L'externat des collèges était alors gratuit
2. Mémoires du comte de Guernon-Ranville, publiés par TAcadémie de Gaen, p. 104.
esprit d'exclusion qui veut b&rrer la route de rinstruction aux classes populaires empêche de trouver un modèle d'école qui leur convienne, et le jour où ces classes, augmentant en force et en richesse, s'ouvrent l'accès des collèges, elles réclament la transformation du ffeul enseignement solidement organisé qu'elles y trouvent.
Une autre cause de retard, ce fut la centralisation, qui précisément dans le temps dont nous parlons commença de s'établir. II est intéressant de lire à ce point de vue les propositions du président Rolland : la future université impériale s'y trouve déjà esquissée. Le ministère de l'instruction publique, l'École normale, l'agrégation, les inspections, l'avancement, le plan d'études uniforme, le concours général des collèges de Paris, rien n'y manque. Mais du moment que les réformes prenaient ce tour, on sent combien il devenait difficile au nouvel enseigneifient de se fonder : les administrations n'ont pas l'habitude d'encourager des innovations mal définies, ni de supporter les essais et les tâtonnements. La difficulté devint bien plus grande une* fois que Napoléon I*"" eut créé sa hiérarchie universitaire, dont le personnel manquait à la fois de liberté et de fixité, et où les innovations et les perfectionnements devaient venir d'un conseil supérieur.
La Convention avait établi dans les chefs-lieux
l'enseignement secondaire spécial. 189
de département les écoles centrales^ dont le programme répondait assez bien à celui du président Rolland; mais elles furent d'abord réduites, puis supprimées (17 mars 1808). L'université impériale marque le retour vers le régime exclusif de la tradition classique.
Je passe rapidement sur de timides essais qui, sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet, ont été tentés pour créer une seconde branche d'instruction : les cours dits « annexes » ou « français » n'avaient à leur disposition ni collections, ni laboratoires, ni instruments. L'insuffisance des traitements, ajoute un rapport officiel, avait trop souvent pour conséquence l'insuffisance des maîtres.
Pendant ce temps les commissions se succédaient au ministère, faisant régulièrement un rapport favorable à la création d'un enseignement « spécial » pour les élèves qui veulent se vouer au commerce et à l'industrie.
Il faut aller jusqu'en 1863 pour trouver enfin une impulsion énergique. M. Duruy envoie d'abord des hommes compétents à l'étranger, avec la mission d'étudier ce qui a été fait en Angleterre, en Ecosse, en Belgique, en Suisse. De l'étude préparatoire, on passe bientôt aux actes. Une série de lois, de décrets et d'arrêtés organise, de 1863 à 1866, l'enseignement secon-
190 EXCHRSIONS EN FRANCE.
daire spécial. Pour avoir des professeurs, une grande école normale est créée à Clony ; l'État, les départements, les communes sont invités à y fonder des bourses. On institue un ordre particulier d'agrégation pour les maîtres, un brevet pour les élèves. Un plan d'études bien conça, des programmes rédigés par les plus hautes autorités scientifiques sont publiés. Quand on lit le volume in-4« qui renferme cet ensemble d'actes et d'instructions*, on ne peut s'empêcher de reconnaître et d'admirer la quantité de savoir et d'expérience pédagogique qui y est déposée.
« Le plan général des nouvelles études, dit entre autres choses M. Duruy, diffère essentielle* ment de celui des études classiques. Lorsqu'un élève entre au lycée, c'est pour en suivre successivement toutes les classes. Nous sommes donc assurés de son attention et de son travail ponr sept ou huit ans, et nous disposons nos méthodes en conséquence. Presque tous les fruits ^e l'enseignement classique seraient perdus pour celui qui n'achèverait pas le cours entier des études du lycée," mais l'enseignement spécial a été créé en faveur des enfants qui ne peuvent disposer d'un aussi gros capital de temps et d'argent. Beaucoup
1. Enseignement secondaire spécial. DécretSj arrêtés^ programmes et documents relatifs à Texécution de la loi du 21 juin
L'ErnSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCIAL. 191
n'iront pas jusqn'à la fin des cours, quelquesansr même n'y resteront qu'une année ou deux. 11 a donc fallu distribuer les matières de cet enseignement de telle sorte que chaque année d'études formât un tout complet en soi, et que les plus indispensables fussent placées dans les premiers cours, afin que si les exigences de la vie forçaient un élève à quitter prématurément le collège spécial, il fût assuré d'en emporter, à quelque époque qu'il en sortît, des connaissances immédiatement utiles. L'enseignement littéraire occupe plus de place dans les premières années, et l'importance des études scientifiques va croissant avec l'âge des élèves. Les programmes ne sont d'ailleurs pas obligatoires pour toutes les écoles spéciales : en mettant à part certains cours qui seront partout nécessaires, le caractère fondamental de cet enseignement est de varier selon les besoins de chaque localité. Aussi un conseil de perfectionnement, choisi parmi les notables commerçants, industriels et agriculteurs, et présidé par le maire, est-il adjoint à chaque école. Depuis le cours préparatoire jusqu'à la dernière année de l'enseignement spécial, il faudra diriger constamment les élèves sur les réalités de la vie, les habituer à ne jamais regarder sans voir, les obliger à se rendre compte des phénomènes qui s'accomplissent dans le mi-
lieu où ils sont placés, et leur faire goûter si bien le plaisir de comprendre que ce plaisir devienne un besoin pour eux, en un mot, développer dans Tenfant Tesprit d'observation et le jugement, qui feront Thomme à la fois prudent et résolu dans toutes ses entreprises, sachant gouverner ses affaires et lui-même. En même temps que les sciences appliquées mettront son esprit dans cette voie pratique, les cours de littérature, d'histoire et de morale lui donneront le goût de s'élever au-dessus des réalités du monde, physique. »
Un si grand effort, s'il avait eu son plein effet ^ aurait pourvu la France, en quelques années, d'une forme d'école que l'Allemagne avait mis cent ans à créer^ Que manqua-t-il pour que la réussite fût complète? Une seule chose, l'argent. M. Duruy avait très bien vu que cette instruction devait avoir sa place dans des établissements à part; mai s les grands corps de l'État ne se montraient guère disposés à voter les fonds nécessaires. « Supposez, dit le rapporteur, M. Langlais, dans son exposé des motifs au conseil d'État, supposez un collège seulement pour chaquQ département, c'est à-dire en tout 89 collèges, certes ce serait là un nombre bien insuffisant, et cepen dant il nécessiterait une dépense supérieure à 50 millions. » La France, en 1865, ne pouvait
l'enseignement SECOiNDAIRE SPÉCIAL. 193
donner 50 millions. Une autre raison, c'était la crainte d'aflfaiblir les lycées et les collèges en congédiant les élèves des cours annexes. « Personne, dit le même document, ne peut contester qu'ils ne forment un des éléments considérables de leur prospérité. » Faute de ressources suffisantes, le nouvel enseignement fut donc placé dans les lycées et collèges, et en même temps que leurs bâtiments, il emprunta leurs administrateurs.
