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LA MONGOLIE, LE CHANSI, LE BOUDDHA VIVANT

La Mongolie ne ressemble à rien. Ainsi que l'indique son nom de Terre des herbes, c'est une immense prairie à perte de vue. Au printemps, elle est peuplée de troupeaux innombrables, et présente un aspect réellement enchanteur, avec ses grandes herbes émaillées de fleurs. Là, pas une ville, pas un village, pas une maison, mais de loin en loin un groupe de tentes en forme de champignons dont la construction est aussi primitive qu'originale, car ce sont tout simplemeut d'énormes cages à poulets en osier recouvertes extérieurement et intérieurement de feutres grossiers. Au milieu, un trou sur lequel on place un fourneau destiné à recevoir les argols (fumier desséché), seul combustible que l'on trouve dans ces plaines. Un autre trou percé juste au-des-

sus dans les feutres de la toiture permet à la fumée de s'échapper. Là vit pêle-mêle une famille composée de vieillards, d'hommes faits et d'enfants. Les femmes sont généralement hideuses et couvertes de haillons voyants ; elles portent sur le cou et dans les cheveux des bijoux d'argent et de corail d'un style assez curieux. Quant aux hommes, tous sans exception sont velus d'une touloupe jaunâtre en peau de mouton si crasseuse, si huileuse qu'on n'ose en approcher : le trait principal de cette population, c'est la saleté. Les Mongols se nourrissent de laitage, surtout de thé salé et beurré, c'est-à-dire qu'on met dans le bol qu'on vous présente un morceau de beurre rance et une poignée de sel. Chaque Mongol porte une écuelle en bois suspendue à sa ceinture, et, lorsqu'il entre sous une tente, son premier soin, après les saluts d'usage , est de passer ladite écuelle au maître de céans, qui la remplit immédiatement de ce liquide, en ayant soin de mesurer la quantité de beurre à l'importance de l'invité.

La viande de mouton et la bouillie d'avoine sont les principaux éléments de la cuisine mongole ; mais ce peuple est si primitif qu'il se contente de dépouiller le mouton de sa toison, et qu'il le jette ainsi écorché dans une énorme marmite pleine d'eau bouillante, sans se donner la peine de vider préalablement l'animal. Il en résulte un bouillon que je n'engage pas à sentir et encore moins à goûter.

Le Mongol tire du lait de jument une boisson fermentée qui n'est pas non plus d'un goût très-agréable pour l'étranger, et dont cependant l'indigène raffole. Malheur au voyageur égaré dans ces solitudes, s'il n'a pas avec lui quelqu'un qui puisse lui faire cuire des aliments moins dégoûtants !

Le Mongol ne cultive pas la terre ; c'est un peuple pasteur et nomade ; il s'occupe de l'élevage et de la garde du bétail, et l'habitude d'être toujours à cheval sur un poney ou sur un chameau agit de telle façon sur sa conformation qu'il a l'air estropié quand il marche.

Le Mongol est bouddhiste fervent, et adonné à toutes les superstitions de cette religion. Il est d'un caractère doux, hospitalier, mais enclin à la maraude et se laissant volontiers aller à entreprendre des expéditions, qui consistent tout simplement à arrêter les voyageurs sur les grands chemins, surtout lorsqu'il n'y a aucun danger à courir. Lorsqu'il voit de loin un cavalier isolé, il précipite sur lui son cheval de façon à faire passer son genou entre la selle et la jambe de sa victime, qui setrouve infailliblement désarçonnée et dépouillée pendant qu'elle git à terre. En général, le voleur s'empare également du cheval, moins pour la valeur de l'animal, qui n'en a aucune, que pour empêcher qu'on ne le poursuive. Aussi trouve-t-on beaucoup de poneys mongols, surtout parmi ceux qui sont bons, habitués à ne jamais laisser

approcher personne, elqui, dès qu'on court sur eux, font un tête-à-queue. Avec un cheval ainsi dressé, le Mongol peut, sans crainte des voleurs, voyager tranquillement, et se laisser aller à un demi-sommeil dont il a pris l'habitude dès l'enfance, ce qui explique les énormes trajets qu'il peut entreprendre sans se reposer.

Pendant notre voyage, nous avons passé plusieurs fois la nuit sous ces tentes ; nous faisions préparer une énorme théière de thé auquel on mélangeait, au lieu de beurre rance, un peu de rhum; ce breuvage était tout à fait du goût de nos hôtes ; peu à peu, la tente s'emplissait, tous les voisins venaient goûter notre thé, et, lecordialaidant, leslangues se déliaient, et nous nous faisions raconter des histoires, sortes de contes de fées où le merveilleux joue le rôle important; puis c'était le tour de la poésie, et le barde du lieu nous psalmodiait tout un poëme. Les peuples sauvages ne peuvent réciter des vers sans y joindre un accompagnement de musique. Quelquesuns de ces chants sont d'une mélancolie charmante, et la mélodie toujours en mineur en est pleine de grâce. Lorsque l'action s'anime et que le chanteur raconte un épisode militaire ou chevaleresque, les femmes se lèvent et se mettent à danser et à simuler dans des poses théâtrales le combat que l'on raconte. Tant queles bougies n'étaient pas consumées, et qu'il restait une goutte de liquide dans la théière, l'assis-

tance ne songeait pas à se retirer, et Ton aurait pu la retenir jusqu'à l'aube sans qu'elle donnât le moindre signe de fatigue. Pour achever de nous conquérir les bonnes grâces de nos hôtes, nous finissions par une distribution de petits cadeaux insignifiants; mais ce moyen serait d'un emploi dangereux pour quiconque ne serait pas bien accompagné; si l'on était seul, ou presque seul, il faudrait simuler la plus grande pauvreté, sous peine d'être dépouillé le lendemain dans le premier défilé.

Le Mongol est fou des exercices au grand air et surtout de la chasse à cheval. Nous avions d'excellents lévriers anglais avec nous, et chaque fois que nos affaires nous retenaient quelques jours dans le même endroit, nous profitions de la circonstance pour chasser des lièvres, des renards ou même des loups. Les missionnaires prévenaient la veille les chrétiens de notre projet, et le lendemain une véritable armée nous attendait et organisait dans la plaine une immense battue. Il fallait voir galoper tous ces poneys, une fois que le gibier était sur pied et poursuivi par les chiens; c'était un véritable cassecou ; cent mètres après le départ , personne n'était plus maître de sa monture, et l'on était si serré par ses voisins qu'on ne pouvait obliquer adroite ni à gauche, ce qui obligeait à aller toujours droit devant soi et à franchir les obstacles, quels qu'ils fussent. La chasse du kouan-yan, espèce de gazelle spéciale à ces step-

pes, est des plus émouvantes et demande une certaine science. Aussitôt que Ton aperçoit un troupeau de ces animaux, une partie des cavaliers suivis des chiens fait un grand détour et va se placer à l'entrée d'un défilé désigné à l'avance ; une fois cette position occupée, le reste de la troupe, par d'habiles conversions à droite et à gauche, cherche à faire passer les gazelles à l'endroit où les chiens sont postés. Lorsqu'ils y parviennent, on lâche les chiens et les faucons; ces pauvres kouan-yan, affolées par celte attaque subite, perdent la tête, et l'on parvient à les prendre après une course écheveléede quelques centaines de mètres. Le faucon se contente de voler au-dessus d'elles et de temps à autre de leur donner un coup de bec sur le crâne.

Il existe en Mongolie plusieurs établissements de missionnaires catholiques bâtis sur les confins de la terre des herbes. Le plus important est celui de Siwan-tze, dirigé par une congrégation belge. Ce village, est situé dans!1 intérieur des terres à douze lieues de Calgan, grosse bourgade dans laquelle les Russes ont de temps immémorial d'importants comptoirs de commerce. C'est de laque partent toutes les caravanes de thé qui se rendent par terre à Moscou et surtout à la foire de Nidjni; mais les Russes qui habitent Calgan, quoique sujets du czar, sont des Mongols, étonne les distingue des Mongols chinois qu'au costume semimilitaire qui les fait reconnaître pour des Kosacks.

Si-wan-tze est une des plus anciennes chrétientés de la Chine, et elle a servi de refuge pendant tout le temps des persécutions aux missionnaires européens qui nepouvaient,àcette époque, séjourner longtemps dans l'intérieur delà Chine proprement dite. On nous y fit une superbe réception : à cinq cents mètres du village, toute la population nous attendait, musique en tète, et, à l'entrée du couvent, nous fûmes reçus par l'évêque, entouré de son clerg é,et conduits à l'église, ma foi, fort belle, pour entendre un Te Deum. Cette cérémonie accomplie, on nous amena dans l'intérieur du couvent, où Ton nous avait préparé des chambres.

On ne saurait croire avec quelle émotion on retrouve à trois mille lieues de chez soi les cérémonies auxquelles on est accoutumé depuis l'enfance, et c'est certainement une des forces du catholicisme, d'être toujours et partout le même. Les missionnaires installés à Si-wan-tze sont là comme ils seraient dans leur couvent d'Europe, et ce ne fut pas sans un sensible plaisir, après une semaine de voyage dans des auberges chinoises et sous des tentes mongoles, que nous nous retrouvions dans de véritables chambres, que nous mangions, à une table européenne, du pain, aliment inconnu des Chinois, qui ne mangent de farine que sous la forme de macaroni.

Si-wan-tze contient tout le matériel d'une mission de premier ordre : séminaire pour former le clergé

indigène , orphelinat, écoles des deux sexes, cathédrale. Quant aux missionnaires, ils ne sont jamais là qu'en passant pour se reposer ou conférer des affaires de la mission; la plus grande partie de leur vie s'écoule dans l'intérieur, soit à évangéliser les infidèles, soit à administrer les sacrements aux chrétiens; en général, ils s'arrangent de façon à passer une fois par an dans chaque village chrétien, et à y donner une retraite de quelques jours.

