‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · LE RHIN · texte numérisé non relu

LE RHIN

Il est difficile, à nous autres Français, de comprendre quelle vénération profonde les Allemands ont pour le Rhin. C'est pour eux une espèce de divinité protectrice qui, outre ses carpes et ses saumons, renferme dans ses eaux une quantité de naïades, d'ondines, de génies bons ou mauvais,

que rimaginalion poétique des habitans, voit le jour, à Iravers le voile de ses eaax bleues, et la nuit, tantôt assises, tantôt errantes sur ses rives. Pour eux le Rbin est remblême universel ; le Rhin c'est la force ; le Rbin c'est Tindépendance; le R.bin c'est la liberté. Le Rbin a des passions comme un homme' ou plutôt comme un Dieu. Le Rbin aime et hait, caresse et brise, protège et maudit. Pour l'un, ses eaux sont un doux lit dalgue et de roses, où le vieux père des fleuves, tout couronné de roseaux, et tenant son urne renversée^ comme un dieu païen, l'attend pour lui faire fête. Poar l'autre, c'est un abîme sans fond, peuplé de monstres hideux à voir, et pareil au gouffre qui engloutit le pécheur de Schiller. Pour celui-ci, ses eaux sont un miroir poli, sur lequel il peut marcher comme le Christ, pourvu qu'il ait plus de foi que s-iint Pierre; pour celui-là, son cours est tumultueux et irrité comme celui de la mer Rouge engloutissant Pharaon. Mais, de quelque façon qu'il soit envisagé, c'est un objet de crainte ou d'espérance; symbole de baine ou d'amour, principe de vie et de mort. Pour tous c'est une source de poésie.

C'est surtout entre Cologne et Mayence que ses plus nombreuses traditions sont rassemblées : c'est que dans l'espace compris entre ces deux villes, le Rhin renferme, en effet, ses contrastes les plus opposés, ses points de vue les plus gracieux et les plus terribles; c'est que là, tantôt vainqueur de ses collines qui semblent se tenir respectueusement loin de lui, il s'étend insouciant et paresseux comme un lac ; c'est que tantôt vaincu, resserré, et comme eîichaîné par ses montagnes, grâce aux cuirasses de granit contre lesquelles se

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brisent inutilement ses flots, il se tord, se roule, se replie comme un serpent qui lutte, et dans son impuissance bien reconnue, pressé de fuir, menace en fuyant. Alors on comprend que, selon qu'ils habitent tel ou tel endroit de ses rivages, les pêcheurs, dont il caresse ou dont il brise les barques, le regardent comme un dieu lulélaire ou comme un mauvais génie, et le remercient comme un père ou l'implorent comme un ennemi.

Il est vrai que depuis Tinvenlion du bateau à vapeur, le Rhin a beaucoup perdu de son prestige. Ces espèces de monstres apprivoisés, qui comme les dragons antiques s'avancent en jetant du feu et de la fumée, pour lesquels il n'y a plus ni tourbillons, ni abîmes, ni tempêtes ; qui remontent le cours du fleuve plus rapidement qu'un vaisseau ordinaire ne le descend, ont peu à peu chassé devant leur souffle ardent, et sous le battement de leurs nageoires de fer, carpes, saumons, naïades, ondines et génies; de sorte que si Ton veut aujourd'hui manger une friture ou entendre une ballade, il faut aller pêcher l'une sur le Mein ou le Necker, et aller chercher l'autre parmi une génération qui n'ait jamais entendu parler de Fulton. C'est un peu plus fatigant, il est vrai; mais ce qui est devenu plus rare n'en est que pbjs précieux. Quant à moi, je sais que tant que j'ai remonté le cours du Rhin, il ne m'a été possible de trouver que des œufs frais et des côtelettes. Il est vrai que j'ai été un peu plus heureux pour les ballades et les traditions.

Au reste, excepté sous le rapport du poisson, qui, comme je l'ai dit, sur tout le cours du Rhin est devenu à cette heure un mythe, un-hiéroglyphe, une chimère, toutes les mesures

sont parfaitement prises par les administrations concurrentes, pour la plus grande satisfaction de la curiosité des voyageurs. Une fois la jilace payée de Cologne à Mayence, et même de Rotterdam à Strasbourg ou de Strasbourg à Rotterdam, vous pouvez mettre six jours ou six mois à accomplir votre voyage, descendre ou remonter à chaque débarcadère; vous parlez : bon voyage; vous revenez : vous êtes le bien reçu. Votre billet est un bon à vue auquel tout bâtiment appartenant à l'administration fait honneur, et qui, à quelque heure qu'on le présente, est payé à vue.

A peine fus-je sur le Rhin que je compris la sagesse de cette mesure. En effet, quoiqu'en remontant le bâtiment marche moins vite, les deux rives du fleuve n'en sont pas moins une espèce de panorama sur lequel la vue a à peine le temps de s'arrêter, et capricieux et plein de replis, le Rhin vous cache aussitôt, derrière quelqu'un de ses angles, la ville, le village ou le château que vous suivez des yeux, et tandis que votre vue se fixe sur cette ville, ce village ou ce château, le bâtiment marche toujours, et d'autres villes, d'autres villages, d'autres châteaux passent; de sorte que, le plus souvent, vous êtes perdu au milieu de toutes ces montagnes, de toutes ces vallées, de toutes ces ruines, cherchant, votre Guide k la main, à vous raccrocher à quelque nom, et regrettant tout ce que vous avez laissé passer ainsi, que vous auriez voulu voir en détail, et (}ui fuit déjà derrière vous dans un ensemble confus et indistinct. Ainsi, en remontant les dix li'^ues qui séparent Cologne de Ronn, encore inhabile à cet exercice, à peine eus-je le temps d'enregistrer sur mon album, Briihl avec son vieux château romain dont les ruines ont

