II
î IMPRESSIONS DE VOYAGE.
C'est de là que l'on commence à découvrir, sous leur point de vue le plus pittoresque, les belles ruines de Godesberg, En sortant dé ce village, nous prîmes à notre gauche un petit chemin de traverse qui nous conduisit en quelques minutes au village de Rhungsdof, au bord du Rhin, où nous trouvâmes plusieurs barques à l'affût des voyageurs ; en quelques minutes encore nous fûmes transportés à Kœnigswinter, joli petit bourg situé sur l'autre rive. Nous nous informâmes de l'heure à laquelle passait le bateau à vapeur, on nous répondit qu'il passait à midi. Gela nous donnait une marge de près de cinq heures; c'était plus de temps qu'il n'en fallait pour visiter les ruines du Drachenfelds.
Dès que nous eûmes mis pied à terre, comme on se douta que nous étions des grimpeurs, nous fûmes chargés par un véritable escadron ù'ànes, d'àniers et d'ànières, qui nous enveloppèrent et se mirent à vanter chacun les qualités de sa monture. L'un de ces coursiers nous séduisit pai le contraste de sa selle magnifique et la modestie de son nj.u; il s'appelait Petit-Jean, Haenschen. Son maître, promii pour lui, sur l'honneur, qu'il ne se coucherait pas et ne passerait pas trop près des précipices. Moyennant ces deux promesses, notre compagne de voyage se conlia à lui.
Petit-Jean tint parole, ce qui fait que je puis le recommander en conscience aux belles voyageuses de tous les pays qui tiennent à n'être pas précipitées dans quelque ravin.
Après trois quarts d'heure de montée à peu près, par un joli sentier qui contourne la montagne, nous arrivâmes au premier sommet, où se trouve une auberge et une pyramide, Petit-Jean alla droit à Tune, et moi droit à l'autre; si bien
EXCITÎSIONS SITJ LES BORDS DU RHIN. 3
que pour ce qui regarde l'Iiôfel je suis obligé de renvoyer à lui. Quant à la pyramide, elle est élevée en mémoire du passage du Rhin par l'armée prussienne.
Sur les quatre faces de la base sont les inscriptions suivantes ;
Honaeur et gloire au Ti ès-ÎIaut !
Paix et liberté à la patrie !
Honneur aux héros qui ont saccombé!
Aux héros, hommage de la Laasiurm de Siebengeberg.
îl y a, comme on le voit, dans le quatrain de la Lansturm de Siebengeberg plus de patriotisme que d'imagination; mais il paraît que la Lansturm a tenu à le faire elle-même, et, comme on sait, la Lansturm est la garde civique de la Prusse.
De cette première plate-forme, un joli chemin tournant et sablé comme celui d'un jardin anglais conduit au sommet du Drachenfelds. On arrive d'abord à «ne première tour carrée, dans laquelle on pénètre assez diftîcilement par une crevasse ; puis à une tour ronde, qui, entièrement éventrée par le temps, offre un accès plus facile. Cette tour est située sur le rodier même du Dragon. Le Drachenfelds lire son nom d'une vieille tradition qui remonte au temps de Julien TApostât. Dans une caverne que Ton montre encore, à moitié chemin de la montagne, s'était retiré un dragon énorme, si parfaitement réglé dans ses repas, que lorsqu'on oubliait de lui amener chaque jour un prisonnier ou un coupable, à l'endroit où il avait Thabitude de le trouver, il descendait
dans la plaine et dévorait la première personne qu'il rencontrait. Il est bien entendu que le dragon était invulnérable.
C'était, comme nous l'avons dit, au temps où Julien l'Apostat vint avec ses légions camper sur les bords du Piliin. Or, les soldats romains, qui n'avaient pas plus de vocation pour être dévorés que les naturels du pays, profitèrent de ce qu'ils étaient en guerre avec quelques peuplades des environs pour nourrir le monstre sans qu'il leur en cotîlâtrien. Parmi les prisonniers, il se trouva une jeune fille si belle, que deux centurions se la disputèrent, et qu'aucun des deux ne voulant la céder à l'autre, ils étaient près de s'enlr'égorger, lorsque le général décida que, pour les mettre d'accord, la jeune fille serait ofierteau monstre. On admira fort ia sagesse de ce jugement, que quelques-uns comparèrent à celui de Sâlomon, et l'on s'apprêia à jouir du spectacle.
Au jour dit, la jeune fille fut conduite, vêtue de blanc et couronnée de fleurs, au sommet du Drachenfelds : on la lia à l'arbre, comme Andromède à son rocher ; seulement elle demanda qu'on lui laissât les mains libres, et l'on ne crut pas devoir lui refuser une si petite faveur.
Le monstre, nous l'avons dit, avait une vie très-régulière, il dînait comme on dîne encore en Allemagne, de deux heures à deux heures et demie. Aussi, au moment où il était attendu, sûitit>il de sa caverne et monta-t-il, moitié rampant, moitié volant, vers l'endroit où il savait trouver sa pâture. Il avait l'air, ce jour-lii, plus féroce et plus affamé que d'habitude. La veille, soit hasard, soit ralTinement de cruauté, on lui avait servi un vieux prisonnier barbare, fort dur et
qui n'avait que la peau sur les os; de sorte que chacun se promit un double plaisir de ce redoublement d'appétit. Le monstre lui-même, en voyant quelle délicate victime on lui avait offerte, en rugit de joie, fouetta Uair de sa queue écail- ; lée et s élança vers elle.
Mais lorsqu'il était prêt à l'atteindre, la jeune fille tira de sa poitrine un crucifix et le présenta au monstre. Elle était chrétienne.
A la vue du Sauveur, le monstre resta pétrifié; puis, voyant qu'il n'y avait là rien à faire pour lui, il s'enfuit en sifflant dans sa caverne.
C'était la première fois vque les populations voyaient fuir le dragon. Aussi, tandis que quelques-uns couraient à la jeune fille et la déliaient, le reste des habitans poursuivit le dragon, et encouragé par sa frayeur, introduisit dans la caverne force fagots sur lesquels on versa du souffre et de la poix résine, puis on y mil le feu.
Pendant trois jours la montagne jeta des flammes comme un volcan; pendant trois jours on entendit le dragon se débattre en sifflant dans son antre ; enfin les sifflemens cessèrent : le monstre était rôti.
On voit encore aujourd'hui la trace des flammes et la voûte de pierre, calcinée par la chaleur, s'écraser en poussière aussitôt qu'on la touche.
On conçoit qu'un pareil miracle aida fort à la propagation de la foi chrétienne. Dès la fin du ne siècle, il y avait déjà force sectateurs du Christ sur les bords du raiin.
