage à petites journées on est absolument maître de s'arrêter à son gré, soit pour tirer un coup de fusil, soit pour regarder un point de vue, soit tout simplement pour se reposer quelques instants aux bords d'une source d'eau qui jaillit d'un rocher voisin.

En sortant de Pékin, notre première halte fut au temple de Ta-joùn-sse, célèbre par sa cloche, la plus grosse du monde, dit-on. Ce qui constitue le mérite de cette énorme pièce de bronze , c'est non-seulement sa dimension , mais encore une merveilleuse ornementation qui en fait un véritable objet d'art ; le crochet qui sertà la suspendre est décoré d'un dragon i du meilleur style, et un livre de liturgie bouddhique : des plus volumineux est gravé en entier à l'intérieur et à l'extérieur de cette cloche. Quand je dis gravé , je me sers d'une expression impropre , car tous ces caractères sont en relief et d'une netteté admirable. In peu plus loin, nous rencon Irons l'une des sépultures de la dynastie des Ming, analogue à celle de Nankin, mais d'une importance plus grande, car, au lieu d'un seul tombeau, il y a, je crois, treize empereurs enterrés dans cette nécropole.

Il existe en Chine un usage assez singulier : la famille régnante doit toujours avoir deux sépultures,

Tune au nord , l'autre au sud , et l'étiquette exige qu'on y place alternativement les empereurs défunts, de façon que le fils ne repose jamais à côté de son père.

Les tombeaux des Ming enterrés au nord de Pékin sont infiniment plus beaux que ceux de Nankin. Le site est merveilleux, et le paysage empreint d'une mélancolie des plus poétiques. Cela tient sans doute à la présence des arbres verts qui croissent au nord de la Chine , et qui , dans ce sol sablonneux, atteignent des dimensions énormes. Il y a notamment une espèce que l'on nomme le pin blanc, et qui est très-appréciée des Chinois par la façon irrégulière dont croissent ses branches.

A partir de cet endroit, nous quittons la plaine et entrons dans les monlagnes qui séparent Pékin des plateaux de la Mongolie. C'était au printemps; tous les arbustes étaient en fleur, tous les champs recouverts d'un tapis de verdure ; c'était vraiment charmant. Le soir nous nous arrêtons dans une petite ville appelée Myn-yin-chien. Afin de mettre le lecteur au courant des habitudes chinoises et de lui faciliter le déchiffrement de ces mots bizarres, disons tout de suite que la terminaison chien indique une sous-préfecture, tandis c\uefou s'applique à une préfecture, et tcheou à un gros bourg.

Myn-yin-chien est donc une sous-préfecture , mais des plus misérables. Comme dans la plupart

des villes chinoises, la ville proprement dite , c'està-dire celle qui est entourée de murs, est à peu près déserte et ne contient que les maisons officielles et les habitations des mandarins ; cela tient aux octrois , dont les exigences sont si exorbitantes que , pour y échapper, le commerce se fixe hors des murs, dans les faubourgs.

Une des choses les plus amusantes à voir en Chine, c'est l'intérieur des auberges ; nulle part l'étranger ne peut mieux prendre sur le fait les mœurs de la classe bourgeoise. Les domestiques des différentes caravanes font connaissance entre eux et se tirent des révérences comme des seigneurs de la cour , ce qui ne les empêche pas, quelques minutes après, de se disputer les meilleures places dans les hangars qui servent d'écurie, et de se dire, à ce propos, les injures les plus grossières.

