‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · MARCEAU · texte numérisé non relu

MARCEAU

C'était le le' septembre 4791, le conseil militaire et le conseil civil étaient assemblés à l'hôtel-de-ville de Verdun, car la ville était assiégée par les Prussiens, et le commandant Beaurepaire avait manifesté hautement l'intention de se défendre, et les bourgeois celle de capituler. Il y avait plus, la populace avait déjà pillé les magasins de la garnison, dès le premier jour de l'investissement, qui était la surveille, c'està-dire le 30 août.

En effet, le 30 août, dès le matin, la ville de Verdun, en se réveillant, avait vu une partie de l'armée prussienne campée sur les hauteurs de la côte Saint-Michel, situées à deux mille pas de Verdun à peu près et qui dominent la ville : une autre partie de l'armée était arrivée la veille entre Fieury

et Grand-Bras : le corps d'avant-garde du prince de HOhenlohe Kirberg était à Belleville, c'est-à-dire à moins d'une demi-heure : Clairfaix éiait à Marville reconnaissant Monlmédy et Juvigny : entin le duc de Brunswick et le roi de Prusse en personne avaient leur quartier général à Grand-Bras, sur la rive droite de la Meuse, à une lieue à peu près de la ville : le tout formant 40 à 50,000 hommes environ.

Verdun, de son côté, avait pour gouverneur militaire un des plus braves officiers supérieurs de l'armée : c'était le commandant Beaurepaire. Elle avait une garnison de 3,500 hommes, pris parmi les plus braves de nos jeunes troupes républicaines. Elle avait dix bastions liés entre eux au moyen de courtines, couvertes par des tenailles et des demilunes, des fossés profonds, quelques ouvrages à cornes et à couronne. Plus, une citadelle composée d'un pentagone irrégulier et entourée d'une fausse braie. Ce n'était point là des fortitications de premier ordre, mais c'était tout ce qu'il fallait pour arrêter l'armée ennemie pendant quelque temps; or, chaque minute qui retenait les alliés loin du cœur de la France était une minute précieuse et qui ne pouvait se payer par trop de sang, car elle donnait une miaule de plus à l'Assemblée législative pour organiser la défense de la patrie.

Tel était donc l'état des choses lorsque, le 51 août, les alliés ayant jeté un pont sur la Meuse, le général Kalkreuth la traversa avec la brigade Wiltingoff, deux bataillons et (luinze escadrons, et par la position qu'il prit compléta l'investissement. Le même jour, à dix heures du matin, le

roi de Prusse fU faire à la ville sommation de se rendre; la réponse de Beaurepaire, comme on devait s"y attendre, fut négative.

Aussitôt que le refus fat connu, une sourde rumeur courut par les rues, -l'esprit de la ville était royaliste, et à cet esprit venait se Joindre, comme un puissant auxiliaire, la peur qu'un siège, en détruisant une partie de la ville, ne ruinât ceux sur lesquels tomberait le dommage. Les citoyens qui ne devaient regarder que du côté de la patrie comptèrent leurs trois mille cinq cents défenseurs, puis, reportant les yeux vers l'armée qui les élreignait, ils la virent douze fois plus forte qu'eux. Et tandis que les républicains étaient prêts à répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang, ils hésitèrent, eux, à compromettre une partie de leur fortune.

Néanmoins, les dispositions énergiques de Beaurepaire étouffèrent d'abord les premiers murmures. Mais à peine l'ennemi avait-il été informé de la réponse du commandant de Verdun qu'il établit trois batteries, l'une sur les hauteurs de Saint-Michel, l'autre au camp du prince de Hohenlohe, et la troisième au camp du général Kalkreuth. Du haut de leurs maisons, les habitans de la ville, tout en murmurant sourdement, mais sans oser encore entrer en opposition ouverte, suivaient les terribles préparatifs. A six heures du soir, l'une de ces batteries s'enflamma, les deux autres lui répondirent comme à un signal, et les premiers obus, en se croisant sur la ville comme un réseau de fer, de feu et de fumée, annoncèrent que le moment du dévouement ou de la trahison était venu.