La mission de Si-wan-tzeest singulièrement bâtie. L'hiver y étant des plus rigoureux, et le combustible des plus rares, on a construit dans la montagne des sortes de cavernes n'ayant qu'une face exposée à l'air extérieur du côté du midi; il ne fait jamais très-froid dans ces grottes, et même, avec des fourrures, on peut s'y passer de feu.

Après le déjeuner, on nous présenta tout le personnel de la maison; les jeunes séminaristes nous haranguèrent en latin , et notre embarras fut grand pour leur répondre dans cette langue. Parmi les individus qu'on nous présenta se trouvait le vieux Shamba-Shiemba, l'ancien compagnon de voyage du Père Hue, qui remplit aujourd'hui les fonctions de catéchiste, c'est-à-dire qu'il passe sa vie à voyager dans les environs, prêchant les bienfaits du catholicisme et tachant de former des néophytes. Lorsqu'il en a réuni quelques-uns, les missionnaires viennent les examiner et s'assurer que ces individus n'ont pas

quelque mauvaise affaire sur les bras , ou quelque procès qu'ils espèrent gagner avec l'appui des Pères; en un mot, ils font une enquête pour savoir s'il n'y a aucun motif humain qui pousse ces individus à changer de religion. Quand le résultat est satisfaisant, on admet les nouveaux venus au rang de catéchumènes, c'est-à-dire qu'on les instruit des devoirs de la religion, et qu'on les prépare à recevoir le baptême. Shamba-Shiemba est spécialement chargé des Mongols, dont il connaît la langue et les habitudes. Nous profitons de l'occasion pour nous faire raconter quelques incidents de son voyage avecle Père Hue. Son récit corrobore entièrement ceux de cet illustre voyageur. Le plus étonnant, c'est que ledit Shamba-Shiemba ne se doute nullement qu'il ait fait un voyage extraordinaire, et qu'il serait tout prêt à recommencer demain; il trouve cependant qu'on était trop souvent obligé à demander l'aumône.

En quittant Si-vran-tze, nous allâmes visiter quelques-uns des autres établissements de cette mission, où nous appelaient de difficiles affaires contentieuses à régler. Pour nous rendre à Sy-yu-ze, notre prochaine étape, il nous fallut traverser une autre partie de la Terre des herbes, où nous nous égarâmes, et nous fûmes deux jours avant de nous réunir à Syyu-ze. C'est dans cette circonstance que je vis pour la première fois ces corbeaux monstrueux qui remplissent le rôle de fossoyeurs. Lorsqu'un Mongol

meurt, on l'attache sur un cheval indompté qui emporte son funèbre fardeau dans le désert. Là où les cordes cassent, reste le cadavre que ces corbeaux énormes viennent dévorer. Il y a quelque chose de sinistre dans cette fin, qui s'accorde mal avec la croyance à la métempsycose, dogme fondamental de la religion de Bouddha.

Pendant que nous étions séparés les uns des autres et cherchions à nous retrouver, j'étais resté seul avec un jeune attaché de la légation d'Espagne à Pékin qui m'avait demandé à me suivre dans ce voyage pour profiter de cette occasion, unique pour lui, de visiter l'intérieur de la Chine. IVous ne savions pas un mot de mongol, et le palefrenier qui était avec nous ne pouvait non plus nous être d'aucun secours. Nos chevaux épuisés bronchaient à chaque instant ; il était nuit, et il pleuvait à verse. Notre position n'avait donc rien de réjouissant; mais mon jeune compagnon était si découragé que l'excès de son désespoir lui inspirait des imprécations du plus haut comique. Après avoir marché plusieurs heures dans ces déserts, nous aperçûmes un cavalier; nous précipiter vers lui pour obtenir quelque renseignement fut aussitôt résolu et exécuté; mais plus nous courions après lui, plus il se sauvait. Enfin cependant nous l'atteignîmes, et quel ne fut pas notre étonnement de le voir faire des signes de croix répétés ! C'était un prêtre catholique chinois qui' se croyait poursuivi

par des brigands, et qui fut aussi heureux de reconnaître sa surprise que nous de trouver quelqu'un qui pût nous tirer d'affaire.

Nous rencontrâmes dans la journée une jeune princesse chinoise, épouse d'un prince mongol qui se rendait dans ses terres, car c'est un privilège des princes mongols d'épouser les filles de l'empereur de la Chine. Cette princesse était tout ce qu'on peut voir de plus joli : un véritable Watteau. Elle voyageait dans une litière rouge portée par deux mules superbes, et semblait être sortie pour une simple promenade, tant elle était parée. Elle avait une superbe robe en satin bleu de ciel toute brodée , et sa coiffure, des plus soignées, se composait d'un bouquet de pivoines roses entremêlées de pierreries. Elle était entourée d'une vingtaine de cavaliers. Cet accoutrement au milieu du désert était d'un effet tout à fait inattendu.

Nos gens entrèrent en conversation avec ceux de la princesse, et le résultat de ce colloque fut une invitation de nous arrêter quelques instants chez le prince IV an, son mari, dont les tentes étaient tout près. Nous fûmes reçus à merveille par le père du jeune époux, qui habitait sous une immense tente construite absolument comme celles des simples Mongols, mais dix fois plus grande et tendue d'étoffes de prix. Entendue de cette façon, latente est un séjour agréable. Le thé beurré et salé était remplacé

par d'excellent thé chinois, et pour compléter la fête, ces dames nous régalèrent d'un concert. Nos oreilles étant tout à fait réfractaires à cette musique, ce fut la partie de la réception qui nous fut le moins agréable.

Sy-yu-ze est encore plus extraordinaire que Siwan-ze, en ce sens que la maison, située à l'entrée même des steppes, est cependant construite sur un plan européen, et que l'église, du style gothique le plus pur, fait un constraste frappant avec les lamaseries et les temples mongols, dont l'architecture est lourde et sans caractère. Nous restâmes là quelque temps, ayant à traiter une affaire compliquée de restitution de terrains. Le malheur voulut que les spoliateurs fussent les mandarins locaux eux-mêmes, de sorte qu'ils se trouvaient juges et parties. Menaces, prières, discussions interminables; tout fut employé de part et d'autre sans résultat jusqu'au moment où, fatigués de cette lutte, nous nous décidâmes à partir et à porter l'affaire devant les tribunaux de Pékin. Les mandarins prirent peur et offrirent alors unesolution quasi satisfaisante, que les missionnaires durent accepter pour éviter de prolonger indéfiniment un différend qui aurait pu faire naître une persécution contre les chrétiens indigènes.

Pendant l'intervalle des interminables séances que nous avions avec les Chinois, l'interprète que j'avais avec moi, et qui est le fils d'un peintre célèbre, M. De-

véria, s'amusaà peindre un grand saint Pierrepour décorer le maître autel de l'église. Seulement, comme les mains étaient difficiles à faire et que la politesse chinoise exige que l'on rabatte toujours les parements des manches de façon à dissimuler le plus possible les doigts, il fut décidé que, puisqu'on faisait pour les nègres des Vierges noires, nous pouvions faire, un saint Pierre à la chinoise , et les clefs sortirent directement de la manche de la robe du saint, que Ton coiffa du chapeau de cérémonie introduit en Chine parles Tartares, et l'on y ajouta la queue qui pend sur leurs épaules.

En quittant Sy-yu-ze, nous nous arrêtâmes dans une autre station chrétienne appelée le 23e village, absolument comme s'il s'agissait d'un village de l'Etat de New-York. Sur notre chemin, nous rencontrâmes deux lamaseries dont on nous dit merveille ; malheureusement les lamas étaient de mauvaise humeur et ne voulurent jamais consentir à nous laisser visiter leur couvent. Ces lamaseries sont de véritables villes aménagées pour recevoir de nombreux visiteurs. A certaines époques de Tannée, les Mongols s'y donnent rendez-vous, et le pèlerinage devient alors prétexte à de grandes foires où les nomades se réunissent pour vendre leurs troupeaux, les laines de chameau ou de mouton qu'ils ont recueillies au printemps, et acheter en échange les céréales et les objets manufacturés dont ils ont besoin et qu'ils ne

savent pas produire. Les colporteurs chinois, connaissant les habitudes locales, arrivent en foule pour ces réunions, et ne se font pas faute d'exploiter les trop naïfs Mongols. C'est surtout au moyen de l'usure qu'ils arrivent à dépouiller ces pauvres nomades, qui se trouvent toujours endettés d'une année sur l'autre et qui finissent généralement par payer un objet trois ou quatre fois sa valeur, faute d'avoir eu de l'argent comptant le jour de la foire.

Au 23e village, nous sommes reçus par le supérieur de la mission, M." l'abbé lerlinden, dont les vertus et l'originalité sont légendaires en Chine. Curé d'une paroisse des environs de Bruxelles, il entra tard dans les missions, mais une, santé de fer lui permit de résister victorieusement à toutes les épreuves que de plus jeunes ont souvent de la peine à supporter, et rien ne peut donner une idée de la dureté de la Mie qu'il mène; il passe parfois des semaines entières en voyage, n'ayant d'autre lit que la terre et d'autre oreiller que la selle de son cheval. Pendant un hiver, il fut chargé des deux paroisses de Sy-yu-ze et du 23e village, distantes l'une de l'autre d'environ quatorze lieues, et chaque dimanche il disait la messe dans les deux églises. Lorsque cet ecclésiastique est au 23e village, il y vit tout seul, consacrant le temps que lui laissent les fonctions de son ministère à l'étude du bouddhisme, qu'il avoue comprendre chaque jour un peu moins. Sa maison est située au milieu d'une vé-

ritable forêt de saules habitée par des quantités de lièvres que personne ne chasse, excepté lui, car cet exercice est la seule passion mondaine qu'il ait conservée, et son plus grand bonheur pendant que nous sommes là est de nous piloter et de nous mener aux bons endroits.

