CHAPITRE V
Il est assez difficile de dire encore quelque chose d'intéressant sur le Japon ; car, sMI n'y a pas plus de quinze ans que ce pays a été ouvert aux Européens, il a tout de suite excité à un si haut point la curiosité, il est devenu si vite à la mode, que non-seule* ment nous connaissons aujourd'hui Fhistoire de cette nation d'une façon aussi complète que celle du reste de l'humanité, mais que dix, vingt, trente relations de celte délicieuse contrée nous ont été données dans des langues différentes.
Il est donc difficile, je le répète, de dire quelque chose de nouveau sur ce pays, surtout quand, comme nous, on y a passé seulement quelques jours; pourtant il nous a paru utile de constater que les voyageurs qui nous ont précédés ont peut-être regardé les hommes et les choses du Japon avec trop d'indulgence, et que leur enthousiasme est parfois exagéré.
II y a plusieurs manières de voyager, et pour bien
voir il faut changer de méthode suivant les pays que Ton parcourt , sMntéresser dans certains endroits à la nature et aux monuments, et dans d'autres aux hommes et aux mœurs; en somme, un récit de voyage n'est intéressant qu'autant qu'il a été vécu.
En Egypte, c'est le passé surtout qui nous a attirés, et, sans cependant nous livrer exclusivement à l'archéologie, la plus grande partie de notre temps a été donnée aux ruines égyptiennes et musulmanes qui couvrent le pays.
En Chine, où nous avons habité de longues années, nous avons pu étudier d'une manière plus approfondie les différents rouages de cette société innombrable, tandis qu'en Birmanie le côté pittoresque nous a absorbés complètement; et en face de ces splendeurs de la nature et de cette végétation sans égale, nous n'avons, pour ainsi dire, vu que des arbres et des paysages.
Au Japon, c'est encore autre chose ; nous nous trouvons au milieu d'un peuple en pleine révolution sociale; ce qu'il y avait donc de curieux pour nous, ce n'étaient ni les paysages ravissants de cette Suisse de l'Asie, ni même les scènes amusantes que nous voyions dans les rues ; tout cela est connu et a été décVit beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire ; mais bien les dififérentes phases de la transformation que ce pays subit depuis une
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quinzaine d'années. Nous avons donc, pour cette partie de nôtre voyage, un peu changé notre manière de faire, et notre cahier de notes est plus rempli de considérations philosophiques et historiques que d'anecdotes ou de traits de mœurs. La bienveillance que le public a bien voulu accorder jusqu'à présent à nos récits de voyage tient sans doute à ce fait, que nous présentons nos impressions au jour le jour, telles qu'elles se sont produites et qu'elles sont consignées dans notre journal, sans cbercher à être gais les jours où nous étions tristes.
Après avoir traversé toute l'Asie et avoir visité des populations sales et logées dans des taudis, le voyageur est agréablement surpris, en metlant le pied à Nangasaki, de trouver ces petites boites à coulisses qui sei*vent d'habitations aux Japonais ; elles sont si propres, si coquettes et si originales, qu'il est vraiment difficile de ne pas se laisser séduire par elles.
La propreté est le caractère distinctif du peuple japonais, qualité à laquelle il doit surtout, j'en suis convaincu, la sympathie dont il est l'objet.
Le pays, est tout ce qu'il y a au monde de plus joli; c'est une série ,de petites îles légèrement accidentées, et vertes de la base au sommet; de beaux arbres, des eaux vives superbes, des villages nombreux et d'une propreté qui les rend gais : tel est l'aspect gc^néral.
Lorsqu^on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que le paysage esl un peu trop maniéré, que les arbres contournés y sont plus nombreux que ne le comporte la nature , et que ce résultat a dû être obtenu par des moyens factices : on reconnaît malgré soi que les Japonais aiment le grotesque et la caricature, et qu'ils exagèrent à dessein les difficultés naturelles de leur sol. Les sentiers tortueux qui servent de routes au Japon auraient pu être tracés différemment, et il aurait fallu éviter la plupart des escaliers qui leur donnent un aspect abrupt. Les villages auraient diî être placés dans des situations moins pittoresques peut-être, mais plus commodes pour Texploitation des champs, et les maisons, sans cesser d'être propres, auraient pu être bâties sur un modèle moins excentrique.
On dirait que le Japonais a l'horreur de la ligne. Du reste, j'ai déjà été plusieurs fois à même de remarquer que les habitants d'un pays se laissent impressionner par sa conformation, à ce point de transporter à l'architecture le caractère du paysage.
Nous avons vu en Egypte les constructions massives, les longues lignes droites et le peu d'élévation répondant à un paysage de plaines et à une végétation de palmiers dans laquelle tous les arbres atteignent à peu près la même dimension. Aux Indes, nous avons rencontré des huttes à peine visibles au milieu des lianes et des broussailles, qui
sont le caractère dominant de la nature de ce pays. En Chine, les maisons sont grises et toutes identiques, ce qui va avec Tatmosphère brumeuse qui lui est propre. Quant au Japon, il est composé d'une myriade de petites îles qui, comme toutes leurs semblables, sont d*origine volcanique, et par conséquent renferment des rochers aux formes bizarres et inattendues. Aussiles maisons sont-elles, comme ces rochers, un enchevêtrement de petits pavillons de formes et de grandeurs différentes.
Quand on arrive au Japon par Tentrée méridionale de la mer intérieure, le premier point où i*on touche est Nangasaki : c'est presque un pays chaud ; les orangers y vivent en pleine terre ainsi que les camellias, et même une espèce de palmier propre à ces îles. La ville est construite en amphithéâtre et a une assez grande étendue, car la plupart des maisons situées sur la colline sont séparées les unes des autres par de grands jardins. Il n*y a pas à le nier, Taspect de ce port est charmant.
Nangasaki est un des points le plus anciennement connus des Européens. Cest là que les Hollandais avaient leurs comptoirs, comptoirs qui devaient rapporter des bénéfices immenses, car un gain exceptionnel peut seul expliquer la dureté des conditions auxquelles ils se soumettaient.
Une des opérations de ces négociants consistait à
échanger à prix égal de Tor contre de Targent. Mais lis avaient pris rengagement de ne jamais sortir d'un petit ilôt appelé Décima, excepté dans de rares occasions consignées dans un traité. Sur le pont qui relie cet ilôt à la ville, le pavé figurait une croix sur laquelle les Hollandais devaient marcher pour entrer ou sortir de chez eux. C*est une triste histoire que celle-là, et, pour la gloire des nations occidentales, il vaut mieux la laisser dans Toubli.
Nangasaki n*a pas de monuments, à proprement parler; toute sa beauté réside dans le paysage et dans le mouvement commercial de ses rues.
Quoique la plus anciennement en rapport avec les Européens, la population de cette ville n*a pas accepté avec la même rapidité les réformes qui ont transformé en quelques années le reste du Japon et en ont fait une sorte de faubourg de TEurope.
Le bateau qui nous portait appartient à une compagnie japonaise appelée Mit-zu-bi-shu ; le commandant et quelques-uns des officiers étaient Américains, car jusqu'à présent les compagnies maritimes refusent d'assurer les bâtiments qui ne sont pas commandés par des Occidentaux; mais l'administration était entre les mains japonaises et entièrement calquée sur les usages américains ; quant aux domestiques, la plupart étaient Chinois; du reste, il en est de même sur tous les bâtiments qui naviguent sur ces mers, quel que soit leur pavillon.
La langue parlée par tous ces individus était l'anglais, non celui de Macaulay ou de Gibbon, mais cet anglais bâtard que Ton parle dans tous ces parages et qu'on appelé le pigin-english. C'est une langue bizarre se composant d'anglais, de portugais et de quelques mots chinois , le tout construit suivant les règles de la syntaxe de ce dernier pays.
On n'était pas très-bien sur ce bateau, et la nourriture laissait beaucoup à désirer; mais il naviguait d'une façon assez sure, ce qui n'est pas à dédaigner dans une mer semée d'écueils. Nous nous arrêtions dans tous les ports pour prendre ou laisser des passagers; mais comme ces arrêts duraient à peine quelques minutes, nous ne pouvions descendre.
Cependant, à Kobé, le navire relâchait quarantehuit heures. Kobé est le port de l'ancienne capitale du Japon, Yogo; c'est une ville tout européenne comme Shang-haî ou Hong-kong, avec cette différence qu'elle est presque déserte. Les espérances qui avaient amené les négociants européens k s'établir ne se sont pas réalisées, et, comme les transactions restaient insignifiantes, il a fallu abandonner la partie, et aujourd'hui Kobé n'est plus habité que pendant une partie de l'année, comme station balnéaire.
Il n'y a rien à voir à Kobé, et comme le chemin de fer ne va que jusqu'à Osaka, nous n'avions pas le temps de visiter Yogo, qu'on dit très- intéressant.
Mais comme, après une navigation un peu longue, on éprouve le besoin impérieux d'être à terre et de marcher, nous passâmes tout le temps de notre escale à nous promener, soit dans les concessions européennes, soit dans la ville japonaise.
Quand on a peu de temps à donner à un pays, j^ai toujours remarqué que le mieux était de consacrer tout celui dont on pouvait disposer à un seul endroit; c'est Tunique manière de bien voir q^uelque chose et de se procurer des informations à peu près exactes sur un pays. C'est ce motif qui nous fit décliner la proposition que nous firent les autorités japonaises d'aller par terre de Kobé à Yokohana«
Yokohama est une grande ville dans laquelle les habitations européennes dominent et qui possède, chose rare en Orient, d'excellents hôtels. C'est véritablement le centre du Japon, aussi bien au point de vue commercial qu'au point de vue politique, puisqu'un chemin de fer relie cette viljle à Yeddo et qu'il suffit de trois quarts d'heure pour faire ce trajet :. c'est donc là où l'on voit le mieux le pays.
Yokohama se compose de deux villes, la plaine et la montagne. La première est bâtie comme toutes les villes, c'est-à-dire avec des maisons à plusieurs étages, à côté les unes des autres. La seconde est une série de villas s'élevant au milieu de jardins à la façon anglaise.
Aussi, malgré Tcnnui de nfonter et de descendre chaque jour dans le quartier des affaires, ennui d^autant plus vif que les côtes sont assez rapides pour rendre Fusage des voitures incommode, tous les Anglais, fonctionnaires ou négociants, habitent cette colline et regardent avec pitié les pauvres habitants de la plaine.
On visite une fois ce quartier aristocratique, mais on n'y remet plus les pieds à moins d'y être forcé, tant on s*y ennuie; on s'y promène des heures entières sans rencontrer personne.