Comme j'étais occupé à admirer le magnifique paysage qui se déroule à vingt-cinq lieues à la ronde du sommet du Dra-
chenfelds, le plus élevé des sept monts, le propriétaire de Petit-Jean me montra, bien au delà de Bonn, c'est-à-dire à quatre ou cinq lieues sur le Rhin, uii petit point noir, qui à cette distance paraissait à peine mobile, mais qu'à l'aide de ma lunette je reconnus pour notre bateau à vapeur, cet autre dragon moderne qui venait en jetant flamme et fumée par sa gueule béante, et en battant le Rhin de ses ailes de fer. Nous nous mîmes à redescendre la montagne, Petit-Jean se piqua d'honneur, et nous arrivâmes à propos à Rœnigswinter.
Je retrouvai sur le bateau nos deux Anglais, c'est-à-dire le soi-disant étudiant de quarante-cinq ans et son ami mylord S..., ce veuf inconsolable dont j'ai déjà parlé dans mon dernier chapitre sur Bonn ; ils remontaient le Rhin pour aller de compagnie à Mayence, voir où en était le tombeau de niilady S...
Il y avait de plus un Hollandais, qui, selon l'usage de son pays, voyageait en tête-à-tête avec sa promise. C'est une excellente coutume de la Hollande, et qui rachète bien sa manière d'accommoder le poisson à l'eau, que cette permission de voyager ensemble que les fiancés obtiennent de leurs parens. Comme !e voyage est la situation de la vie dans laquelle se développent le plus librement les bonnes et les mauvaises habitudes, les futurs époux, en remontant seulement le Rhin de Niniègue à Strasbourg, connaissent leur caractère respectif comme s'ils avaient déjà vécu dix ansen-semble. S'ils se conviennent, ils reviennent se tenant par la main vers leurs grands [)aiens, qui leur donnent leur bénédiction et les marient. S'ils ne se conviennent pas, ils se
quittent, reviennent chacun sur un l)ateau séparé, et recommencent à voyager, le promis avec une nouvelle promise, la promise avec un nouveau promis. Il résulte de cette combinaison qu'il est fort rare qu'au septième ou au huitième voYa-;e les deux moitiés d'ànies qui se cherchent, selon Platon et monsieur Dupaty, ne se soient pas rencontrées.
Une fois mariés, les Hollandais ne sortent plus de chez eux.
A peine celui lc^ eut-il su qui j'étais, qu'il se fit un devoir de me présenter à sa promise; c'était une belle grosse Hollandaise, qui se crut obligée d'avoir l'air de m'avoir lu. Quant au promis, il me parla fort de la poésie hollandaise, et me demanda si je connaissais deux poètes qu'il me nomma ; je répondis que je n'avais pas cet honneur. Le promis partit de là pour me dire que c'étaient deux hommes fort audessus de Lamartine et d'Hugo, et qui seraient connus du monde entier, si on pouvait prononcer leur nom dans un autre pays qu'en Hollande.
Je plaignis le sort de ces deux génies méconnus et voués à l'obscurité par une conspiration de consonnes. Ce qui me mit au mieux dans l'esprit du promis et de la promise, lesquels me tirent toutes leurs offres de service si l'envie me prenait jamais d'aller ù Lekkerkerk. Celait le nom de leur endroit.
Heureusement le paysage, qui devenait merveilleux, me donna une occasion d'interrompre la conversation néerlandaise dans laquelle j'étais empêtré. En ce moment nous passions entre Rolandseck et Nonenwerth,
Le pèlerinage du Roîandseck ou des ruines de Roland^ est une nécessité pour les Ames tendres qui habitent non-seulement les deux rives du Rliin, depuis Schaffouse jusqu'à Rotterdam ; mais encore ;\ cinquante lieues dans l'intérieur des terres. SMl faut en croire la tradition, ce fut là que Roland, remontant le Rl-in pour répondre à l'appel de son oncle, prêt à partir pour combattre les Sarrasins d'Espagne, fut reçu par le vieux comte Raymond. Celui-ci, apprenant le nom de l'illustre paladin qu'il avait l'honneur de recevoir chez lui, voulut qu'il fût servi à table par sa fille, la belle îîildegonde. Peu importait à Roland par qui il serait servi pourvu que le dîner fut copieux et que le vin fût bon. Il tendit donc son verre : alors une porte s'ouvrit, et une belle jeune fille entra, un hanap à la main, et s'avança vers le chevalier. Mais, à moitié chemin, les regards d'îîildegondc et de Roland se rencontrèrent, et, chose étrange ! tous deux commencèrent à trembler de telle façon que moitié du vin tomba sur les dalles, tant par la faute du convive que par celle de l'cchanson.
PtOland devait partir le lendemain; mais le vieux comte Raymond insista pour qu'il passât huit jours au château. Roland sentait bien que son devoir était à Ingelheim; mais ïlildegonde leva sur lui ses beaux yeux, et il resta.
Au bout de ces huit jours, les deux amans ne s'étaient point parlé de leur amour, et cependant, le soir du huitième jour, Roland prit la main d'Hildegonde et la conduisit dans la chapelle. Arrivés devant l'autel, ils s'agenouillèrent tous deux d"un même mouvement. Roland dit : « Je n'aurai jamais d'autre femme qu'Hildegonde. »> Hildegonde ajouta :
« Mon Dieu ! recevez le serment que je fais d'être à vous si je ne suis à lui. »
Roland partit. Une année s'écoula. Pvoland fit des merveilles, et le bruit de ses prouesses retentit des Pyrénées aux bords du Rhin ; puis tout à coup on entendit vaguement parler d'une grande défaite, et le nom de Roncevaux fut prononcé.
Un soir, un chevalier vint demander l'hospitalité au château du comte R.aymond ; il arrivait d'Espagne où il avait suivi l'empereur. Hildegonde se hasarda à prononcer le nom de Roland, et alors le chevalier raconta comment, dans la gorge de Roncevaux, entouré de Sarrasins, et se voyant seul contre cent, il avait sonné de son cor pour appeler l'empereur à son secours, et cela avec une telle force, que, quoiqu'il fût à plus d'une lieue et demie, Tempereur avait voulu retourner; mais Ganelon l'en avait empêché, et le bruit du cor s'en était allé mourant, car c'était le dernier effort du héros. Alors il l'avait vu, pour que sa bonne épée Durandal ne tombât point entre les mains des infidèles, essayer de la briser sur les roches; mais, habituée à fendre l'acier, Durandal avait fendu le granit, et il avait fallu que Roland enfonçât la lame dans une gerçure, et la brisât en appuyant dessus. Puis, couvert de blessures, il était tombé à cùté des tronçons de son épée, en murmurant le nom d'une femme qui s'appelait Hildegonde.
