CHAPITRE VI
C'est une compagnie. américaine, appelée le Pacific Mail, qui s'est chargée du service direct entre la Chine, le Japon et les États-Unis. Cette traversée est la' plus longue que Ton puisse faire sur un bateau à vapeur, car il ^agit de franchir 4,800 milles marins, et les bâtiments sont obligés do modérer leur vitesse faute de pouvoir embarquer une quantité suffisante de charbon de terre.
Le steamer qui nous emportait , le Great Republic, ne faisait guère plus de six nœuds à Theure. La réputation qu'ont les Américains de naviguer avec une vitesse vertigineuse est usurpée; en mer» ce sont des marins prudents, trop prudents peutêtre même. Sur les rivières, c'est autre chose, et les grands ferry hoat qui descendent THudson , le Mississipi et le Saint-Laurent vont comme la foudre, surtout lorsque deux compagnies sont en concurrence sur le même fleuve.
rel:
Les bâtiments qui traversent le Pacifique sont L^ immenses, et leur organisation est toute particulière; .^^ ils sont aménagés à Tusage des émigrants chinois, dont le nombre dépasse parfois quinze cents. Mais les enfants du Céleste Empire ont une détestable réputation de piraterie, et comme à plusieurs reprises L^ ils se sont révoltés à bord, massacrant l'équipage 'j,,^ cl les passagers, échouant ensuite le bâtiment sur une côte quelconque et l'abandonnant après Tavoir pillé, il fallait éviter le retour de ces désastres et assurer h sécurité de Téquipage des navires destinés à rémigration chinoise; aussi a-t-on été amené à parquer ces passagers dangereux dans Tentre-pont: il suffit de fermer une grille pour changer leur dortoir en prison» et, avecTaide d'un jet de vapeur bouillante, on peut mater et échauder les révoltés. Au reste, sur ces bateaux, tout est sacrifié aux Chinois, aussi bien pour assurer la sécurité du navire '^g^ contre eux, que pour satisfaire à leurs exigences qui sont des plus originales. Ainsi, par exemple, les commissionnaires d'Amoy et de Canton qui se chargent de l'émigration, et se rendent responsables des émigrants, exigent qu'il y ait à bord un chirurgien capable d'embaumer les cadavres, et une salle destinée à cet usage. Etre jeté à la mer, et, comoie le dit vulgairement le matelot, servir de nourriture aux poissons, est une idée monstrueuse en Chine, et même, pressé par la misère la plus afireuse, une
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pareille hypothèse sufGrait pour empêcher rembarquement du dernier cooli.
Les Chinois à bord de ces steamers n'ont aucune relation avec les antres parties du bâtiment, et, par surcroît de précaution» on n'en laisse monter qu'an certain nombre à la fois sur la partie du pont qui leur est réservée. Chacun d'eux possède, dans l'entre-pont, une couchette avec une petite boîte fermant 1 clef pour mettre ses effets. C'est une infection, et surtout eti mer, où les mauvaises odeurs impres* sionnent davantage, c'est un véritable supplice de pénétrer dans ce dortoir. Au milieu s'élève une sorte de cage en tôle, réservée aux fumeurs d'opium; c'est le dernier mot de la dégradation.
Quoique l'émigration en Amérique soit libre, c'est-à-dire que les lois du pays refusent de reconnaître les engagements préalables pris par les Chinois, dans la pratique, cependant, les émigrants viennent au compte d'une compagnie qui non-seulement paye leur passage, mais leur fait quelques avances, pour les décider à s'embarquer.
Cet argent, neuf fois sur dix, est employé à acheter de l'opium, le Chinois donnant comme prétexte pour se livrer à cette funeste passion , que c'est le seul moyen d'empêcher le mal de mer. .
Presque chaque jour nous traversions cette partie du bâtiment, et c'était toujours les mêmes individus que nous voyions étendus dans cet enfer. Les
Américains poussent Tamour du gain jusqu'au pî cynisme, et, comme la vente de Topium à bord t offre de gros bénéGces, on en fournit aux Chinois jit tant qu'ils en veulent pour leur argent. La police o était d'ailleurs si bien faite sur le bâtiment qu'on y aurait pu ignorer l'existence des huit cents Chinois k que nous portions. Parmi les passagers européens se trouvaient plusieurs familles qui, j'en suis sûr, auraient été fort étonnées d'apprendre le nombre des émigrants embarqués, et qui ne s'en sont jamais doutées.
Ces paquebots sont des mieux installés au point de vue des cabines; elles sont larges, spacieuses, bien aérées, et ce sont de véritables lits dans lesquels on dort. Mais les Américains sont trèsexclusifs sous le rapport des usages, et ont la prétention de conserver à bord des bâtiments de commerce la discipline des bâtiments de guerre, ce qui n'est pas très-agréable pour les passagers; car, en somme, pour être confortable, un paquebot doit le plus possible ressembler à un hôtel flottant.
La nourriture est surtout mauvaise chez les Américains, et l'on ne peut se figurer la masse de sucreries qu'engloutit chaque jour un citoyen des Etats-Unis. Notre traversée fut un long martyre, tant à cause de la mauvaise qualité de la table que par le manque absolu de service. Nous étions déjà en Amérique à bord du Great RepubliCj et nous
devions faire l'apprentissage de ce pays ultra-démocratique. Nettoyer les souliers est une occupation contraire à la dignité de Thomme ^ c'est une vérité dont nous ignorions Fexistence avant de mettre le pied aux Etats-Unis; vérité qui nous a coûté bien des ennuis.
Les Chinois eux-mêmes, qui sont des domestiques sans préjugés partout ailleurs, ont pris en Californie le ton général, et quand on leur demande de cirer les bottes, ils sont tout étonnés et répondent : Me no wanchee.
Un autre ennui des bâtiments américains, c'est le protestantisme officiel ; on pourrait croire que dans ce pays où la liberté de conscience est si grande que les temples des différentes religions s'élèvent les uns à côté des autres, on devrait vivre à Tabri du rigorisme protestant.
Il n'en est rien, et, même à bord, il fallait subir la tyrannie de ce joug, l'un des plus durs qui puissent exister. Ainsi, par exemple, il nous était interdit, par ordre, de jouer au whist le dimanche, et même aux palets, exercice indispensable à notre santé. En revanche, un clergymàn lisait l'office, et, sans nous forcer d'y assister, le capitaine ne manquait pas cependant de nous faire observer que notre absence était une cause de scandale, et qu'il vaudrait mieux, puisque nous ne voulions pas écouter cet office, ne pas nous montrer sur le pont
à rheure où on le lisait. Je crois même, si le hasard n*avaît pas réuni dans cette traversée un nombre aussi grand de catholiques, que le conseil se fût changé en ordre.
Il existe aussi sur ces paquebots un usage intolérable. Le commandant se croit chez lui et en droit de faire les honneurs de la table; de telle sorte qu'il place les passagers non suivant leur goût, mais suivant la hiérarchie sociale.
Or, en Amérique, le célibat inspire une réprobation générale, et un homme marié prend toujours le pas sur un bachelor. Il résulta de cette manière de faire que les Français, qui auraient voulu être ensemble , se trouvaient disséminés aux quatre coins de la salle, et que les Irlandais catholiques étaient intercalés au milieu de ministres protestants. Cétait un mécontentement général; mais qu'y faire? Somme toute , ces vingt-six jours furent d'un ennui mortel, et nous traversâmes cette immense solitude de TOcéan sans rencontrer âme qui vive.
Nos seules distractions furent l'apparition d'un banc de baleines ; elles étaient au moins cinquante, aGTamées, et suivant le sillag^e du navire pour récolter les résidus de notre cuisine. Elles venaient parfois si près de nous que l'on pouvait distinguer les moindres détails de leurs huileuses personnes.
Nous avions aussi pour compagnons une bande de goélands qui ne nous a pas quittés pendant tout
le voyage. Ils planaient autour du navire, et, sitôt qu'on jetait quelque chose à la mer, ils fondaient dessus avec la rapidité de Téclaîr. II faut croire que les oiseaux sont doués d'une force de résistance extraordinaire; car où et quand se reposaient-ils?
Nous avons eu aussi la distraction du passage du 180' degré de longitude, et nous sommes du nombre assez restreint d'hommes qui ont vu la semaine des deux vendredis. Chaque jour, à midi, on faisait une loterie entre les passagers sur le nombre de milles parcourus, et c'était toujours celui qui avait le plus faible numéro qui gagnait. Comme nous allions lentement !
Cependant, malgré notre allure de tortue, nous avancions peu à peu, et nous finîmes par voir notre solitude se peupler de quelques voiles à Thorizon ; le ciel devint moins clair, et les brouillards nous annoncèrent l'approche de la côte ; mais nous ne voyions encore aucune terre, et ce fut seulement le vingt-septième jour au matin que nous entrâmes dans le port de San Francisco. Ce port est l'un des plus vastes du monde et mérite bien la réputation dont il jouit ; il est parfaitement sûr et fermé comme lin bassin.
Nous avions tellement hâte de quitter le bateau que, dès la veille, nous avions fait tous nos préparatifs afin de pouvoir débarquer au plus vite ; mais
TAmcrique n*est pas le pays des simplifications, quoi qu'on en dise, et les formalités à remplir soit vis-à-vis de la santé, soit vis-à-vis delà douane, prirent autant de temps que partout ailleurs, avec cette différence seulement que, au lieu de trouver, comme dans tous les autres pays, des employés polis avec lesquels il est facile de s'entendre dès qu'on les traite en gens bien élevés, nous avion3 affaire à des individus qui croient que la meilleure manière d'affirmer leur liberté, c'est d'opprimer les autres et d'être grossiers.
Cependant on nous avait tant raconté d'anecdotes sur la mauvaise éducation des fonctionnaires subalternes aux Etats-Unis, que nous étions préparés à celle que nous eûmes à subir. Dans toutes les douanes que j'avais vues jusqu'alors, les malles étaient placées sur d'énormes tables, et les employés du chemin de fer ou du bateau à vapeur les emportaient une fois visitées jusqu'à l'omnibus qui attend dehors. En Amérique, ces tables n'existent pas ; les bagages sont jetés pèle-méle par terre, et on ne trouve personne pour vous aider à les retrouver et à remplir les formalités exigées.
Il faut donc les chercher soi-même, les ouvrir, sans craindre de se salir les doigts, elles charger sur ses épaules jusqu'à la voiture. Tel fut notre début dans la libre Amérique.
Toutefois les Américains, tout démocrates qu'ils
soient, ont de grands égards pour ceux qu'ils croient être dans une situation différente ; le commandant du Great Repuhlic avait fait hisser au haut du grand mât le pavillon français avant d'entrer à San Francisco ; ce qui fit qu'on lui demanda en arrivant quel était le voyageur de distinction qu'il amenait. Comme mon nom a quelque ressemblance avec celui de Rochambeau, et qu'étant en pleine période centenaire, le nom de ce général français avait été prononcé plusieurs fois, on trouva tout simple d'annoncer dans les journaux l'arrivée du descendant du gallant général^ qui venait visiter l'Exposition de Philadelphie. Cette confusion dura tout le temps de notre voyage et amena les coq-à- Tâne les plus drôles. Je suis convaincu que pas un des journalistes qui répétaient cette bourde n'en était la dupe; mais on la répétait parce qu'elle remplissait quelques lignes du journal à court de copie. San Francisco, comme toutes les villes américaines, contient un certain nombre d'hôtels de premier ordre; car ce sont non-seulement les Américains en voyage qui fréquentent ces établissements, mais aussi des familles de la ville qui préfèrent s'épargnei: l'ennui d'avoir une maison. Je comprends cette résolution, vu la difficulté que Ton a en Amérique à trouver des individus qui consentent, même avec des gages exorbitants^ à adopter la profession de domestiques.
Nous descendons au Palace qui passe pour un des plus beaux hôtels de TAménque; ces grands établissements sont réellement bien étonnants. Prenons, pour exemple, celui de San Francisco : c'est un énorme quadrilatère, bâti sur ses quatre faces et renfermant une cour intérieure vitrée comme celle du Grand-Hôtel à Paris, ce qu'on nous fait, du reste remarquer avec orgueil avant de nous con^ duire à nos chambres. Le rez-de-chaussée est occupé par un énorme AâZ/ dans lequel est installé le bureau de Vhôtel, et aussi celui des différents chemins de fer qui desservent la ville. On y trouve en plus un débit de tabac et un marchand c!e journaux ; tout autour de la pièce sont rangés d'énormes fauteuils, et cet endroit sert de salle de réunion non-seulement aux voyageurs , mais à tous ceux qui vivent d'eux.
A côté est \q havj endroit spécialement réservé aux buveurs: l'Américain boit rarement en mangeant, ou, s'il le fait, il ne consomme que de l'eau ou du lait à la glace. En revanche, il passe dans cinq ou six har différents chaque jour, pour y boire cette horrible mixture qu'on appelle des coq- tailSj composée de glace, de gin, de bitter et d'eaia de Seitz. Quand on entre dans un de ces baPj il est rare, surtout quand on est étranger, qu'on ne vous offre pas une boisson; refuser serait une impertinence; il faut donc accepter, quitte à rendre immédiatement
la politesse. A côté de ce bar se trouve le coiffeur; c'est une passion chez TAméricain de se faire raser et laver la tète avec une préparation qu'il appelle shampoo, et il n'y a guère de personnes qui se refusent chaque jour ce plaisir : aussi l'état de perruquier est-il un des plus prospères aux États- Unis.
Le reste du rez-de-chaussée est occupé par les salles à manger et les cuisines. Le déjeuner dure de huit heures à onze heures; l'après-midi, le tiffin de midi à quatre heures, et, le soir, le dîner de cinq à sept. Ces trois repas sont aussi mauvais que copieux, et, d'un bout à l'autre de l'Amérique, se ressemblent. Quand on veut sortir de ce menu, et manger autre chose que des purées, du poisson frit et des biftecks avec un œuf sur le plat, il faut commander spécialement son dîner et dépenser beaucoup d'argent.
