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LES SEPT PECHES CAPITAUX

Le lendemain, dès le matin, il alla chez l'archevêque, qui commençaità s'impatienter de tant de lenteur, et lui montra le plan. Monseigneur Conrad avoua qu'il n'avait rien perdu pour attendre, et, ouvrant les trésors du chapitre, il autorisa l'artiste à y fouiller à pleines mains.

Le même jour, l'architecte jeta les fondations de sa cathédrale; et, comme depuis longtemps un monde d'ouvriers creusait les flancs du Drackenfels, la matière ne lui manqua point; aussi la vit-on bientôt sortir de terre comme une immense végétation de pierre pressée de s'épanouir au soleil.

Trois mois s'étaient déjà passés, et chaque semaine le mo-

nument rxiontait d'une assise, lorsqu'un vendredi que l'architecte, emporté par son travail, était resté jusqu'au soir sans manger et revenait ebez lui affamé, il rencontra le bourgmestre, bon vivant, connu pour les merveilleux repas qu'il donnait. Il venait justement de chez l'arcbitecte afin de l'inviter à souper avec le bourgmestre de Mayence et celui d'Aix-la-Chapelle, qui passaient tous deuîi, de leur côté, pour de joyeux convives; et, ne l'ayant pas trouvé, il se dirigeait vers le lieu ©ù on était sûr de le trouver toujours. L'archilecte voulut refuser, disant que sa mère n'était point prévenue; mais le bourgmestre ne voulut entendre à rien, disant (jue c'était chose faite, puisqu'il lui avait parlé à ellemême, si bien que, si fort qu'il s'en défendît, il fallut que rarchi'ccte suivît le bourgmestre, qui Tiulroduisit dans une salle à manger au milieu de laquelle s'élevait une (able splendidement chargée des mets les plus délicats, tant en volaille qu'en venaison.

L'architecte, comme nous l'avons dit, mourait de faim; aussi commença-t-il, en voyant une si riche collation, à se féliciter d'avoir siiivi le bourgmestre ; mais, en se m.ettant à table, il se rappela qu'on était justement au vendredi, saint jour d'abstinence, où il était moins permiis que dans tout autre de se livrer au péché de la gourmandise. Aussi, lorsqu'il eut fait sa prière, ne voulut-il rien prendre autre chose qu'un morceau de pain et un verre d'eau, refusant les viandes les plus délicates et les vins les plus exquis; car, ainsi qu'il l'avait dit, il n'était pas gourmand.

Quant aux trois bourgmestres, ils mangèrent de toutes ces viandes sans crainte de Dieu ni du diable, raillant pen-

dant tout le repas le pauvre architecte de la maigre chair qu'il faisait.

Le lendemain, l'architecte se remit h son œuvre, et comme ni l'argent ni les hommes ne manquaient, on vit chaque jour la cathédrale s'élever davantage. De temps en temps l'artiste pensait bien aux menaces du diahle; mais, à chaque fois qu'il y pensait, il puisait dans la crainte'même une nouvelle force pour résister à la tentation, et comme la cathédrale marchait son train, il espérait que les prédictions infernales ne s'accompliraient pas.

Vers ce temps-là, le pape Innocent IV, qui était Génois, voulut faire bâtir à un de ses neveux un palais à Rome, et comme la ville de Cologne était réputée pour l'habileté de ses constructeurs, il fit demander à monseigneur Conrad un architecte. Monseigneur Conrad désigna à Sa Sainteté un fort habile homme, qu'il avait eu un instant l'intention de charger du soin de bâtir sa cathédrale, croyant faire grand'peine à l'architecte du dôme, avec lequel il avait eu, quelques jours auparavant, une légère discussion ; mais celui-ci, tout entier à son travail, se félicita de ce que ce choix n'était pas tombé sur lui, et au moment du départ il embrassa son rival et lui souhaita un bon voyage, car, ainsi qu'il l'avait dit, il n'était point envieux.

La cathédrale continua de gagner à celte sérénité d'esprit. L'artiste ne vivait que pour le monument; tout son temps se passait au milieu des pierres, sculptant lui-même les parties qui avaient besoin de délicatesse et de fini. De son côté, l'archevêque, tout froid qu'il était avec son architecte, le payait royalement, de sorte que l'artiste, tout en rêvant une

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grande g'oire pour son nom, amassait une jolie fortune pour son existence : il en résulta qu'au bout de dix-huit mois il avait déjà près de 6,C00 florins à lui, ce qui, pour cette époque, était une fort jolie somme.

