LES DEUX BOSSUS. — LE FRA>;KEXBERG
— LA PilE DES LUTINS
Une voiture, que j'avais louée pour faire une course dans les environs d'Aix-la-Chapelle, m'attendait à la porte de l'éf lise. Je montai dedans, e:^ j'ordonnai au cocher de me conduire au marché aux poissons; c'est que le marché aux poissons est célèbre non-seulement par ses anguilles de la Meuse et ses carpes du Rhin, mais encore par une vieille tradition qui remonte au jour de la Saint-Mathieu, de l'an de Notre- Seigneur 1549.
Donc, ce jour de la Saint-Maihieu, de l'an loî9, un pauvre musicien bossu, qui venait de faire danser une noce dans un village, rentrait avecles trois florins qu'il avait gagnés dans sa poche, lorsqu'en arrivant au parvis il fut tout étonné de voir la place au poisson parfaitement éclairée. ÎMinuit venait de sonner à la cathédrale, ce n'était point l'heure du marché, aussi le pauvre musicien, croyant qu'il y avait cette nuit à Âix quelque fête particulière dont son calendrier ne l'avait pas prévenu, s'avança vers les lumières, espérant que si, comme il le croyait, on se réjouissait là, son violon n'y serait pas plus déplacé qu'ailleurs.
En effet, il y avait joyeuse assemblée sur la place ; tous les étalages des marchands de poissons étaient illuminés avec une telle profusion, que le musicien se demandait
comment on avait pu trouver tant de bougies dans la ville. Desmels tout fumans étaient servis dans des plats d'or; les vins les plus exquis brillaient dans des carafes de cristal, qu'ils faisaient de topaze ou de rubis; enfin, grand nombre déjeunes dames des plus élégantes et de cavaliers des mieux vêtus faisaient honneur au repas, qui tirait à sa fin. A celle vue, le musicien ne doutant point qu'il fût tombé au milieu de quelque sabbat, voulut fuir; mais, en se retournant, il trouva derrière lui des pages et des valets qui lui barrèrent le chemin, el lui ordonnèrent, au nom de leur maître et de leur maîtresse, de monter sur une table et de leur jouer du violon.
Jamais le pauvre musicien qui, même en état de quiétude, avait grand'pcine à jouer juste, n'avait été disposé à jouer plus faux, lorsqu'à son grand élonnement, au premier coup d'archet qu'il donna, ses doigts se mirent à courir sur les cordes avec une rapidité et une justesse qui eussent fait honneur à Paganiniou àBériot.En même temps, des sons, d'une suavité si grande, que le pauvre diable ne pouvait croire qu'ils émanassent de lui , se répandirent dans l'air, et chaque cavalier ayant choisi sa danseuse, une valse effrénée, une de ces valses comme en ont vu Faust et comme les peint Boulanger, commença, s'enlaçant, s'enroulanl, se tordant comme les mille replis d'un immense serpent, et tout cela avec des ciis de joie, des rires, des contorsions si étranges, que le vertige gagna le musicien sur sa table, et que, ne pouvant rester en place, i! sauta à bas de son trône improvisé, s'élança d'un seul bond au milieu du cercle, et lu, sautant sur un pied, sautant sur l'autre, marquant ainsi
la mesure de plus en plus rapide, il finit à son tour par crier, rire et trépigner de toute sa force, si bien qu'à la fin de la danse il était aussi fatigué que les valseurs.
Alors une belle darae s'approcha de lui, tenant sur un plateau d'argent une coupe d'or pleine de vin délicieux, que le musicien avala jusqu'à la dernière goutte; pendant ce temps, deux pages lui étaient son habit, et la dame, lui appliquant le plateau sur sa bosse, prit un fin couteau à lame d'or, et, sans la moindre douleur, lui enleva lexcroissance qu'il avait jusque-là patiemment portée entre ses deux épaules. Enfin, un beau seigneur, fouillant à son escarcelle, versa dans la coupe vide une poignée de florins d'or pour remplacer le vin qu'il avait bu : le pauvre musicien voyant que jusque-là on ne lui voulait que du bien, laissait faire les beaux messieurs et les belles dames, tout en se confondant en excuses sur la peine qu'il leur donnait, lorsque tout à coup un coq chanta dans les environs; à l'instant même, bougie, souper, vins, dames, chevaliers, pages, tout disparut comme si la bouche même du néant avait souiDé dessus, et il se retrouva seul dans la nuit, sans bosse, tenant son violon et son archet d'une main, et sa coupe pleine d'or de l'autre.
Il resta un moment tout étourdi et comme s'il venait de faire un rêve, mais s'étant peu à peu rassuré, il vit qu'il était bien éveillé en se parlant à lui-même et en se félicitant tout haut sur le bonheur qui lui était arrivé. Il reprit le chemin de sa maison, frappa à la porte et appela. Sa femme se leva aussitôt et vint lui ouvrir ; mais à l'aspect de cet homme parfaitement droit, à la place où elle s'attendait à voir un bossu. ' elle referma vivement la porte, croyant que c'était un voleur
202 IMPRESSIOiNS DE VOYAGE.
qui, pour pénétrer chez elle, avait irriité la voix de son mari. Si bien que le pauvre diable eut beau faire et beau dire, force lui fut de passer la nuit sur le banc de pierre qui était près du seuil de sa maison.