En quittant cet établissement, nous traversons une véritable chaîne de montagnes, et le pays change complètement d'aspect; les riantes prairies de la Terre des herbes font place à de maigres cultures de pommes de terre et de sarrasin. Les Chinois et les Mongols ont le plus grand mépris pour le tubercule de Parmentier, et ne se décident à en manger que quand ils n'ont rien autre chose à mettre sous la dent; la cause de ce dégoût provient de ce que la pomme de terre a été introduite en Chine récemment et par des étrangers; ces deux motifs suffisent pour la rendre odieuse au Chinois conservateur et exclusif.

Nous nous arrêtons dans une auberge presque abandonnée, et dont les propriétaires sont adonnés à l'opium, et notre arrivée coïncide justement avec le moment où ils sont plongés dans l'ivresse que produit l'usage de cette drogue ; ils sont tellement inertes que nous aurions pu emporter tout ce qui était dans la maison sans qu'ils s'en aperçussent; il est vrai d'ajouter que c'était peu tentant, car j'ai rarement vu un taudis plus sale, plus dégoûtant et plus misérable.

L'usage de fumer l'opium est un vice déplorable, en ce sens que non-seulement il détruit la santé, mais qu'inévitablement il entraine encore la misère. Le Cbinois est généralement pauvre, et en dehors des commerçants l'argent est rare. Pour avoir une idée de l'état économique du pays, il suffit de savoir que la cour fait une pension de 14francs par mois à chacun des descendants mâles des familles tartares qui aidèrent à la conquête de la Chine; cette pension, quoique rognée par les intermédiaires de près de moitié, est l'objet de la convoitise de tous les Pékinois, et beaucoup d'entre eux n'ont pas d'autre ressource pour vivre.

Les meilleurs domestiques se payent 28 francs par mois, et ne sont ni nourris ni logés; je suis sûr que les gages donnés par les Chinois sont trèsinférieurs à cette somme.

Un fumeur d'opium en consomme facilement pour un franc par jour; c'est donc, pour l'homme du peuple qui prend cette habitude, la misère à courte échéance. Quant au bourgeois ou au fonctionnaire, que cette dépense ne saurait gêner, sa ruine provient d'une autre cause : l'usage de l'opium amène toujours l'ivresse, et pendant celte période la caisse du négociant reste à la merci des commis et des domestiques.

Quant à l'effet de l'opium sur la santé, il n'est pas aussi destructeur qu'on serait tenté de le croire au

premier abord. Presque tous les hauts personnages de l'Empire font usage de celle drogue, et beaucoup parviennent cependant à une extrême vieillesse. Je serais assez porté à admettre que l'abus seul en est mortel.

Sans compter l'opium cultivé en Chine, et qui, pour quelques provinces, est devenu la production agricole la plus importante, les douanes maritimes constatent qu'il vient des Indes environ pour 300 millions de francs d'opium par an.

Le soir, nous gagnons notre gite, juste au moment où un orage terrible éclate; en un clin d'oeil c'est un déluge, et nous voilà dans une misérable auberge, sans rien à manger et séparés par un lac du reste des humains. Un de nos domestiques voit des pigeons blotlis sous la parlie du toit qui fait véranda ; tirer dans le tas un coup de fusil et en abattre une demidouzaine fut l'affaire d'un instant. Le propriétaire, d'abord indigné de notre sans-gène, finit cependant par se calmer par l'offre que lui firent nos gens de lui rendre le service de tirer un second coup de fusil à son profit. Les Chinois élèvent des quantités de pigeons, et prennent un grand plaisir à regarder leurs ébats. Ils connaissent comme nous les pigeons voyageurs, et ont imaginé un singulier moyen pour les garantir des oiseaux de proie, qui pullulent en Chine, où personne ne s'occupe à les détruire; ils attachent sur le dos du pigeon une sorte de flûte de Pan, con-

struite avec l'écorce du bambou, aussi légère et aussi mince qu'une feuille de papier. L'air que l'oiseau déplace en volant s'engouffre dans cet instrument et produit un sifflet perpétuel assez aigu pour effrayer les milans et les faucons.

Notre aubergiste, étant devenu tout a fait notre ami, vint nous tenir compagnie une partie de la soirée, s'informant d'où nous venions, où nous allions, dans quel but nous voyagions. Ne pas faire ces questions en Chine, c'est manquer à la politesse, et tout est tellement de convention dans les moeurs de ce peuple qu'il faut absolument suivre le programme convenu si Ton veut obtenir une réponse ; demander son chemin à un passant sans s'être préalablement inquiété de sa san lé, de son âge, du lieu de sa demeure et de l'état de son père, c'est s'exposer à recevoir une fausse indication ou tout au moins une rebuffade.

Au demeurant, cette enquête est peu gênante ; ce sont simples formules qu'on échange. — D'où venezvous ? — Du nord. — Où allez-vous ? — A l'ouest. — Quel âge avez-vous ? — Plus de trente ans. — Quel est votre état ? — Marchand. Et ainsi de suite. A chacune des réponses, l'interlocuteur répond : Très-bien ! Ah ! très-bien !

Quanta notre hôte, en apprenant notre qualité de hauts mandarins, il parut très-joyeux, et, se penchant à notre oreille, il nous dit : et Demain vous arriverez

dans une ville qui s'appelle Fùn-Chen; ne ménagez pas le sous-préfet, il est-lrès riche, et vous pouvez facilement tirer de lui 2,500 francs, car il nous a terriblement écorchés à son dernier passage. »

Quand un mandarin voyage, il doit être hébergé par les autorités locales, qui font préparer pour lui ce que l'on appelle en chinois x\.nkong-youan, c'està-dire un appartement dans un des bâtiments de l'Etat. Le passe-port du voyageur constate son rang et par conséquent le nombre de rations auxquelles il a droit, pour ses gens et ses chevaux, et la dépense occasionnée par cette fourniture est portée en compte, par le mandarin local, sur les impôts dont il est responsable. Mais cette manière de faire est trop nette, trop simple, pour plaire aux Chinois; aussi, dans la pratique, les choses se passent autrement. Le mandarin voyageur descend à l'auberge et se 4'efuse à recevoir aucune des rations auxquelles il a droit, déclarant qu'il ne veut pas coûter un seul denier à l'empereur. Le mandarin local fait part de cette résolution à ses administrés, notamment aux négociants , et ajoute qu'on ne peut pas être en reste de générosité avec cet illustre voyageur, et que, puisqu'il ne veut pas contribuer à appauvrir l'Etat en recevant le& vivres auxquels il a droit, c'est aux citoyens de la ville à lui offrir l'hospitalité. Chacun alors met la main à la poche, et la générosité est en rapport avec l'influence que l'on suppose possédée par ledit voya-

geur. Si c'est un mandarin de première classe, viceroi, ou président d1 un tribunal, on compte par mille; s'il ne s'agit que d'un préfet ou d'un taotai, on compte par cent, et même, si l'on arrive aux derniers rangs de la hiérarchie, c'est le voyageur qui offre à son hôte un spécimen des produits de la province d'où il vient.

C'est un usage si enraciné en Chine que le mandarin vit aux dépens du peuple, qu'une des choses qui étonnent le plus les Chinois, c'est de voir les Européens exiger de leurs domestiques le payement de toutes les choses qu'ils achètent. Bien souvent, en arrivant dans une auberge, l'hôtelier nous avertissait qu'il n'avait aucune provision, et que nous serions mieux dans l'hôtel voisin où descendaient tous les gens de notre rang.

Sans se laisser décourager par ces paroles, notre cuisinier répondait : et Nous sommes des étrangers et ignorons la place du marché ; ayez donc la complaisance de prendre cet argent et d'aller acheter des poulets, des œufs, de la viande, etc.» Aussitôt l'aubergiste changeait de ton, et nous fournissait tout ce dont nous avions besoin avec le plus grand empressement.

Le lendemain, nous arrivons dans la ville de Fùnchen, marché important situé presque à la frontière qui sépare le Chansi de la Mongolie. Pour la première fois depuis que nous voyageons, nous avons

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affaire à un mandarin mal élevé, et nous sommes obligés de réagir contre ses mauvais procédés en étant plus insolents que lui. C'est une histoire assez drôle et qui peint bien les Chinois. On nous avait préparé, d'après les ordres de cet individu, une sorte de taudis, et Ton n'avait pris aucune précaution de police pour empêcher la foule d'envahir la cour de la maison. Or, la présence de cette foule est presque toujours la cause des accidents qui arrivent aux Européens dans l'intérieur de la Chine : on vient voir les étrangers comme des bètes curieuses; on se permet sur leur compte des réflexions peu charitables; les domestiques prennent mal ces quolibets; la dispute dégénère en rixe; l'autorité locale, indifférente ou mal disposée, n'envoie pas la police à temps, et un accident arrive dont les conséquences sont terribles pour les mandarins insouciants et pour la population turbulente; mais ces châtiments, quelque sévères qu'ils soient, ne rendent pas ia vie aux morts. Notre expérience de la Chine nous faisait donc surtout craindre les rassemblements des oisifs dans noire cour; nous envoyâmes exprimer notre mécontentement sur le choix du logement et sur l'absence de police à notre porte; le mandarin reçut assez mal ces observations et fut si impertinent qu'il fut décidé qu'il méritait une leçon, nécessaire d'ailleurs à notre sécurité. On fit donc recharger les mulets, et nous nous transportâmes au logis dudit gouverneur, décla-

rant que l'auberge qu'on nous avait préparée était trop mauvaise pour y rester. Il nous fut répondu que le mandarin était malade et qu'il ne pouvait nous recevoir. Nous répliquâmes à notre tour qu'il nous était indifférent de voir ou de ne pas voir ce personnage, mais que les chambres où nous étions étant à notre convenance, nous allions nous y installer pour la nuit. Voyant que notre résolution était sérieuse, les domestiques de la maison vinrent offrir aux nôtres de l'argent pour nous décider à partir. Cette proposition n'ayant pas produit le résultat attendu, le mandarin se décida à venir lui-même, profitant, me fit-il dire, d'un moment de soulagement : il vint en effet, bouillant de colère, ayant préparé un discours foudroyant, et décidé, après l'avoir prononcé, à donner Tordre à ses gens de nous jeter à la porte. Avertis de ce programme par nos domestiques, il fut convenu que tous mes compagnons de voyage se tiendraient debout, et que moi seul resterais assis.

