ANVERS
Le lendemain, je partis pour la patrie de Rubens, car, quoique le peintre au nom et au cœur de flamme soit né à Cologne, Anvers ne le réclame pas moins comme un de ses
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enfans; c'est im reste dans cette ville qu'il est mort, laissant pour veiller sur sa tombe cette immense et immortelle postérité procréée par son pinceau, postérité de treize cent dix tableaux connus par la gravure, et dans lesquels on compte plus de quatorze mille personnages.
Anvers a la figure d'un arc tendu, dont l'Escaut représente la corde ; avant qu'elle ne fût une ville, une de ces vieilles traditions qui bercent l'enfance des cités dit qu'un géant avait bâti son cbAlcau sur la pointe qu'on appelle aujourd'hui le Werf; de là sa puissance s'étendait sur le fleuve : une chaîne tendue d'une rive à l'autre lui livrait comme prisonniers tous ceux qui prenaient le chemin de l'Escaut; alors il les mettait à rançon, et s'ils refusaient de payer par mauvaise volonté ou par impuissance, il leur coupait les deux mains et les jetait dans le fleuve. De là l'étymologie d'Anvers : ITand-Verpen^ qui veut dire en flamand main jetée. Il y a bien comme partout quelques savans qui, pour avoir un avis à eux, lui contestent cette poétique origine, et qui prétendent que le nom d'Anvers vient tout bonnement de AerW-WerpI^ qui signifie devant le rivage; mais à ces incrédules on répond victorieusement en leur montrant les armes de la ville, qui sont un château et deux mains coupées, et en promenant tous les ans devant leur maison, non pas le géant lui-même, mais une statue faite à sa véritable image.
A l'époque où la ville, d'abord château romain, ensuite conqui'te normande, puis province franque, puis enfin marquisat séparé du duché de Basse-Loihariugie, pour servir ♦rapanage à TTodofrov de Bouillon, commpncnii à nrfMidrn
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quelque importance, son existence naissante fut tout à coup compromise par le libertinage d'un seul homme. Cet homme, l'ancêtre de tous les don Juan passés, présens et futurs, se nommait Tanquelin; malgré son nom peu poétique, jeune, beau, riche, adroit, il exerçait une immense fascination, non-seulement sur les femmes, mais encore sur les pères, les maris et les amans, auxquels il enlevait leurs filles, leurs épouses et leurs fiancées, et qui, au lieu de se venger de ses méfaits, étaient, par magie sans doute, forcés d'être les premiers à servir à l'accomplissement de ses caprices et de ses volontés ; enfin la corruption devint telle que la voix des ser\ileurs ordinaires de Dieu n'étant plus écoutée dans cette Sodome nouvelle, il fallutavoir recours aux grands moyens. Un moine fut député vers saint Norbert, qui, venu avec douze disciples en France, y opérait de grandes conversions par ses paroles et de grands miracles par ses prière,s. L'envoyé^ sur lequel reposait l'espérance du peu de cœurs vertueux restés dans la ville, partit nu-pieds en signe d'humilité et de détresse profonde, et marcha tant qu'il rencontra le saint évêque et le ramena vers la ville maudite; la chronique ne dit point si la conversion s'opéra par l'eau des nues ou le feu du ciel, mais ce qu'il y a de certain, c'est que chacun se repeniit, que les pères reprirent leurs filles, les maris leurs femmes, et les amans leurs fiancées, de sorte que Tanquelin, ne trouvant plus personne à séduire, prit le parti de se faire moine. Ce fut en mémoire de ce miraculeux événement que fat bàiie, sur le terrain du chapiii e de Saint- Michel, fondé par Godefroy de Bouillon au moment de son départ pour !o. Terre-Sainte, la cathédrale de Notrc-Dam^
d'Anvers. La grande îour qui la domine est postérieure > l'église, commencée en 1422 sous la direction de rarchitecte Amétius, elle. fut achevée en -1518 seulement ; sa hauteur est de 470 pieds, y compris la croix qui en a 15; de sorte que, de la galerie qui la couronne, on découvre Bruxelles, Gand, Malines, Breda, Flessingue, et même la fumée des bateaux à vapeur qui entrent dans l'Escaut. Quant au chœur de la cathédrale, il fut commencé en 1521 : ce fut Charles-Quint qui en posa la première pierre.