Pour se garer un peu des regards indiscrets du voisin, chacun fait remiser sa voiture devant sa porte , en guise d'écran; mais cette précaution est à peu près illusoire ; car , grâce à l'absence de sonnettes , tous les détails du service se passent en public, et le garçon ne se fait pas faute décrier , à travers la cour , le menu du dîner qu'on vient de commander. Comme en Chine la vanité est excessive, on prétend que cette façon de répéter à haute voix les ordres du voyageur a été adoptée par les aubergistes pour * exciter leurs clients à la dépense. Aussi entend-on

souvent des phrases comme celles-ci : « Du poulet haché pour le vieux seigneur du n° 4 (vieux est toujours un titre d'honneur), qui a déjà mangé des œufs de vanneau et finira par du pou-eurl-cha (thé digestif) « ; ou bien : « Une portion de tau-fou (espèce de farine de haricots dont se nourrit le peuple) pour le petit frère du n° 5, qui n'a encore commandé que des oignons crus. »

Comme dans tous les pays , la race des muletiers chinois ou des loueurs de voitures est une des plus mauvaises , et ces industriels passent leur temps non-seulement à rançonner leurs pratiques et à jouer de mauvais tours aux aubergistes , mais même à se tromper les uns les autres. Ils ont l'habitude de détacher les licols de leurs animaux, qui, attirés par l'odeur des mangeoires voisines, se livrent aune maraude qui finit toujours par une bataille de coups de pied accompagnée de hennissements.

Le lendemain, nous continuons notre route à travers la même vallée , et vers le soir nous arrivons à Kou-pi-kO; forteresse située à Tune des portes de la grande muraille. C'est un des endroits où elle est le mieux conservée ; aussi consacrons-nous toute une journée à la visiter. La construction de cette grande muraille est une des conceptions les plus étranges de l'esprit humain, à la fois grandiose et mesquine, gigantesque et enfantine. Qu'on se figure une muraille de vingt pieds d'épaisseur, de cinquante d'élé-

vation , courant sur une ligne de plusieurs mille lieues d'étendue. Une pareille entreprise a dû exiger évidemment une mise de capitaux immense et un nombre d'ouvriers presque incalculable. Voilà la grandeur de l'œuvre. Ajoutez que le ou les architectes se sont ingéniés à faire gravir à cette muraille les pentes les plus escarpées et à lui faire suivre la crête de chaque montagne, sans même excepter celles qui étaient naturellement couronnées de rochers. Voilà l'enfantillage.

Enfin , observez qu'à certaines places on s'est servi de briques crues, tandis que dans d'autres on a employé de superbes blocs de granit, et vous trouverez là un excès de dépense ou de lésinerie également déplacé.

A Kou-pi-kOj, la grande muraille gravit des collines de formes si étranges qu'on se souvient tout de suite des paysages fantastiques créés par l'imagination de M. Gustave Doré. Au pied même, il est impossible de suivre ce chemin de ronde, qu'on dit, cependant, destiné au transport de l'artillerie. Au point de vue de la défense d'une frontière, cette fortification est inepte; mais, comme pittoresque, à Kou-pi-ko , c'est tout ce que l'on peut trouver de mieux réussi , et nous avons passé une charmante journée à nous vautrer dans les herbes, à chasser les perdrix rouges , et à chercher des truites absentes dans les ruisseaux du voisinage.

En quittant ce village, nous nous enfonçons de plus en plus dans les montagnes. Nous suivons cependant une assez bonne route, c'est le chemin de l'Empereur ; il est donc toujours un peu mieux entretenu que les autres. Nous mettons deux jours pour arriver à Gehol , à travers un pays charmant , au milieu de montagnes légèrement boisées et de cultures en terrasse. Le seul incident de notre voyage fut un coup de fusil tiré sur un oiseau de proie. Lorsque nous approchâmes pour examiner le plumage de notre victime, nous vîmes que la mort l'avait surpris au milieu de son repas : il était occupé à dévorer les restes d'un enfant nouveau-né, abandonné sans doute par ses parents.