Les différents étages sont occupés par les chambres, et les prix varient suivant l'élévation; en général, chaque voyageur a à sa disposition une bonne chambre à coucher avec deux cabinets attenants, l'un servant de salle de bains, l'autre... Toutes les chambres sont éclairées au gaz, de même que les grands corridors qui y donnent accès • chaque cabinet de toilette contient deux robinets, l'un pour l'eau froide, Fautre pour l'eau chaude, ce qui permet au voyageur de prendre son bain à l'beure qui lui convient; l'élévation de Tappartement importe peu; tous les hôtels
sont munis dascenseurs, et dans beaucoup d*eiitre -eux même il n^existe pas d'escaliers.
Lorsque Ton débarquedans un hôtel en Amérique^un coup de cloche annonce votre arrivée ; lesnègres, qui sont censés faire le service, Forment la haie, et Ton irons conduit jusqu'au bureau où trône le manager. Si vous avez une lettre d'introduction pour lui, c'est le moment de la montrer; si vous n'en avez pas et •que vous soyez deux, il y a encore moyen de vous iirer d'affaire, c'est de présenter votre compagnoa: Cher monsieur, dites-vous à l'aubergiste, j'ai bien l'honneur de vous présenter M. Durand, l'un de tmes meilleurs amis, et j'espère que vous voudrez Aien le traiter comme tel. Là-dessus, l'aubergiste vous tend sa grosse main, et, après un formidable shake-hand, il sonne et désigne vos augustes per- -sonnes à un nègre en lui jetant une clef numérotée.
On m'avait bien dit que cette méthode était obligatoire, mais j'avoue que j'hésitais un peu, tant je trouvais lachoseridicule; cependant, voyant les voya- :geurs qui nous précédaient agir de la sorte, nous nous décidâmes, etcefutmoi, comme le plus qualifié, que d'on présenta. Tout se passa dans les règles, et l'on «lous donna au troisième étage les quatre chambres ^ue nous demandions.
En Europe, les domestiques d'hôtel sont remplis <l'altentions pour les voyageurs, et l'espoir d'un yoarhoire les rend très-complaisants , de telle sorte que,
sans être aussi bien servi que par ses propres domestiques, on n'est pas cependant obligé d'ouvrir soimême ses malles ni de brosser ses habits. En Amérique, il n'en est pas de même; les blancs trouvent la domesticité au-dessous de leur dignité, et les noirs, depuis la guerre de sécession, partagent cette opinion. Vous ne pouvez donc compter sur aucun service personnel; votre lit et votre chambre sont faits par une négresse que vous ne voyez pas, et un autre noir, décoré du nom de gardien, se tient à chaque étage ; il est censé devoir répondre à votre coup de sonnette» mais ne se dérange jamais quand on l'appelle. Cette absence complète de domestiques est une des plus grandes souffrances pour tous ceux qui voyagent dans ce pays. Mais il faut s^y soumettre, et, à peine arrivés dans nos chambres, nous sommes obligés de défaire nous-mêmes nos malles et de compter notre linge sale. Nous sonnons pour faire brosser nos habits et nos souliers sans pouvoir l'obtenir. Après un premier mouvement d'impatience, nous prenons gaiement notre parti de la situation, et c'est avec un éclat de rire homérique que nous accueillons la réponse faite à l'un de nous par l'aubergiste. — J'ai sonné trois fois, monsieur, pour demander au nègre de vouloir bien nettoyer les chaussures contenues dans ma misille, sans obtenir aucun résultat. — C'est probablement, monsieur, répondit l'aubergiste, que le gentleman qui a charge des bottes a dormi un peu plus tard que
d'habitude ; mais devaat la porte vous trouverez des gentlemen qui vous rendront volontiers ce service. Cette conversation en dit plus long qu'un volume sur les mœurs de TAmérique.
Les Américains ont adopté un excellent système pour se mettre à Tabri de cette tyrannie : ils n emportent jamais que deux chemises, Tune sur eux^ l'autre dans leur sac de nuit; au fur et à mesure de leurs besoins, ils jettent celle qui est sale et en achètent une autre. Quant aux chaussures, ils portent tous des brodequins en cuir verni, et il suffit de pass^ un linge mouillé pour leur rendre leur lustre. Enfin ils s'enveloppent d'un énorme paletot en toile grise qui s'appelle duster (qui prend la poussière), dont ils se dépouillent dès qu'ils entrent en ville.
San Francisco est une ville des plus singulières, mélange de palais à sept ou huit étages et de baraques en planches ; les rues sont de véritables cloaques; quelques-unes d'entre elles sont pavées en bois; les autres sont tout simplement garnies d'un lit de poussière. Le mouvement des voitures est vraiment surprenant, et peu de villes offrent une circulation aussi difficile; car non-seulement les rues sont sillonnies de tramways si nombreux qu'ils forment une sorte de procession ininterrompue du lever au coucher du soleil; mais encore on est arrêté à chaque pas par des embarras de toutes sortes. La plus grande partie des petites maisons de San Francisco sont construites
en bois et simplement posées sur le sol; lorsque le propriétaire de ces cottages s*ennuie d'habiter un quartier, il pose sa maison sur un (reuil auquel il attelle dix ou douze paires de chevaux, et la transporte dans un autre quartier. Naturellement le trajet s.e fait lentement et interrompt complètement la circulation ; mais pour le passant c'est un étrange spectacle que colui de ces maisons en voyage avec leurs habitants.
Cependant nous nous décidons à visiter les difTéreutes curiosités de la ville; je ne parlerai pas des monuments, qui ne sont remarquables que par le mauvais goût de rarchitecture, et d'ailleurs, dans un pays aussi neuf que celui-là, les hommes sont plus intéressants que les choses.
A San Francisco, les fortunes s'élèvent avec une rapidité qui n'a d'égale que la facilité avec laquelle elles s'engloutissent. Tel individu, qui aujourd'hui n'a rien, fait une spéculation sur des terrains qui le rend millionnaire, et retombe, quelques jours plus tard, dans la misère, par suite d'une fausse opération surles grains ou sur les peaux. Les banques, qui sont les plus gros établissements du pays, ruissellent d'or, et il faut y faire queue pour la moindre afiaire. La monnaie du pays est une pièce de vingt dollars à peu près grosse comme nos pièces de cinq francs, et l'argent et le papier perdent environ vingt pour cent de leur valeur nomî-
-fll EXCURSIONS AUTOUR DU MONDE.
«aie; cet agio est la principale occupation des spé- -culateurs. Pour expliquer la situation , je vais <lonner un exemple : En quittant Shang-haï, je pris «vec moi des dollars mexicains, qui sont la monnaie Je Chine, et une lettre de crédit en livres sterling. Lorsque j'arrivai à San Francisco, les dollars qui «ne restaient perdirent vingt pour cent, tandis que tna lettre de crédit me fut comptée, sans perte aucune, en pièces de vingt dollars. Pendant tout le iemps de mon séjour en Californie, je fus obligé de <lépenser cet or au pair; mais dès que j'arrivai <ians un autre État, j'échangeai les pièces d'or contre des green back, avec dix-huit pourcent de bénéfice, et, en quittant New-York, je revendis ces billets de banque contre une lettre de crédit en francs, payable à Paris avec un agio de six pour cent« Si J'avais exigé une lettre de change en napoléons ou «n livres sterling, j'aurais reperdu les dix-huit pour ^ent que j'avais gagnés en quittant San Francisco. 'Si je me suis arrêté quelques instants sur cette opération de change, c'est pour faire comprendre comifnent, avec de pareilles différences, peuvent se faire -el se défaire les fortunes, surtout quand on opère .sur de gros chiffres.
San Francisco possède différentes choses curieuses à visiter : l'une d'elles est Cliff-house, le restaurant situé à quelques milles de la ville, sur les bords de l'océan Pacifique, juste en face'du ro-
cher où viennent s'ébattre des milliers de phoques^ appelés aussi lions de mer, dont on voit quelques* individus au Jardin d'acclimatation. Ces animaux sont en quelque sorte légendaires, et celui qui s'amuserait à les chasser se ferait une mauvaise affaire avec la population. Ce restaurant dont je parle est fréquenté surtout par les gens qui viennent voir les phoques, et ne désemplit pas. Le garçon de rétablissement fait l'historique de ces bêtes, dont les plus' grosses ont des surnoms; je me rappelle avoir vu le général Grant, Bottier et Shermann.
Les Américains adorent aussi les huîtres, et c'est poure ux une véritable partie fine de venir ei> manger dans cet endroit; il est juste d'ajouter qu'elles sont excellentes et méritent leur réputation. Cependant les Européens, j'entends les Frah^ çais, éprouveront toujours une certaine difficulté à^ s'accoutumer à la façon dont les Américains les mangent. On les sépare de la coquille, et on les sert avec une sauce au lait ou au verjus ; ce n'est pa» agréable à l'œil, et, pour ma part, j'avoue que l'huître sans sa coquille m'inspire une répulsio]> absolue. Lorsque vous insistez pour avoir vo»huîtres non-seulement avec la coquille, mais y attenanty le garçon vous dit, avec un air de protection^ et en français : A la française, alors !
Pour arrivera cet ermitage, on traversé un grand parc assez bien tenu dans quelques-unes de ses par^
ties, et qui sert de promenade à tous les équipages de la ville. Non loin de là, vous trouverez une ménagerie pleine de grizzelys, autrement dits ours gris^ qui partagent la popularité des phoques, car eux aussi sont des animaux exclusivement californiens. L'ours gris, que Ton ne trouve que dans cette contrée, passe pour Taaimal le plus féroce de la création, et sa chasse offre des dangers réels, car il joini la ruse à une force extraordinaire, et il n'est pas rare de voir les rôles intervertis, et le chasseur chassé à son tour par la bête.
Tout étranger arrivant à San Francisco avec quelques lettres de recommandation est admirablement reçu, et Ton cherche à lui faire voir tout ce qu*ily a de curieux dans la ville. Comme la visite du quartier chinois n'avait pas pour nous le mérite de la nouveauté, on nous proposa de nous conduire dans les cabarets et les maisons de jeu fréquentés par les mineurs et les matelots. Autant j'étais tranquille au milieu des Chinois, autant j'étais peu ras* sure au milieu de ces bandits, la plupart d'extraction mexicaine. La présence d'un détective aurait suffi pour effrayer dix Chinois ; mais dix détectives étaientils capables d'arrêter un de ces ruffians mexicains? je n*en suis pas sûr. On nous mena dans un cabaret célèbre, the Hole in the wall (le Trou dans le mur); je n'ai jamais rien vu qui soit comparable,
comme puanteur, à cet endroit. En France, nous ne connaissons guère que Tivresse du vin; toute dégoûtante qu'elle soit, elle Test moins que celle provenant des alcools, et surtout des alcools de grain, qui conservent toujours une senteur empyreumatique qui prend à la gorge et donne envie de vomir. L'Américain ne boit jamais que des mélanges, ce qui est encore plus mauvais ; la base de tous est le wiskey ; le meilleur s'appelle Bourbon wiskey, et vient de la Louisiane. Les autres ingrédients sont le genièvre, le bitter, le tafia et le soda-water, dont on ajoute toujours quelques gouttes. Quand ces boissons, naturellement très-malsaines, sont assez falsifiées pour être à la portée de la bourse des matelots, elles deviennent des plus malfaisantes, et je crois que l'absinthe elle-même n'est pas plus pernicieuse. Ce qui se mange dans ces tavernes est aussi hideux que ce qui s'y boit; quant aux chambres, elles n'existent pas, et les clients de l'établissement s'étendent pêle-mêle sur des espèces de banquettes en paillassons.
Tous les genres de débauche se trouvent réunis dans ces enfers, et le malheureux qui ose y entrer n'en sortira, s'il en sort vivant, que complètement dépouillé. Il n'est pas rare d'y voir pénétrer, avec une somme assez ronde, un mineur qui a découvert un petit trésor, ou un colon venu à San Francisco pour vendre son troupeau. Comme il n'est
pas difficile sur le choix des jouissances, pourvu qu^elles soient immédiates, et que l^argent venu par le hasard reste rarement chez son propriétaire, ce mineur ou ce colon arrive dans un de ces taudis, décidé à s^amuser et ne regardant pas au prix. Il 8*enivre avec d'ignobles filles, et, quand il est à peu près abruti, on le fait jouer, on le vole, et, sMl se plaint, on le jette à la porte, à moins qu*on ne trouve plus simple de le tuer.
La vie d'un homme ne compte pour rien en Californie, et, d'ailleurs, comment constater sa disparition? Il n'était inscrit sur aucun registre, et per-^ sonne, pas même son lodger^ ne savait d'où il venait ni où il allait. 11 y a toute une échelle dans ces différents cabarets, et c'est un monde véritable qui sépare le Poodle dog (le Barbet) du Trou dans le mur.
Malgré la résistance qu'apportent les Chinois à 9^ américaniser, et quoique ce soit4a seule ville des Etats-Unis où un fait analogue se présente, il faut cependant avouer que la capitale de la Californie est certainement la ville la plus cosmopolite de toute l'Union. Autrefois, cette province appartenait au Mexique, et les mœurs espagnoles y étaient assez répandues; la plupart des villes ont même un nom qui rappelle leur origine, comme San Francisco. La population aime beaucoup le plaisir, et après avoir passé toute la journée dans leurs bureaux, les
hommes d'affaires consacrent leur soirée aux distractions de toutes sortes.
C'est la seule ville où Ton rencontre un peu d'animation après le coucher du soleil, et les restaurateurs s'emplissent de clients qui, après un bon dîner, vont achever leur soirée au théâtre. Ainsi, pendant notre séjour, mademoiselle de Belloca chantait à TOpéra, tandis que mademoiselle Aimée ajoutia . Grande-Duchesse, et qu'un célèbre acteur de Londres donnait des représentations de Shakespeare. De plus, chose extraordinaire dans ce pays où tout est excessivement cher, le prix des places est abordable.
Une autre curiosité de San Francisco, c^est le marché aux fruits ; je ne crois pas qu'aucune autre contrée puisse en fournir d'aussi beaux et en pareille abondance. Le matin^ ce sont de véritables pyramides de melons, de poires et de raisins, et quand toutes les ménagères ont achevé leurs provisions, on ne sait que faire de ce qui reste, et on l'abandonne à qui veut le prendre ; car la dépense pour le garder jusqu'au lendemain serait trop forte.
