LES PETITES ET LES GRANDES RELIQUES
Ma première visite, en sortant de rhotel du Grand-Monarque, que j'avais choisi pour ma résidence , fut pour la grande place que j'avais traversée au soleil levant, et que je retrouvai à la seconde vue pleine de caractère. La statue de l'empereur Charles, dans le style du temps de Maximilien; son vieil ai?:le de bronze aux plumes noircies et hérissées ; son pfilais massif du xiv* siècle, avec sa tour de Granus et sa (our du Marché, en font bien la ville du couronnement de tous ces vieux empereurs, spectres historiques, qui nous apparaissent, à nous autres rêveurs, traînant dans la nuit du passé leurs linceuls de bronze.
Comme nous le disions, rHôtel-de-Ville, fondé au xrv» siècle par le bourgmestre Chorus , est situé à l'endroit même où devait s'élever le palais du grand empereur. Aucune partie de Tédifice ne date de cette époque, il est vrai, mais en jetant, en 1750, les fondemens de son immense perron, l'architecte Couven découvrit, à une profondeur de quinze pieds, un vaste escalier circulaire, qu'à la massi^té de sa construction il put avec quelque certitude faire remonter au viiie siècle. Celte découverte changea en conviction la probabilité traditionnelle, que rHûtel-de-Vi!Ie gothique était situé sur remplacement même où s'élevait le palais romane
Cet Hôlel-de-Ville, fort remarquable au reste à rextérieur, ne conserve à rinlérieur aucun grand souvenir pariiculier; d'ailleurs, le temps et les nécessités du conseil municipal ont changé ses dispositions; la salle du couronnement des empereurs elle-même, qui avait cent soixanie-deux pieds de long, a été trouvée trop grande, est partagée aujourd'hui en deux par une cloison : elle semble s'être refaite elle-même à la taille de ceux qui l'habitent.
Le dôme, quoiqu'ayani reçu quelques changemens successifs, est cependant toujours le dôme fondé par Charlemagne. On y entre par la même porte qu'y entra le loup, et l'animal expiatoire est enoore assis à la gauche du porche, sur son piédestal de bronze, en souvenir du service qu'il a rendu à la ville. Lors du passage de Napoléon à Aix-la- Chapelle, le moderne Charlemagne le toucha de la pointe de son épée, et il fut envoyé à Paris avec les colonnes de granit qui soutenaient la rotonde du temple; en face du loup est, su. une colonne parallèle à la sienne, une énorme pomme de pin en bronze, dont j'ignore complètement la signification. Je fis plusieurs questions à ce sujet aux habilans,niais on me répondit généralement que c'était l'âme du pauvre loiip \\). Faute de meilleure explication, il fallut bien me contenter de celle-là.
J'entrai dans le dôme : au milieu de l'octogone est le tombeau du Cliarlema-ne, c'est-à dire une pierre colossale à fleur de terre avec celte simple inscription : « c.vrolo ma- GNO. •) Au-dessus est susp' ndu un énorme lustre d'argent
(i ■ Voir la Chroniqne de Charlemagne.
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ayant la forme d'une couronne : c'est un don deFn'^déricl" à l'église, ou plutôt un hommage à la mémoire de Gharlemagne.
Malheureusement pour le poëte ou pour l'historien qui vient s'incliner, ce tombeau n'est plus qu'un sarcophage ; il avait même disparu complètement, et, extérieurement effacée par deux invasions successives de Normands, on ignorait jusqu'à la place où dormait le grand empereur, lorsqu'en 997, Olhon III fit faire des fouilles, et finit par retrouver le caveau ; il était tel que la chronique le dit,, avec son pavé d'or, sa tenture de drapeaux, et son vieil empereur assis. Soit piété, soit impiété, Olhon porta la main sur Charleniagne; son «orps fut enfermé dans une châsse d'argent. Le trône sur lequel il était assis fut tiré du tombeau, ainsi que la croix d'or, la couronne, le globe, le livre des évangiles et l'épée, qui servirent depuis au couronnement des empereurs, et qui, au milieu des révolutions successives, ont été dispersés, si bien que de tout cela il ne reste que le trône, encore est-il dépouillé des feuilles d'or qui le recouvraient; là pierre du tombeau elle-même fut enlevée pour y substituer celle qui y est maintenant, et on retrouve la première scellée dans le mur, à la partie gauche de l'église.