Aussitôt après son entrée, le mandarin furieux se jette dans un fauteuil et commence sa mercuriale. Notre interprète lui coupe la parole et lui dit sèchement qu'un mandarin de son rang n'a pas l'habitude de s'asseoir devant un ting-chaï (littéralement, commissaire impérial), et qu'il le prie de se conformer aux rites. Rappelé ainsi à l'ordre devant ses administrés, le mandarin comprit que toute lutte se rait désavantageuse pour lui, et avec cette désinvol-

ture qui est le propre des Asiatiques, il changea tout de suite de ton et devint d'une politesse et d'un charme sans égal.

Immédiatement des ordres furent donnés, les meilleures chambres de l'hôtel préparées pour nous, et notre refus de recevoir aucun cadeau, fût-ce un poulet , acheva de convaincre ce petit potentat qu'il avait eu raison de plier son orgueil; un de ses compatriotes à notre place aurait profité de cette circonstance pour se faire faire des présents onéreux.

C'est dans cette ville que nous nous séparâmes des missionnaires belges qui nous avaient reconduits jusqu'à l'extrême limite de leurs districts; en revanche, nous trouvâmes les franciscains qui sont établis au Chansi . Lévèque de cette province avait envoyé un de ses prêtres nous souhaiter la bienvenue, et aussi nous accompagner et nous servir d'introducteur dans les villages chrétiens que nous pourrions rencontrer sur notre route.

Les voyageurs français en Chine ont sur ceux des autres nations un grand avantage qu'ils doivent en partie au protectorat que leur gouvernement accorde aux catholiques, mais surtout au nombre considérable de missionnaires français disséminés dans les provinces.

Les chrétiens chinois connaissent tous la France de nom et savent que c'est à son intervention qu'ils doivent la sécurité et la liberté de conscience dont

ils jouissent ; aussi tout individu reconnu et recommandé comme Français par les missionnaires est-il sûr de recevoir un bon accueil dans toutes les chrétientés chinoises et de pouvoir ainsi éviter bien des dangers et bien des fatigues. Je mets en fait qu'un Français connu et bien recommandé aux missionnaires pourrait aller de Pékin à Canton, de village chrétien en village chrétien, sans débourser un sol et sans même s'apercevoir des difficultés d'un pareil voyage.

Il est incontestable que les chrétiens chin'ois, je parle de ceux de l'intérieur, et non des individus qui, dans les ports, se sont faits chrétiens dans l'espoir de se créer des relations avec les résidents étrangers; il estincontestable,dis-je,que les chrétiens chinois sont supérieurs sous tous les points de vue à leurs voisins. Les pratiques de la religion catholique leur inculquent des idées d'ordre et de régularité qui améliorent singulièrement leur position matérielle. Ils n'ont qu'une femme, ne fument pas l'opium, ne iouent pas, et, au lieu d'intenter à leurs voisins des procès que l'avidité des mandarins rend ruineux, ils font juger leurs différends par le missionnaire, dont les arrêts sont non-seulement plus équitables, mais encore ne coûtent rien.

Ce n'est pas tout : la solidarité qui s'établit entre chrétiens leur est fort utile au point de vue de leurs affaires ; le local destiné à loger le missionnaire est

toujours à la disposition des voisins, qui trouvent là un gite gratis et une nourriture moins chère que dans les auberges; ils reçoivent sans rétribution les soins des médecins entretenus par la mission, et n'ont pas davantage à s'occuper de l'éducation de leurs enfants auxquels on apprend non-seulement le catéchisme, mais encore à lire et à écrire, et les éléments de littérature profane, nécessaires à toute carrière chinoise.

L'hostilité des mandarins au christianisme ne provient pas ici d'un sentiment de haine contre cette doctrine, ni de la crainte de voir renverser les idoles de Bouddah ou de Tao ; car le Chinois n'est ni fanatique ni exclusif en matière religieuse, et lorsque Ton parvient à avoir une conversation à la fois intime et sérieuse avec l'un d'eux, il ne fait aucune difficulté à admettre que les principes sur lesquels s'appuie le christianisme sont excellents et ne peuvent qu'améliorer la moralité de ceux qui les suivent; mais l'adoption de la religion chrétienne par la Chine serait la ruine de l'organisation actuelle, et l'orgueil chinois se refuse à admettre qu'un changement, de quelque nature qu'il soit, puisse être un bien pour la Chine.

En somme, le Chinois n'est ni plus ni moins hos tile au christianisme qu'aux chemins de fer et aux télégraphes; le seul point sur lequel le gouvernement chinois ait consenti à avouer son infériorité et à avoir re-

cours à l'étranger est celui de l'armement; mais, tout en consacrant des sommes énormes à l'achat de fusils à aiguille, de canons Krupp, de torpilles et de vaisseaux cuirassés, il n'a pu cependant humilier son orgueil jusqu'au point de changer les programmes officiels qui, depuis des milliers d'années, servent de base aux examens militaires; le iirde l'arc et la voltige font encore aujourd'hui le fond de l'instruction militaire des jeunes officiers chinois, et les Tartares appartenant aux huit bannières sont obligés, comme par le passé, de donner des preuves de leur savoir dans ces deux exercices pour continuer à toucher la pension de 14 francs par mois que leur sert la cour.

Dans l'ordre philosophique, nous retrouvons le même enfantillage ; les hauts personnages sont tous en rapports trop fréquents avec les Européens pour continuer à ignorer que la terre est ronde, que le soleil est immobile, que le tonnerre est un phénomène naturel, et qu'il existe des instruments à l'aide desquels on peut constater l'état de l'atmosphère et par conséquent prédire presque à coup sûr la pluie, le froid ou la chaleur. Ils n'en continuent pas moins à adresser des prières au dragon jaune ou noir et à lui donner en pâture la tête d'un tigre en carton, ou à faire rendre par l'Empereur des décrets d'exil contre les idoles qui refusent de lui obéir et d'envoyer la pluie à heure fixe. Un jour, un pêcheur de

Tien-tsin ramena dans ses filets une anguille d'une taille exagérée; aussitôt tous les mandarins décident que c'est le dieu du fleuve Jaune qui s'est déplacé, et qu'il va s'ensuivre des cataclysmes effrayants. L'année ayant été très-pluvieuse, et les inondations du Pei-ho plus fortes que d'habitude, la pagode qui avait recueilli l'anguille précitée fut l'objet d'un pèlerinage si fréquenté que les autorités furent obligées de le réglementer afin d'empêcher des troubles de se produire.

Malheureusement cet esprit de conservatisme exagéré n'est pas assez connu de ceux qui ont étudié superficiellement la Chine, et a amené des préjugés qu'il est important de détruire. On dit volontiers : A quoi bon s'occuper à convertir la Chine ? Vendons-lui du coton et de l'opium, c'est tout ce qu'il nous faut ; supprimons les missions et les missionnaires, et on aura détruit un des plus grands obstacles à l'accroissement du commerce. Rien n'est

i plus faux que ce raisonnement, car les missionnaires sont maltraités par les Chinois non comme prédicateurs d'une religion mauvaise ou défendue,

■ mais comme propagateurs d'idées étrangères. Les mandarins sentent parfaitement que leur domination cessera le jour où le peuple sera convaincu de leur

1 incapacité, et où il comprendra qu'il y a des modes d'administration supérieurs à ceux que Confucius enseignait il y a plus de deux mille ans, que le

monde a marché depuis celte époque, et qu'il y a des sages dont les préceptes sont meilleurs que ceux du philosophe chinois.

La même opposition se produit chaque fois qu'il s'agit d'augmenter ou de faciliter les rapports entre les Chinois et les étrangers. Ainsi , malgré l'autorisation que le cabinet de Pékin avait donnée quelques mois auparavant de faire atterrir à Shang-haïle fil télégraphique sous-marin qui relie Hong-kong au Japon et à la Sibérie, il a été impossible de le faire consentir à la construction d'une ligne terrestre qui reliât Fou-tcheou, l'un des centres du marché des thés, avec Amoy, où passe le câble sous-marin. Pour couper court à toute négociation, le gouverneur de la province reçut Tordre d'acheter et de détruire le matériel que la Compagnie danoise avait, sur une fausse interprétation d'un fîrman, réuni de bonne foi à Fou-tcheou.

L'essai dechemin de fer entre Wou-song et Shanghaï n'a pas eu plus de succès. Le gouvernement chinois, obligé, par égard pour l'Angleterre qui poursuivait alors les négociations relativesà l'assassinat de M. Margary , de tolérer l'essai de ce chemin de fer pendant quelques mois, n'eut pas de cesse qu'il n'eût désintéressé les actionnaires et détruit cet embryon de railway auquel les populations \oisines de Shanghaï s'étaient accoutumées et qui marchait sans occasionner ni trouble ni désordre.

On pourrait multiplier ces exemples à l'infini, et montrer partout la même tendance à effacer les traces européennes dès que cela est possible. Je mets en fait que si, par un motif quelconque, les Occidentaux venaient à quitter Shang-haï, où des millions ont été dépensés pour construire des palais, vingt ans après il ne resterait pas vestige de cette ville; les baraques chinoises auraient remplacé les maisons en pierre de (aille, les tuyaux de gaz auraient été déterrés et les quais démolis.

Le Chinois, j'entends la classe mandarinale, comprend parfaitement qu'il ne peut conserver son influence qu'en maintenant le plus longtemps possible le peuple dans l'ornière où il est embourbé depuis Confucius,et il craint tout autant la construction des chemins de fer on des télégraphes que la prédication d'une religion étrangère.

Personne n'ignore ce qui s'est passé au siècle dernier entre la cour de Rome et l'empereur Kang-Hy, l'homme le plus remarquable qui ait jamais occupé le trône de la Chine. Les Pères Ricci, Schall, Verbiest et tant d'autres, ayant entrepris de leur propre initiative la conversion de la Chine, et étant parvenus, à force d'habileté, de patience et d'humilité, à se rendre, pour ainsi dire, indispensables à l'empereur, se trouvèrent arrêtés dans leur marche ascendante par une difficulté théologique soulevée par les domini cains espagnols.