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disparu sous des maisons de campagne appartenant aux plus riches propriétaires de Cologne, et sous le palais d'Augustembourg, commencé en 1725 par l'électeur Clément-Auguste, et achevé par l'électeur Maximilien-Frédéric; Rodinkirchen avec son vieux château, sentinelle avancée de toutes ces ruines qui vont successivement apparaître comme des fantômes du temps passé ; Langel, qui louchait autrefois au Rhin, et qui en est éloigné maintenant de près d'un quart de lieue, depuis que l'île de Langelerwerlh s'est jointe au rivage; Berghem et il/onJor/" avec leur population de pêcheurs et de faiseurs de corbeilles; la Sieg^ rivière torrentueuse qui change à chaque instant de lit, et où se sont, à ce que l'on assure, réfugiés les saumons chassés du Rhin, et où ces vieux exilés ont si bien profité de l'hospitalité accordée, que quelques-uns y atteignent le poids de cinquante à soixante îivres ; Benel, que traversait la chaussée romaine qui allait de Cologne à Trêves ; Roisdorfs, avec sa source d'eau minérale qu'on préfère à celle de Godesberg, parce que le gaz carbonique qu'elle contient étant moins volatile, elle devient plus transportable; enfin Borm, la ville universitaire, enlourée de jardins qui descendent jusqu'aux rives du fleuve, et dominée par le haut clocher de sa cathédrale accompagné de ses quatre clochetons.

Selon l'itinéraire que nous nous étions fait d'avance, nous descendîmes à Bonn avec l'inieniion de nous y arrêter, d'y coucher et de continuer le lendemain notre route par terre jusqu'au Drackenfelds.

Ce fut à Bonn que nous vîmes le premier échantillon de l'étudiant allemand avec sa pipe colossale, sa redin-

gotte serrée, son col rabattu et sa casquette imperceptible, qui, quelque vent qu'il fasse, grâce à Uhabileté avec laquelle le studiosus manœuvre son cou, demeure fixée comme par un clou sur l'extrême sommet de la tête. Ce n'était pas sans une certaine curiosité que j'attendais cette apparition ; autrefois les universités avaient été une puissance en Allemagne.

Voici comment cette puissance s'était formée :

Tout le monde a entendu parler des différentes sectes d'illuminés et de francs-maçons qui fleurirent en France vers la fin du xviii« siècle. Ces sectes, qui relevaient plus ou moiss du philosopbisme allemand, avaient des aftiliations au delà du Rhin, et l'une de leurs principales idées était, sous le nom de franc-maçonnerie, de faire revivre, au profit des .peuples, l'ancienne sainte Wclicie, établie au profit de Tempire. Ce prétendu secret, qu'on ne révélait qu'aux Initiés, était donc : liberté universelle, a-franchissement général.

■iTS9 arriva: la révolution, qui annonçait au monde entier* la prise de la Basiille, fut reçue avec enthousiasme par les sociétés secrètes, et peut-être concoururent-elles dans l'ombre, plus efficacement qu'on ne le croit, aux premiers succès de nos armées.

Bientôt arriva Bonaparte ; non-seulement, disait-on, il avait eu connaissance de ces sociétés, mais même il en avait fait partie; si bien que lorsqu'il troqua son habit de général pour le manteau d'empereur, toutes ces différentes sectes qui, quelles que fassent leur religion et leur nationalité, rêvaient la liberté universclJe, le regardùreht comme iin

Iraîire, et en France et à Télrangerse soulevùrent contre lui. Alors, comme elles venaient pour le moment en aide aux princes ses ennemis, non-seulement elles furent tolérées, mais encore encouragées par eux; et le prince Louis de Prusse accepta le titre de grand maître d'une de ces associations. La tentative d'assassinat de Staps fut un des coups de tonnerre de cet orage.

Mais le surlendemain de cette tentative d'assassinat vint la paix de Vienne. L'empire, ce vieux géant germanique, fut abaissé au niveau des puissances de second ordre; la police française s'étendit de la mer de Bretagne au Pont Euxin, et ces sociétés, qui depuis quinze ans s'organisaient publiquement, surveillées par l'aigle qui planait à cette époque sur toute l'Europe, furent forcées de se recruter dans l'ombre.

Les désastres de l'armée française en Russie ranimèrent le courage de ces sociétés, car il était évident que la coalition s'étendait jusqu'au ciel, et que Dieu lui-même commençait à se déclarer contre la France. Les émissaires de ces associations qui, pendant hu.it ans, s'étaient tenus cachés, reparurent donc, timides d'abord et pariant bas, mais parlant de liberté; aussi furent-ils accueillis avec enthousiasme, par les éludians surtout. Plusieurs universités presque entières s'enrôlèrent, choisissant leurs chefs parmi leurs condisciples et leurs professeurs. Le poëte Kœrner, tué le \S octobre à Leipsick, fut le Tyrtée de celle campagne.

Le -18 juin ISIo, Waterloo vint faire un sombre pendant à Leipsick, et amena pour la seconde fois l'armée prussienne, presque entièrement composée de volontaires, dans la capi-

laie de la France. Le triomphe étranger était accompli; mais alors commença la laite intérieure.