Mais un soir, en rentrant, sa mère lui remit une Jeltre cachetée de noir : elle était de sa sœur, et lui annonçait qu'elle venait de perdre son mari, qui, en mourant, la laissait sans fortune avec trois petits enfans. La pauvre femme terminait sa lettre en le priant de lui envoyer quelques secours pour l'aider à élever sa famille.

L'artiste lui envoya ses 6,000 florins ; car, ainsi qu'il l'avait dit, il n'était point avare.

La cathédrale marchait toujours ; l'architecte semblait en avoir fait sa demeure réelle : dès le point du jour il y était, et souvent la nuit était venue qu'il ne l'avait pas encore quittée. Cependant il avait sous ses ordres plusieurs ouvriers assez habiles pour qu'il pût se reposer sur eux de certains travaux importans; aussi, après en avoir fait un dessin très détaillé, avait-il confié à l'un d'eux une porte latérale, pleine de merveilleuses arabesques, et où pendait, comeie à une treille, une vigne toute chargée de raisins. L'ouvrier qui devait mener à bout ce travail s'était enfermé dans une espèce d'atelier de planches, afin de n'être pas dérangé. L'architecte respectait sa solitude, et, confiant dans son habileté, attendait que le voile tombât. Ce grand jour vint. L'ouvrier enleva son échafaudage; mais alors l'espoir de l'architecte fut trompé; quelques parties de la porte étaient loin d'être dignes du reste de l'édifice ; de sorte qu'il résolut de refaire cette porte lui-même, quoiqu'il y eût au moins pour six mois

de travail ; et celte résolution ne lui coûta point à prendre; car, ainsi qu'il Tavait dit, il n'était point paresseux.

Depuis que le monument était commencé, et il y avait déjà près de quatre ans, jamais l'ai tiste n'avait manqué un seul jour de surveiller lui-même ses ouvriers, et de juger par ses propres yeux si chaque détail de son plan était scrupuleusement suivi ; de sorte qu'il lui semblait qu'il lui eût été impossible de vivre autre part qu'au milieu de ses colonnades et de ses ogives. Or, il arriva qu'une nuit, des voleurs qui ignoraient que , grâce à la paye des ouvriers qui avait eu lieu la veille, il ne restait plus un sou dans sa maison, s'étant introduits chez lui et n'ayant point trouvé l'argent qu'ils cherchaient, se dédommagèrent sur sa garde-robe de ce que son coffre était vide, et lui emportèrent jusqu'à l'habit qu'il venait de quitter et qui était sur une chaise au pied de son lit ; de sorte que le lendemain il s'aperçut qu'il ne pouvait se lever faute de vêtemens. Il fit aussitôt venir son tailleur, qui lui promit un habillement complet pour le soir même, et qui ne le lui apporta qu'au bout de trois jours; de sorte que le malheureux architecte fut obligé de rester soixante-douze heures dans son lit. Aussi, lorsque, après l'avoir fait attendre ainsi, le tailleur lui apporta Thabillement tant désiré, lui tit-il force reproches; mais cependant d'un ton modéré, et ainsi qu'il convient à un homme calme et modéré; car, ainsi qu'il l'avait dit, il n'était point colère.

Cependant le bruit qu'une nouvelle merveille allait enrichir le monde commençait à se répandre; car il était déjà . facile de voir, d'après ce qui existait, ce que serait l'édifice