II n'en est pas de même de la ville basse, où se concentrent toutes les affaires : c'est un va-et-vient perpétuel de Japonais de toutes les classes et d'Eu«> ropéens se rendant d'un comptoir à un autre.
A Yokohama, les habitants d'un rang relative-* ment élevé sont tous habillés à l'européenne, les cheveux ras, les pieds emprisonnés dans des bottines et le corps enveloppé de vêtements confectionnés à la Belle Jardinière. Mais en revanche les artisans et les gens du peuple ont presque tous gardé le costume national, qui se compose d'un pantalon-culotte extrêmement collant et d'une sorte de robe de chambre à grands ramages ; autrefois ils portaient tous, quelle que fût leur situation sociale, les cheveul longs et relevés sur le sommet de la tête à l'aide d'un peigne. Aujourd'hui ils trou* vent généralement plus commode de les porter
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courts et taillés en brosse. Quant aux femmes, celles que Ton rencontre dans les rues sont vêtues à la japonaise, «t elles ont raison, car c'est un des costumes les plus seyants que Ton puisse inventer.
Une couturière seule en pourrait décrire tous les détails; mais ce serait inutile; car, grâce aux grands magasins de nouveautés, le costume japonais n'est plus un secret pour personne, et Ton vend au Bon Marché et au Louvre des accoutrements qui viennent en ligne directe des bonnes faiseuses du Japon.
Mais ce qu'il faut voir, c'est la grâce charmante avec laquelle les Japonaises portent ce costume qui a été inventé pour elles, et qui leur va si bien.
Quelques femmes dans les hautes classes ont cru bien faire , pour affirmer les opinions libérales de leurs maris, d'inaugurer les toilettes parisiennes.
Elles ont eu tort; car autant elles étaient charmantes dans leurs robes de chambre de crêpe, avec leurs larges ceintures en soie noire attachées derrière par un énorme nœud, leurs coiffures retenues par un filet rose et de grosses épingles en écaille, autant elles sont ridicules avec des robes à queue, des chignons et des chapeaux européens. Leur figure ronde et leur teint orange s'accommodent mal de ces oripeaux, et je me rappellerai toujours le fou rire impertinent dont je fus saisi lorsqu'on me présenta à une princesse japonaise en
robe de gaze rose décolletée avec une couronne d*ég1antines dans les cheveux.
Il parait que la civilisation exige le sacrifice du goût, car ce spectacle étrange se voit aussi bien à Constantinople qu'à Yokohama, et au Caire qu*aus Indes.
Un vieux sage a dit : « L'habit ne fait pas le moine»; il a eu tort, Thabit fait le moine, et la preuve, c'est que dès qu'un peuple exotique est atteint du goût de la civilisation européenne, son premier soin est de troquer son costume contre le nôtre. Un homme cesse d'être un sauvage dès qu'il porte un chapeau noir et que sa femme se fait habiller chez madame Laferrière; c'est ridicule, mais c'est comme cela.
Il y a quinze ans, le Japon était encore l'exprès-^ sion la plus complète des mœurs et des coutumes I féodales. Les grands seigneurs entretenaient des armées et passaient leur vie à combattre , les armes à la main, tout pouvoir supérieur au leur. Leur orgueil dépassait toute limite, et, quand le malheur voulait qu'on se trouvât sur leur chemin, il fallait ou se prosterner dans la poussière ou perdre la vie.
Le souverain était une sorte d'être abstrait qui nç sortait jamais et que personne ne voyait, sauf quelques familiers. Son existence était même si cachée q)ie la plupart de ses sujetsl'ignoraient. Aujourd'hui ce même souverain se promène en voiture décou-
verte, donne à dîner au corps diplomatique et prononce des discours aux inaugurations de chemin de fer.
Les princes de la famille impériale, prenant exemple sur Tempereur, sont descendus du piédestal où les plaçait le respect des peuples, et vivent comme le commun des martyrs. Le vent qui souffle en Europe arrive jusqu'au Japon, et en moins de dix ans la nation la plus rétrograde et la plus conservatrice du monde est devenue aussi démocratique que les nations les plus industrielles de la vieille Europe.
Au Japon comme à Londres ou à Paris, chacun parle de ses droits et oublie ses devoirs; le souverain a abdiqué son pouvoir et a sacrifié tous ses privilèges au plaisir de vivre de la vie commune. Les grands, au lieu de consacrer comme par le passé leurs énormes revenus au maintien de leur influence ^ se ruinent en bijouterie , en carrosserie et en plaisirs de toutes sortes.
Ce n*eit plus un danger de les rencontrer dans les rues, où leur plus ardent désir consiste à passer inaperçus.
C'est un spectacle bien étrange : les Japonais ont jeté bas non-seulemént tout Fédifice social de leur pays, mais aussi toutes leurs croyances religieuses; Féodalité et bouddhisme se sont évanouis ensemble 'et n'ont été remplacés par rien. Le
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christianisme a cessé d'être persécuté, mais n'en est pas plus fort pour cela. Il est tombé dans TindiiTérence. Cest une société lancée à toute vapeur sans but; où va-t-elle? où s'arrêtera- t-elle ? Il est impossible de le prévoir : ce qu'on peut seulement constater aujourd'hui , c'est son désir d'aller de l'avant. Aussi est-ce l'Amérique dont l'influence est la plus écoutée.
Naguère le pays était couvert de temples bouddhiques, et les fidèles encombraient les marches des autels de leurs sacrifices. Le clergé était nombreux, puissant, respecté, et les daïmios obligés de compter avec lui.
Aujourd'hui, tout s*est écroulé à la fois, les temples sont vides, les bonzes en sont réduits, pour vivre, à vendre les idoles les plus vénérées, et M. Cernuschi a pu non-seulement acheter la magnifique déesse qui fait l'honneur de sa collection , mais même lui faire traverser les douanes japoliaises sans aucune difficulté.
Les premiers Européens que les Japonais ont connus étaient plus occupés- du négoce que de philosophie, et ils cherchaient non à convertir les indigènes, niais simplement à gagner de l'argent, en leur tendant tel ou tel produit. Ils laissèrent donc de côté tbute idée de propagande religieuse ou sociale, comme étant de nature à leur Créer dès difficultés; nous atons même parlé pltis haut, sans
nous y arrêter, de en que les Hollandais avaient accepté pour être agréables aux autorités locales.
Aussi les semences jetées par saint François-Xavier furent-elles étouffées avant de porter leurs fruits ; cependant quelques Japonais restèrent bien cbrétiens, et Ton fut tout étonné, lorsque le pays fut ouvert aux étrangers, de retrouver çà et là un village dont les habitants avaient conservé les croyances chrétiennes presque intactes.
Mais les Japonais avant 1860 n*avaient aucune idée de nos mœurs et de notre civilisation, ni aucune envie de les connaître ; ils opposèrent, au contraire, une résistance des plus vives à nos flottes et à nos armes. Et Tesprit d'hostilité contre les Européens dura si longtemps que, pendant bien des années, le séjour au Japon était loin d'être sans danger.
Le goût pour les innovations ne pénétra complètement au Japon qu'après la défaite du taikoun ; c'est à la suite de cet événement que s'accomplit la révolution qui changea le pays de fond en comble, et que surgit le Japon actuel.
Les Japonais se décidèrent à envoyer en Europe et en Amérique des jeunes gens pour y apprendre la civilisation, et, comme c'est un peuple actif, intelligent et remuant, le goût des voyages s'implanta si bien dans les mœurs, que chacun voulut visiter les pays d'Occident. De là ce nombre incommensurable de jeunes Japonais que l'on rencontre dans toutes les capitales.
Malheureusement ils n'avaient pas le temps de suivre la filière régulière des études, telle qu'on la pratique dans les bonnes institutions. Il leur fallait une éducation de serre chaude qui leur permit, en quelques mois, de baragouiner le français, Fanglais ou ralleïnand, et de connaître les applications les plus indispensables des sciences modernes. Ils tombèrent donc dans les mains d'instituteurs plus préoccupés du soin de gagner de l'argent que de celui de propager la vraie civilisation.
Libres ou à peu près dans nos grandes cités, ils connurent bientôt tous les lieux de plaisir et se trouvèrent surtout mêlés au monde où l'on s'amuse; aussi furent-ils bien vite au fait de tous nos vices. Quant au monde sérieux, à la vie de famille, enfin à tout ce qui fait la force et la gloire des sociétés européennes, ils n'en soupçonnèrent même pas l'existence, et, lorsqu'ils revinrent chez eux, ils avaient perdu toute foi religieuse et se figuraient que la France, l'Angletere et l'Allemagne n'étaient qu'un vaste Kulturhampt où l'on n'était pas plus chrétien qu'on n'est bouddhiste au Japon.
Lorsque l'on cause avec eux, on est tout étonné de leur voir réciter toutes les billevesées répandues par la presse radicale et prendre au sérieux des hommes qui sont les premiers à se moquer d'euxmêmes. Il est regrettable, lorsque ce goût des voyages s'est manifesté, que les missionnaires catholiques
et protestants n'en aient pas pris la direction et n'aient pas fondéenEurope des établissements âé2Ao(:^ dans lesquels on eût donné à ces étrangers Finstruction sommaire dont ils avaient besoin, tout en leur montrant la vraie Europe et en écartant d'eux le spectacle de nos vices et de nos misères.
Tel qu'il existe aujourd'hui, le Japon offre aux faiseurs d'opérettes et de vaudevilles une mine inépuisable, et l'on rencontre à chaque instant les traits de bouffonnerie les plus drôles.
C'est ainsi que, le jour de notre arrivée à Yokohama, je rencontrai, à huit heures du matin, dans les escaliers de l'hôtel, un monsieur en habit noir, cravate blanche, ayant au chapeau iin galon d'argent devant lequel tout le monde se rangeait. Je crus quMl s'agissait d'un employé quelconque du fisc, et que ce galon indiquait son grade ; pas du tout ; c'était le premier prince du sang, l'héritier présomptif du trône, puisque le Mikado n'a pas d'enfants.
Du vieux Japon il reste peu de chose à Yokohama, et il faut même être piloté par un vieux résident pour pouvoir connaître ces vestiges qui tendent de jour en jour à disparaître. Cependant nous parvînmes à visiter un de ces bains publics où hommes et femmes viennent pèle-méle faire leurs ablutions. On nous montra également quelques établissements de pompiers tels qu'ils étaient avant l'arrivée des Européens et Tintroduction des engins à vapeur.