En effet, lorsque les traités de 18!o et la nouvelle constitution germanique furent connus, une réaction terrible s'opéra en Allemagne. Tous ces jeunes gens qui, excités par leurs princes, s'étaient levés au nom de liberté, s'aperçurent qu'ils a.vaient versé leur sang au profit de la Sainte-Alliance, et que tout ce qu'ils avaient gagné à renverser le géant, c'était d'être gouvernés par des nains; ils ne se tinrent point cependant pour battus, et confians comme on l'est à cette première époque de la vie, ils voulurent réclamer les promesses faites; mais aux premières paroles qu'ils firent entendre, la politique combinée de messieurs de Talleyrand et de Melternich pesa sur eux, et les força d'abriter leur mécontentement et leurs espérances dans les universités, espèces d'oasis républicaines, qui, jouissant d'une constitution particulière, échappaient par le fait de leur organisation aux mouchards de la SainieAUiance. Mais toutes comprimées qu'elles étaient, ces sociétés ne continuaient pas moins d'exister, correspondant entre elles par le moyen d'étudians voyageurs qui, sous le prétexte d"herboriser, parcouraient l'Allemagne chargés de missions verbales que, pareils aux anciens prophètes, ils semblaient répandre du haut des montagnes. Sand fut le produit de cette seconde ligue, comme Staps l'avait été de la première. Seulement, comme Mutins Scevola, il se trompa et tua un esclave pour un roi.

Par l'assasrinat, bien exécuté mais mal compris, deKolzebue, les universités s'étaient livrées elles-mêmes; aussi de ce moment commence entre elles et les gouvernemens la lutte

dans laquelle elles succombèrent. Toute puissance occulte est perdue à l'heure même qu'elle est découverte; car elle îi'était occulte que parce qu'elle était faible.

Mais l'étudiant allemand, en perdant sa puissance politique, a conservé son caractère insouciant et aventureux, de sorte qu'il n'en est pas moins digne d'être étudié. Sans un sou dans sa poche, mais confiant comme l'oiseau du ciel à qui Dieu a proiliis de donner la nourriture, il part pour faire son pèlerinage en Allemagne, sa pipe à la main, son sac ù tabac au côté et son KcBrner en poche. La route, il la fera à pied, si longue qu'elle soit: le soleil et l'ombre sont à tout le monde. Quant au reste, le philistin y pourvoira. Aussi, qu'il passe une voiture, qu'elle contienne des naturels ou des étrangers, l'étudiant ôle sa pipe de sa bouche, décolle de son chef son embryon de casquette, s'approche du voyageur, et gaiement l'invite à l'aider à faire son chemin. Il est rare qu'un Allemand refuse son offrande à l'étudiant qui passe. Sur un autre point, sur une autre route de la Germanie, son fils passe aussi, et peut-être en ce moment même fait-il un appel à la bourse du père dont il aide l'enfant. De son côté, l'aubergiste est plein de bonne humeur et de désintéressement pour le studiosus qui voyage, quel que soit son grade dans la hiérarchie universitaire, et qu'il soit pin • son, renard ou vieille maison; c'est son hirondelle qui revient à chaque printemps ; il lui doit. le gîte sous son toit. Et quant à la nourriture, on s'entendra toujours entre compatriote; d'ailleurs, ce sont les Français ou les Anglais qui payeront cela. Aussi, sans qu'on s'informe s'il possède de l'argent ou tion, l'étudiant a-t-il toujours, en arrivant, son verre de vin du

Rhin ou sa bouteille de bière, si mieux il l'aime ; et encore, en général, lui demande-t-on de quel pays il la préfère ; un dîner pris sur tous les dîners, et si la maison est par trop pleine, un lit de paille fraîche qui vaut quelquefois mieux que le meilleur lit de laine ou de copeaux de toute Thôtellerie. Avec le jour réludiant se lève joyeux, boit un second verre de vin du Rhin, allume sa pipe éternelle, et se remet en route. Puis quand il a vu les champs de batailles d'Iéna, d'Ulm et de Leipsick, il rentre à son université avec le grade de maison moussue, boit encore quelques milliers de chopes de bière, fume encore quelques milliers de pipes, échange encore quelques vingtaines de coups de schlœger, et il rentre dans sa famille, où il boit toujours, fume toujours, mais ne se bat plus.

Nous arrivâmes à l'hôtel de l'Etoile, situé sur la place du marché, et tenu par Simrock, le frère du poêle, juste au moment où on allait se mettre à table pour le dîner de une heure, qu'on appelle le pelit dîner. Car en Allemagne, quoiqu'on mange à peu près depuis le matin jusqu'au soir, on a cru cependant devoir désigner par des noms les stations que Ton fait après de courtes haltes. Ainsi le matin à sept heures, en ouvrant les yeux, on prend le café, à onze heures on fait un second déjeuner, à une heure on fait le petit dîner, à trois heures on dîne, à cinq heures on goûte, enfin à neuf heures du soir, en sortant du théâtre, on soupe, et l'on se couche par-dessus. Là dedans ne sont point compris le thé, les gâteaux et les sandwichs que l'on prend dans les intervalles.