Je commence par la cathédrale, parce que c'est là que l'on court tout d'abord pour saluer la fameuse Descente de croix, soit qu'on l'ait vue au musée de Paris pendant les huit ans qu'elle y demeura, soit qu'on ne la connaisse que par les mille gravures qui en ont été faites. Voici son histoire :
Rubens était sur le point de retourner pour la seconde fois en Italie, lorsque, cédant aux instances des archiducs Albert et Isabelle, il résolut de se fixer à Anvers et d*y acheter une maison. L'acquisition faite, il voulut, pour se faire construire un atelier à sa guise, changer la disiribution de l'immeuble, et jeta les fondations entre son jardin et celui de la Société du Serment des arquebusiers; mais soit préoccupation artistique, soit que le plan fait dans la télé du peintre ne pût subir aucun changement, ces fondations empiétèrent tant soit peu sur la propriété des voisins : les arquebusiers se plaignirent au peintre, le peintre envoya au diable les arquebusiers ; un procès s'entama, qui se présentait si carrément, qu'il promettait d'avoir longue et chère vie. lorsque le bourgmestre Rockock, chef du Serment et ami de Rubens, s'interposa entre les parties belligérantes. Il fut
convenu alors que les arquebusiers abandonneraient le terrain en litige à Pvubens, et que Rubans ferait don aux arquebusiers, pour leur chapelle qui était dans la cathédrale d'Anvers, d'un tableau avec volets peint de sa main, lequel tableau représenterait un passage quelconque de la vie de saint Christophe, qui, je ne sais pourquoi, était, depuis l'invention de la poudre, le patron des arquebusiers.
Rubens, qui non seulement était un grand peintre, mais encore, comme dit son épitaphe, an homme prodigieusement versé dans la science de l'histoire ancienne, ne trouvant probablement pas dans la vie de saint Christophe, si intéressante qu'elle fût, un sujet qui allât à ses idées du moment, s'appuya tout bonnement alors sur l'étymologie du mot grec Chrtsfophoros^ qui signifie porteur du Christ, et crut remplir largement les conditions de son marché en exécutant un tableau dont le sujet était une descente de croix, et dont tous les personnages soutenant le Christ étaient par conséquent autant de Christophores. Le volet de gauche, toujours dans la préoccupation de cette idée, représentait la vierge Marie rendant visite pendant sa grossesse à sainte Elisabeth ; et le volet de droite, le prêtre Siméon tenant Jésus dans sesbras, lorsque sa mère et saint Joseph viennent le présenter au Temple. Le tableau fini, le peintre l'envoya à la compagnie des arquebusiers, espérant que son ingénieuse idée satisferait entièrement à leurs exigences : son erreur était grande. Les arquebusiers, qui ne savaient pas le grec, n'apercevant leur patron ni sur la toile du fond, ni sur les volets, demandèrent à grands cris le saint Christophe absent, refusèrent le tableau comme un tableau de hasard qu'on voulait leur
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faire passer pour neuf, et le renvoyèrent elioz le peintre en assignant de nouveau celui-ci à huitaine en restitution du terrain qui formait l'objet en litige. La chose était d'autant plus désagréable pour Rubens^ qu'en outre qu'il voyait mépriser un de ses meilleurs tableaux, l'atelier était construit, ouvert à beau jour, et des plus agréables qu'il y ait jamais eu par son ampleui? et par sa disposition.
Le jour qui suivit la reprise des hostilités, le bon bourçmestre, qui avait déjà rempli le rôle d'intermédiaire entre les parties belligérantes, vint trouver Rubens dans Tespoir d'arranger une seconde fois l'allaire; mais celte fois c'était plus difficile, les esprits étaient envenimés, il avait quitté les arquebusiers furieux, et trouva le peintre de fort mauvaise humeur. Cependant, comme rien ne coûtait à la bonté paternelle du bourgmestre pour les premiers, et à son amitié fraternelle pour le second, après trois ou quatre voyages faits de l'atelier du peintre à la Société du Serment, il parvint à adoucir la rancune de l'un et à diminuer les exigences des autres; de sorte qu'il annonça enfin, dans la joie de son âme, à Rubens que tout était terminé, pourvu qu'il consentît k introduire parmi les personnages un saint Christophe d'une grandeur quelconque, la taille n'y faisant rien, mais sa présence ayant été déclarée indispensable à l'unanimité. Alors Rubens ouvrit les volets, et découvrant son tableau , démontra physiquement au bourgmestre qu'il ne lui restait pas le plus petit coin où loger le saint demandé. Le bourgmestre reconnut la vérité de ce que lui disait son ami ; mais refermant à .son tour les volets que le peintre avaix ouverts, il lui montra que toute la surface extérieure était
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inoccupée. Rubens se rendit aussitôt, prit un crayon blanc et esquissa devant Tambassadeur le gigantesque saint Christophe qui se présente tout d'abord sur les volets fermés. Le bourgmestre alla aussitôt porter cette bonne nouvelle aux arquebusiers, qui, satisfaits de la concession, acceptèrent cette fois le tableau sans demander l'explication du liibou que le peintre y avait introduit pour faire allusion à leur ignorance.
