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Excursions sur les bords du Rhin

rarrivaî à Bruxelles le 20 aoûi îS38, avec Tintcniion de visiter toute la Belgique, et de revenir en France par les bords du Rhin.

J'avais une letlre de recommandaiion pour Sa Majesté le roi Léopold. Je m'empressai de me rendre au palais, où j'entrai avec plus de facilité q;ie je n'eusse fait à Paris chez un de nos banquiers de second ordre : je demandai monsieur Van Praet, secrétaire particulier du roi, et je fusa l'instant même introduit près de lui.

Le nom m'avait déjà prévenu en faveur de celui que j'allais voir : il éveillai? chez moi un souvenir de reconnaissance, i'. 1. 1

me rappelait ce bon et respectable monsieur Van Praet, que j'avais toUjOurs trouvé à la bibliothèque royale si bourru et si obligeant, et qui avait classé dans les vastes casiers de sa tùle branlante les six cent mille volumes de la bibliothèque royale, si bien que, sans quitter sa place, sans avoir recours au catalogue, il indiquait du premier coup la chambre, le rayon, le format et le numéro du livre qu*on lui demandait ; c'était merveille.

Je m'attendais à trouver quelque bon vieillard comme lui, son frère sans doute, lorsque je vis venir à moi un jeune homme de 28 à 50 ans, qui s'excusa de m'avoir fait faire antichambre le temps qu'on avait mis à m'annoncer. C'était le neveu au lieu d'être le frère; au reste, parent au plus proche degré de mon Van Praet, au moins sous le rapport de l'obligeance et de la gracieuseté.

Le roi n'était point à Bruxelles, mais à Laeken, sa résidence d'été. Je demandai à monsieur Van Prael de quelle manière il fallait m'y prendre pour obtenir une audience de lui; il me dit qu'il fallait louer à l'heure une voiture de place, au coin de la première rue venue, si mieux je n'aimais toutefois faire la route à pied; m'en aller à Laeken, faire parvenir nia lettre au roi, et qu'aussitôt il me recevrait. C'était la marche à suivre: comme on le voit elle n'était rien moins que compliquée.

Le souvenir de son excellent oncle avait servi de lien entre monsieur Van Praet et moi; nous nous quitlûnies amis, et j'espère que, malgré le temps et la dislance, il me garde un souvenir aussi bon que celui que je lui conserve.

La roule qui conduit aa palais de Lac!:cn est charmante,

et je ne m'étonnai plus que morisleur Van Praet m'eût parlé de la faire à pied; quant au palais, c'est une jolie bâtisse moderne, qui m'a paru dater de la fin du xviii* siècle. Il est entouré de jardins anglais qui se mirent dans une large nappe d'eau, et dominent les délicienses perspectives de Bruxelles et de ses environs.

Ce fut à Laelien que Napoléon résolut la campagne de Russie.

Malgré ce que m'avait dit monsieur Van Praet, j'entrai avec une certaine défiance ; je n'en suivis pas moins ses instructions; je remis ma lettre à un luiissier, en disant de quelle part elle venait; l'huissier me fit entrer dans un salon d'attente et alla porter la missive. Un instant après, une porte opposée à celle par laquelle il était sorti s'ouvrit, et un aide de camp m'annonça que le roi m'attendait.

J'entrai et je trouvai effectivement le roi en négligé militaire.

Au bout d'un quart d'heure de conversation, que Sa Majesté voulut bien mettre tout d'abord sur le pied de la causerie, j'étais convaincu que je parlais au roi le plus philosophe qui eût jamais existé, sans en excepter Frédéric.

Le roi était en grand gala à l'occasion du chemin de fer de Gand, qu'il devait inaugurer le lendemain, et du jubilé de Malines, qui devait avoir lieu dans quelques jours. Il eut la bonté de m'inviter à ces deux fêtes ; puis, comme il vit, à ma réponse embarrassée, que son invitation, toute gracieuse qu'elle était, contrariait mes projets : « Faites mieux, me dit-il, allez de votre côté tandis que j'irai du mien, et si nous nous rencontrons, venez me demander à dîner. »

J'acceptai avec une reconnaissance d'autant plus grande, que je trouvais une certaine différence enire la manière dont nie recevait le roi Léopold et celle dont m'avait reçu le roi de Naples ; il est vrai que le grand-père du roi de Naples a faii empoisonner mon père, et que je n'ai pas trop encore à me plaindre du petit-fils, qui s'est contenté de me faire reconduire hors du royaume par la gendarmerie. Tout est relatif.

Je quittai le roi Léopold fort enchanté de son hospitalité, et je revins à Bruxelles, où j'entrai dans un café pour déjeuner. Tout en mangeant mon bifteck, je tombai sur un journal.

Il y avait aux nouvelles du jour, que le cadavre d.'une femme avait été trouvé la veille dans le canal de Laeken ; le journaliste ajoutait, en forme de réflexion, qu'on assurait que c'était une ancienne maîtresse du roi, qu'il avait fait jeter à l'eau.

Si habitué que je fusse aux licences de notre presse parisienne, celle-ci me parut un peu forte. Je me retournai vers mon voisin pour lui demander ce qu'il pensait de cela? Mon voisin était justement monsieur Van Praet que je n'avais pas vu en entrant, et qui mangeait modestement ses deux œufs à la coque.

— Avez-vous vu cela? lui demandai-je en lui tendant îe journal.

— Non, me dit-il, qu'est-ce?

— Lisez.

Il prit le journal et lut, puis le reposa près de lui avec un air de parfaite indifférence.

— Est-ce qu'on ne poursuivra pas ce monsieur? demandai-je étonné de ce stoïcisme.

— Pourquoi faire ? me répondit-il.

— Mais pour lui apprendre à imprimer de pareilles choses. —-Bah! me répondit monsieur Tan Praet, il faut bien

qu'il vive, et de quoi vivrait-il si nous lui enlevions la calomnie?

— Et le roi, que dira-t-il s'il lit cela?

— Le roi ! Il en haussera les épaules. A propos, comment vous at-il reçu ?

•— A merveille.

Je lui racontai alors les détails de notre entrevue, et comment le roi, s'élant aperçu que son invitation dérangeait mes projets, avait eu la bonté de lui donner une autre forme. Comme un de ces projets était de visiter Bruxelles, monsieur Yan Praet, à qui le séjour du roi à Laeken donnait quelque liberté, offrit de me servir de cicérone. On devine que j'acceptai.

Bruxelles remonte au vie siècle ; l'étymologie de son nom remon'e, disent les uns, k Brocksel., qui veut dire marécage, et à Bruck-Senne^ disent les autres. Ce dernier mot peut se traduire par Pont-sur-Senne. En attendant, les savans discutent là-dessus; cela les occupe.

Saint-Yindician, évêque du diocèse de Cambrai, y mourut en T09 ; ceci est constaté par une chronique contemporaine, qui est le plus ancien monument historique où ii soit parlé de Bruxelles, nommée en latin Brossella. Pendant les deux siècles qui suivirent cette mort, la ville dut acquérir quelque importance, puisque l'empereur Othon data un de ses

diplômes apiul Briissolam^ m l'année 976; ce nom primitif avait déjà, comme on le voit, subi quelques altérations.

Quatre ans plus tard, Charles, fils de Louis d'Outremer, qui obtint en partage le duché de Basse-Lotharingie, choisit Bruxelles pour sa capitale, construisit un palais entre les deux bras de la Senne, et fit transporter dans une chapelle le corps de sainle Gudulc, qui avait été déposé, au temps de Chariemagne, dans le moDaslère de Moorsel. Depuis lors, sainte Gudule fut adoptée comme patronne par les Bruxellois, et il paraît qu'ils n'ont point eu à s'en plaindre, puisqu'au milieu de tous leurs bouleversemens religieux, ils lui ont conservé sa suprématie religieuse.

En 1044, Lambert Caldcric, comte de Louvain et de Bruxelles, fit bâtir autour de la ville un rempart percé de sept portes. Deux ou trois archéologues me montrèrent des débris qu'ils m'assurèrent être ceux de ce rempart. Je fis semblant de les croire, et cela parut leur faire plaisir.

Ferrand, comte de Flandres, et Salisbury, frère du roi d'Angleterre, sous prétexte de forcer Henri 1er, duc de Brabant, à quitter l'alliance de la France, s'emparèrent de Bruxelles en 1215; puis, pour rendre l'enseignement plus efficace, ils la pillèrent.

Les malheurs vont par troupe, dit un proverbe russe qui mérite par sa justesse d'être naturalisé français : en 1514, il y eut il Bruxelles peste et famine; en 1405, incendie, et en 1549, tremblement de terre : 25,000 individus et 5,000 maisons disparurent dans ces divers accidens.

Malgré ces calamités, Bruxelles n'en devint pas moins, sous la domination des ducs de Bourgogne, une des villes

les plus florissantes du moyen âge. Ses manufactures d'armes, de tapisseries, de draps et de dentelles, étaient renommées à la fois en Allemagne, en France, en Angleterre et en Espagne ; de sorte que, lorsque la maison d'Autriche succéda à celle de Bourgogne, Charies-Ouint, qui était né à Gand, l'adopta comme siège or^aire du gouvernement des Pays-Bas, et la choisit pour être témoin de son abdication en faveur de son fils Philippe IL

Alors vint le toar des giierrc§ religieuses ; les iconoclastes déchirèrent les tableaux, brisèrent les statues, dépouillèrent les églises. Philippe II envoya aussitôt à Marguerite, sa sœur naturelle, une sanglante procuration qui lui conférait droit de vie et de mort sur les hérétiques. Les supplices commencèrent. Une association fut formée à Gand le 8 novembre -lbT6 : les nobles flamands s'afSliaient entre eux, et déclaraient s'opposer aux mesures prises par la gouvernante des Pays-Bas. Deux cent cinquante confédérés vinrent alors à Bruxelles présenter leur requête à Marguerite, et furent admis en sa présence. Ce fut pendant cette réception que Brederode, ayant entendu Berlaymont, qui parlait à voix basse à la régente, traiter les députés de gueux^ répéta le mot à voix haute ; il fut aussitôt, et par un élan d'indignation unaniûie, adopté par les calvinistes et les protestans, qui prirent pour armoiries une écuelleet une besace, et se divisèrent, selon les localités où ils combattaient, en gueux de bois, gueux de plaine et gueux de mer. Philippe vit que ce n'était plus assez d'une femme pour contenir une pareille insurrection; il y envoya une trmée, un général et des bourreaux. Le duc d'Âlbe fit sm entrée à Bruxelles le 23

août4S67, et, le :> juin de ranncesuivanle, les têtes de Lamoral, comte d"Egmont, et de Philippe de Montmorency, comte de Horne, tombaient sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dont toutes les maisons étaient tendues de noir. Quant au prince d'Orange, il s'était éloigné à temps : Guillaume le Taciturne avait deviné le duc d'Albe.