Le lendemain au matin, le pauvre musicien fit une nouvelle tentative, et, plus heureux que dans la nuit, finit par être reconnu par sa moitié, Il est vrai que la bonne dame, voyant un homme droit et riche à la place d'un homme pauvre et bossu, donna peut-être quelque chose au hasard en voyant qu'elle ne perdait pas au change. Le musicien lui raconta alors tout ce qui s'était passé, et sa femme qui, comme on a déjà pu s'en apercevoir, était une femme de sens, lai conseilla de donner en aumônes le quart de son or, et comme avec le reste ils avaient encore de quoi vivre tranquillement et honorablement, de suspendre , en manière d'ecc voto^ le violon miraculeux au-dessous de Timagedeson patron. C'était un bon conseil ; aussi fut-il de point en point suivi par Tex-bossu.
L'aventure, comme on le pense bien, fit grand bruit à Âix-la-Chapelle; les uns en furent contens, et c'était le plus grand nombre, car le pauvre musicien élait généralement fort aimé ; d'autres en furent affligés, et ceux-là c'étaient les envieux.
Or, parmi ces derniers, il y avait un musicien bossu par devant, qui, à cause de celte infirmité, ne pouvant jouer du violon comme son confrère qui élait bossu par derrière, jouait de la clarinette, et qui, à cause de l'infériorité de l'instrument qu'il avait été forcé d'adopter, avait voué de longue main une gîandc haine au pauvre violoniste. Il avait donc
EXCUaSiONS SUR LES BORDS DU RHIN. 203
naturellement été on ne peut plus affligé du bonheur qui lui était arrivé, et cependant il était venu des premiers avec uv visage joyeux le féliciter sur sa bonne fortune, tout en trou vaut cependant qu'il était mieux quand il avait sa bosse, e il s'était fait raconter Ihistoire dans ses moindres détails Alors, quand il avait été bien renseigné, il était parti, et d'après ce qu'il avait appris, il avait fait son plan.
Malheureusement, un an devait s'écouler avant qu'il ne le mît à exécution, et pour le pauvre bossu celte année fut un siècle. Enfin, le jour ou plutôt la nuit de la Saint-Mathieu arriva : le musicien prit son instrument, s'en alla faire danser dans le village où un an auparavant avait fait danser son confrère, puis à minuit sonnant revint par la môme porte, de sorte qu'il se trouva à minuit et quelques minutes sur la place du marché au poisson ; et arrivé là, sa joie fut grande, car elle était illuminée comme un an auparavant ; les ra**mes dames et les mêmes cavaliers étaient attablés à un banquet pareil, mais autant l'autre était joyeux, autant celui-là paraissait triste. Le musicien n'en porta pas moins sa clarinr-tle à sa bouche, et malgré les signes réitérés qu'on lui fit de se taire, il commença une valse, qu accompagi^èrent aussitôt les chouettes et les hibous, perchés sur les saints de pierre de la vieille cathédrale : alors les fantômes se prirent par la main, et, au lieu de cette joie folle avec laquelle ils avaient dansé un an auparavant, ils commencèrent un grave et triste menuet, qui finit par des révérences roides et empesées, comme doivent en faire les statues de marbre couchées sur les tombeaux. Néaïimoins la dame qui, un an auparavant, avait donné au bon violon la récompense
qu'ambitionnait si fort l'envieuse clarinette, s'approdia du musicien, et lorsque les deux pages lui eurent ouvert son pourpoint, opération qu'il laissa faire avec une patience remarquable, elle lui appliqua dans le dos le plat d'argent. Or, comme c'était le plat où avait été soigneusement conservée la bosse de son confrère, et que l'application se faisait juste à la même place, la bosse reprit de bouture à l'instant même, de sorte que, sur ces entrefaites, le coq ayant chanté, tout disparut, et que la clarinette se trouva bossue par derrière et par devant.
Chaque musicien avait été récompensé selon ses mériles.
Nous sortîmes d'Aix-la-Chapelle par la porte de Borcelte, afin d'aller, comme tout voyageur doit le faire, goûter les eaux minérales. Comme toutes les eaux minérales, celles de Borcette sont détestables.
En sortant de Borcette, je descendis de voiture, et mon cocher, après m'avoir montré, au milieu d'un massif d'arbres, les ruines du Frankenberg, m'indiqua un petit chemin qui y conduisait. Je le suivis religieusement; il longea pendant cent ou cent cinquante pas un petit ruisseau tout fumant, dont la tiède humidité me parut entretenir les herbes dans une délicieuse verdure; puis je traversai le Felsembach. Je me perdis un instant dans les haies, elfinis par me retrouver à la porte de la ferme. C'est à cette ferme qu'on vient se rincer la bouche avec du makey quand on a bu de l'eau de Borcette. Or, comme nos lecteurs ne trouveraient probablement pas le mot makey dans la Cuisinière bourgeoise, ils sauront que c'est tout bonnement un mélange de crème, de canelle et de sucre, fort agréable au goùl.
Je parcourus les ruines, et je vis le lac où était enseveli l'anneau de Falstrade (1). Quand le château était neuf, et que Teau du lac était pure, ce devait être une délicieuse liabitation, et l'on comprend facilement, magie à part, la prédilection que le bon empereur avait pour cet endroit.