Aussi longtemps aue le ministre qui avait conçu le plan de l'instruction secondaire spéciale resta au pouvoir, il veilla sur son oeuvre; maïs que devait-il arriver sous des successeurs indifférents ou distraits par d'autres soins? Les proviseurs virent en effet dans les élèves des cours spéciaux un «élément considérable de prospérité»; mais le nouvel enseignement, placé sous la tutelle de chefs qui, même en les supposant favorables, se devaient encore à d'autres élèves et à d'autres études, ne put avoir cette émulation, cette ambition, ce besoin de s'accroître et de se développer qu'il a montrés en Allemagne. Les cours se bornèrent à une série de deux ou trois classes. Les programmes furent bientôt jugés trop ambitieux. Les collections, si nécessaires à une instruction de ce genre, restèrent presque partout à l'état de projet. Les an-
ciens fonctionnaires de TOniversité se chargèrent des leçons à donner, en sorte que Técole normale de Gluny vit ses débouchés se rétrécir. L'ordre particulier d'agrégation eut peu de notoriété : le brevet décerné à la sortie des classes, s'il donna droit au volontariat d'un an, n'ouvrit aucune carrière. On put constater une fois de plus combien les grandes administrations sont peu faites pour essayer et pour encourager les nouveautés. Quelques écoles largement dotées et pourvues d'un personnel bien choisi auraient peut-être eu des effets plus profonds et plus rapides que cette vaste organisation. M. Duruy ne s'y était pas trompé, et partout où il l'avait pu, à Mont-de-Marsan, à Mulhouse, à Cognac, il avait provoqué la création d'établissements voués sans partage à une seule espèce- d'instruction.
Pendant que l'enseignement spécial luttait comme il pouvait contre ces difficultés, la ville de Paris , sous l'inspiration de M. Gréard et de M. Marguerin, commençait à multiplier le type de l'école Turgot, qui, quoique à un étage un peu plus modeste, répond aux mômes besoins.
Le succès de ces écoles doit être une leçon à consulter pour l'avenir. Chaptal, Turgot, Golbert, Lavoisier, l'école supérieure d'Auteuil, montrent assez par leur prospérité ce que peut l'unité de but et de direction.
l'enseignement secondaire spécial. 195
Un mot sur l'organisation intérieure de ces écoles ne sera pas superflu. Les cours scientifiques ne paraissent pas avoir coûté de peine à établir. Mais la partie littéraire préoccupe visiblement les directeurs. « Nos maîtres de français, me disait le directeur de l'école Golbert, M. Focillon, sont habituellement de deux sortes : ou ils
enseignent les règles, de manière que les enfants apprennent l'orthographe et la grammaire, mais alors ils ignorent le vocabulaire et l'histoire de la langue, — ou bien le maître sait intéresser les écoliers par l'exposition des élymologies ou par des notions de littérature, mais les règles restent en souffrance. »
Ce que j'ai pu observer m'a confirmé la justesse de ces paroles. On est surpris de voir des jeunes gens de quinze ans, qui résolvent en mathématiques ou en physique des questions difficiles, embarrassés pour exposer par écrit une idée empruntée à l'expérience de tous les jours, et incapables de parler d'abondance sur un sujet d'histoire ou de géographie pendant trois minutes. On ne saurait nier que la reakchule ne l'emporte ici notablement. Nos élèves ne sont pas exercés à faire de ces devoirs qui exigent des lectures, de la réflexion, et pour lesquels on leur laisserait un délai de douze à quinze jours. Ils n'ont pas entre les mains un choix assez varié
de livres. Je crois que le remède à ce déraut doit être cherché dans une augmentation des leçons de français et dans la diminution du nombre des élèves réunis en une même classe. Les chiffires sur ce point sont inquiétants : à Turgot, en première année, 120 jeunes enfants sont entassés dans le même amphithéâtre, et il y a peu de temps, avant la séparation de cette classe en deux divisions, le nombre des élèves réunis sous un même professeur dépassait 200 ^ Â Colbert, à Lavoisier, les chiffres sont à peu près pareils. Comment le maître aurait-il le temps d'exercer les enfants à réfléchir et à parler? C'est beaucoup s'il peut en une semaine obtenir de chacun une courte réponse.
Même en réalisant cette amélioration, la constitution de l'enseignement littéraire restera encore longtemps une question à l'étude. Il convient de laisser aux directeurs une grande latitude pour le choix des maîtres et pour l'extension des programmes. L'administration municipale semble en effet disposée à ne rien forcer ; depuis l'école Lavoisier, qui confine à l'école professionnelle et où une partie des élèves manient les outils de forgeron, jusqu'au collège Chaptal, qui admet le latin sur son programme,
1. Aujourd'hui (1881) le nombre des élèves réunis dans une «leule et môme classe va encore à 80.
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il y a place pour une assez grande diversité de types, que l'avenir pourra augmenter encore.
Une autre difficulté, c'est le départ anticipé des élèves. Dans toutes ces maisons, le nombre des écoliers suit une progression ascendante au cours des trois premières classes jusqu'aux environs de quatorze ans, et il s'absHsse rapidement pendant les trois dernières années. A Colbert, par exemple, la population par classe monte de 58 à 98 et 185, pour redescendre ensuite à 130, 75, 36. Nous n'avons pas, comme en Allemagne, des règlements attachant un avantage & chaque année de prolongation. Heureusement les directeurs ont suppléé par leur initiative à l'insuffisance de la loi : si les hautes classes ne sont pas vides, c'est à leurs efforts qu'on le doit. L'auteur de cette innovation est M. Marguerin. Comme les maîtres d'usines et les chefs de comptoirs venaient le trouver, pour lui demander des employés, il fit comprendre aux écoliers et aux familles qu'une place serait au bout d'une nouvelle année, de deux années d'études. Aujourd'hui une partie des jeunes gens reste dans ces écoles jusqu'à quinze ou seize ans*. Les uns en-
1. 11 faut se garder^ en celte matière^ d'établir des règles générales. Selon le choix de la profession^ selom les aptitudes, seloi» les circonstances de famille, la Gn des études devra être avancée ou retardée. Le baccalauréat de renseignement spécial , qui a
trent comme employés dans la grande industrie ou dans les chemins de fer, les autres dans des maisons de banque ou de commission. Les cours de la division supérieure préparent à TËcole centrale. Quand on consulte l'annuaire des anciens élèves de Turgot, on est surpris de la diversité des routes qu'ils suivant : on y trouve des architectes, des ingénieurs, des banquiers, des professeurs de mathématiques spéciales, des instituteurs, des facteurs de la halle, sans parler des mécaniciens, des dessinateurs, des doreurs, des horlogers, des fondeurs, et toutes les innombrables spécialités de l'industrie et du commerce*.
Tel est le modèle d'école que nos villes de province devraient s'attacher à reproduire et que la
élé voté par le Conseil supérieur en 1881, est destiné à donner à cette branche d'instruction une plus haute sanction et à la mettre sur un pied d'égalité avec Tinstruclion classique. Mais on ne doit pas désirer que tous les élèves prolongent leur temps de collège jusqu'à ce diplôme de bachelier. Beaucoup auront mieux à faire et devront se mettre de bonne heure à l'école de la vie. .
1. Ces établissements seront naturellement appelés à fournir des élèves aux écoles supérieures de commerce, qui commencent à se multiplier dans nos ports de mer et dans nos grandes villes de province. Donnons ici un souvenir à l'école commerciale de Mulhouse, que ses fondateurs, MM. Siegfried, sans se laisser décourager par les événements, ont transportée et relevée sur de nouvelles bases au Havre. Nous souhaitons, dans l'intérêt de la richesse publique et de nos relations d'outre-mer, qu'un certain nombre d'élèves des écoleti Turgot prennent cette direction.