Le débat, s'étant élargi, fut porté devant la cour de Rome, qui, malgré l'intervention personnelle de l'empereur Kang-hy, décida contre les jésuites et en faveur des dominicains; ce jugement fut la perte du catholicisme en Chine. Jusqu'alors les jésuites, grâce à la souplesse de leur esprit, étaient parvenus à endormir la méfiance des Chinois sur le caractère de la réforme religieuse qu'ils poursuivaient; nonseulement, suivant eux, elle nechangeait rien aux lois du pays, mais ne troublait même pas les habitudes. Le jour où il fut démontré que l'adoption du christianisme entraînait une sorte de révolution sociale, cette religion fut mise à l'index, et les persécutions commencèrent.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que tout ce que Ton sait de la Chine a été enseigné par les missionnaires, et qu'encore, à l'heure actuelle, leur présence dans l'intérieur est le moyen le plus puissant mis à la disposition de l'Occident pour arrivera son but.

L'organisation des missions catholiques en Chine est une des plus belles conceptions que Ton puisse imaginer. Le Saint-Siège, averti par les dissensions qui ont, au siècle dernier, compromis d'une façon si malheureuse l'œuvre delà propagation de l'Evangile, a pris, pour éviter le retour de ces conflits, les précautions les plus sages.

La Chine a été divisée en vicariats apostoliques

confiés aux différentes congrégations qui s'occupent de l'œuvre des missions. Chacune a carte blanche chez elle, et peut administrer sa province comme elle l'entend. Les missions étrangères ont le Sse-tchuen, le Thibet, le Kouei-tcheou, le Yunan, la Alandchourie et Canton, en tout 8 vicariats apostoliques et environ 200,000 chrétiens.

Les lazaristes ont Pékin, le Kiansi et le Tchekiang, et 4 vicaires apostoliques administrant à peu près 150,000 âmes.

Les jésuites sont chargés de Nankin, de Shanghaï et d'une partie du Pe-tchi-li , avec 2 vicaires apostoliques et 150,000 chrétiens.

Les franciscains italiens sont établis dans leHonan, le Houpé, le Chansi, le Shensi, le Chan-toung, le Hounan, en tout 9 vicaires apostoliques et 100,000 chrétiens.

Les Belges ont reçu en partage la Mongolie, avec un vicaire apostolique et 30,000 chrétiens.

Enfin, l'île deFormose et le Fokien, avec 2 vicaires apostoliques, appartiennent aux dominicains. On peut donc évaluer à environ 700,000 le nombre des chrétiens chinois.

Cette division permet déjà d'observer certains faits intéressants; c'est ainsi que les jésuites se contentent de deux évêques pour 150,000 chrétiens, tandis que les franciscains italiens en ont neuf, sans compter les coadjuteurs, pour en administrer 100,000.

Les Belles, en leur qualité d'hommes du Nord, se sont emparés des déserts glacés de la Mongolie, tandis que les missions étrangères, dont l'esprit est plus aventureux et plus enclin à la recherche du danger, ont choisi les provinces les plus éloignées de • toute protection et par conséquent les plus périlleuses ; enfin les dominicains ont cherché à se rapprocher le plus possible de leur centre d'action qui est aux Philippines.

Les jésuites mènent de front la propagation de la foi et l'organisation matérielle de leurs néophytes. Ils ne se contentent pas d'ouvrir des écoles, des pharmacies, des orphelinats, et d'envoyer partout des catéchistes; ils veulent que les écoles soient fréquentées, que les pharmacies soient aux mains de médecins habiles, que les orphelinats renferment autre chose que des enfants moribonds.

Ils s'occupent également des sciences au point de vue européen, et ont fondé des observatoires astronomiques et météorologiques qui les mettent en rapport avec les savants français. Plusieurs parmi eux sont des naturalistes de premier ordre, et le Père Eudes a publié sur les coquillages des travaux qui sont très-appréciés; il entre dans le programme de ces religieux de continuer la tradition des Pères qui fondèrent celte mission et de servir pour ainsi dire de trait d'union entre l'Orient et l'Occident scientifique; ils ont des infirmeries, des ateliers de peinture,

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des cabinets d'histoire naturelle, de physique, de chimie, et tout dernièrement viennent de rééditer le meilleur dictionnaire franco-chinois.

Les Pères européens eux-mêmes se répandent le plus qu'ils peuvent dans le monde chinois. Ils entretiennent des relations avec les mandarins, s'informent des usages indigènes, et s'y conforment le plus possible ; ils suivent en cela le précepte de leur fondateur, qui a désiré que lesjésuites vécussent comme des hommes de la classe bourgeoise aisée, sans luxe, bien entendu, mais sans privations inutiles.

Les questions d'argent sont toujours secondaires pour eux, et ils ne demandent aux chrétiens que juste ce qu'ils trouvent nécessaire, soit pour les intéresser à une œuvre, soit pour ne pas froisser leur amour-propre. Ainsi, si la construction d'une chapelle a été reconnue utile dans un village, les habitants donneront le quart ou le tiers de la dépense. Si on ne leur demandait rien, ils se figureraient que la chapelle n'est pas à eux et n'y prendraient aucun intérêt, tandis que le chrétien qui a été lui-même acheter des chandeliers pour l'autel ou le tableau du chœur a non-seulement fait un sacrificequi rattache, mais, ayant mis aussi son amour-propre à choisir des objets au goût de ses amis, se montre fier du résultat de sa mission. Les franciscains, au contraire, persistent dans l'esprit de pauvreté que leur a imposé saint François. Ils ne possèdent ni ne

se créent aucune ressource , et continuent à vivre au jour le jour. Us font supporter non-seulement tous les frais du culte, mais même ceux de leur modeste nourriture, aux chrétiens chinois. Ils se trouvent ainsi entièrement à leur merci, et pendant notre séjour au Chansi nous avons asisté à plusieurs faits dignes vraiment d'exercer leur humilité chrétienne.

Pour ma part, je crois le Chinois incapable d'apprécier la charité poussée à cet extrême ; l'amour du prochain est une des idées le moins à la portée des races jaunes, qui n'ont de respect et de considération que pour la puissance et la richesse, et je pense que le jésuite a plus de chance de réussir en montrant que les principes du christianisme contribuent aussi au bien-être matériel, en ce sens qu'ils propagent la civilisation, l'ordre et la régularité.

Quant aux missions étrangères, c'est encore un autre ordre d'idées. L'esprit de cette compagnie est celui du sacrifice quand même; le missionnaire recherche moins le succès de l'œuvre que sa propre édification, et s'il vient en Chine pour y prêcher l'Évangile, c'est un moyen de faire son salut personnel. De là une certaine exagération de prosélytisme souvent dangereuse pour les voisins qui veulent bien sacrifier leur vie, si les circonstances l'exigent, mais qui recherchent avant tout le succès de l'œuvre qu'ils ont entreprise, et qui savent parfaitement que

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les ouvriers sont trop difficiles à remplacer pour ne pas les ménager.

Parmi les missionnaires, les uns se chinoisènt trop, les autres pas assez'; il faut éviter d'adopter sans réserve les usages chinois et s'abstenir de lès rejeter tous sans examen, car il est évident que le missionnaire qui veut changer absolument toutes les habitudes de sa race, coucher sur des planches sans se déshabiller, manger une nourriture qui répugne à son estomac, et ne boire que du thé, au lieu du vin, auquel il est accoutumé dès l'enfance, s'use plus vite que celui qui évite les privations inutiles, et je suis de l'opinion que se ménager pour durer est à la fois plus chrétien et plus méritoire.

D'un autre côté , c'est folie de froisser inutilement les mœurs du peuple que l'on veut convertir à une autre croyance ; la répulsion est déjà assez grande entre les deux races sans donner aux adversaires, de justes griefs à faire valoir. Le prosélytisme de Polyeucte est toujours maladroit, et l'on détruit moins d'idoles en les brisant avec éclat qu'en les rendant indifférentes et ridicules. Toutefois, ce qui est vraiment admirable, c'est l'esprit de solidarité qui existe entre les Chinois chrétiens; c'estla preuve la plus incontestable de la force du catholicisme, car rien n'est plus contraire aux idées de ce peuple que la fraternité; il faut donc qu'en adoptant le christianisme il subisse une sorte de transformation morale.

L'accueil qui nous est fait partout est des plus touchants, et nous sommes obligés de batailler pour ne pas accepter toutes sortes de présents. Si nous laissions faire les chrétiens, non-seulement toutes nos dépenses seraient défrayées, mais nous reviendrions à Pékin avec des chariots pleins de productions des diverses provinces que nous traversons.

Une autre remarque qui montre à quel point le Chinois chrétien est différent de ses voisins païens, c'est l'espèce de crànerie qu'il met à se montrer en public avec nous. A l'inverse des Chinois qui évitent toute espèce de rapport avec l'étranger et qui craignent de perdre leur popularité en nous rendant le moindre service, le Chinois chrétien semble fier de nous servir de cicérone. Quand nous sortons pour faire quelques visites, les uns viennent avec nous pour nous faire escorte, les autres amènent à notre auberge leurs amis païens et leur montrent nos lits, nos selles, notre vaisselle de voyage, et donnent, d'un air entendu et protecteur, les explications les plus burlesques de choses qu'il n'ont jamais vues et dont ils ne comprennent pas mieux l'usage que ceux à qui ils parlent.

Généralement, quand nous quittons un endroit, nous faisons, avant de partir, une distribution de petits objets à ceux qui nous ont été utiles, objets de piété , tels que chapelets , images , bénitiers, crucifix , petits couteaux , ciseaux , aiguilles;

mais ce qui a le plus de succès, ce sont des boites de sardines à l'huile. C'est une friandise à laquelle peu de Chinois sauraient résister , et l'heureux possesseur d'une de ces boites invite tout le village à venir goûter une parcelle de cette délicieuse nourriture.