Cependant comme, moins heureux que lui, je n'y pouvais point passer ma vie, je remontai en voiture, et, après avoir suivi quelque temps les boulevards extérieurs, nous fîmes une pointe, et nous arrivâmes, toujours en voiture, au sommet du Loosberg; c'est l'endroit où Satan, fatigué de porter sa dune, la laissa tomber (2) : il y a trente ans encore elle était toute sablonneuse, et telle qu'elle était sortie de ses mains. Mais depuis l'an 1807, époque où tout particulièrement on a cessé à peu près de croire au diable, la vieille montagne de la ruse a été transformée en jardins, et son sol aride a disparu sous une couche de verdure, au milieu de laquelle ont poussé pêle-mêle des arbres, des cafés et des casinos.
Le Salvatorsberg est resté plus fidèle à ses vieilles traditions, et l'on n'y trouve que la ruine d'une ancienne église fondée par Lothaire 1er, et uneespècede fermeappartenant je ne sais à qui.
Nous rentrâmes à Aix-la-Chapelle par la porte de Cologne, et comme je le lui avais recommandé, mon cocher m'arrêta devant la ruelle des Lutins; c'est encore une vieille
(1) Voir la Chronique de Charlomagne.
(2) Voir la Chroni.iue de CUarlemo£ne.
tradition qui a dor.né ù celle petite rue le nom de Hinzen Geeschen,
C'est qu'il y avait aulrefois dans le pays du Limbourg, à l'endroit même où s'élèvent aujourd'hui les ruines de ce château d'Emmaburch, que, grâce à la tyrannie de Frédéric- Guillaume, je n'avais pu voir qu'en me démanchant le cou, d'immenses souterrains dont personne n'avait jamais trouvé l'extrémité : ces souterrains, déserts en apparence le jour, devenaient la nuit la demeure de ces bons lutins de la famille des Trilby, dont Nodier nous a écrit l'histoire ; là, ces gracieux enfans de la Terre, aux malices innocentes et aux folles joies, se réunissaient dès que le soleil était couché, et restaient jusqu'à une heure du malin rangés autour de longues tables, chantant des chansons dans une langue inconnue, et trinquant dans de petites coupes d'or, dont le choc imitait si bien le tintement d'une clochette, qu'un jour un berger, qui avait perdu sa génisse, croyant qu'elle s'était enfoncé dans les souterrains, y descendit guidé par le son, et vit tout ce monde joyeux et souterrain buvant ses vins exquis et chantant ses folles chansons. Alors il comprit que ce bruit, qu'il avait pris pour celui de la clochette de sa génisse, était celui des petites timbales d'or, et il se retira aussitôt, sans que les lutins, qui cependant l'avaienl vu, lui eussent fait le moindre mal.
Mais le berger ne leur garda point le secret qu'ils espéraient de lui, et sa première démarche, en sortant du souterrain, fut pour aller dénoncer à son confesseur les petits démons qui faisaient si bonne chère : le confesseur était un moine sévère qui n'aimait point les fêles clandestines,
et qui voulait qu'on ne s'amusât que les jours autorisés par le calendrier. Il fit une quête, rassembla une somme considérable, bâtit une église à Tendroit même où le kergpr était entré dans le souterrain, plaça une croix sur sa coupole, et vint en toute pompe et suivi du clergé, dans la chapelle y dire une messe, et y procéder aux exorcismes indiqués par le rituel.
Mais il n'y avait pas besoin de tant de cérémonies : au premier coup de cloche, les pauvres petits diables de lutins avaient été forcés de déguerpir.
Cependant les exilés, privés de leur antique logement, avaient choisi un autre domicile; et tandis qu'en punition de son indiscrétion le berger s'en allait mourant d'une maladie de langueur, ils s'étaient installés dans les souterrains d'une tour située entre les portes de Cologne et deSand-Kaul. iMais hélas! les pauvres petits diables n'avaient point eu le temps, en quittant leur domicile, d'en emporter le mobilier qui le garnissait; de sorte qu'ils n'avaient plus ni plats d'argent, ni timbales d'or; de sorte qu'il leur fallait, chaque fois qu'ils avaient à célébrer quelque fête, emprunter des chaudières, des casseroles et des verres aux habitans des rues voisines; ce qu'ils faisaient en entrant dans les maisons par les cheminées, et en emportant avec grand bruit les ustensiles dont ils avaient besoin, et que les habitans retrouvaieni le lendemain soigneusement rapportés à leurs portes. Ils comprirent donc qu'il valait mieux, lorsque certains signes, comme le pétillement du feu, comme !e hennissement des chevaux, comme le frémissement de la batterie de cuisine, leur annonçaient que c'était
jour de fête chez les lutins, mettre d'eux-mêmes à la porte de leur maison les ustensiles que les visiteurs nocturnes avaient l'habitude de leur emprunter, el ainsi en agirent-ils. Les lutins, reconnaissans, ne firent plus aucun bruit, et les habitans des rues avoisinant la tour purent enfin dormir.