Les supplices durèrent deux ans. Dans le cours de ces deux années, tout ce que la Belgique comptait de fabricans habiles et industrieux quitta Bruxelles, et alla enrichir Londres. Enfin, les bourreaux se lassèrent les premiers. Philippe rappela le duc d'AJbe ; Louis de Requesens lui succéda, et mourut en 1o7G. Le l*^"" mai de l'année suivante don Juan d'Autriche le remplaça en qualité de gouverneur général. Au bout de quatorze mois, il céda ce poste à l'archiduc Mathias, sous le gouvernement duquel éclata la fameuse peste de Vo78, qui enleva 27,000 personnes dans la seule ville de Bruxelles.

Tout événement est bon h un peuple qui cherche à reconquérir son indépendance. Le fléau força le gouvernement espagnol à se relâcher de sa surveillance. Guillaume d'Orange profita de ce moment de trêve. Peu à peu son nom reprit, dans les Pays-Bas, une grande autorité que vint bientôt après réclamer sa personne. En 4580, les protestans rentrèrent ù Bruxelles, rouvrirent leurs prêches publics; le 21 mai io81, ils étaient maîtres et oppresseurs à leur tour, et Philippe II était déchu de la souveraineté pour avoir violé les droits et les privilèges de la nation.

Maintenant, n'est-ce point une chose proviilentielle que le manifeste qui amena celte déchéance fût signé Guillaume

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d'Orange, et conçu en de tels termes que, dans la séance du 23 novembre, monsieur de Piodenbach, député de la Flandre occidentale, n'eut besoin que de le lire à.la tribune pour qu'on appliquât aux Nassau, en 1830, la. peine qu'un de leurs ancêtres avait réclamée contre Philippe II en 1380.

Voici un fragment de cette théorie de la rébellion, dans laquelle le Taciturne établissait la légalité d'une insurrection dont il était le chef :

« On répondra que Philippe II est roy. Je dis, au contraire, que ce roy m'est incognu ; qu'il le soit en Caslille, en Arragon, à Naples, aux Indes, et partout où il commande à plaisir; qu'il le soit, s'il veut, en Jérusaîem, paisible domination, en Asie et en Afrique, tant il y a que je ne cognois en ce pays qu'un duc et un comte, duquel la puissance est limitée selon les privilèges, lesquels il a juré en la joyeuse entrée.

I) Toutefois, soit, ou par la nourriture qu'il a prise en Espagne, ou par le conseil de ceux qui l'avaient et qui l'ont depuis possédé, il a toujours retenu en son coeur la volonté de nous assujétir à une servitude simple et absolue, qu'ils ont appe-lée obéissance, nous privant entièrement de nos anciens privilèges et libertés, comme font les minisires des pauvres Indiens, ou tout au moins des Calabrois, Siciliens, Napolitains ou Milanais, ne se souvenant pas que ces pays n'étaient pays de conquête, mais patrimoniaux pour la plupart, ou qui volontairement s'étaient donnés à ses prédécesseurs sous bonnes conditions. »

Ne dirait-on pas, je le demande, un membre du congrès national récapitulant les griefs que la Belgique eut, depuis

181-5, à reprocher h la maison de Nassau. Il continue et développe ces droits des villes libres, qui ne pouvaient pas (5tre compris à cette époque par Philippe ÏI, et que ne voulut point comprendre depuis Guillaume de Nassau.

« Vous savez à quoi il est obligé, et comme il n'est en sa disposition de faire ce que bon lui semble, comme il faitès- Indes; car, par les privilèges du Brabant, il ne peut par violence contraindre un seul de ses sujets à chose quelconque, sinon que les coutumes du banc justicial de leur domicile le lui permettent; ne peut, par aucune ordonnance ou décret, altérer l'état du pays, se doit contenter de ses revenus ordinaires, ne peut faire lever ou exiger aucune imposition sans le gré et le consentement exprès du pays, et selon les privilèges d'icelui; ne peut faire entrer gens de guerre au pays sans le consentement d'icelui ; ne peut toucher à l'évaluation des monnaies sans le consentement des Etats; ne peut faire appréhender aucun sujet sans information faite par. îe magistrat du lieu; enfin, l'ayant fait prisonnier, il ne peut l'envoyer hors du pays. »>

Voilà de ces pièces que les princes rejettent de leurs archives, mais que les peuples gardent soigneusement dans les leurs.

Cependant Philippe II n'était pas homme à se le tenir pour dit, et à se rendre à des raisons écrites, si justes et si éloquentes qu'elles fussent; aussi en appela-t-il à ses canons, cette uliima ratio regum. Alexandre Farnôse, prince de Parme, vint camper Ji Assche, et, vers la fin de septembre 1584, la puissance espagnole fut rétablie à Bruxelles.

Le Taciturne lutta quelque temps encore; mais, orateur

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plus éloquent que général habile., il fut obligé d'abandonner les provinces méridionales, et, se réfugiant dans les négociations politiques, sa véritable sphère, il parvint à amener l'Union d'Utrecht, fondement de la république des Pays- Bas.

Cette union fit perdre à Philippe II tout espoir de reconquérir la totalité des provinces flamandes. Depuis dix ans, il voyait s'engloutir en Belgique le sang de ses sujets et les trésors du nouveau-monde ; il sépara, en 1598, les provinces belges de la monarchie espagnole, et les donna en dot à sa fille Isabelle, fiancée à Tarchiduo Albert, fils de l'empereur d'Allemagne. Sous leur règne heureusement prolongé, la Belgique respira, et la république des Pays-Bas se rétablit. Le duc Albert mourut le 13 janvier 1621, et l'infante Isabelle le 1er décembre 1655 ; quant à Guillaume d'Orange, il avait été tué dès 1584.

C'était au reste un homme singulièrement remarquable que ce Taciturne. Page de Chartes V, c'est sur son épaule que le vieil empereur s'appuyaH quand il résigna à son fils la triple couronne qu'il devait si fort regretter un jour. Quoique jeune encore, ce caractère réfléchi, qui lui fit donner le surnom de Taciturne, Ct que, lorsque ce prince quitta la Belgique pour l'Espagne, il répondit à Guillaume qui lui parlait des causes de mécontentement des Pays-Bas : Il n'y a pas de causes de mécontentement; il y a un auteur, et cet auteur, c'est vous. Aussi, lorsque la rébellion des Gueux éclata, Philippe se souvint à TEscurial de Guillaume le Taciturno, el quand il apprit que les têtes de d'Egmont et de Horne étalenl tunibées seules. 11 dit à renvoyé qui lui an»

nonçait cette nouvelle, qu'il les donnerait volontiers toutes les deux pour celle qui lui manquait. En effet, la hache avait abattu la main qui tenait répée, mais n'avait pu atteindre celle qui tenait la plume. Le manifeste de Guillaume d"Orange lit plus de mal à Philippe II que ne lui en eussent pu faire quatre batailles perdues.

C'était bien, au reste, l'aïeul du roi régnant qu'on appelle Guillaume le Têtu.

Uniquement occupé d'une seule idée, l'œuvre de l'indé-. pendance, il résista aux menaces de la cour d'Espagne, et, ce qui était plus difficile peut-être, à ses promesses. Ni les talens militaires du duc d'Albe, ni la valeur de don Juan d'Autriche, ni les artifices de Requesens, ni les victoires du prince de Parme, ne parvinrent à le détourner de sa voie patiente et laborieuse; tout s'usa sur lui, politiques et guerriers, plume et épée. Constamment battu , il reparut constamment à la têle de nouvelles troupes. Lorsqu'il était épuisé d'hommes et d'argent, on le voyait abandonner le théâtre de la lutte, apparaître dans ses principautés de la Franche- Comté ou d'Allemagne, faire un appel d'hommes à la terre toujours fertile, et d'argent aux princes luthériens souvent sourds, puis revenir avec une armée dont ses ennemis ne soupçonnaient pas môme l'existence. Enfin, par la fameuse L'nion d'Utrecht, conclue en 1579, il réunit en une seule république sept provinces de la Hollande, dont chacune avait sa constitution particulière, et resta à la tête de la fédéralion sans avoir aucun titre. Celte position, qui était loin d'être, non pas pour l'honneur, mais pour les honneurs, l'équivalent de celle qu'il perdait comme gouverneur des pro-

vinces de Hollande, de Zélande et d'Orecht, avait été offerte successivement à l'arcliiduc Maihias d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe II, au duc d'Alençon, frère du roi de France, et à Robert de Leycester, fa.vori d'Elisabeth. Le duc Malhias, manquant de hardiesse et d'activité, se brouilla avec les intérêts; le duc d'Àlençon, léger et inconséquent, se brouilla avec les esprits; le comte de Leycester, avide et hautain, se brouilla avec les cœurs. Puis vint enfin Je Taciturne, qui, par son courage, son sang-froid et sa pénétration, parvint à tout calmer, à tout concilier, à tout dominer. Il posait le couronnement de son édifice, lorsqu'il fut tué, comme devait l'être Henri IV, par une balle fondue dans l'alelier où se forgeait déjà le couteau qui devait, 26 ans plus tard, frapper le Béarnais. Un fanatique de la Franche-Comté, nommé Balthazar Gérard, se présenta un jour à son palais de Delft, sous le prétexte de lui demander un passe-port. Guillaume, doublement accessible, puisque celte fois c'était un de ses vassaux qui le demanckit, quitta sa femme et passa dans une chambre voisine ; il y trouva l'assassin qui lui présenta des papiers; tandis qu'il les examinait, Balthazar lui lira à bout portant un coup de pistolet : Guillaume le Taciturne tomba mort.