Le bombardement dura toute la nuit. Pendant la nuit, les

citoyens restèrent enfermés dans leurs maisons; mais, au point du jour, ils sortirent, et, malgré le danger qu'il y avait à rester dehors, ils se rassemblèrent sur la place. Un obus tomba et éclata au milieu de la foule ; plusieurs bourgeois furent blessés.

Ce fut le signal de la révolte. On alla trouver en tumulte Beaurepaire; on menaça d'ouvrir les portes sans capitulation et de livrer la ville à l'ennemi, si on ne se rendait pas. Beaurepaire fut obligé de convoquer le conseil ; car, à cette époque, un conseil civil et militaire était chargé d'apprécier l'état de défense des places fortes, et le commandant de la place était forcé de se soumettre à ce conseil, sinon, il devenait lui-même passible d'un conseil de guerre.

Beaurepaire avait fixé l'ouverture de ce conseil pour six heures du soir; il s'y rendit donc avec ses officiers dont il était sûr. Mais la majorité était aux bourgeois, et comme le bombardement avait duré toute la journée et avait amené de nouveaux malheurs, les bourgeois décidèrent à l'unanimité qu'il fallait se rendre. Beaurepaire leur démontra tous ses moyens de défense, répondit sur sa tête que la ville ne serait point prise d'assaut; mais il eut beau prier, supplier, les bourgeois maintinrent leur décision. Alors Beaurepaire se leva, promena un œil de mépris sur l'assemblée, puis, prenant un des pistolets qui étaient posés sur la table devant laquelle il était assis :

— Vous êtes tous des lâches et des traîtres, leur dit-il ; déshonorez-vous, mais sans moi.— El il se brûla la cervelle.

Moii^ieur de Noyon, le plus ancien lieutenant-colonel, remplaça le commandant. Devant le corps tout sanglant de

Beaurepaire, on fit entrer le parlementaire prussien, et l'on arrêta une suspension d'armes jusqu'au lendemain matin ; le lendemain matin, monsieur de Noyon et le général comte Kalkreulh devaient régler les articles de la capitulation. Les bourgeois, enchantés d'avoir obtenu ce qu'ils désiraient, se retirèrent en disant que Beaurepaire s'était tué dans un instant de fièvre. Ce fut la version qu'adoptèrent, à cette époque, tous les ennemis de la République.

Là capitulation fut réglée, la garnison deVâît sortir avec tous les honneurs de la guerre, emportant ses armes, ses bagages, deux pièces de quatre et leurs caissons. Selon l'habitude, c'était le plus jeune officier supérieur de la garnison qui devait la porter au roi de Prusse. On consulta les cadres, et l'on appela Marceau. Alors, an jeune homme de Tingt-deux ans, aux longs cheveux blonds tombant jusque sur ses épaules, et au teint pâle, portant les épaulettes de chef de bataillon, sortit des rangs, et s'avança pour recevoir la capitulation des mains de monsieur de Noyon. Mais avant de la prendre :

— Mon colonel, dit-il, ne pourriez-vous charger quelque autre que moi de celte mission?

— Impossible, dit le commandant; les lois de la guerre vous désignent, obéissez.

Alors Marceau tira son sabre du fourreau et le brisa. ~ Que faites-vous? demanda monsieur de Noyon.

— Je ne veux pas, répondit Marceau, qu'il soit dit qu'ayant aii côté hti sabre avec lequel je pouvais me défendre ou me tUei-, j'aie porté ù l'ennemi une Capitulation qui nous déshonore tous.

Introduit devant le roi de Prusse, qui le reçut au milieu d'un état-major de princes, de ducs et de généraux, Marceau voulut parler; mais aux premiers mots les larmes lui coupèrent la voix. Le roi voulut le consoler; mais alors Mareeau releva sa belle tête, et souriant au milieu de ses pleurs avec toute la confiance que la jeunesse a dans l'avenir.