La fille du comte Raymond ne versa pas une larme et ne jeta pas un cri; seulement, elle se leva pâle comme une morte, et, s'apprcuhant du comte :
— Mon père, lui dit-elle, vous savez ce que Roland nva-
vait promis, et ce qiie, de mon côté, j'avais promis à Roland, Demain, avec voire permission, j'entrerai au couvent de Nonenwerth.
Le père regarda la fille en secouant tristement la tête, car il se disait eu lui-même : Pvoland était-il donc tout ? et moi, n'élais-je donc rien? Puis, se rappelant qu'il était chrétien avant d'êire père :
— La volonté de Dieu soit faite en toute chose ! réponditil. Et le lendemain Hildegonde entra dans le couvent. Puis, comme elle avait hâte de prendre le voile, car il lui semblait que plus elle serait séparée de la terre, plus elle serait rapprochée de Roland, elle obtint de l'évéque diocésain, qui élail son oncle, (}us le temps des épreuves fût réduit à trois mois pour elle; et, au bout de ces trois mois, elle prononça ses vœux.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'un chevalier demande Thospitalité au château du comte Raymond. Le comte descend au-devant de lui; le chevalier s'arrête et le regarde avec élonnement, car depuis trois mois qu'il éiait séparé de sa fille, le comte avait vieilli de plus de dix ans. Alors le chevalier lève la visière de son casque :
— Mon père, dit-il, j'ai tenu ma parole. Hildegonde m'at-elle gardé la sienne?
Le vieillard jeia un cri de douleur. Ce chevalier, c'était Roland. Les blessures qu'il avait reçues étaient profondes; mais elles n'étaient point mortelles. Après une longue convalescence, il s'était mis en route pour venir rejoindre sa fiancée.
Le vieillard s'appuya sur l'épaule de Roland; puis, rappe-
lant son courage, il le conduisit, sans répondre une seule parole, à la chapelle, et là, lui faisant signe de s'agenouiller et s'agenouillant près de lui :
— Prions, lui dit-il.
— Elle est morte ? murmura Raoul.
— Elle est morte pour toi et pour le monde! N'avaitelle pas promis de n'être qu'à toi ou à Dieu? Elle a tenu son serment.
Le lendemain matin, Roland sortit à pied, laissant son cLeval et ses armes au cliàleau du vieux comte ; il s'enfonça dans la montagne, et vers le soir il arriva au sommet d'un des pics qui dominent le fleuve; il vit à ses pieds, à l'exlrémité de son île verdoyante, le couvent de Nonenwerlh. En ce moment, les nonnes clianlaient le salut, et au milieu de toutes ces saintes voix qui montaient au ciel, il y eut une voix qui vint droit à son cœur.
Roland passa la nuit étendu sur le rocher; le lendemain, au point du jour, les nonnes chantèrent maîines, et il entendit de nouveau cette voix qui faisait vibrer toutes les libres de son âme. Alors il résolut de se bâtir un ermitage au sommet de cette montagne, afin de ne point s'éloigner du moins de celle qu'il aimait. Il se mit à l'œuvre.
Vers les onze heures, les nonnes sortirent et se répandirent dans leur île; mais une d'elles s'éloigna de ses compagnes et vint s'asseoir sous un saule au bord de l'eau. Elle était voilée; elle porîait !e même costimie que !ps autres religieuses, et cependant P. oland n'avait point doutéun instant qUi? ce \\Q fui IîililtgO!u!e.
Pendant deux ans, soir et maiin, Roland e'.!t<'ndil au mi-
lieu des voix religieuses cette voix qui lui était si chère; pendant deux ans, tous les jours, à la même heure, la même religieuse solitaire vint s'asseoir à la même place, quoique chaque jour elle y vînt plus lentement. Enfin, un soir, la voix manqua. Le lendemain au malin la voix manqua encore. Onze heures vinrent, et Roland attendit inulileiîient. Les religieuses se répandirent, comme de coutume, dans le jardin, mais aucune d'elles ne vint s'asseoir sous le saule au bord de l'eau. "Vers les quatre heures, quatre religieuses creusèrent, en se relayant, une fosse au pied du saule; quand la fosse fut creusée, Roland entendit de nouveau les chants auxqeulslaplus douce et la plus belle voix man- (juait toujours, et la communauté tout entière sortit, escortant le cercueil dans lequel était couchée une vierge au front couronné de fleurs et au visage pâle et découvert.
C'était la première fois depuis deux ans qu'Hildegônde levait son voile.
Trois jours après, un pâtre qui avait perdu sa chèvre grimpa Jusqu'au sommet de la montagne, et trouva Roland assis, le dos appuyé contre la muraille de son ermitage, et la tête inclinée sur la poitrine. Il était mort.
Les deux sujets du roi de LIollande, le promis et la promise, dont j'ai parlé plus haut, se firent descendre au village de Pvolandswerlh, et avant que le bateau à vapeur n'eût tourné la pointe d'Unkelbach, nous les vîmes paraître, les bras amoureusement enlacés, au sommet du Rolandseck.
En face de la pointe d'Unkelbach, sur la rive opposée, est le village d'Unkel, avec ses carrières de basalte, dont quelques colonnes se dressent au fond du Rliin, comme les rui-
nés d'une ville submergée; et de Uantre côté, Remayen, l'ancien Regomayen des Romains, à travers lequel l'électeur palatin, Charles- Théodore, fit construire une route qu'acheva Bonaparte en ISOl. Seize siècles auparavant, Marc-Aurèle avait eu la même idée et accomplit le même travail. Aussi les ouvriers retrouvèrent-ils partout les vestiges de la chaussée romaine, des pierres milliaires, des monnaies, des colonnes, des inscriptions et des cercueils, de sorte qu'on n'aurait eu, à la rigueur, qu'à suivre le tracé antique. Derrière Remayen s'élève TAppoUinarisberg, où Ton conserve la léie de saint Apollinaire, laquelle, dit-on, est une relique fort miraculeuse.
En ce moment mon vieil étudiant anglais vint à moi, toujours suivi de mylord S... qui, avec son crêpe à son chapeau et son crêpe à son bras, avait l'air d'une vieille pleureuse. Il tenait à la main une bouteille et deux verres, un troisième verre était à celle de mylord S...
— Tenez, me dit-il en me tendant le verre, il faut que vous goûtiez du vin de Ley, en face de la montagne où on le récolte, et, quoique vous ne m'ayez point paru un grand amateur, vous me direz ce que vous en pensez...
— Mais, répondis-je après l'avoir goûté, c'est d'excellent
vin.
— Je le crois bien, répondit l'Anglais en faisant claquer sa langue; avec le Johannis'jery et le Lait de la Vierge, c'est le meilleur de tout le Rhin.
— Et où croît ce nectar?
— Tenez, me dit l'Anglais, voyez-vous ce rocher de basalte.
— Eh bien?
— Saluez, c'est sa patrie.