Mais il arriva qu'un soir, deux braves soldats qui étaient logés à l'hôtel du Sauvage, justement situé dans la rue qu'on appelle aujourd'hui la ruelle des Lutins, virent l'hôtelier qui récurait les casseroles avec un soin tout particulier, et qui, lorsqu'elles étaient brillantes comme de l'argent, les mettait sur le pas de sa porte. Ils lui demandèrent alors dans quel but il se donnait tant de peine, et ayant appris que c'était à l'intention des lutins, ils se mirent à rire, et comme c'étaient des hommes qui n'avaient peur de rien, et ne croyaient ni en Dieu, ni en diables, ils lui dirent ; « C'est bien, rentrez vos casseroles, et nous allons nous mettre sur la porte, de sorte que quand les lutins viendront, au lieu de toute votre batterie de cuisine, ils trouveront deux épées bien affilées. » L'hôtelier fit tout ce qu'il put pour les empêcher de commettre cette imprudence; mais les deux soldats relevèrent leurs moustaches en jurant le nom du Seigneur ; de sorte que l'aubergiste leur tira sa révérence, et les laissa faire à leur volonté.
Lorsque la nuit fut venue, les deux soldats se mirent en effet sur le seuil de la porte, que l'aubergiste referma derrière eux; pendant quelque temps il les entendit causer amicalement, puis lorsque vinrent les dix heures du soir, il les entendit hausser la voix, puis se disputer, puis croiser le fer; pendant quelque temps il put suivre le cliquetis des
épées ; il cessa tout à coup , et un profond silence lui succéda.
Le lendemain, au point du jour, l'aubergiste sortit et trouva les deux soldats morts; ils s'étaient battus et enferrés l'un l'autre.
On ne douta point que ce ne fût une vengeance des lutins; aussi le bruit de cette aventure étant venu aux oreilles du moine, il résolut de les chasser de la ville comme il les avait déjà cliassés de TEmmaburch : en conséquence, armé d'un bénitier et d'un goupillon, il descendit dans les souterrains de la tour, et les aspergea entièrement d'eau bénite, en accompagnant chaque aspersion des paroles puissantes qui déjà une fois les avaient chassés.
Depuis ce temps les lutins ont quitté Aix-la-Chapelle, et nul ne sait ce qu'ils sont devenus ; mais en mémoire du séjour qu'ils ont fait dans les souterrains de la tour, la rue où Ion trouva les deux soldats morts s'appelle encore aujourd'hui Einzen-Geei^chen, ou la nielle des Lutins.
Comme nous n'avions plus rien à voir à Aix-la-Chapelle, nous rentrâmes vertueusement dans l'hôtel du Grand-Monarque, avec l'intention bien arrêtée de partir le lendemain malin, et d'aller coucher à Cologne.
Or, comme aucun lutin ne vint contrecarrer ce projet, le lendemain, à six heures du matin, nous mîmes, en quittant Aix-la-Chapelle, sa première partie à exécution.
xm
COLOGxNE.
Nous arrivâmes à dix heures du soir à Cologne. Comme notre cocher ne connaissait point la ville, il nous emmena dans un labyrintlie de petites rues qui finit par aboutir à une espèce de bouge nommé Thôtel de Hollande. En Allemagne, une fois entré dans un hôtel pendant les heures indues, le malheureux voyageur est pris comme une souris dans une souricière. La porte se refern-ie derrière lui, et il faut qu'il attende jusqu'au lendemain matin pour savoir ce qu'il adviendra de lui. Notre malaise tourna au profit de la curiosité. Le lendemain, au point du jour, nous étions dans les rues de Cologne.
Cologne dut sa naissance à un camp romain. Un jour Agrippa trouva la position heureuse, et s'établit sur la colline qui s'étend depuis l'église de Notre-Dame jusqu'à la place de Sainte-Marie-aux-Degrés. Les camps romains étaient de véritables forteresses avec leurs fossés, leurs murailles et leurs tours. Quelques cabanes craintives, qui s'étaient élevées sur la rive orientale du Rhin, passèrent alors le fleuve et vinrent s'adosser au camp romain pour lui demander sa protection. D'autres suivirent successivement leur exemple, et l'ancien camp d'Agrippa se trouvait déjà entouré d'une ceinture de maisons, lorsque, par fortune, Agrippine y naquit pendant les campagnes de Germaiiicus. Ce fut une raison pour Claude d'y envoyer une colonie romaine, qui prit le
nom de Colonia Agrippina, et qui donna au camp l'apparence d'une ville. Plus tard Vitellius y fut proclamé empereur, et, dès lors, elle compta dans les annales romaines et prit sa place dans l'histoire du monde.
Encore aujourd'hui il est possible de sui>Te , par les ruines, l'enceinte quadrangulaire tracée par les Romains, ces puissans bâtisseurs, et il est facile de déterminer les limites de la colonie d'Agrippine au moment où Trajan la quitta, rappelé par Nerva pour partager Tempire avec lui, c'est-àdire vers la fin du premier siècle.
Dès lors Cologne, devenue la capitale de la Gaule rhénane inférie'irA, fut considérée comme une ville importante î l'empereur Constantin y fit bâtir un pont magnifique, dont l'arc a disparu, mais dont on voit encore le pilier quand les eaux du Rhin sont basses.
Entre ces deux péri<?des, c'est-à-dire vers l'an 220, une invasion des Goths avait pensé détruire la ville naissante : c'est à cette invasion que se rattache la tradition des onze mille vierges.
