On sait que depuis 1880 les inscriptions sont gpratuites
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cours libres. Mais, outre que les bourses accordées par le ministère et par les villes interviendront ici fort à propos, nous verrons bientôt comment ces facultés, jusqu'à présent déshéritées, doivent peu à peu prendre vie et se recruter en élèves.
Pouvons-nous aller plus loin? Pour que le fair play entre docteurs libres et professeurs appointés fût pleinement assuré, ne faudrait-il pas encore quelque chose? Il existe dans les universités allemandes un article de règlement dont généralement on parle très peu, qui n'est môme pas consigné dans les nombreux recueils où se trouvent coordonnés les lois et statuts relatifs à renseignement supérieur, et dont le sens est que les étudiants ne seront admis à l'examen flnal que si, durant tout leur séjour à l'université, ils se sont fait inscrire chaque semestre au moins à deux cours privés (c'est-à-dire payants). La conséquence de cette disposition, c'est que peu à peu toutes les parties importantes de l'enseignement ont été transportées dans les cours payants, tandis que pour les cours publics on garde les expositions brillantes et sans application immédiate. Il est si vrai que le centre de gravité est placé dans les cours privés, qu'un professeur qui ne voudrait faire que des cours gratuits éveillerait une certaine déGance et qu'il rencontrerait
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des difficultés dans les règlements. Grâce à ce système, qui est aujourd'hui sous la protection de la tradition, le nouveau venu que recommandent ses connaissances et ses talents est exactement, vis-à-vis du public des étudiants, sur le même pied que le professeur en titre. Rien ne s'oppose à ce qu'il groupe les auditeurs autour de sa chaire, puisque son cours s'offre avec les mômes avantages et dans les mêmes conditions, et puisqu'il compte pour l'examen final aussi bien que celui des plus anciens professeurs de l'université.
C'est là cette Lehr und Lernfreiheit (liberté du maître et de Tétudiant) dont il est si souvent parlé. Je crois que sur ce point il serait prématuré d'imiter une . organisation qui ne s'est établie ,chez nos voisins que peu à peu. Laissons d'abord les cours payants prendre racine à l'université : ils auront à lutter contre les cours publics; mais mieux vaut des commencements difficiles qu'une révolution qui choquerait les idées reçues et qui aurait contre elle la coalition des intérêts et des préjugés.
11 est à supposer que dans le principe la rétribution des cours ne produira que des sonmies assez faibles. Si pourtant en de certaines spécialités, commedansle droit et dans la médecine, quelques professeurs, par un succès plus qu'or-
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dinaire, venaient à récolter des émoluments considérables, le devoir de l'État serait de protéger ces maîtres contre les motions qui ne manqueraient pas d*ôtre faites, de prélever une partie de ces sommes au nom de l'université ou de la faculté. De tels prélèvements seraient la cause de récriminations sans fin, et ils auraient pour effet de couper le nerf de la concurrence. Ne voyons-nous pas aussi la vogue porter des avocats, des médecins, des écrivains, des artistes? Ne vaut-il pas mieux que ce mouvement se produise dans le sein de Tuniversité, qui indirectement en reçoit Timpulsion et en garde rhonneur? Sans doute on verra des inégalités. S'il est inadmissible que parmi un tel public il y ait des succès sans motif, on peut cependant prévoir que le cours le plus solide ou le plus original ne sera pas toujours le plus couru. Mais qui, parmi les collègues, oserait s'en faire juge? La lutte, avec ses chances et ses retours, contient en ellemême un correctif. D'ailleurs l'État, en témoin éclairé, réservera ses récompenses pour le mérite délaissé par la foule, comme il distingue l'éminent artiste qui ne songe ni aux commandes, ni aux succès de Salon.