— Mais il n'y a pas un pouce de terre sur votre rocher, et à moins que le vin ne coule de quelque source...
— Ah! voilà, mon cher monsieur ; quand vous aurez étudié trente ans comme moi, vous saurez que l'homme étant un animal industrieux, a trouvé remède à tout, et, chaque fois que la chose a été nécessaire, a revu et corrigé l'œuvre de la création. Or, ici où la création n'avait jamais songé à faire venir de la vigne, l'homme a reconnu quela vigne viendrait à merveille ; alors il a planté de la vigne dans des paniers, et il a porté ses paniers contre la montagne ; le raisin s*y est laissé prendre, il a mûri comme s'il était en pleine terre, et on a fait ce vin-là.
— Il est excellent.
— Je crois bien. Mylord, another glass^ to the memory of thatdear lady (I).
— Heu ! fit mylord en avalant piteusement son loein Ley. — - Vous le voyez, me dit son compagnon ; seron les paroles
du psalmiste, il boit son vin mêlé de ses larmes. Moi, je l'aime mieux pur ; encore un verre?
— Merci.
— Moi, dit l'étudiant, j'en bois toujours trois en passant à cette place. Le premier pour moi-même, le second par reconnaissance pour l'inventeur inconnu du système de la vigne en panier, et le troisième en riionneur du seigneur d'Alpenahr. Vous voyez bien que vous êtes en relard de deux vei'res.
(1) Encore un verre en jik' moire de cette chère milady.
— Très bien ! le premier je Tai bu pour vous faire raison à vous-même. Je vais boire le second en reconnaissance de l'homme aux paniers; mais quant au troisième, comme le vin du Rhin, dont je fais le plus grand cas au reste, m'agace odieusement les nerfs, vous me permettrez de vous demander, avant de boire à sa mémoire, ce que c'était que le seigneur d'Alpenalir.
— Ab! eh bien ! le seigneur d'Alpenahr était un digne chevalier dont le manoi-r était situé sur le bord de la rivière qui se jette dans le Rhin, là, justement à notre droite, et qu'on appelle Lahr. Il était assiégé par un de ses ennemis dont je pe me rappelle pas le nom, mais n'importe; au moment où l'assiégeant plantait sa bannière sur les murailles, le seigneur d'Alpenahr parut à cheval et tout armé sur son balcon, ef, '^'adressant à son ennemi : « Comte Hermann, lui dit-il (il s'appelait Hermann), vos traits et vos pierres ont tué mes gens. La famine et la maladie ont emporté ma femme et mes enfans; il ne reste plus au château que moi et mon cheval de bataille; vous ne nous aurez ni l'un ni l'autre vivans. Adieu, comte Hermann, et soyez maudit! »
A ces mots, il piqua son cheval, qui sauta en hennissant par-dessus le balcon, et disparut avec son maître dans les flois.
— Oh! je ne puis refuser de boire un verre de vin du Rhin à la mémoire d'un si brave chevalier; versez tout plein, sir... — Si vous n'avez pas oublié voire nom comme celui du comte Hermann, oserai-je vous le demander ?
— Sir Patriek Warneu.
— Mais il me semble que vous èlcs injuste, sir Patridi.
— Comment cela?
— Vous buvez à la mémoire du chevalier d'Alpenalir et vous oubliez son cheval!
— Sur mon âme, vous avez raison ! En ce cas ]*ai un énorme rappel à faire ! Il y a dix ans que je monte et que je descends le Rhin. A quatre fois par année (je cote au plus bas), c'est quarante verres que je dois à l'ombre du cheval. Garçon, une autre bouteille devin de Leyl — Mylord, monsieur dit une chose fort juste, continua en anglais sir Patrick, et en s'adressant à mylord...
Je profitai de l'explication pour gagner l'autre bout du bâtiment, et de là je vis mylord reconnaître visiblement l'erreur que son compagnon avait commise, et l'aider autant qu'il était en lui à la rectifier.
Il y passa six bouteilles de vin de Ley, mais sir Patrick, qui était un homme d'ordre, se retrouva au courant de ses comptes.
Pendant ce temps nous avancions toujours et nous avions dépassé Leusdorf, avec la tour blanche de son église ; Linz, que Charles le Téméraire prit en 1476, c'est-à-dire un an avant sa mort ; Jenzig, l'ancien Sentiacum des Romains, fondé par Sentius, lieutenant d'Auguste ; Ârgenfels et son vieux château; Rheineck, où mourut, en 1S44, le dernier dPsceiiLlant mâle de la famille de ce nom ; Brolh, charmant village, dont les toits rouges et bleus brillent à travers un voile de peupliers. Enlin, Hammerstein, célèbre par sa vieille hospitalité envers l'empereur Henri IV.
C'était vers la fin de l'année 4103. L'habitant du vieux château dont on voit aujourd'hui les ruines, se nommait le
comte \Yolf de Hammerstein, c'était le dernier de sa race, car il n'avait point eu de fils, mais seulement deux filles, qui étaient si belles qu'on les appelait les roses du Rhin.
Mais loin de calmer sa douleur, les deux jeunes comtesses étaient pour leur vieux père nn objet éternel de regret; et il les eût données toutes deux, si belles qu'elles fussent, pour un fils, si laid qu'il eût plu à Dieu f^e le lui envoyer, pourvu qu'il fût brave, et qu'il pût transmettre noblement à ses fils le noble nom qu'il avait reçu de ses pères.
Aussi quand il voyait ses filles filer au fuseau un lin plus fin que les fils de la Vierge, ou broder à l'aiguille quelque étoffe plus vive, plus diaprée et plus fleurie que ne l'étaient ses prés au mois de mai, il s'écriait tout en colère :
— Que tissez-vous là? Est-ce votre robe de noces? — Que faites-vous là? Est-ce mon linceul de mort?
Et ses filles lui répondaient tendrement et les larmes aux yeux, car elles savaient quelle angoisse lui serrait le cœur : a Mon père, ce n'est point ma robe de fiancée que je brode, car je ne me marierai jamais, afin de rester toujours auprès de vous.— Mon père, ce n'est point votre linceul de mort que je file, car, par la grâce de Dieu, rien ne presse, et vous avez encore bien des années à vivre. »
Or, un soir que le vieux comte était plus sombre que d'habitude, car il y avait une tempête au ciel, et le vent sifflait tristement dans ses vieilles tours, tandis que la pluie battait contre ses fenêtres, que de temps en temps venaient illuminer ardemment quelque éclair bleuâtre, il entendit frapper à la porte du château, et tressaillit, tant il était extraordinaire qu'à ccîie heure et parce temps, un voyageur fût monté
si haut quand il pouvait s'arrêter dans le village ; de leur côté les deux jeunes filles se levèrent tout debout, inquiètes et craintives. En ce moment, un serviteur ouvrit la porte et dit qu'un vieillard demandait-riiospitalité.