une fois ac^jevé; de sorte que I'oti venait déjà comme en pèlerinage, de France, d'Allemagne et de Flandre. Souvent, tous ces pèlerins, après avoir visité rédifice, étaient curieux de voir l'architecte ; de sorte que, lorsqu'il revenait de la cathédrale chez lui, il n'était pas rare qu'il rencontrât des groupes d'étrangers qui l'attendaient, afin de voir quel homme était celui-là qui avait eu assez de hardiesse et de génie pour espérer mener à bonne fin une pareille entreprise. Or, parmi ces pèlerins, il y avait bien aussi quelques pèlerines ; et il arriva que Tune d'entre elles se prit d'une si grande passion pour notre architecte, qu'elle loua une maison dans la rue qui conduisait de chez lui à la cathédrale, si bien que, lorsqu'il passait, soit qu'il allât, soit qu'il revînt, iî la voyait toujours à sa fenêtre, le sourire à la bouche et le suivant des yeux tant qu'elle le pouvait voir. Cela durait depuis trois semaines, lorsqu'un soir qu'il revenait elle laissa tomber, de sa fenêtre à ses pieds, le bouquet qu'elle tenait à la main. L'artiste le ramassa, et, sans penser à mal, entra dans la maison pour le remettre à quelque serviteur; mais, par hasard, tous les valets étaient sortis, de sorte qu'il fut obligé de monter lui-même à l'appartement de la belle inconnue, qui je reçut dans une chambre tout embaumée des plus doux parfums, et éclairée de ce demi-jour si dangereux pour un cœur qui n'est pas sûr de lui. Une fois arrivé là, il était impossible à l'architecte de se retirer aussitôt. Il accepta donc l'invitaiicn que lui fit la belle pèlerine de s'asseoir un instant auprès d'elle. Mais à peine y élait-il qu'elle lui avoua que c'était la cathédrale qu'elle était venue voir, mais que c'était l'architecte qui la retenait ainsi depuis

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un mois à Cologne; et, tout en lui disant de douces chcses pareilles à celles-ci, elle lui jeta un de ses beaux bras autour du cou, et, appuyant sa bouche sur la sienne, elle lui donna un de ces longs etbrûlans baisers qui se glissent des lèvres au cœur. Mais Tarchitecle se leva aussitôt, modeste et rougissant, et lui fit un long et éloquent sermon sur la nécessité de contenir les tentations de la chair, et, ce sermon achevé, il se relira, malgré ses instances et ses larmes ; car, ainsi qu'il l'avait dit, il n'était point luxurieux.

Six mois à peu près s'étaient passés depuis cet événement; laffluence des curieux augmentait tous les jours, car le portail était entièrement achevé ainsi que l'abside ; et quoique l'une des tours n'eût encore atteint que la hauteur de vingt et un pieds, l'autre en avait déjà plus de cent quarante, et faisait bien voir ce qu'elle serait lorsqu'elle aurait •atteint sa dimension entière qui devait être de cinq cents pieds: mais, plus sa cathédrale s'avançait, plus l'idée qu'elle ne serait jamais terminée, et que son nom demeurerait oublié et inconnu, tourmentait l'artiste ; aussi résolut-il d'aller au-devant de cette dernière crainte, en faisant des lettres même de son nom la balustrade qui devait entourer la plateforme de la tour : de cette façon, ce nom frapperait tous les yeux tant que durerait le monument; ce nom vivrait avec lui. Cette résolution prise, l'artiste fut plus tranquille et résolut de la mettre à exécution dès le lendemain.

Au moment où il venait de s'arrêter à ce projet, l'arclievêque l'envoya chercher pour lui montrer, disait-il, ditfélentes reliques qu'il venait de recevoir ; Tarcbitecte descendit de sa tour, et se rendit à l'archevêché, où il trouva mon-

seigneur Conrad loat joyeux, car il venait de recevoir de Milan les têtes des trois mages, Gaspard, Melchior et Balthazar, avec des couronnes précieuses d'or, ornées de diamans et de perles. L'architecte s'agenouilla dévotement devant ces saintes reliques, fit sa prière, et, s'étant relevé/ félicita fort l'évêque d'avoir reçu un si riche et si miraculeux présent.

— Eh bien î dit l'évêque, je viens de recevoir quelque chose de plus précieux encore que tout cela de l'empereur de Constantinople.

— Vraiment! demanda l'architecte; serait-ce un morceau de la vraie croix retrouvé par l'impératrice Hélène ?

— Mieux que cela.

— Serait-ce la couronne d'épines mise en gage par rem« pereur Baudoin?

— Au-dessus encore.

— Qu'est-ce donc?

— Le plan du plus bel édifice qui ait jamais été construit.

— Ah! ah ! fit l'architecte en souriant avec dédain.

— Un plan qui laisse aussi loin derrière lui les autres plans, que le soleil laisse derrière lui les étoiles, puisque tous les autres plans sont l'ouvrage des hommes, et que celui-là est l'ouvrage de Dieu lui-même qui l'a envoyé par un de ses anges au roi Salomon.

— Vous avez le plan du temple de Jérusalem? s'écria l'architecle.

— Oui.