Tous ces fruits sont apportés par des cultivateurs des environs, qui viennent faire des emplettes plus sérieuses à la ville, et qui en charg^ent leurs chariots pour ne pas venir à vide. Au reste, la Californie est un véritable pays de cocagne; malheureusement la population n'est pas assez nombreuse pour
consommer les productions du solj et les voies de communication manquent encore pour faciliter Texportation. Quantité de grains restent tous les ans sans emploi, ce qui fait que la vie matérielle est assez bon marché. La vigne est au^i cultivée sur une grande échelle, et les vins de Californie, sans être d^ailleurs excellents, sont cependant supérieurs à la plupart des vins fabriqués qui viennent de Fétranger. De plus, comme ce vin est relativement peu cher, il s'en fait une assez grande consommation, qui serait même plus grande si les aubergistes ne trouvaient plus d'intérêt à fournir du saint-julien ou' du claret de dix-huitième catégorie de préférence au vin indigène dont ils ne peuvent exiger qu'un prix restreint, tout le monde sachant que ce vin ne dépasse jamais un franc ou un franc cinquante la bouteille. Comme je le dis plus haut, ce qui manque à la Californie, ce sont les voies de communication; les contrées vinicoles n'étaient en 1876 desservies par aucune ligne de chemin de fer ; par conséquent les vins n'avaient aucune espèce de débouchés et, comme les grains, pourrissaient faute de consommateurs.
C'est cette vie matérielle assez bon marché qui explique la prospérité vraiment étonnante de la colonie chinoise. Les enfants du Céleste Empire, Johnee, comme on les appelle en Amérique, n'ont pas de goûts dispendieux à satisfaire, et du moment
OÙ les objets de première nécessité sont à bas prix, ils peuvent exiger des bénéfices moindres que les Américains. Cent dollars sufflront pour vivre aux premiers, quand il en faudra mille aux autres qui ne peavent se contenter ni du même logement, ni de la môme nourriture, ni des mêmes distractions.
Le Chinois, dépensant moins que TEuropéen, lui fait une . concurrence désastreuse dans les petits métiers, et Ton peut affirmer qu'ils sont tous, ou qu'ils seront tous, dans un avenir prochain, . entre ses mains. Un émigrant irlandais ou allemand veut un salaire journalier de trente-cinq ou quarante francs, et encore ne veut-il travailler qu'un certain nombre d'heures; le Chinois se contente de quinze francs, et, le cas échéant, consentira, pour nue faible gratification, à donner quelques heures de travail en plus.
Dans les premiers temps de l'émigration chinoise, les Américains étaient ravis et n'en voyaient que les avantages, très-sérieux d'ailleurs; les immenses, travaux occasionnés par la construction du chemin de fer qui relie l'Atlantique au Pacifique, ainsi que touâ les lavages des mines, ne purent être terminés qu'avec l'aide des Chinois, et l'on raconte que cette construction du chemin de fer dans la Nevada et les montagnes Rocheuses a coûté la vie à plus de dix mille d'entre eux, sans que cette mortalité eflfrayante ait arrêté les travaux un instant.
De même, pour les mines, les premiers venus se sont contentés de prendre Tor facile à extraire; pour eux c'était un jeu, et non un travail régulier. Depuis l'arrivée des Chinois, on a pu organiser l'exploitation de ces mines d'une façon industrielle et commerciale tout à la fois, et au lieu de courir l'aventure et de chercher à découvrir de nouveaux gisements, on s'occupe aujourd'hui à exploiter les anciens et à laver avec soin les terres remuées par les premiers mineurs.
A San Francisco, les Chinois se sont également emparés de la domesticité ; presque tous les particuliers en ont comme valets de chambre, cuisiniers ou palefreniers; ils coûtent moins cher, sont moins paresseux que les nègres et ont un service beaucoup plus agréable. Cependant, dans les hôtels, on ne les a pas adoptés, si ce n'est dans les emplois infimes ; ainsi j'en ai vu qui étaient occupés à laver la vaisselle et cirer les escaliers.
Mais cet envahissement pacifique delà Californie par ce peuple a vite cessé d'être du goût des Américains. Les Irlandais ont dû renoncer à leurs habitudes d'oisiveté et d'ivrognerie, et travailler pour gagner leur pain, ce qu'ils n'étaient pas habitués à faire auparavant. Or, tous ces Irlandais sont électeurs, et comme. par conséquent toutes les fonctions dépendent de leur vote, les magistrats durent céder à la pression de ceux dont ils tenaient leur mandat.
Détruire TémigratioD chinoise , tel fut le mot d'ordre. Mais Johnee est tenace, et du moment où il avait trouvé Temploî de ses facultés en Californie, il était difficile de le renvoyer.
Dans les débuts, il subit sans se plaindre les mauvais traitements de la foule ; ayant été babitué en €bine à voir les Européens jouir de certains privilèges, il était assez disposé à subir chez eux le même état de choses; mais Tagent d'affaires, qui pullule en Amérique, comprit qu'il y avait là une mine à exploiter des plus productives , et tout d'un ^oup on vit surgir une quantité de lawers chinois qui se chargèrent, pour une faible rémunération, d^apprendre aux enfants du Céleste Empire leurs droits et leurs devoirs vis-à-vis de la loi américaine. Et quand le Chinois eut appris qu'on ne pouvait le battre impunément, ni le dépouiller du fruit de âon travail, ni le forcer à adopter tel ou tel genre -d'occupation, il sut parfaitement faire valoir ses droits et s'abstenir des choses défendues; jamais on n'en rencontra un seul ivre dans les rues ; de plus, avec l'esprit d'association qui le caractérise, il établit à San Francisco et en Californie deux grandes (jiLDES comme il en existe à Canton et à Amoy. Des •quartiers entiers furent bâtis à son usage, et, dans certaines rues, on pourrait se croire en Chine. On prétend qu'il y a environ trente mille Chinois •dans la ville ; mais nous n'y sommes pas restés assez
longtemps pour contrôler par nous-mêmes ce chiffre ; quelque énorme qu^il soit, il ne me parait pas cependant improbable, surtout si Ton songe qu'il y a peu de maisons à San Francisco qui n'en aient un ou deux à leur service.
La question de l'émigration chinoise est devenue la plus importante de celles qui se discutent dans le Far West ; la restreindre, c'est tuer l'industrie dans ces provinces et les ruiner complètement ; la tolérer, c'est fermer ces mêmes provinces à l'élément irlandais et allemand, ces derniers nepouvaint travailler au même prix que les Chinois. Placée entre ces deux alternatives, l'opinion des^oZe7i<:eâii^ est assez difficile à démêler. La prospérité matérielle du pays est attachée à la présence des Chinois ; d'un autre côté, cette agglomération d'hommes pensant différemment sur la plupart des sujets et refusant absolument de se laisser américaniser est un danger social pour les États-Unis. Déjà, à plusieurs reprises, des lois de restriction ont été votées sans amener de grands résultats. On avait pensé que l'impôt de capitatiou assez élevé les arrêterait, et, malgré l'anomalie d'une pareille mesure dans un pays qui vit d'émigration, on l'avait adopté; mais le but ne fut pas atteint; les Chinois payèrent les droits qu'on leur demandait et continuèrent à arriver comme par le passé.
Au moment où je traversais la Californie, il était
même question d'interdire aux femmes chinoises rentrée de San Francisco; je ne sais si cette mesure aura été mise à exécution ni quelle conséquence elle a pu avoir.
Pour excuser en quelque sorte Tesprit d'exclu* sivîsme des Américains contre les Chinois, on a cherché à faire passer ces derniers pour des êtres excessivement dangereux et qu'il fallait surveiller de très-près.
Ainsi, par exemple, on ne manque pas de recommander au nouvel arrivé de ne pas se promener la nuit dans les rues qu'ils habitent, sans être accompagné de détectives qui ont soin de vous montrer les bouges les plus infects, témoins des orgies des matelots de toutes les marines. Si l'on borne son enquête aux informations de ces hommes de police, on restera persuadé que les Chinois à San Francisco appartiennent aux derniers échelons de la société, et que les plus élevés d'entre eux ne dépassent pas le rang d'artisan ; il n'en est rien ; il y en a qui sont extrêmement riches, chefs de maisons de commerce très-importantes, et jouissant de la considération de leurs concitoyens. Ce sont eux qui servent de répondants à toute l'émigration chinoise, et sont par cela même des banquiers de premier ordre.
Le Chinois est naturellement démocrate, de sorte qu'il apprécie beaucoup les institutions des Etats- Unis, et qu'il se plait dans ce milieu, à la condition
toutefois de ne pas être Tobjet de lois d'exception.
Il a parfaitement fait sa place dans cette société, et il y vit aussi à son aise que qui que ce soit; mais, et c'est là ce qui le rend odieux aux Américains, il reste Chinois.
Jusqu'à présent, tous les peuples occidentaux qui ont concouru à la formation des Etats-Unis avaient vite perdu leur nationalité, et il n'est pas rare de rencontrer un Allemand qui, au bout de six mois de séjour, est tellement Américain que c'est l'offenser que de lui parler allemand.
Le Chinois est le premier peuple qui ait été réfractaire; il vient en Amérique, veut jouir de tous les privilèges de la liberté, y compris celui de rester Chinois ; il abandonnera les parties de son costume qui le gênent sous ce climat, mais conservera sa' queue, et rien ne pourra le décider, même la crainte du supplice, à la faire couper. Il mangera, quand il y sera forcé par la nécessité, toute espèce de nourriture; mais il reprendra la sienne dès qu'il pourra le faire ; il apprendra à parler suffisamment l'anglais , pour faire ses affaires; mais, dans sa famille, il parlera et tiendra tous ses comptes dans sa langue maternelle. En un mot, il se soumettra à toutes les nécessités qui lui seront imposées pour jouir du droit d'habiter l'Amérique, mais il restera Chinois au fond et se considérera si bien comme un étranger,
<[ue sa préoccupation la plus grande sera de faire rapporter ses cendres en Chine.
Cest là ce qui déplaît à TAméricain, qui, sous les apparences d*un libéralisme exagéré, cache Texclu» sivisme le plus absolu. En Amérique, on ne vous demande pas d'où vous^ venez, mais on veut que vous deveniez Américain et que vous adoptiez non-seulement la langue et les lois, mais encore que nous vous soumettiez sans murmure à tous les usages yankees. Dans ce pays d*extréme liberté, il est impossible, même à l'étranger, de se dérober en quoi que ce soit à ces usages; les Chinois sont les seuls «qui aient persévéré dans leur résistance, et de là celte haine dont ils sont Tobjet, malgré les services réels qu'ils ont rendus et qu'ils rendent tous les jours.
L'opinion publique en Amérique suit deux courants parfaitement opposés; ainsi, pendant que l'un vous dira : a Le Chinois est patient, docile, fidèle et le meilleur domestique que vous puissiez avoine, un autre vous répondra : a Les Chinois! ne m'en parlez pas; mon domestique a volé, la semaine dernière, mille dollars dans mon tiroir, et maintenant il est en prison. — Mais il est sobre au moins ? — Ne l'avez-vous pas vu, la nuit dernière, fumant l'opium et dans un état d'ivresse complet ? — C'est vrai; mais, en somme, il est rangé et fait des économies? — Oui, mais pour les envoyer en Chine
et les dépenser hors d^Amérique. — Tout ce que vous voudrez, mais il est indispensable. — Sans doute, comme les sangsues. — A la longue, il fera souche ^'honnêtes gens. — Je ne crois pas, car sa race est complètement dégradée. »
Je traduis ce dialogue d'un journal humoristique de Californie, et le portrait continue en ces termes : ft Johnee sert à table, propre comme un ange ayant un vêtement d'une blancheur éclatante, et lorsqu'on en a essayé, on n'a plus qu'un désir, celui de conserver un pareil maître d'hôtel ou un pareil cuisinier. Si vous prenez des informations auprès de la maîtresse de la maison, elle vous dira qu'elle n'a jamais de discussion, ni bruit, ni dérangement, et que c'est un véritable plaisir de tenir une maison avec un tel domestique. Si c'est un cuisinier, il ne fait aucune objection pour laver ou repasser dans ses moments perdus, ce qui n'empêchera pas sa cuisine d'être tenue avec la plus extrême propreté; et, comme à tous ces avantages Johnee ajoute celui de ne pas faire danser l'anse du panier, vous êtes amené à croire que chaque habitant de San Francisco prend des serviteurs chinois. Il n'en est rien, cependant, et le préjugé contre eux est trop enraciné pour être détruit en quelques jours. Entre autres choses, vous aurez de la répugnance à leur conGer des enfants, de peur qu'ils ne leur apprennent de vilains mots, et si, après avoir bien dîné chez un de vos amis servi
par des Chinois, vous vous rendez Jackson street» quartier quMIs habitent» accompagné du constable Woodruff, il vous m<ènera dans des endroits si pauvres, si sales, si horribles, maisons de jeu ou cabarets d'opium, que personne ne pourra vous persuader que les hommes que vous voyez sont de la même nation que les domestiques que vous venez de quitter. Cependant, au milieu de tout ce désordre, vous reconnaîtrez que le Chinois garde toujours un certain décorum. Si grande que soit la foule» elle n'est jamais bruyante, et si, par hasard, vous coudoyez Fun d'eux, il ne vous fera aucune observation impertinente. Une nuit que je me promenais dans ce quartier/je n'étais troublé dans ma flânerie que par les instances des restaurateurs en plein air, qui vendaient une sorte de soupe d'une odeur désagréable. J'entrai dans une maison de jeu, et je vis Johnee, assis devant un tapis vert avec le même air blasé, perdre avec la même insouciance des rouleaux de petites monnaies et des paquets de bank-notes : le policeman me dit qu'il avait vu, quelques jours auparavant, un homme d'apparence pauvre perdre douze cents dollars en quelques minutes.» Et le journaliste américain termine par cette observation : tt II n'y a aucune différence dans le quartier chinois entre le samedi et le dimanche ; les boutiques sont toutes ouvertes, et les comptables font marcher leur abacus, comme si c'était un autre jour; les boutiques
de tabac sont remplies de femmes roulant des cigares, et les restaurants sont pleins. »
Ainsi, ce qui frappait ce journaliste américain, c'était moins le spectacle de vices réels que la violation de Tusage protestant de sanctiGer d'une manière exclusive le dimanche.