Le lendemain nous arrivons à Ta-toun-fou, l'une des plus grandes villes du Shan-si, où les Pères franciscains ont un établissement relativement considérable, où nous devions nous reposer quelques jours. Xous arrivons juste pour assister à une petite émeute que notre présence parvint à calmer. C'était au plus fort de Télé, et la grande chaleur avait amené une sorte d'épidémie de typhus. Le Père François avait cru bien faire de mettre les enfants de la Sainte-Enfance à l'abri de toute conlagion, et s'était entendu avec ses voisins de Mongolie pour diriger une partie de ces petits êtres dans un climat sain; mais voilà que la population, excitée par quelques bonzes, s'oppose à ce départ, prétendant qu'on emmène ces enfants pour les tuer et faire de la photographie avec leurs yeux et du chocolat avec leur sang. A'ous eûmes toutes les peines du monde à faire comprendre aux autorités locales la stupidité de ces accusations, et nous fûmes obligés de consentir à ce qu'un homme de la police accompagnât la caravane et visitât l'établissement des Pères belges.

Notre voyage avait un but déterminé. Cependant,

pour ébaucher une sorte d'enquête commerciale, j'avais consenti à ce qu'un négociant français de Tien-tsin confiât une petite pacotille d'objets, dits articles de Paris, à l'un des domestiques, de façon à pouvoir nous rendre compte et de la nature des objeis qui plaisaient à l'intérieur, et du prix auquel on pouvait les vendre. Chaque fois que nous faisions une station de plusieurs jours, on déballait ladite pacotille et Ion vendait le plus possible aux marchands chinois. Les résultats de cette enquête ont été ceux-ci ■ tout objet de valeur est à peu près invendable, du moins commercialement; quant aux petits bibelots, on peut faire d'énormes bénéfices, malheureusement très-diminués par les droitsde toutes sortes dont les mandarins ont couvert la Chine.

Les taxes sont telles qu'un marchand chinois préférerait acheter un objet 100 francs rendu à Ta-toun-fou plutôt que de l'avoir pour 10 à Tientsin. Il faut payer sur chaque pont que l'on traverse, dans chaque ville où l'on passe, sur chaque canal où Ton navigue, non pas un droit fixe et connu d'avance, mais celui qu'il plaît au préposé de réclamer. Ce n'est pas tout encore; quand le marchand a déboursé tout ce que les autorités locales ont voulu lui extorquer, soit pour l'entretien des routes, des ponts, des canaux, soit pour la réparation des pagodes, soit pour les prières destinées à obtenir la pluie, soit pour la milice, soit pour la guerre du Ili, etc., il lui

reste un dernier danger à affronter. La cour dispose en faveur de la toilette de telle ou telle princesse du revenu d'un bourg, d'une ville, d'un district; tout alors est à recommencer. La fui le est le moyen le plus sûr d'arrêter les exactions; la fuite, c'est la mort de la poule aux œufs d'or ; si la population commerçante disparait, qui payera la taxe ? Aussi les mandarins reculent-ils presque toujours devant cette menace.

Au demeurant, il serait faux de croire que le Chinois soit facile à gouverner, ni qu'il supporte patiemment les exactions du pouvoir; il est, au contraire, très-indépendant, et quand un mandarin lui déplaît, il a vite fait de le mettre à la raison. Son système est des plus simples; il se rend au Yamen, s'empare du magistrat, l'attache dans une chaise à porteur et le dépose en dehors de la ville, dont les portes sont immédiatement fermées. En même temps deux ou trois notables se rendent chez le mandarin supérieur et lui offrent un cadeau pour les débarrasser du magistrat incommode ou trop exigeant; il est rare que l'affaire ne s'arrange pas dans ces termes.

Au contraire, quand le magistrat plaît à une ville, les habitants font les mêmes démarches pour le conserver. S'il est nommé ailleurs, il se passe alors une scène très-drôle : les notables viennent supplier le mandarin de rester ; naturellement il résiste et répond qu'il doit obéir aux ordres de l'empereur ;

alors, on s'empare de sa personne, et pour le mettre dans l'impossibilité de fuir, on lui ôte ses bottes que Ton enferme dans une cage et que Ton suspend sous la voûte de la porte d'entrée de la ville. Enfin, quand le jour du départ est définitivement fixé, on laisse ces vieilles bottes en trophée et Ton décerne au magistrat regretté une paire de bottes d'honneur. Aussi, quand on veut parler d'un mandarin populaire, on cite le nombre de paires de bottes neuves qu'il a reçues.

Les cages qui sont suspendues sous la voûte des portes des villes ne sont pas toutes destinées à un usage aussi innocent; la plupart d'entre elles servent à contenir des têtes de criminels exécutés pour des crimes de rébellion ou de vol à main armée sur les grands chemins.

Les crimes de droit commun reçoivent leur châtiment à Pékin ; car, d'après la loi chinoise, l'empereur a seul le droit de prononcer une sentence capitale et de la faire exécuter. Chaque année, tous les criminels de province sont amenés à la capitale, leur jugement examiné et confirmé par la haute cour. Mais c'est en automne seulement qu'ont lieu les exécutions ; la veille du jour fixé par un décret impérial pour cette triste cérémonie, toutes les sentences sont apportées à l'empereur. Les noms de tous ceux à qui il fait grâce sont entourés d'un cercle à l'encre rouge qu'il trace lui-même. Le lendemain,

tous les condamnés sont amenés sur le lieu du supplice, et le bourreau appelle Tune après l'autre ses victimes; ce n'est donc qu'à la fin de la journée que les privilégiés savent qu'ils ont été l'objet de la clémence impériale.

Pour les crimes qui menacent la sécurité publique, tels que rébellion ou vols à main armée, les magistrats ont des pouvoirs spéciaux et peuvent punir les coupables en vertu d'une sorte de loi martiale. Lorsque l'on veut se débarrasser d'un individu dont le crime ne comporte pas un chàliment immédiat, on feint de se tromper en lui appliquant la bastonnade, et d'un coup de bambou on lui brise le crâne ou la colonne vertébrale.

En sortant de Ta-toun-fou, nous dirigeons nos pas vers la capitale du Cbansi, appelée Ta-yuen-fou; maisaulieu de suivre la route ordinaire, nous faisons un détour afin de visiter en passant la célèbre lamaserie des Cinq-Tours, qui sert de demeure au bouddha vivant, le plus important après celui du Thibet.

Nous nous arrêtons à trois lieues de Ta-toun-fou pour visiter deux temples bouddhiques qui jouissent d'une certaine célébrité en Chine, où tout devient facilement légendaire. Ces temples, creusés dans ce qu'on appelle en géologie des agglomérés ou agglomérats, n'offrent rien de bien intéressant à étudier ; lessculpturessontgrossièresetreprésententles légendes bouddhiques les plus connues. Il y a cependant

une scène des peines réservées aux réprouvés dans les enfers qui contient quelques épisodes nouveaux, notamment celui d'une femme que Ton reconnaît facilement pour une courtisane ; la tête et le cou n'ont pas encore dépassé la porte du sinistre séjour que déjà le bas du corps est métamorphosé en truie, et sept ou huit petits cochons ont eu le temps de naître de cette étrange mère et de grouiller autour d'elle.

De même pour un voleur, les objets qu'il touche sont changés en flammes qui lui brûlent les doigts.

Nous voyageons pendant trois jours, sans autres incidents que ceux qui sont inhérents à tous les voyages en caravane, avant d'arriver au pied de la montagne où est située la fameuse lamaserie des Cinq-Tours. Le village où nous passons la nuit avant de commencer notre ascension est situé au milieu d'un plateau tout cultivé ; je n'ai jamais rien vu de plus beau que cette vallée de Taë-tchéou ; à perte de vue ce sont des champs de pavots en fleur, séparés les uns des autres par des bouquets de futaie d'ormeaux, abritant des sources d'eaux claires et limpides , et comme fond de tableau , les énormes montagnes du Chan-si avec leurs rochers pointus et leurs lignes tourmentées.

Taë-tchéou est une de ces villes dont je parle plus haut, dont les revenus ont été donnés en apanage à une princesse; aussi n'est-ce qu'une ruine, et il nous fallut aller à quelques lieues de là chercher un

refuge dans des lamaseries que Ton nous dit destinées à recevoir les voyageurs. Mais nous avions compté sans l'exclusivisme chinois, doublé, en cet endroit, d'une pointe de fanatisme religieux. Nous essayâmes de tous les moyens pour nous installer dans Tune d'elles, mais inutilement; les bonzes ameutèrent le village, et l'incident menaçait de devenir des plus désagréables, lorsque le chef d'un grand temple, situé hors du village , ayant appris nos qualités et ayant entendu parler à Pékin, où il était peu de temps auparavant, de l'autorité des représentants des puissances étrangères, envoya ses domestiques nous chercher et nous offrir l'hospitalité. Comme il arrive toujours en pareil cas, cette démarche changea du tout au tout les choses, et ce fut alors des supplications qu'on nous adressa pour rester <lans la pagode d'où l'on voulait nous chasser quelques instants auparavant.

Après beaucoup de pourparlers, nous finissons par nous rendre dans le temple, situé hors du village, et par accepter l'invitation qui était venue si à propos. Bien nous en prit, car c'est un véritable palais que cette lamaserie, et jamais nous n'avions été si bien logés. On nous montra la relique du lieu, qui consiste en une énorme semelle de 50 centimètres de long, que l'on révère comme ayant touché au pied de Bouddha lui-même. Il faut payer pour vénérer cette relique ; de là la grande richesse de ce

temple, car aucun des pèlerins qui se rend à Taètchéou ne manque à cette dévotion, qui fait partie du programme du pèlerinage.