Au bruit sa femme accourut. C'était une triste Aa&tinée que celle de cette femafie, constamment attristée par l#ineurtre de tout ce qui lui était cher! E!îe avait vu tuer Cellgny, son père, et Téligny, son premier mari; enfin, elle avait épousé en secondes noces Guillauiiie le Taciturne, et douze ans après, pour la même cause et pour la même religion, elle le vovait tombei' de la même manière.

On moni.re nu musée de La Haye la baUe et le pistolet qui ont tué Guillaume, ainsi que le chapeau, la montre, la collerette et riiabit qu'il portait au moment de son assassinat. La collerette est encore tachée de sang ; l'habit est encore troué par le plomb mortel. Il y avait un grand cœur sous cet habit.

Puis ensuite, si l'on veut se faire une idée de l'individu, pour le comparer à son nom, dans la première chambre des Etats on trouvera son portrait : c'est celui d'un homme de quarante ans, dont le visage brun porte cette physionomie soucieuse qui lui lit donner son nom. Il est vêtu d'un pourpoint noir dont les poches sont garnies de dentelles d'or, et porte au lieu de chapeau, sur ses cheveux courts, une petite calotte semblable à celle de Corneille.

Quant à son tombeau , on le trouvera dans l'église de Dclft.

Je demande pardon au lecteur de cette longue biographie à laquelle je me suis laissé entraîner, mais l'ombre d'un homme m'a passé devant les yeux et m'a voilé pour un instant l'horizon d'un empire.

Tout fut assez tranquille en Belgique jusqu'au moment où Louis XIV, à la mort de son beau-père, réclamales Pays- Bas espagnols, auxquels il avait formellement renoncé en renonçant à la succession du roi d'Espagne. Il se fonda sur ce qu'en vertu du droit de dévolution^ établi dans les Provinces Unies, les lilK'S aînées héritaient de préférence aux fils cadets. Ces premières prétentions, fixées par la paix d'Aix-la-Chapelle, se réveillèrent en 1672, et Louis XIV, secondé par la flotte de Charles II, entra de nouveau dans les

Provinces Unies avec une armée de 80,000 îiomnit^s, prit en un mois quarante places fortes, envahit les provinces de Gueldres, d'Utrecht, d'Over-Yssel, et s'avança jusqu'aux environs d'Amsterdam.

Alors, tout vint encore se briser contre un prince d'Orange. Guillaume III fut à Louis XIV ce que Guillaume le Taciturne avait été à Philippe II; il venait d'être nommé slathouder, et avait vingt et un ans à peine. Laborieux, sobre, silencieux et persévérant, homme tout ensemble d'action et de pensée, simple dans sa vie intérieure, magnifique au dehors, ayant peu d'amis, mais restant attaché pour la vie à ceux à qui il avait donné sa confiance, il parvint à relever le courage des Hollandais, à ranimer leur activité, à arrêter les progrès de l'armée victorieuse, et à armer contre Louis XIV la moitié de TEurope. Enfin, grâce à la médiation de Charles II, et à riniervenlion armée des deux branches de la maison d'Autriche, la paix de Ximègue fut conclue. La France y gagna la Franche-Comté, ce vieux patrimoine de la maison de Nassau, et y perdit Charleroi, Binch, Courtray, Audenarde, et une partie de la seigneurie d'Ath. Grâce à ce traité, Nodier et Victor Hugo sont Français.

La mort de Charles II ralluma la guerre avec une apparence de légitimité, et, sous le nom de guerre de succession, les troupes françaises occupèrent Bruxelles, le 21 janvier -170^, et, le 21 mars de l'année suivante, Philippe 1er fut inauguré duc de Brabant. Puis vint la paix d'Utrecht, en 1712, qui fit de nouveau rentrer Bruxelles et les Pays-Bas sous la domination de la maison d'Autriche.

Louis XY hérita de la guerre contre Marie-Thérèse, et la

bataille de Fontenoi nous rouvrit les portes de Bruxelles. Nous y entrâmes le 21 février -1747, et nous en restâmes les maîtres jusqu'à ce que la paix d'Aix-la-Chapelle rendît de nouveau cette ville aux Autrichiens. Le duc Charles de Lorraine y entra aussitôt et gouverna pendant trente-six ans au nom de Marie-Thérèse.

Ce fut Pépoque heureuse de la Belgique ; aussi récompensâ-t-elle le mandataire de Timpéralrice, non pas avec des honneurs périssables comme lui, mais avec l'épilhète de Bon, qui lui survécut. Puis vint Joseph lï, qui voulut introduire dans les Flandres, dont l'esprit lui était inconnu, l'uniformité qui régissait ses autres Etats. Les Flandres firent ce qu'elles avaient toujours fait en pareille circonstance ; elles réclamèrent le maintien de leurs privilèges; et, comme l'empereur ne voulut pas les reconnaître, elles le déclarèrent déchu de la souveraineté des Pays-Bas. Le gouvernement provisoire resta ainsi entre leurs mains jusqu'à ce que Léopold, son successeur, consentît à jurer, en 1791, le maintien de la Charte brabançonne. Moyennant cette concession, il venait de reprendre possession des Pays-Bas, lorsqu'il mourut laisi^ant l'empire à son fils François IL Quatre ans après, les batailles de Jemmapes et de Fleurus avaient décidé en f-jveur delà république française le grand procès intenté par Louis XIV à l'Autriche. La Belgique était réunie à la France, et Bruxelles était devenu le chef-lieu du département de la Dylc.

Napoléon y fit son entrée par l'allée Verte, le 21 juillet iSOO : on lui rendit les honneurs réservés aux anciens souv< rains de la Belgique; et, deux ans plus tard, il décidait,

comme nous l'avons dit plus haut, au palais de Laeken, la campagne de Russie.

-I8U arriva. Le traité du mois de mai, qui rendit à GuillauTie riiériîaùe des stathouder avec le titre de roi, y ajouta la Belgique, comme accroissem.ent de territoire, en échange de ses colonies de Ceylan, du cap de Bonne-Espérance, de Demerary, de Berbia et d'Essequibo, que s'adjugeait TAngleierre. Il était à peine assis sur ce trône de nourelle fabrique, que le canon de \yalerloo vint l'ébranler coottae s'il était de même date que cdui des Césars. Mais peu k peu le canon s'éloigna en remontant vers la France; puis oc ïî^atin on entendit dire que Napoléon était embarqué pour Sainte- Hélène, et Guillaume respira : il croyait avoir toat gagné en n'ayant plus affaire qu'à son peuple.

Le 23 septembre ;830 son peuple le chassa, et le 4 octobre suivant le Congrès national déclara que les provinces belges, violemment détachées de la Hollande, formeraient un état indépendant.

Nos contrefacteurs éternels venaient de contrefaire à leur tour notre révolution.

On se rappelle dans quel embarras se trouvèrent alors les Belges; ils avaient à donner un trône que personne n'osait prendre, et il y eut un moment où ils craignirent, chose inouïe jusqu'alors, que leur couronne leur restât, non pas sur la tète, mais sur les bras.

En effer, le choix n'était point facile : il fallait tomber sur un prince qui conciliât les divers intérêts de l'Europe et qui satisfît un peuple qui, depuis les Romains jusqu'à nous, avait pris l'habitude de faire une révolution tous les quinze ans.

Le minislùre, après avoir pris langue dans les différentes cours de l'Europe, résolut de s'adresser au prince Léopold. Quatre commissaires lui furent en conséquence envoyés. C'étaient monsieur le comte Félix de Mérode, monsieur Yillain XIV, monsieur Henri de Broukere, et l'abbé de Fœre. La première entrevue eut lieu le 22 avril, et, de la part du prince Léopold, s'ouvrit par ces paroles :

(( Toute mon ambition est de faire le bonheur de mes semblables : jeune encore, je me suis trouvé jeté au milieu de tant de situations singulières et difficiles, que j'ai appris U ne considérer le pouvoir que sous un point de vue philosophique ; je ne l'ai jamais désiré que pour faire le bien, et un bien qui reste. Si certaines difficultés politiques qui semblaient s'opposer à l'indépendance de la Grèce n'avaient surgi, je me trouverais maintenant dans ce pays ; et cependant, je ne me dissimulais pas quels auraient été les embarras de ma position. Je sais combien il est désirable pour la Belgique d'avoir un chef, la paix de l'Europe y est même intéressée. »

La première phrase de ce discours, si simple et si concis, était une promesse pour l'avenir, et la dernière un engagement pour le présent; aussi satisf'i-il l\ peu près tout le monde, rois et peuple, si bien que, le samedi 4 juin, le prince Léopold fut proclamé roi des Belges à la majorilô de cinquante-deux voix contre quaraiiie-trois : la Providence celte fois avait pris le masque de la nécessité.

A. l'opposé de tous les princes régnans à cette heure, le prince Léopold a fait du premier prospectus donné par lui aux amba.ssadcurs qui lui avaient été envoyés, la règle de sa

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conduite; il a en effet réellement envisagé le pouvoir sous un point de vue philosophique, et tente de fonder à celte heure un bien qui reste , toujours prêt qu'il est, s'il voyait qu'il se trompe, à quitter son titre de roi pour reprendre celui de prince.

Une des choses les mieux comprises par le roi des Belges, c'est le peu diraportance réelle de la propriété territoriale, et la grande influence que, dans les gouvernemens modernes et démocratiques, doit exercer l'intelligence, qu'elle se manifeste par les entreprises industrielles ou par les créations de l'art; cependant, pendant près de deux ans, ses bonnes intentions furent neutralisées par les circonstances.