Quant aux maisons de thé, il y en a de deux sortes. Les unes, situées dans labanlieue, sont de sim*» pies auberges où, suivant Fancienne phrase de con-> vention^ on loge à pied. Les autres forment un quartier à part dans la ville, et sont des lieux de prostitution. Ce qui les distingue de ceux des autres pays, c'est Fusage des Japonais d'y venir en famille s'y divertir publiquement. Le soir, ce quartier prend une animation extraordinaire; c'est le lieu de promenade de toute la population. Chacune de ces maisons est éclairée à giorno; le bruit des verres et le son des guitares prouventquel'on n'yengendre pas la mélancolie. Le Japon est un des seuls endroits du monde oîi les femmes de mauvaise vie ne soient pas mises hors la loi. Elles vont passer quelques années dans ces lieux publics sans, pour cela, être désavouées par leurs familles, et le plus souvent elles finissent par trouver un mari. Autrefois, les Japonaises, en se mariant, mettaient sur leurs dents une couche dé laque noir pour indiquer qu'elles renonçaient au désir de plaire ; aujourd'hui , cet usage tend à disparaître et n'est plus observé que par quelques vieilles femmes qui n'auraient cependant pas besoin de cette enseigne pour écarter les hommages.
De tous temps, les Japonais ont été réputés pour leur gaieté et leur goût du plaisir; et, depuis qu'ils ont parcouru le monde, ils aiment à répéter qu'ils
sont les Français de TAsie. Je ne sais si la comparaison est juste» et je serais même assez tenté de croire qu'elle pèclie sur plusieurs points ; ce n'est pas assez pour établir une similitude entre deux peuples de dire que tous deux aiment le plaisir, le bruit et les distractions faciles de la vie de cafés-concerts et de théâtres en plein vent.
La France aime cela, c'est vrai ; mais elle Taime surtout depuis que les étrangers, partageant ce goût, se sont précipités sur Paris et, reconnaissant la supériorité de ses acteurs dans ce genre de grimaees, les couvrent d'or et leur font faire des fortunes aussi rapides qu'inattendues. On peut ajouter que les compositeurs les plus en vogue dans ce genre de musique ne sont pas Français, et que leurs interprètes ont dû à Tengouement des étrangers leur fortune et Ivr gloire. Il serait donc injuste de dire que Paris n'a de goût que pour ce genre de musique et de littérature, parce que c'est là qu'elles y sont le mieux représentées.
Si la France n'avait que cette supériorité, je consentirais sans peine à la voir comparer au Japon; mais il n'en est rien, et, si le Parisien trouvant à gagner de l'argent en prêtant ses théâtres à tous les compositeurs et à tous les artistes qui savent faire rire, quelle que soit d'ailleurs lelir nationalité, s'est laissé aller à abuser du burlesque, il n'en est pas moins vrai que Paris est resté l'un des centres les
plus importants da monde, pour Tart sérieux et pour toutes les conceptions du génie humain.
Cest ce qui manque au Japon. Il n'a rien créé et son effort s'est borné à calquer le plus exactement possible les administrations occidentales; mais quoique ces réformes soient encore à Tétat rudimentaire, il serait cependant injuste de ne pas constater les grands résultats obtenus.
Maintenant, la sécurité est absolue dansTintérieur du pays ; autrefois, les daîmios entretenaient de véritables armées; leurs mercenaires connus sous le nom de samouraïs se livraient sur la popula* tion à toutes sortes de sévices. Ils se promenaient en bandes armées à travers les rues, et, dans ces derniers temps surtout, personne n'était à Tabri de leurs insultes et de leurs exactions. L'abolition des droits féodaux n'avait pas détruit Texistence de ces bandes et les rendait plus dange* reuses, en ce sens qu'elles n'avaient plus de chefs responsables.
Tout récemment, le gouvernement, pour en débarrasser le pays, prit résolument le parti d'ordonner un désarmement général, et d'interdire, sous les peines les plus sévères, le port de ces sabres dangereux dont les samouraïs faisaient un si déplorable usage. Presque partout ces édits ont pu être mis à exécution sans effusion de sang; mais, là où les samouraïs ont essaye de résister, le gouvernement
15i EXCIKSIOXS ALTOLR DU MONDE.
n'a pas hésité à employer des moyens énergiques et à opérer de vive force ce désarmement.
On ne peut s'empêcher d'avoir une certaine sympathie pource peuple qui, dansTespaee de quinze ans, a su créer à peu près une administration des postes y une université, des écoles de droit et de médecine, des écoles militaires, une organisation financière, enfin tout ce qui constitue Texistence d'un Etat moderne.
Certainement, il y a encore bien des réformes incomplètes, et il ne faudrait pas prendre Tadministration japonaise comme le type de la perfection; mais enfin ils ont abordé sans crainte les problèmes les plus ardus et ont tenté d'y apporter une solution. Aujourd'hui, le Japon dispose d'une petite armée parfaitement disciplinée qui suffit à maintenir Tordre à l'intérieur et à inspirer le respect désirable à des voisins incommodes, tels que sont les Chinois et les Coréens.
La plupart des lettres arrivent, les impôts sont perçus à peu près régulièrement, les établissements universitaires pourvus de professeurs compétents, et les Japonais ont organisé un service de bateaux à vapeur qui fonctionne régulièrement, ainsi qu'un réseau télégraphique qui permet à l'Europe de corn* muniquer avec toutes les principales villes du pays. Ce qu*on serait en droit de leur reprocher plutôt, c*est l'exagération de la vanité nationale qui les
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porte à vouloir tout faire par eux-mêmes et leur fait commettre des fautes grossières.
Ainsi, par exemple, le desideratum de touihomme d'État au Japon, c'est d'affranchir son pays du joug des capitulations qui dérobent les étrangers à la juridiction des tribunaux japonais et assurent en quelque sorte leur impunité.
Au lieu de s'efforcer d'arriver à cet affranchissement en démontrant à l'Europe l'impartialité et l'intégrité des juges japonais, le gouvernement du Mikado a préféré obtenir ce résultat par surprise, et s'est attaché à arracher des concessions insignifiantes en apparence, mais qui avaient pour but de détruire en fait les capitulations. Il était facile de découvrir l'intention et de ne pas s'y laisser prendre : aussi les Japonais, au lieu d'avancer l'époque de leur émancipation, l'ont-ils reculée.
Une de leurs prétentions était d'obliger les Européens à se munir d'un permis de chasse, oubliant que les tribunaux consulaires étaient seuls compétents pour réprimer les délits, et qu'il était interdit de préjuger la décision de ces tribunaux et de fixer par avance le chiffre de l'amende à laquelle s'exposaient ceux qui auraient négligé de se munir de ce permis.
Cet incident, futile en apparence, excitait au plus haut degré l'émotion des intéressés au moment de notre passage. Je ne sais quelle aura été la solu§
tion donnée à ce différend, mais j'ai lieu de croire qu'elle n'aura pas été favorable aux prétentions ja« ponaises.
La question du droit de possession en dehors des concessions européennes soulève les mêmes diffî* cultes; non-seulement les Japonais s'opposent à l'extension de ce privilège, mais encore ils cherchent à en restreindre le plus possible la jouissance. Ils n'ont pas compris que c'était le contraire qu'ils devaient faire, et qu'en facilitant les rapports entre les autorités des différents pays avec lesquels ils sont en relation, ils auraient plus vite gagné la con6ance, qui peut seule amener les réformes qu'ils désirent.
II est un fait dont il faut que les Japonais soient bien convaincus : c'est qu'on leur a imposé les capitulations, non pour froisser leur amour-propre, mais parce que la législation de tous les pays non chrétiens n'offraitpas de garantie suffisante à la sécurité des étrangers. Lorsqu'au dix-septième siècle on imposa ces capitulations à la Turquie et, comme on disait alors, aux Etats barbaresques, on fut obligé de le faire parce que les prescriptions du Coran, qui servaient de lois à tous ces Etats, étaient en désaccord complet avec les idées chrétiennes.
Comment^ par exemple, exiger de Français, d'Espagnols, même d'Anglais, de prêter un serment sur le Coran? Comment forcer des chrétiens à reconnaître comme légitimes des institutions telles que la
polygamie? C'était, d'une part, mettre les Occidentaux à la merci des Turcs et, de Tautre, assurer en quelque sorte Fimpunité de tous leurs méfaits.
On convint donc, dans Tintérêt des deux parties, que chacun serait soumis aux lois de son pays, et qu'en cas de différend, on serait jugé par ses juges immédiats.
Plus tard, lorsque les rapports de TEurope s'étendirent jusqu'à l'extrême Orient, on trouva juste d'établir les mômes règles. On ne connaissait ni les lois chinoises ni les lois japonaises ; il parut donc naturel de sauvegarder les intérêts sérieux des négociants étrangers, en se réservant de juger les contestations qui pouvaient surgir avec les négociants indigènes.
Depuis que 1^ Turquie, l'Egypte et les échelles du Levant sont entrées, pour ainsi dire, dans le concert européen , on a déjà modifié ces privilèges.
La même chose se produira dansl'extréme Orient, et le jour est proche où, un même code de commerce étant adopté par le monde entier, on pourra rendre aux tribunaux de chaque pays la connaissance des procès, sans s'inquiéter de la nationalité des plaideurs ni de celle des juges.
Mais, pour arriver à ce résultat, il faut que la confiance s'établisse mutuellement, et cette entente n'est pas encore complète.
158 EXCUllSlOi\8 ALTOIR DU MONDE.
Cest donc une question de patience et de bonne foi, et le Japon, au lieu de chercher à arriver par la ruse à ce que tout le inonde comprend qu*il désire, ferait mieux d*y prétendre par des réformes qui lui assureraient la sympathie et la confiance de tous les gouvernements étrangers.
Le grand tort des Japonais, c'est de vouloir aller trop vite et de s*étre lancés dans une voie de transformation sans avoir préalablement préparé le ter* rain.
En 1860, ils étaient «n pleine féodalité, et aujourd'hui, c'est-à-dire dix-huit ans après, on les retrouve dans un état démocratique plus avancé même que celui des États-Unis. C'est trop, et la plupart des personnes qui connaissent le pays craignent plus qu'elles n'admirent cette précipitation. Le premier résultat de cette révolution a été de tarir les richesses du pays et de le ruiner pour de longues années.
Le Japon n'offre pas les mêmes ressources que la Chine; son territoire est petit, et le plus souvent insuffisant même à la subsistance de la population ; les épargnes accumulées pendant des siècles ont été vite dissipées dans des essais mal dirigés, et seront longues à reconstituer.
Pour créer à la vapeur une flotte et une armée, transformer de vieux armements , changer les uni« formes; en un mot, pour mettre d'emblée une nation asiatique sur le même pied militaire que les peuples
d'Occident, il a fallu le faire à prix d'argent, et les ressources du Japon ne lui permettaient pas une telle dépense ; aussi le pays a-t-il été ruiné pour ainsi dire avant d'avoir commencé ses réformes. Cest là le côté le plus grave de la -question et qui doit appeler toute l'attention des hommes d'État.