J'ai cru devoir donner la traduction complète de cet article parce qu'il indique bien les préoccupations qui existent à San Francisco. Il ne s'agit pas de savoir si les Chinois sont bons ou mauvais, mais seulement de s'enquérir s'ils pourront s'habituer aux mœurs américaines, ou si, restant isolés, ils ne seront pas un danger permanent pour l'unité des États-Unis. . .
Un Américain avec lequelje causais me dit : «lien est des Chinois comme des autres nations; on trouve parmi eux tous les vices et toutes les vertus. Jusqu'à présent ils n'ont pu s'habituer à la vie américaine; cependant ils sont venus à San Francisco avec l'idée de s'y établir, et c'est l'affaire de nos hommes d'Etat de chercher comment les assimiler, puisque nous ne pouvons les renvoyer, ou comment nous ea débarrasser s'ils sont décidément réfractaires à notre civilisation, r^
Comme constructeurs de chemins de fer, les Chinois sont assez curieux à étudier. Les ateliers sont mixtes, c'est-à-dire qu'ils contiennent à peu près un travailleur blanc sur dix chinois. L'opinion desingé-
nieursaméricainsestquecesontles meilleurs ouvriers terrassiers que Ton puisse trouver. On les emploie à toutes sortes de travaux, et en général ils accomplissent vite leur tâche ; ils ne boivent pas, ne sont pas querelleurs; leur seul défaut est le jeu, eMl faut les empêcher de s'y livrer, même par la force. Ils reçoivent trente-huitdoUarsparmois pour vingt-six journées de travail ; leur nourriture et leur logejnent sont à leurs frais; la Compagnie paye seulement les gages des gargotiers qui les nourrissent. Ils travaillent en bande de douze; ils mangent ensemble et élisent un président qui reçoit leurs salaires et donne à chacun ce qui lui revient après avoir payé la dépense commune. Ils sont, sauf les occasions où ils mettent leurs habits des dimanches, très-pauvrement vêtus, et passent pour avares. Leurs habitations semblent toujours médiocres aux yeux des Américains, et laissent croire qu'ils vivent d'une façon sordide. II n^en est rien, et Ton est tout étonné de voir qu'ils se nourrissent plus convenablement que les ouvriers blancs. Les Chinois achètent leurs provisions dans des boutiques installées dans des wagons qui les suivent jusqu'aux chantiers. Voici les principaux articles contenus dans ces boutiques : poissons et huîtres salés, riz, pousses de bambous séchées, choux salés, sucre chinois, quatre espèces de fruits secs, cinq de légumes fermentes, du vermicelle, des herbes marines séchées, du lard et du mouton ^lés, des
champignons» du thé, du millet et de Thuile de sésame, sans^compter la viand9 fraîche et la volaille. Dans ces boutiques, ils trouvent aussi des pipes, du tabac, de la batterie de cuisine, de la vaisselle, du papier pour les sacrifices et des vêtements chinois tout faits.
Le contre-maitre européen pense que le Chinois peut mettre treize dollars de côté chaque mbis, et, lorsqu'il ne joue pas, se retirer après peu de temps de la condition de manouvrier. Il est assez curieux d'observer qu*il n'a pas encore envahi les administrations américaines, et que si Ton a eu recours à son bras pour faire les chemins de fer, il n'a pu encore se placer comme employé dans les compagnies qui les exploitent. On ne le voit pas non plus parmi les cochers de £acre ou les conducteurs d'omnibus. En somme, il travaille la terre ou se fait domestique ; dès qu'il a acquis un petit capital, il devient marchand.
Nous nous sommes étendus un peu longuement sur les Chinois établis en Californie, parce que c'est la question qui préoccupe le plus les États-Unis aujourd'hui. Peu à peu l'émigration chinoise gagne; confinée d'abord dans San Francisco et dans ses environs immédiats, elle s'est étendue peu à peu tout le long du chemin de fer. A Omaha, ils forment encore une colonie importante qui commence à peine à Chicago; quant à New-York, le Chinois
n*y est encore qu'à Tétat individuel. Il est curieux de savoir si, à Tavenir, cette émigration marchera avec la même rapidité, ou si elle s'arrêtera devant le mauvais vouloir des Américains. Si jamais les Chinois prenaient le dessus, nous assisterions à un spectacle bien étrange, celui d'un mélange en grand de la race blanche et de la race jaune. J'espère que les Américains seront assez orgueilleux pour s'arrêter sur cette pente funeste avant d^arriver à cette dégradation; car, pour moi, après avoir parcouru le monde dans tous les sens, j'ai nonseulement la foi la plus absolue dans la supériorité de la race blanche, mais encore je suis convaincu que toutes les fois qu'une société arienne s'est mélangée avec la race jaune ou nègre, il s'en est suivi presque immédiatement non-seulement la ruine et la décadence de cette société, mais une crise dans l'humanité tout entière. Il suIGt de connaître un peu l'antiquité pour se convaincre de ce fait. ' Le propre des races inférieures, c'est le sensualisme et le matérialisme, et c'est par là également que périssent les civilisations.
On ne peut pas dire que les Américains soient un peuple aimable ni agréable à fréquenter; on pourrait même dire qu'il est tout spécialement antipathique; mais on ne saurait contester le grandiose de cette société. La guerre de sécession a été une guerre de géants, et de part et d'autre on a
fait preuve d'une énergie sans égale. Supposez pour un instant TAméricain renonçant aux idées qui ont fait sa force» et se laissant aller avec les Chinois ; la race produite par ce mélange aura perdu tout ce qui fait la grandeur des États-Unis, tandis qu'an contraire, tous les vices seront augmentés.
Ainsi, par exemple, il n'entre pas dans les idées de la race jaune que le courage militaire soit indispensable à une nation ; le mot honneur n*a pas d'équivalent dans sa langue, et son esprit se refuse entièrement à toute conception philosophique Ou poétique. Chez l'homme jaune, la poésie se borne à quelques petits vers dignes des confiseurs, ou à quelques couplets que Ton chante après boire. Mais^ en revanche, il a la bosse utilitaire très-développée. C*est un marchand, et non un industriel. Il est démocrate par nature, et plutôt parce qu'il ne comprend pas la nécessité des classes supérieures, que par goût du socialisme.
Il est évident que l'avenir de l'humanité est en Amérique, et que c'est là que se réfugiera la civilisation lorsque les États d'Occident auront cessé d'exister. Quelle sera la formule qu'adoptera alors l'humanité? Il est impossible de le dire; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la société, dans sa forme actuelle, est moribonde. On peut reculer plus ou moins le moment de sa chute, mais rien ne peut la galvaniser ni lui permettre de parcourir de nou-
velles étapes. Personne ne croit plus à la solidité de Tédifice, et les différentes classes de la société sont ' séparées par de telles haines qu'il est devenu im-^ possible de les fairer vivre côté à côte.
Aussi rhumanité en est-elle arrivée à une de ces périodes fatales où il ne s'agit plus de réformes, mais de transformations radicales; et ce qui caractérise cette crise et lui donne son originalité, c'est qu'il est impossible encore aujourd'hui de deviner ce que les réformateurs veulent mettre à sa place.
Tout le monde est d'accord sur la destruction, mais personne n'a de système pour la reconstruction.
La machine est détraquée et doit nécessairement périr; c'est tout ce que l'on peut dire.
Or l'Amérique est, parmi les sociétés actuellement existantes, celle où la destruction de l'état actuel des choses est le plus avancée; c'est laque la démocratie est le plus ancrée dans les mœurs ; c'est là également qu'il y a le plus de place et que l'on peut le mieux essayer des nouveautés sans mettre en péril la vie des voisins.
Il est clair que la vapeur, l'électricité et les sciences exactes n'ont pas dit leur dernier mot, et que d'un jour à l'autre la découverte d'une des lois qui gouvernent la nature permettra ce qui est impossible aujourd'hui. IVous en savons trop ou trop peu, et nous sommes dans le cas des empi-
riques qui connaissent bien les propriétés de certaines plantes, mais ignorent pourquoi elles ont cette propriété.
Parce que Ton prévoit un malheur, ce n*est pas une raison pour aimer ses signes précurseurs ; aussi n'est-il pas étonnant que les États-Unis nous soient antipathiques, et que, de tout temps, signalant les probabilités de leur suprématie future, nous n'ayons aucune espèce d'envie de voir ce mouvement s'accélérer; c'est déjà assez triste d'être convaincu de son succès sans encore le précipiter.
Lorsque la société antique s'est écroulée, on voyait parfaitement ce qui allait la remplacer; mais aujourd'hui que mettre à la place du christianisme, et à quelle confession philosophique le monde appartiendra-t-il? A partir du quatrième siècle, le christianisme était le maître de toutes les consciences, et les barbares, les chefs incontestés de l'humanité; il n'y avait donc pas d'illusions à se faire, et, pour ma part, j'ai toujours été étonné de l'histoire de Julien l'Apostat; je n'ai jamais compris comment des hommes sérieux avaient pu le suivre dans son essai de restauration grotesque; car son entreprise ne pouvait avoir d'autre résultat que de coûter la vie à des milliers d'imbéciles.
Les choses, à notre époque, ne sont pas de même, et si la religion est attaquée d'une manière assez violente pour inquiéter ceux qui y croient, les
démolisseurs ii*ont cependant rien à mettre à la place, et c^est là ce qnl constitue le plus grand danger; car une société ne peut vivre sans croire à quelque chose. Il faut bien consoler ceux qui souffrent et leur faire espérer des jours meilleurs, sans quoi ils se révolteront contre une société qui les condamne à la misère et ne leur apprend pas qu'il y a une justice supérieure à la sienne, et que, si elle est obligée de supporter la présence de certains vices, ils trouveront plus tard un juge équitable.
Mais c'est trop longtemps nous arrêter à ces pensées qui reviennent sans cesse à l'esprit et qui trouveront leur place dans un livre plus étendu. Revenons donc à la nature de ces pays noirveaux que nous parcourons et dont l'étude offre tant d'attraits.
Le climat de la Californie est superbe ; cependant, à San Francisco, le vent est parfois gênant, tant il souffle avec violence ; il amène de brusques changements dans la température et une poussière à peu près intolérable, tandis que dans l'intérieur des terres, on est à l'abri et l'on jouit d'une température exceptionnelle, si exceptionnelle même, que les médecins américains commencent à envoyer leurs malades passer l'hiver à San Joaquin et à Los Angeles.
Il entrait dans notre programme de visiter la forêt où se trouvent les welllngtonias, si célèbres par
leur grosseur, puis les cascades et les paysages du Yo Sémite valley. 11 est difficile, en effet, de traverser la Californie sans consacrer quelques jours à cette excursion.
C'était dans la seconde quinzaine d'août; les fortes chaleurs étaient passées; mais cependant la température était encore assez élevée pour ne pas éprouver de désagrément à la vie en plein air: c'était donc la meilleure saison de Tannée. En quittant San Francisco, le chemin de fer nous conduit à une station appelée Merced, où nous devions trouver des voitures pour faire le reste du trajet. Notre party était composé de quatre Français, deux négociants anglais de Shang-haï, et d'un jeune ménage américain de Boston, qui faisait son voyage de noces.
On nous avait promis de nous donner une voiture spéciale qui nous mènerait et nous ramènerait dans un nombre de jours déterminé.
En arrivant à Merced , nous nous aperçûmes qu'on nous avait trompés et qu'on nous avait simplement retenu huit places dans la voiture publique qui en contenait douze.
Il faut toujours se méfier, en Amérique, de ce genre de mésaventure, et il n'y a pas de pays au monde oii l'étranger soit exploité avec une pareille impudence. Tout se fait par intermédiaire, et lorsque quelque chose cloche, on en jette toujours
la faute sur le commissionnaire absent; les Américains savent parfaitement qu'une fois embarqué, le voyageur ne s'arrêtera pas pour une petite contrariété, et qu'il finira par subir ce qu'il n'eût pas accepté s'il avait été prévenu par avance.
Aussitôt arrivés à Merced, nous demandâmes à souper; on nous répondit alors qu'il était trop tard; qu'après huit heures, le gentleman qui était à la tête des cuisines était retiré dans sa chambre. Nous essayâmes en vain d'apitoyer le gérant de l'hôtel ; il fallut nous coucher avec la simple promesse que, le lendemain, de bonne heure, on nous donnerait du café au lait. Les chambres étaient sales et détestables, et de plus infestées de moustiques, de telle sorte que la nuit fut un long martyre; aussi tout le monde était-il prêt avant le jour, sauf le cuisinier, qui sans doute avait un bon moustiquaire à son lit, et qui nous fit attendre plus de deux heures le café au lait que nous réclamions depuis la veille.
Au demeurant, ces plaintes n'eurent qu'un résultat, celui de faire enfler la note de l'aubergiste; le jeune ménage américain, qui n'avait cessé depuis notre départ de parler du plaisir qui nous attendait dans cette excursion, et de nous vanter le confortable des hôtels et la complaisance des hôteliers, était tellement irrité de la réception qu'on nous fit à l'auberge de Merced, qu'il commit l'imprudence de dire que c'était une honte pour l'Amérique de
traiter aussi mal des étrangers de notre sorte; L'hôtelier recueillit ce propos, se garda bien de réveiller son cuisinier, mais fit une note digne d'étrangers aussi distingués.
IVotre mauvaise humeur ne diminua pas quand on nous eut empilés douze dans un stage où nous croyions avoir le droit de n'être que huit; pour couper court à nos plaintes, le postillon lança ses six chevaux au galop, et nous voilà partis à travers champs. C'était une course folle ; il n'y avait pas apparence de chemin,, et'nous traversions , pour ainsi dire, à vol d'oiseau, une immense plaine, sans nous inquiéter des ravins ni des rochers. Les cahots étaient tels qu'un de nous fit la remarque qu'il était heureux que nous fussions si serrés, sans quoi nous eussions été jetés hors de la voiture.
Notre cocher était un grand nègre de près de six pieds, répondant au nom de James; je n'ai jamais vu personne conduire avec plus d'habileté; ses chevaux étaient superbes, à peine dociles, et cependant, malgré l'allure extraordinaire qu'il leur donnait, il était aussi sûr d'eux que s'il eût mené au pas des chevaux parfaitement dressés.
La plaine que nous traversions était fort belle ; peu d'habitations, presque pas d'arbres, mais d'immenses cultures de blé et de grandes prairies artificielles habitées par des troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons.