Le lendemain, avant de partir, nous envoyons quelques présents au bonze, qui en fut charmé, notamment une jumelle, l'un des objets que les Chinois désirent le plus posséder. Nous partons de bonne heure, car la journée doit être rude : neuf lieues dans des sentiers de montagne. Nous ne tardons pas à nous féliciter de cette précaution, car nos chevaux ont de la peine à se frayer un passage au milieu du torrent que nous suivons ; les cailloux roulants les font broncher à chaque instant, et l'escarpement des rochers est tel qu'il faut souvent mettre pied à terre et faire des kilomètres à pied. Enfin, vers midi, nous arrivons au sommet delà principale montagne, où nous trouvons une sorte d'oratoire délabré où nous nous arrêtons et faisons reposer nos chevaux. Le plus fort est fait ; mais plusieurs fois, ainsi que le raconte le Père Hue, nous avons été obligés de nous accrocher à la queue de nos poneys pour nous aider à gravir cette terrible montagne et ménager notre souffle.

Le reste de la route, sans être meilleur, estmoins fatigant; nous marchons en plaine, et nous arrivons à Ou-taë-chan, littéralement, la montagne des Cinq-Tours, un peu avant le coucher du soleil. Après Lhassa, c'est le centre bouddhique le plus

vénéré et le pèlerinage le plus fréquenté. Le premier aspect est une désillusion ; on s'attend à quelque chose de grand, d'imposant, en rapport avec l'élévation des montagnes et la beauté du site, et Ton se trouve en face de quelques cabanes de paysans délabrées; çà et là quelques toits jaunes, verts, bleus, percent à travers des 1 ouquels d'arbres, mais rien n'indique la présence d'un grand monument, temple ou palais.

IVolre arrivée produit une immense émotion; jamais aucun Européen n'a pénétré jusque-là, de sorte que les lamas et les marchands chinois établis autour des sanctuaires sortent en foule de chez eux pour nous voir; c'est une véritable tuerie; nous sommes étouffés, et les domestiques qui nous précèdent ont beau crier gare et faire claquer leur fouet officiel, nous ne pouvons avancer d'un pas. Mais comme cette foule est seulement curieuse et nullement malveillante, M. Devéria parvient assez facilement à se dégager et à faire connaissance avec un lama qui nous offre l'hospitalité chez lui jusqu'à ce que nous ayons pu nous procurer un gîte définitif.

Notre arrivée coïncidait avec une fête bouddhique. Le quinzième jour de la septième lune, les lamas poursuivent le diable et le chassent des sanctuaires. Cette solennité avait attiré beaucoup de Mongols, de sorte que les logements étaient fort rares; on finit cependant, vu notre importance, par nous trouver

deux chambres où nous fûmes campés tolérablement. Une fois notre installation faite, nous envoyons nos cartes et de légers présents au supérieur du couvent où nous sommes logés, et la soirée se passa dans un échange de politesses et de visites, de telle sorte que notre situation devint parfaitement nette et que nous pûmes enfin être sûrs de ne pas avoir fait un voyage inutile.

Nos conversations avec les lamas nous apprirent que ce pèlerinage était visité régulièrement par les premiers souverains de la dynastie actuelle; mais l'un d'eux , l'empereur Tien-long , étant tombé malade pendant son séjour à Ou-taë-chan , ses médecins déclarèrent que c'était la mauvaise qualité de l'eau qui était cause de celte indisposition. II fallut s'en procurer d'autre, et les sommes dépensées à cette occasion furent si exagérées que l'empereur jura de ne plus entreprendre ce pèlerinage. Cependant, depuis cette époque, l'empereur Tao-kouan vint une fois à Ou-taë-chan; mais ni son fils ni ses petits-fils ne suivirent son exemple.

Le pèlerinage ne se compose pas d'un sanctuaire unique, mais d'un grand nombre de temples, séparés les uns des autres, et formant chacun un établissement complet, distinct de celui des voisins. Chacun de ces temples a une spécialité: l'un sert de refuge aux lamas ascètes, l'autre est préféré par les savants ; un troisième possède les reliques les plus vénérées.

Ces lamaseries sont très-nombreuses et très-peuplées; celle où nous sommes descendus contient plus de trois mille lamas, et elle est surtout fréquentée par les ascètes, de sorte que nous voyons de notre fenêtre, et pour ainsi dire sans sortir, tous les détails de leur culte bizarre. L'un d'eux récite un interminable chapelet et répète, pendant des heures entières, la même phrase sans jamais varier ni bredouiller. Un autre, accroupi en face de la déesse Kouan-yn, frappe de son front le socle de la statue, et, chose à peine croyable, il y a si longtemps qu'il se livre à cet exercice que le marbre porte les traces de cette adoration : une légère excavation s'est produite à l'endroit où le front du pénitent vient sans cesse se heurter.

Un troisième passe son temps à essayer de remplir un vase avec des haricots mélangés de grains de verroterie ; lorsque le vase est rempli jusqu'à une certaine hauteur, un ressort qui fait bascule le vide à l'instant. Xous avons vainement interrogé les lamas pour savoir à quel mythe répondait ce vase, nouveau tonneau des Danaïdes; personne n'a pu nous renseigner. Tout ce qu'on sait, c'est que, il y a une quarantaine d'années, cet individu est venu un matin s'accroupir à cette place, et que depuis cette époque il ne l'a jamais quittée. Le jour, il emplit son tonneau; la nuit, il dort enveloppé dans son manteau.

Mais tous les ascèles n'ont pas des manies aussi inoffensives, et Ton nous en montre quelques-uns qui pratiquent les mutilations. En voici un qui se fait brûler la tête avec des bâtons d'encens enflammés ; il ne trahit par aucun signe extérieur la douleur qu'il ressent, et son extase est telle que rien ne saurait l'en distraire ; plus on le brûle, plus il élève ses bras vers le ciel en s'écriant : Omi-to-fou ! formule bouddhique que les lamas prononcent à chaque instant.

Pendant ce temps arrivent des bandes de pèlerins; on leur ouvre le sanctuaire; mais, avant de les laisser pénétrer dans l'intérieur, on recueille leurs offrandes, et, suivant leur générosité, on leur donne le grand ou le petit jeu, c'est-à-dire qu'on sonne les cloches, qu'on bat les tam-tams, qu'on allume les cierges et qu'on étend par terre des tapis précieux, ou bien qu'on les admet simplement à faire, silencieusement et sans l'éclat des lumières, les génuflexions ordonnées par les rites.

Les lamas sont de véritables moines; ils prononcent deux vœux, celui de chasteté et celui d'obéissance ; ce dernier est d'autant plus observé que les supérieurs religieux sont armés par la loi de pouvoirs civils qui rendent l'exercice de leur autorité religieuse tout à fait sérieux. Quant au vœu de chasteté, il me paraît bien moins observé. Au reste, les gens du pays ne se cachent nullement pour raconter les écarts de mœurs des lamas, écarts

qui sont tellement passés dans les habitudes que personne ne s'en inquiète. — Toute la population qui nous entoure, j'entends, en dehors des monastères, n'est ni chinoise ni mongole; ce sont des métis au teint jaune et aux pommettes saillantes; mais le nez est aquilin et absolument de provenance thibétaine.

Le supérieur général de tous ces couvents est le dalaï lama de Lhassa, ou Bouddha vivant; mais il délègue ses pouvoirs à un sam-lama, également Bouddha vivant, qui lui est demandé par l'empereur.

Les lamas sont simples, obligeants, polis, craignant fort les autorités chinoises et les détestant à cause des exactions qu'elles leur font subir. En général, ils sont destinés au lamaïsme dès l'enfance, et font un long noviciat avant d'être admis aux ordres. L'établissement fournit gratis aux lamas l'avoine et le millet qui est la base de leur nourriture. Quant à leur habillement et au loyer de leur cellule, il est à leur charge. Les lamas, n'ayant pas, comme nos moines, fait vœu de pauvreté, ont non-seulement le droit, mais le besoin de posséder quelque chose en propre.

La règle du couvent exige que les lamas soient levés au point du jour. Leur premier exercice est celui qui consiste à se laver les dents et les oreilles avec le plus grand soin; ils se réunissent trois

fois par jour pour réciter l'office en commun ; le reste du temps, ils font ce qu'ils veulent, sauf le commerce, qui leur est interdit par les règlements; la vente des manuscrits qu'ils ont copiés eux-mêmes est cependant autorisée.

Il leur est défendu de recevoir des femmes, de jouer, de se battre et même de sortir du couvent sans permission, de sorte que la plupart des lamas que Ton rencontre sur les grands chemins sont de faux lamas qui- espèrent , grâce à ce travestissement, voyager plus en sécurité, et obtenir plus facilement les aumônes des Mongols.

Toute infraction à la règle est punie par le renvoi du couvent.

Les exercicesreligieuxdesbouddhistesconsistent à réciter certaines prières; mais on n'offre aucun sacrifice, sauf ceux destinés à la nourriture des idoles. Ils se composent d'assiettes de fruits, la plupart du temps figurés en cire, en bois ou en carton. Quant aux cérémonies du culte, elles se résument en génuflexions et en koto. Le koto est une coutume chinoise qui consiste à se mettre à genoux et à frapper la terre avec le front; c'est la manière dont les inférieurs saluent les supérieurs : toute personne admise devant l'empereur, quel que soit son rang, fait neuf koto.

On allume également devant les idoles des cierges de cire jaune et des bâtonnets d'encens. Les lamas

sont appelés auprès des malades ; ils les soignent, les consolent, et font même une cérémonie qui consiste à frotter les pieds, les mains, les paupières, la bouche et les oreilles des mourants avec de la terre venant du Thibet. Pour officier ou même psalmodier les prières, ils revêtent des ornements sacerdotaux, et le chef a une coiffure qui ressemble à une mitre d'évêque.

Les lamas détestent les bonzes chinois, qui, disentils, ne connaissant pas la doctrine etconfondnat sans cesse Bouddha et Poussah, font le plus grand tort à la religion bouddhique, et propagent les superstitions du taoïsme. Le fait est que ces deux croyances sont si mélangées à l'heure actuelle qu'il est à peu près impossible d'établir les distinctions qui les séparent.