Du jour au lendemain, un capital immense a perdu toute sa valeur ; en effet, en abandonnant leurs coutumes nationales, les Japonais ont détruit toutes leurs richesses mobilières, et tel individu qui possédait pour des milliers de francs de robes de soie à vu ce capital entièrement détruit par l'adoption des habits noirs et des redingotes. Je ne cite ce détail que pour donner une idée de ce qu'une révolution de cette nature peut coûter. Se figure-t-on un changement complet dans nos modes , nos élégantes jetant aux chiffons toute leur garde-robe, et nos produits manufacturés perdant en peu de temps presque toute leur valeur ?
Entre Yokohama et Yeddo, il existe un petit chemin de fer qui permet d'aller de l'une à l'autre de ces villes en moins d'une heure, de telle sorte qu'on peut dire aujourd'hui que ces deux cités n'en font qu'une. Cependant la cour, les ministères et presque toutes les administrations résident à Yeddo : c'est une vraie ville japonaise dans laquelle les constructions européennes sont rares. A Yeddo comme à Pékin, les rues sont larges, de telle sorte qu'il a été
facile de les rendre carrossables. Les Japonais, dans leur goût d'imitation, ont vite installé des omnibus qui sillonnent aujourd'hui les rues comme à Paris ou à Londres, et permettent à la population de franchir sans fatigue les énormes distances de cette ville immense.
Yeddo possède de magnifiques monuments, et Tun des plus remarquables est le temple qui renferme les tombeaux des taïkouns, dont les restes reposent sous de gigantesques catafalques de laque. Au prix où se vendent dans les boutiques de curiosités les moindres objets de laque ancien, ces catafalques vaudraient des millions rien qu'à retirer l'or qui entre dans leur composition. Un petit cabinet de vingtcinq centimètres cubes vaut parfois cinq mille francs, et ces tombeaux ont une superficie de sept à huit mètres. On pourrait rester des journées entières à étudier tous les détails de ces admirables cénotaphes qui sont dans un état de conservation merveilleux : je ne connais rien de plus beau ni de plus original ; ce n'est plus de l'industrie, c'est de l'art véritable. Les temples qui les renferment se rapprochent beaucoup des constructions chinoises ; ce sont les mêmes toits recourbés, les mêmes colonnades en bois et la même profusion de peintures et de dorures.
Le voyageur ne devra pas négliger de visiter les parcs de Yeddo ; l'un d'entre eux peut être classé parmi les plus beaux du monde; il renferipe une
grande quantité d*arbres splendides, spécialement des conifères. Des allées parfaitement bien entretenues et tracées avec une grande habileté permettent de jouir d'une vue admirable. Yokohama et Yeddo remplissent tout le fond d'un golfe et sont bâties en amphithéâtre ; on se figure donc facilement la beauté du panorama qui se déroule sous les yeux , lorsqu'on est bien placé pour le voir. Ce paysage est surtout remarquable à Tendroit où le chemin de fer, abandonnant la terre ferme, traverse un petit bras de mer sur pilotis ; à la marée basse, on voit parfaitement le marais; mais lorsque la mer est pleine, le chemin de fer semble littéralement circuler au milieu d'un lac.
Les Japonais aiment beaucoup la vie en plein air; des baraques de polichinelles, des acrobates sont installés dans ce parc et attirent un public nombreux. Aussi l'étranger, en s'arrêtant dans une de ces petites maisons de thé qui les environnent, assiste-t-il à un spectacle des plus attrayants, celui de voir les Japonais s'amuser, et en apprend plus des mœurs et des coutumes de ce peuple étrange en une journée, qu'en lisant toutes les relations possibles des voyageurs.
Il y a quelques années, ce parc n'était qu'un bois, et c'est un ministre d'Italie , le comte de ***, qui a été l'Alphand du Japon. Ce diplomate s'est épris d'une vive sympathie pour ce pays et a con-
sacré ses loisirs , non -seulement à dessiner ce jardin, mais à fonder pour le compte des Japonais toutes les collections indigènes, qui malheureusement ne sont encore qu'à Fétat de musée rudimentaire ; aussi ses collègues Fappelaient-ils , par plaisanterie, le ministre des beaux-arts du Japon.
Comme dans toutes les villes d^Orient, la plus grande distraction que Ton puisse se procurer à Yeddo, c'est de se promener dans les rues. Les Japonais n'ont pas de fiacres, mais ont remplacé cette institution par de petites voitures semblables à celles dans lesquelles on promène en Europe les malades et les infirmes, avec cette différence qu'elles sont traînées par des coureurs infatigables qui vont aussi vite que des chevaux : on les appelle des djinriska. De cette façon, on circule an milieu de la population sans aucune fatigue, et les gens riches se font précéder d'un cavalier pour éviter les embarras de voitures. En parcourant dans un de ces éq uipages la ville de Yeddo, nous avons longé à plusieurs reprises le palais du Mikado, qui n'offre, àTextérieur du moins, rien de curieux à voir; c'est un grand carré entouré d'une muraille élevée avec des bastions à la chinoise, et d'un grand fossé rempli d*eau, qui, pendant uiie grande partie de Tannée, sert d'habitation à d'innombrables vols de canards sauvages.
Nous avons aussi consacré une de nos soirées à
la visite des théâtres; c*est, à peu de chose près, le théâtre chinois ; on y joue des drames historiques et légendaires et des vaudevilles. Comme en Chine, les indigènes aiment à entendre ces grands drames nationaux entremêlés de batailles et même de tours de force, qui intéressent peu les étrangers. D*abord ils sont écrits dans une langue spéciale très-difficile à comprendre, et renferment des quantités d*allusions qu'il faudrait se faire expliquer, qui retardent Faction et la rendent à peu près incompréhensible. Je ne saurais mieux comparer ces représentations qu'à celles des théâtres italiens. A Milan, à Venise ou à Rome, les troupes chantent tout Thiver le même opéra, et le public vient seulement pour entendre tel ou tel morceau ; aussi , avant comme après son exécution, tout le monde cause et ne prend aucune espèce d'intérêt à la pièce. De môme , au Japon, on va ag théâtre pour voir les cabrioles de l'acrobate populaire ou pour écouter les plaisanteries du bouffon, plaisanteries qui ont trait à des incidents qui se sont passés dans la ville, la veille ou le jour même ; l'étranger ne peut donc prendre aucun plaisir à ces farces qui, d'ailleurs, sont accompagnées d'une musique à faire danser les chèvres. Quant aux vaudevilles, ils sont plus accessibles à notre intelligence ; le réalisme en est peutêtre un peu fort, mais il tient au caractère asiatique et se retrouve chez tous les peuples de l'Orient.
16i EXCURSIONS AUTOUR DU MONDE.
La seule différence bien sensible qui existe entre le théâtre chinois et le théâtre japonais consiste dans la présence de femmes. A Pékin ou à Shanghaï, elles ne montent jamais sur les planches, et sont remplacées par des jeunes gens de quatorze à vingt ans; au Japon, non-seulement elles remplissent les rôles de leur sexe, mais dans plusieurs théâtres même elles jouent les travestis, et on les voit déguisées en roi ou en père noble; c'est un attrait de plus, surtout pour Tétranger.
On ne peut pas dire que les pièces du répertoire soient de véritables drames ou de véritables comédies; ce ne sont que des cadres, dans lesquels on fait entrer tout ce que Ton veut; et, de même que dans nos féeries , on coupe Faction par des ballets, des chansonnettes et des divertissements qui permettent de varier le spectacle, sans en changer le titre; de même, au Japon, on introduit dans un grand drame légendaire des changements de mise en scène et toutes sortes d'intermèdes comiques.
Dans ce pays, le théâtre tient plutôt du caféconcert que du théâtre proprement dit ; on y boit, on y mange , et les spectateurs , au lieu d*être assis les uns à côté des autres comme dans nos orchestres, se réunissent par groupes autour de tables où on leur sert des rafraîchissements.
Les Japonais excellent aussi dans les tours d'adresse et d'équilibre; presque partout en Europe,
on a été à même de les apprécier, et il n'y à pas de cirque qui n'ait eu pour pensionnaires les plus célèbres d'entre eux, qui quittent leur pays pour parcourir TAmérique et l'Europe ; il est donc inutile de raconter des tours qui sont connus de tout le inonde. Moi-même j'ai vu à Vienne des équilibristes japonais, plus forts que tous ceux que Ton m'a montrés à Yeddo ; cependant, dans un dîner qui m'a été donné par le ministre du Japon en France, notre hôte fit venir un escamoteur des plus habiles; mais les tours qu'il exécutait auraient produit peu d'eflet dans un cirque et n'avaient de mérite que dans un salon; il était aussi étonnant que M. de Gaston, et cela sans posséder aucune des notions mathématiques qui facilitent tant dans ce genre d'exercices.
C'est un goût très-répandu dans toute l'Asie, et j'ai rencontré aux Indes des escamoteurs réellement incroyables; à Madras notamment, il en est monté un sur le bateau qui nous avait amenés, d'une habileté extraordinaire; il n'avait pour tout vêtement qu'un langouti et un turban, et portait à la main un petit sac de sable : il en fit devant tout le monde une petite montagne, y mit une graine et la recouvrit d'un mouchoir; au bout d'un instant, prétendant avoir entendu du bruit, il enlève le mouchoir et nous montre un petit arbre qui avait poussé; cette branche est bientôt remplacée par
une autre chargée de fruits; enfin il se lève en poussant des cris horribles, et nous voyons sortir un énorme serpent de sa montagne factice. Entre chaque phase de ce petit drame , il posait un seul Instant ses mains, qui nous semblaient vides, sous le mouchoir. Moyennant une somme d'argent, il répéta ce tour à découvert. Tous les objets qu'il faisait sortir du sable étaient cachés préalablement dans un pli de son jupon ; et c'était à Taide de l'escamotage , et avec une adresse infinie, qu'il parvenait k les glisser sous sa petite montagne.
Le goût du merveilleux est, au reste, commun à tous les Asiatiques, et c'est en Perse que j'ai ru les premiers charmeurs de serpents ; chez eux, il n'y a ni adresse ni supercherie, mais l'emploi préventif d'une drogue qui empêche les ravages du poison de se produire.
A Yeddo comme à Pékin , les boutiques de curiosités sont nombreuses et constituent une des occupations des étrangers; mais on n'y trouve pas un choix aussi varié que dans la capitale du Céleste Empire. Les porcelaines anciennes sont presque introuvables; les beaux bronzes déviennent rares ^ et Jes vieux laques atteignent des prit insensé», aussi bien que les figurines d'ivoire dans la confection desquelles ils excellent. Somme toute, l'art japonais est inférieur à l'art chinois; jamais leurs porcelaines ne soiit arrivées à la perfection deà
lling OU même de Kîang-si ou de Tien-long; jamais ils n^ont obtenu cette pureté de matière, cette beauté d'émail qui, en fait de céramique, rendent les Chinois inimitables.