— Sire, dit-il, il n'y a qu'une seule chose qui console un Français d'une défaite, c'est une victoire.

Le roi de Prusse s'inclina devant cette douleur, et fit reconduire Marceau avec tous les honneurs que la guerre accorde aux parlementaires.

Le lendemain, la garnison sortit de la ville emportant, outre ses armes, ses bagages et ses canons, un fourgon dans lequel était le corps du brave Beaurepaire. A Sainte-3Ienehould, elle se joignit à l'armée du général Galbant. Marceau avait perdu à ce siège ses équipages, ses chevaux et son argent.

— Que voulez-vous qu'on vous rende en échange des pertes que vous avez faites? lui demanda un représentant du peuple.

— Un autre sabre, dit Marceau.

Quant à Beaurepaire, l'Assemblée législative le récompensa comme aurait pu faire le sénat de Rome : elle décida que ses restes seraient inhumés au Panthéon; que sa tombe porterait cette inscription : Beaurepaire aima mieux se hier que de capituler avec les ennemis de la France^ et que l'on donnerait son nom à Tune des rues de la capitale.

Pendant ce temps, Verdun ouvrait ses portes à l'ennemi.

et vingt jeunes fiiles, vêtues de blanc, allaient au-devant du roi de Prusse avec des corbeilles remplies de fleurs.

Deux mois après, le roi de Prusse repassait la frontière en fugitif, et les vingt jeunes filles de Verdun marchaient à l'échafaud.

Marceau passa avec son grade dans les cuirassiers de la légion germanique, et partit avec eux de Philippeville pour aller combattre les Vendéens; mais en arrivant à Tours, ii se trouva que la dénonciation et la calomnie l'avaient précédé, ainsi que les officiers ses camarades; et tout l'étatmajor fut arrêté en corps. Mais la dénonciation fut reconnue absurde, et la veille de la bataille de Saumur on rouvrit les portes aux prisonniers et on leur rendit leurs épées, dont ils se servirent le lendemain de manière à prouver à la Convention qu'elle avait bien fait d'en agir ainsi.

La guerre de la Vendée était une guerre terrible et qui tuair vite ceux qui la faisaient: car là on était tué nonseulement par le fer et le plomb de l'ennemi, mais encore par les dénonciations des envieux. A peine arrivé sur cette terre fatale, Marceau avait eu à lutter contre la calomnie, qu'on aurait cru cependant n'avoir rien à démêler avec son cœur loyal et sa douce et belle figure : il s'en vengea en faisant des prodiges de valeur à la déroule de Saumur, et en sauvant le conventionnel Bourbotte, qui démonté allait être pris, et qu'il mit presque de force sur son cheval, soutenant la retraite, ou plutôt essayant d'arrêter la déroute, à pied et un fusil à la main. Bourbotte fit son rapport à la Convention, et Marceau fut nommé général de brigade : il avait vingt-deux ans et trois mois.

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RîlTN. 41

Bientôt Marceau prit sa revanche : désigné par Kléber, son ami, pour commander -les deux armées de l'Ouest, il rassembla toutes les troupes dispersées dans leurs^ifférens cantonnemens, et vint attaquer le Mans, le 45 décembre 4795. Le même jour les Vendéens sont chassés de toutes les positions extérieures et refoulés dans la ville; il était cinf] heures du soir. Marceau, voyant son armée fatiguée et à demi-portée du canon de la ville, remet au lendemain la bataille décisive; mais alors arrive Westerman.le général en chef.

— Que fais-tu? crie-t-il à Marceau; tu t'arrêtes au milieu de ta victoire. Profite de ta fortune, jeune homme, et marche en avant.

— C'est jouer gros jeu, dit Marceau en lui présentant la main avec son doux et trisîe sourire ; mais n'importe, marche et je te suivrai.