Si nous avions eu plus de temps devant nous, nous nous serions arrêtés au premier relais et nous serions restés plusieurs jours à chasser; car, à chaque instant, des compagnies de cailles parlaient sous les pieds des chevaux; à plusieurs reprises même, nous fîmes lever des lièvres et des antilopes.
Peu à peu nous nous étions accoutumés à Tallure extravagante de nos chevaux, et voyant avec quelle main ferme ils étaient dirigés, nous primes tant de confiance dans notre cocher, que toute appréhension disparut. A coup sûr, ce n*était pas ennuyeux, et même lorsque, près des villes, nous suivions des sentiers battus, les nuages de poussière qui nous enveloppaient alors nous faisaient désirer de recommencer notre course à travers champs.. Vers midi, nous arrivâmes à un gros village appelé Mariposa; c'est là que nous devions déjeuner. Quelle nourriture, grand Dieu ! c'était à faire dresser les cheveux sur la tête, et malgré Tappétit que nous devions au manque de souper de la veille et à une course de huit heures, il nous fut impossible de manger, tant les mets étaient répugnants et malpropres.
Mariposa est un village habité par des mineurs; les placers qui Tentourent ne sont pas très-riches, mais ils sont faciles à exploiter et n'exigent pas une grande mise de capitaux ; trois ou quatre individus suffisent pour former une petite exploitation. Le village était en deuil par suite d'un malheur arrivé
la veille. Six individus avaient été tués par Pexplosion d^une mine, et nous arrivâmes justement au moment de leur enterrement; c'était un spectacle navrant et qui nous faisait penser malgré nous à ces scènes si bien racontées par M. Bret Hart, et qui ont fait les délices des lecteurs européens.
Nous laissâmes à Mariposa une partie des voyageurs, qui furent remplacés par deux femmes se disant conférencières et qui traversaient la Californie en donnant des lectures sur Darwin et le matérialisme.
Ces femmes étaient réellement bien étranges; elles commencèrent par s'emparer des meilleures places, et sur notre observation qu'étant les der* nières venues, elles ne devaient pas agir ainsi : tt Nous avions entendu dire, répondirent-elles, que les Européens étaient grossiers; mais nous ne pensions pas que leur éducation fût assez mauvaise pour ne pas comprendre que des ladies avaient le droit de choisir les places qu'il leur convenait. » Nous leur fîmes observer que lady pour lady, nous préférions beaucoup celle qui était avec nous; que nous ne voyions pas pourqpoi elle n'aurait pas la meilleure place; qu'elle désirait avoir son mari auprès d'elle; que, de plus, nous avions parmi nous deux personnes assez inGrmes pour ne pas pouvoir monter sur l'impériale, et qu'après tout, puisque nous étions grossiers, il fallait nous prendre comme nous étions et nous subir.
En quittant Mariposa, nous entrâmes dans la montagne; la route traversait d'immenses forêts d'arbres verts réellement très-belles, et à la nuit elose nous atteignions un petit village appelé Clark, où nous devions passer la nuit. Le souper ne fut pas meilleur que le déjeuner; mais les estomacs étaient si affamés que nous mangeâmes sans rien dire T horrible jambon au macaroni qu'on nous servit. Les chambres étaient peut-être un peu meilleures qu'à Merced , et comme nous étions trèsélevés, il faisait déjà assez froid pour que les moustiques aient disparu.
Le lendemain matin , nous nous réveillâmes donc frais et dispos, et après nous être réconfortés Avec une tasse de café au lait, nous montons à cheval pour aller visiter les grands arbres.
C'est une promenade d'environ quatre heures au milieu de forêts tellement exceptionnelles qu'il faut les avoir vues pour se faire une idée de leur beauté. Le but de notre excursion était cette partie de la forêt où croissent ces wellingtonias célèbres dans le monde entier sous le nom de big trees. Ils sont au nombre d'une cinquantaine, tous plus gros les uns que les autres, et portant les noms les plus emphatiques, tels que Napoléon, général Grant et ainsi de suite. L'un d'eux mesure à un mètre d'élévation une circonférence de quatre-vingt-sept pieds anglais; un autre, tombé, a une longueur de quatre
cent soixante pieds; un troisième, également par terre est presque entièrement pourri et ne conserve plus que sa carcasse. Nous sommes entrés dedans 1 comme sous une voûte , sans être obligés de descendre de cheval. |
Ce qui gâte un peu cette admirable nature, c'est la main de Thomme; presque tous ces arbres ont une plaque indiquant leurs noms et leurs dimensions , et , au lieu de mousse et de fleurs sauvages , le sol est couvert de bouteilles vides, de boîtes de sardines éventréeset de morceaux de papiers graisseux, traces des luncheon de nos prédécesseurs. Autrefois ces forêts étaient habitées par des tribus indiennes, et personne, excepté eux, n*y pénétrait. Ces vandales allumaient du feu sans s'inquiéter des conséquences, et la plupart de ces magnifiques arbres portent des traces d'incendie. Mais du moment où ils ont été découverts, et sont devenus le but du pèlerinage d'une foule de touristes, les hôteliers ont compris qu'il était de leur intérêt de veiller à leur conservation, et des mesures radicales ont été prises pour éviter le retour de ces incendies. Les sauvages ont été chassés de ces parages, et quand ils y reviennent, on les pend sans autre forme de procès.
On resterait indéfiniment au milieu de cette forêt; mais la faim chasse les loups du bois, et vers deux heures nous rentrâmes à Clark hôtel. Les
dames irlandaises qui tiennent cette auberge avaient mis des bonnets à fleurs et des robes de soie à grands ramages pour recevoir nos seigneuries. Mais le soin de leur toilette les avait empêchées sans doute de songer à la cuisine, et le repas qu'elles nous offrirent était tellement mauvais, que la patience nous échappa, et qu'après une discussion des plus aigres , nous nous décidâmes à quitter tout de suite ces lieux inhospitaliers, et à gagner le soir même Yo Sémite valIey, où nous pensions être moins maltraités.
Cette fois nous étions seuls dans la voiture, nos conférencières ayant été retenues par les dames irlandaises. Les montagnes que nous avions à traverser sont tellement abruptes qu'il a fallu faire une route pour les traverser. Malheureusement on disposait de peu de fonds, de telle sorte que celte route est très-étroite et que deux voitures ne peuvent pas s'y rencontrer. De tous les chemins que j'ai parcourus, c'est bien le plus effrayant; la route contourne des montagnes, laissant toujours un précipice à découvert, et les tournants sont tellement courts que l'on cr^aint à chaque instant d'y être précipité.
Je me rappelle notamment un endroit, appelé Inspiration point, d'où l'on découvre toute la vallée d'Yo Sémite : c'est merveilleux. Mais nous fûmes arrachés à notre admiration en voyant le
cocber lancer ses six chevaux au galop pour effectuer un tournant; l'espace était si étroit que les chevaux de volée durent sortir de la route, et un cri de terreur nous échappa. Mais le nègre, en souriant, nous dit : a Si j'allais moins vite, les chevaux n'auraient pas le temps de tourner » ; et, après nous avoir donné cette consolation, il accéléra encore la vitesse de ses animaux et nous fit descendre à fond de train un colimaçon de plusieurs milles. Nous étions haletants en arrivant en bas, et je dois avouer que la seule personne qui eût conservé un peu de sang-froid était notre jeune Américaine.
Comme nous étions partis tard de Clark, il était presque nuit quand nous arrivâmes à Yo Sémite. Il y avait deux auberges; mais comme Tune d'elles portait ce nom redouté de Clark, nous n'hésitons pas à aller demander l'hospitalité à l'autre. Nous étions moulus, et d'une saleté dont rien ne peut donner l'idée. Aussi notre premier soin fut-il de nous informer s'il y avait quelqu'un qui voulût bien se charger de nettoyer nos habits et nos chaussures, pendant que nous prendrions un bain et que nous sortirions du linge propre de nos sacs de nuit. Sachant par expérience combien il est difficile en Amérique d'obtenir ce genre de service, notre jeune Américain s'était chargé de la négociation; il revint triomphant, nous disant : ce Vous voyez bien que ce sont des médisances; j'ai trouvé un individu
qui va nettoyer toutes nos affaires 'pour un dollar par tète » . C'était un peu cher ; cependant, vu Tétat de crasse où nous étions, nous consentons. Je dois dire que Findividu en question s'acquitta à merveille de son office, et lorsque nous sortîmes du bain, bien savonnés et la tète bien lavée par Tinévitable coiffeur que Ton trouve partout en Amérique, nous avions fort bonne mine et songions avec délices au repas que Ton nous avait préparé. Quel fut notre étonnement de voir l'individu qui nous avait brossés et cirés prendre place à nos côtés! Nous apprîmes que c^était un touriste un peu à court d'argent qui avait trouvé ce moyen de prolonger son séjour, dans ce délicieux paysage. Notre ami américain fut un peu confus; mais nous eûmes la charité de ne pas insister sur cet incident, qui, mieux que tout autre cependant, montre les mœurs américaines.
Yo Sémite valley est un endroit relativement civilisé; pendant toute la belle saison, il est fréquenté par les touristes , ce qui fait que, pour beaucoup d'argent, on y trouve à peu près l'indispensable. La cuisine n'est pas bonne, mais elle est mangeable. Ce village se compose, outre les deux auberges dont nous avons parlé, de quelques maisons de guides, d'un grand établissement de bains, d'un ou deux bazars et de quelques photographes ; car les Américains ne manquent jamais une occasion de faire faire leurs portraits.
La température était délicieuse, et la fraîcheur de cette vallée d'autant plus appréciable que nous avions été abîmés par la poussière de la route. Cet endroit si célèbre contient une quantité de points de vue, tous plus admirables les uns que les autres, et il faut plusieurs jours pour visiter les plus importants. Le plus beau cependant est celui que nous voyions de nos fenêtres ; une immense cascade à trois étages tombait d'une hauteur de deux mille six cent trente-quatre pieds ; Teau, précipitée d'une pareille élévation, ne paraît plus qu'un brouillard quand elle arrive en bas ; mais pourtant la force est telle qu'elle fait voler partout les cailloux.
Le lendemain matin, montés sur des mulets accoutumés à ces sentiers, nous Urnes une merveilleuse promenade au milieu de la plus belle nature. Il est impossible de voir rien de plus grand et de plus beau que ces montagnes, et auprès d'elles, la Suisse parait mesquine. Mais les Américains sont de fameux industriels, et puisque nous venons de prononcer le nom de Suisse, nous devons ajouter que, comparativement, les aubergistes de Genève et de Lausanne ne savent qu'imparfaitement exploiter les voyageurs.
A ¥o Sémite valIey les sentiers sont faits par les habitants du pays, et il faut payer pour avoir le droit de s'en servir. Mais ce n'est pas tout encore, et afin d'extorquer plus d'argent aux touristes, ils
se sont partagé ces sentiers de telle sorte que dans une promenade d'une vingtaine de milles, vous avez affaire à vingt propriétaires , qui vous réclament un péage différent; et comme dans ce pays fortuné l'argent n'a pas de valeur, chacun exige un dojlar comme on demanderait chez nous cinquante centimes ; aussi le soir, en revenant à Thôtel, chacun de nous se trouvait avoir dépensé une cinquantaine de francs, rien que pour avoir eu le droit de se promener dans ces sentiers battus. Pour donner une idée de la façon dont le touriste est exploité enAmérique, il suffit de dire que celte excursion d'une durée de dix jours nous coûta à chacun deux mille franco.
Mais si les Américains savent extorquer des touristes plus d'argent que les Suisses, ils ne savent pas, comme ces derniers, plumer la poule sans la faire crier. La Suisse est chère incontestablement; mais les aubergistes essayent de vous contenter pour votre argent, s'efforcent de prévenir vos goûts, et prennent la peine de s'enquérir auprès des voyageurs de ce qu'ils peuvent désirer.
£n Amérique, le touriste n'a ni grâce ni merci à attendre; non-seulement on le fera payer tout ce que l'on pourra, même au delà des limites du raisonnable, mais encore on exigera de lui qu'il se soumette à tous les caprices de son hôte, et même, pour son argent, il ne pourra rien obtenir en dehors des usages américains.
L'inslallation de Yo Sémite valIey, qui nous avait semblé à peu près tolérable auprès des odieuses auberges de la route, ne tarda cependant pas à nous paraître insuffisante , et après avoir consacré deux jours à nous promener dans cette admirable nature, nous étions bien aises de reprendre la route de pays plus civilisés. La vue des rochers, des cascades, des beaux paysages, malgré tout son attrait, ne compense pas d'une manière complète toutes les commodités de la vie. Je dirai même plus : le spectacle de ces splendeurs exige, pour être apprécié, une tranquillité que Ton n'obtient pas sans un certain confort.
Cest un luxe et un grand luxe que le voyage de plaisir ; je ne le comprends donc que quand rien ne manque, et ce n'était pas le cas à Yo Sémite valley.
Je n'ai de ma vie rencontré d'aubergistes plus menteurs, plus voleurs, plus désagréables que ceux de l'intérieur de la Californie. Tous les prospectus annoncent des merveilles, et, lorsqu'on arrive, ou ne trouve plus rien, et cela les inquiète si peu qu'ils ne font aucun efibrt pour assurer leurs approvisionnements. Ainsi, par exemple, à Yo Sémite valley, l'auberge où nous étions est tout à fait au bord d'un ruisseau si poissonneux qu'en se promenant le long de la rive, on voit sauter le poisson ; tous les prospectus et même l'enseigne annoncent aux voyageurs que Ton trouve des truites à toute heure.
ce qui est un véritable attrait pour F Américain, très-friand de ce poisson. Eh bien, pendant les quatre jours que nous y sommes restés , il nous a été impossible d'en obtenir une seule fois, Taubergiste nous disant que notre présence l'occupait exclusivement, et qu'il n'avait pas le temps d'aller à la pèche, d'où nous avons conclu, que quand il y avait des truites dans cette auberge; il n'y avait pas de voyageurs pour les manger.
L'Américain à peu près sauvage, comme celui qui habite l'intérieur de la Californie, vit de biftecks, de maïs et de jambon ; l'étranger qui parcourt ces contrées doit donc se contenter du même régime, bien heureux quand il le trouve. En soi, le bœuf grillé et le jambon ne sont pas de mauvaises choses, si le jambon n'est pas gâté et si le bœuf n'est pas coriace, comme c'est presque toujours le cas dans toutes ces auberges.