En 508, Clovis fut proclamé if)i à Cologne. C'était par cette ville et par le point appelé Deutz, que les Ripuaires firent leur invasion. Pépin fut duc de Cologne avant de devenir roi des Francs ; Charlemagne, comme nous l'avons vu, faisait de fréquentes visites dans cette ville; enfin, Othon le Giand la réunit à l'empire germanique, lui accorda de grands privilèges, et la confia à la protectioi^ de son frère Brunon, archevêque de Cologne et duc de Lorraine.
Au moyen âge, c'est-à dire vers la fin du xiv* siècle, Cologne, qui avail^ toujours été s'agrandissant, était le plus
puissant appui de la fédération des villes dites Hanses. Alors, elle pouvait à elle seule mettre sur pied 30,000 combattans, et elle possédait 4 1 collégiales, 58 couvens, 49 églises paroissiales, 49 chapelles et 16 hôpitaux.
Au xve siècle commence la décadence de Cologne, le commerce de la Flandre, du Brabant et de la Hollande la mine; les proscriptions religieuses lui tirent le meilleur de son sang ; enfin, en -1794, Cologne devint ville de la république. Jusqu'à ce jour, c'est-à-dire depuis plus de seize siècles, elle avait conservé le patriciat romain, la toge des consuls, et les licteurs avec leurs faisceaux. En 1814, elle fut occupée par les Russes, et l'année d'ensuite cédée aux Prussiens, qui, à tout hasard, la fortifièrent en ajoutant sept tours aux quatre-vingt-trois qu'elle avait déjà. Or, ces fortifications ont un but étrange que Ton retrouve systématiquement appliqué sur toute la ligne du Rhin : c'est de menacer les villes bien plutôt que de les défendre.
En effet, les provinces rhénanes, séparées violemment de la France, et données à Sa Majesté Frédéric-Guillaume comme accroissement de territoire, ne sont que faufilées à la Prusse, et au premier appel se déchireront d'elles mêmes. Leur nouveau maître, déjà séparé de ses nouveaux sujets par l'abîme religieux qu'on ne fait qu'agrandir avec la persécution, et qu'on ne comble que par la tolérance, au lieu de laisser aux habiians du Rhin le Code Napoléon, qui pendant vingt an^es avait régis; au lieu de choisir dans leur sein même les fonctionnaires publics qui doivent les administrer; au lieu enfin de leur accorder le libre exercice de la religion qu'ils ont reçue de leurs pères, et qu'ils veulent
transmettre à leurs enfans, leur enlève peu à peu les lois françaises pour y substituer le hon plaisir prussien, choisit les employés du gouvernement hors du territoire qu'ils sont chargés de gouverner, et veut que tout fils d'un père protestant suive la religion de son père, ce qui serait juste peutêtre dans tout autre pays ; mais ce qui, là, où tout avenir ne s'ouvre que par ralliance avec les étrangers, et oij tous les étrangers sont luthériens, devient une suprême injustice.
Ce fut contre cette dernière décision, dont il sentait toute la portée, que se prononça Clément-Auguste, archevêque de Cologne, qui a eu le talent de se faire martyr dans une époque où l'on n'y croyait plus. En vertu du pouvoir spirituel qu'il avait reçu du pape, il déclara, se plaçant en opposition avec le pouvoir temporel du roi, qu'il n'autoriserait les prêtres à bénir les mariages mixtes qu'après que les pères, au contraire de ce qui était ordonné par l'arrêté royal, auraient pris l'engagement formel de faire élever leurs enfans dans la religion catholique, déclarant qu'à son défaut il y avait les pasteurs luthériens, et que pour ceux qui croyaient le mariage devant Dieu inutile, restait le mariage devant la loi. Quelques jours après cette déclaration, le gouverneur civil de la province et le colonel de la gendarmerie résidant à Coblentz, se rendirent à Cologne, et après s'être adjoint le maire de la ville, se présentèrent à l'archevêché. Introduits en présence de Clément-Auguste, ils lui intimèrent l'ordre d'obéir aux instructions du gouvernement. L'archevêque répondit que pour les affaires temporelles il était effectivement soumis au roi, mais que pour les questions spirituelles, il ne relevait que de Rome. On lui enjoignit alors de se démettre
de son archevêché ; mais il répondit que, nommé par le pape, c'était au pape seul à l'interdire. Sur celte réponse, il fut arrêté et conduit à la forteresse de Minden, où il est libre, il est vrai, mais libre dans une ville protestante, et où il a pour domestiques deux soldats habillés en bourgeois.