Quolqu'en état ordinaire Je Jouisse en général d'un asseï

bon appétit, et qu'en voyage, mes facultés sous ce rapport s'augmentent de. vingt-cin«i ou trente pour cent, depuis mon arrivée à Aix-la-Chapelle, j'étais fort malheureux sous ce rapport. Et d'abord, comme tout Français né dans la vieille France, la substance nutritive que j'absorbe ordinairement à chacun de mes repas se compose d'une moitié de pain, à pea près d'un quart de viande, et enlin d'un quart d'entremets et de dessert. Mais depuis Aix-la-Chapelle, au lieu de pain on m'avait servi de la brioche. La brioche est une chose excellente en soi ; mais comme, à mon avis, pour conserver toute sa valeur, elle doit être servie en son lieu, la première fois que l'aubergiste avait commis ce" qui me paraissait un anachronisme, j'avais proprement mis ma brioche fi part pour la manger avec le café à la crème, et je lui avais demandé du vrai pain. Alors le garçon avait souri avec une intelligence d'excellent augure, m'avait répondu en excellent français : — Je sais ce que monsieur demande, — et m'avait apporté du gâteau anisé. J'avais mordu dans mon gâteau; comme gâteau je n'avais rien à dire contre lui, mais comme pain, attendu qu'il laissait beaucoup à désirer, je l'avais déposé sur une seconde assiette a(in de le retrouver plus tard comme pudding; j'avais rappelé le' garçon qui était revenu avec la figure d'excellente humeur qu'ont toujours les garçons allemands, et alors ne me fiant plus à mon i.Jiùme maternel, j'avais hasardé dans le meilleur saxon le mot Irod. — Ahl je comprends, avait alors répondu le garçon tout joyeux d'avoir enfin interprété exactement ma pensée, monsieur me demande du poumpernick. Et, sans attendre ma réponse, il s'était élancé hors de l'appartement.

Je n'avais fait aucun effort pour l'arrêter, d'abord parce que les deux échantillons de boulangerie que j'avais sous les yeux ne me paraissaient nullement destinés à remplacer le pain, ensuite parce que je n'étais point fâché de voir en face l'animal qu'on désignait sous ce nom formidable de poumpernick. Au bout de cinq minutes le garçon rentra avec un de ces jolis pains ronds que dans nos fermes on appelle une miche.

— Ah' dis-je tout content.

— Ah ! dit le garçon plus content encore que moi.

— Et c'est là ce qu'on appelle ici du poumpernick? dis-je en lui prenant la miche des mains.

— Du vrai poumpernick? il n'y a qu'un seul confiseur qui le fasse bon ici.

— Gomment! ce sont les confiseurs qui font le pain ici?

— Mais ce n'est pas du pain ce que je vous donne.

— Qu'est-ce que c'est donc?

— C'est du poumpernick.

— Le nom ne fait rien à la chose.

— Monsieur a bien raison, le nom ne fait rien ù h chose ; d'ailleurs le poumpernick, cest très-bon.

— Nous allons bien voir.

A ces mots, j'essayai de fendre en deux l'espèce de miche que je tenais à la main; mais j'éprouvai une résistance à laquelle je ne m'atien^ais pas.

— Ah ! me dit le garçon, le poumpernick, ça ne se coupe pas; ça se casse, ou il faut des couteaux faits exprès et qui coupent comme des rasoirs.

îfo IMPRESSIONS DE VOYAGE.

— CommenU des couteaux qui coupent comme des rasoirs pour couper du pain?

— J'ai déjà eu l'iionneur de dire à monsieur que le poumpernick n'était pas du pain.

— Mais qu'est-ce que c'est donc, alors? demandai-je impatienté et en enfonçant involontairement mon pouce à travers la croûte.

— Monsieur, ce sont des poires tapées; c'est du raisin de Gorinlhe; ce sont des figues; toutes sortes de bonnes clioses, enfin.

Je cassai mon poumpernicli, et j'en vis sortir effectivement un assortiment de fruits secs. La croûte était creuse comme celle d'un chausson, et elle ne contenait de mie que juste ce qu'il en fallait pour lier, par une espèce d'épongé, tous ces différens fruits entre eux.

Je fus obligé d'en revenir à mon gâteau ; si bien que, depuis Aix-la-Chapelle, j'étais comme les sujets de je ne sais quelle reine, et, à défaut de pain, je mangeais de la brioche.

En échange, si depuis Aix-la-Chapelle il n'y avait plus de pain, il n'y avait plus de gendarmes, et le passeport était devenu une chose de luxe. En arrivant à l'iiôtel, le garçon nous présentait un registre; nous y consic^nions lios noms, et tout était dit.

A partir de Cologne, la corruption culinaire ne s'était pas arrêtée au pain ; elle avait gagné la viande. Tant qu'on me servait ma briocliG et mon bœul séparés, je faisais comme les gens qui boivent leur eau dans un verre et leur vin dans l'autre ; de sorte qu'en ne mêlant pas les choses cela allait

encore. Une nouvelle épreuve m'attendait à Bonn. Le petit ûîner se composait d'un potage aux boulettes, d'un morceau de bœuf aux pruneaux, d'un lièvre aux confitures, et d'un jambon de sanglier aux cerises ; il était impossible, comme on le voit, de se donner plus de peine pour gâter, les unes par les autres, des choses séparément fort estimables. Je ne lis que goûter à ces différens objets. Quand vint le tour du lièvre, le garçon n'y put pas tenir.

— Est-ce que monsieur, demanda-l-il, n'aimerait pas le lièvre aux confitures?

—Je trouve cela exécrable.

— C'est étonnant, pour un grand poëie comme monsieur.

— Eh bien! voila ce qui vous trompe, mon cher ami, Je fais des vers pour ma consommation particulière, c'est vrai, mais ce n'est pas une raison pour m'appeler un grand poëte, et pour m'abîmer l'estomac avec vos fricassées : d'ailleurs, quand je serais un grand poëte, après tout, qu'est-ce que la poésie a à faire avec le lièvre aux confitures?

— Notre grand Schiller adorait le lièvre aux confitures.