La porcelaine la plus recherchée au Japon est celle de Satzouma; mais c*est plutôt une faïence qu*une porcelaine dure.
Les Japonais se sont plus attachés que les Chinois à soigner les détails de leurs œuvres ; c'est plus fini, plus habilement fait; mais cela manque de grandeur et d'originalité. Là où le Chinois se contente de jeter une fleur ou un personnage à peine indiqué^ et, pour ainsi dire, dessiné avec le doigt, les Japonais mettront un bouquet entier de petites fleurs dont on pourra compter les pétales, les feuilles et même les brins d'herbe. Ce sera joli, mais cela manquera de souffle et de vie. De plus, comme la matière première n*aura pas été suffisamment épurée, on ne trouvera jamais ces couleurs éclatantes tranchant sur un fond blanc de neige qui font la gloire des artistes chinois.
Il en est de même pour les bronzes; ceux que l'on trouve au Japon seront peut-être plus appi^é- Ciës du gros public européen ^ parce qu'ils àe rapprochent davantage de ceux que l'on voit chez Barbedienne; mais ils manquent absolument d'originalité. Prenons tm exemple : pour faire un bronze niellé , le Japonais s'arrangera de façoh
que les fils d'argent suivent des courbes parfaitement régulières et même représentent des personnages, des animaux ou des monuments, et au premier aspeet son bronze ressemblera assez à une ardoise polie sur laquelle on aurait tracé des dessins avec un crayon taillé le plus mince possible.
Le Chinois, au contraire, placera son or et son argent par grosses plaques sans sMnquiéter de reproduire exactement tel ou tel objet, et Teflet de ce décorsera saisissant. L'un plaira infiniment au bourgeois et fera une garniture de cheminée désirable ; Tautre sera acheté par quelque artiste , et, placé dans son atelier, attirera tout de suite les regards des visiteurs. Le premier est un objet d'ameublement; le second, un objet d'art qui pourra ne pas plaire, mais qui s'imposera à la discussion.
Quant aux cloisonnés, il est inutile presque d'en parler, tant ceux du Japon sont inférieurs. A proprement parler, Tart japonais se résume au laque; là, pas de concurrents; seulement je m'explique malle prix de ces objets , et j'avoue, pour ma part, que mes yeux ne savent pas distinguer entre, un cofiret de cent francs et un de mille. J'ai vu beaucoup de laques en compagnie d'amateurs trèssérieux, mais je n'ai jamais pu me faire démontrer ce qui amenait ces immenses difi'érences de prix.
Une autre chose que les Japonais font à merveille, ce sont les bijoux.
Autrefois ils portaient à leur ceinture un petit sac destiné au tabac, et ce sac était accroché par un bouton d*or avec des sujets en relief, en argent ciselé, dont certaines parties étaient laquées en noir et en rouge ; il est impossible de rien voir de plus exquis, de plus fin, de plus fini que ces bijoux qu*on se transmettait de génération en génération. Pour acheter des bretelles et des faux-cols, les Japonais ont vendu ces petites merveilles, et, comme il y en a un grand nombre sur le marché, on peut s* en procurer encore à assez bon compte. On en trouve aussi en bronze et argent; ils sont moins précieux que les premiers, mais cependant très- enviables encore.
Ce que Ton trouve aussi en profusion dans les boutiques de curiosités, ce sont des armes, non-seulement ces sabres célèbres par la dureté de leur trempe, mais des armures complètes. Parmi ces dernières, il y en a de fort belles, damasquinées d'or et d'argent, et il n'est môme pas rare de rencontrer de vieilles armes européennes. Un de mes amis, M. de Monbel, qui a résidé plusieurs années au Japon, en a rapporté une collection de casques, la plus belle, je crois, qui soit au monde.
Elle se compose non-seulement de casques japo* nais, mais aussi de casques coréens, mongols, hollandais et portugais, provenant sans doute de trophées militaires ayant appartenu à de vieillesfamilles
de daïmios, qui les ont vendus pour payer une note de tapissier, de tailleur ou de couturière. Car, du vieil' &rt japonais, les seuls qui soient restes à la mode sont le vieux laque et les vieilles porcelaines.
On trouve aussi dans ces boutiques des ivoires merveilleux. Les uns, d^une dimension un peu plus grande et qu*on appelle des pitons, servaient à conserver les pinceaux avec lesquels on trace, en guise de plume, les caractères chinois adoptés par la langue japonaise. Les autres sont de simples figurines grotesques dont les Japonais aiment 'à remplir leurs étagères; quelques-unes sont d*un cynisme révoltant et d^in réalisme à faire pâlFr Técole dé M. Manet. Au demeurant, le grotesque et la caricature sont un des caractères distinctifs de rârt japonais , et Ton trouve par milliers des albums qu'on pourrait attribuer au crayon de Goya; c^est à.la fois burlesque et terrible, et, comme chez Tartiste espagnol, la mort sous son aspect le plus repoussant se trouve reproduite presque à chaque page.
Les Japonais, il est assez curieux de l'observer, manquent d'originalité et ont toujours été à la Remorque de l'influence étrangère^ tout en restant cependant un peuple très- exclusif. Ainsi, par exemple, la langue japonaise proprement dite n'a pas la même origine que la langue chinoise; cepen-
LE JAPON. , , , , ni
dant les Japonais ont été tellement sous rînfluence de leurs voisins qu'ils ont adopté les caractères chinois, et qu'aujourd'hui encore ce sont ceux dont on se sert. Personne n'ignore que l'écriture chinoise est phonétique , c'est-à-dire que chaque caractère représente un monosyballe, et que chacun de ces monosyllabes est un mot. Les Japonais, en adoptant l'écriture chinoise, n'ont pas renoncé à leur langue; seulement le caractère qui' signifie homme en chinois et se prononce «/(f^ vent éga*.
IfBment dire homme en japonais et se prononce
Pour nous autres Européens, habitués à voir dans l'écriture la représentation de sons, cela paraît un peu étrange, et les conséquences sont juste opposées à celles que Ton peut tirer chez«nou»4les études philologiques. Quiconque connaît l'alphabet latin peut lire n'importe quel ouvrage dans Iqs .langues qui ont adopté cet alphabet sans le fomprendr^ ; tandis qu'au contraire un Japonais lettré peut cornprei^dre n'importe quel ouvrage chinois^ mais est incapable de le lire.
A ce sujet même, j'ai été témoin d'une anecdote assez drôle. En 1875, au moment du conflit occasionné par les pirates de Formose eatre la Chine et le Japon, le commissaire impérial Ocubo, le .même qui plus tard a eu une fin tragique^ ne savait pas un mot de chinois, et, pour s'entendre avec les membres du tsong-ly Yamen, était obligé de se servir
d*uDe ardoise, comme cela a lieu pour les sourds et muets.
Tout en baissant Jes Chinois, les Japonais les copiaient servilement et tâchaient de s*inspirer de leur génie dans les arts industriels. Cela est si vrai que, pour le dix-septième siècle notamment, il est assez difficile de déterminer Torigine de certaines porcelaines : sont-elles chinoises ? sont-elles japonaises ? Les uns disent oui, les autres disent non ; et chacun appuie son opinion sur des détails tellement minimes que la conséquence à tirer pour les esprits indépendants est que ces deux fabriques produisaient des effets identiques.
Mais ce n^est pas seulement dans les arts que les Japonais cherchaient à imiter les Chinois, c'est aussi dans leurs mœurs. Les Chinois ont toujours été dans Textréme Orient à la tête de la civilisation, et les nations voisines. Japonais, Coréens, Mongols, Thibétains , Birmans et Annamites, ont toujours tourné leurs yeux vers la capitale de Tempire du Milieu, comme vers le véritable pôle. En Europe, les élégants ont été, suivant les époques. Italiens, Espagnols, Français ou Anglais; dansTextréme Orient, les raffinés ont toujours été Chinois. Il résulte de ce fait que, jusqu'au moment où les Japonais se sont jetés tète baissée dans la civilisation européenne, il était élégant à Yeddo de se chinoiser le plus pos^ sible, et de même que, pendant vingt ans, toute la
jeunesse dorée en Europe a tenu à s'habiller à l'anglaise, de même les tailleurs chinois faisaient florès dans toutes les grandes villes de ces pays. Je crois donc que pour bien connaître ces peuples» il est indispensable d'avoir préalablement étudié la civilisation chinoise, et je conseillerais à tous ceux qui désirent s'avancer dans cette branche des connaissances humaines , de commencer par lire avec soin les ouvrages que les missionnaires ont écrits sur la Chine, et le Compendium du père du Halde est en quelque sorte Vepitome des orientalistes non musulmans. Un exemple à l'appui de cette théorie. Je me promenais avec un officier de marine nouvellement débarqué dans les rues de Yokohama, et il me faisait remarquer que jamais un marchand n^enveloppait les objets qu'il venait de vendre dans de vieux journaux, et qu'il avait toujours soin d'employer à cet usage du papier blanc. Il cherchait là une nouvelle démonstration du goût de ce peuple pour la propreté, et fut tout étonné lorsque je lui appris que la propreté n'avait rien à voir à cela, et que c'était purement et simplement la conséquence de la civilisation chinoise, un empereur des anciennes dynasties ayant, par respect pour la science, décrété la défense de déchirer un livre quelconque, et de respecter tout papier couvert d'écriture.