Une question capitale est de savoir comment seront nommés les docteurs libres. Tous ceux qui désirent la réussite de cette institution tom-
beront d'accord qu'une trop grande facililé dans les choix serait le plus sûr moyen de la ruiner. M. Duruy, dans les dernières années de son ministère, avait fondé auprès de la Sorbonne ce qu'on appelait la petite Sorhonne^ et ce qui n'était pas autre chose que l'enseignement des docteurs libres, mais logé dans un bâtiment à part, et annoncé éur des affiches à part. Quoiqu'il y eût au nombre de ces maîtres de la petite Sorbonne des hommes d'un vrai mérite, qui enseignent aujourd'hui au Collège de France, à l'École des langues orientales, dans les facultés de province, il a suffi de quelques choix malheureux pour compromettre l'institution, et à la première occasion, l'administration fit fermer la petite Sorbonne. Si noiis nous rappelons que, selon toutes les vraisemblances, le recrutement des maîtres de conférences et des professeurs se fera principalement parmi les docteurs libres, nous sentirons encore mieux la nécessité d'étouffer dès le principe des prétentions mal justifiées qu'on aurait de la peine à contenir ou à écarter plus tard. Le moment ne nous paraît pas encore venu de laisser aux universités le droit de s'adjoindre des docteurs libres à leur guise. Une commission scientifique siégeant à Paris et accordant la venia docendi aux candidats qui se présenteront devant elle nous paraît le meilleur moyen de protéger
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l'institution à ses débuts : il n'est pas question d'imposer aux candidats des épreuves uniformes, encore moins de les faire argumenter les un& contre les autres, comme cela s'est vu autrefois, comme cela se pratique encore en certains examens. A tel homme connu -et désigné à l'avance par ses travaux , la commission ouvrirait sans autre formalité les portes de l'université. D'autres fois elle pourrait exiger des épreuves , telles qu'une leçon d'essai, une thèse. En général, le diplôme de docteur serait demandé ; cependant, dans les premiers temps, il y aurait peut-être lieu d'en dispenser les savants adonnés à des recherches qui étaient exclues jusqu'à présent des programmes universitaires.
[Jne fois pourvu de la venia docendi, le jeune professeur choisira parmi les universités celle où il veut essayer ses forces. Seulement l'attrait qu'exerce Paris est si grand cjue la plupart, on peut le craindre, voudraient rester dans la capitale : déjà en Allemagne, au commencement du siècle, on remarquait que les privât -docenten s'entassent dans l^s grandes villes, où l'on en a le moins besoin, et que souvent on en manque dans les petites. Cet inconvénient avait frappé Meiners en 1801. Des expériences trop nombreuses peuvent donner à penser que plus d'un jeune homme aimerait mieux rester simple doc-
leur pendant une suite d'années à Paris que d'aller à Bordeaux, ou à Lyon, même avec l'espoir d-y arriver bientôt au titre de maître de conférences et de professeur. N'en déplaise aux parti* sans d'une liberté absolue, je crois qu'un régime spécial pourrait être établi à cet égard, et qu'un stage d'une durée déterminée auprès d'une université de province pourrait être la condition pour obtenir le droit d'enseigner à l'université de Paris. Les instruments de travail qu'une organisation prévoyante aura accumulés en province empêcheront nos jeunes savants de regarder ce stage comme un exil.