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ville de Paris elle-même doit continuer à multiplier. On peut avoir confiance à cet égard dans le conseil municipjal, qui a volontiers la main ouverte quand il s'agit d'instruction. Berlin, beaucoup moins riche, moins industrieux et moins populeux que Paris, possède neuf realschuleUy et il en accroît le nombre en ce moment. Paris n'en a encore que cinq : à peine fondées, ces écoles municipales se sont vues remplies ; l'ardeur des élèves est telle qu'on en voit venir le matin de Sèvres, deJoinvilie, de Villeneuve-Saint-Georges. Les maîtres sont unanimes à reconnaître cet empressement pour Tétude et à constater chez les écoliers un esprit plus docile et des dispositions plus reconnaissantes que chez beaucoup de nos lycéens. La dépense qu'entraîneront de nouveaux établissements sera considérable sans doute, mais elle ne sera pas excessive, si l'on renonce à toute idée d'internat. Il faut espérer aussi que l'on continuera de laisser aux directeurs la responsabilité du choix de leur personnel de professeurs. .Un autre point non moins important, c'est que la rétribution scolaire reste mo- • clique : le prix mensuel a été porté récemment de 15 francs à 18. C'est une limite qu'il ne faudrait pas dépasser; nous sommes déjà loin des 95 francs par an qu'on paye à Berlin: pour prendre un autre terme de comparaison, & l'école
2Û0 EXCURSIONS EN FRANCf.
commerciale de Liverpool, dont Je programme est à peu près celui de Técole Turgol, le prix annuel est de 4 livres, 4 shillings*.
Je viens maintenant à la leçon qu'il faut tirer de cette histoire : c'est ici qu'il convient de se garder des solutions précipitées.
Que faut-il conclure de tout ce qui précède? estil à propos, comme on l'a dit et répété, de prendre une mesure radicale à Tégard de nos collèges communaux, et de les changer en établissements d'enseignement spécial?
Je ne le crois pas. Ce serait recommencer en sens inverse la même faute. En effet un collège où Ton apprend le latin et le grec ne renonce pas si facilement à ces études : il croit déchoir en les perdant, et s'il les remplace par un autre enseignement, c'est sans conviction et de mauvaise grâce. Dans cette résistance, il a ordinairement pour alliée une partie de la population, qui demande le maintien des leçons dont elle a besoin pour ses enfants. De là une lutte qui finit par un compromis où l'un et l'autre enseignement trouvent une satisfaction imparfaite*. L'instruc-
1. On sait que le Conseil municipal de Paris s'est récemment décidé pour la gratuité absolue.
2. « J^oubliai le peu de latin que je savais ; en retour je n'appris pas les langues vivantes : c'est ce qui arrive dans toutes les
l'enseignement SIXONDAIRE SPÉCIAL. 201
lion classique subsisterait dans ces maisons à titre de complément, ou à Tétat facultatif, sous forme de répétitions. Que si l'on prenait des mesures absolues, on heurterait ce qu'il y a de plus vivace eii France, l'ambition des parents pour leurs enfants, et non pastoujours^des parents les plus favorisés de la fortune. Pourquoi dans un simple chef-lieu d'arrondissement ne se préparerait-on pas aux carrières libérales? L'intelligence et le talent des enfants sont-ils en raison du chiffre de la population? Est-ce à la République de retirer des moyens d'instruction qui étaient à la portée des familles? Envoyer les enfants au lycée voisin ; mais c'est grossir encore la part de l'internat, c'est augmenter sans né^ cessité les frais de l'éducation. Tels sont quelques-uns des arguments (sans parler de la concurrence des maisons rivales de l'Université) que ne manqueraient pas de faire valoir, et avec pleine raison, les collèges communaux. Il en est encore d'autres : la culture classique, trop resserrée en surface, courrait risque de s'éteindre, faute d'un renouvellement suffisant. Elle doit être représentée un peu partout; qu'on fasse le départ des hommes qui honorent le pays dans
écoles où on les substitue aux langues mortes, je note le fait en passant. > Cette observation^ prise sur le vif^ est tirée d'une nouvelle de M. Marc Monnier.
202 EXCURSIONS EN FRilNCE.
les sciences, dans les lettres, dans la politique : on en trouvera au moins la moitié qui ont commencé dans un collège communal.
Le véritable parti à prendre, c'est de conserver no& collèges, c'est d'élever à côté d'eux, en dehors d*eux, des établissements d'une autre nature. Il ne faut pas objecter le manque d'argent, l'étranger nous présenterait son exemple pour nous démentir. Dans la petite ville de Zug, située au milieu des montagnes, comptant 4000 habitants, on trouve une école primaire, une école supérieure,, une realschule^ un collège latin, sans compter l'école primaire et l'école supérieure pour les filles. Il en est de même dans quantité de villes de la Suisse.
Au lieu de tiraillements fâcheux et de stériles récriminations, l'émulation s'établira entre l'un «t l'autre enseignement. Le nombre des habitants s'intéressant à l'instruction, prêts à faire des sacrifices pour elle, s'étendra. On objecte que la séparation est contraire à l'égalité I Mais c'est bien plutôt la juxtaposition qui blesse le sentiment démocratique. « L'enseignement professionnel annexé aux lycées, dit M. Bersot, a ceci <le fâcheux que les autres élèves le méprisent ^t marquent ce mépris par le nom qu'ils lui donnent... Ils sont si bien convaincus de leur supériorité, qu'ils en convainquent ceux-là mêmes qu'ils
l'enseignement secondaire spécial. 203
en accablent... Lepréjugé établi est qu'on n'entre pas de soi-même dans les cours professionnels, mais qu'on y tombe. »
Il est bon assurément que deux hommes qui suivent des routes dilïérentes, qui sont séparés quelquefois par d'apparentes barrières ou par s les inégalités fortuites que la vie amène avec elle, puissent se serrer la main et se donner le nom d'anciens camarades. Cela est utile à la société, cela est consolant pour la nature humaine. Mais je crains qu'on n'aiTaiblisse la prise que les amitiés de collège ont sur Tesprit, si Ton en fait quelque chose d'intentionnel et de voulu. Si l'on confond des enfants qui n'ont pas le même but et qui ne fonl |)as les mêmes études, j'ai peur que l'intimité n'ait à en soulTrir, et qu'au lieu d'assurer le bien précieux de l'égalité, on ne vienne à le compromettre*.
1. Je transcris ici un passage du récent rapport de M. Gréard sur l'enseignement spécial (1881J: «... Combien Tégalité démocratique n*est-elle pas plus atteinte dans cette sorte de cohabitation où, quelques progrès qui se soient faits dans nos idées sous ce rapport, les élèves ne vivent pas sur le même pied , uti ils apprennent bien .plus à se déprécier qu*à s'entr'estiraer 1 L'égalité ne gagnerait-eile pas, au contraire, à ce que les deux ordres d'enseignement, traités de même, dotés de même, ayant la même discipline de vie, des maîtres également honorés, eussent chacun son domaine à part ? Quant à l'unité de la direction morale, elle serait, en vérité, bien fragile, si elle ne tenait qu'à ce rapprochement entre les quatre murs d'une maison! La véritable unité,
J'ai entendu exprimer Tidée que deux collèges placés en face l'un de l'autre, Tun consacré aux études classiques, l'autre aux études usuelles^ ne réuniraient pas assez d'élèves. Mais on oublie l'énergie croissante et la force d'expansion que chacune de ces maisons devrait au stimulant de la concurrence et à l'unité de direction; on oublie que chaque développement de nos institutions scolaires appelle et attire à lui une nouvelle partie de la population. Faut-il craindre enfln que des deux maisons en présence Tune paraisse d'espèce inférieure? Mais bientôt ce préjugé, s'il existe, cédera à Texpérience. Quand on verra au concours de la vie les premières places disputées par les hommes armés des ressources de renseignement moderne, quand on verra les succès et les honneurs se porter tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, on comprendra que ces distinctions n'ont pas de sens da^ns notre société démocratique, laquelle ne songe guère à classer les hommes d'après l'en-tête d'un parchemin.