— Je serais curieux de le voir. '\

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— Levez ce rideau, ditrarclievèque en indiquant du doigt une tapisserie qui recouvrait un cadre.

L'architecte obéit avec empressement, et se trouva en face du plan céleste, que d'un seul regard il embrassa dans tous ses détails.

— Eh bien! dit l'évêque, que dites-vous de ce plan?

— • Peuh ! fit rarchitecte en allongeant les lèvres, j'aime mieux le mien.

En ce moment un éclat de rire infernal retentit aux oreilles de l'architecte : il reconnut le rire do Satan; après avoir échappé aux six autres péchés, il venait de tomber dans le péché d'orgueil.

L'architecte ne fit qu'un bond de l'archevêché à l'église de* Saint-Géréon, où il espérait trouver le père Clément; mais le père Clément était mort pendant la nuit d'une apoplexie foudroyante. Au moment où on lui annonça cette nouvelle, il entendit une seconde fois bruire à ses oreilles l'éclat de rire satanique qui l'avait déjà épouvanté, et un frisson qui lui courut par tous les membres pénétra jusqu'à son cœur et le glaça.

Cependant il rappela toute sa résolution, et, comme il n'éprouvait aucune douleur physique, il reprit peu à peu courage et résolut de retourner à sa cathédrale, espérant que cet enthousiasme qu'il retrouvait toutes les fois qu'il se revoyait en face de son œuvre, chasserait le reste de crainte qui frissonnait au fond de son cœur. '

L'ariiste essaya de se perdre dans les profondeurs de sa cathédrale, mais il senlii bientôt que l'air commençait à y manquer et qu'il y étouffait comme dans un tombeau; en

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conséquence, il prit l'escalier qui conduisait h la plateforme. Arrivé là, il continua de monter par les échafaudages; au haut des échafaudages était une échelle qui conduisait au sommet de la tour. Ce sommet de la tour était le point le plus avancé de l'ouvrage, et c "était de là que l'architecte dominait ordinairement tout l'ensemble de ses travaux.

Rien ne paraissait changé, chacun était à sa besogne et y resta assidûment jusqu'à l'heure delà retraite; enfin, celte heure sonna comme le jour commençait à tomber. L'architecte entendit les ouvriers se retirer en chantant, contens qu'ils étaient de leur journée. Alors il resta seul comme il en avait l'habitude, car jamais, ainsi que nous l'avons dit, il ne revenait que le dernier.

Le soleil se couchait majestueusement comme un roi, n'éclairant déjà plus que les toits les plus élevés. Bientôt le fleuve et la ville furent entièrement plongés dans l'ombre ; mais quelque temps encore le sommet de la tour, qui n'avait cependant encore atteint que le tiers de sa hauteur, demeura éclairé, et l'artiste, noyé dans la lumière, songea orgueilleusement que, lorsque la tour aurait atteint toute sa hauteur, elle semblerait un phare allumé dans la nuit. Enfin le soleil abandonna lentement la montagne de pierre, et l'architecte songea qu'il était temps de descendre.

Mais lorsqu'il chercha l'échelle, ce fut vainement, l'échelle n'y était plus.

Cet événement n'avait rien d'extraordinaire, car un des ouvriers, croyant que rarchiîecte était parti, pouvait avoir enlevé l'échelle; cependant, dans les circonstances où l'ar-

chitecte se trouvait, il en conçut quelque inquiétude ; d'abord, selon sa coutume, il avait déjeuné fort légèrement, et ayant été rappelé chez l'archevêque vers les deux heures, il avait complètement oublié de dîner. Il en résultait que la faim commençait à le gagner; d'ailleurs on était au mois d'octobre et les nuits devenaient froides : il tenta donc tous les moyens de descendre; mais, si adroit qu'il fût, il y avait impossibilité complète. Alors il essaya d'appeler, mais comme, avant de recourir à ce moyen, il avait usé plus d'une heure en tentatives inutiles, les rues étaient déjà désertes, et sa voix, sans qu'il s'en rendît compte lui-même, avait pris un tel caractère d'angoisse, que le peu de passans attardés qui l'entendirent, au lieu de s'arrêter pour lui répondre, pressèrent leurmardie, épouvantés qu'ils étaient de ces cris nocturnes et inconnus.