Rien en effet ne sera plus propre à couper court aux éternelles plaintes sur la difficulté de travailler en province, rien ne pourra plus sûrement attacher aux universités ceux de leurs maîtres qu'elles auront le plus d'intérêt à retenir, aucune dépense, par conséquent, ne sera plus productive et mieux entendue que les sommes employées à créer ou à développer ces instruments indispensables d'un enseignement supérieur, tels que bibliothèque, laboratoires de physique et de chimie, cliniques, collections d'histoire naturelle, jardin botanique. Plus d'un docteur, venu avec l'idée de retourner bientôt à Paris, se laissera prendre aux attraits d'expériences commencées ou de collections accrues
SOUS sa direction. Parmi ces divers établîsseraents, l!un des plus importants est la bibliothèque, parce qu'elle sert également à toutes les facultés, et qu'elle doit être comme le foyer de Tuniversité. Je me souviens encore de l'impression que je ressentis, il y a vingt ans , quand je parcourus la bibliothèque de Gôttingue, où à une admirable collection de livres venaient s'ajouter tous les recueils savants et les journaux principaux de l'Europe, aussitôt mis à la disposition des professeurs et des étudiants. C'est par cette bibliothèque qu'a vécu et grandi l'université, c'est elle qui permet à une petite ville de garder ses professeurs que lui disputent vainement les grandes capitales. L'isolement où ont vécu jusqu'à présent nos facultés n'a permis de rien fonder de semblable, et tel est l'esprit d'exclusion nourri par cet isolement, qu'on entend des voix recommander le système des bibliothèques à part pour la médecine, pour le droit, pour les sciences, sans égard à la dispersion qui en serait la conséqlience, ni aux doubles et triples emplois que ce morcellement entraîne dans les acquisitions, dans les installations, dans le personnel. Un point auquel on ne saurait trop attacher d'importance, ce sont les règlements relatifs à l'usage de ces instruments de travail. On a trop oublié que l'université existe pour les élèves:
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en vain construirait-on les plus beaux laboratoires, amaaserait-on les plus belles collections de livres, établirait-on les plus riches jardins botaniques, s'ils sont d'un accès difficile et rare, ou si les étudiants, une fois admis dans ces asiles du travail, ne peuvent pas s'y livrer à leurs recherches avec liberté et recueillement. Plus d'un esprit original a senti la vocation s'éveiller au milieu des collections. Pour connaître Fhistoire d'une science (chose si nécessaire), il faut le facile accès des livres. Le plus sûr indice d'établissements qui ont oublié leur propre raison d'être sont ces collections qui ne servent qu'aux maîtres et dont les élèves quelquefois ignorent jusqu'à l'existence.
Ce n'est pas assez que les étudiants aient l'entrée de la bibliothèque et des laboratoires. Il faut que, dans les cours, ils ne soient pas obligés de défendre leur place contre les oisifs. Nous touchons ici à une plaie de nos facultés françaises, où l'étudiant, qui paye pourtant ses leçons, puisqu'il acquitte des droits d'inscription considérables, est confondu dans la foule. « Les leçons, dit le décret du 21 septembre 1804, seront publiques, et, pendant leur durée, l'entrée ne pourra être refusée à personne. » De là ce va-et-vient d'amateurs désœuvrés, connu de tous ceux qui on passé une heure à la Sorbonne.
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L'installation matérielle est à l'avenant ; on ne sait pas, dans nos facultés des lettres, ce que c'est qu'une table pour écrire; les élèves des écoles <!ommunales sont mieux pourvus. Impossible & la Sorbonne d'avoir une salle de rechange; le lecteur croira difficilement que les cours de notre faculté des lettres se font tous à la suite les uns des autres dans le môme local, en sorte qu'on voit les audileurs d'une leçon faire irruption, se chercher, se grouper, pendant que la leçon précédente dure encore*. Un bon nombre de moyennes et de petites salles commodément disposées pour entendre, pour voir et pour écrire, voilà ce qu'il faut demander aux architectes de nos futures universités; espérons qu'à la porte de ces salles se trouvera l'appariteur avec le registre de présence oii les étudiants, et les étudiants seuls, inscriront leurs noms à chaque leçon.
11 faut enfin, pour entretenir l'activité parmi les maîtres et les élèves, des occasions de se produire en public. Je n'entends point par là
1. Li Facullc (les Lettres de Paris dispose aujourd'iiui (1881) de huit salles de cours, la plupart pourvues de tables, et de 4leux salles spéciales de travail. En attendant la reconstruction de la Sorbonne, des baraquements ont été établis sur des terrains dont personne, avant M. Albert Dumont, n'avait songé à tirer parti. 330 étudiants en lettres, régulièrement insrjîts, prennent part à des conférences d'où le grand public est exclu.