A ces mots les deux jeunes filles s'élancèrent au-devant de lui, et bientôt elles rentrèrent, soutenant effectivement, sous chaque bras, un homme aux cheveux blancs et à la barbe grise, dont les vêtemens ruisselant d'eau et souillés de boue indiquaient qu'il venait de faire à pied une longue route-, aussi les jeunes filles ne s'étaient point informées de son rang, et malgré les habits grossiers qui le couvraient, elles l'avaient fait entrer dans la plus belle chambre du château; car il en était ainsi chez le comte de Hammersiein. Quel que fat l'hôte qu'il recevait, la place d'honneur à table était sa place ; la chambre d'honneur était celle où on dressait son lit.
Wolf s'avança vers le vieillard ; mais quel fut l'étonnement des deux filles du comte, lorsque leur hôte ayant relevé la tête, elles virent leur père mettre un genou en terre devant lui.
-- Tu me reconnais donc, Wolf, mon vieil ami, dit le voyageur.
— O mon empereur! dit le comte, pourquoi avez-vous quitté votre palais d'Ingelheim ou de Cologne, et que vous est-il arrivé de fatal que vous veniez seul, à pied, à cette heure et par ce temps, frapper à ia porte de voire humble serviteur. Et au premier mot de leur père, les jeunes filles voyant que le vieillard qu'elles soutenaient par-dessous les bras n'était autre que l'empereur Henri IV, s'étaient éloi-
gnées de chaque côlé par respect, et le regardaient avec vônéralion.
— Il y a, mon vieux porte-bannière, répondit le voyageur, que non-seulement je ne suis plus ni roi ni empereur, mais qu'hier encore, k cette heure, j'étais prisonnier, et qu'aujourd'hui, ce qui ne vaut guère mieux, tu le vois, je suis fugitif.
— Et quel est celui-là qui a osé porter la main sur riiomnie qui est deux fois l'oint du Seigneur?
— Celui-là qui aurait dû le défendre avant tous et contre tous, c'est celui qui est né de mon sang, c'est celui qui porte mop nom; c'est Henri, c'est mon fils.
Les deux jeunes filles 'se voilèrent le visage, le comte de Hammerstein fit un pas en arrière, et le vieil empereur poussa un gémissement.
— Oui, c'est mon fils, continua-t-il. Il m'écrivit qu'il était malade au château de Klopp. Tu sais comme je Taimais. Je ne pris pas le temps de me faire accompagner de mes gardes; d'ailleurs pouvais-je me défier de mon fils? Je montai à cheval et je partis; je marchai nuit et jour, priant tout le long de la route le Seigneur de m'ûter le peu de jours qui me restaient pour les ajouter aux siens. Enfin, j'arrivai ; une garde m'attendait : je crus que c'était pour me faire honneur, ou plutôt je ne fis pas attention à elle. Je demandai seulement où était mon fils; on me montra du doigt le perron ; je montai sans dénance. Jallais de chambre en chambre appelant mon fils, mon fils. Et à mesure que j'avançais, les portes semblaient se fermer toutes seules derrière moi, et j'entendais grincer les verroux. Alors un frisson me sai-
sit, non pas que j'eufise peur pour mon corps, mais je commençais à me douter de ce qui se passait, et j'avais peur pour son âme. Je ne m'élais point trompé : cette lettre, qu'il m'avait écrite, c'était un piège. Le malheureux ! il avait compté sur ma tendresse, et j'étais prisonnier.
— Un fils! un tlls ! murmura le vieux comte.
Et les jeunes filles se reculèrent encore davantage et se mirent dans l'ombre.
— Je passai quinze jours ainsi, croyant à chaque instant qu'il allait entrer et tomber à mes genoux. Et à chaque fois qu'on ouvrait la porte, j'étendais les bras pour le recevoir sur mon cœur. Au bout de quinze jours, ma porte s'ouvrit lentement, et le soldat qui me gardait entra :
— Que veux-tu? lui demandai- je.
— Monseigneur, me dit-il, entendez-vous ce bruit qui se fait par la ville?
— Eh bien! qui fait ce bruit?
— Monseigneur, ce sont les princes ecclésiastiques. La Diète de Mayence, présidée par votre fils, vous a déposé et l'a élu; c'est lui qui est empereur maintenant, et ils viennent au château de Klopp pour y chercher la couronne, l'épée et le globe qui y sont déposés.
— Etait-ce pour me dire cela que tu as ouvert ma porte? lui demandai-je.
— rson, sire, c'était pour vous dire que si vous craignez quelque chose pour vous-même, je savais un chemin qui vous ferait sortir de ce chàleau.
Je regardai cet liomme, car son visage ne m'était point inconnu.
EXCURSIONS SUR LES UUHDS DU RHIN. 2t
— Et qui es-tu, lui demandai-je, toi qui offres ton appui à celui que son flis trahit, que ses amis renient, que le ciel oublie et que la terre abandonne?
— Qui je suis? Hélas! monseigneur, je ne suis rien qu'un pauvre soldat qui vous vis ceindre à Worms l'épée de chevalier. Nous étions au même âge, et vous aviez alors un air si fier et si guerrier, que je jurai de m'atlacher éternellement à votre fortune. J'étais simple fantassin dans les troupes de Zehving, quand la révolte des Saxons vous força de fuir de la ville de Harsbourg. J'étais de votre escorte lorsque nous traversâmes les Alpes pour descendre en Italie, et que le roi des prêtres vous fit attendre, les pieds nus sur la neige, dans la cour de son château de Canossa. J'étais au combat de Mersebourg, et j'y restai blessé sur le champ de bataille.
Depuis, la misère m'a forcé de m'engager dans les troupes mayençaises, et c'est Dieu sans doute qui m'a conduit à vous de celte façon. Car, en voyant mon empereur si malheureux^ que non-seulement sa liberté est perdue, mais que peut-être encore sa vie est menacée, je me suis rappelé mon serment de Worms. Voulez-vous fuir, il vous reste un guide; voulez-vous combattre, il vous reste un soldat.
— Merci, lui dis-je, conserve-moi ce dévouement pour une autre heure et pour une autre circonstance; mais aujourd'hui je ne fuirai pas,
— Vous êtes mon empereur et mon maître, je dois vous obéir, dit le soldat : que votre volonté soit donc faite, car, pour moi, vous êtes toujours sur le trône.
Et à ces mots il sortit.
A peine la porte fut-elle refermée, que j'allai dans la cîiambre où étaient renfermés les insignes de Tempire ; je ceignis l'épée de Cliarlemagne, je posai la couronne sur ma tête, je jetai le manteau sur mes épaules et je pris le globe dans ma main; puis, les entendant entrer dans la chambre voisine, j'allai au-devant d'eux. A ma vue, ils reculèrent, car ils s'attendaient à me trouver en prisonnier suppliant, et non en empereur qui commande.