celle qui crée les mœurS; a des sources plus profondes : c^est dans la communauté d'esprit et de sentiment des maîtres qui sont appelés à former la jeunesse qu'il faut la chercher. »
« La queslion de renseignement a rarement été mise à Tordre du jour de l'opinion pour ellemême », dit un ancien professeur de la faculté de médecine de Strasbourg, M. Charles Schùlzenberger, en rééditant après six ans la brochure qu'il avait puî)liée au commencement de 1870 sur la Réforme de V enseignement supérieur. Alors aussi on parlait de relever les hautes études : une commission avait été assemblée pour préparer un projet de loi ; mais à peine avait-elle commencé ses discussions, qu'il n'y fut plus parlé d'autre chose que du droit de conférer les grades. Quelques voix, comme celle de M. Renan, comme celle de M. Gaston Boîssier, furent seules à protester contre le tour que prenaient les débats, et à rappeler que les facultés existent pour les études au moins autant que pour les diplômes. Bientôt le bruit de la guerre couvrit ces contro-
verses; mais on avait eu un avant-goût de ce que nous devions entendre cinq ans plus tard : la loi de la liberté de l'enseignement supérieur a fait reparaître les mêmes revendications, et elle nous a dotés d'institutions qui ne contribuent en rien à relever le niveau de la science. « La vérité est qu'en fait de réforme de l'enseignement supérieur, la France d'aujourd'hui, en 1876, a des universités catholiques de plus, et que rien du reste n'est changé dans l'ancien ordre universitaire... Je ne suis plus, ajoute le même écrivain, qu'un exilé dans ma patrie restreinte, et je ne veux pas mêler ma voix à la lutte des partis qui s'agitent en France; mais il me parait impossible que le corps universitaire ne s'éveille pas de sa torpeur, et laisse tout faire, tout passer, avec TindifTérence de fonctionnaires sans responsabilité et sans initiative. »
C'est pour répondre à cet appel que nous prenons la parole. Il ne convient pas en elTet que rUniversité s'en remette uniquement à son chef du soin de défendre ses intérêts : puisqu'une loi doit être présentée aux Chambres, il est bon qu'elle fasse entendre ses idées et ses vœux. Nous espérons que notre exemple sera imité par d'autres. Il ne s'agira pas, dans les pages qui suivent, de tracer le plan idéal d'un enseignement supérieur. Le problème qui s'impose aujour-r
l'enseignement supérieur. 207
d'hui est celui-ci : en tenant complu des institnlions qui existent, dont quelques-unes ne laissent pas que d'être un sérieux obslacle, et sans trop rompre avec les habitudes reçues, organiser un enseignement supérieur qui soit le meilleur possible. Nous apporterons à celte recherche une entière franchise, prêt à dire la vérité sur nos amis comme sur nos adversaires. Ce ne serait pas la peine de traiter la question, si l'on en voulait déguiser les difficultés ou en esquiver les côtés dangereux.
Les difficultés sont de plus d'une sorte. La première, c'est que la (Juestion n'est plus intacte. L'expérience se fera aujourd'hui dans des conditions moins favorables que si elle avait été commencée il y a deux ans. La loi dite de la liberté de l'enseignement supérieur est une entrave qu'on sentira partout, soit qu'il s'agisse des élèves, soit qu'on s'occupe des professeurs, soit qu'on veuille toucher aux examens. Cette loi tend à éteindre rutile et salulaire concurrence des doctrines au sein d'un même corps pour y substituer la rivalité stérile des corporations; elle énerve d'avance Tautorité de l'État, car elle permet aux étudiants de s'y dérober, en allant chercher dans les universités libres un régime plus à leur convenance; elle éparpille les forces du pays, et elle est (il
suffît de jeter les yeux sur la Belgique) un ferment de discorde pour l'avenir. Veut-on observer par le côté le plus matériel les effets de cet éparpillement, il est aisé d'en donner la preuve. Si l'on ajoute aux millions qui vont être demandés au pays et aux municipalités par le gouvernement pour les universités de l'État ceux qui sont recueillis par le clergé pour ses universités particulières, on arrive à un total considérable, supérieur sans doute à ce qu'aucun pays en Europe a jamais dépensé en une fois pour sa haute instruction ; mais il s'en faut que l'effet utile de ces sommes doive s'additionner. La plus grande partie se perdra efl doubles emplois et en inutiles répétitions. C'est le même examen de droit ou de médecine qui sera simultanément préparé à Lille dans la faculté de TËtat et dans la faculté libre : la seule différence qu'on y pourra constater sera dans le mérite des professeurs. Comme les ressources du pays en savants ne sont pas illimitées, il faut bien se montrer moins exigeant sur la qualité des maîtres. Le nombre des étudiants est lui-même limité par la force des choses : au sein d'une même province, parfois d'une même ville, la loi nouvelle distrait des établissements de l'État, qui devraient être le commun foyer de la science, une portioivde la jeunesse. Au lieu d'un mélange salutaire à
eDi
l'enseignement SUPÉRlEUfi. 209
tous et nécessaire à Tunité intellectuelle de la nation, on introduit le régime de la séparation, fertile en malentendus et en défiances, non moins nuisible dans le présent que dangereux pour l'avenir.
Ce n'est pas là une de ces émulations qui doublent l'activité et qui accroissent la fortune publique; c'est plutôt une de ces concurrences qui ont pour effet d'abaisser la qualité des produits. L'épreuve est déjà commencée : ceux qui naguère n'avaient à la bouche que les mots de liberté des méthodes et de féconde rivalité ne parlent plusjaujourd'hui que de candidats reçus. « L'université libre 'd'Angers a fait recevoir 24 licenciés sur 30 candidats proposés... Tous les docteurs proposés par l'université libre de Paris ont été admis. » Voilà ce que nous devons nous attendre désormais à lire deux ou trois fois par an dans les journaux. Cette sorte de publicité, qui n'avait pas encore franchi renseignement secondaire, où elle fait déjà une assez triâte impression, s'est emparée de l'instruction supérieure. Dans cette lutte, la partie n'est pas égale. L'Université, quels que soient ses défauts, enseigne pour enseigner, tandis que le clergé, en donnant ses leçons et en préparant ses candidats, poursuit un autre but, qui est de consolider sa situation dans le pays et d'assurer son empire
sur les esprits; il n'est donc pas surprenant qu'il vise avant tout les succès à enregistrer dans les journaux. Partout où nous avons vu s'établif cette concurrence, elle a entraîné après elle une graduelle et irrésistible décadence des études. Espérons au moins que la concession qui a permis aux universités libres de s'installer jusque dans les jurys d'examen n'est pas déJinitive, et qu'un jour viendra où l'Était reprendra la possession exclusive d'un droit dont il n'aurait jamais dû se dessaisir. On n'a pas de peine à comprendre quel obstacle l'existence de ces universités libres oppose à une réforme de l'enseignement supérieur. Tout ce qui tend à renouveler, à élargir les études, va rencontrer l'opposition de ces maisons, où l'on produit au meilleur marché et où, l'outillage une fois établi, on désire n'avoir pas à le modifier. Des programmes bien définis, des examens à organisation invariable, voilà ce que dès aujourd'hui elles demandent, et ce qu'elles réclameront de plus en plus dans l'avenir. Tandis que l'intérêt de l'État est de rendre les études plus fortes, les universités libres s'occupent surtout d'obtenir des grades ; ces deux puissances, qui représenteront l'une et l'autre chez nous l'enseignement supérieur, ne tendent donc pas au même but , mais elles ont plutôt des vues contraires. Si avec cela onsong«
l'enseignement supérieur. 211
que les chefs de ces universités .délibèrent et volent au conseil supérieur de Tinstruction publique , on aura une idée de l'étendue de cette prefnière difficulté ^
Une autre vient de cet ensemble de grandes écoles dont quelques-unes ont déjà trois quarts de siècle d'existence, et qui, avec nos facultés de droit et de médecine, constituent jusqu'à présent la partie principale de notre enseignement supérieur : il suffit de nommer l'École polytechnique, l'École normale, l'École des mines, l'École des ponts et chaussées, l'École centrale, l'École des langues orientales, l'École des chartes, sans parler d'autres institutions telles que le Collège de France, l'aîné de tous, lequel, avec ses professeurs et la variété de ses cours, est une sorte d'université au petit pied. Chacun de ces établissements, à l'exception du dernier, a ses examens, ses diplômes, et certaines carrières viennent s'y embrancher, quelquefois à l'exclusion de tout autre mode d'accès. Non seulement chaque école obéit à une direction différente, mais elles ne dépendent pas toutes du même ministère : ainsi l'École polytechnique, qui est comme une faculté
1. Tout le monde sait que les choses sont aujourd'hui changées. La collation des grades a été retirée aux universités libre» et par cette suppression le principal inconvénient qu'eUes présentaient a été écarté.