Et aussitôt l'armée tout entière s'élance sur les pas des deux généraux : on joint l'ennemi corps à corps; mais comme les rues du Mans sont encombrées, les Vendéens opposent la même résistance qu'opposerait une muraille. Pendant toute la nuit, Marceau attaque, perce, renverse ces remparts vivans, et, au point du jour, les royalistes, rompus de tous côtés, après avoir fait de chaque maison une citadelle qu'il a fallu emporter d'assaut, fuient par toutes les portes, laissant dans les rues du Mans plus de trois mille morts et quinze cents blessés; car, dans cette guerre fatale où tout prisonnier est mis à mort, tout ce qui a pu se traîner a fui.

Mais, parmi les prisonniers, se trouve une prisonnière. Du milieu d'une maison tout en flammes, s'est élancée

une jeune fille ; elle a vu Marceau le sabre à la main, et elle est venue mettre son honneur et sa vie sous la sauvegarde de sa loyauté. Marceau a gardé religieusement le double dépôt qui lui a été confié; aussi, pour prix de sa victoire, est-il dénoncé à la Convention comme ayant soustrait au supplice une femme vendéenne, prise les armes à la main.

C'était une accusation grave, aussi fut-il arrêté ainsi que la jeune Vendéenne. En se séparant d'elle, il lui donna une rose rouge quMl tenait à la main, au moment où ils avaient été arrêtés tous deux. La jeune fille aimait Marceau : elle reçut le don qu'il lui faisait, et le garda précieusement.

Il y allait de la tête de tous deux; aussi Bourbotte, qui se souvenait de la déroute de Saumur et du service que Marceau lui avait rendu, prit-il aussitôt la poste et vint-il devant la Convention plaider la cause de son sauveur. Il obtint facilement sa liberté ; mais il n'en fut point ainsi de la vie de la jeune Vendéenne.

Le matin même du jour où Marceau devait sortir de prison, elle fut conduite à l'échafaud. Elle y marcha tenant entre ses dents la rose rouge que lui avait donnée le jeune général, et lorsque le bourreau montra, selon l'habitude, la tête au peuple, cette rose rouge fit croire à beaucoup de spectateurs qu'elle vomissait le sang.

Marceau quitta le Mans et revint à Paris. A peine y fut-il, que la Convention alla au-devant de ses désirs en lui ôlant le commandement de l'armée de l'Ouest, et en le donnant à mon père, qui, trois mois après, envoyait à son toursa démission,

en demandant à servir comme volontaire dans une autre armée.

A. l'ouverture delà campagne de 1794, Marceau fut envoyé dans les Ardennes, pour prendre le commandement d'une division ; il passa de là à l'armée de Sambre-et-Meuse, resta deux ans dans le Hundsruck et dans le Palatinat, sous les ordres du général Jourdan, entre Kléber et mon père, ses deux meilleurs amis; enfin il éîait occupé du siège de la forteresse d'Elireinbrestein, lorsqu'il reçut du général Jourdan Tordre de venir le rejoindre.

Jourdan était en pleine retraite, et se trouvait acculé aux défilés d'Altenkirken : il fallait donc arrêter l'ennemi, afin de donxer à l'armée le temps de traverser les défilés; ce fut Marceau que le général en chef changea de cette dangereuse mission.

Marceau prit le commandement de l'arrière-garde : il était adoré des soldats; aussi à sa vue le mouvement rétrograde s'arrêta. L'archiduc Charles crut qu'il était arrivé un renfort aux Français, et s'arrêta de son cùié. Le soir même il apprit que ce n'était qu'un seul homme.