En effet, pendant deux ans, et à la suite de la révolution, il n'y avait ni vente à la Hollande ni exportation h l'étranger. Les deux gouvernemens sentirent cependant le besoin d'alimenter leur commerce, et fermèrent quelque temps les yeux sur la fraude; enfin, en 1855, les droits d'introduction en Hollande furent fixés à 5 p. 7«, par le roi Guillaume, dont les sujets sont transporteurs, qu'on me passe le mot, mais non point fabricans, et le roi Léopold put efiQcacement et publiquement proléger l'industrie qui, depuis cette époque, a acquis un immense développement. Ainsi, par exemple, Gand, le Manchester de la Belgique, qui, en 1829, possédait à peine 800 hooms, en compte aujourd'hui 5000. Ces booms sont des machines à vapeur qui tissent chacune quatre pièces de coton de 75 aunes à la semaine. Un enfant de cinq ans suffit à renouer les fils de deux booms; de sorte qu'un enfant de cinq ans et ces deux machines produisent à eus trois huit pièces de coton tous les huit jours. Dans les

ateliers de messieurs îlemplinne et Yoriman, on voit une chose qui tient du prodige : en une heure, une pièce de colon, entrée brute devant le visiteur auquel ces messieurs veulent faire les honneurs de leur établissement, est nettoyée, filée, lissée, imprimée, séchée, apprêtée, pliée, et au bout d'une autre heure, si le visiteur est accompagné de sa femme, cette femme pourra sortir vêtue de la robe qui uura été fabriquée sous ses yeux.

Quant aux chemins de fer, qui sont à cette heure la grande préoccupation de la L'elgique, il faut avoir vu la station de Malines, qui forme le centre, pour se faire une idée de l'espèce de fièvre qui s'est emparée de toute la population. C'est quelque chose comme une folie universelle, comme une aliénation générale; il semble que chacun n"a plus affaire qu'où il n'est pas; trente, quarante convois arrivent par jour, versant dans le même bassin trente et quarante mille personnes, qui s'entassent un instant sur la place, s'emmêlent, se débrouillent, s'élancent dans leurs voilures respectives, et disparaissent par les différens rayons de l'étoile avec la rai)idité du vent, pour faire place à d'autres qui s'évanouiront à leur tour, poussés par <:eux qui viendront aptes eux, et cela sans cesse, sans relâche, et en nombre pareil à fa foule des âmes que Dante vit se presser sur les bords du fleuve Achéron, lorsqu'il s'étonna que depuis le commencement de la vie la mort eût pu défaire tant de gens.

Tout en soutenant de sa protection et de son argent les entreprises industrielles, le roi Léopold n'a point néglii^é les productions de lart. Forcé de renoncer à une littérature nationale que la contrefaçon de Bruxelles, fatale même à la

Belgique, sèche dans sa racine, puisqu'elle oppose sans cesse aux œuvres de quatre iriillions d'hommes celles du monde entier qu'elle donne à un prix infime, le roi porte tous ses encouragemens vers les travaux historiques et les écoles de peinture : monsieur le baron de Reiffenberg, à Bruxelles; monsieur Voisin, à Gand; monsieur Delepierre, à Bruges; monsieur Polain, à Liège, fouillent laborieusement la mine inépuisable et variée des vieilles chroniques nationales, et tous, en récompense de leurs premières publications, ont été nommés à des places qui les mettent à même de les continuer. Messieurs R.eiîfenberg et Voisin sont bibliothécaires, l'un à Bruxelles, l'autre à Gand; messieurs Delepierre et Polain sont conservateurs des archives, le premier à Bruges, le second à Liège, et préparent à l'historien futur des Flandres un travail pareil à celui qui attend déjà, grâce k messieurs Guizot, Augustin Thierry et Michelet, l'historien fuiur de la France. Moins empêché à l'endroit de la peinture, c'est pour cet art que le roi des Belges a le plus fait, puisqu'il a, malgré l'exiguïté de sa liste civile, acheté depuis six ans plus de soixante tableaux. Sous son inQuence, l'école flamande a reçu une nouvelle vie et un pius large développement, de sorte que le salon de -1830 a pris un rang distingué parmi les belles expositions de Bruxelles.

Ainsi, chose remarquable, c'est aux trois grandes époques de leur indépendance que les provinces flamandes ont vu fleurir leurs écoles de peinture : sous Philippe le Bon, de 1VI9 à 4467, les frères Van Eyck et Hemling établissent le point de départ de l'art ; sous Albert et Isabelle, de loOvS fi 1653, Rubens, Van Dyck, Graver, Pvoosc et Syncr le portent

22 IMPRESSIONS DK VOYAGE

à son apogée; enfin sons Léopold 1er, de 1832 à 4858, Verboekhoven, Gustave Waper et Keiser protestent par leurs œuvres contre la décadence où on le croyait tombé. Lcopold a donc à peu près satisfait à toutes les exigences du pays qu'il gouverne : en politique il a sccompli les vœux de la nation belge en protestant jusqu'au dernier moment contre la reprise du Limbourg et du Luxembourg ; en industrie il a ennobli toutes les entreprises en y prenant une part personnelle; enfin en bistoire et en peinture il a encouragé les débuts des bistoriens et les efforts des peintres, pour tirer la science et l'art de la décadence. Le roi a semé : maintenant c'est à la terre de produire.

Pour en finir avec la politique, bommes et cboscs, un mot du prince de Ligne, à qui une première inconséquence a fait perdre, en 1852, une popularité qu'une seconde inconséquence vient de lui rendre en 1838. Je veux parler de deux choses parfaitement oubliées aujourd'hui, et qui firent grand bruit chacune dans son époque, je veux parler du rachat des chevaux du prince d'Orange, et du passage devant Flessingue sous le pavillon belge.

Au moment du séquestre posé sur les biens du prince de Nassau par le gouvernement belge, ses palais et ses meubles furent saisis; le parti royaliste résolut alors de racheter les chevaux auxquels le prince tenait beaucoup, et de lui en faire don. En conséquence, une liste de souscription courut aussitôt, et fut présentée au prince de Ligne par la fille du marquis de Trasignies, qui était protestante, et par conséquent orangiste; le prince de Ligne, qui était sur le point d'épouser mademoiselle de Trasignies, ne voulut puiirt af-

jf

EXCUliSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. 23

fiiger sa fiancée par un refus, et signa. D'ailleurs, celte action lui parut une affaire de seigneur à seigneur, et un procédé de Ligne à Nassau. Il ne se doutait pas que le parti auquel il venait de s'associer par cet acte de gentilhommerie tournerait cette démarche contre lui. La liste fut publiée; sur ces entrefaites le prince de Ligne épousa mademoiselle de Trasignies ; le peuple se crut doublement abandonné par l'homme sur lequel il avait fondé une double espérance, et trahi selon lui par le patriote et le catholique, il pilla ou plutôt il dévasta son hôtel, dont tous les meubles furent jetés par les fenêtres et brisés sur le pavé.

Trois ans après, le prince de Ligne, devenu veuf, épousa une princesse polonaise bien connue par sa piété. Ce mariage commença de le réhabiliter dans l'opinion publique, car en Belgique la religion est encore la source d'où partent toutes les opinions favorables et contraires ; il jouissait donc déjà de cette recrudescence de popularité, lorsqu'arriva le couronnement de la reine d'Angleterre. Le prince, magnifique comme s'il était encore un de ses ancêtres, sollicita du roi Léopold la faveur d'aller à ses frais représenter à Londres le gouvernement belge; cette faveur lui fut accordée. A son retour, et comme il passait devant Flessingue, le prince de Ligne s'opposa à ce que le pavillon belge, qui n'est point admis dans les rades hollandaises, fût amené ; seulement les couleurs britanniques furent hissées au-dessus, et en même temps la bannière du prince fut arborée au grand mât. Celte action, qui n'était à tout prendre qu'une forfanterie dangereuse, fut considérée par le peuple comme un acte de fermeté. La popularité du prince fut reconquise du coup, et

(anrfls qup le roi Léopold déplorait intérieurement celte I)ravade inutile, qui pouvait renouveler Louvain et Anvers, la sociélé de la Grande-Harmonie donnait une sérénade sous les fenêtres de l'ambassadeur, et le peuple criait : Yive le prince de Ligne !

vTusque-là c'était à merveille, quaRd une lettre du princegàta tout, non pas vis-à-vis de rcnlhousiasme irrélléclii de la multitude, mais aux yeux de la minorité intelligente. Un journal hollandais raconta l'affaire d'une manière inexacte; le prince de Ligne se crut obligé de lui répondre. Yoici la lelire, Dieu la lui pardonne en faveur de celles de son grandpère :

« Monsieur le rédacteur,

» Je lis dans votre journal du 4 l'extrait d'un article du Ilandehblad, qui s'exprime en ces termes au sujet du pavillon belge arboré sur le bateau à vapeur qui me ramenait à Anvers :

« En appareillant à Londres, le P?/ro5Câ!^J<e avait arboré le pavillon belge; mais le pilote de Flessingue, qui tenait la barre, ayant fait observer au capitaine que ce pavillon n'était {.oint adiids dans nos rades, le capitaine le lit amener. »

» Le fait est faux; la dropeau de la Belgique n'a point cessé de flotter sur le navire depuis Londres jusqu'à Anvers, et lorsqu'arrivé devant Flessingue, le ca pi laine me proposa d'amener le pavillon belge, et de ne bisser que les couleurs britanniques, je lui répondis que je resterais sur le pont et sous le diapcau, et que je me ferais plutôt couler a fond que de m'y soumellie. Les couleurs belges flottèrent

donc en vue des canons de Flessingue et des bâlimens hollandais.

» Quant à ma bannière arborée au grand niàt, on sait que c'est une prérogative des ambassadeurs extraordinaires; je me fis gloire de la voir flotter auprès du drapeau belge : je n'aurais pas baissé celui-ci devant les Hollandais. Les Nassau savent que la première, depuis Philippe II jusqu'au roi Léopold, ne fut jamais baissée devant la leur.

■ Prince de Ligne. »

La citation était juste, mais malheureuse. Monsieur le prince de Ligne avait oublié une chose, c'est que Philippe II, que servaient ses ancêtres, était l'homme de la tyrannie, tandis qu'à cette époque, les Nassau, que ses ancêtres battaient, étaient les représentans de l'indépendance.