Géhol est une petite ville située à l'entrée d'une plaine, ou, pour parler plus exactement, d'un plateau. Le palais impérial, les tribunaux, les dépendances habitées par la cour, en un mot, les monuments officiels tiennent presque toute la ville, qui, au reste, a été bâtie exclusivement à cet usage. L'architecture en est riche et de la bonne époque chinoise ; elle date de Kang-hy et de Tien-long. On n'y a épargné ni les dorures, ni les peintures, ni les poutres en bois dur qui constituent le luxe des constructions chinoises. Le palais est situé au milieu d'un parc immense , hermétiquement enclos de murs élevés , et il nous est impossible d'y pénétrer. Probablement il contient un mobilier splendide , car

tout ce qu'on a pu sauver du palais d'été , lors de l'expédition franco-anglaise de 1860 , a été apporté à Géhol et n'est pas revenu à Pékin ; mais ce que nous avons aperçu des bâtiments, du haut des collines^environnantes , ne nous a pas produit un trèsbon effet et nous a paru inférieur au palais de Pékin, et surtout à celui de Yuen-men-yuen , qui, de 1824 à 1860, a servi presque constamment de demeure aux empereurs Tao-kouan et Tien-fon.

Ce lieu tire son nom de Géhol (eaux chaudes) d'une source thermale qui sort dans le parc, où elle donne naissance à une petite rivière , qui promène dans la plaine ses méandres, si nombreux qu'on est tenté de les croire artificiels.

Tout l'intérêt de Géhol réside dans les pagodes et lamaseries dont le palais est entouré. Les premiers empereurs de la dynastie actuelle étaient bouddhistes, sinon très-croyants, du moins très-superstitieux et très-pratiquants , et partout ils s'entou raient de lamas et de bonzes. Les lamaseries de Géhol ont été construites exactement sur le modèle des temples de Lhassa, où réside le plus important des Bouddha vivants , celui qu'à tort on a surnommé le pape du bouddhisme.

L'architecture de ces monastères se rapproche beaucoup du style européen ; ce sont des maisons en pierre de taille, élevées de plusieurs étages, avec des murs épais et des fenêtres étroites , comme il

convient à un climat aussi rigoureux que celui du Thibet. Ces lamaseries sont de véritables villes, et Ton prétend qu'à elles cinq, elles peuvent contenir trente mille religieux. Je crois ce chiffre exagéré, mais n'importe ; ces grandes masses de maçonnerie recouvertes de tuiles vernissées jaune d'or et bleu turquoise produisent beaucoup d'effet, surtout à côté des mesquines constructions chinoises, dédiées à Confucius, et que, par respect pour la tradition, on a maintenues dans les dimensions prescrites par la loi, pour une ville aussi peu importante que Géhol. Cette résidence impériale ne ressemble en rien au reste de la Chine , et quoique momentanément abandonné par la cour , ce séjour conserve tous les souvenirs inhérents aux règnes des grands empereurs de la dynastie mandchoue, et Ton retrouve tous les détails dépeints avec tant d'exactitude dans les lettres des Pères Jésuites du siècle dernier. On n'est plus en Chine, mais en Tartarie ; à chaque pas on rencontre des boutiques où Ton vend du lait, du beurre, du fromage , choses inconnues en Chine et dont ses habitants ont l'horreur. Les costumes sont également différents ; l'élément tartare et surtout mongol domine. Les cotonnades grises et bleues font place aux mérinos jaune d'or ou raisin de Corinthe, dont les lamas s'habillent, et les insignes militaires appartenant aux bannières tartares se rencontrent à chaque pas.

Le paysage est réellement charmant; c'est un mélange de collines boisées, de prairies vertes et de rochers abrupts ; tout autour du palais on a distribué, dans les vallons qui séparent les montagnes les unes des autres , des temples, de façon à servir de points de vue. Il y en a pour tous les goûts , les idoles de Tao coudoient celles de Bouddha; et les temples en l'honneur de Confucius sont tout prêts à recevoir les sacrifices officiels. On s'étonne, en se souvenant de la faveur dont jouissaient les Pères Gerbillon et Parennin auprès des empereurs Kang-hy et Tien-long, que, dans leur éclectisme, ces souverains n'aient jamais songé à bâtir, à Géhol, une église chrétienne dans le goût architectural européen. Peut-être furent-ils arrêtés par la crainte de blesser les Tartares mandchoux et mongols, qui sont des sectateurs de Bouddha aussi dévoués que peu éclairés.