Mais pendant cette halte, Marceau avait pu le temps de prendre toutes ses dispositions, et, ù compter de cette heure, l'armée ne recula plus que pied à pied, et sans que, malgré ses attaques incessante?, l'archiduc Charles pût l'entamer une seule fois. Ce fut ainsi qu'ils traversèrent la forêt de Rossembach ; mais arrivés de l'autre côté de la forêt, un aide de camp de Jourdan vint annoncer à Marceau que l'armée française n'avait point encore achevé de franchir le défilé, et qu'il était nécessaire qu'il s'arrêtât et fit tête aux Au-

trichiens. Le mot : halte ! retentit aussitôt sur toute la ligne, et rarrière-garde française présenta à Tennemi un mur de fer ; puis aussitôt, ayant jeté les yeux autour de lui pour voir quel parti il peut tirer du terrain, il aperçoit deux mamelons qui dominent la sortie de la forêt ; il ordonne de mettre en batterie six pièces d'artillerie légère, fait avancer le gros de ses troupes pour soutenir son arrière-garde, et, pour mieux examiner l'ennemi qui s'avance, part au galop accompagné du capitaine du génie Souhait, du lieutenant-colonel Billy, et de deux ordonnances. Arrivé presqu'à la lisière dft la forêt, Marceau s'arrête, montrant du doigt h Souhait un hussard de l'empereur qui caracole devant lui. En ce moment, un coup de carabine part à une vingtaine de pas de distance, et, au milieu de la fumée qui s'élève d'un buisson, on voit un chasseur tyrolien qui se retire en rechargeant son arme- Marceau vient d'être frappé par une balle de carabine. Il fait machinalement quelques pas en avant, la main sur sa poitrine. Le lieutenant-colonel Billy s'aperçoit qu'il chancelle ; il court à lui et le reçoit dans ses bras.

— Ah î c'est toi, Billy, lui dit Marceau ; je crois que je suis blessé à mort.

Jourdan accourt bientôt et se jette en pleurant sur le corps de Marceau; mais Marceau lui dit avec son sourire doux et triste : — Tu as quelque chose de plus important à faire que de pleurer ma mort ; lu as à sauver l'armée. Jourdan fait de la tête un signe affirmatif, car il ne peut parler; il prend le commandement de l'arrière-garde, et ordonne de transporter Marceau à Altenkirken.

L'armée passa le delilé sans être atteinte. Le soir, Jour-

dan rentra à Allenkirken; il Ht appeler les chirurgiens, et apprit d'eux que non-seulement il n'y avait aucun espoir de sauver 3îarceau, mais encore (jne le moindre mouvement hâterait sa mort. Il entra dans la chambre du blessé, et, en îe voyant, pâle et mourant qu'il était, calme et souriant comme ë'habiiude, il ne put s'empêcher de pleurer, lui, vieux soldat des premières guerres, qui avait tant vu d'hommes tomber autour de lui. Marceau fit un effort et tendit la main à ceux qui l'entouraient.

— Mes amis, leur dit-il, je sais trop regretté. Pourquoi donc me plaindre? Ne suis-je pas heureux? Je meurs pour notre pays I

Le lendemain matin, il fallut quitter Altenkirken ; ce fut l'heure terrible. Il en coûtait à Jourdan de laisser Marceau au pouvoir de Tennemi ; mais il était très-évident qu'aucun secours humain ne pouvait le rappeler à la vie Jourdan écrivit aux généraux autrichiens pour leur recommander jîarceau. Puis l'armée française se relira, laissant près du lit mortuaire deux officiers de l'étaL-major, deux chirurgiens, et deux hussards d'ordonnance.

Deux heures après la retraite de Tarmée française, on annonça le général Haddick; c'était le commandant de l'avantgarde autrichienne.

Après le général Haddick vint le général Kray, le vétéran de l'armée ennemie.

Enfin, après le général Kray. pour qu'aucun honneur oe manqufit à l'agonie du jeune officier républicain, apparut Tarchiduc Charles lui-même. Il amenait son propre chirur-

gîen, afin qu'il unît ses efforts à ceux des chirurgiens français.

Tout fut inutile. IMarceau expira le 27 septembre 1796, à cinq heures du matin, pleuré par les officiers ennemis comme il l'avait été la veille par ses compagnons.