Mais comme le peuple n'était pas forcé d'avoir plus de mémoire que le prince, il trouva la phrase ronflante, et il applaudit.

II y a trois manières de parcourir une ville. La première en visitant ses monumens par ordre chronologique ; la seconde en la divisant quartier par quartier et en parcourant ces quartiers les uns après les autres; la troisième en allant droit devant soi et en marchant au hasard.

C'est ordinairement ce dernier mode que je préfère, car ainsi tout me devient imprévu, et par conséquent me frappe davantage. Comme en générarl des études préparatoires sur le pays que je visite m'ont mis à m.ême de le parcourir sans cicérone, sans guide et sans plan, une description prématurée n'ôle rien de leur grandeur ou de leur étrangeté aux mo-

2G IMPlUiSiilONS DE VOYAGE

luimens que je rencontre tout à coup en lournanl un coin de rue ou en débouchant sur une place, et qui m'anparaissent alors peuplés de leurs souvenirs, que je force à repasser les uns après les autres devant moi comme des fantômes. Dès qu'un autre ne ma point co^iduit, il me semble que c'est moi qui ai trouvé, et ce sentiment devient plus vif encore lorsque je vois la foule passez indifférente, et comme si elle ne le voyait pas, au pied de l'édifice ou au milieu du point de vue devant lequel je reste en admiration : ce point de vue et cet édifice me semblent dès lors une création magique, élevée sur mon passage, et qui disparaîtra derrière moi.

C'est ainsi qu'en partant de Thôtel de la Reine de Suède, le seul où j'aie trouvé de la place, je pris à droite, et après m'ètre perdu quelque temps dans des rues étroites et tortueuses, je me trouvai tout à coup en face de l'Hôtel- de- Yille, monument gothique, achevé par son architecte. Van Ruisbroek,en 1441, tout entouré de maisons bûiies à Tépoque de la domination de l'Espagne, et offrant le caractère de l'architecture castillane. Ces maisons donnent à la place une physionomie qui, sans être parfaitement homogène, puisque le génie de deux peuples différens est venu se heurter dans ce lieu, n'en forme pas moins un ensemble si parfaitement pittoresque, que si ce n'est point une des plus belles places que je connaisse, c'est au moins une des plus originales. Après rriôtel-de-Ville, son édifice le plus imi)ortant est la maison communale, située presque en face, et d'où le comte d'Egmont sortit pour marcher au supplice. Une galerie tendue de noir avait été construite, qui conduisait du balcon à réchafaud; précaution prise sans doute pour que le cou-

EXCURSIOiNS SUR LES BORDS DU RHIN. 27

damné se trouvât hors de la portée de ceux qui, par un coup de main, eussent tenté de le sauver. Celte maison, malheureusement pour ceux qui aiment à voir les souvenirs éternisés en face les uns des autres, n'est plus la même qu'elle était alors. Bâtie au commencement du quinzième siècle, elle a été restaurée à deux reprises : la première fois en 1623, par Isabelle, qui la consacra à Notre-Dame de la Paix, en mémoire de ce que cette -vierge avait délivré Bruxelles de la peste, de la guerre et de la famine, ainsi que le constatent CCS mots à demi effacés, mais que l'on peut lire encore : A peste, famé et bello libéra nos^ Maria pacis. La seconde fois après le bombardement que le maréchal de Villeroi fit subir à la ville en 1695.

Des marches de cette maison, l'aspect de l'Hôtel-de-YiHe est merveilleux ; la tour, placée de côté comme celle du vieux palais à Florence, s'élance avec une majestueuse légèreté à la hauteur de trois cent soixante-quatre pieds ; un saint Michel de bronze doré la surmonte, grand de dix-sept pieds, qui tourne au vent comme une girouette, et qui d'en bas semble un jouet d'enfant.

A. l'une des chambres de rHôtel-de-Yille se rattache un grand souvenir. C'est dans la saHe dite du Concert que Charles-Quint abdiqua le pouvoir royal , le 9 septembre 1536, en faveur de son fils Philippe H; je voulus la voir, espérant retrouver dans ces vieux murs quelque chose de ce solennel et grave événement : ils étaient coquettement recouverts de papier bleu de ciel, orné de guirlandes de fleurs fanées qui avaient servi pour le dernier bal.

Quelques chambres garnies de belles tapisseries rappellent

2f5 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

toute la vie de Clovis, vue k travers le siècle de Louis XIV, et conduisent à la salle du Conseil, où des tableaux du même genre représentent rentrée de Philippe le Bon à Bruxelles, l'abdication de Charles-Quint et le couronnement de Charles VI, père de Marie-Thérèse. C'est dans celte même salle, où un plafond assez médiocre de Jansens est encadré dans une charmante ornemenlaiion de corniches, que l'on conserve les clefs d'or qui, sur un plat de vermeil, furent présentées successivement, en iSOî), à Napoléon ; en 1815, à Guillaume de Nassau, et en i85i, à Léopold !•'. Ces clefs, à ce qu'il paraît, ouvrent les portes, mais ne les ferment pas.

Je ne sais quand je me serais décidé à quitter cette magnifique place, si je n'avais aperçu par une échappée de maisons les tours de Sainte-Gudule, qui dominent toute la ville. Plus on s'en approche, plus, dans des proportions moindres, on reconnaît que l'édifice ressemble à Notre- Dame, quoique d'une date un peu postérieure et par conséquent d'une ornementation moins sévère. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, y tint le premier, et Charles-Quint le dix-huitième chapitre de la Toison d'Or.

Les deux premières choses qu'on remarque en entrant dans réglise, après un premier coup d'œil jeté sur son architecture grandiose, sont ses magnifiques vitraux et sa chaire étrange, les uns portent la date de ioOO, et l'autre celle de IG99. Tout en admirant dans la peinture des vitraux la savante coquetterie de la renaissance, on regrette l'expression naïve à la(iuelle cette époque succède, et tout vantés que sont ceux de Bruxelles, je leur préfère, pour ma part,

EXCURSIONS Sm LES BORDS DU RHIN. 29

ceux de Rouen et de Cologne. Quant à la cliaire, c'est une œuvre de mauvais goût sans doute, mais d'un mauvais goût plein de puissance et d'imagination ; elle représente Adam et Ère chassés par un ange du paradis terrestre, et poursuivis par la mort. Le serpent, dont la queue rampe aux pieds de ceux qu'il a séduits, monte hardiment, en s'enroulant autour du tronc d'un arbre, et va, sur le couronnement du dais, se faire écraser la tête sous le pied de Tentant Jésus, que sa mère relient craintivement. L'auteur de cette chaire, Henri Verbrugen, mit vingt ans à la faire pour les jésuites de Louvain. Marie-Thérèse la leur acheta, et en fit don à l'église de Sainte-Gudule.

Dans le choeur de l'église, une dalle de marbre blanc ferme le caveau des ducs de Rrabant; larchiduc Albert y fut enterré eni621,en habit de rérollet, et l'infante Isabelle en •1655, en costume de religieuse. Fermé depuis cette époque, il a été rouvert pour le fils du roi Léopold. A droite et à gauche, sont les tombeaux de l'archiduc Ernest et de l'archiduc Jean.

Un souvenir moderne et démocratique vient ici se joindre à ces vieux souvenirs princiers. Dans la chapelle de Notre- Dame de la Délivrance s'élève le tombeau du comte Frédéric de Mérode, tué à Berchem en 1850. Le moiiunient est de Giefs, le meilleur statuaire que possède la Belgique. 11 représente le comte, blessé à mort et se relevant sur le coude pour faire feu d'un pistolet qu'il tient à la main ; il est vêtu du costume qu'il portait, c'est-à-dire d'une blouse avec un pantalon et des guêtres.

Sur le devant du tombeau, au-dessous des armes du comte,

qui sont d'or, engrelées d'azur et pallécs de gueules, avec celte devise : Plus d'honneur que cVhonneurs ! est gravée l'inscription suivanie, dans laquelle on retrouve le double sentiment démocratique et religieux qui est aujourd'hui le caractère le plus saillant de la nation belge.

FKEDERICO COMITI DE MERODE

I>'TER LIBERATORES RELGII PROPUGNATORI STRENUO

QUI CATHOLIC.E FIDEI PATRIyE QUE JURA TDENDO

PERCUSSUS AD BERCHEM MECLIXLE PIE OCCL'BUIT

AîfXO DOMINI M DCCC XXX,

Monsieur de Mérode était d'une des plus nobles maisons des Pays-Bas : une tradition populaire fait même descendre sa famille de Mérovée. Ainsi ^ en Belgique, le mouvement imprimé par le peuple a atteiwt jusqu'au plus haut degré de l'échelle aristocratique, c'est au reste le propre des révolutions religieuses que de monter ainsi.

A cinq cents pas de l'église, en tournant le coin de la rue de l'Étuve, je me trouvai en face d'une fontaine que je m'étais bien promis de voir quand j'irais à Bruxelles, et que j'avais totalement oubliée depuis que j'y étais; c'est celle qui supporte le palladium de la ville, le fameux Manneken- Piss, dont le lecteur n'est pas sans avoir entendu parler.

L'auteur de la petite statuette que les Bruxellois ont adoptée pour leur dieu lare, a sans doute compté sur !e privilège (ju'ont les enfans de ne jamais être indécens, quelque chose qu'ils fassent, quand il n'a pas craint de représenter son héros accomplissant en face du public un acte pour lequel les Parisiens eux-mêmes, ces grands cyniques de la civilisa-

tion moderne, ont l'habitade de lui tourner le dos. Voici quelle tradition sert sinon d'excuse, du moins de passeport ^ celte singulière idée.