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les harangues officielles, mais les moyens de publier des travaux. A Télranger, chaque fête universitaire est un prétexte pour imprimer quelque mémoire : fête du souverain, lôte du prince royal, centenaire de la naissanee de Niebuhr, centenaire de la mort de Winckelmann, cinquantième année du doctorat de tel professeur, les occasions ne manquent pas de publier gratuitement des travaux de science ou d'érudition que les universités échangent entre elles. Beaucoup de villes comme Heidelberg, Gôttingue, léna, ont en outre des recueils périodiques justement célèbres *. Ainsi se forme l'atmosphère scientifique que respire Télève, et qui lui permet de vi\Te, pendant trois ans, hors des conditions ordinaires et banales de l'existence*.
Les universités catholiques comptent principalement se recommander par la surveillance exercée sur les jeunes gens et par la sécurité plus grande offerte aux familles. II n'est que trop vrai que l'étudiant est souvent abandonné à lui-môme, et qu'il passe sans intermédiaire de la claustration excessive du lycée à la liberté
1. Notre École des chartes, notre École des hautes études ont pareillement des recueils qui sont estimes des juges compétents en Europe.
2. La faculté des lettres de Bordeaux et celle de Toulouse publient aujourd'hui des Annales : cet exemple va, dit-on^ être «nivi par les facultés de Lyon et de Montpellier (1882).
absolue. En d'autres pays, les jeunes gens trouvent dans les lois de Tuniversité, dans Tautorité €xercée par les chefs de la faculté ou par des magistrats spéciaux, un utile et paternel appui. C'est même de ce réo^ime à part, qui existait pour les professeurs, pour les étudiants et pour tous ceux qui étaient en rapport avec la corpo- I ration, que les anciennes universités ont tiré \ leur nom et leurs^priviléges. Nous ne deman- • dons pas qu'on relève ces antiques barrières; mais à la loi commune que Tétudiant, comme tout Français, doit invoquer et subir, pourrait ■ I s'ajouter une juridiction universitaire qui, à l'Occasion y entrerait dans les considérations qu'avec raison le droit commun ignore. Grâce à ces tribunaux particuliers, les officiers, les avocats ont maintenu leurs traditions et gardé leur point d'honneur professionnel. L'étudiant, en tout ce qui se rapporte au travail et à la conduite, trouverait dans ses professeurs des juges éclairés et respectés, des conseillers sûrs et fermes. Ce serait une grande faute de croire que nos futures universités doivent chercher le succès dans une liberté entière laissée aux élèves. Sans parler des autres raisons, comme ces élèves dépendent de leurs parei^ts, le séjour qui offrira le plus de garanties aux familles sera, toutes choses étant égales ou à peu près, celui que tou-
jours elles préféreront. Qu'on me permette de citer ici le témoignage d'un homme qui ne sera pas suspect à la jeunesse. Le regrettable docteur Lorain, décrivant la vie de nos étudiants, s'écriait : « L'étudiant français a la liberté du bien et du mal, il paye l'instruction comme toute denrée, en use ou n'en use pas, à son gré. Où donc est Vahna malei^^ l'université? »
Parmi les moyens d'assurer l'autorité des professeurs et de stimuler le travail des élèves, un des plus eflicaces me parait la limitation du droit de se représenter à un même examen.
(( La faculté indéfinie de se faire refuser, dit M. Ernest Dubois, est une des causes les plus évidentes de la faiblesse des examens de droit. Le mot refus est inconnu dans la langue universitaire, qui n'emploie que l'euphémisme ajournement : c'est, il est vrai, la seule expression qui soit exacte dans l'état actuel des choses. Mais il y a là un abus auquel il faut mettre un ierme^ dans d'autres facultés sans doute autant que dans celle de droit... 11 faut fixer une limite, et ce ne serait pas, ce me semble, en fixer une trop étroite que de borner à trois le nombre de fois qu'il serait permis de se présenter à un même examen. L'élévation des frais à acquitter pour la ' seconde et la troisième fois serait un avertissement de la déchéance fort grave qui serait en-
courue à la suite du troisième échec. Ce système de sévérité progressive serait plus efficace pour faire travailler les étudiants que tous ceux dont on a essayé jusqu'à présenta » Nous voudrions qu'une limitation de ce genre fût introduire dans le règlement de tous nos examens, même pour les écoles spéciales, et qu'elle remplaçât la règle de la limite d'âge.