■— Qui t'amène ici, Ruthor de Mayence; que cherches- tu en ce château, archevêque de Cologne? demandai-je. Et un instant ils restèrent muets et les yeux fixes; mais Ruthor, mon vieil ennemi, retrouva bientôt la parole.
— - Nous venons te demander, dit-il, ce qui ne t'appartient plus. La Diète de Mayence l'a déposé, TÉglise t'a rejeté de son sein; rends-nous ce qu'il t'est défendu de porter, et ce qui appartient à l'empereur Henri V; rends-nous cette épée, rends- nous cette couronne, rends-nous ce manteau, rendsnous ce globe.
— Venez les prendre, leur dis-]e en riant; car, je l'avoue, je ne pensais pas qu'ils auraient osé porter la main sur leur empereur. Mais Ruthor se jeta sur moi et m'arracha la couronne, mais l'archevêque se jeta sur moi et m'arracha le manteau impérial; et les autres, enhardis par leur exemple, firent ainsi qu'eux, et m'arrachèrent le globe et l'épée, tandis que les chevaliers criaient, de la porte de la chambre sur les escaliers de la cour : Vive l'empereur Henri VI notre magnanime souverain ! ^
Le soir même, on me transféra au château d'Ingelheim,et
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j'y restai cinq mois prisonnier, lorsqu'un jour je vis la porte s'ouvrir, et le vieux soldat de KIopp reparut.
— Mon empereur, dit-il, c'est encore ton fidèle serviteur qui revient Uoffrirses services. Cette nuit, je suis de garde à ta porte, de dix iieures à minuit ; si tu veux me suivre, tu es libre.
J'acceptai, et je le suivis ; mais il y a deux heures que les soldats de mon fils sont entrés tout à coup dans le village où nous prenions un instant de repos. Alors, tidèle jusqu'au bout, le vieux soldat a pris mes habits et m'a donné les siens, eî tandis qu ils le poursuivent, moi, à la lueur des éclairs, je suis venu chercher ton château, sachant que j'y trouverais du pain et un lit.
— Monseigneur! monseigneur! s'écria le vieux comte, vous ne vous êtes point trompé, car le château et le châtelain sont à vous.
Et en disant ces mots, il lui donna ses plus beaux habits et voulut l'en revêtir lui-même; puis, lorsqu'il fut habillé, il le fit asseoir à table et le servit ; puis, lorsqu'il eut soupe, il le conduisit à sa chambre, et veilla à la porte l'épée nue.
Puis, le lendemain, quand l'empereur fut parti, il appela ses deux filles, il les serra sur son cœur, et leur dit : Vous êtes deux anges du ciel, soyez bénies.
Et plus jamais il ne lui arriva de regretter qu'au lieu de ses deux filles Dieu ne lui eût pas donré un fils.
De la petite île qui est en face d'Hammerstein, on aperçoit déjà Andernach avec sa haute tour ; c'est l'ancienne Anloniacum des Romains, et l'une des sept villes du Rhin pri-
ses par Julien dans son expédition contre les Allemands, en 559. Sa porte romaine et sa haute tour datent probablement de cette époque. Les rois francs y eurent un palais, des fenêtres duquel, disent les anciens historiens, ils pouvaient pêcher dans le Rhin. Ou les anciens historiens se trompent, ou le Rhin s*est fort détourné de son ancien cours, car ces ruines, situées au sud-est de la ville, sont aujourd'hui à près d'un quart de lieue du rivage. En 4688, comme une partie des villes du Palatinat, Andernach fut brûlée par Turenne.
Comme nous étions en train d'examiner de notre mieux et à grand renfort de lunettes la A^ieille ville romaine, notre timonier poussa un véritable cri de joie qui fut répété par quelques personnes de l'équipage; il venait de reconnaître à la hauteur d'Irrlich, et venant droit à nous, ce qu'on appelle un grand radeau, c'est-à-dire une des constructions les plus curieuses que les hommes aient essayé de faire depuis l'arche de Noé.
Chacun accourut sur le pont.
Le grand radeau descendait majestueusement- le Rhin que nous remontions, et semblait une montagne de bois flottant. Il pouvait avoir de huit à neuf cents pieds de long et de soixante à soixante-dix de large. A mesure qu'il venait à nous, nous distinguions un village, une population, des iroupeaux. Ce village se composait d'une douzaine de cabanes, cette population de sept ou huit cents rameurs ou ouvriers, et ces troupeaux d'une trentaine de bœufs et de plus de cent moutons conduits par des bouchers. Je crus d'abord que c'étaient les habilans de quelque ville détruite qui émigiaient, avec armes et bagages. Mais le capitaine me
dit que c'était tout bonnement un radeau porlant du bois de chêne et de sapin de. Mayence à Dordrecht.
Comme il était six heures du soir, c'est-à-dire l'heure du souper, nous eûmes bientôt un nouveau spectacle. A six heures sonnant le pilote du radeau poussa un cri, et un grand panier fut hissé au bout d'une perche; c'était, à ce qu'il paraît, le signal du repas : chacun quitta sa besogne, à l'exception du pilote et d'une douzaine d'hommes qui, à l'aide de longues perches, continuèrent à diriger l'énorme masse ; chacun s'approcha, une écuelle à la main, d'une énorme chaudière qui contenait quelque chose comme huit à neuf cents portions de soupe. Nous leur dîmes bon appétit.
Si l'on veut se faire une idée de ce que c'est que ce monde tout entier qu'on appelle un gros radeau, on saura que la population qui l'habite consomme d'ordinaire, pendant son trajet sur le Rhin, de quarante-cinq à cinquante mille livres de pain, de dix-huit à vingt mille livres de viande fraîche , de huit à dix quintaux de viande salée, de dix à douze mille livres de fromage, de dix à quinze quintaux de beurre, do trente à quarante sacs de légumes secs, de cinq à six cents mesures de bière, et de huit à dix foudres de vin.
Il faut être un habile pilote pour diriger une pareille masse au milieu des détours, des rochers et des tourbillons du Rhin ; aussi arrive-l-il quelquefois que des parties du radeau se détachent, ou même qu'il s'engloutit tout entier. C'est pourquoi les habitans des bords du Rhin ont l'habilude de dire qu'il faut à un maître de radeaux trois capitaux diITcréns, un sur l'eau, l'autre sur terre, le troisième dans
sa poche. Un radeau flollant sur le fleuve revient, en effet, à son maître, à 530 ou à 400,000 florins, c'est-à-dire à plus de 4 million de noire monnaie.
On conserve comme le nom d'un grand homme le nom d'un batelier qui a conduit de Mayence à Dordrecht plus de cinquante de ces grands radeaux sans qu'il lui soit jamais arrivé aucun accident. C'était un nommé Zung, de Rudesheim.