Le fils d'un duc de Brabant, s'étant enfui du palais de son père, se perdit dans les rues de Bruxelles. A. la vue de la douleur du bon duc, toute la cour se mit en quête ; la recherche dara deux jours sans résultat aucun, et au milieu de la consternation générale ; enfin, un courtisan, plus heureux ou plus actif que ses confrères, retrouva, entre la rue du Chêne et celle de l'Étuve, le fugitif, dans la même position où l'amour paternel nous a conservé son effigie. De leur côté, les Bruxellois gardèrent au simulacre du fils la vénération qu'ils avaient pour la personne du père, et la première statue, qui était de pierre, ayant été brisée, une seconde, reproduisant avec une grande fidélité la pose et l'expression delà précédente, fut fondue en 1648 par le célèbre Duquesnoisde scandaleuse mémoire, et inaugurée à la même place, sans que le changement qui s'était opéré dans la matière primitive fît subir au culte qu'inspirait le Manneken- Piss la moindre altération.

Depuis lors, la position sociale du Manneken-Piss, au contraire de celle de plus d'un grand seigneur qui croyait bien le valoir, n'a fait que s'améliorer. Les Bruxellois l'ont nommé le plus ancien bourgeois de la ville, comme l'armée avait nommé Latour d'Auvergne le premier grenadier de France : l'électeur de Bavière, qui avait eu l'honneur de lui être présenté, lui donna une garde-robe complète et attacha à son service un valet de chambre avec charge de rhabiller et de le déshabilier; Louis XV, pour réparer les insultes que lui

avaient faites quelques soldais des gardes-françaises, le déclara, en 4747, chevalier de ses ordres, et lui fit hommage d'un costume de cour avec le chapeau à plumes et l'épée ; enfin, en 1832, le conseil municipal lui vota par acclamation un uniforme d'officier de la garde nationale : c'est sous ce costume le plus populaire de tous que depuis cette époque il est exposé le jour de la fête de Bruxelles, qui tombe à la mi-juillet. Il va sans dire que pendant tout le temps qu'il est habillé il cesse ses fonctions hydrauliques, qu'il reprend immédiatement après la kermesse, à la grande saiisfaclion de la multitude.

Le 5 octobre 1817, Bruxelles se réveilla dans la consternation ; pendant la nuit, son palladium avait disparu. On crut d'abord que, mécontent de sa dernière inauguration, il était allé offrir ses services à quelque ville plus reconnaissante. Mais on fit une enquête auprès de son valet de chambre, et il fut reconnu qu'il n'avait manifesté, au moment où il lui avait ôté ses habits, aucun signe de mauvaise humeur : on commença alors à croire que les manœuvres qui avaient soustrait le Manneken-Piss aux regards du public, ne devaient point être attribuées à son libre arbitre ; en vertu de ce raisonnement spécieux, la police se mit en quête et retrouva la statue chez un forçat libéré, nommé Lycas, qui l'avait volée. La joie fut grande, le jour où on apprit la Wenheureuse nouvelle; on tira le canon, comme pour l'accouchement de la reine, et la ville fut illuminée. Enfin, le 6 décembre 1818, après plus d'un an d'absence, le Manneken- Piss fut en grande cérémonie replacé sur son piédestal, où, à peine réta" i, il reprit joyeusement ses fonctions comme

EX'CURSIONS SIR LES BORDS DU îiIllX. 33

si Tienne s'était passé, et d"où, grâce à une surveillance active, il n'a pas disparu depuis.

Quant à Lycas, il eut beau prétexter une dévotion toute particulière au plus ancien ijourgeois de la ville, pour excuser par l'enthousiasme l'action qu'il avait commise, il n'en fut pas moins renvoyé aux galères.

Comme je possédais à peu près toute la biographie du Manneken-Piss, et que d'ailleurs l'heure pressait, nous nous acheminâmes vers le palais du, prince d'Orange, qui a conservé son ancien nom, parce que le prince Guillaume, dont il est la propriété privée, n'a voulu ni en faire la cession ni le démeubler depuis 4830, espérant sans doute y rentrer un soir comme il en est sorti un matin.

En arrivant dans l'antichambre, il fallut nous prêter à une cérémonie dont je ne compris que plus tard la nécessité, c'était de recouvrir nos bottes de chaussons de lisières si larges, que force nous fut d'abandonner îi l'instant même notre système habituel de locomotion. A partir de la salle des Aides de Camp, on ne marche plus, on patine; cet exercice se pratique, au reste, sur d'admirables parquets faits en racines d'arbre^ que les bottes rayeraient sans celte précaution; ce sont de véritables planchers aristocratiques sur lesquels on ne peut marcher que chaussé de velours ou de soie. Au reste, on oublie vite la g-.'ne qu'impose cette nouvelle manière de voyager, en se trouvant tout d'abord en face de trois chefs-d'œuvre, sortis de trois écoles différentes : une Madone d'Andréa del Sarte; un portrait de Rembrandt, peint par lui-même, et une magnifique tète d'HoN bein.

Vi IMPRESSIONS DE VOYAGE.

Dnn? un salon bl.'^u fi cô(é est une Poppée de Van Dyck, et une Diane de Poitiers attribuée à Léonard de Vinci, puis une salle à manger où se trouvent deux portraits de Van Dyck, et deux de Velasquez, qui sont tout bonnement quatre chefs-d'œuvre comme n'en possède peut-être aucun Musée. Enfin, dans ce salon des dames d'honneur est un saint Augustin très-beau, dont je ne me rappelle pas l'auteur, et une de ces merveilles du Pérugin, que je préfère, comme sentiment et comme expression, à celles de son illustre élève, le peintre au nom d'ange et au talent divin.

Je no parle pas d'une console et d'une coupe en malachite qui valent à elles deux 500,000 francs, ni d'une table en lapis-lazuli, estimée, dit-on, h elle seule un million et demi. Ceci est une affaire de tapissier et non d'artiste.

En sortant du palais j'aperçus un individu qu'à sa tournure je reconnus pour Français, et qui, de son côté, s'arrêta pour me regarder ; je me jetai aussitôt dans le Pare, de peur qu'il ne vînt à moi, car à Bruxelles, ce que nous pouvons rencontrer de pis, est un compatriote. Ceci demande explication, et je m'empresse de la donner.

Bruxelles a été de tout temps le refuge des proscrits : Marie deMédicis, exilée par son fils, y vint demander l'hospitalité à Isabelle ; Charles, duc de Lorraine, s'y réfugia après que ses sujets l'eurent chassé de ses États; Christine y abjura la religion luthérienne après avoir abdiqué la couronne de Suède; enfin Charles II et son frère le duc d'York vinrent y chercher un asiie contre le protectorat de Cromwell.

Ces illustres exemples ont eu de nos jours force imitations ; seulement, aux proscrits politiques ont succédé les

exilés judiciaires, tout ce qui a commis un faux, ce qui a fait banqueroute, tout ce qui eniin serait forcé de se voiler la face à Paris, s'éclipse tout à coup du boulevard de Gand ou de la place de la Bourse, et va reparaître, le visage découvert et resplendissant, sur l'Allée-Verte, à Bruxelles ; alors, pour peu que ces honnêtes réfugiés aient su assez écrire pour signer au bas d'une lettre de change un autre nom que le leur, ils vivent de scandale, calomniant dans quelque cloaque littéraire la France qui les rejette comme un fleuve qui rejette son écume, et donnant à l'étranger ce spectacle honteux d'un iils qui, au lieu de se repentir et de s'humilier, crache publi.juement et quotidiennement au visage de sa mère ; aussi j'avoue que, pour mon compte, je suis loin de me formaliser de la défiance des Belges à notre égard, et que je m"étonne toujours qu'avant de donner la main à un Français, ils ne lui demandent pas à voir son épaule.

WATERLOa

Mon principal but, en allant à Bruxelles, était un pèlerinage fi Waterloo.

C'est que Waterloo était, non-seulement pour moi comme

rO IMf'RESSîONS DE VOYAGE.

pnur tous les Français, une lïrande date politique, mais c'était encore un de ces souvenirs de jeunesse qui laissent dans tout le reste de la vie un puissant et profond souvenir: Je n'avais vu Napoléon que deux fois : la première, comme il allait à Waterloo ; la seconde, comme il en revenait.

La petite ville où je suis né, et qu'habitait ma mère, est située à vingt lieues de Paris, sur une des trois routes qui conduisent à Bruxelles, c'était donc une des artères par lesquelles passait ce généreux sang qui allait se répandre à Walerloo.

Depuis trois semaines déjà, la ville avait l'aspect d'un camp ; tous les jours, vers les quatre heures, le tambour ou la trompette retentissait, hommes et enfans, qui ne pouvaient se lasser de ce spectacle, couraient au bruit et rentraient en accompagnant quelques beaux régimens de cette vieille garde qu'on croyait détruite à jamais, et qui semblait, à la voix de son chef, sortir de sa tombe glacée pour nous apparaître comme un spectre glorieux, avec ses vieux bonnets à poil usés, et ses drapeaux mutilés par les balles de Marengo et d'Austcrlitz; le lendemain, c'était quelques-uns de ces beaux régimens de chasseurs avec leurs colbacks aux longue^ flammes, ou quelques escadrons incomplets de ces dragons aux riches uniformes, dont les costumes se sont évanouis, trop splcndides sans doute pour un temps de paix ; le surlendemain, c'était le retentissement sourd des canons accroupis sur leurs affûts, qui faisaient trembler les maisons en passant, et qui tous, comme les régimens auxquels ils appartenaient, portaient un nom qui présageait la victoire. Il n'y avait pa-. jusqu'à un détachement de raanielutks, faible e'

dernier débris, échantillon mutilé de la garde consulaire, qui n'eût voulu apporter sa goutte de sang à la grande hécatombe humaine qui se préparait devant l'autel de la patrie. Et tout cela passait au bruit des airs nationaux, en chantant ces vieux chants républicains qui ne seront jamais qu'endormis en France^, chants bégayés par Bonaparte et si longtemps proscrits par JN'apoléon, qui les tolérait cette fois, tant il comprenait qu'il ne s'adresserait jamais à trop de sympathies, et que ce n'était plus les souvenirs de 1809, mais ceux de 92 qu'il fallait invoquer. Je n'étais alors qu'un enfant, cDmme je l'ai dit, car j'avais douze ans à peine; je ne sais pas ce que celte vue, ce bruit, ces souvenirs produisaient sur les autres, mais je sais qu'en moi c'était un délire ! Pendant quinze jours, on ne put me faire rentrer au collège ; je courais les rues et les grandes routes, j'étais comme un fou.