Une anecdote non moins curieuse se rapporte encore au tableau : on dit qu'à l'époque où Rubens exécutait ce chefd'œuvre, ses élèves ayant obtenu de son domestique, au moyen d'une honnête récompense, l'entrée de l'atelier de leur maître, un jour où il était parti pour la campagne et ne devait revenir que le soir, l'un d'eux, poussé par ses camarades, alla tomber sur le tatleau et effaça le bras de la Madeleine, et la joue et le menton de la Vierge que Rubens venait justement de finir. La consternation fut grande, et chacun voulut fuir ; mais le domestique, sur lequel la responsabilité de l'accident devait naturellement retomber, puisque lui seul avait la clef de l'atelier, ferma la porte et déclara que personne ne sortirait que le bras de la Madeleine et la joue de la Vierge ne fussent remis dans leur état naturel : il n'y avait rien à dire à cela; c'était justice : les élèves étaient prisonniers, ils capitulèrent. On alla aux voix pour que l'élection portât sur le plus capable, et l'un d'eux fut nommé. Le jeune homme alors, tout tremblant, prit la palette et les pinceaux du maître, et au milieu des encouragemens de ses camarades, il répara le dommage causé, avec une telle perfection, que non-seulement Rubens ne s'aperçut point
de l'accident, mais encore que, regardant le lendemain avec complaisance son ouvrage de la veille :
— Voilà, dit-il en montrant le bras de la Madeleine et la tête de la Vierge, une tête et un bras qui ne sont point ce que j'ai fait de plus mal hier.
Le jeune homme qui avait droit à une part du complimewi, que s'adressait Rubens à lui-même était Van Dyck.
Quant à l'auteur de l'accident, c'était le jeune Diepenbick, qui venait de quitter la peinture sur verre pour entrer dans l'atelier de Rubens, et dont on peut voir des premières œuvres sans quitter la cathédrale : les vitraux d'une des fenêtres qui représente les (juatre administrateurs à genoux, ont été peints par lui et sont d'une admirable couleur.
De l'autre côté de l'église, V Élévation de la croix fait pendant à la Descente ; il est impossible de rien voir de plus osé que cette disposition diagonale, qui ne pouvait être tentée avec succès que par un peintre si capricieux et si puissant l La tête du Christ, que Rubens seul peut-être a fait homme et Dieu à la fois, offre une expression de douleur majestueuse et de sublime résignation que je n'ai vue nulle part : tout le vide du haut est illuminé par un rayon de lumière véritablement céleste; c'est le regard que Dieu laisse tomber du haut de sa gloire sur la victime expiatrice qu'il a soumise aux misères et aux douleurs humaines, tandis que le vido du bas peint les ténèbres dans lesquelles la terre était plongée. Le curé de Saint-Yalburge, qui avait fait prix avec Rubens pour deux mille florins de Brabant, exigea avant de les compter au peintre qu'i-1 remplît ce vide par une ligure ou un objet quelconque. Rubens y peignit son chien! Que
tout cela est merveilleux d'ignorance d'une part et de dédain de l'autre !
Après avoir été au hasard d'un chef-d'œuvre à Tautre, je revins en face du maîlre-autel, que surmonte YÂssomptioji de la Vierge. Ici, Ptubens a compris que pour faire sentir que la mère de Dieu montait vers son fils, il fallait la montrer plus près du ciel que de la terre : alors il devait abandonner cette carnation puissante qui donne à toutes ses compositions un caractère si humain, pour ce coloris vague et poétique qui appartient à des anges escortant une ombre; c'est ce qu'il exécuta avec le bonheur du génie. Tout le monde connaît ce tableau, avec son groupe de têtes chérubines qui semblent un énorme bouquet de roses, ses sept apôtres aux fronts graves, avec leurs draperies si richement étendues et si largement jetées : il a été fait en seize jours, pour la somme de 1,600 florins, c'est-à-dire deux cent vingt francs par jour : c'était le prix ordinaire que Rubens mettait à ses compositions.
Après ces trois tableaux, il est difiBcile de parler des autres compositions qui ornent l'église de Notre-Dame et qui en complètent l'ensemble. Lorsqu'on entre dans la chapelle Sixtine, on n'a d'attention que pour le Jugement dernier; et cependant les murailles sont couvertes de fresques qui, partout ailleurs, seraient longuement et minutieusement admirées. Il en est ainsi des génies de premier ordre, ils écrasent tout ce qui les entoure et se grandissent en abaissant.
Cependant, en sortant par la porte latérale, il faut jeter un coup d'œil sur un puits dont les ornemensbattus au marteau sont vierges de la lime ; c'est l'ouvrage de Quentin
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Metsys, qui, obéissantaux ordres ou plutôt au défi de son beau«père, de forgeron se fit peintre pour obtenir la femme qu'il aimait : ici on admire l'ouvrier; au musée on jugera l'artiste. En effet, un des premiers tableaux à volets que l'on trouve en entrant est de lui : il représente au fond l'inhumation du Christ; sur le volet de droite, la tête de saint- Jean-Baptisle servie à la table d'Hérode ; et sur le volet de gauche, saint-Jean dans l'huile bouillante. Ce fut devant ce tableau que Metsys reçut de son bizarre beau-père la main de sa fiancée.
Au pied de la tour de la cathédrale, où de l'église des chartreux de Kiel, dans laquelle il avait d'abord été enterré, ce peintre fut transféré après sa mort, on lit celte épitaphe :
QCENTINO RÎETSYS,
INCOMPARABILIS ARTIS PICTORI ADMIRATRIX
GRATA QUE P0STERITA3, A^'XO POST OBITUM SECLLARE