Nous suivîmes le radeau des yeux pendant quelque temps, mais en arrivant à la hauteur de Neuwied, un monument tout français, situé sur la rive gauche du Rhin, réclama à son tour notre attention ; c'est la pyramide élevée par l'armée de Sambre-et-Meuse au général Hoche. C'est en effet sur ce point que l'armée passa le Rhin, le 18 avril 1797; le hasard fit que ce fut justement au même endroit où César l'avait passé dix-huit siècles auparavant. Tan de Rome G99.
De Neuwied à Coblentz le Rhin n'offre rien de bien autrement remarquable, aussi les dispositions sont-elles prises pour faire ce trajet à la nuit tombante.
Nous arrivâmes à Coblentz vers les neuf heures, et nous descendîmes à l'hôtel des Trois-Frères, pour ne pas perdre le Rhin de vue. Une demi-heure aprcs mon arrivée, ayant aperçu de ma fenêtre un très-beau pont, je voulus y aller faire un tour de promenade, mais au premier pas que je hasardai dans la rue, le qui vive d'une vSeniinelle se' fit entendre. Comme je ne parlais pas assez couramment la langue du roi Frédéric-Guillaume pour dialoguer avec le soldat prussien, le plus laconique des soldats du monde connu, je jugeai plus prudent de rentrer, et je remis au lenilemain le
plaisir (le voir le pont qui, si magnifique qu'il fût, ne me parut cependant pas valoir une balle de calibre.
Le lendemain, en descendant de ma chambre, je trouvai dans la salle commune un banquier français nommé monsieur Leroy, qui, ayant appris mon arrivée, venait gracieusement se mettre à ma disposition pour toute la journée. J'acceptai avec reconnaissance; nous déjeunâmes, et nous partîmes.
Le fameux pont sur lequel j'avais voulu m'engager la veille, et dont m'avait dégoûté le qid vive de la sentinelle, conduit au village d'Ehreinbrestein, situé dans une charmante allée qui conduit aux eaux d'Ems; au bout du pont, à gauche, on trouve une très-belle roule : c'est celle de la citadelle.
La citadelle a son histoire à part. D'abord château fortifié élevé par Julien, Ehreinbrestein commençait à tomber en ruines, lorsqu'en i1o3 rarchevêque Hellinus la restaura. Puis vint l'électeur Jean, margrave de Bade, qui y ajouta de nouvelles fortifications et y fit creuser un puits de cinq cent quatre-vingt pieds de profondeur.
En septembre 1795, Marceau bloqua Ehreinbrestein pendant un mois. En 1797, après le passage du Rhin à Neu- ^vied, Hoche l'assiégea à son tour, mais sans plus de succès ; enfin, au moment de l'assassinat des plénipotentiaires de Rastadt, un corps de troupes françaises parut tout à coup devant la forteresse sans qu'elle eût eu le temps de faire sa provision de vivres, de sorte qu'au bout de quelques temps la disette s'y fit sentir. Bientôt la famine devint si terrible, qu'on payait un chat quatre francs, une livre de cheval qua-
ranto sous, et un rat quinze kreutzers. Le colonel Faber, après avoir tenu plus de six semaines encore, rendit endn la forteresse le 27 janvier i 799.
A peine maîtres d'Elireinbrestein, les Français, qui l'avaient assiégée deux fois sans pouvoif la prendre, comprirent l'importance d'une pareille position, et non-seulement réparèrent les forlificaiions déjà existantes, mais encore en bâtirent de nouvelles. îls étaient au plus fort de leur ouvrage, lorsqu'arriva la paix de Lunéville. Alors, jugeant inutile «Je laisser subsister pour le profit d'une puissance ennemie une forteresse dont ils ayaient appris à connaître l'importance, ils se mirent à faire jouer les mines, de telle façon qu'au bout de quelques jours Ehreinbrestein se trouva complètement démantelé.
Les Prussiens sont des gens d'ordre. Lorsqu'en 4814 Coblentz leur fut rendu, ils arrivèrent avec un mémoire de frais qu'ils présentèrent à Louis XVIII, et en vertu du vieux proverbe, que celui qui casse les verres les paie, nous nous chargeâmes des frais de reconstruction. De leur côté, les Prussiens, voyant que cela ne leur cotitait rien, firent les choses en grand. Il en résulta l'Ehreinbrestein rebâti sur les plans de Montalembert et de Carnot, et que l'on regarde comme le chef-d'œuvre des fortiflcations modernes; ce qui est très-fiaiîeur pour nous, puisque c'est avec l'argent de la France et d'après les plans de deux Français qu'elle a été élevée,
iXotre carte nous ouvrit les portes, et nous arrivâmes sur la terrasse qui domine le Rhin, la ville et tout le paysage. C'est un des plus magnifiques panoramas qui se puissent voir.
A l'extrême gaucbe, la vue est délicieusement bornée par la petite ville d'Oberwerlh, appartenant au comte de Staffendorf; puis, en ramenant les yeux de gauche à droite, on les arrête successivement sur le fort Alexandre; sur la ville et sesmonumens; le palais électoral; rhûtel Melternich; Winnebourg, où monsieur de Melternich est né; l'église Notre- Dame, avec ses deux cloches jaunes; l'église de Saint-Castor, dont une tradition populaire atiribiie la fon.làiion à Louis le Débonnaire; la maison ïeutonique, dont Wal poil de Bassenheim fut le premier grand maître; la Moselle, pauvre fille de France, fiancée à l'étranger, et que ne peut consoler le pont magnifique que son vieil époux lui a donné comme une couronne; le fort de Uemperenr François, à quelques pas duquel s'élève le tombeau du général Marceau. Puis, entre le tombeau et le village de Sainî-Sebastieu, au milieu d'un massif de peupliers, le palais où les princes français se retirèrent en 92 ; enfin, à Textrème droite, Sein etNeuwied, où, comme nous l'avons dit, Hoche passa le Rhin.
En face, dans les montagnes de Rubenach, où le duc de Bruns^vick fit sa fameuse proclamation, s'clève le village de Metlernich, berceau et propriété de la fauiilîe du premier ministre de la cour de Vienne, et qui, comme la famiiie, s'appelait Métier, avant qu'elle n'eût ajouté nichl à son nom. Voici comment les Chérin de TAutriche racontent l'adjonc lion de ce monosyllabe.
Dans le xve siècle, un empereur d'Allemagne ayant livré une grande bataille, vit fuir sous ses yeux tout un régiment, à l'exception d'un seul homme qui resta et se défendit jusqu'à
ce qu'W tombât accablé sous le nombre. L'empereur fit demander le nom de ce brave : il s'appelait Metter.