Puis un matin, c'était le 42 juin, je crois, nous lûmes dans le Moniteur :

<• Demain, Sa Majesté l'empereur quittera la capitale pour n se rendre à l'armée. Sa Majesté prendra la route de Sois- » sons, de Laon et d'Avesne. »

Ainsi Napoléon suivait la même route que son armée, Napoléon passait par notre ville : j'allais voir Napoléon !

Napoléon 1 c'était un bien grand nom pour moi, et qui représentait des idées bien opposées.

Je l'avais entendu maudire par mon père, vieux soldat républicain, qui lui renvoya le blason qu'il lui avait envoyé, en lui répondant qu'il avait déjà le blason de sa famille, et que cela lui paraisi-ait sufiisani. Celait cependant un beau

blason à écarteler avec récusson de ses pères, que celui qui se composait d'une pyramide, d'un palmier el des trois tètes de chevaux que mon père avait eu tués sous lui, au siège de Mantoue, avec celte devise à la fois conciliatrice et ferme : Sans haine^ sans crainte.

Je l'avais entendu exalter par Murât, Tun des amis restés fidèles à mon père dans sa disgrfjce ; par Murât, soldat que Napoléon avait fait général, général qu'il avait fait roi, et qui, un beau jour, oublia tout cela juste au moment où il aurait dû s'en souvenir.

Enfin, je l'avais entendu juger avec l'impartialité de l'histoire par Brune, mon parrain, guerrier philosophe qui se battait son Tacite à la main, toujours prêt à verser son sang pour la patrie, quel que fût l'homme qui le lui demandât, qu'il s'appelât Louis X\ ï ou Robespierre, Barras ou Napoléon.

Tout cela bouillait donc dans ma jeune tète, lorsque ce bruit se répandit, venu de Paris par le porte-voix officiel : Napoléon va passer.

Or, le Moniteur arrivait le 13 ; c'était le jour même. Il ne s'agissait point ici de faire de harangues, ni de dresser d'arcs de triomphe, Napoléon était pressé. Napoléon quittait la plume pour l'épée, le commandement pour l'action : Napoléon passait comme l'éclair, espérant qu'il allait frapper comme la foudre.

Le Moniteur ne disait point à quelle heure Napoléon devait passer. Dès le malin, la ville tout entière était amassée à l'extrémité de la rue de Paris ; moi, j'étais, avec un groupe d'enfans de mon âge, allé au-devant, jusqu'à une cmincnce

d'où l'on découvrait le grand chemin dans une étendue d'une lieue.

Nous restâmes là, depuis le matin jusqu'à trois heures.

A trois heures, nous vîmes poindre un courrier. Ce courrier se rapprochait rapidement, bientôt il nous eut joint. « L'empereur va-t-il passer? » lui cria-t-on. Il étendit le bras vers l'horizon.

— Le voilà! dit-il.

En effet, deux voitures venaient, chacune au galop de six chevaux. Elles disparurent un instant dans une vallée, puis reparurent à un quart de lieue de nous. Nous nous mîmes alors à courir vers la ville en criant : « L'empereur ! l'empereur ! y>

Nous arrivâmes haletans et précédant l'empereur de cinq cents pas à peine. Je pensai qu'il ne s'arrêterait pas, quelle que fût la foule qui l'attendait, et je courus à la poste; je tombai épuisé sur une borne, mais j'étais arrivé. Immédiatement, au détour de la rue parurent les chevaux écumans, puis les postillons enrubannés, puis les voitures elles-mêmes, puis le peuple qui suivait les voitures. Les voitures s'arrêtèrent à la poste.

Je vis Napoléon !

Il était vêtu d'un habit vert, avec de petites épaulettes à graines d'épinard, et portait la croix d'officier de la Légion d'honneur. Je ne vis que son buste, encadré par le carré de la portière.

Il avait la tête abaissée sur la poitrine, c'était bien cette belle tête numismatique des vieux empereurs romains; son

front était incliné en avant, sa figure immobile avait la teinte jaunâtre de la cire, ses yeux seuls paraissaient vivans.

Près de lui et à sa gauche était le prince Jérôme, roi sans royaume, mais frère fidèle-, c'était alors un beau jeune homme de vingt-six à trente ans, je crois, à la tête régulière, aux traits bien arrêtés; à la barbe noire et aux cheveux élégans. Il salua pour son frère, dont le regard vague était tout perdu dans l'avenir, et peut-être dans le passé.

En face de l'empereur était Letort, son aide de camp, ardent soldat qui semblait déj.\ aspirer l'odeur de la bataille, et qui souriait, lui, comme s'il eût eu de longs jours à vivre.

Tout cela s'arrêta une minute à peine, puis tout k coup les fouets claquèrent, les chevaux hennirent, et tout cela disparut comme une vision.

Trois jours après, arrivèrent vers le soir des gens qui étaient partis le matin de Saint-Quentin, et qui dirent qu'au moment de leur départ, on entendait le canon.

Vers le matin du 17, un courrier passa, qui emportait avec lui, et semait tout le long de sa route, la nouvelle de la victoire.

Le 18, rien : le 19, même silence ; seulement des bruits vagues couraient sans source certaine : on disait que l'empereur était à Bruxelles.

Le 20, trois hommes aux chevaux harassés et couverts d'écume, aux habits en lambeaux, dont l'un était blessé à la tête et l'autre au bras, entrèrent dans la ville, et presque aussitôt enveloppés de la population tout entière, furent poussés dans la cour de la mairie.

Ces hommes parlaient à peine français; c'étaient, je crois, des Westphaliens qui se trouvaient je ne sais comment dans notre armée. A toutes nos questions ils secouaient tristement la tête, et ils finirent par avouer qu'ils avaient quitté le champ de bataille de Waterloo à huit heures, et que lorsqu'ils l'avaient quitté la bataille était perdue.

C'était l'avant-garde des fuyards.

On ne voulait pas les croire; on disait que ces hommes étaient des espions prussiens; on disait que Napoléon ne pouvait pas être battu; que celte belle armée que nous avions vu passer ne pouvait pas être détruite. On voulait conduire les malheureux fuyards en prison, tant on avait oublié 1813 et 1814, pour ne se souvenir que des quinze années qui avaient précédé celles-là.

Ma mère courut à la poste; nous y passâmes toute la journée. Elle pensait avec raison que c'était là qu'arriveraient les nouvelles, quelles qu'elles fussent. Mais pendant ce temps, je cherchais sur des caries le nom de Walerloo, que je ne trouvais même pas ; et nous finissions par croire que tout était imaginaire dans le récit de ces hommes, jusqu'au nom de la bataille.

Vers quatre heures, d'autres fuyards arrivèrent, qui confirmèrent le récit des premiers. Ceux-là étaient Français et purent donc donner tous les détails qu'on leur demanda ; ils répétèrent ce qu'avaient dit les premiers; seulement, ils ajoutèrent que Napoléon et son frère étaient tués. Ceux-là on les croyait encore moins ; Napoléon n'était peut-être pas invincible, mais il éiail au moins invulnérable^

Les nouvelles se succédèrent pjus terribles et plus désastreuses jusqu'à dix heures du soir.

A dix heures du soir on entendit le bruit d'une voiture; elle s'arrêta, le maître de poste courut avec un flambeau. Nous le suivîmes ; il se précipita à la portière pour demander des nouvelles ; puis il fit un pas en arrière en murmurant : — C'est l'empereur.

Je montai alors sur un banc de pierre, et je regardai pardessus l'épaule de ma mère.

C'était bien Napoléon ; il était assis dans le même coin, vêtu du même uniforme; comme la première fois, sa tête inclinée sur sa poitrine, un peu plus inclinée peut-être, mais pas un pli de son visage n'avait changé, pas un trait altéré n'avait indiqué que le joueur sublime venait de jouer le monde, et qu'il l'avait perdu ; seulement ni le prince Jérôme ni Letort n'étaient plus dans sa voilure pour saluer à sa place et sourire : Jérôme rassemblait les débris de son armée, Letort avait été coupé en deux par un boulet de canon ,

Napoléon leva lentement la tête, regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve ; puis, de sa voix brève et stridente:

— Où sommes-nous? demanda-t-il.

— A Villers-Coterets, sire.

— A combien de lieues de Soissons?

— A six lieues, sire.

— A combien de Paris?

— A dix-neuf.

— Dites aux postillons d'aller vite; cl il s'adossa de nou-

EXCURSIONS sur. lES COP.DS DU RHIN. 43

veau à rangiu de sa vol tu n^ et laissa retomber sii tête sur sa poitrine.

Les chevaux remportèrent comme s'ils eussent eu des ailes.

Le monde sait ce qui s'était passé entre les deux apparitions!...

Tavais toujours dit que j'irais visiter le village au nom inconnu que je n'avais pu trouver sur une carte de Belgique le 20 juin 1813, et qui, depuis ce temps, était inscrit sur celle de l'Europe en caracttres de sang; aussi je m'y rendis le lendemain de mon arrivée à Bruxelles.

En trois heures, nous eûmes traversé toute la belle forêt de Soignes, et nous arrivâmes à Mont-Saint- Jean. C'est \k que vous attendent les ciccroni obligés, lesquels se disent tous les guides de Jérôme Bonaparte. Parmi les ciceroni, il y en a un qui est Anglais, et qui, patenté par son gouvernement, porte une médaille comme un commissionnaire. Quand ce sont des Français qui défirent visiter le champ de bataille, le pauvre diable ne vient pas même à eux, car il est habitué à en recevoir forte rebuffade. En échange, il a la pratique de tous les Anglais.

Nous prîmes le premier venu. J'avais un excellent plan de Waterloo, annoté par le duc d'Elchingen, qui croise à cette heure le sabre paternel avec l'yatagan des Arabes. Je demandai donc d'aller droit au monument du prince d'Orange : si j'avais fait cent pas de plus en avant, je n'aurais pas eu besoin de guide pour cela ; c'est la première chose que l'on aperçoit lorsqu'on a dépassé la ferme du Mont- Saint- Jean.