Nous revînmes par la même route, et notre retour ne donna lieu à aucun incident. Cependant nous eûmes un épisode assez émouvant. Nous descendions une côte au grand trot; tout à coup le cheval de timon fit un bond extraordinaire, et le cocher, se retournant avec une prestesse ini magi nable, lança un énorme coup de fouet sur nous. Etonnés de ceT procédé, nous en demandons la raison. Le cheval avait touché un serpent à sonnettes endormi sur la route, et ce reptile avait fait un bond qui me-
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naçait de le faire entrer dans la voiture. D'un coup d'œil le cocher avait compris le danger que nous courions, et son coup de fouet avait pour but d'ar^ rêter Télan du serpent. Il y réussit si bien que ranimai retomba étourdi, et qu'on put l'achever d'un coup de canne. Nous retrouvâmes les dames Clark des grands arbres, avec les mêmes bonnets à fleurs et la même mauvaise humeur, ainsi que Tauberge de Merced tout aussi inhospitalière, et après y avoir passé encore une nuit, dévorés par les moustiques, nous reprimes le chemin de fer que nous ne devions plus quitter jusqu'à Chicago.
Aussitôt après avoir gagné la grande ligne à la ville de Sacramento, nous trouvons des sleepingcars. Tune des choses les plus commodes que l'on puisse inventer. Il faut rendre cette justice aux Américains que nulle part les chemins de fer ne sont mieux organisés que chez eux; il n'y a qu'une classe de voyageurs, et avant l'invention de ces sleeping- -cars; je crois que Ton devait être très-mal ; mais aujourd'hui chacun, muni de son billet, peut, moyennant un supplément d'environ trois dollars par vingt-quatre heures, entrer dans les sleeping-cars et avoir à sa*âispbsiti6n un grand canapé pour la journée et un excéffent lit pour la nuit. Pour être tout à fait bien, il faut prendre pour soi seul ce que les 'Américains appellent une section, c'est-à-dire deux piftces. Les voitures étant organisées de façon à avoir
deux couchettes superposées Tune sur Tautre, oomme cela se passe à bord des bateaux, pour ne pas étouffer, on empêche de dresser le second lit, et par conséquent on paye la section entière. Ces wagons contiennent en outre des petits salons séparés, ce qui vous permet, si vous êtes quatre, de faire fermer la porte et d^étre chez vous comme vous le seriez dans un wagon français.
Il est aussi permis dans les trains américains de circuler d'une voiture à l'autre; une pancarte vous avertit seulement que, s'il arrive un accident, la compagnie n'en est pas responsable. Des cabinets de toilette et des watcr-closets sont également à la disposition des voyageurs; sans ce confort il serait absolument impossible de supporter les fatigues d'un aussi long voyage. Et se figure-t-on l'état dans lequel on arriverait après avoir passé cinq jours et cinq nuits dans une de ces boîtes, que l'on décore du nom de wagons en Europe ?
Lorsqu'on inventa les chemins de fer, on s'était exagéré les dangers que courait le voyageur, et pour éviter ceux que son inexpérience rendait le plu» redoutables, on Ta entoura de précautions devenues tout à fait inutiles, aujourd'hui que son éducation est faite et qu'il sait aussi bien que les employés ce qu'il doit éviter de faire sous peine d'accident; mais l'Europe est le pays de la routine, et les chemins de fer, après trente ans d'existence,
n'oot rien changé à leurs règlements, et qnelles qu*aient pu être les réclamations des intéressés, ils nWt jamais pu obtenir la cessation de véritables abus.
Les compagnies se sont habituées à considérer les voyageurs comme une marchandise plus encombrante, plus embarrassante qu'une autre, mais enfin comme une marchandise; de plus, les employés les regardent toujours comme des ennemis : ce serait si agréable d*être employé- s'il n'y avait pas de voyageurs !
En Amérique, au cpntraire, les compagnies évitent autant que possible tout ce qui pourrait leur donner Fapparence d'un privilège, et comme il y a toujours eiiftreles grandes villes deux ou trois lignes différentes en concurrence, on choisit celle où l'on est le mieux traité. Partant de ce principe que chacun est libre de faire tout ce qui ne nuit pas aux autres, ou qui n'engage pas la responsabilité de la compagnie, les chemins de fer font tout au monde pour simplifier le voyage et attirer les voyageurs.
Dans tous les grands hôtels de chaque ville, on peut se procurer des billets pour n'importe quelle ligne, de telle sorte qu'en arrivant on trouve sa place retenue, et que l'on n'a ni l'ennui ni l'embarras de faire queue devant un guichet. De même pour les bagages, vous donnez tous ceux que vous avez au bureau de Tbôtel, qui vous remet en échange un
jeton de cuivre portant un numéro. Quelques milles avant Farrivée, un employé passe à travers les wagons, vous demande si vous avez des bagages, ce qu'ils sont et oà vous descendez ; vous lui donnez en outre le jeton de cuivre et un demi-dollar, et en arrivant chez vous, la première chose que vous trouvez, ce sont vos malles dont vous n'avez pas eu avons préoccuper.
Il est véritablement étonnant qu'une méthode aussi simple n'ait pas été adoptée partout, et que l'on continue encore à attendre trois quartsd'heure, après une nuit de fatigue et au milieu des courants d'air, le bon plaisir des porteurs.
Nous avions fait, quant à nous, enregistrer nos bagages jusqu'à New-York, n'ayant gardé qu'un petit sac de nuit contenant le strict nécessaire. Pendant la première journée, nous montâmes la Sierra-Nevada. Le chemin de fer suit des courbes étonnantes, et gravit de très-hautes altitudes; c'est superbe comme hardiesse de construction et comme paysage. Le lendemain matin, nous nous réveillons dans la plaine salée que nous mettons deux jours et deux nuits à traverser, avant d'arriver à Ogden, petite ville tout près de Salt-Lake city, capitale des Mormons.
Mes amis ayant désiré faire la connaissance de Brigham-Young, nous nous arrêtâmes vingt-quatre heures à Ogden. J'étais fort souffrant, et je ne pus
être de la partie ; je restai donc à les attendre. Ogden ofiTre peu de ressources; ce n'est, à vraiment parler, qu*un buffet de chemin de fer avec quelques chambres. Cette ville fut la première résidence des Mormons, et non loin se trouve la célèbre vallée qu'ils franchirent en combattant les Indiens.
Nous nous Ggurons en Europe les Mormons comme quelque chose de très-étrange, et leur existence nous paraît à la fois un danger et une honte pour les États-Unis.
J*avoue que la vue des lieuxmodifie singulièrement cette opinion. Les Mormons ne sont nullement un danger, et leur exemple ne convertira personne à la polygamie ni aux étrangetés qu*ils appellent leur religion. Ce qu'on peut dire d'eux est simplement ceci : quelques hommes d*une valeur intellectuelle incontestable ont mis au service de passions aussi violentes qu'immorales toutes les ressources de leur esprit, et comprenant qu'il leur serait impossible de vivre comme ils l'entendaient au milieu des hommes, ils se décidèrent à chercher un endroit désert où Ton ne viendrait pas les inquiéter. Mais comme il faut cependant vivre, ils défrichèrent les contrées environnantes, et les rendirent habitables.
La construction du chemin de fer duPaciBque, en traversant ces plaines, les fit connaître, et beaucoup d'individus n'ayant rien à faire avec le mormonisme vinrent s'établir dans ces parages. Aujourd'hui le
gouvernement des États-Unis a acquis la certitude que cette étrange organisation ne survivrait pas à son chef actuel. On laisse donc aller les choses, se contentant d'empêcher leur accroissement en attendant qu*elles tombent d'elles-mêmes. Le gouvernement aura gagné à cette conduite l'avantage de profiter du travail de ces colons et, quand la secte disparaîtra, d'avoir gagné tout un district à la civilisation.
En sortant d'Ogden, le chemin de fer traverse un défilé des plus remarquables et des plus sauvages, puis il gravit les montagnes Rocheuses ; mais ces dernières, quoique bien plus élevées que celles de la Nevada, n'ont pas un caractère montagneux aussi marqué. Elles sont presque partout couvertes depâturages, et n'ofi'rent à l'œil ni ces vues de rochers, ni ces immenses forêts que l'on rencontre généralement dans les grandes chaînes.
L'élévation en est cependant très-grande, et en hiver la circulation est souvent interrompue par des amas de neige; aussi est-on obligé dans certains endroits d'élever des voûtes en planches, pour Tempêcher de s'amoncefer dans les tranchées. Dans d'autres, au contraire, où le chemin de fer traverse des vallées, comme la maçonnerie eût coûté trop cher, les viaducs sont tout simplement construits en madriers. La traversée de ces ponts est des plus effrayantes: figurez-vous un chemin de fer passant sur un échafaudage de planches ayant des centaines
de mètres d'élévation ; tout craque de la base au sommet, et il suffirait de la rupture d*une cheville pour précipiter le train; sans compter, que le vent donne parfois une certaine oscillation assez forte pour que Ton s'en aperçoive même en chemin de fer. Le (langer que Ton court dans ces circonstances est si réel que les trains ne traversent ces viaducs qu'aussi lentement que possible; car une grande vitesse occasionnerait une trépidation qui pourrait amener une catastrophe. Lorsque l'on arrive dans un de ces endroits, les conducteurs du train ont soin d'avertir les voyageurs, et chacun se transporte sur les platesformes, pour mieux jouir de cette émotion.
Le point culminant s'appelle Shermann; on s'y arrête quelques instants, et les employés du télégraphe entrent dans les wagons et invitent les voyageurs à envoyer à leurs familles un télégramme de la station la plus élevée du globe, disent-ils. Voilà bien le humhug américain.
Depuis Shermann jusqu'à Omaha, le chemin de fer descend doucement jusqu'à la vallée du Mississipi,^ traversant ces immenses plaines que l'on appelle la prairie, plaines d'une fertilité admirable et qui, dans quelques années, seront cultivées d'un bout à l'autre,, si l'émigration continue à s'y porter dans une aussi grande proportion. Aujourd'hui c'est encore un désert habité par des marmottes, des bu£falos et des gazelles ; ces dernières s'approchent parfois si près du chemin
LE GREAT REPUBLIG ET LES ÉTATS-UNIS. t69
de fer qu*on risque de les écraser. Couchées prësdes rails, elles se réveillentau bruit en sursaut, et perdent si complètement la tête qu*au lieu de se jeter à . droite ou à gauche, pour éviter le train, elles fuient devant lui , et leur rapidité est telle qu'elles sont bîeBl6t hors de vue.
On doit faire de magnifiques chasses dans ces plaines où le gibier à plumes est encore plus atioadant. On rencontre des bandes de poules des prairies aussi nombreuses que des pigeons, sans compter que chaque mare est habitée par des milliers d'oiseavx aquatiques.
Pendant foute cette traversée qui dure pins 4e quarante-huit heures, on ne rencontre pour aiasî dire pas d'habitations; çà et là se trouvent quelques buffets où Ton donne pour beaucoup d*argenl ime nourriture insuffisante en qualité comme en quantité. Le fond de cette nourriture est, comme noms avons déjà eu occasion de le dire, un bifteck coriace que l'on sert inondé d'une sauce graisseuse el recouvert d'un œuf sur le plat; c'est tout bonnemen abominable.
Nous avions comme compagnon de voyage M. Strakosch, l'impressario célèbre qui faisait faireànrademoiselle de Belloca le tour des villes d'Amériftpe. Connaissant la mauvaise qualité de ces buSela, il avait apporté avec lui toutes les provisions débauche inimaginables; cependant, detemps à autre, reatonuie
de sa compagne réclamait quelque chose de chaud; elle descendait alors dans un de ces horrhbles bar pour prendre une tasse de café au lait. Le lendemain de notre départ d'Ogden, tandis que nous étions livrés à cette occupation, M. Strakosch vint d'un air agité nous engager A abréger notre repas et à remonter toutdesuite en wagon. A peine avions-nous misle pied sur l'escalier que le train partit. Nous apprîmes alors que des mineurs américains, avertis qu'il y avait des actrices, avaient formé le projet de s'en emparer de vive force et de les emmener dans l'intérieur, où, parait-il, le sexe féminin fai^ ait complètement défaut. Le chef du train avait été si effrayé qu'il avait averti M, Strakosch de faire remonter en toute hâte ces dames, et il partit sans s'inquiéter des voyageursqu'il n'avait pas eu le temps d'avertir. On m'a affirmé que quelques-uns étaient restés à la traîne, et je me figure leur colère en apprenant qu'ils devaient rester vingt-quatre heures dans ce buffet.
Omaha est une assez grande ville située sur les bords du Missouri; c'est la fin du désert; beaucoup de voyageurs s'y arrêtent une nuit pour se remettre de ce voyage de cinq jours et quatre nuits.
Quant à nous» nous préférâmes continuer jusqu'à Chicago, de façon à pouvoir rester un peu plus longtemps dans cette ville.
La traversée d'Omaha est des plus pittoresques; le chemin de fer circule au milieu des rues abso-
lament comme un tramway ; la locomotive est munie d'une grosse cloche dont le battant est mis en mouvement par les pistons de la machine, et qui sonne continuellement, remplaçant ainsi la trompette des tramways parisiens. Naturellement on marche lentement, mais c'est égal, c'est un singulier spectacle que celui d'un train de chemin de fer frayant son passage au milieu d'une foule de voitures ou de piétons.
Après avoir quitté Omaha, on vint nous prévenir que le diner était prêt, et ce fut réellement une grande douceur pour nous d'échapper à ces horribles buffets des prairies. Un immense wagon arrangé en salle à manger, avec de petites tables de quatre couverts, est attaché au train, et là, pendant deux heures durant, on sert un dîner à la carte, réellement très-bien soigné. Il faut en avoir été privé pour savourer complètement le plaisir de dîner à une table proprement servieet presque élégante. Et, chose assez ridicule, le dîner très-passable que nous fîmes dans ce wagon était moins cher que l'horrible brouet que l'on nous servait la veille dans ces affreux buffets.