C'était, depuis Bayard, la première fois que pareil exemple était donné.

A peine Marceau fut-il mort, que les officiers qui étaient restés près de lui demandèrent à l'archiduc que son corps fût rendu à ses compagnons d'armes; et non-seulement l'archiduc y consentit, mais encore il ordonna que le cadavre fut escorté jusqu'à Neuwied par un nombreux détachementde la cavalerie autrichienne. Puis il demanda même comme une faveur qu'on lui fît connaître le jour où Marceau serait enterré, afin que l'armée impériale pût se réunir à l'armée républicaine dans les honneurs qui lui seraient rendus.

Quatre jours après, l'archiduc Charles fut averti que l'enterrement de Marceau aurait lieu le lendemain.

Alors l'armée impériale occupait la rive droite du Rhin, en même temps que l'armée républicaine occupait la rive gauche; mais pour foute la journée les hostilités furent suspendues. Français et Autrichiens renversèrent leurs armes, et les canons ennemis répondirent par des salves égales aux canons français pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie.

Le corps de Marceau fut déposé en avant du fort qui, jusqu'en -1814, porta son nom, et qui depuis celle époque a pris celui de Pétorsberg ou de l'empereur François. II consistait en une pyramide tronquée, haute de vingt pieds, pla-

cée sur un sarcophage et surmontée d'une urne où était son cœur. Cette inscription était gravée sur l'urne : Hic cineres; ubique nomeriy Ici ses cendres ; partout son nom.

• Puis sur les quatre faces du monument, on lit entre autres inscriptions les suivantes :

Ici repose Marceau, né à Chartres, déparlement d'Eure-et- Loir. Soldat à seize ans, général à vingt-deux, il mourut en combatiant pour sa patrie le dernier jour de l'an IV de la république française, dans la vingt-sixième année de son âge.

Qui que tu sois, ami ou ennemi de ce jeune héros, respecte sea cendres.

L'armée de Sambre-et-^îeuse, après sa retraite de Franconie, quittait la Laar; le général Marceau commandait l'aile droite; il était chargé de couvrir les divisions qui défilaient sur ^UÇAJvjrken, le 1er jour complémentaire an lY.

Il faisait ses dispositions au sortir de la forêt de Hsçchstembach, lorsqu'il fut mortellement atteint d'une balle : on le transporta a Altenkirken, où sa faiblesse obligea de l'abandonner à la générosité des ennemis. Il mourut entre les bras de quelques Français et des généraux autrichiens, dans la XXVle année de son âge.

Il v.'îipquit dans les champs de Fleunis, sur les bords de l'Ourtlie, de la Rouer, de la Moselle et du Rhin, — L'armée tle S^iml.)rc-et-Mense a son brave général Marceau,

e Je voudrais qu'il m'en eût coûté le quart de mon sang et

vous tinsse en santé mon prisonnier, quoique je sache que Teni-

pereur mon maître n'eut en ses guerres plus rude ni plus fâcheux

ennemi (1). »

{Mémoires du chevalier Bay^rd).

Un an ne s'était pas écoulé que le général Hoche, son ami, était venu le rejoindre et se coucher près de lui dans la tombe; mais moins heureux que lui, celui-là mourait empoisonné.

Ces deux généraux, qui avaient commandé en chef chacun trois armées, et rempli le monde de leur renommée, avaient à peine cinquante-quatre ans à eux deux.

Au mois de mars 1817, l'officier de génie prussien qui dirigeait les nouvelles fortifications du fort Pétersberg, trouva que le monument du général françai^ gr-nait ses plans, et il l'ahattit ; mais averti par la rumeur publique du sacriiége qui avait été commis, le roi de Prusse ordonna que ce monument fût rebâti dans la plaine. On réunit alors les deux tombeaux en un seul.

Ce fut le dernier hommage à la mémoire du général Marceau.

(1) Allusion aux paroles du général autrichien, baron de Krny

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