Nous gravîmes cette montagne faite de main d'homme, à

l'endroit même où le prince d'Orange fut renversé d*une balle à l'épaule, comme il chargeait chevaleresquement, le chapeau à la main, à la tèle de son régiment. C'est une espèce de pyramide ronde, de cent cinquante pieds de haut à peu près, et sur laquelle on monte par des escaliers taillés dans la terre et maintenus par des planches : toute la terre dont on l'a formée manque au sol qu'elle domine et change un peu l'aspect du champ de bataille, en donnant à cet endroit au ravin une roideur qu'il n'avait point. Au sommet de cette pyramide, un lion colossal, auquel nos soldats, en revenant d'Anvers, avaient déjà commencé de couper la queue quand on les arrêta, la patte posée sur une houle et la tête tournée vers l'Occident, menace la France. De la plate-forme qui s'étend autour de son piédestal, on plane sur tout le champ de bataille depuis Braine-l'alleud , point extrême qu'atteignit la division de Jérôme Bonaparte, jusqu'à la forêt de Frichermont, par laquelle déboucha Bliicher et ses Prussiens : depuis Waterloo, qui a donné son nom à la bataille, sans doute parce (ju'à ce village s'est arrêtée la déroute des Anglais, jusqu'à la ferme des Quatre- Bras, où Wellington coucha après la défaite de Ligny, et le bois de. Bossu, où fut tué le prince de Brunswick. De ce point élevé, rien de plus facile que d'évoquer toutes ces ombres, tout ce bruit, toute cette fumée, éteints depuis vingt-cinq ans, et d'assister de nouveau à la bataille. Là, un peu au-dessus de la Haie-Sainte, à la place où l'on a élevé depuis quelques masures, contre un orme acheté 200 francs par un Anglais, Wellington, une partie de la journée, est resté appuyé de l'autre côté de la route de Genappe à Bruxel-

les, el sur la même ligne tomba sir Thomas Picton, chargeant à la tête d'un régiment. Près de cet endroit s'élèvent les monumens de Gordon et des Hanovriens ; au pied de la pyramide est le plateau même de Mont-Saint-Jean, qui s'élèverait à la hauteur à peu près des monumens que nous venons de citer, si ce n'était à cet endroit même que, sur la surface de deux arpens, on a enlevé une couche de terre de dix pieds, afin d'élever la pyramide. C'est sur ce point, de la possession duquel dépendait le gain de la journée, que s'est concentré pendant trois heures le plus fort de la bataille : là a eu lieu la charge des douze raille cuirassiers et dragons de Kellermann et de Milhaud. Poursuivis par eux de carrés en carrés, Wellington ne dut son salut qu'au courage im- ■ passible de ses soldats, qui se firent poignarder à leur poste, et tombèrent au nombre de dix mille sans reculer d'un pas ; tandis que leur général, les larmes aux yeux et la montre à la main, reprenait bon espoir en calculant qu'il faudrait deux heures encore de temps matériel pour tuer ce qui en restait. Or, dans une heure, il attendait Bliicher, et dans une heure et demie la nuit, second auxiliaire dont il était certain, au cas où le premier, arrêté par Grouchy, viendrait à lui manquer. Enfin, au delà du plateau touchant à la grande route, sont les bàlimens de la Haie-Sainte, pris et repris trois fois par Ney, qui, dans ces trois attaques, eut cinq chevaux tués sous lui.

Maintenant, en se tournant vers la France, celui qui regarde à sa droite verra au milieu d'un petit bois la ferme d'Hougoumont, que Napoléon avait fait dire ^ Jérôme de ne point abandonner, dùt-il y rester lui et tous ses soldats. En

face de lui la ferme de la Belle- Ail ianeo, d'où Nnpoléon, après avoir quitté son observatoire situé dans le bois de Montplaisir, contempla pendant deux heures tout le champ de bataille, demandant à Grouchy ses bataillons vivans, comme Auguste demandait à Yarus ses légions mortes. — A sa gauche, le ravin où Cambronne répondit non point la garde meurt^ car dans notre rage de tout poétiser nous lui avons prêté une phrase qu'il n'a jamais dite, mais un seul mot de corps de garde, craché au visage du parlementaire; mot de moins bon goût peut-être, mais bien autrement soldatesque et énergique : enfin, en avant de toute cette ligne, sur la grande route de Bruxelles, k l'endroit où le chemin forme une légère montée, il distinguera le point extrême jusqu'où s'avarça Napoléon, lorsque voyant déboucher par la forêt de Frichermont Bliicher et ses Prussiens, si impatiemment attendus par Wellington, il s'écria : « Ah ! voilà enfin Grouchy, la bataille est à nous! n Ce fut son dernier cri d'espérance; une heure après, celui de sauve qui peut lui répondait de tous côtés.

Puis si l'on veut voir en détail toute cette plaine aux sanglans souvenirs, dont on vient d'embrasser l'ensemble, on descendra de la pyramide, et par le chemin de Frichermont .à Braine-l'alleud on gagnera la route de Nivelle, qui conduira à la ferme d'Hougoumont, que l'on trouvera telle que Jérôme, rappelé à trois heures par Napoléon, la quitta, c'està-dire toute broyée par les douze pièces de canon de gros calibre que venait de lui amener le général Foy. Là, la destruction revit encore, et comme si la mort y avait passé la ^pille. rien n'a rouvert les débris, nul n'a relevé les luines:

puis on vous montrera la pierre où depuis, conduit par le même guide qu'il avait ce jour-là, Jérôme est venu s'asseoir, comme un autre Marius, sur les débris d'une autre Cartilage.

De la ferme d'Hougoumont on ira à travers terre, si les moissons sont faites, jusqu'au bois de Montplaisir, où s'élevait 1 observatoire de Napoléon, et de l'observatoire à la maison de Lacoste, guide de l'empereur. Trois fois pendant la bataille Napoléon revint de la Belle-Alliance à cette maison. Ce fut assis sur une petite éminence située à vingt pas d'elle, et qui domine le cîiamp de bataille, que Jérôme joignit à trois heures de l'après-midi l'empereur; il était assis et avait à sa droite le maréchal Soult : le prince Jérôme prit sa gauche. Napoléon venait d'envoyer chercher Ney; il ava>»près de lui une bouteille de vin de Bordeaux et un verre plein, dans lequel, de temps en temps, il trempait machinalement ses lèvres. En voyant arriver Jérôme et Ney, tout couverts de poussière, de sueur et de sang, Napoléon sourit, car c'était ainsi qu'il aimait ses braves; puis, les yeux, toujours lixés sur celte grande lutte dans laquelle jusque-là il avait l'avantage, il envoya chercher trois verres à la maison de Lacoste, un pocr Soult, un pour Ney, un pour Jérôme ; mais il n'y en avait que deux ; il les remplit tous les deux de sa main, en présenta un à chacun de ses maréchaux, puis donna le sien à Jérôme.

Alors de cette voix douce qu'il savait si bien prendre dans l'occasion : « Ney, mon brave Ney, lui dit-il, le tutoyant pour la première fois depuis son retour de Uile d'Elbe, tu tas prendre les dou^e mille ho'nrnes dft Kelîerninnn pf fiç

Milhatit), tu vas attendre avec eux que mes grognards t'aient rejoint; tu donneras le coup de boutoir, et alors si Groudiy arrive la journée sera à nous. Va ! »

Ney donna le coup de boutoir, mais Groucliy n'arriva point.

De là il faut prendre la route de Genappe à Bruxelles, et on traversera la ferme de la Belle-Alliance, où Wellington et Bliicher se rejoignirent après la journée; en continuant toujours on arrivera bientôt au point extrême jusqu'où s'avança Napoléon, et d'où il reconnut que ce n'était pas Groucby mais Bluclier qui arrivait pour gagner une bataille perdue, comme avait fait Desaix à Marengo, et on se trouvera juste entre la deuxième et la troisième attaque. En faisant cinquante pas à droite dans l'intérieur des terres, on sera sur l'emplacement même du carré où se jeta l'empereur; c'est là que Napoléon fit tout ce qu'il put pour se faire tuer. Chaque bordée anglaise emportait des rangs entiers autour de lui,* et à chaque rang nouveau qui se reformait se replaçait Napoléon, que Jérôme tirait à lui par derrière, tandis qu'un brave général corse, le général Camui, revenait, à chaque fois et avec la même impassibilité, se mettre avec son cheval entre l'empereur et les batteries ennemies; enfin, après trois quarts d'heure de carnage. Napoléon se retourna vers son frère : « Allons, lui dit il, il paraît que la mort ne veut pas encore de moi ; Jérôme, je te donne le commandement de l'armée, je suis fâché de l'avoir connu si tard. » Puis il lui tendit la main, monta sur un cheval qu'on lui présentait, passa comme par miracle au milieu de l'ennemi, arrive il Genappe, s'y arrête un instant^ essaie de rallier Par-

niée; puis, voyant ses tentatives inutiles, remonte à ctievâl, et arrive à Laon dans la nuit du \0 au 20.

\'ingt-cinq ans se sont écoulés depuis cette époque, et ce n'est que d'aujourd'hui seulement que la France commence à comprendre que cette défaite était nécessaire à la liberté européenne; mais elle n'en a pas moins conservé au fond du cœur une douleur et une rage profonde d'avoir été marquée pour victime ; aussi, dans cette plaine où tant de Spartiates tombèrent pour elle, au milieu de la pyramide du prince d'Orange, du tombeau du colonel Gordon et du monument des Hanovriens, on cherche vainement une pierre, une croix, une inscription qui rappelle la France; c'est qu'un jour Dieu lui ordonnera de se remettre à l'œuvre de la délivrance universelle, commencée par Bonaparte et interrompue par Napoléon ; puis, cette œuvre accomplie, nous retournerons la tête du lion de ^'assau du cCté de l'Europe, et tout sera dit.

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