— Eh bien ! je ne suis pas du goût deScbiHer, servez-moi du Guillaume Tell ou du WaUemtein^ mais emportez votre lièvre.

Le garçon emporta le lièvre; pendant ce temps-je goûtai au sanglier aux cerises. Mais le garçon était à peine rentré que je lui tendis de nouveau mon assiette pleine ; son étonnement redoubla.

— Comment, me dit-il, monsieur n'aime pas non plus le porc aux cerises?

— Non.

— Mais c'est que monsieur Goethe aimait fort le porc aux cerises.

— Je ne le savais pas, mais j'ai le malheur de n'avoir pas les mêmes goùls que l'auteur de Faust. Failes-moi faire une omelette.

J'attendis patiemment; au bout de quelques minutes, le garçon revint avec l'omelette demandée : môme pour un connaisseur elle était remarquablement appétissante, mais quelque faim que j'eusse, je rejetai la première bouchée sur mon assiette.

— Mais, que diable avezvous donc mis dans votre omelette? Une omelette, mon cher, cela se fait avec du beurre, des œufs, du sel et du poivre.

— Eh bien ! monsieur, elle est faite avec du beurre, des œufs, du sel et du poivre.

— Et puis quoi encore?

— Un peu de farine.

— Et puis quoi encore?

— Un peu de fromage.

— Allez toujours.

— Du safran.

— Bon.

— De la muscade, des clous de girofle et un peu de thym I

— Bon, bon, bon ; portez l'omelette avec le reste, et lâchez de me procurer un cicérone au naturel.

Le garçon sortit à la porte; il rencontra le maître de l'hôtellerie et lui dit quelques mots. Monsieur Simrock s'avança vers moi.

— Monsieur n'est pas content du dîner? me dit il avec une aisance et des manières parfaites.

— Mais, répondis-je assez embarrassé des bonnes façons de mon bote, je n'aime pas les choses que Ton m'a servies : voilà tout.

— Si monsieur avait eu la bonté de dire auparavant qu'il désirait dîner à la française, il n'aurait pas eu ce désagré • ment.

— Comment I lui dis-je, il me serait possible d'avoir du bouillon^sans boulettes, du bœuf sans pruneaux, du lièvre sans confitures et du sanglier sans cerises ?

— Monsieur n'aurait qu'à dire.

— Et... du pain?

— Mais oui, du pain; j'en fais cuire particulièrement pour ceux qui en mangent.

— Ah ! mon cher monsieur Simroek, vous me sauvez la vie et quand pourrais-je avoir cela?

— Au second dîner.

— Et quand a-t-il lieu, le second dîner?

— Dans deux heures. En attendant, et pour lui faire passer le goût de nos fiifamies allemandes, monsieur prendra un verre de vin du Rhin que j'aurai l'honneur de lui offrir : c'est du Johannisberg.

En ce moment, le garçon rentra portant sur un plateau deux verres et une bouteille au cou allongé. Monsieur Simroek ôta un des deux verres du plateau, remplit l'autre et me l'offrit.

— Et vous? lui demandai-je.

— Ce serait, me dit monsieur Simrock en s'inclinant, un grand honneur pour moi.

— Mais f avez-YOus, monsieur Simrock, lui dis-je en trinquant avec lui, que vous avez des façons de grand seigneur qui doivent souvent embarrasser vos hôtes.

— Aussi, monsieur, suis-je rarement autre part que dans ma chambre, entre mes livres de compte et mes livres de poésie. J'ai une belle bibliothèque, un hôtel bien achalandé; je suis heureux, surtout lorsque...

— Ah! pas de complimens, monsieur Simrock, je vous en prie; seulement permettez que le garçon aille me chercher mon cicérone.

-i C'est inutile, on met les chevaux à la voiture.

— Comment ! les chevaux à la voiture?

— Oui, et si monsieur le permet, j'aurai Thonneur de le conduire moi-même. Nous n'avons pas grand'chose à voir; mais de ce peu que nous avons, je serai heureux et fier de lui en faire les honneurs.

. Tl n'y avait pas moyen de résister à des offres faites de cette façon. On vint annoncer que les chevaux étaient attelés, et nous montâmes en voiture.

Monsieur Simrock avait raison : Bonn renferme peu de choses remarquables. Aussi, quand on a visité sa cathédrale, bâtie dans le style byzantin, sur l'emplacement d'une église fondée par l'impératrice Hélène, vers le commencement du ive siècle; son casino, où étaient alors exposés les dessins du monument de Beethoven; le jardin de la cour, avec sa magnifique terrasse donnant sur le Rhin, on a à peu près tout vu. Cela s'accordait à merveille avec mon ap-

petit j et, comme nous revînmes à trois heures juste, je n'eus qu'à me meure à table.

Le dîner «tait parfait; c'était la première fois que je mangeais sprieusemei:! depuis Liège.

Après le dîner, monsieur Simrock me proposa de faire avec lui deux nouvelles courses; Tune, de l'autre coté de la rivière, était à l'ancien couvent de Schwartz Rlieindorf; l'autre, du même côté que la ville, était au Kreuzberg. Comme on le pense bien, j'acceptai sans hésitation.

Nous prîmes un petit bateau, et nous traversâmes le Rhin.

Schwartz Rheindorf est une ancienne église collégiale fort remarquable, avec deux voûtes au-dessous l'une de l'autre. La voûte supérieure forme l'église elle-même; la voûte inférieure est consacrée au caveau de sépulture de rélecleur Arnold II, fondateur de l'église et du couvent de religieuses qui y attenait, et qui, plus tard est devenu un chapitre de chanoinesses. Parmi ces tombeaux est ce'ui de sainte Adélaïde de Quelder.