11 est impossible de se figurer l'effet que produisit cette arrestation ; un frisson de fièvre parcourut toute cette ligne de villes assoupies sous la domination étrangère, et qui se réveillèrent tout à coup, se rappelant le temps où elles étaient libres. Sous le prétexte de surveiller les Belges et les Hollandais, en litige à cette époque sur la question du Limbourg et du Luxembourg, les troupes prussiennes furent poussées aux bords du Rhin; la forteresse d'Ehrenbreisten, qui domine Coblentz, point central de l'agitation, se remplit de poudre et se hérissa de canons, dont toutes les gueules, à mesure qu'ils se mettaient invisiblement en batterie, se tournaient comme d'elles-mêmes vers la rive gauche du Rhin. Le prince Guillaume, envoyé dans le pays avec la mission apparente de passer des revues, s'arrêta à Cologne, où il fut sifflé, et vint à Coblentz prendre part à la fête que la province donnait au général Borstel. Voici à quelle occasion celte fête était donnée, et ce qui se passa :
Le vieux général Borstel, qui commandait à Coblentz depuis 1827, achevait sa cinquantième année de service ; la province, à cette occasion, lui donna une fête à laquelle assistèrent les envoyés de toutes les villes du Rhin et de tous les corps administratifs. A la suite de la revue qui fut passée par le général sur la grande place, et à la fin de laquelle le prince Guillaume lui amena les régimens comme s'il lui en
remettait une seconde fois le commandement entre les mains, il y eut un grand dîner. Au dessert, le prince Guillaume demanda, pour tâcher de ramener à lui Tattention et les applaudissemens absorbés par le général, si personne ne se souvenait de quelque vieille chanson du Rhin; un convive se leva alors, et chanta les couplets suivans, que je traduis ici dans leur littérale simplicité, mais non point dans leur native rudesse :
Chantons le fleuve dont les ondes Chez nous d'un peuple libre apporte le salut;
Chantons le Rhin aux eaux profondes, Qui, roulant vers la mer son fidèle tribut,
Arrose la rive adorée
Où mûrit la groppc dorée.
Rhin, Vin,
A ces deux mois l'oppresseur tremble.
Et ces deux mois riment ensemble.
Chantons ce doux jus qu'on renomme, Qui rétablit chez nous la sainte égalité. Qui de l'esclave fait un homme, Et devant les puissaos lui donne la fierlé. L'amour qui dort au fond du verre.
En palais change la chaumière.
Vin, Rhiu, A ces deux mots l'oppresseur tremble.
Et ces deux mots rimeut ensemble.
216 IMPHESSIONS DE VOYAGE.
Par celle faiis>e ronoiHmôe, Dont pour cacher son joug un peuple fait grand bruil,
Celui qui boit ta liqueur enflammée, Noble vigne du Rhin, ne fut jamais séduit. Tout cœur où ie mot d'honneur vibre N'est heureux qu'autant qu'il est libre.
Rhin,
Vin, A ces deux mots l'oppresseur tremble, Et ces deux mots riment ensemble (1).
Ces trois couplets furent accueillis avec des applaudissenieus frénétiques qui, cette fois encore, ne s'adressaient point au prince Guillaume, si bien qu'il se retira fort mécontent, et que de nouvelles troupes furent mises en mouvement, toujours sous le prétexte de surveiller les frontières belges; mais il résulte de tout cela que les villes qui bordent la rive gauche du Rhin, depuis le pont de Kell jusqu'il Nimègue, ne sont qu'une longue traînée de poudre à laquelle la moindre étincelle peut mettre le feu. Une fois allumé, il est difficile que l'incendie, surtout s'il conserve son côté religieux, ne se communique pas, sinon au gouvernement, du moins au peuple belge, que toutes ses sympathies porteront à soutenir ses coreligionnaires.
La cour de Berlin ne laisse jamais échapper l'occasion de témoigner sa haine envieuse et contre-révolutionnaire pour la France. La France, de son côté, a Waterloo sur le cœur;
(1) Je dois avouer qu'ils riment mieux en allemand qu'en français, mais je n'étais pas le maître de choisir d'autres rimes.
de sorte qu'avec un peu de bonne volonté chez nos ministres, les choses peuvent s'arranger à la satisfaction de tout le monde.
Quant à nous qui avons foi dans l'avenir, nous proposerons au roi Louis-Philippe, aii lieu de cette ridicule pancarte dont on a fait les armes de la révolution de Juillet, d'écarteler le vieil écusson de France :
Au premier, du coq gaulois, avec lequel nous avons pris Rome et Delphes.
Au second, de l'aigle de Napoléon, avec lequel nous avons pris le Caire, Berlin, Vienne, Madrid et Moscou.
Au troisième, des abeilles de Charlemagne, avec lesquelles nous avons pris la Saxe, l'Espagne et la Lombardie.
Au quatrième, des fleurs de lis de saint Louis, avec lesquelles nous avons pris Jérusalem, Mansourah, Tunis, Milan, Florence, Naples et Alger.
Puis on y ajouterait cette devise, que Ton tâcherait de tenir mieux que le roi Guillaume de Hollande n'a fait de la sienne :
Deiis dédit, Deus dabit.
Et nous aurions tout bonnement le plus beau blason de la terre.
218 niPaiiSSlO.NS DE VOYAGE,
LE DOMC.
Noire première visite fut pour le clume.
Ce fui rarclicvèque Engcibcrg, surnommé le saint^ qui conçut, vers 1225, l'idée de faire bàlir une cathédrale; mais ce ne fut que son successeur, Conrad de Ilochsteden, qui, ayant résolu vers 1257 de passer de l'idée à Texéculion, fit venir le premier architecte de la ville, et lui ordonna de bâtir un monument qui surpassât en architecture religieuse tout ce qu'on avait fait de plus beau jusqu'alors. Il mettait à sa disposition, pour arriver à ce but, le trésor du chapitre, l'un des plus riches du monde, et les carrières du Drakenfels, la plus haute des sept montagnes.