Six mois plus tard , je passai une seconde fois à Géhol , me rendant* dans la forêt impériale , située à trois jours de marche de cette résidence , où se trouve la plus belle chasse à tir qui soit au inonde. Le paysage avait changé d'aspect, les prairies étaient couvertes d'une nappe de glace, les arbres, au lieu de feuilles, portaient des grappes de givre, et le thermomètre marquait 30 degrés au-dessous de zéro. Je ne connais pas de froid plus effroyable que celui qui sévit sur ces plateaux , que rien ne garantit des vents du pôle. En Sibérie, le thermomètre descend parfois

davantage ; mais plus le froid augmente , plus le vent se calme , et il est fort rare , au-dessous de 20 degrés, de sentir le moindre souffle de brise. En Mandchourie, c'est le contraire : les basses températures sont toujours accompagnées d'un ouragan de vent, et Ton ne peut se figurer la souffrance physique qui résulte de ce froid , dans un pays où rien n'est arrangé confortablement. Pour donner une idée de ce que nous avons enduré, je dirai que les faucons que l'on portait sur le poing succombèrent dès le premier jour , et que les chiens, quoique enveloppés de couvertures en fourrure, refusaient de sortir de leur charrette. Dès qu'ils posaient la patte par terre, ils poussaient des cris de douleur, absolument comme si on les eût forcés à marcher sur des plaques de tôle rougies au feu.

A l'auberge , tout gelait dans les chambres , même le vin de Sherry qui se changeait en sorbet ; c'est inouï ce que l'on peut avaler de spiritueux par une semblable température. Nous avions une petite provision de gin hollandais si fort qu'en temps ordinaire nous hésitions à en mettre une cuillerée à café dans un grog; par ces froids, nous en buvions de grands verres sans en être incommodés.

Plus nous avancions vers le nord, plus nous montions et, plus le froid augmentait; enfin, lorsque nous arrivâmes à la forêt, il devint si violent qu'il me fut impossible de le supporter. Je fus frappé d'une

congestion au foie, et Ton me rapporta mourant à Pékin. Une nuit, entre autres, je fus si mal que je ne m'aperçus pas que le matelas sur lequel j'étais étendu sans vie brûlait , et mes compagnons ne furent avertis de l'accident qui m'achevait que par l'odeur de laine brûlée qui envahit la chambre.

Xous avions assisté à un spectacle très-étrange durant ce voyage : je veux parler de la célébration de la messe de minuit dans une petite chrétienté située en pleine Mandchourie ; le prêtre nous avait priés d'y paraître, pour l'exemple. Enveloppés de fourrures et les pieds sur des chaufferettes, nous n'avions pas à souffrir du froid; mais l'officiant était dans une situation différente; pour dire la messe, il avait fait mettre de l'eau et du vin bouillants dans les burettes, et le calice lui-même reposait sur un réchaud ; mais pendant que le prêtre était occupé à donner la communion aux fidèles, il avait laissé, par mégarde, le calice sur l'autel, et lorsqu'il revint pour communier lui-même, le vase sacré ne contenait plus qu'un glaçon , qu'il fallut faire dégeler.

Un fait assez singulier à observer, c'est que dans ces basses températures les fourrures de prix sont les seules utiles ; passé un certain froid, la peau de mouton se roidit et ne donne plus aucune chaleur, tandis que la martre, la loutre de mer et quelques fourrures de renard préservent parfaitement. Le

mieux est de porter sur la peau un gilet et un caleçon de peau de renne tannée , ou bien encore de mettre un caoutchouc hermétiquement fermé pardessus sa pelisse. ,

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