212 EXCURSIONS EN FRAKCE.
des hautes mathématiques, relève de la guerre; rÉcole des minevet celle des ponts et chaussées appartiennent aux travaux publics. Nous sommes si loin de songer à nous arrêter dans cette voie^ qu'on vient de fonder récemment un Institut agronomique, nouvelle école spéciale qui appartient au ministère de Tagriculture. C'est en grande partie dans ces établissements que se distribue la jeunesse et que se donne aujourd'hui notre instruction supérieure. Tandis qu'à l'étranger, en Allemagne par exemple, la plupart de ces cours se font à l'université, nous avons ouvert aux divers ordres de connaissances autant de sanctuaires distincts où Ton pourvoit à l'instruction et où Ton se charge de la carrière des élèves.
La question se pose donc autrement chez nous que dans les pays où tout est à créer. Il ne s'agit pas d'organiser l'enseignement supérieur dans le Honduras ou dans le gouvernement de Kharkof. Nous sommes dans un pays de vieille culture qui a possédé des universités avant, tous les autres pays de l'Europe, et qui, par suite des circonstances, en a dispersé l'héritage. Il faut retrouver une place pour nos nouvelles universités au milieu de ce réseau d'écoles qui se sont d'avance attribué le meilleur de leur instruction ^t le plus clair de leurs avantages. En demander
l'enseignement supérieur. 213
la suppression (qu'on nous permette de répéter nos propres paroles), autant vaudrait inviter le fleuve à remonter vers sa source. D'ailleurs, plus que jamais on doit prendre garde aujourd'hui de toucher à l'existence de ces maisons qui sont les derniers asiles où la jeunesse française, sans distinction d'opinion religieuse, soit obligée de se rencontrer et de se connaître. Essayer de concilier avec le régime des écoles spéciales le fonctionnement d'universités actives et vivaces : telle est la seconde donnée du problème qui va s'imposer au ministre et aux Chambres.
Nous signalerons une troisième et dernière difficulté qui tient à l'organisation de notre système universitaire, et aux habitudes que cette organisation déjà ancienne a produites. Certains de nos professeurs, dès qu'ils voient paraître les idées sur lesquelles pivotent les projets de réforme, ne peuvent retenir leur indignation. — Faire payer les cours par les élèves? Y pensezvous? Mais ce serait demander aux professeurs de tendre la sébile au public ! —, Laisser enseigner dans les bâtiments de l'État des maîtres non rétribués sur le budget? Mais c'est changer la faculté en un caravansérail, en un marché public! — Cette manière de voir, qui surprend les esprits que la vue des universités étrangères a familiarisés avec d'autres institutions, a pourtant.
214 EICUBSIONS KN FBANCE.
comme tous les préjugés, ses raisons d'être. On ne prend pas toujours garde que nos facultés de droit, de médecine, des lettres, des sciences, ont un double caractère : ce sont d'abord des établissements dUnstruction ; mais, à la différence des universités étrangères, ce sont aussi de permanents jurys d'examen. Le mélange de ces deux fonctions a produit un esprit de corps d'une nature à part. En Allemagne, c'est seulement à la fln des études, dans un examen qui ne conduit directement à rien, le doctorat, que l'élève est interrogé et jugé par ses professeurs. Toutes les autres épreuves ont lieu plus tard, en dehors de l'université, devant des commissions spéciales.
Si Ton met en regard de cette organisation celle de nos facultés, où les professeurs, en délivrant des diplômes, exercent une délégation de l'État, on comprend qu'il s'élève de ce côté des répugnances et des objections.
Ce n'est pas seulement chez les maîtres qu'une organisation nouvelle trouvera des habitudes à modifier. Les étudiants se sont fait de l'enseignement supérieur une idée particulière. Ils y voient moins un moyen d'acquérir des connaissances qu'un acheminement vers une carrière. Comment en serait-il autrement? Ils viennent du lycée, oit on leur a dit qu'avec la rhétorique et la philosophie les études générales sont closes. Parmi
l'enseignement supérieur. 215
leurs camarades, ils voient les uns entrer dans les écoles spéciales, les autres passer de plainpied dans des administrations où le certificat de bachelier est regardé comme une garantie suffisante de savoir. Ils se vouent donc à la préparation de leur état sans beaucoup chercher autour d'eux les occasions d'étendre leur horizon, ou de développer les connaissances acquises au lycée. Encore parlons-nous des meilleurs; mais un grand nombre semble croire que renseignement supérieur consiste dans le versement trimestriel d'une somme d'argent et dans un effort de mémoire à la veille des examens, opinion où ils sont fortifiés par le manque de contrôle, ainsi que par les dispenses de présence que l'administration leur délivre sans peine, dès qu'ils font valoir une apparence de motif. Ce n'est pas assez dire : nous verrons que dans les sciences et dans les lettres l'absence est exigée par l'État.
Chez les élèves comme chez les maîtres, il y aura donc des habitudes à changer et des idées à rectifier. Ce sont là les difficultés; cherchons maintenant à quelles conditions une réforme est possible.
La première condition est ce qu'on est convenu d'appeler le groupement des facultés. Pour comprendre ce terme, un mot d'explication est nécessaire.
216 EXCUnSIONS EN FRANCE.
En vertu d'une ancienne habitude, nous parlons des quatre facultés, — droit, médecine, lettres, sciences, — comme formant un ensemble ; mais en réalité ce sont, depuis la révolution, autant d'institutions distinctes. A vrai dire, il y faut, voir aussi des écoles spéciales, avec cette différence que les élèves ne sont pas obligés à l'assiduité, et que les étrangers sont admis aux cours. Aussi les trouve-t-on les unes loin des autres. C'est seulement sur trois points de notre territoire, à Paris, à Lyon, à Nancy (autrefois à Strasbourg), qu'on aies quatre facultés installées dans la môme villes Quinze villes possèdent une faculté des lettres et une faculté des sciences, onze une faculté de droit, cinq une faculté de médecine. Ajouter dans un certain nombre de villes aux facultés déjà établies celles qui manquent, c'est ce qu'on appelle opérer le groupement des facultés.