Celte Adélaïde de Quelder était, je crois, la sœur de Tempereur Othon lîL On me pardonnerait, j'espère, si je me trompais d'un numéro; car j'écris d'après des traditions orales, et non point d'après des archives imprimées. Donc, en pieuse supérieure qu'elle éiait, elle exerçait ses religieuses au chant, et toutes chantaient à qui mieux mieux, excepté une seule, la plus jolie de toutes, dont la voix faussait de telle façon, qu'elle désaccordait toute la comimunauté. Ce défaut d'organisation mettait au désespoir la bonne supérieure, qui, dans un moment où la pauvre nonne lui déchirait le tympan par un fausset infernal, se trouva si fort aga-

cée qu'elle ne put se retenir ; elle lui donna un soufflet tellement vigoureux, que la religieuse tomba en convulsions; mais aussi, revenue de ces convulsions, elle fut tout étonnée de chanter comme un rossignol.

On ne douta point, dès lors, que la grâre efficace n'eût été communiquée à la nonne par le contact de la pieuse main qui l'avait touchée; et, lorsque la mère Adélaïde mourut, ce soufflet eut grande part ii sa canonisation.

Nous repassâmes le Rhin sur la rive gauche, où la voiture nous attendait; en trois quarts d'heure elle nous conduisit au Kreuzberg. Ce que ce couvent offre de plus remarquable, c'est un caveau qui conserve admirablement les cadavres. Comme j'avais vu la Morgue du Saint Bernard et les souterrains des Capucins, à Palerme, cette troisième représentation me parut moins curieuse que les deux autres; et, après nous être arrêtés un instant sur la terrasse pour admirer la vue qui s'étend de là d'un côté jusqu'aux sept monts, et de l'autre presque jusqu'à Cologne, nous reprîmes le chemin de la ville.

J'avais laissé passer l'heure du goûter, mais monsieur Simrock me fit observer que je pouvais encore souper et après souper prendre le thé, ce qui était une compensation au repas que j'avais laissé en arrière. Malheureusement j'avais si bien dîné, que ces offres, si attrayantes qu'elles fussent, ne pouvaient me tenter. D'ailleurs, depuis que j'avais apprécié l'obligeance de monsieur Simrock, je me proposais de lui faire une autre demande.

C'était celle d'un lit où un Français pût dormir.

Ceci demande explication.

EXCCRSIOXS sua LES BORDS DU HHÎN\ 277

En général, nous autres Français, soit dit pour l'instruction des peuples étrangers, nous dormons dans un lit : d'ordinaire, ce lit se compose d'une couchette de trois pieds à trois pieds et demi de large, et de cinq pieds huit pouces à six pieds de long. Sur cette couchette, on met un sommier, un lit de plume, un ou deux matelas, une paire de draps blancs, une couverture, un traversin, un oreiller; puis on borde le lit, celui pour lequel il est destiné se glisse entre les deux draps, et pour peu qu'il n'ait pas pris une trop grande quantité de café noir ou de tlié vert, et qu'il ait une bonne santé et une conscience pure, il s'endort : quant à la longueur du sommeil, cela dépend de l'organisation.

Or, dans un lit comme celui-là, tout homme, qu'il soit Allemand, Espagnol, Belge, Paisse, Italien, Hindou ou Chinois, peut dormir; à moins qu'il n'y mette de la mauvaise volonté.

Mais en Allemagne, il n'en est point ainsi des lits.

Voici de quoi se compose un lit allemand.

D'abord d'une couchette de deux pieds à deux pieds et demi de large, et de cinq pieds à cinq pieds et demi de long. Procuste a voyagé en Allemagne et y a laissé ses modèles.

Sur cette couchette on étend une espèce de sac rempli de copeaux destiné à remplacer le sommier.

Sur le sac de copeaux on étend un énorme lit de plumes.

Sur le lit de plumes on pose proprement un drap plus court et moins large que le lit de plumes : l'aubergiste appelle ce fragment de linge un drap, mais le voyageur ne le reconnaît pas même pour une serviette.

Puis enfin sur ce drap ou celte serviette, comme on voudra appeler le linge en question, on étend une courte-pointe piquée et doublée d'un second lit de plume moins épais que le premier.

Deux ou trois oreillers empilés au chevet complètent cet étrange échafaudage.

Si c'est un Français qui couche dans le lit, comme le Français est un peuple vif et efifervescent, c'est la réputation que nous avons en Allemagne, ledit Français s'y fourre sans précaution, de sorte qju'au bout de cinq minutes les oreillers sont tombés d'un côté, la courte-pointe pend de l'autre, le drap est roulé et est devenu invisible; si bien que le susdit Français se trouve enfoncé dans son lit de plume, ayant un côté de son individu en sueur et l'autre glacé.

Il a le choix.

Si c'est un Allemand, comme l'Allemand est un peuple calme et vertueux, ledit Allemand commence par garder son caleçon et ses bas, puis il soulève avec précaution la courtepointe piquée, se couche sur le dos, appuie les reins aux trois oreillers et les pieds à Textréniité de la couchette, de manière à former un sa ; il pose sur ses rotules sa courtepointe, ferme les yeux, s*endort et se réveille le lendemain matin sans avoir changé de position.

Mais on comprend que pour arriver à ce résultat il faut être calme et vertueux comme un Allemand.

Or, je ne sais pas laquelle de ces deux qualités me manquait, mais, ce que je sais bien, c'est que je ne dormais plus, que je maigrissais à vue d'œil, et que je toussais à me déchirer la poitrine.