Entre Qmaha et Chicago, nous sommes en pleine civilisation, et l'agriculture parait très-avancée; de loin en loin, cependant, on traverse une forêt où les traces d'incendie indiquent qu'on est encore en train de la défricher. On met à peu près vingt-quatre
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heures à faire ce trajet; aussi n'arrivons-nous à Chicago qu'après le coucher du soleil. Le paysage élait réellement trës^beau, et la ville semblait noyée au milieu des lacs qui Tentourent. Chicago est une des plus grandes villes de FAmérique. Bâtie en planches, elle a été il y a quelques années brûlée d'un bout à l'autre; mais elle a été relevée comme par enchantement; et pour éviter le retour d'un pareil désastre, les constructions eir pierre ont remplacé les maisons en bois.
Le mouvement des quartiers commerçants est vraiment assourdissant, et, chose étonnante pour un Parisien, cesse complètement avec le coucher du soleil. La nuit, on dirait être dans une petite bourgade. Les Américains, aimant peu les distractions en commun, après avoir passé toute la journée dans leurs bureaux, éprouvent le besoin de rester chez eux le soir; aussi, à moins de cas particuliers, telF que le passage d'une grande étoile par exemple, ils ne vont jamais aux théâtres qui ne sont fréquentés que par lajpopulation flottante. Au moment où nous traversions l'Amérique, on célébrait partout le centenaire de l'indépendance, et les habitants, attirés par l'Exposition de Philadelphie, profitaient de l'occasion pour visiter les diflerentes villes du pays. Aussi les théâtres s'étaient mis en frais, et presque partout on jouait des pièces de circonstance. L'une d'elles représentait les différentes phases de la
guerre de Tindépendancc; les décors étaient Gopiés sur des tableaux populaires très-célèbres; on voyait notamment Washington debout à Tavant d'une hat que, les bras croisés, le manteau drapé d'une fiaiGin théâtrale, traverser le Delaware au milieu des leçons.
Pendant notre tour d'Amérique, nous vîmes ceUe pièce dans deux ou trois théâtres différents, et comnie les Américains se piquent d'exactitude historique, ils n'auraient pas supporté le moindre changement de mise en scène.
Chicago est^n immense entrepôt; les grahw, le bois de construction, les laines, la charcuterie y «ont l'objet de grandes transactions, et l'on ne peut traverser cette ville %ans aller voir les Hams miUs^ littéralement usines à jambon. Celle que nous visitons tue, pendant la saison, entre trois ou quatre mille cochons par jour. Ces bétes, amenées des envinons, sont enfermées dans d'immenses parcs où elles attendent la mort. Lorsque leur tour est arrivé, on leur fait traverser un couloir ressemblant un peu àtoenix que l'on met devant les théâtres pour maintenir la foule. Quand ils sont arrivés au bout de ce coaloir, un homme leur passe un croc dans le jarret; aussitôt une poulie les enlève au premier étage; en route, un couteau leur ouvre la gorge; ils sont paécipités dans une chaudière d'eau bouillante, roulé» sous des racloirs, vidés, nettoyés, coupés en <qasr-
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tiers, enveloppés de sel, et dix minutes suffisent pour que toutes ces opérations soient terminées. Ils tombent ensuite dans une vaste glacière où on 1rs laisse quelques jours avant de les expédier aux quatre coins du globe, sous le nom de jambon de Cincinnati. Tout est fait à la vapeur, et le seul travail de rhomme consiste à pousser Tanimal d'une machine à une autre.
Quant au sang, il est conduit dans de vastes étangs et converti en engrais. En sortant de cette usine, on reste confondu de cette activité, et Ton se demande comment une pareille quantité de viande peut être consommée.
L'endroit où Ton mesure les grains n*est pas moins extraordinaire, et les élévateurs qui, sans discontinuer, entretiennent les minoteries, sontd*une puissance inimaginable. Chicago est certainement Tune des villes les plus curieuses de l'Amérique, et Tune de celles où les fortunes se font et se défont avec la plus grande rapidité. Arrivée à ce degré, la spéculation est une sorte de fièvre dont on cherche en vain la guérison. Les sages ne la trouvent que dans un changement d'air, c'est-à-dire que dès qu'on a gagné un peu d'argent, il faut liquider et s'en aller ailleurs. Il en est de même pour les touristes; après un séjour de quarante-huit heures, cette ville devient insupportable, et dès qu'on s'est promené dans ces usines féeriques, on ne sait àquoi occuper son'temps.
Après Chicago, notre première halte fut le Niagara, où nous passâmes toute une journée à visiter les divers points de vue de cette chute célèbre. Au Niagara nous retrouvons le même esprit d'exploitation que nous avions observé à Yo Sémite valley; il est impossible de faire un pas sans payer un dollar, et je ne sache pas un seul endroit où Ton puisse jouir gratis de la vue de ce paysage.
Sur la rive anglaise, on est cependant un peu plus réservé; mais sitôt qa*on a mis le pied du côté américain, il faut renoncer à voir quoi que ce soit, tant on est tiraillé par les industriels locaux, qui, considérant les touristes comme leur proie, s'en emparent et ne les lâchent qu'après en avoir extrait un certain nombre de dollars. Avant que de tous côtés se fussent élevés des hôtels, alors que le paysage était intact, et que la main de l'homme ne l'avait pas encore gâté, ce devait être un prodigieux spectacle que celui de cette chute.
Au premier abord, on se rend mal compte de ce qui s'offre aux yeux, et le plus grand défaut de ce site remarquable est peut-être qu'il demande une certaine étude pour être apprécié.
Un grand pont suspendu à deux étages, l'un servant au chemin de fer, l'autre aux voitures, traverse la rivière au-dessous de la chute et réunit le Canada aux Etats-Unis. Du milieu de ce pont, on a une vue complète de cette majestueuse nappe d'eau,
et c'est Tendroit que je conseillerais aux touristes pour s'arrêter. Le meilleur parti à prendre, c*e$t de monter en voiture à la gare du chemin de fer canadien, de côtoyer la côte anglaise, de traverser la rivière sur ce pont suspendu, et d'aller attendre le passage du premier train à la station américaine.
Comme cela, on aura vu à merveille les chutes, et Ton aura évité les industriels américains.
Le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Albany, où nous quittons définitivement le chemin de fer, trouvant plus agréable de descendre THudson en bateau à vapeur. Ce sont de véritables mondes que ct^ ferry hoats qui font le service entre Albany et New-York, et ils peuvent contenir toute une population. La rivière, sur ce parcours, est excessivement fréquentée; à chaque pas sur les rives s'élèvent des maisons de plaisance, résidences d'été des habitants de New-York et de Brooklin. Les bateauxà vapeur, endescendant surtout, se remplissent dans d'innombrables stations et arrivent bondés de voyageurs.
Itest dommage que la traversée soit si courte, car je suis convaincu qu'en se prolongeant, elle donnerait lieu à d'étonnantes études de mœurs. Ces steamers contiennent tout ce qu'on peut imaginer dans cinq ou six étages de constructions : un restaurant où l'on ne décesse pas de manger du potage aux huîtres et des sucreries ; un orchestre qui
écorche des mélodies de Schubert et au besoin fait danser les jeunes miss et leur party ; une librairie^ où Ton vend tous les journaux possibles et tous les romans à la mode ; un marchand de tabac, que saisje? toutes les industries inimaginables. A une station, on embarque un marchand de fruits ou de n^importe quoi; il étale dans un coin du bateaa sa marchandise et descend à Tarrét suivant, soit pour renouveler sa provision si la chance Ta favorisé, soit pour refaire Tessai sur un autre bateau où il sera plus heureux»
Les Américains sont très-vains de leurs paysages» et comme notre accent trahissait notre origine étrangère, nous étions à chaque instant interpellés par de vieux Yankees, nous disant d'une voie émue: a N'estce pas que c'est beau, et que la vieille Europe ne possède rien de comparable »? Par politesse, nous ne manquions pas d'exagérer notre propre admiration, et de leur dire, nous aussi : « Avez-vous remarqué cet arbre, ou ce coude delà rivière? comme c'est charmant I » La conversation entamée de cette façon devenait tout de suite plus facile, et je dois dire, depuis que nous avons quitté les pays sauvages de l'Ouest, que les personnes que nous avons rencontrées en voyage étaient très-agréables et très-bien élevées.
Le seul ennui que nous avons éprouvé, c'est dans le culte un peu exagéré que l'on rend aux femmes, et qui leur permet d'avoir des exigences réellement gênantes. Ainsi, par exemple, quand une femme
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jeune ou vieille, bien ou mal vôtue, entre dans un I wagon, dans un omnibus, dans un salon d^hôtel oa sur un bateau à vapeur, elle choisit de Tœil l'endroit où elle veut s'asseoir, et, sans s'inquiéter de la personne qui occupe la place, elle s*y dirige et se i borne, par une inclinaison de tête, à réclamer une 1 offre qu'il est contraire aux bienséances de ne j pas faire ; à la longue, c'est horriblement gênant, surtout généralisé au point où Ton en est arrivé en Amérique.
Il est bien évident qu'en Europe une femme qui demandera dans un chemin de fer la permission d'occuper une place plutôt qu'une autre, et qui appuiera sa demande d'une phrase polie, obtiendra neuf fois sur dix ce qu'elle désire; mais il suffit qu'elle sache qu'elle pourra rencontrer un homme grossier qui lui répondra par une impertinence, pour l'empêcher d'avoir recours trop souvent à la bonne grâce de ses compagnons de voyage; tandis qu'en Amérique la dernière maritorne venue peut exercer ce droit jusqu'à la tyrannie, sans cesser d'être obéie ; elle abuse quelquefois de la situation pour se rendre intolérable, comme cela < nous est arrivé avec nos deux conférencières en • Californie.
L'Américain devrait savoir que le propre de la femme comme il faut, c'est d'être réservée, et que plus elle est charmante, moins elle cherche à se
montrer. La galanterie telle que la comprend Tha* *bitant des Etats-Unis est une niaiserie et le rend victime de toutes les aventurières quMl rencontre.
Un vieil Américain de Boston, Tun des hommes les plus agréables que j*aie jamais rencontrés, qui avait tout vu, tout appris, tout retenu, me disait : a J*adore mon pays, je suis prêt à sacriGer à sa grandeur ma vie et même ma fortune; mais je suis arrivé à Tâge où la vie américaine est un supplice, et je pars pour TEurope sans esprit de retour. Pour jouir de la liberté, il faut être jeune; quand ona des rhumatismes et que par conséquent on a besoin des autres, non-seulement on n*aime plus autant la liberté, mais même on recherche tout ce qui peut y mettre un frein.»
Ce que j'ai vu de TAmérique me porte à croire que Topinion de mon vieux gentleman est assez répandue, et qu*une fois leur position assise, les Américains préfèrent la vie d'Europe à celle des États-Unis. Car s'il est agréable, à l'entrée de la vie, de trouver toutes les routes ouvertes devant soi, et d^être à peu près sur qu'il suffît d'un peu de persévérance et d'esprit de conduite pour se créer une vie indépendante, il est moins agréable, une fois qu'on a atteint ce but, d'être bousculé par tous ceux qui courent encore.
Dans une société comme celle des Etats-Unis, datant à peine d'un siècle, rien n*est encore organisé,
270 EXCURSIONS AUTOUR bl] MOXDE.
et Targent joue un rôle par trop prépondérant. Dans tous les temps et dans tous les pays la richesse a été le meilleur des passe-partout ; cependant, dans les vieilles sociétés, les fortunes anciennes sont assez nombreuses pour se suffire entre elles et leur permettre d^exclure les nouveaux riches dont l'éducation n*est pas encore suffisante. De là un frein apporté à la morgue des parvenus, frein qui n'existe en aucune façon en Amérique, où le descendant de Washington est forcé de frayer avec son cuisinier, si ce dernier, spéculant heureusement avec ses gages, a conquis une de ces fortunes comme on n'en voit que dans ce pays. Il ne faut pas se le dissimuler, à Washington, à New- York, à Boston, à Philadelphie, à la Nouvelle-Orléans, il existe des familles dont la fortune date déjà de quatre ou cinq générations, et dont l'éducation est aussi parfaite et aussi complète qu'on peut le désirer; mais ces familles sont noyées au milieu de fortunes plus récentes, et n'ont jamais pu conserver d'influence ni sur les afiaires publiques, ni même sur les relations sociales, et pour le moment c'est la grossièreté qui domine. Jamais un homme comme il faut ne brigue aucune fonction publique*, pour l'obtenir, il lui faudrait se mêler à des tripotages qui répugnent à ses habitudes d'homme bien élevé ; il préfère dono se retirer complètement de la scène et vivre isolé. Il y a même une grande
analogie entre la vie de ce que j'appellerai , pour mieux faire comprendre ma pensée, la noblesse américaine et la noblesse française qui, de 1830 à 1870, a, pour d'autres causes, elle aussi, complètement abandonné les fonctions politiques.
Seulement les Américains, se trouvant dans un pays plus jeune, ont pu donner un autre cours à leur activité, et toute la jeunesse a trouvé dans Findustrie, dans Tagriculture et dans la banque Temploi de ses facultés. Les personnes âgées ont donc été les seules à souffrir réellement de cette situation; c'est ce qui explique le nombre de familles américaines établies en Europe, dont les enfants retournent à New-Yoïl ou à Chicago et y restent tout le temps nécessaire à faire ou à consolider leur fortune personnelle.
Les Américains que Ton rencontre ne font aucune objection pour plaisanter des ridicules de leur nation, et pourvu qu'on leur accorde en principe que l'Amérique est le premier pays du monde, ils consentiront à admettre toutes les critiques, même injustes ou passionnées, de l'étranger. C'est un mélange tout particulier de vanité nationale et de dénigrement qu'il est difGcile de comprendre, mais qui explique assez bien le peu de sympathie qu'en général on éprouve pour les Yankees. Le nouveau venu est choqué à chaque instant par la grossièreté des gens qui l'entourent, et par le sans gêne d'un peuple qui
2*72 EXCIRSIONS AtTOLR DU MONDE.
n*admet aucune restriction à la liberté et à Tini- hi
tiative individuelle. h
Un philosophe de Tancien monde a défini ainsi la i
liberté : « Le droit de faire tout ce qui ne nuit pas h.
aux autres, n Telle n*est pas la liberté américaine, i
qu'on pourrait définir : Faire tout ce qui plaît sans t
s'inquiéter de l'intérêt d*autrui. Il est incontestable ^ qu'il est impossible d'avoir un gouvernement qui se fasse aussi peu sentir que celui des Etats-Unis, où
chacun reste absolument maître de faire ce qu'il lui I
plaît. i
De là des habitudes qui nous paraissent monstrueuses et que nous ne pouvons concevoir, telles, I par exemple, que la loi de Lynch, qui permet à une ] population de se faire justice elle-même, sans at- ' tendre Tarrét des tribunaux. De temps en temps les journaux nous racontent des épisodes qui font frémir. Ainsi un nègre viole-t-il une femme blanche, la population n'attendra pas le verdict du jury; elle | se précipitera vers la prison, enlèvera le coupable ( et le pendra, sans vouloir comprendre qu'en laissant | la justice suivre son cours, ledit nègre serait puni 1 tout aussi sévèrement.