Tout l'Orient repose sur des sous-entendus, et c'est ce qui constitue une des plus grandes diffi-
cultes pour ceux qui se livrent aux études asiatiques. Une des expressions favorites usitées en Perse, en Chine et au Japon, c*est de résumer en un seul mot une anecdote et d*en faire une sorte de proverbe. Du temps de Gengiskan ou d*un de ses successeurs immédiats; on raconte qu*on servit dans un banquet impérial un plat d*anbergines. Le prince, après y avoir goûté, s'écria : a Voilà d'excellentes aubergines n ; et tous les courtisans de se précipiter sur ce légume et de répéter en chœur : ce Quelles excel^ lentes aubergines ! » Au bout d*uii instant,'Sa Majesté repoussa le plat et dit : ci Je m'étais trompé , ces aubergines sont détestables » ; et tons les courtisans dé répéter: et Elles sont détestables. — Quels hottrtnes êtes-vous donc, dit le souverain , que vous changez d^opinion aussi rapidement, et que, suivant mon bon plaisir, vous mangez d'un plat jusqu'à l'indigiestion ou vous le rejetez avec dégoût? — ^ Notts ne sommes pas aux gages des aubergines, répôhdit tin courtisan, et notre goût dépend dé celui qui nous paye.» — Delà une locution populaire en Perse^i employée quand on parle de quelqu'un qui change d'avis: a II n'est pas au service des aubergines^, phrase incompréhensible pour quiconque ne cbrinaît pas cet apologue. • ' » •
Toute la littérature de l'extrême Orieiil eist remplie de faits analogues, et à Yeddo aussi bi'én qu'à Mandalay ou au Cambodje bu au Thlbét; ilTàût
connaître à fond toutes les anecdotes de la cour de Chine pour pouvoir comprendre les allusions proverbiales de Targot de ces pays»
Le papier joue un grand rôle dans les constructions japonaises ; la plupart du temps, les chambres ne sont séparées entre elles que par des cloisons de papier sur lequel on peint toutes sortes de sujets» C'est là qu'il faut chercher Texpression la plus complète de Fart national. Comme partout en Asie, la nature morte joue le rôle principal ; les fleurs et les animaux y sont rendus avec une exactitude qui n'est pas sans mérite. Quant aux scènes animées, c'est surtout le côté grotesque et populaire que l'artiste se plaît à rendre, et quelqu'un qui posséder raît une collection de ces compositions pourrait, sans se déplacer, se faire une idée parfaitement exacte du Japon, pourvu qu'il soit bien convaincu que cequ'il voit n'est pas le résultat d'une débauche d'imagina-^ tion, mais bien la manifestation de la vie réelle, envisagée peut-être un peu trop du côté comique.
€e qui distingue les peuples de l'extrême Orient^ c'est le manque de simplicité ; deux individus qui se rencontrent dans la rue He' se bornant pas/ comme en Europe , à se saluer par un coup de chapeau ou un signe de la main ; ils s'^arrétent,'se font de grandes révérences atrec de grands gestes, et encombrent la rue, et cela même dans les basses classes de la société.
€*est ce qui explique le maniéré que Ton trouve dans les œuvres d'art de ces peuples, et leur supériorité à rendre les natures mortes. Ils sont toujours vrais; mais dans un cas ils sembleni cesser de Tétre, tandis que dans Tautre, ils le sont pour tout le monde. Une rose ou une pivoine ressemble à toutes les roses et à toutes les pivoines ; mais une scène de la vie japonaise ne ressemble à rien, et, pour peu que le peintre se laisse aller à exagérer un des traits, il cesse d*étre croyable.
Une des choses qui empêchent le plus les Japonais de progresser sérieusement dans la nouvelle voie où ils sont entrés, c'est Tabsence d'un programme suivi, établissant entre les différentes branches des sciences modernes une relation indispensable. Ils n'ont ni unité d'enseignement ni même unité de tendance. Jugeant superficiellement les Européens d'après leur manière de vivre, ils se sont figuré qu'il n'y avait entre eux d'autre différence que celle du langage. Partant de là, pour satisfaire les compétitions étrangères, ils partagèrent entre les différentes nations occidentalesles emplois dontils disposaient. On vit la chaire de médecine accordée à un Allemand, tandis que celle de droit était échue à un Français. Ils prirent des Anglais pour former la marine et des Français pour organiser leur armée. Malheureusement, les nations d'Europe, tout en étant d'accord sur les grandes lois de la
LE JAPON. m
nature, ont une façon différente d*en apprécier les applications et même de les enseigner. Qu'arriva-t-il? Les Japonais, n*ayant pas un corps enseignant homogène et professant les mêmes doctrines, cessèrent de comprendre les matières qu*on leur apprenait, et les jeunes ne surent bientôt plus qui croire. Ainsi , par exemple , les Français et les Anglais admettent la nécessité de la discipline dans les armées de terre et de mer, mais ils ne la pratiquent pas de la même façon : se figure-t-on un pays dont Tarmée et la marine n'aient pas le même esprit militaire ou tout au moins n'envisagent pas de même leurs devoirs? Croit-on qu'ils puissent concourir à la défense du pays d'une manière aussi efficace que si ces deux institutions étaient mues par la même impulsion? Sur toutes choses, on enseigne à l'université de Yokahama des doctrines diamétralement opposées. Les jurisconsultes français sont spiritualistes, et l'étude du droit entraînant nécessairement celle de la psychologie, les jeunes gens qui suivirent les cours de M. de Boissonade de Fontarabie entendirent professer des principes que le voisin, qui occupe la chaire de médecine et qui est matérialiste, déclarait tous les jours être erronés. Il est impossible de nier que cet état de choses n'ait été très-nuisible au développement des jeunes Japonais.
En Europe, nous voyons les détestables consé-
n8 EXCURSIONS AUTOUR DU MOXDE.
quences de ces divisions, eï cependant notre état intellectuel est assez avancé pour nous permettre d*approfondir ces matières ardues et de choisir la voie dans laquelle nous voulons nous engager. Il est donc facile de s'imaginer ce qui a pu se passer dans le cerveau des Japonais en entendant professer des doctrines si différentes par des hommes qu'ils regardaient comme bien supérieurs à eux. Lorsque les Occidentaux envahirent le Japon, il suffit d'un ou deux engagements pour montrer aux Japonais combien leur résistance était vaine. Naturellement ils cherchèrent à connaître les causes de* leur infériorité et à y remédier; ils étaient persuadés que les Européens savaient tout, que la chimie, la physique, les mathématiques, en un âiot, toutes les, sciences exactes, n'avaient plus de secrels peureux, et que, grâce à ces connaissances, il» dominai^ntle monde. Or, comme il est toujours moins pénible d'attribuer ses défaites à des causes de fotce majeure et de sauvegarder son amour-propre parla pensée que ni le courage ni l'habileté n'ont fait défaut à ses armes, les Japonais admirent, sans objection, Tinfaillibilité des bateaui à vapeur cui^ rassés, des canons rayés, des fusils à aiguille , et se persuadèrent même facilement qu'une fors qu'ils seraient en possession de ces engins deguerre, Ils seraient, eux aussi, invincibles. Ils furent cependant un peu déroutés en apprenant que la science euro-
LE JAPox. no
péenne n'était pas tout à fait aussi unie qu'ils le pendaient/ ei que, même sur les points les plus imp^ortanls, il existait des écoles diamétralement opposées.
La science/ pour être véritablement profonde, a besbm de germer dans un terrain bien préparé; il 'faut l'acquérir par petites doses : c*est une vérité que ebacun de nous a pu constater. A qui n'est-il pas arrivé d'ouvrir un livre tecbnique et d'essayer de le lire?' Mais comme il s'agit de cboses qu'on ignore, le cerveau fatigué cesse de comprendre, après la lecture de quelques phrases, même le sens des mots; les yeux continuent à lire, mais l'esprit est'ailleurs. On reprend les pages précédentes , on les relit deux ou trois fois sans obtenir un meilleur résultat, et l'on finit par mettre l'ouvrage de côté en déclarant que son auteur manque de clarté.
Vienne un homme compétent, il vous explique ee que votre esprit avait refusé de comprendre, et vous fait toucher du doigt des choses qui vous parais-» saient si embrouillées. Vous revenez alors sur votre premier jugement : il devient évident pour vous que ce n'était pas l'auteur qui manquait de netteté, mais que c'était vous qui n'étiez pas compétent pôui^ l'apprécier. Le dicton populaire : » Paris n'a pas été bâti en un jour d , est l'expression complète de cette vérité, et tout homme qui voudra commencer l'étude de la philosophie par Hegel ou Maine de
180 EXCUKSIOKS AUTOUR DU MOMDE.
Biran, celle de rbisfoire naturelle par Darwin et des mathématiques par un livre d'algèbre, risque fort de ne jamais rien comprendre ni à la philosophie» ni à rbistoire naturelle, ni aux mathématiques. C*est la situation des Japonais : on leur apprend des résultats , sans leur montrer comment on y est arrivé , et ils resteront dans cet état jusqu'à ce qu'une nouvelle génération se soit élevée , 'dont on aura commencé l'éducation dès l'enfance.
Cette opinion n'est pas de moi; elle vient de Darwin et est la conséquence forcée de son enseignement. En effet, ce savant, peut-être le plus considérable des temps modernes, nous dit, dans sa théorie de la sélection ^ quil faut plusieurs générations pour changer le caractère d'un animal ei lui donner à coup sur les qualités qu'on désire obtenir de lui.
Pendant des siècles, les Japonais ont été élevés dans des idées ou des croyances contraires à celles qu'ils veulent adopter aujourd'hui. Ce ne sont pas des hommes de quarante ans, dont le cerveau est déjà complètement formé, qui peuvent, du jour au lendemain, abandonner toutes leurs erreurs et les remplacer par des vérités. La seule chose que l'on puisse légitimement leur demander, c'est qu'ils comprennent la nécessité d'élever leurs enfants dans d'autres idées, et qu'ils ne viennent pas contrecarrer leurs précepteurs.
Un missionnaire d*une grande valeur me disait un jour : a Nous n^avons pas Tespoir de convertir complètement les adultes, et, pourvu qu'ils admettent la supériorité du christianisme et qu'ils éprouvent le désir de le pratiquer, nous leur donnons le baptême tout en sachant qu'ils ne feront que des croyants médiocres. Mais notre espoir est dans leurs enfants. Le païen , devenu chrétien de nom , nous conOera leur éducation, et nous pourrons, à Tâge où se forme la conscience, leur donner des principes qui les rendront chrétiens du fond du cœur. »
C'est en vivant à l'étranger que l'on comprend le ttiieux la gravité des problèmes qui s'agitent dans notre vieux monde et qu'on s'aperçoit du danger que font courir à la société les excès du rationalisme , dont nous sommes envahis aujourd'hlii. On veu! changer de fond en comble l'ordre social, et l'on cherche à détruire ce qui existe , avant même d'avoir songé à ce que l'on' mettra à sa place. L'étude du Japon nous montre ce que peut devenir une société qui se laisse aller à ces rêveries. Les Japonais ont cessé d'être bouddhistes , mais ils ne savent encore quelle religion adopter, et ils paraissent assez enclins à penser qu*il est inutile de compliquer la vie d'une croyance religieuse quelconque.
Il semble que leur but unique et exclusif soit de gagner de l'argent et d'augmenter le nombre de leurs jouissances; aussi affectent-ils d'ignorer absolument
tout ce qui n'a pas un but utilitaire, et profcsscnt-iU le mêmes scepticisme que les socialistes en Europe.
Le Japon se régénérera-t-il de cette façon? J'espère que non , et Je veux croire, pour l'honneur de rhumanité , qu'une fois que l'engouement exagéré pour les réformes sera un peu dissipé, les Japonais rentreront dans une vie plus normale, et qu'ils attacheront autant d'importance à développer le sens moral de leurs enfants que les autres peuples.