Il ne suffit pas d'assembler les quatre facultés dans la même ville, il faut encore qu'elles soient réunies entre elles par un certain nombre de liens. Si les traits généraux de cette association se devinent, les détails peuvent beaucoup varier : nous ne songeons pas à donner le plan d'une organisation. Il suffira de supposer (et en ceci tou»
1. II y faut joindre aujourdMiui Bordeaux et Montpellier (18§1).
l'enseignement supérieur. 217
les projets s'accordent) que le corps tout entier sera sous la direction d'un chef unique, électif, renouvelable, et qu'à côté de ce chef se trouvera un sénat académique composé des doyens des différentes facultés et d'un certain nombre de professeurs. Les affaires communes aux diverses facultés seront traitées dans ce sénat : nous verrons plus loin quelques-uns des objets soumis à ses délibérations. L'État, comme il est juste, auprès de cette assemblée aura son mandataire exerçant un droit de surveillance et de contrôle, soit que la loi crée un curateur ad hocy soit qu'on ajoute ces attributions à celles de nos recteurs. Aux facultés ainsi réunies sera donné, ou plutôt restitué, le nom d'université. Comme cette dénomination a causé des méprises et comme elle a soulevé des objections dans le corps enseignant, nous nous y arrêterons un instant. On dit l'université d'Oxford, l'université de Leipzig, de Leyde, d'Dpsal, de Padoue, de Salamanque. Les universités de Paris, de Toulouse, d'Orléans, de Bourges étaient célèbres au moyen âge : en quoi donc le terme peut-il choquer aujourd hui? Pour comprendre la raison de ce débat, il faut savoir que Napoléon I«' a détourné le mot d'université de la signiûcation qu'il avait autrefois et qu'il a encore aujourd'hui chez toutes les nations de l'Europe : donnant au corps enseignant une cohésion extra-
218 EXCORPIOlf? EX FRANCE.
ordinaire, Napoléon en fit une administration, et & cette hiérarchie créée par lui iî imposa le nom d'Université de France, Tandis que partout ailleurs le terme d'université désigne une corporation savante et enseignante établie dans un même lieu, nous disons, sans acception de lieu, sans distinction de degré, sans égard à la fonction, que le maître d'un collège communal ou le commis d'économat d'un lycée font partie de TUniversité de France. Il ne faut pas dédaigner ce débat comme une* puérile question de mots, c'est la grande discussion du passé et du présent que nous retrouvons ici, car l'Université de France, si bizarrement formé que soit son nom, est devenue chère au pays, grâce aux idées d'unité et de solidarité qu'elle rappelle, grâce aussi aux persévérantes attaques dont elle à eu à se défendre. Ce serait du reste une erreur de croire que l'Université de France n'eût été préparée par rien sous Tancien régime. La vieille université de Paris, depuis plusieurs siècles, administrait l'enseignement dans un certain nombre de collèges de son ressort, et à partir du règne de Louis XIY elle était beaucoup plus occupée de celte surveillance que de ses propres leçons. Au xviu' siècle, Tuniversité de Paris avait Tambilion (retendre la môme autorité sur la France tout entière; on voit déjà se dessiner vers 1763, dans
l'1::iNSE1GNEMENT SUPÉRfEUR. 21^
les écrits du président Rolland, l'idée d'une admi* nistration unique enveloppant toute Tinstruction française. A la révolution, les anciennes corporations privilégiées appelées universités étaient fort oubliées; il n*est donc pas surprenant qu'elles le soient encore davantage aujourd'hui. En 1871, lorsqu'il fut question de créer une université à Nancy, beaucoup d'habitants de la capitale lorraine s'imaginèrent qu'on y allait transporter le siège de l'Université de France. Comme il -arrive souvent en histoire, l'héritier a pour lui la tradition, sinon celle des belles années, du moins celle de la vieillesse et du déclin.
Il faudra donc, selon toute apparence, conserver le mot dans les deux acceptions. L'inconvénient nous parait peu de chose auprès du dommage qu'il y aurait, soit à supprimer un terme qui est devenu un symbole de l'unité nationale, soit à laisser à l'enseignement non officiel le privilège d'une expression qui rappelle de grands souvenirs historiques et qui a cours par toute l'Europe. Sans sortir de notre sujet, il serait aisé de trouver des exemples de mots employés en plusieurs sens : académie, par exemple, à toutes ses autres signiflcations joint celle d'une circonscription territoriale de la France au point de vue de l'administration scolaire.
En combien de villes devra-t-on constituer ces
centres d'enseignement supérieur appelés universités? La question est une des plus difficiles qui se présentent. Si Ton consulte les intérêts du trésor et les ressources que la France possède actuellement en personnel, on devra se borner à un très petit nombre; mais, d'autre part, si Ton se règle sur les vœux exprimés par les municipalités et en partie appuyés par des offres considérables, on sera conduit à en créer dans une assez grande quaiitité de villes. Laissons aux pouvoirs publics le soin de décider cette question. Nous souhaitons que l'organisation de ces universités ne se fasse pas simultanément, mais qu'elle soit échelonnée sur une série d'années. On n'essaye bien les choses nouvelles qu'en petit : les réformes étendues à toute une administration sont presque toujours destinées à échouer.
Quelques personnes ont pensé que la conséquence nécessaire de ces nouvelles créations était l'abolition de ce qu'on appelle les petites facultés, c'est-à-dire de celles qui ne seraient pas complétées et érigées en universités. Je ne crois pas que ces suppressions doivent être approuvées. Quels que soient les avantages des grands centres d'instruction, ne méprisons point les petits, qui leur préparent des élèves et des ppo* fesseurs. Après un an, deux ans, l'étudiant de Grenoble ira chercher à Lyon un plus vaste théâtre ;
le jeune professeur qui aurait craint de s'essayer à côté des maîtres de la science aura d'abord dans une petite faculté un auditoire moins exigeant. Remarquons d'ailleurs que quinze universités, si dès à présent les ressources du pays en hommes et en argent y suffisaient, n'auraient rien d'excessif: TAllemagne, — l'Autriche non comprise, — en possède vingt. Il faut donc considérer les petites facultés comme des universités en voie de formation, qui, au fur et à mesure des besoins, se compléteront et prendront les organes qui leur manquent. Ajoutons que si l'on se livrait à ces exécutions, dans les bâtiments dévenus vides, nous verrions bientôt, à la faveur du mécontentement des municipalités, s'installer le personnel des universités libres.
Nous retournons auprès des grands centres pour continuer à en observer le développement. L'université sera reconnue personne juridique et morale : cela est nécessaire, si Ton ne veut pas qu'elle soit dans une situation inférieure à ses rivales, les universités créées par le clergé. Elle aura le droit de posséder, de recueillir des legs et des donations. Nous espérons que le parti libéral ne s'en remettra pas uniquement à l'Etat du 3oin de doter ces grands établissements. S'il a renoncé avec raison, selon nous, à l'idée de former, de son initiative privée et sous la protection
222 E&cuRSiOx><s E»N francl:.
de la nouvelle loi, des universités qui fussent son œuvre et son instrument, il ne s'ensuit pas qu'il doive rester spectateur de la lutte. Chaudes à créer, bourses et prix à fonder, collections à enrichir, bibliothèques et laboratoires h loger et à pourvoir, un vaste champ s'ouvre ici au patriotisme. Il n'est sans doute pas de plus intelligent et de plus digne emploi de la fortune que d'attacher son nom à la fondation d'un enseignement ou de procurer les bienfaits d'une haute instruction à des jeunes gens d'un mérite déjà éprouvé. Parmi ces bienfaiteurs, nous comptons d'avance les villes et les départements, qui prouveront ainsi, non par des vœux, niais par des actes, leur attachement aux institutions libérales : déjà en 1875 le conseil municipal de Dijon créait des bourses auprès de la faculté des lettres et des sciences, et tout récemment le conseil municipal de Paris, par une inspiration qui riîonore, votait une subvention de 24 000 fr. en faveur d'élèves de l'École des hautes études. Ces sortes de dons ne seront après tout qu'un retour aux anciennes coutumes , car les collèges, qui étaient des établissements d'instruction supérieure au moyen âge, n'avaient pas d'autre origine que la générosité des particuliers. En Russie, chaque université a des centaines de bourses. En Allemagne, un cinquième à peu près
l'enseignement supérieur. 223
des étudiants profite de fondations anciennes ou nouvelles*. La gestion des fonds mis ainsi à la disposition de l'université sera un premier objet de délibération pour le sénat académique dont nous parlions plus haut.