Un autre spectacle hideux, c'est celui d'une élec- [ tion. Au moment où nous traversions l'Amérique, il ' s'agissait de nommer un nouveau président, en remplacement du général Grant; deux candidats étaient en présence : M. Hayes et M. Tilden. Tout le pays était
en révolution, car Télection d'un nouveau président est le signal d'un bouleversement complet dans toutes les administrations, bouleversement qui s'étend jusqu'aux derniers employés. II est convenu que le candidat victorieux doit partager avec ses électeurs le fruit de la victoire, et que tous ceux qui ont aidé à son élection ont le droit d'espérer une récompense quelconque. On peut se figurer parfaitement l'état d'excitation dans lequel se trouvent les partis pendant les derniers jours qui précèdent l'élection.
On dirait que le^pays est livré à l'anarchie la plus terrible; à chaque instant des rixes surgissent* dans lesquelles des centaines d'individus perdent la vie. Malheur aux citoyens paisibles qui se trouvent dans ces bagarres; s'ils viennent à être tués par une balle se trompant d'adresse, personne ne s'inquiétera de leur mort. Pourquoi diable allaient-ils se fourrer dans celte bagarre? Voilà toute l'oraison funèbre qu'ils obtiendront.
Pendant ces périodes néfastes, cène sont pas seulement les passions violentes qu'il faut redouter; mais, comme tous les moyens sont bons pour arriver au succès, on n'hésitera pas plus à déshonorer un homme qu'à le tuer, et si l'on pense que tel ou tel individu puisse avoir sur les électeurs de son district une influence déterminante, la partie adverse n'hésitera pas à lancer une calomnie quelconque qui
pourra le rnîner. L'expérience de ces horribles guets-apens n*est pas à faire, et c'est la crainte d'en être, victime qui arrête les hommes considérables, et les empêche de s'occuper des affaires de leur pays.
Nous ne sommes pas restés assez longtemps en Amérique, et surtout nous étions trop en dehors de toute espèce d'affaires pour avoir une opinion sar les concussions de toutes sortes dont on accuse lés fonctionnaires. Nous n'avons vu aucun fait qui puisse nous permettre de porter un jugement quelconque sur ces matières; tout ce que nous pouvons dire, c'est que c'est le sujet des conversations hai)ituelles des gens du pays, et que, sil'Europe juge en général si sévèrement la probité du gouvernement américain, ce sont les Américains qui en sont la cause, car ils sont les premiers à raconter des anecdotes qui font ensuite le tour de la presse européenne.
L'étranger, agacé par la vulgarité des mœurs dece peuple et par l'exagération de ses sentiments démocratiques, devient malgré lui antipathique à la population qui l'entoure, jusqu'à l'injustice. Il accepte avec plaisir toutes les critiques qu'il entend et ne se donne pas la peine de s'enquérir de leur justesse. Ce n'est que plus tard, et lorsque, rentré chez lui, il est àl'abri de tous ces coups d'épingles, qu'il consent à s'apercevoir que tout n'est pas à blâmer dans ce pays, et qu'il contient des éléments de grandeur et de prospérité.
Le vieux monde, quelque entraîné qu'il soit aujourd'hui vers les nouveautés sociales, est cependant trop esclave de sa vieille civilisation pour ne pas avoir horreur du grossier et du trivial. On veut être démocrate, mais bien élevé, et le spectacle de la société américaine est aussi pénible aux conservateurs qu'aux républicains. Les uns voient avec effroi ce qu'ils considèrent comme les conséquences inévitables de la démocratie au pouvoir; les autres comprennent que jamais ils ne pourront décider des populations aussi raffinées que celles de l'Europe à adopter un système qui aurait de pareils résultats.
Le fait est que la vie de New- York, qui cependant est la plus grande ville des Etats-Unis, est absolument impossible pour un Européen. La vie matérielle y est abominable pour quiconque n'est pas millionnaire, et je ne crois pas qu'aucune capitale renferme des misères aussi grandes et des vices aussi monstrueux que ceux que Ton rencontre dans les bas quartiers.
Les admirateurs de l'Amérique sont pour la plupart ceux qui l'ont étudiée dans les livres, et n'ont pas pris la peine de la visiter par eux-mêmes. Ils racontent avec un enthousiasme homérique que les maisons sont organisées de telle façon qu'on peut à peu près s'y passer de domestiques. En poussant un bouton, on obtient de l'eau chaude, tandis qu'u^ autre allume le gaz, et qu'un troisième met la maison en rapport avec le bureau de police, avec le télégraphe
OU avec les pompiers. Tout cela est fort joli ; mais on aura beau pousser tous les^boutons du monde, il ne viendra pas d'eau chaude si quelqu'un ne s'est pas donné la peine d'allumer la chaudière, et il y a bien des individus qui passent leur vie sans avoir besoin des pompiers; tandis que le manque de domestiques est une souffrance de tous les jours et de tous les instants.
Autrefois, en Amérique, toutes les familles possédaient des nègres et, grâce à l'esclavage, avaient des domestiques en aussigrandequantité que le comportait leur fortune. Mais depuis la guerre de sécession les choses sont bien changées ; pour le nègre, le mot liberté est synonyme de paresse ; il ne comprend pas qu'on travaille sans y être forcé par le fouet, et pour lui, la plus grande jouissance, c'est \q far nicnte; il n'y a pas de plaisir comparable à celui-là ; aussi les nègres affranchis ont-ils affirmé leur indépendance en abandonnant toute espèce de travail.
L'esclavage en Amérique était fort doux ; son seul côté odieux était l'organisation de la famille; pour augmenter ses revenus, le colon organisait ses nègres comme un troupeau, et l'on unissait Jonathan àElisa sans s'inquiéter s'ils s'aimaient, mais seulement par la raison que le produit serait vigoureux, bien conformé, et d'une défaite facile.
C'est au demeurant par ce côté que la question s'est engagée, et si Ton se reporte à l'époque littéraire
déjà lointaine qui a précédé cette terrible guerre de sécession, on se souviendra que madame Beecher Stowe et ses disciples se sont surtout élevés contre ces haras humains. En dehors de cette immoralité^Torganisation de Tesclavage était des plus paternelles.
La vie de New- York dépasse en cherté tout ce qu'on peut imaginer; c'est un gaspillage impossible; chaque Américain est dans les affaires; sa dépense n'est rien en comparaison des recettes qu'il espère, et son temps a une valeur si grande, selon lui, que celui qu'il emploierait à surveiller ses affaires privées serait complètement perdu. De là ce phénomène singulier de gens dépensant sans compter, et cependant tout ce qu'il y a de plus âpres et de plus intéressés dans les questions d'argent.
La femme américaine n'est pas une femme d'intérieur; tant qu'elle est jeune fîlle^ la chasse au mari est sa principale occupation; dès qu'elle est mariée, elle s'occupe de l'éducation de ses enfants, et leur consacre tout le temps que ne réclame pas la profession à laquelle elle se livre. Le soin de sa maison lui est complètement indifférent , et le plus souvent elle ne commande même pas son diner. Chez elle tout est donné à l'entreprise; le cuisinier reçoit tant de dollars par tète, puis tant pour chaque extra; les chevaux sont en pension chez le cocher, et la femme de charge a l'entreprise du reste de la
maison, tant pour le blanchissage, tant pour Téclairage, etc. Toutes ces dépenses sont réglées par semaine et soldées par un chèque du mari ; la femme n*a donc aucune surveillance à exercer, et les devoirs de maîtresse de maison lui sont si inconnus et si désagréables que les trois quarts du temps elle usera de son influence sur son mari pour le décider à louer ou à vendre son habitation et aller rester dans un hôtel meublé.
Le Fifth'Avenue hôtel, l'un des plus grands de New- York, est constamment rempli de familles qui préfèrent s'épargner les ennuis d'une domesticité, et se retirent à l'hôtel où elles trouvent tout ce qu'elles désirent au bout d'un fil électrique.
Pendant notre séjour à New- York, nous fûmes mis deux ou trois fois à même de juger cette étrange situation, et nous fûmes engagés à diner par carte et à la troisième personne par des Américains qui habitaient tranquillement trois ou quatre chambres dans un des grands hôtels de la ville , et nous donnaient à diner dans ce qu'on appellerait à Paris un cabinet particulier.
A New-York, il y a deux sortes d'hôtels : ceux qui vous traitent à^ l'américaine, et ceux qui sont ofganisés, comme disent les affiches, sur YEuropean style. Dans les premiers, on vous donne à prix fixe le logement et la pension, se composant de quatre ou cinq repas par jour; dans les autres, au con-
traire, c'est comme en Europe, et le restaurant n'est qu^une annexe de Thôtel , annexe très^chère, mais c'est commode. Nous étions quatre, et pour manger à peu près à notre faim , et boire de Feau rougie, nous dépensions environ trente-cinq dollars par jour, c'est-à«dire une moyenne de quarante-cinq francs pour deux repas les plus simples du monde. Il est vrai d'ajouter qu'à New-York lès vins sont d'un prix exorbitant, tant à cause des droits d'entrée que de ce laisser-aller dont nous parlions plus haut.
Nous étions descendus à Brewortb, l'un des meilleurs hcMels, tout à fait sur le style anglais; on y était fort bien, et surtout à l'abri de ce bruit infernal qui règne dans ces grands caravansérails d'Amérique. La moindre course en voiture coûte un dollar, bien heureux encore si l'on trouve un fiacre qui veuille vous mener. Tous les Américains font leurs afiaires en omnibus ; c'est le moyen de locomotion adopté par tout le monde; ceux qui ont des chevaux de luxe ne s'en servent que pour la promenade, et ils ont raison, car le pavé est si mauvais qu'on risque à chaque instant d'estropier ses chevaux.
La cinquième avenue est le quartier élégant de New- York; c'est là où demeurent la plupart des célébrités, ce qui ne l'empêche pas d'être d'une tristesse mortelle; le soir, à partir de huit heures,
il n*y passe plus un cbat ; du reste, c'est à peu près partout de mêmey et Brawdway, qui est si animé pendant le jour, est absolument désert le soir à partir de rieuf heures.
Les jeunes Américains qui veulent s'amuser ont sans doute des points de réunion connus de chacun d'eux; mais l'étranger, qui n'est pas au fait de ce petit mystère, trouvera cette ville si ennuyeuse qu'il se hâtera de prendre le premier steamer venu pour rentrer en Europe. Somme toute, si j'étais forcé de rester quelque temps en Amérique, je crois quej'essayeraissoitdememettreàlatéted'unegrande exploitation industrielle ou agricole, ou d'habiter la Californie ; mais cette vie que l'on mène à New- York, et qui n'a ni les avantages d'être la civilisation telle que nous la comprenons, ni le laisser-aller et l'ampledr de la vie sauvage de l'Asie, me parait odieuse, surtout si l'on ajoute aux ennuis que nous avons dépeints ceux qui proviennent d'une démocratie aussi exclusive que celle des Yankees.
Certainement la société américaine est forte, certainement elle vaut la peine d'être étudiée; mais quelque partial que l'on puisse être pour elle, on ne saurait s'empêcher de convenir qu'elle manque absolument de bonhomie et de grâce. Chacun est occupé de ses intérêts et apporte dans ses affaires une âpreté et un cynisme écœurants. On voit bien que c'est une société encore jeune, et que ses
membres ont encore la dureté *qûi préside à Tenfantement des sociélés nouvelles. Le but est de s^enrichir, et le souverain bien, d'avoir de Targent.
La traversée de New- York au Havre est une des plus dures que Ton puisse faire; les bateaux sont excellents etd*une rapidité folle; mais douze jours de brouillards y de grosse mer, et, ajoutons-le, de dangers constants y ^ont une rude épreuve pourle^ nerfs; mais aussi quelle joie lorsqu'on aperçoit la côte d'Angleterre, puis PIym{>uth, et qu'enfin quelques heures après on défile le long de la côte de France, et qu'on entre en Seine I Poumons, ce moment avait an double charme, car non-seulement c'était la fin de cette traversée, mais c'était aussi l'épilogue de dix années de voyage, et quelque charme que l'on ait éprouvé à visiter les quatre coins du monde, et à voir par soi-même l'humanité sous toutes ses formes, il arrive un moment où le retour s'impose comme un besoin impérieux. Quelque sobre que l'on ait pu être, les changements perpétuels de climats et de nourriture affectent les tempéraments les mieux constitués, et l'on a besoin, aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue moral, de se retremper à l'air natal.
Cependant les derniers jours qui précèdent le retour sont pleins d'anxiété; on désire ardemment revenir chez soi ; mais qui retrouvera-t-on ? Les absents ont tort, et il suffit de quelques années
pour effacer Tamitié la plus vive et la plus dévouée,, croyait-on.
Quand on rentre à Paris après quelques année» d'absence, on est tout surpris de retrouver tant de choses à la même place. L'idée de revoir ses anciens amis vous donne une certaine émotion; tout joyeux, on escalade les escaliers du club : a Ah! vous voilà? dit la première personne que vous rencontrez; vous avez donc été à la campagne? il y a quelques jours que je ne vous ai pas vu . — Mais je reviens de Chine et du Japon. — Ah! vraiment, je n'en avais rien su. — Eh bien! là-bas, comment vous étes-vous amusé ? Y a-t-il de la chasse? les femmes sont-elles aimables? et la cuisine, dites-moi, est-ce vrai que vous mangiez des petits chiens à rhuile de ricin?»
Cette conversation se répète dix ou vingt fois dan» là soirée, et vous rentrez chez vous pénétré deTidée que le mieux est d'enfermer sa vie dans un petit cercle et de ne Fen pas sortir.