Force fut à l'architecte de se résigner; mais il fallait pour cela une certaine résolution. Le sommet de la tour présentait une surface nue et n'offrait aucun abri. Pour comble de malheur, vers les onze heures, un orage terrible s'amassa au ciel. Il n'y avait pas moyen de dormir, aussi l'artiste se tenait-il assis, car il passait de temps en temps de telles rafales de vent, que s'il eût été debout, comme il n'y avait point de parapet, il eût sans doute été emporté; cependant l'orage croissait toujours.

A onze heures et demie, il s'arrêta sur Cologne, et Ton entendit gronder les premiers coups de tonnerre. De temps en temps un éclair, qui semblait ouvrir jusqu'aux dernières profondeurs du ciel, entr'ouvrait cette mer de nuages, et éclairait pour un instant la ville et le fleuve d'une lueur fan-

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tastique. Il semblait alors à Tarchltecte que la ville avait la forme d'un lion, le nuage celle d'un aigle, et le fleuve celle d'un serpent.

A minuit moins un quart, tout cet océan de vapeur poussé par le vent contre la cathédrale, s'arrêta à son sommet, comme font parfois les nuages à la cîme des montagnes. Alors rarchitecte se trouva être au centre de la tempête. Le tonnerre grondait à son oreille, Téclair serpentait autour de lui.

A minuit sonnant, il se fit un bruit étrange et inconnu; une insupportable odeur de soufre se répandit ; et, comme le battant de l'horloge des Saints-Apôtres frappait le dernier coup, cet éclat de rire qui lui était si bien connu retentit derrière l'architecte. Il se retourna et se trouva en face de Satan.

Celte fois, c'était lui qui, à son tour, était en puissance de son ennemi.

L'architecte comprit qu'il était perdu, car il n'y avait pas à fuir. Cependant, comme Satan étendait la main vers lui, il fit un pas en arrière, ce qui lui donna le temps de prononcer un acte de contrition. Alors Satan vit que son âme allait lui échapper pour la seconde fois, il fit un bond vers lui, et, le touchant du doigt, le précipita du sommet de la tour.

Mais, si rapide qu'eût été ce mouvement, la prière avait eu le temps de monter jusqu'au trône de Dieu, et lorsque Satan s'élança après sa victime pour l'entraîner avec lui en enfer, il la trouva entre les bras de deux anges qui l'emportaient au ciel.

Satan demeura un instant stupéfait ; puis, s'élançant après

les messagers célestes, il passa près d'eux, rapide comme un Courbillon, en jetant encore une fois à la pauvre âme ce mot qui avait tant tourmenté son corps : Inconnu î inconnu I

En effet, la prédiction de Satan s'est accomplie ; la cathédrale interrompue resta dans l'état où elle était lorsqu'arriva celte nuit fatale, car, lorsqu'on voulut la continuer, on ne put retrouver le plan sur lequel elle avait été commencée, et, quelques recherches que depuis cette époque aient faites les savans, on n'a jamais découvert le nom de l'architecte.

La pauvre âme sait au ciel qu'elle est oubliée sur la terre, et c'est la punition de son orgueil.

Tout inachevée qu'elle est, la cathédrale n'en est pas moins une merveille; aussi les habitans de Cologne ne perdent-ils pas l'espoir qu'elle sera terminée un jour, et la grue qui servait à monter les pierres est restée le cou tendu sur la plate-forme. De ces deux tours qui devaient monter chacune à la hauteur de cinq cents pieds, l'une s'est arrêtée à vingt et un pieds au-dessus du sol, et l'autre, celle dont la tradition dit que l'architecte fut précipité, comme nous le verrons plus tard, a atteint le tiers de son élévation. Le chœur seul est terminé, et une croix dorée le surmonte : cette croix est un don que Marie de Médicis a fait à Cologne, en reconnaissance de l'hospitalité qu'elle y avait reçue.

C'est dans la chapelle, derrière le maître-autel, qu'est le fameux monument des trois mages; il renferme, à ce qu'on assure sérieusement ici, les ossemens des trois princes qui vinrent apporler des présens à l'enfant Jésus : Frédéric Isr, de la maison de Ilohenstaufen, après avoir pris et dévasté

Milan, enleva les ossemens des trois rois qui se trouvaient là, je ne sais comment, et en fit don à Renaud, archevêque de Cologne; celui-ci, enchanté d'avoir de si précieuses reliques, voulut faire bâtir une église digne d'elles; comme c'était vers Tannée M70 que la chose se passait, et qu'il n'était encore nullement question du dôme, il fit venir un architecte et tracer un plan. Le plan tracé, il réunit des ouvriers et les fit mettre à l'ouvrage.