Voilà pourquoi je demandai un lit à la française.

Monsieur Simrock en avait six.

Je lui aurais sauté au cou.

On me conduisit à ma chambre. Mon hôte ne m'avait peint trompé, c'était un véritable lit, avec un véritable sommier, de véritables matelas, de véritables draps, une véritable couverture et un vrai traversin.

J'allais donc me coucher avec un sentiment de satisfaction que Ton peut comprendre, lorsqu'on frappa à ma porte.

— Qui est là ? demandâi-]e.

•— Pardon, monsieur, c'est moi, répondit le garçon.

— Eh bien! que me voulez-vous?

—■ Je viens de la part d'un Anglais, qui n'a pas pu voir monsieur, lui demander s'il ne voudra pas lui faire l'honneur de boire un verre de vin du Pthin ou de Champagne avec lui.

— Et qu'est-ce que c'est que cet Anglais î

— Un étudiant.

— Alors, c'est autre chose, dites que je descends. Malgré l'envie que j'avais de dormir, je n'étais pas fâché

que cette occasion se présentât de faire connaissance avec un étudiant. Je suivis donc presqu'immédiatement le domestique; seulement je mis la clef de ma chambre dans ma poche, de peur que, si je la laissais à ma porte, quelqu'un se trompât de lit.

En entrant dans la salle à manger, je regardai de tous côtés, et ne vis que deux buveurs, dont le plus jeune me paraissait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Le plus vieux des deux buveurs se leva.

— Pardon, monsieur, me dit-il en Irès-bon français, quoi. qu'avcc un accent d'oalre-mer un peu proncnv^é, la personne que vous cherchez, c'est moi. Puis, se retournant vers son compagnon : — Mylord, monsieur Alexandre Dumas. — Monsieur Alexandre Dumas, mylord S...

Je m'inclinai.

— Pardon, monsieur, lui dis-je à mon tour, mais on m'avait j)arlé de vous comme d'un étudiant...

~ Eh bien! monsieur, on vous avait dit vrai. Asseyezvous donc. — Je pris place. — On étudie à tout âge. ~ 11 me versa un verre de Joliannisherg. — Moi, par exeniple, j'ai étudié, depuis l'âge de six ans jusqu'à l'âge de vingt, aux universités d'Oxford et de Cam.bridge ; j'ai étudié depuis vingt jusqu'à trente, les chiens, les chevaux, les hommes d'Etat, les femmes et le jeu; à trente ans, j'ai commencé mes voyages; en passant à Heidelberg, j'ai entendu un professeur qui m'a paru très-fort en théologie, alors j"ai résolu d'étudier la théologie. J'étais déjà assez savant en théologie, lorsqu'un jour, en descendant le Rhin, jem'arrêîai à Bonn, et j'entendis le professeur Keisel,le premier philosophe de toutes les universités d'Allemagne; il me sembla différer en quelques points de croyance avec mon théologien, je résolus de les mettre d'accord en résumant leurs deux systèmes en un. Depuis ce temps, je monte et je descends le Rhin, depuis Manheim jusqu'à Bonn, mangeant tranquillement mes deux mille livres sterling de rente qui ne me suffiraient pas à Londres, et qui ici me font riche. J'avais résolu de parcourir le monde; mais j'ai été plus heureux que Mahomet : ce n'est pas moi qui suis allé à la montagne^ c'est la montagne

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU lUÏLN. 281

qui est venue à moi. Le Rliin est à l'Europe entière ce que le passage du Perron est à Paris : tout ce qu'il y a d'étrangers le traverse. Je suis ici comme un chasseur k l'affût : j'aitends le gibier. Depuis que les journaux ont annoncé votre arrivée à Bruxelles, je me suis dit que vous passeriez ici ; vous y êtes passé. Vous voyez donc que je suis un véritable étudiant; le matin j'étudie la théologie ou la philosophie, le jour j'étudie les hommes, le soir j'étudie les vins, et s'il plaît à Dieu, j'étudierai ainsi le reste de ma vie. — Que dites-vous de ce Johannisberg? C'est du véritable 1S3I : monsieur de Melternich n'en aurait pas de meilleur à offrir à l'empereur d'Autriche, si l'empereur d'Autriche venait lui demander à dîner dans son château.

— Il est excellent.

— Sans compter que j'ai des élèves. Tenez, voilà mylord S..., par exemple (nous nous saluâmes de nouveau mylord S... et moi), il descendait lePJiin, et ne comptait que passer à P>onn. On lui avait écrit que sa femme était fort raalaJe.

— Je vous demande pardon si mylord S... ne se mêle point de la conversation : il ne parle pas français. — Il passait donc; je le fis prier de m'honorer d'un toast, il y corisenlit; nous nous prîmes de discussion sur la supériorité du vin de Ciiampagne sur le vin du Rhin, et vice versa. — Goûtez cet Aï; c'est du rose mousseux de 1828, du meilleur cru de Moet.

— Eh bien! nous discutons encore. Sa femme était morte dans l'intervalle, ça a fait grand'peine à mylord ; mais nous avons commandé un tombeau pour la défunte, à Mayence. r\ous allons le voir de temps en temps, cela le console. Mylord dit que lorsque le tombeau sera fini, il l'accompagnera

en Angleterre; moi je dis qu'il l'enverra tout bonnement à Rotterdam, où on l'embarquera pour Londres, et que mylord restera ici à discuter avec moi sur les différentes sortes de vins. N'est-ce pas, mylord ?

Mylord fit un signe de tête, tendit son troisième verre, et son compatriote le remplit jusqu'au bord d'un vin rouge pétillant comme du Saint-Péray et pur comme du rubis.