Le soir, l'empereur dit à son souper, en parlant du régiment :
— Ils ont tous fui, mais Metter^ non. Chacun sait que now, en allemand, se traduit par nicht.
De là l'origine du nom Metter-Nicht. C'est, comme on le voit, une origine peu diplomatique, mais qui n'en est pas moins noble pour cela.
J'avais commencé par le côté le plus agréable ; il me restait à voir la forteresse. L'officier prussien m'avait dépêché un caporal, avec injonction de ne pas me faire grâce d'une demi-lune. Il me fallut tout visiter, depuis les casemates jusqu'aux poivrières; et quand ce fut fini, c'est-à-dire après une heure de montées et de descentes à travers des arsenaux, des magasins, des casernes, des plates-formes, des mâchicoulis, des fossés et des poternes, le caporal se désespéra très-sérieusement de ne pouvoir me montrer le Griffon, qui était une grande coulevrine pesant deux cents quintaux, et lançant des boulets de cent soixante livres; mais la géante avait été transportée à Melz, et quand les Prussiens l'avaient redemandée, on leur avait dit qu'elle était déjà sciée en pièces. Je lui répondis, pour le consoler, que j'étais fort content de ce que j'avais vu. Je remontai dans la voiture, parfayement au courant du nombre de grains de poudre que contient une gargousse de quarante-huit. C'était ma faute; pourquoi étais-je venu dans une forteresse?
En descendant de la citadelle, mon compagnon, monsieur Leroy, qui, à la minutieuse religion avec laquelle j'avais
suivi mon guide, avait pensé que je prenais un grand plaisir à tous les ouvrages de guerre, me dit que je pourrais visiter encore, si cela me faisait plaisir, le fort de l'empereur Alexandre, et le fort de l'empereur François; mais je le remerciai : j'étais approvisionné douvrages à cornes pour longlemps.
Nous repassâmes le pont et nous rentrâmes en ville. Pour me remettre de toute celte architecture militaire, je m'acheminai vers Saint-Castor. Le nom de Louis le Débonnaire, son fondateur, m'avait alléché; mais la première chose qui me frappa fut un portail moderne. Cependant, en cherchant bien, je retrouvai à peu près la vieille basilique où, en 806, s'était tenu le fameux synode auquel assistaient trois rois et onze évêques. Encouragé par le résultat, j'entrai dans Tintérieur et j y trouvai le tombeau de sainte Riiza, tille de Louis le Débonnaire. Sainte Rltza est une sainte peu connue à Paris peut-être, mais fort vénérée à Coblentz. En effet, la grâce du Seigneur s'était manifestée pour elle d'une façon irrécusable. La bonne sainte demeurait à Ehreinbrestein, et comme elle avait une grande dévotion à l'église de Saint- Castor, bâtie par son père, elle y venait tous les matins faire sa prière. Or, à cette époque, il n'y avait point encore à Coblentz ce beau pont que la sentinelle prussienne ne m'avait pas permis de voir au clair de la lune. Mais sainte Rilza, grâce à la foi ardente qu'elle ressentait, avait trouvé moyen de s'en passer : elle marchait sur l'eau, comme saint Pierre aurait fait s'il avait cru comme elle, et de celte façon, à la vue de tout le monde, elle traversait le fleuve qui se contentait de, mouiller la plante de ses pieds.
52 îMi'REssioNS [::: \'-\ ^L.]:!
Il y avait deux ou trois ans que sainte Ritza opérait chaque jour ce passage miraculeux avec un égal succès, lorsqu'un matin elle trouva le fleuve fort gonflé par un orage nocturne. Jamais elle ne l'avait vu si rapide et si agité; une crainte inconnue jusqu'alors s'empara d'elle, et au lieu de se mettre en route avec sa confiance habituelle, et de ne s'appuyer que sur sa foi dans le Seigneur, elle alla vers une vigne et prit un échalas pour se soutenir ; mais îi peine avait-elle fait quelques pas sur le fleuve, qu'elle se sentit enfoncer graduellement, de sorte que ne sachant pas nager elle se trouva fort embarrassée. Heureusement sa foi première lui revenant, elle jeta loin d'elle le maudit échalas dont elle reconnaissait l'inutilité, et le fleuve la repoussa doucement à sa surface: alors elle gagna l'autre bord, sans que ses habits eussent même gardé la moindre trace de cet accident.
On devine qu'après un pareil miracle Ritza fut canonisée sans opposition.
De son côté, Saint-Castor accomplit un miracle d'un autre genre, qui avait bien aussi son mérite. En -1688, Louis XIV en personne vint mettre le sîége devant Coblenlz avec le maréchal de Boufflers, et chargea Vauban de diriger les opérations obsidionales. Vauban y mit sa célérité ordinaire. Au bout de quelques jours, le roi qui, comme on le sait, n'aimait point à attendre, avait fait commencer un bombardement des mieux ordonnés, lorsqu'à son grand étonnement il vit hisser sur Saint-Castor un drapeau blanc aux fleurs de lis de France. Il fit demander ce que signifiait ce drapeau, et il lui fut répondu qu'en sa qualité d'église française, fon-
dée par Louis le Débonnaire, Saint-Castor se meltoit sous sa protection. Louis'XlV, qui voyait que le siège, jugé inutile d'ailleurs par ses généraux, menaçait de tirer très-fort en longueur, profila de cette occasion pour faire de la magnanimité, et leva le siège en disant qu'il ne voulait pas exposer aux ravages d'un plus long siège une églis;^ fondée par un de ses ancêtres. La réponse n'était pas très- forte d'histoire, mais comme elle arrangeait les Coblençois, ils ne se montrèrent pas autrement mélicuîeux sur la généalogie.
En sortant de Saint-Castor nous traversâmes une place sur laquelle est une fontaine remarquable par sa double inscription : elle fut élevée en 1812, au milieu des mille travaux qu'accomplissait à la fois de ses trois cents bras le Briaré impérial; et lorsqu'elle fut finie, le cbef-lieu de département de Rhin et Moselle fit graver les quatre lignes suivantes :
An J812,
remarquable par la campagne contre les Russes,
sous la préfecture de
Jules Daiizan.
Le i'?'" janvier 1814 les Russes s'emparèrent de Coblentz, et leur général ayant trouvé la fontaine commémoratrice toute neuve, et l'inscription à peine terminée, fit écrire audessous :
Vu et approuvé par nous, commandant russe de la ville de Coblentz.
1er janvier 1S14.
g* IMPRESSIOiNS DE VOYAGE.
La plaisanterie é(ait assez bonne pour un cosaque. Il est vrai que ce cosaque élait un Français qui avait pris du service chez les Russes.
Nous traversâmes le pont de la Moselle, un des plus beaux qui se puissent voir, et un chemin qui va de Suisse en Hollande, ouvrage de Napoléon, nous conduisit en face du tombeau de Marceau.