Malheureusement le digne archevêque avait plus de zèle que les ouvriers n'avaient d'activité ; mais comme c'était un ancien chevalier, qui avait longtemps manié la lance avant de tenir la crosse, il était naturellement porté à recourir de temps en temps aux moyens temporels, ce qu'il exécutait en prenant un bâton et en frappant de toutes ses forces sur les plus paresseux; puis, revenant aux moyens de persuasion, il leur faisait de beaux discours, et leur expliquait de quelle nécessité absolue était le travail pour le salut de l'homme. Les choses allèrenf ainsi pendant quelque temps, mais comme tous les jours le zèle du bon archevêque redoublait, les ouvriers résolurent de s'en débarrasser à quelque prix que ce fût. Un jour ils montèrent tous sur les échafauds déjà dressés dans l'église, et firent auprès d'eux provision de pierres; lorsque l'archevêque parut, ils se cachèrent si bien que le bon prélat crut qu'il n'y avait personne à son église. Il s'avança jusque dans le chœur pour prendre à la place accoutumée le bâton de l'encouragement; mais lorsqu'il fut au milieu de l'église, une grêle de pierres tomba sur lui de tout côté. L'archevêque, qui ne s'intimidait pas facilement, voulut quelque temps tenir tête à l'orage, mais voyant que ses

antagonistes s'étaient prudemment mis hors de sa portée en retirant les échelles, il battit en retraite vers la porte. Malheureusement une grosse pierre l'atteignit à la tête et le renversa évanoui : les ouvriers descendirent et rachevèrent à coups de marteau. Mais soit que Dieu les voulut punir à l'instant même, soit qu'une pareille action les eût naturelle • ment mis hors de sens, à peine l'archevêque fut-il mert qu'ils se répandirent comme des furieux dans la ville, vociférant et frappant. Il leur arriva alors ce qui était arrivé à l'archevêque, les bourgeois se lassèrent, et s'étant réunis contre eux, leur donnèrent la chasse et les tuèrent tous comme des bêles féroces.

Justice était faite, mais les trois rois mages restaient sans asile : ^on les mit dans une église provisoire, et pour leur faire prendre patience on leur fit une châsse magnifique, toute garnie de lames d'or, et incrustée de pierreries ; on mit en outre sur les trois têtes, que l'on rangea sur une seule ligne à l'extrémité de la chûsse, trois couronnes magniiiques d'or, de diamans et de perles, qui pesaient chacune six livres, puis au-dessous des têtes on écrivit en rubis le nom de leurs propriétaires, Gaspard, Melchior et Ballhazar.

Aussitôt que l'inlérieur du dôme fut habitable, on y transporta les trois rois mages, et l'électeur Maximilien Henri, de la maison de Bavière, leur fit ériger un beau monument dans le style ionien. Ils y restèrent jusqu'en l'année 1794, où le Chapitre de Cologne, par la grande peur qu'il avait des Français, émigra à Amsberg, en Westphalie, et, ne voulant point se séparer des trois rois mages, les emporta avec lui. En 1804, le chapitre revint et rapporta les reliques; mais il

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en était des pauvres rois morts comme de beaucoup de leurs confrères vivans à cette époque : lis avaient perdu leur couronne.et les plus riches joyaux de leur trésor. Pendant dix années, le Chapitre avait vécu en griguotiant la ciiAsse des pauvres saints; de sorte qu'il ne reste aujourd'hui que ce qu'il a laissé. On leur a bien remis une espèce de couronne en perles; mais les trois rois, qui se connaissent en bijoux, ne s'y sont point trompés, et ont l'air tout honteux de porter des pierres fausses. Il n'en reste pas moins quelques beaux antiques, parmi lesquels un Auguste, que Ton donne pour un Alexandre, et qui est le véritable portrait de Napoléon.

Près des rois mages sont rangés les autres débris' de la richesse du Chapitre; c'est l'épée électorale, une crosse épiscopale magnifique, et un calice d'un merveilleux travail. Le principal ornement du chœur, où reposent les entrailles de ivlarie de Médicis, est quatre chandeliers de dix pieds de hauteur à peu près, pour la matière desquels on estime que ï'or entre dans la proportion d'un huitième : les chanoines, au moment de la fonîe, étant venus avec des sacs pleins de ducats, et les ayant jetés dans le moule.