Quand on lit les ouvrages étrangers qui traitent de l'organisation des universités, on éprouve un sentiment de surprise, et on se sent comme transporté dans un monde différent, en voyant que parmi les accessoires ordinaires de l'université sont mentionnés soigneusement un ou plusieurs manèges, un tir, des salles de gymnastique, des salles d'armes, une école de natation, un jeu de paume. C'est parce qu'elles n'ont dédaigné aucun de leurs devoirs que ces corporations ont survécu à tous les changements et gardé leur influence. Tout le monde sait quelle place les universités d'Oxford et de Cambridge laissent aux exercices physiques : la moitié de l'éducation anglaise, et non la moins bonne, se donne dans le canot ou sur la prairie ; là le jeune
1. Réforme et liberté de V enseignement supérieur et en par^ liculier de renseignement du droit, par M. Ernest Dubois, professeur à. la faculté de droit de Nancy (1871).
Anglais aguerrit son corps, forme son caractère,exerce sa volonté. Telle était aussi autrefois notre éducation en France. Ces noms du jeu de paume et du mail, qui dans la plupart de aos villes restent attachés à des rues ou à des promenades, sont comme un reproche à la génération nouvelle, oublieuse de ces nobles et utiles récréations. Heureusement le service militaire est venu rappeler ces devoirs à la jeunesse! La législation prussienne, en général si rigide, fournit aux étudiants des facilités spéciales pour remplir leurs obligations envers l'État. Elle leur laisse, entre dix-sept et vingt-trois ans , le droit de choisir Tannée qui leur paraît la moins incommode; dans les villes d'université sont placés en garnison des régiments où ils peuvent entrer, et par faveur particulière ces régiments ont la permission de dépasser la limite maxima de volontaires indiquée dans les règlements.
Après avoir examiné les conditions générales où pourraient être placées nos futures universités, je viens maintenant à parler plus spécialement de nos Facultés des lettres et des sciences.
Un jour que j'exposais à un professeur de mes amis, homme au langage un peu vif, cette organisation des maîtres de conférences et des doc-
teurs libres: « A quoi bon? » me dit-il en m'interrompanl brusquement. Et comme je le priais de. s'expliquer, il reprit : « A quoi bon des chevaux de renfort pour tirer une voiture vide? » — C'est une objection que pour deux de nos facultés, les sciences et les lettres, on trouvera chez tous les hommes au courant de la matière. Notre enseignement des lettres et des sciences ressemble à une agence de transport qui ji'aurait pas de voyageurs : le plus surprenant, c'est que TÉtat, qui a été longtemps Tunique propriétaire de l'agence, prenait des mesures pour tenir les voyageurs au loin. Quoi de plus naturel, par exemple, que de placer auprès de nos facultés, comme étudiants en sciences et en lettres, les futurs professeurs de nos lycées et collèges, dont le plus petit nombre seulement sort de l'École normale? Il n'en est rien. Par une disposition malencontreuse qui les oblige de passer cinq ans dans un lycée ou dans un collège, avant d'avoir le droit de se présenter au concours de l'agrégation, on leur rend la présence auprès des facultés impossible : en d'autres termes, on les oblige d'enseigner avant d'avoir appris, et l'on sacrifie les intérêts de l'instruction aux exigences de l'internat. La disposition qu'il s'agit d'abroger porte écrite à son front la date de l'année où elle a été prise. Elle fait partie de
la loi (le 1852, c'est-à-dire qu'elle remonte à un temps où le savoir était en suspicion, et où les hommes politiques qui tenaient entre leurs mains les destinées de l'enseignement auraient volontiers borné les maîtres à un maximum de connaissances ^ Comme nous le disions plus haut, de ceux qui formeraient l'auditoire naturel de nos facultés des sciences et des lettres, l'État exige l'absence.