Si maintenant nous voulons découvrir la meilleure organisation des futures universités, le vrai point de vue sera de nous supposer à la place de Tétudiant, puisque c'est à cause de lui et pour lui que cette organisation existe. L'intérêt de l'étudiant, c'est premièrement de trouver un ensemble de cours aussi complet que possible. Dans le domaine du droit, de la médecine, des sciences et des lettres, l'université doit posséder des professeurs en assez grand nombre pour que toutes les parties essentielles puissent être simultanément enseignées. Je prends comme exemple • l'étudiant en lettres : ce sera peu pour lui de trouver un cours de grec, un cours de latin, un cours d'histoire. Le champ de ces études est si vaste que si le professeur essaye de le parcourir en entier, il ne fera guère qu'en effleurer la surface, et s'il en détache une certaine portion, le reste sera non avenu pour ses auditeurs. Dans
1. Le nom de Buvsche, que se donnent familièrement les étudiants allemands^ a la môme origine que notre français hour-
Télat où est notre enseignement supérieur, cet inconvénient frappe peu les yeux, parce que le professeur de littérature ou d'histoire a devant lui un auditoire peu exigeant sur le choix du sujet, qui accepte sans difficulté celui qu'on lui impose, et qui, s'il en désire un autre, a la patience d'attendre que son tour arrive; mais il n'en sera pas de même avec des jeunes gens dont les besoins d'instruction sont pressants et dont le temps d'étude est limité. Encore supposonsnous le professeur en pleine activité de Tâge et du talent. Notre organisation actuelle n'a point prévu le cas où un maître ne serait point ou aurait cessé d'être à la hauteur de sa tâche; nous citerons sur ce sujet les justes paroles de Schûtzenberger : « Quand un des professeurs titulaires avance en âge, quand la fatigue ne lui permet plus des études assidues, il cesse d'être au courant de la science. Le professeur ainsi en retard • devient un obstacle; la science spéciale dont il est le représentant et l'organe au sein de la faculté fait halte pour ainsi dire, et l'arrêt de développement d'un professeur titulaire frappe du même coup l'enseignement lui-même. Or il peut arriver, il est arrivé que plusieurs, voire la majorité des professeurs d'une faculté, restent simultanément stalionnaires... Dès lors la décadence de l'institution elle-même est immineate^
L ENSErCNEMENT SUPERIEUR. 225
elle est certaine, si, par une intervention vigoureuse, mais difficile, le ministre ne fait admettre d'office à la retraite ceux qui peuvent y avoir des droits; mais les professeurs moins âgés qui ont réussi à obtenir des chaires sans avoir le feu sacré du progrès scientifique, qu'en fera le ministre? »
Il est donc nécessaire qu'à côté du cours principal fait par le professeur titulaire il y ait un ou plusieurs cours accessoires faits par des maîtres de conférences, qui seront rétribués par TÉtat et qui s'entendront avec le professeur pour qu'aucune portion importante de l'enseignement ne reste en souffrance. Si le professeur veut se réserver les vues d'ensemble, les maîtres de conférences se chargeront d'approfondir quelques parties difficiles et importantes du cours. Si le professeur aime mieux se renfermer dans un sujet restreint qui lui soit cher, un maître de conférences donnera renseignement généra).
Placés un peu plus près des étudiants, ces maîtres connaîtront mieux leurs désirs. Ils auront encore une autre tâche. Dans aucune faculté, les leçons données du haut de la chaire ne suffisent : rf pour les sciences chimiques et physiques il faut à la théorie joindre l'habitude des expériences, si en médecine la clinique est la moitié de l'enseignement, i) n'est guère moins
nécessaire d'habituer Tétudiant en droit à voir ' clair dans une question douteuse, ou l'étudiant en lettres à composer une dissertation ou à commenter un texte. Pour ces exercices pratiques, qui demandent du temps et causent souvent au professeur un notable surcroît de travail, le maître de conférences sera un précieux auxiliaire. On sait quel rôle capital ont pris en Allemagne depuis trente ans ces exercices pratiques; aux cours ordinaires viennent s'ajouter des leçons faites pour des élèves choisis, qui composent le « séminaire » historique, philologique, juridique.
Mais si nombreux que soient les maîtres de conférences nommés par l'État, ils ne suffiront pas encore aux intérêts divers et imprévus que l'université doit satisfaire. En effet, Ton ne peut demander à l'administration de salarier assez de maîtres pour qu'aucune lacune ne se trouve, dans les programmes, ou pour que toute partie , de l'enseignement qui menace de fléchir, que ce soit par la faute du professeur, ou à cause du développement pris par la science, ou à cause du trop grand nombre des élèves, soit aussitôt renforcée. De là l'utilité d'une troisième sorte de maîtres qui entreprendront, en leur propre nom, de remplir les desiderata qui peuvent se produire et de pourvoir aux enseignements- non donnés
l'enseignement supérieur. 227
par l'État; Ces maîtres, que nous appellerons les docteurs libres^ et qui répondent aux privat-docenten de l'Allemagne, auront droit à une salle dans les bâtiments de l'université et & une place sur l'affiche des cours. Nous verrons tout à l'heure quelles garanties de savoir et de capacité l'État doit en retour exiger d'eux. Les docteurs libres auront le droit de se faire rétribuer par les étudiants, d'après un taux uniforme, approuvé par^ le sénat académique, et proportionnel au nombre hebdomadaire des leçons. La rétribution est versée par les étudiants entre les mains du trésorier de l'université, qui l'inscrit à l'avoir du docteur. Le droit de faire des cours payants n'appartient d'ailleurs pas exclusivement aux docteurs libres : en sus des leçons réglementaires, les maîtres de conférences pourront faire des cours qui seront pareillement subventionnés par les élèves. Ce droit sera môme étendu aux professeurs titulaires, à la condition qu'ils ne soient pas examinateurs sur les matières enseignées par eux dans des cours payants.
Dès lors l'étudiaut trouvera à sa disposition, sur telle matière qu'il a le désir d'apprendre , non pas un cours , mais deux ou trois , entre lesquels il pourra choisir, à moins qu'il ne préfère les suivre tous. Si un professeur vient à faiblir^ l'étude qu'il représente sera soutenue
par d'autres. Des spécialités que le ministère n'a pu prévoir se produiront, car il n'y a pas au monde deux esprits semblables , et une même matière, librement professée par deux hommes, prendra dans leurs cours un aspect tout différent : personne n'a plus à profiter à cette variété que le professeur titulaire, car au contact de ses collègues, qui suivent dans un autre esprit la môme direction, il sent mieux ses propres aptitudes et sa propre originalité. Si des découvertes nouvelles se font, elles ne tarderont pas à trouver une place dans l'enseignement, et quelquefois c'est l'auteur môme de la découverte qui viendra, comme docteur libre, la faire connaître à la jeunesse et en poursuivre avec eux les conséquences. Les professeurs ne seront plus confmés dans la spécialité pour laquelle Je ministrp les a choisis, mais si quelque travail récent les en a fait sortir, ils peuvent annoncer un cours accessoire sur ce sujet dont ils sont encore pleins : il arrivera que les étudiants, s'entendant entre eux, prieront le docteur libre, ou le maître de conférences, ou le professeur titulaire, de leur donner, sur telle matière qui les intéresse et dont ils savent qu'il s'est occupé, une suite de leçons extraordinaires. Combien de richesses intellectuelles paraîtront au jour qui, à présent, par une organisation imparfaite de
renseignement, restent cachées, ou ne se montrent qu'incidemment, et dans les livres!