Nous donnâmes un dernier coup d'oeil aux magnifiques vitraux qui décorent les quatre fenêtres que l'on trouve à gauche entrant, et <}ui sont de la lin du xive et du commencement du xve siècle, et nous nous mîmes en quête des autres curiosités de la ville.

Après le dôme de la cathédrale, les deux églises les plus visitées par les étrangers sont celles de Saint-Pierre et de Sainte-Ursule. C'est dans la première que Rubens fut bap-

lise, et qu'il resta trois ans enfant de chœur; aussi voulut-il laisser de lui à celte église un grand et éternel souvenir, et il fit pour elle un de ses chefs-d'œuvre : l'apôtre saint I^ierre crucifié la tête en bas. De pareils chefs-d'œuvre ne se décrivent pas; on se contente de dire : c'est un des plus beaux tableaux de Rubens. Pour en rehausser encore la valeur, le Chapitre de Saint-Pierre a employé un moyen qui donne une haute idée de la modestie des artistes indigènes. Il a fait faire par l'un d'eux une copie du tableau de Rubens, et Ta collé dos à dos avec l'original ; de sorte que le cicérone qui vous fait les honneurs de son église commence par monlrer aux voyageurs la copie, sans leur faire part du fait. Puis, lorsqu'ils se sont extasiés sur elle: — Ah I maintenant, dit le malicieux sacristain, vous aiîez voir l'original. Il retourne alors son tableau, et il vous montre une merveille, qui fait qu'à l'instant même ce (lue vous venez de voir passe à l'état de croûte. C'est fort ingénieux ; mais je doute que la plaisanterie soit goûtée par le pauvre peintre, et qu'on lui ait dit d'avance à quelle surprise sa copie était destinée.

Saint-Pierre vu, nous nous rendîmes aussitôt ù la ci devant abbaye des Dames de Sainte-Ursule. Sans aucun doute nos lecteurs ont entendu parler des onze mille martyres anglaises, mais peut-être ne connaissent-ils pas leur histoire dans tous ses principaux détails. Les voici; car il est impossible de ne pas conter quelque chronique bien étrange quand on parle de l'Allemagne.

C'était vers l'an 220 de Jésus- Christ : Dionest et Daria régnaient dans la Grande-Bretagne, et n'avaient point d'hé. ritiers; aussi priaient-ils ardemment le ciel de leur r;i en-

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voyer un. Le ciel, l'on ne sait pourquoi, ne fit les choses qu'à moitié; il leur envoya une fille : il est vrai que cette fille devait être une sainte.

L'enfant si longtemps et si ardemment attendu reçut le nom d'Ursule. Dès sa jeunesse, trompant Tespérance de ses parens, qui, à défaut d'un fils, comptaient au moins sur un un petit-fils, Ursule promit au Seigneur de se vouer à son service exclusif. Cette promesse imprudente fit grand'peine à Dionest et à Daria, mais ils étaient trop religieux tous deux pour forcer la sainte inclination de leur fille; si bien que des députés étant venus de la part d'Agrippinus, prince germain, afin de demander Ursule en mariage pour son fils, le prince Coman, Dionest refusa d'abord cette union. Mais un ange descendit la nuit suivante au chevet d'Ursule, la releva de son serment de la part de Dieu, et lui ordonna d'épouser le prince Coman.

Dionest et Daria n'étaient point gens à laisser partir leur fille sans lui donner une suite digne d'elle. Ils choisirent parmi les meilleures familles de la Grande-Bretagne onze mille vierges, pour servir de cortège à Ursule, et l'accorapâ" gner d'abord à Rome, où, selon le désir de son père, elles devaient être baptisées une seconde fois et revenir avec elle dans le pays des Germains. Ursule partit avec ses onze mille demoiselles d'honneur, et, en arrivant sur le port, elle trouva le plus grand vaisseau du roi son père qui l'attendait avec ses matelots et son capitaine. Elle renvoya tout l'équipage, s'assit au gouvernail, ordonna la manœuvre, et le vaisseau obéissant, s'éloigna de la terre, emportant vers les côtes batâves sa blanche volée .de colombes.

Les ambassadeurs venaient derrière sur un autre bùliment, et coninio ils suivaient le sillage du premier, ils étaient fort récréés par les canti(ines que chantaient toutes les belles jeunes filles qui les précédaient.