Le lamaïsme est tout à fait différent du bouddhisme indien; le fond de la légende est le même, mais la doctrine diffère essentiellement. Le but de Bouddha, aux Indes, a été, avant tout, politique et social, et il s'est préoccupé bien plus de détruire le brahmanisme que de créer un nouveau culte. En Chine, au contraire, où les castes n'existaient pas et où il n'y avait pas de parias à protéger, le bouddhisme a pris une tournure philosophique bien plus accentuée. Il existe sur ces matières une immense bibliothèque, presque complètement inconnue. Un savant des plus distingués, M. l'archimandrite Palladius, qui passe, à juste titre, pour l'un des sinologues les

plus autorisés, travaille cette matière depuis trente ans, et j'ai su, par lui, que- l'étude du bouddhisme chinois et thibétain lui avait donné les résultats les plus inattendus et en même temps les plus instructifs.

M. Lepissier, professeur à l'université de Pékin et précédemment attaché à l'Obseuatoire de Paris, était parmi nos compagnons de voyage, et il avait emporté avec lui des instruments d'astronomie, de sorte que, partout où nous passions, il faisait les observations nécessaires pour établir les longitudes et latitudes des points principaux de notre itinéraire. Ces expériences excitèrent au plus haut point la curiosité des lamas, et ils ne se lassaient pas de regarder le soleil à travers le sextant. Mais je dois ajouter que contrairement à ce qui se passait ailleurs, où les Chinoissupportaientcesobservationsavec un déplaisir visible, craignant qu'on leur jetât un mauvais sort, les lamas ne firent aucune opposition aux travaux de M. Lepissier. Pour les récompenser , il tira de sa boite un microscope de voyage qui faisait partie de son outillage scientifique, et leur montra un certain nombre d'objets grossis d'une manière démesurée.

Dans cette séance il y eut un épisode très-bouffon. Après avoir montré des cheveux gros comme des ficelles et des grains de blé ressemblant à des noisettes, on voulut leur faire voir un insecte; s'adressant au public, M. Lepissier demanda qu'on lui

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présentât un pou. Au premier moment, les lamas, craignant que ce fût pour le tuer, et leur religion supposant au meurtre de n'importe qïiel animal, se refusèrent à livrer cette victime. Cependant , la curiosité remportant, ils se décidèrent, et trente ou quarante individus de cette famille furent apportés par trente ou quarante mains, qui n'avaient d'autre peine que de fouiller au hasard dans les robes des lamas.

Lorsque ces pauvres Mongols virent cet animal qui, si sa grosseur était en rapport avec ses armes terribles, serait lêtre le plus redoutable de la création, ils furent pris d'une terreur folle; le bruit se répandit aussitôt que nous avions un moyen de grossir à l'infini les insectes les plus petits, et bon gré, malgré, il fallut contenter la curiosité et laisser chaque lama, à son tour, admirer le pou formidable.

Nous ne pouvions pas quitter Ou-taë-chan sans rendre nos devoirs au Bouddha vivant; nous fîmes donc demander à quelle heure il voudrait bien nous recevoir, et le lendemain, à l'heure convenue, nous prîmes le chemin de sa demeure. Il habite, sur le sommet le plus élevé de la montagne, un grand pavillon à la chinoise dans lequel il est fort bien installé, même avec un certain luxe. Après nous avoir fait attendre quelques instants, sans doute pour se revêtir de ses insignes, on nous introduisit dans la chambre où il se trouvait. Il était accroupi sur

un sofa, les jambes croisées, revêtu d'une sorte de péplum en soie cramoisie; ses bras nus étaient ornés au biceps et au poignet de cercles d'or, et il portait sur la tète une couronne ressemblant à celle des mérovingiens. Cet homme, dans la force de Page, puisqu'il a environ quarante-sept ans, était réellement superbe; on voyait cependant que tous ses gestes étaient étudiés, et qu'il était habitué à jouer un rôle; car rien, ni dans ses poses, ni dans son regard, ni dans le jeu de sa physionomie, n'était spontané, et il prenait volontiers l'attitude de Jupiter tonnant. Cependant il nous reçut à merveille, et la première chose qu'il nous dit fut celle-ci : « Comme je suis heureux de vous voir! Il y asi longtemps que je n'ai que des Chinois autour de moi, que je suis heureux de retrouver des figures comme la mienne. » Le fait est que, les Thibétains appartenant à la race indo-germaine, leur type se rapproche de celui des Européens.

Notre conversation dura assez longtemps, et nous parlâmes de toutes sortes de choses, même du Pape, dont le portrait se trouvait dans un album de photographies qui faisait partie des cadeaux que nous avions offerts à notre hôte ; mais pour le satisfaire complètement, il fallut lui faire présent de notre microscope.

En sortant, les lamas de service nous demandèrent si nous voulions qu'on nous imprimât le sceau du

pèlerinage; informations prises, nous refusâmes, car il s'agissait tout simplement de nous tatouer sur l'épaule avec un cachet aux initiales du Bouddha vivant; nous nous contentâmes d'emporter les empreintes dudit cachet sur des morceaux de soie jaune. Pourrépondreauxprésentsque nous lui avions faits, notre dieu nous envoya quelques paquets de bàtonnetsd'encens,unpanierdechampignons, un pot de miel et une cruche de lait caillé. Les lamas furent émerveillés de cette générosité; car, d'habitude, le sam-lama reçoit des présents, mais n'en rend jamais.

Avant de quitter Ou-taë-chan, nous finies une visite dans les boutiques et achetâmes, outre les différentes idoles, les objets les plus usuels du culte, parmi lesquels se trouvent les moulins à prières. C'est une sorte de cylindre ressemblant aux vases dans lesquels on grille le café ; à l'intérieur se trouve un rouleau en bois, autour duquel on enroule un morceau de papier sur lequel la sentence thibétaine « Omi-to-fou n est répétée : à l'infini ; on tourne la manivelle, et le papier se déroule; quelques heures de cet exercice font progresser sensiblement le croyant vers le Nirvana, eteela se comprend , puisque Nirvana et abrutissement sont synonymes. Par malheur, ces objets se trouvaient à la douane de la Villette lors des événements de la Commune, et ont été détruits.

En quittant Ou-taë-chan, nous nous dirigeons vers Ta-yuen-fou, capitale du Chan-si, située tout à fait

au sud de la province. C'est un voyage de huit à dix jours, pendant lequel se produisit l'incident le plus dramatique de notre excursion.

Nous étions arrivés assez tard dans un village où l'on célébrait certaines cérémonies religieuses, à propos de l'heureux résultat des moissons, et les paysans, excités par les libations, se portèrent en foule dans la cour de notre auberge, pour jouir du spectacle que le hasard leur fournissait; mais leur curiosité devint si gênante que, pour nous en débarrasser, nous donnâmes l'ordre de les renvoyer et de fermer la porte extérieure de l'auberge ; mais cela ne faisait pas le compte de nos villageois. Une discussion s'engagea entre eux et nos domestiques ; elle dégénéra vite en dispute et en rixe, et nous fûmes assaillis par une grêle de pierres qui blessèrent quelques-uns de nos compagnons ; il fallut faire usage de nos armes. Un premier coup de fusil en l'air n'ayant fait qu'accroître le désordre, j'ordonnai d'en tirer un second dans les jambes des assaillants, pensant qu'une cinglée de plomb suffirait pour disperser ces braillards. Malheureusement un d'eux se baissait juste à cet instant pour ramasser une pierre à notre intention : le coup l'atteignit en pleine figure, et il resta étendu sans mouvement; ses camarades prirent la fuite, mais après nous avoir enfermés dans l'auberge, déclarant qu'ils allaient chercher de la paille pour nous incendier. La situation devenait

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très-grave; heureusement, an de nos domestiques était dehors, et, apprenant ce qui s'était passé, il revint nous porter secours.

Il est d'usage en Chine, pour les grands personnages, d'avoir des domestiques revêtus du hou ton mandarinal; ces insignes ne leur donnent aucune autorité, mais indiquent la qualité de leur maître.

Xotre domestique avait justement un bouton bleu; les villageois le prirent pour un véritable mandarin et commencèrent à craindre les suites de leur équipée. Il profita de cette méprise pour faire ouvrir tout de suite la porte. Comme nos paquets n'étaient pas encore défaits, ni nos chevaux dessellés, nous profitâmes de la circonstance pour décamper et fuir ce village inhospitalier; mais, pour obtenir ce résultat, il fallut faire une véritable charge de cavalerie.

Nous voilà donc au milieu de la nuit dans une plaine absolument inconnue, n'osant nous approcher des habitations où nous craignions de recevoir un accueil aussi inhospitalier, surtout si le bruit de notre aventure s'était répandu. Cependant, vers le malin, voyant une lumière à peu de distance, je dis à un de nos gens d'aller prendre des informations. « \Ton, certainement, me répondit-il, c'est le renard, et je n'irai pas.» J'appris alors qu'il existait une superstition parmi le peuple chinois, d'après laquelle le diable se métamorphosait en renard et courait la nuit la campagne armé d'une lanterne , et que

lorsqu'on avait le malheur de rapprocher, on était immédiatement enlevé. Le plus singulier de l'affaire, c'est que cet homme était chrétien et, dans l'habitude de la vie, méprisait fort les croyances païennes.

Nous finîmes cependant par arriver à une ville murée, où par conséquent résidaient des mandarins. Nous nous fîmes ouvrir une auberge dans les faubourgs, remettant au lendemain les explications, qui se terminèrent à notre avantage. Par un rare bonheur, l'homme qui avait été blessé Tétait légèrement. On nous donna une escorte pour continuer notre chemin, et nous arrivâmes à Ta-yuen-fou, sans autre incident qu'une deuxième nui t passée sans sommeil ; cette fois, c'était une éclipse de lune qui en fut cause. Le phénomène ne fut pas plus tôt commencé qu'un bruit infernal éclata de toutes parts : les Chinois croient que c'est le dragon qui veut avaler la lune, et pour lui faire lâcher prise et l'effrayer, ils font le plus de bruit qu'ils peuvent; ce vacarme dure autant que l'éclipsé.

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