Nos candidats à la licence et à l'agrégation, confinés au fond d'une cour de collège, réduits pour toute instruction aux conférences faites par un professeur du lycée, ne connaissent la faculté des sciences et des lettres que par les inscriptions dont ils vont verser le montant entre les mains du secrétaire, ou par la demande de dispense des frais qu'avant Texamen ils adressent au doyen. La conséquence de cet état de choses, c'est que les juges de la licence et de l'agrégation sont obligés d'abaisser le niveau pour ne pas le rendre inaccessible aux candidats. Sauf la petite élite formée par l'École normale, le personnel de l'enseignement secondaire vit sur les
notions qu'il a acquises dans l'enseignement
1. On lira avec intérêt sur cette question la brochure de M. Gabriel Monod, De la Possibilité d'une réforme de Venseignement supérieur (1876).— Le stage pour Tagrégation vient d'être aboli (1882).
l'enseignement SUP3ÎRIEUR. 251
secondaire , tandis que les facultés des sciences et des lettreis, privées de leur auditoire véritable, sont obligées de s'en chercher un parmi les oisifset les dilettantes. La meilleure solution serait de prendre le contre-pied de la loi de 1852, et de dire que nul ne sera reçu agrégé sans le certificat de scolarité, c'est-à-dire sans la preuve qu'il a passé trois ans comme élève en sciences ou en lettres auprès d'une université. Mais comme la transition serait peut-être un peu brusque, nous^ nous contenterons d'une concession à coup sûr bien modeste, à savoir que le certificat de scolarité puisse tenir lieu du stage fait dans un lycée ou collège en qualité de maître d'étude ou de chargé d'une classe.
11 est vrai que cette mesure, qui amènera au plus une centaine d'étudiants dans les amphithéâtres des sciences et autant dans ceux des^ lettres, ne les peuplera pas encore beaucoup. Mais il n'est pas nécessaire, pour rendre la vie à ces cours, de leur fournir un nombreux auditoire : tout dépend de la qualité des élèves. C'est ce qu'a montré jusqu'à l'évidence l'expérience faite depuis huit ans à l'École des hautes études : ce On a pu voir qu'il suffit qu'un cours supérieur soit soustrait au pubhc de hasard pour qu'immédiatement les études s'y relèvent, et pour qu'il
forme des savants dignes d'être comparés à ceux qui sortent des meilleures universités étrangères*. »
Cependant des moyens plus radicaux ont été mis en avant : quelques réformateurs ont proposé de supprimer dans nos lycées les classes de pliilosophie et de mathématiques spéciales, pour en transporter les leçons et pour en introduire les élèves dans Tuniversilé. Mais je ne pense pas qu'un simple déplacement d'élèves puisse passer pour une réforme. Jeter des lycéens dans renseignement supérieur avant l'achèvement de leurs classes n'en fait pas pour cela des étudiants. On déprimerait renseignement des facultés et Ton aurait décapité sans compensation notre enseignement secondaire. Partout où l'étudiant arrive trop jeune ou avec des connaissances insuflisantes, l'enseignement supérieur dégénère rapidement : telle a été l'histoire de notre faculté des arts au moyen âge ; tel est aujourd'hui le sort de l'enseignement supérieur en Espagne.
Une idée plus heureuse est celle qui a été récemment développée par M. E. Boutmy, le directeur de la jeune École libre des sciences politiques. Il propose que, dans certains examens, aux matières actuellement demandées (lesquelles sont maintenues et continuent d'être les mômes