A celle époque, le Rhin ne se perdait point dans le sable; il se jelait tout.bonnement dans la mer, ainsi que doit le faire tout fleuve qui a la conscience de sa mission, de sorte que les onze mille vierges, toujours guidées par Ursule, s'engagèrent dans le fleuve et le remontèrent jusqu'à Cologne. Aquilinus, préfet romain qui gouvernait alors la ville pour Septime-Sévère, empereur régnant, les reçut avec de grands honneurs; mais comme rintenlion d'Ursule était de pousser jusqu'à Rome pour y recevoir un second baptême, elle ne fit que toucher terre à Cologne et se rembarqua aussitôt avec toute sa suite pour Bàle. Là, elle quitta son vaisseau qui, si bien manœuvré qu'il fût, aurait eu peine à remonter la chute du Rhin, et accompagnée dePanlulus, autre préfet romain, qu'une si bonne société tentait, elle traversa la Suisse et les Alpes à pied. Pantulus, qui était parti seulement pour faire quelques lieues avec elle, l'accompagna jusqu'à Rome : Ce fut une heureuse idée, qui lui valut plus tard les honneurs de la canonisation.

Arrivées à Rome, les onze mille vierges firent leurs dévotions, furent baptisées par le pape Cyriacjue, qui, touché de la foi qu'il trouvait dans toutes ces saintes filles, résolut de faire ce qu'avait fait Pantulus; en conséquence, il donna sa démission de pape, et quand elles quittèrent Rome, il les accompagna à son tour avec une grande partie de son clergé.

De retour à Bàle, les onze raille vierges s'embarquèrent

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de nouveau sur le Rhin et descendirent jusqu'à Mayence; Ursule y trouva Coman, son fiancé. C'était un prince païen, jusque-là nième fort attaché à sa fausse religion; mais lorsqu'il vit sa belle fiancée, lorsqu'il entendit sa douce voix, il pensa que le Dieu qu'adorait un pareil ange devait être le vrai Dieu, et il se convertit à la foi catholique. Le pape Cyriaque ne laissa pas refroidir son zèle, et le baptisa à Tinstant même. Les deux fiancés descendirent ensuite vers Cologne, où devait se célébrer le mariage.

Mais à peine étaient-ils arrivés, qu'une invasion deGofhs fondit sur la ville. Les portes furent fermées, etieshabitans, encouragés par Coman, firent la plus belle défense. Pendant ce temps, ;es onze mille vierges étaient en prières; mais, malgré les prières d'Ursule et le courage de Coman, le ciel avait décidé que les Goths seraient vainqueurs. Donc, la ville fut prise et les onze mille vierges placées dans l'alternative d'épouser onze mille Goths ou d'être onze mille martyres. Leur choix ne fut pas douteux, elles choisirent le martyre, et le supplice commença.

Toutes furent massacrées en un jour, avec des rafilnemens de cruauté dont les Goths étaient seuls capables; une seule, nommée Cordula, parvint d'alord à se sauver, en se glissant dans un bateau et en restant cachée sous un banc; mais la nuit venue, ayant vu le ciel s'ouvrir et recevoir ses dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf compagnes, elle eut une si grande honte de sa faiblesse, qu'à l'instant rnvma elle alla se livrer aux bourreaux, et ayant été immédiatement mise à mort, arriva encore assez à temps pour entrer avec les autres avant que la porte des cieux se fût refermée.

Les os des saintes filles furent recueillis avec soin et portés clans une église. Les plus précieux manquaient, car quelques recherches qu'on eût faites on n'avait pu retrouver le corps de sainte Ursule. Mais un jour que saint Cumbert disait la messe, une colombe vint voler autour de sa tête ; or, le saint pensa bien que la messagère du Seigneur ne venait point ainsi à lui sans une mission particulière; il la suivit dans la campagne. Arrivée au pied d'un peuplier, la colombe se mit à gratter la terre avec ses petites pattes roses. On creusa en cet endroit et on y trouva le corps de sainte Ursule.

Outre le tableau qui représente l'arrivée des onze mille vierges à Cologne, l'église en possède un dont le sujet est le martyre particulier de Conian et de sa fiancée Ursule. Saint Pantulus n'a point été oublié non plus, et il a son autel presque en face de la Chambre d'or.

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