Le Japon est pauvre ; cela tient à plusieurs causes : le pays est petit pour sa population, et le sol cultivé suffit à peine à sa nourriture; en outre, l'industrie est peu développée, et la fabrication du laque et des , papiers peints, ainsi que la sculpture de l'ivoire, ne peuvent suffire à créer des ressources à ceux qui ne trouvent pas l'emploi de leurs bras dans l'agriculture. En fait de grande industrie, je n'en vois aucune établie au Japon , et, jusqu'à présent , le pays est tributaire de l'étranger, soit pour les étoffes, soit pour les métaux.
Cependant on prétend qu'il renferme jde grandes richesses minérales; mais, jusqu'à présent, le charbon est le seul minerai qu'on ait exploité. L'usage de la houille de Nangasaki est assez répandu dans l'extrême Orient et fait aux charbons d'Australie une concurrence des plus sérieuses.
Pendant longtemps, les bateaux à vapeur qui naviguent dans ces mers brûlaient du newcastle ou du
cardiff; mais, depuis Touverture du canal de Saez, la navigation à vapeur a fait de tels progrès que Tusage du combustible anglais était devenu ruineux ; quand, partout ailleurs, on pouvait naviguer au prix de quarante francs les vingt-quatre heures, sur les côtes de Chine et du Japon il était impossible de fixer le prix des passages à moins de soixante-dix ou quatre-vingts francs : le moindre voyage dans ces mers coûtait donc presque aussi cher que celui d'Enrope, et, pendant que Ton payait soixante-quinze à quatre-vingts francs pour le fret d'une tonne de marchandises entre Marseille et Shang-haï, le transport de cette même tonne entre cette ville et Yokohama coûtait soixante francs.
Le besoin de Touverture d'une nouvelle mine de charbon abaissant le prix du combustible s'imposait donc comme une nécessité absolue, et, pendant que les Chinois, toujours exclusifs et conservateurs, hésitaient à exploiter les mines du Shan-toung ou* de Formose, dans la crainte de créer aux étrangers une situation trop forte, les Japonais, mieuxiivisés, ouvrirent les mines qu'ils possédaient près de Nangasaki.
Presque tous les charbons peuvent être employés par les navires à vapeur; il s'agit seulement d'établir les grilles suivantlanature des difierentes espèces de houilles. Celles du Japon sont particulièrement grasses et collent contre les barreaux ; il faut donc
un tirage spécial pour activer la combustion et rempêcher d'être étouffée par le manque d*air. C'est une simple question de détail, et le premier ingénieur venu est capable de la résoudre. Seulement, c'est une dépense de changer la forme des grilles, et, après l'ouverture des mines japonaises, les bâtiments furent organisés pour brûler ce charbon.
Pour se servir du produit des mines chinoises, il faudrait adopter probablement un nouveau système de fourneaux, et les compagnies reculeront devant ces frais, tant que le prix du charbon de Nangasaki se maintiendra à un taux raisonnable. En prenant les devants, les Japonais ont donc fait preuve d'habileté et créé à leur pays une véritable ressource. Malheureusement, ils manquaient de capitaux, et ils ont du contracter des engagements onéreux avec des banques, pour se procurer l'argent nécessaire à cette exploitation. C'est toujours la même chose, et, de quelque côté qu'on se retourne, on voit toujours les Japonais forcés de devenir tributaires des banques ou des grosses maisons de commerce, et je crains que les hommes d'Etat de ce pays ne soient engagés dans une voie sans issue. Ils ont voulu trop faire à la fois et trop vite, et, pour me servir d'une expression vulgaire, ils ont mangé leur blé en herbe.
Le mauvais état des finances est la plaie du Japons et de même que nous voyons de grosses fortune particulières se fondre par une mauvaise adminis-
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tration, de même les ressources du Japon, engagées à Tavance, laissent de gros bénéGces entre les mains de rOriental Bank et de la maison Jardine, sans profiter aux indigènes.
C'est là le danger le plus sérieux que court le pays; peut-être l'expérience amènera-t-elle les Japonais à être pins économes de leurs ressources, et à comprendre qu'il vaut mieux pour eux retarder de quelques années l'extension de leurs lignes de chemin de fer et de leurs travaux d'utilité publique, jusqu'au moment où ils pourront le faire sans avoir recours à des emprunts onéreux.
II serait également à désirer pour eux de les voir introduire des réformes dans les dépenses de la cour, qui sont trop considérables pour un pays obéré comme le leur. Mais il leur faudra un certain courage pour résister au courant qui les entraine, et s'afiranchîr des conseils intéressés des étrangers, qui jouissent aujourd'hui de leur confiance.
Parmi ces conseillers, les plus dangereux sont les Américains, dont l'esprit d'entreprise n'a pas de limites. Dans un pays aussi vaste, aussi peu peuplé et ofirant autant de ressources que les États-Unis, cet esprit d'initiative produit souvent de bons résultats, et le Go ahead peut être une formule de succès.
Mais il n'en est pas de même dans un pays comme le Japon, où tout le sol cultivable est déjà exploité,
et OÙ les richesses ne sont pas à créer, mais à administrer, et où, en un mot, il ne s*agit pas de bâtir une maison, mais de la réparer. Les véritables amis du Japon s'eflbrceront de bien convaincre ses habitants que tout n'est pas à changer, et qu'arrivés au point de civilisation où ils sont, ils doivent être fiers de leur œuvre et ne pas la jeter au vent d'ambitions intéressées et malsaines.
Autant il était sage d'initier le Japon aux grandes découvertes des sciences modernes, autant il serait fou de tout bouleverser pour européaniser. On peut se servir de la vapeur et de réleclricité sans, pour cela, être obligé de copier servilement la forme des poteaux du télégraphe ou la couleur des bateaux.
Jusqu'à présent, les applications ingénieuses que les savants ont faites de leurs découvertes s'adressaient à des peuples qui, sans être absolument semblables, étaient cependant assez rapprochés les uns des autres pour pouvoir s'accommoder des mêmes innovations. Aujourd'hui, il n'en est plus de même; il s^agit d'introduire ces mêmes applications chezdes peuples dont les tendances diffèrent essentiellement.
Les Chinois, avant de se lancer dans cette voie, ont déclaré vouloir réfléchir. Et leur orgueil les a bien servis dans cette circonstance, eu leur conseillant non de se soumettre aveuglément aux formules des innovateurs, mais d'exiger que lesdits innovateurs modifiassent les formules en vue de leurs
besoins. Atissi lorsqu'on les pressait d'accorder la <;oncessiofi de telle ou telle ligue de chemin de fer ^t qu'on leur faisait ressortir l'avantage qu'il y aurait pour la Chine à laisser une compagnie en doter à «es frais le pays, ils répondirent : 11 est probable que les chemins de fer sont une bonne <)bose, puisqu^on en a couvert l'Europe, et que TEurope est prospère ; mais nous ne pouvons savoir ce que l'introduction d'un pareil mode de locomotion produirait en Chine, et si les institutions du pays seraient assez fortes pour supporter un pareil changement. Avant donc de nous décider à faire des chemins de fer, nous devons chercher la manière de rendre cette innovation inofiensive pour notre forme de gouvernement. En un mot, nous considérons la chose comme bonne , mais nous ne l'adopterons que quand nous aurons trouvé la manière de la chinoiser.
Les Japonais, au contraire, dont Timagination est plus chaude et l'esprit plus vif que chez leurs voisins, se sont lancés sans réserve dans la voie des réformes , disant : 11 est indispensable d'avoir des chemins de fer, des télégraphes et des bateaux à vapeur; faisons-en donc sans nous inquiéter des dangers ^iie cela fera courir à nos institutions.
Le résultat de cette politique a été une révolution complète dans les mœurs, les croyances et le gouvernement du Japon.
Jusqu'à présent, ce bouleversement n'a amené que la ruine financière; mais il n'est pas prouvé qu'on s'arrête là, et il est à craindre qu'une nation lancée comme le sont les Japonais ne finisse par s'effondrer dans les guerres civiles et les massacres.
Quand un homme n'est plus arrêté par aucune croyance religieuse et qu'on ne lui a pas appris dès l'enfance à distinguer le bien et le mal, et à éviter de commettre certains actes irrévocables, il serait imprudent d'affirmer que cet homme ne deviendra pas un épouvantable scélérat. L'instruction n'est rien sans l'éducation, et l'on ne peut sans frémir songer à une société dont les membres sont absolument dénués de cette dernière et qui a remplacé le mot conscience par ceux d'intérêt'et de jouissance. C'est ce qui arrive au Japon : la leçon pourra être utile aux voisins, mais n'en sera pas moins douloureuse pour ceux qui, comme nous, aiment les Asiatiques et éprouvent une sympathie sans réserve pour cette partie de l'humanité qui a initié le reste du monde à la civilisation.
Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur le peuple japonais : on est encore à Yeddo en pleine révolution, et, avant d'approuver ou de blâmer, il faut savoir ce qui sortira de cet état de choses. Mais ce qu'on peut néanmoins d'ores et déjà signaler, ce sont la violence et la rapidité
avec lesquelles les Japonais ont fait disparaître toutes les vieilles institutions de leur pays, et, comme je le dis plus haut, on est passé de la féodalité la plus exclusive à Tétat démocratique le plus avancé, sans aucune transition.
L'ancienne constitution du Japon avait beaucoup de rapport avec celle de l'Europe au temps des lllérovîngiens, c'est-à-dire que le pays était entre les mains d'un certain nombre de grands seigneurs. Chacun d'eux était maître chez lui, et devait un simple hommage au souverain , hommage qui constituait le lien entre ces différents seigneurs.
Le roi ou Mikado n'avait aucune espèce de pouvoir civil; c'était un personnage religieux, une sorte de Bouddha vivant, ne quittant jamais son palais, et n'étant, pour ainsi dire, vu par personne.
11 avait un maire du palais appelé Taïkoun, chargé de toutes les affaires politiques, et usant en son nom de toutes les prérogatives dont il était revêtu. Ce Taïkoun était lui-même un des plus grands seigneurs du pays, 'et l'on était tellement accoutumé à le considérer comme le véritable souverain que, pendant les premières années qui suivirent notre entrée au Japon, on croyait qu'il y avait réellement deux chefs, l'un investi du pouvoir religieux, l'autre du pouvoir politique. En cherchant à démêler l'écheveau de ce dualisme, on finit par s'apercevoir que le Taïkoun n'était au fond
qu'un daïmio comme Satzouma, et que Tautorité qu'il exerçait était usurpée.