Pendant que, la tête inclinée sur la pierre tumulaire du vieil empereur, je me rappelais quelques vers du beau monologue de Charles-Quint, deux hommes vinrent m'offrir de me montrer, l'un, le trône, l'autre, les petites reliques; je demandai si je ne pouvais pas avoir affaire pour le tout au même, sachant les conséquences fâcheuses qu'ont d'ordinaire pour la bourse du voyageur cette mulaiion de cice-
roni. Mais il me fut répondu que le trône appartenait au sacristain, et les petites reliques au bedeau. Cette division d'emploi me parut si bien tranchée que, comprenant qu'il n'y avait pas de réclamation à élever, je dis au bedeau de m'at* tendre, et je suivis le sacristain.
Il me fit monter par un escalier de pierre au premier étage, appelé Hochmûnster. C'est là qu'est ce fameux trône dont il est tant question dans les chroniques, sur lequel était assis Charlemagne dans son tombeau, et sur lequel, en mémoire de ce fait, les empereurs s'asseyaient le jour de leur couronnement. Il est enveloppé d'une chemise de planches, qui s'enlève par le moyen d'une serrure; non point, hélas ! pour conserver les plaq^ues d'or qui le couvraient, car, dit le guide, les besoins de l'église ont forcé le chapitre de les vendre, mais pour le soustraire aux regards des curieux qui, s'ils pouvaient le voir gratis, enlèveraient, par celte facilité, au sacristain les seuls gages que lui donne probablement l'église.
C'est un fauteuil de marbre massif, de forme romane, comme ceux que l'on voit encore dans certaines basiliques, élevé sur cinq degrés, et qui doit être bien réellement de l'époque dont il porte la date. Mon sacristain, en voyant la vénératfon avec laquelle je le regardais, me raconta que l'empereur Napoléon n'avait point osé s'asseoir dessus, sans doute, ajouta-t-il, parce qu'il était un usurpateur; mais que le soir l'impératrice Joséphine, plus ambitieuse que lui, s'était fait ouvrir les portes, était montée seule à l'Hochmiinster, et profitant de ce qu'à cette époque le trône n'était point enfermé, s'y était irréligieusement assise; mais bien-
tôt on avait entendu un cri, on avait monté, et on jivait trouvé l'impératrice évanouie.
En revenant à elle, elle avait raconté qu'à peine avait-elle été sur le trône, l'empereur Charlemagne lui était apparu, et lui avait prédit des choses si terribles, que, moitié frayeur du présent, moitié appréhension de l'avenir, elle n'avait point eu la force de les entendre , et avait appelé au secours. Mon sacristain ne doutait point que dans cette conférence entre l'impératrice et le spectre il n'eût été question de Leipsick, de Waterloo et de Sainte-Hélène.
J'étais malgré moi sous rinfluence de ces traditions poétiques qui ont accompagné l'ombre du vieil empereur à travers les siècles. Je voyais Napoléon refusant de monter sur ce trône, et Joséphine, l'insoucieuse et curieuse créole, venant furtivement s'y asseoir, lorsque mon homme, se trompant sans doute à l'attention avec laquelle je regardais le siège royal, après avoir fait l'inspection du Hochmfinster et de l'escalier qui y conduisait, vint à moi et me dit à demivoix que pour cinq francs je pouvais m'asseoir sur le trône, et me donner pendant cinq minutes un plaisir d'empereur. Le moment était mal choisi pour me faire une pareille offre; aussi lui répondis-je que je n'avais point la prétention d'être plus brave que Napoléon, et que je ne voulais pas m'exposer à la colère de Charlemagne, comme avait f:iit Joséphine. Alors le bon sacristain, qui voyait par sa faute même sa pièce de cinq francs lui échapper, secoua la tête.
— Oh ! monsieur, me dit-il, on raconte un tas de bêtises comme cela, mais au fond ça n'est peut-être pas vrai.
Je lui donnai trois francs pour ces bêtises vraies ou non,
ce qui parut le consoler un peu, et j'allai rejoindre mon bedeau.
Celui-là savait mieux son métier. Avant d'entrer dans la sacristie, il me dit :
— Monsieur sait que, pour les petites reliques, c'est sept francs.
•— Non,*lui répondis-je, je ne le sa^s pas; mais n'importe, si vos petites reliques en valent la peine.
— Oh ! je crois bien, monsieur.
•— Eh bien ! voyons, que me montrerez-vous pour sept francs ?
— Je vous montrerai la ceinture de Notre Seigneur Jésus- Christ, en cuir.
— Sa vraie ceinture?
— Oh ! monsieur, je crois bien ! l'empereur Charlemagne l'a scellée lui-même aux deux bouts avec son sceau, à preuve que c'est bien la même.
— Ah ! ah !
— Je vous montrerai une partie des cordes dont Notre Seigneur Jésus-Christ fut lié.
— Ah ! ail I
— Je vous montrerai un fragment d'un des clous qui ont servi pour l'attacher sur la croix; une partie de l'éponge imbibée de fiel et de vinaigre que ses bourreaux lui ont présentée, et une partie de la verge dont il a été frappé.