C'était là une de ces propositions qui rendent fou un artiste; aussi celui auquel s'était adressé le digne prélat sortit de l'archevêché doutant encore qu'il fût chargé d'une si glorieuse entreprise : néanmoins force lui fut de le croire, car le même jour Conrad lui envoya un sac plein d'or pour les premiers frais.
L'architccle auquel s'était adressé le généreux prélat était modeste comme un homme de génie; aussi résolut-il de visiter les plus belles églises de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, avant de commencer la sienne. Il alla donc trouver l'archevêque et lui demanda la permission de commencer sa tournée. L'archevêque le lui accorda, à la condi-
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RlilN. 219
dition que dans une année il serait de retour. L'artiste sollicita, mais en vain, quelques mois de plus ; ce fut tout le délai qu'il put obtenir, tant l'archevêque était désireux de voir mettre son projet à exécution. l
Au bout d'une année l'architecte revint, plus indécis que' jamais. Il était bien fixé sur la pensée mythique de son ouvrage, c'est-à-dire qu'il voulait que le monument eût deux tours pour rappeler que le chrétien doit lever ses deux bras au ciel; qu'il eût douze chapelles en mémoire des douze apôtres; qu'il fût bâti sur la forme d'une croix, afin que les fideles n'oubliassent pas un instant le signe de leur rédemption; que le chœur fût un peu plus incliné à droite qu'à gauche, parce que Jésus-Christ inclina la tête sur l'épaule droite en mourant; enfin que le tabernacle fût éclairé par trois fenêtres, parce que Dieu est triple et.que toute lumière vient de Dieu. Mais ce n'était là, si on peut le dire, que l'âme du monument ; restait encore son corps, sa forme, c'est-à-dire la traduction visible de cette pensée religieuse, si puissante au moyen âge, qu'elle fit éclore comme une sève toute une végétation de granit : c'était donc cette forme que l'architecte cherchait le matin, le soir, à toute heure de la journée et partout où il se trouvait.
Or, un après-midi que l'architecte, toujours rêvant à son plan, avait, sans s'en apercevoir, dépassé les murailles de la ville et était arrivé à un endroit de la promenade appelé la Porte-des-Francs, il s'assit sur un banc, et du bout de sa baguette commença de tracer sur le sable des façades et des profils de cathédrale, les effaçant tous avant qu'ils ne fussent achevés, car tous lui paraissaient incomplets et mes-
quins h côté du riche monument que les anges bâtissaient dans son imagination; enfin, à force de tentatives différentes, il venait d'arriver à un ensemble plein de grandeur et de majesté, qu'il regardait déjà avec une certaine satisfaction, lorsqu'il entendit derrière lui une voix aigre qui disait :
— Bravo ! l'ami, voilà bien le dôme de Strasbourg. L'architecte se retourna, et vit debout derrière lui, et la
tête presque appuyée sur son épaule, un petit vieillard à la barbe taillée en pointe comme celle d'un juif, aux yeux creux et étincelans, et au sourire sardonique, vêtu d'un pourpoint noir qui lui collait tellement sur tous les membres, qu'on eût pu le prendre pour la peau d'un nègre, encore plus maigre que lui, et dont il se serait fait un vêtement. Tel qu'il se présentait à notre architecte, le petit vieillard n'était point de nature à lui inspirer une vive sympathie : cependant, comme son observation était juste, et comme l'artiste venait de reconnaître qu'en croyant inventer il s'était souvenu, au lieu de défendre son œuvre, il répondit en soupirant : « Cela est vrai. »> Puisil effaça son œuvre presque achevée et en recommença une autre. Mais à peine la baguette avait-elle gravé sur la planche mobile les premières lignes d'un autre édifice, que la mêmevoix aigrelette, accompagnée du même sourire sardonique, s'écria :
— A merveille, et c'est bien là la cathédrale de Reims.
— Oui, oui, murmura l'artiste, et j'aurais mieux fait de rester ici et de ne rien voir, car il n'y a de véritable créateur que Dieu.
— Et Satan, murmura le petit vieillard d'une voix qui fit tressaillir l'arohilecle.
Mais comme une seule ef éternelle pensée l'absorbait, il effaça de nouveau les malheureuses lignes, sans s'inquiéter du timbre métallique de cette voix, et se remit de nouveau à la besogne. Il y était depuis un quart d'heure, doucement bercé par les encouragemens de son voisin, qui murmurait à son oreille : Bien, très bien, parfaitement! lorsqu'il en fut tiré par l'approbateur, qui lui dit tout à coup :
— Vous avez beaucoup voyagé, à ce qu'il paraît?
— Pourquoi cela?
— Parce qu'après avoir traversé l'Alsace et visité la France, vous êtes revenu par l'Angleterre.
— Qui vous dit cela?
— Le dessin de cette église, (^ui est celle de Cantorbéry. L'artiste poussa un profond gémissement. La critique du
petit vieillard était terrible, mais vraie. Il effaça donc le monument avec son pied, puis, cédant à un mouvement d'impatience, il se retourna vers le petit vieillard, et lui présentant sa baguette :
— Pardieu ! mon maître, lui dit-il, vous qui êtes un si bon critique, est-ce que vous ne pourriez pas joindre un peu l'exemple au précepte, en me montrant à votre tour ce que vous savez faire?