— C'est de l'Ingelheim, me dit l'Anglais, presque un compatriote à vous. Goûtez-y.

— Je ne connais pas ce nom-là parmi nos crus de France, lui répondis-je.

— C'est vrai ; car Ingelheim est l'ancienne résidence de Charlemagne. Or, le vieil empereur, qui estimait ce qu'il y avait de bon en France, avait apprécié un fort joli vin d'Orléans; il en fit venir des plants, qu'il planta lui-même. Ce sont les descendans de ces plants enfouis par Charlemagne lui-même que vous dégustez aujourd'hui. C'est le vin favori de mylord ; c'est avec celui-là que je l'ai arrêté net.

— Il ne fallait pas que son amour pour sa femme fût bien grand.

— Au contraire, il l'adorait. Vous allez le voir, je vais le faire pleurer :

— Mylord, dit l'éludiant s'adressant à son compagnon,

— What do you want (I) ? répondit celui-ci.

— Shall ive not go presently and see hoio they are going on whith the tomb ofthat dear lady (2)?

(1) Que voulez-vous ?

(2) Est-ce que nous n'irons pas bientôt voir où en est la tombe de celte chère ni|lady?

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. 2g3

— Heul fit l'Anglais; et deux grosses larmes coulèrent de ses yeux. Il les essuya d'une main et de l'autre tendit son verre en disant :

— Jnother glass ofthis capital [ngelheim(\)?

— Je me suis" trompé d'une bouteille, dit l'étudiant en versant un nouveau verre d'Ingelheim au pauvre veuf. Une bouteille de plus, et il aurait pleuré à sanglots, cela ne rate jamais.

— Mais savez-vous, dis-je à mon amphytrion, que mylord ne parle pas mieux les autres langues qu'il ne parle le français?

— Mylord est un penseur, et, comme le jeune Hamlet, il s''entrelient avec ses propres idées, n'est-ce pas, mylord?— To be^ or not ta be.

— Another glass of ihis capital Ingelheim? répéta mylord,

— Est-ce que, même lorsque vous êtes tête à tête, votre élève n'a pas une conversation plus variée que celaP demandai-je. En ce cas, du train dont il y va, il ne pourra pas vous tenir tête longtemps.

— Détrompez-vous. Il ira comme cela jusqu'entre trois et quatre heures du matin.

Je regardai la pendule, elle allait sonner minuit.

— Je regrette de ne pas savoir assez l'anglais pour faire à mylord mon compliment dans sa propre langue

— Mylord, dit V élddiauij Jhis gentleman pays you his hest compliments (2).

(1) Encore un verre de ce bon Ingelheim.

(2) Mylord, monsieur tous fait ses compHmens.

Mylord se leva à demi et me répondit par une phrase anglaise.

— Que dit mylord? demandai-je à son compagnon.

— Il dit que si jamais vous allez en Angleterre, il est tout à votre service.

— Ah! je lui suis bien obligé.

— Et moi, monsieur, je dis que si vous redescendez ou remontez jamais le Rhin, j'espère que vous me ferez le même honneur que vous m'avez fait aujourd'hui. Vous me trouverez toujours entre Manheim et Bonn.

— Je vous prie de croire que je n'y manquerai pas. Nous nous saluâmes une dernière fois. Je remontai à ma

chambre, et les deux Anglais continuèrent de boire.

Le lendemain matin, le garçon me réveilla à cinq heures, et je lui dis d'aller me chercher la carte pendant que je.m'habillais; il sortit, et rentra un instant après avec l'addition demandée.

Je cherchai en vain sur la carte le verre de Johannisberg que j'avais bu en arrivant, et le prix de la voiture. Quant au reste, j'étais traité comme tout le monde : c'était d'un goût excellent. Je demandai alors au garçon si, ainsi que je le lui avais dit, il m'avait procuré un moyen de transport quelconque? Il me répondit que monsieur Simrock m'attendait en bas avec sa voiture; il désirait me conduire- jusqu'à Rungsdhof, c'est-à-dire jusqu'en face des sept monts.

Je descendis, et je lui demandai des nouvelles de ses deux Anglais.

— Ils sont toujours là, me dit-il.

— Comment, toujours là ! ils boivent encore?

EXCURSIONS SUR LES RORDS DU RÎÏIN. 285

— Oh î non, maînlenant ils dormont.

— Comment dorment-ils?

— Ils dorment comme ils se trouvent. Obi ils n'ont pas besoin de lits à la française, ceux-là !

— Pardieu I je serais curieux de les voir.

— C'est facile. Entrez.

Je poussai la porte doucement, mylordS... avait g^ssé au bas de sa chaise et était étendu à terre, tenant son romer (i) à la main; Vétudiant était couché le visage sur la table, étranglant avec sa main droiie le goulot d'une bouteille de vin de Champagne.

Je comptai les morts, tant de Johannisberg et de Champagne que d'Ingelheim : il y avait quatorze bouteilles vides.

Je respectai leur sommeil ; mais ne voulant pas laisser à deux Anglais l'idée qu'un Français était en reste de politesse avec eux, je pris deux caries, et j'en mis une dans le verre de mylord, et l'autre dans le goulot de la bouteille de son compagnon.

Ma visite était faite.

Je montai aussitôt en voiture, et nous partîmes.

(1) On appelle les verres à vin du Rhin des romains, parce airils ont conservé la forme de la coupe dans laquelie on faisait boire les empereurs le jour de leur couronnement.

FIN DU PREMIER VOLOîE

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