— Vous m.e montrerez tout cela?
— Ce n'est pas tout.
— Vraiment !
— Je vous montrerai la ceinture de la Vierge, la tète de
saint Anastase, le bras sur lequel le grand prêtre Simt^on porta l'enfant Jésus, le sang et les ossemens de saint Etienne, martyr, sur lesquels les rois romains prêtaient leurs sermens; un anneau delà chaîne que portait saint Pierre dans sa prison, de Thuile de sainte Catherine, de...
— Tout cela poui^sept francs.
— Oui, monsieur, c'est pour rien ; mais que voulez-vous, il y a si peu de religion dans notre époque qu'il faut bien baisser les prix ; il y a cent ans, vous n'eussiez pas vu tout cela pour un louis.
— Peste! alors j'ai bien fait de venir au monde en 1803.
— Mais aussi, si monsieur veut donner davantage, ce n'est pas défendu.
— Je conçois; mais avec votre permission, je m'en tiendrai au prix courant.
— C'est que je n'ai pas dit à monsieur tout ce qu'il y avait.
— Vous ne m'avez pas tout dit?
— Oh ! non, monsieur; nous avons encore des cheveux de saint Jean-Baptiste ; de la manne ; des fragmens de la verge d'Aaron ; les trois reliques qui étaient pendues au cou de Charlemagne dans son tombeau.
— Et qui sont?
— Un vase de cristal renfermant les cheveux de la Vierge, son portrait peint par saint Luc, et une parcelle de la vraie croix.
— La même qui avait été apportée par un ange, et qui, perdue par Pépin, fut reconquise par Roland sur le;;éantà l'énieraude ?
— La ni^me, monsieur, la même ! plus, le cor de chasse d'ivoire de CharlemagRc; plus, sa tèle et son bras; plus... enlin monsieur voit bien qu'il y en a pour sept francs.
Je poussai un profond soupir en voyant ainsi profaner les choses saintes, et j'entrai. Le bedeau me montra tout ce qu'il avait dit là, me détailla chaque chose avec sa voix d'huissier priseur , touchant irréligieusement à toutes ces choses , dont il eût du, au moins, respecter l'antiquité.
Le fait est qu'une partie de ces reliques, que la cupiditéa conserrées bien plus que la religion, fut envoyée à l'empereur Charlemagne en 799 par Jean, patriarche de Jérusalem; qu'une autre partie lui fut donnée par Aaron, roi de Perse, qui lui fit en même temps don de Jérusalem et des saints lieux, héritage qu'il serait bien temps de réclamer, et que le reste lui fut envoyé de Constantinople, ainsi qu'il l'avait constaté lui-même dans un diplôme scellé de son sceau.
je baisai le fragment de la croix, car, s'il n'avait pas touché Jésus-Christ, il avait touché Charlemagne.
Puis je demandai à voir les grandes reliques, car je savais qu'il existait encore d'autres choses saintes, qui, exposées tous les sept ans, avaient, en l'année U96, par exemple, attiré à Aix-la-Chapelle cent quarante-deux pèlerins , lesquels avaient versé en aumOnes, dans le tronc de l'église, 80,000 florins d'or !
Malheureusement, on ne les expose que tous les sept ans, et, dans l'intervalle, on ne les montre qu'aux têles couronnées; comme je n'étais pas compris dans la catégorie, j'offris au bedeau 'de poWer la somme de sept francs à '|uinze,
|f,g IMPRESSIONS DE VOYAGE.
s'il Voulait me considérer comme un empereur, ou tout au moins comme un roi. Il me répondit que pour quinze francs il me considérait comme bien au-dessus de tout cela, mais qu'il n'avait pas la clef. Je dois dire au reste que ce défaut de confiance paraissait le blesser profondément.
Les grandes reliques se composent :
•io De la robe que la Vierge portait lors de la naissance de Jésus-Christ. Elle est de ooton filé et a cinq pieds et demi de long.
2" Des langes qui enveloppèrent le Sauveur dans la crèclie.
50 Du drap sur lequel saint Jean-Baptiste a été décapité.
40 De la toile qui ceignit les reins de Notre-Seigneur sur la croix.
Toutes les reliques sont empaquetées chacune dans une pièce de soie, qui lors de chaque exposition est découpée, et dont les morceaux sont distribués aux personnes présentes.
Le bedeau, au reste, ne me parut pas faire beaucoup d'estime des grandes reliques, et si j'avais voulu lui donner seulement dix francs au lieu de sept, je crois bien qu'il m'eût avoué qu'il n'y croyait pas.