— Volontiers, dit le petit vieillard en prenant la baguette avec son rire éternel.
L'architecte voulut lui donner sa place, mais lui, faisant signe de la tête que non, il s'appuya d'un bras sur Uépaiile de l'artiste, et de l'autre, sans appui et à main levée, commença de tracer sur le sable de nouvelles lignes, à la fois si
hardies, si élégantes et si correctes, que l'artiste s*écrla aussitôt :
— Ali ! je vois bien que nous sommes frères.
— Dis, répondit en ricanant le petit vieillard, que tu es écolier et que je suis maître.
— Je suis tout prêt à ravouer, répondit l'artiste avec la bonne foi du génie, mais il faudrait que je visse pour cela quelque chose de plus que des lignes isolées. Le détail n'est rien, l'ensemble est tout.
— Tu as du bon, et l'on peut faire de toi quelque chose, dit le petit vieillard; mais il ne me plaît pas, à mol, d'en faire davantage.
— Pourquoi cela? dit Tarchitecte.
— Parce que lu me prendrais mon plan.
— Vous avez donc aussi une cathédrale à bâtir, vous?
— J'espère en avoir une.
— Laquelle?
— Celle de Cologne.
— Comment, la mienne ?
— La tienne?
— Sans doute, la mienne.
— Oui, si tu donnes un plan?
— J'en donnerai un.
— Et moi aussi : monseigneur Conrad choisira entre les deux.
L'architecte pâlit.
— Ah! ah! s'écria l'inconnu en ricanant; cela t'inquiète, confrère : tu as peur d'élre obligé de rendre le sac d'orque t'a envoyé l'archevêque, et qu'à l'exception de cent écus tu
as dépensé à faire inutilement ton tour de France et d'Angleterre?
L'architecte regarda autour de lui ; il rit que le jour tombait et qu'il était seul avec le vieillard.
— Ecoute, lui dit-il, je ne sais comment tu as appris qu'il me reste encore cent écus sur les arrhes que m'a données monseigneur Conrad; mais achève le dessin que tu avais commencé, ces cent écus sont à toi ?
Le vieillard éclata de rire, et, tirant de son pourpoint une petite bourse de cuir, il l'ouvrit et fit voir à l'artiste qu'elle était pleine de dianians dont le plus petit valait au moins mille écus d'or.
L'architecte soupira profondément, car il vit qu'il n*y avait pas moyen de corrompre cet homme; aussi demeura-t-il immohile et consterné, car il reconnaissait malgré lui à l'architecte étranger une supériorité étrange et incontestable dans son art. Pendant ce temps, le petit vieillard avait ajouté négligemment au plan commencé quelques lignes nouvelles si merveilleusement hardies, que l'architecte vit bien qu'il était perdu s'il avait à lutter avec un pareil homme. Alors, éperdu, hO!^s de lui, il résolut de prendre par la violence ce qu'il n'avait pu obtenir par la corruption, et, comme l'autre s'arrêtait dé nouveau et le regardait avi'c son rire goguenard, il le saisit par le bras, et, lui appuyant son poignard sur la poitrine :
— Vieillard! lui dit-il, achève ce plan, où tu mourras! A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il se sentit saisi
à bras le corps, qu'il se vit renversé en arrière, qu'un genou
pesa sur sa poitrine, et que son propre poignard arraché de sa main brilla sur sa gorge.
— Ah I ah! dit alors le vieillard en ricanant, corrupteur et meurtrier I bien, bien ; il y a encore récolte d'âmes à faire en ce monde, à ce qu'il me parait.
— Tuez-moi! dit l'artiste, mais ne me raillez pas.
— Et si je ne veux pas te tuer, moi ?
— Alors, donnez-moi votre plan?
— Je suis prêt, mais à une condition.
— Laquelle?
— Pvelève-toi d'abord, dit le vieillard en lâchant son ennemi qu'il avait tenu jusque là terrassé, et en lui rendant son poignard, nous sommes mal ainsi pour causer, asseyonsnous.
Et l'étrange petit homme s'assit au bout du banc, une jambe sur l'autre, et les deux mains croisées sur son genou, regardant le pauvre architecte qui, tout honteux, se relevait, et secouant la poussière attachée à ses habits, restait à la même place.
— Voyons, approche, lui dit le vieillard ; tu vois bien que je suis sans rancune.
— Mais qui doncêtes-vous? s'écria l'architecte.
— Qui je suis ? Eh bien! je vais te le dire.
L'artiste se rapprocha d'un pas, sa curiosité l'emportant sur sa terreur.
— Tu as entendu parler, lui dit le vieillard, de la tour de Babel, des jardins de Sémiramis, et du Colysée?
- — Oui, lui répondit l'artiste en s'asseyant près de lui.
— Eh bien! c'est moi qui les ai bâtis.
— Alors, vous êtes Satan ? s'écria en bondissant sur ses pieds le pauvre artiste.
— Pour vous servir , dit Satan avec son ricanemeiU éternel.
— Fo^iere^rô.' dit l'architecte en faisant le signe de la croix.
Le rire commencé s'acheva dans un grincement de dents; un éclair brilla, la terre s'ouvrit comme une trappe, et le démon disparut.