. On trouvera peut - être que nous exagérons l'efficacité du système de la rétribution, qui la plupart du temps ne procurera que des sommes assez modiques, et qui, en supposant môme d'assez forts émoluments, ne doit pas avoir tant de prise sur des esprits habitués à des visées plus hautes ; mais on se tromperait si l'on cherchait dans Tattrait du lucre le véritable moteur du système. Autant vaudrait dire, par exemple, que l'Académie française doit chez nous son prestige aux 1200 francs qu'elle accorde à ses membres. Nous voyons en Allemagne des professeurs largement appointés, et quelquefois pourvus en outre d'une fortune personnelle, annoncer deux ou trois cours sur des matières qui peuvent attirer tout au plus une dizaine d'auditeurs, et parler avec complaisance des vingt ou trente frédérics d'or qu'ils ont touchés à la questure au bout du semestre. Pour le professeur titulaire, ces pièces d'or sont la représentation effective et non contestable d'un nombre égal d'élèves : là est le mérite, là est l'honneur professionnel. Pour le mailTe de conférences et pour le docteur libre, ces mêmes pièces d'or représentent en outre la lutte à conditions égales avec le titulaire, le succès obtenu et l'espoir d'une position plus haute.
Enfin pour Télève, elles représentent le droit, qui lui est reconnu, de mettre à contribution le savoir et le dévouement de ses maîtres.
Tous ceux qui se sont occupés de ces questions sont d'accord pour expliquer par la présence des docteurs libres l'activité qui règne dans les universités allemandes. Il est intéressant de recueillir à ce sujet le témoignage d'un recteur prononçant le discours de rentrée de l'université de Berlin ; voici en quels termes il parle de ses jeunes collègues : « Le double caractère du savant et du professeur ne se montre nulle part aussi vivace et aussi net que chez ces jeunes gens qui, sans mçindat officiel, mais poussés par la vocation intérieure, avec des profits médiocres ou nuls, et ayant souvent à combattre contre les difficultés de la vie, animés par l'amour de la science et par le goût de l'enseignement, ne comptent que sur leurs propres forces pour participer et pour travailler à l'œuvre de l'université. En eux est le vrai levier de nos écoles, qu'on a retiré là où Ton ne voulait pas le progrès, et qu'on a dû remettre partout où, sous l'aiguillon de la concurrence, on a voulu rappeler le mouvement et la vie. Avec chaque jeune homme qui entre dans l'enseignement, se réveille et se répand par toute la corporation le sentiment de l'objet idéal de la science, et môme les plus
l'enseignement supérieur. 231
anciens ne peuvent s'empêcher de ressentir l'effet
de ce stimulant *• »
A la situation de ces docteurs libres^ qui entrent dans l'université le front haut, avec le sentiment fortifiant de la lutte et avec la conscience d'apporter à l'enseignement quelquechose de nouveau, qu'on veuille bien comparer la situation de nos suppléants, de nos chargés de cours, obligés d'attendre que la maladie ou la mort fasse une trouée dans le personnel, et contraints d'adapter justement leurs leçons à la lacune qui vient de se déclarer dans les programmes! Le système allemand imite la nature, laquelle n'at^ tend pas que l'ancienne génération soit couchée dans le tombeau pour laisser se montrer la nouvelle. De cette façon, l'ardeur des années créatrices n'est point perdue, et l'on ne voit pas arriver à l'enseignement des hommes inexpérimentés, quoique vieux, et déjà fatigués par une longue et stérile attente. Le recrutement du professorat officiel se fait dès lors en connaissance de cause, et ce seront des maîtres familiarisés avec leur tâche, éprouvés à l'usage, connus de la jeunesse, qui monteront dans les chaires de rÉtàt.
Nous avons dit que le système des docteurs
1. Â. Trendelenbarg, Die vherhommene Aufgabe uiuerer Vniversitàt,
libres produit une plus grande activité. Veut-on savoir par exemple combien rAlIemagne a, dans ses 20 universités, de professeurs d'histoire? — £lle en a 104, dont chacun fait de quatre à six leçons par semaine, quelques-uns davantage. Nos 15 facultés françaises comptent tout au plus une vingtaine de cours d'histoire, à deux leçons par semaine. — Veut-on savoir par combien de professeurs sont représentées les langues orientales? Par 56 professeurs, dont chacun fait deux ou trois cours, chaque cours se composant de deux ou trois leçons *. Nos facultés n'en ont pas un seul.
Un tel ensemble de cours ne pouvant jamais être réalisé par l'initiative de l'administration, si bien disposée et si bien pourvue en ressources budgétaires qu'on l'imagine, il est indispensable, si nous voulons égaler nos voisins et- si nous voulons avoir un haut enseignement digne de la France, d'introduire chez nous l'institution dcç docteurs libres. Ouelques personnes paraissent craindre que, pour obtenir le succès, des moyens de mauvais aloi, tels que les généralités déclamatoires, les allusions politiques, ne soient quelquefois employés; mais, outre que tous les membres de l'université se trouveront placés
1. Des conférences de langues orientales ont été fondées depuis 1877 à Paris, Montpellier et Lyon.
l'enseignement SUPERIEUR. 233
SOUS Tautorité du sénat académique, il faudrait connaître peu TefTet surprenant qu'un cours rétribué exercé sur le professeur et sur Tauditoire. On a depuis longtemps remarqué que les cours payants sont plus condensés, plus clairs, plus pratiques que. les autres. C'est dans les cours ouverts atout venant qu'on a vu se former des popularités de nature contestable. Le danger serait plutôt que ces leçons ne dégénérassent parfois en préparation aux examens; mais le grand jour de Tuniversilé serait le meilleur remède contre ce défaut. Fions-nous à Tintelligence de ce public spécial, composé de maîtres et d'élèves, qui aurait bien vite pénétré les artifices, si l'on en essayait, et auprès de qui le seul moyen de réussir d'une manière durable, c'est le travail et'le talent.
Nous rencontrons ici une objection; comme l'étudiant français paye déjà le droit d'assister aux cours sous la forme d'un impôt trimestriel appelé inscriptions, il aura, s'il veut suivre les cours rétribués, à porter une double charge pécuniaire. Ce serait une opération risquée et difficile de remanier le système financier de nos facultés et de supprimer un impôt qui a sa raison d'être, puisqu'il représente la part que perçoit l'État en échange des cours publics faits par les professeurs et par les maîtres de conféren-
ces '. Remarquons toutefois que^ d'une manière plus ou moins ostensible, la double charge existe déjà. Ainsi dans la faculté de médecine, aux leçons professées à la faculté viennent s'ajouter de nombreux cours faits à l'école pratique, et d*autres cours professés à domicile par des savants sans mandat officiel el enseignant pour leur propre compte. Bon nombre d'étudiants se forment dans ces cours payants, où les leçons -sont plus fréquentes, les communications avec le maître plus aisées. Pour l'étude du droit, on trouve aussi des répétiteurs, quelquefois des hommes instruits et distingués, faisant chez eux un cours qui & tous égards serait plus convenablement placé à l'université. On ne fera donc que régulariser et entourer de plus de garanties tine pratique qui, dans le droit et dans la méde* •cine, existe déjà. A l'imitation de ce qui se passe «n Allemagne, les étudiants sans fortune pourraient obtenir dispense ou ajournement de tout ou partie des honoraires. Quant aux élèves en sciences et en lettres, qui d'ordinaire sont les moins favorisés de la fortune et qui jusqu'à «présent étaient aussi les moins nombreux, on pourrait douter avec raison qu'ils fussent en état de soutenir par leurs subsides l'existence des