Cette découverte fut la cause première de la révolution au Japon ; ceux des étrangers qui n'avaient pas à se louer du Taïkoun et qui voulaient pêcher en eau trouble n'hésitèrent pas à raviver les vieilles rivalités qui existaient entre les grandes familles japonaises, et à les soulever contre ce maire du palais. La guerre civile ne fut pas heureuse pour ce dernier; il fut battu, dépouillé de ses privilèges , et disparut pour toujours de la scène politique, bien heureux d'avoir conservé la vie.
Mais si les daïmios réunis avaient été assez forts pour se débarrasser du Taïkoun, il fut bientôt évident qu'aucun de ces seigneurs n'avait une autorité et une intelligence suffisantes pour s'emparer du pouvoir. Il devint donc nécessaire, pour éviter l'anarchie, de sortir le Mikado de ses langes et d'en faire un véritable souverain.
Du jour au lendemain l'autorité passa dans les mains de ceux qui, tout en ayant une fonction dans l'État, n'étaient cependant pas daïmios; ces derniers se méfiaient les uns des autres, craignaient pardessus tout la reconstitution du (aïkounat en faveur de l'un d'entre eux, et ils préféraient, ne pouvant s'emparer du pouvoir, le remettre à ceux qui n'avaient pas d'influence territoriale et dont l'élé-
vation ne blesserait Tamour-propre ni les intérêts matériels de personne. Quant au Mikado, débarrassé de ses maires du palais et libre de toutes chaînes, il trouva que la révolution qui avait renversé le Taïkounétaitunebonnechose,et,afind*éviter de rétomber dans la tutelle d*un nouveau maître, il écarta résolument les daïmios qui lui portaient ombrage pour s'entourer de ceux qui avaient intérêt à soutenir le nouvel ordre de choses.
Au fond, si cette guerre civile n'avait pas eu ^ Tinconvénient de ruiner complètement le pays, il n'y aurait pas eu lieu de tant en parler; ce serait un de ces faits comme il s'en passe partout, une de ces folies dont les peuples sont pris périodiquement. Malheureusement les daïmios et le Taïkoun employèrent dans cette guerre tous les moyens les plus dispendieux et les plus en désaccord avec l'état d'ignorance des Japonais.
Chaque parti voulut avoir une flotte à vapeur et des profusions d'armes à tir rapide; et, comme il fallait se procurer ces choses instantanément, on en profita pour les faire payer un prix exorbitant, sans compter que l'on se servit de ces circonstances pour iromper sur la qualité.
Au bout de quelques coups, les canons éclataient, €t, après un voyage de deux ou trois jours , les machines des steamers étaient dérangées. Comme toujours, les Japonais avaient décliné les offres des
négociants sérieux et avaient préféré se mettre entre les mains des aventuriers.
C'est un fait très-singulier et qu'on peut observer depuis Tunis jusqu'au Japon. Un gouvernement asiatique ne s'adressera jamais à un homme compétent, mais il ira toujours chercher un aventurier quelconque pour le charger de ses commandes.
Supposons, par exemple, que le pacha de Gerolstein ait besoin de deux bâtiments à vapeur; il ne fera appeler ni M. Smith, ni M.Durand, armateurs français et anglais, qui lui auraient fourni ces bâti« ments au prix de cinq cent mille francs; mais il fera venir son médecin ou le marchand de diamants de la favorite, et lui donnera négligemment ses ordres. Qu'arrivera-t-il? Ce médecin et ce juif iront s'adresser à M. Durand ou à M. Smith , et lui diront : Nous sommes chargés d'acheter des bateaux à vapeur, et nous voulons gagner cent mille francs. C'est très-facile, et l'on vend alors au pacha six cent mille francs les bateau]( qu'on lui avait offerts, la veille, pour cinq cent mille, avec cette différence que, M. Smith et M. Durand n'étant plus directement en cause, il leur est parfaitement égal que les bateaux soient bons ou mauvais, et que, par conséquent, ils livreront ce qui leur rapportera les plus gros bénéfices.
Cette manière de faire se répète toujours et partout, et l'on peut être sûr qu'entre un homme
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oflraut toutes les garanties possibles et un aventurier, le souverain asiatique choisira toujours ce dernier. Les exceptions que Ton pourrait opposer à cette règle sont rares/ et, pour la plupart du temps, ne feraient que la confirmer, car souvent des hommes sérieux n'ont pu arriver à la position qu'ils occupent que par une sorte de four de passe-passe.
De temps à autre, ces rois ou ces pachas, ennuyés d'être toujours trompés, s'adressent directement en Europe, et prient le gouvernement français ou fout aulre de leur envoyer tantôt un ingénieur, tantôt un professeur ou un légiste ; mais l'arrogance et les prétentions de cet ingénieur, de ce professeur ou ' de ce légiste deviennent telles que, froissés journellement par eux, ils préfèrent les hommes qui les volent, mais qui ne troublent pas leur vie. Bien souvent aussi le pacha de Gerolstein ne tiendrait nullement à réformer quoi que ce soit dans son pays; seulement il ne veut pas être traité de barbare, et puisque, pour être civilisé, il faut avoir une université, il en a une, mais peu lui importe la valeur des professeurs, et, d'ailleurs, les Européens savent tout : combien de fois n'a-t-il pas vu le mêipe personnage changer de métier et être général, ingénieur ou médecin suivant les circonstances ?
Le Japon était une proie trop séduisante pour échapper à ces industriels ; pensez donc ! un pays où Tor avait si peu de valeur qu'on l'échangeait à prix
19i EXCURSIONS ALTOUR DU MONDE.
égal pour de Targentl Malheureusement cela ne dura pas; les ressources furent vite épuisées, et comme les emprunts n'avaient servi qu'à solder de mauvais canons et de détestables bateaux à vapeur, ce furent des dépenses en pure perte, et, une fois le Japon placé sous la férule des banquiers, 11 n'a pu trouver d'argent même pour les choses utiles.
Mais revenons à l'administration propre : lorsque le pouvoir retomba aux mains du Mikado et de ses amis, la plupart gens sans naissance et qui devaient leur position à leurs opinions démocratiques, la première chose qu'ils firent fut d'engager le pays d'une façon irrévocable et de détruire la féodalité jusque dans ses derniers vestiges.
Les choses se passèrent au Japon comme elles s'étaient passées en France en 1789 , c'est-à-dire que les intéressés furent les premiers à renoncer à leurs privilèges. Jusqu'à présent la révolution japonaise n'a versé dans aucune ornière sanglante ; quelques-uns de ses hommes d'Etat sont bien morts d'une façon tragique, mais c'est à la suite de guets-apens et d'assassinats, etnullement sous le coup de jugements de tribunaux révolutionnaires. Le Japon a eu cette chance heureuse, que les conséquences de la chute de la féodalité ont été aussi bien en faveur de la royauté que du peuple, de sorte que la popularité du Mikado est immense et que personne ne lui conteste un pouvoir dont il n'avait
pu abuser et dont il n'abusera certainement pas dans Tavenir.
Ceux qui mènent le Japon aujourd'hui ont compris que la meilleure barrière à opposer au retour de Tancien régime, c'était TEurope, et qu'en ouvrant toutes grandes les portes à rétrang[er, ils introduiraient une telle réforme dans les mœurs du pays quelles se trouveraient complètement transformées.
C'est ce qui explique \di furia avec laquelle le Japon s'est jeté dans toutes les innovations ; pourvu qu'il détruisit les traces du passé, tout lui était égal: Ce ne sont pas des hommes ordinaires, ceux qui ont pu changer en quelques années une population d'une trentaine de millions d'âmes.
Le philosophe suivra certainement avec Tintérét le plus grand cette évolution qui arrachera pourtant des larmes de regret à l'artiste ; ce devait être un adorable pays à visiter quand il avait conservé son cachet d'originalité : ce qui reste de ce vieux monde habité par des hommes aux mœurs si étranges est encore bien séduisant, et rien ne pourra le remplacer.
Autant les Japonais sont laids avec le costume européen, autant ils étaient étonnants dans leur costume national : les femmes surtout étaient ravissantes avec leurs coiÉFures relevées et retenues par une grande épingle d'écaillé.
Les tons doux du crêpe de Chine s'harmonisaient à merveille avec leur teint un peu jaune; les grandes manches cachaient leurs poignets mal attachés, et les sandales déguisaient la grosseur des chevilles; car, il faut bien Tavouer, les Japonaises pèchent par les extrémités; contrairement au reste des Asiatiques, elles ont de vilains pieds et de ' vilaines mains, et, chose extraordinaire dans un pays où les préjugés de race n'existaient pas, au moins quant au mariage, les classes supérieures sont, physiquement parlant, très-inférieures au reste de la nation. Parmi les paysans et la popula- 1 tion travailleuse des villes, on voit des hommes superbes, tandis que la bourgeoisie ressemble aux jeunes Japonais que Ton rencontre dans nos capitales. Si la ressemblance des traits n'était pas aussi grande» ce serait à croire que Ton se trouve en présence de deux races différentes.
Au point de vue industriel, je serais porté à croire que le Japon est inférieur à la Chine, et ce qui me confirme dans cette idée, c'est de voir dans les villes japonaises les Chinois exerçant la plupart des métiers. Ces deux races ne s'aiment cependant pas; il faut que la supériorité des Chinois soit bien réelle pour que cet état de choses subsiste.
En Europe, les Japonais sont préférés aux Chinois ; on apprécie le fini de leur fabrication, et, dans ces derniers temps, le goût des japoneries a fait
irruption partout, aussi bien dans la toilette des femmes que dans la fabrication des articles de Paris. Combien de temps cette mode durera-t-elle ? je Tignore; mais il est impossible de se dissimuler son existence et même son influence.
De tous les peuples asiatiques, le Japonais est celui qui s'assimile le mieux, et, tout en constatant le côté burlesque des coutumes nouvelles et en déplorant l'adoption de certains usages qui n'ont rien à voir avec la civilisation, on ne saurait nier que ce soit ce peuple qui ait le plus progressé dans la voie des réformes utiles. ^
Cest également le point de l'Asie le plus agréable à habiter pour les Européens; le climat est trèsdoux, ni chaud, ni froid, ni trop sec, ni trop humide ; presque tous les Japonais bien élevés parlent l'anglais ou le français ; ils aiment les étrangers, les attirent, et sont charmés de leur faire les honneurs du pays.
Pendant les quelques semaines que nous avons passées là, nous avons été l'objet de toutes sortes de prévenances, et, le jour du départ venu, nous avons certainement éprouvé du regret à nous séparer de nos nouveaux amis. Je ne sais ce que l'avenir me réserve; tout ce que je peux dire, c'est que je serai très-heureux si les circonstances me ramènent dans ce charmant pays.