SAL\T-GOAR
A six heures du matin, la cloche du bateau nous appela à bord; je trouvai, en m'y rendant, monsieur Leroy déjà levé, et qui, en sa qualité de propriéiaire administrateur, avait voulu venir nous recommander lui-même au capitaine, afin que, s'il nous prenait l'envie de descendre sur quelque point où il n'y aurait point de débarcadère, on mît la chaloupe à nos ordres. Il m'avait en outre apporté un charmant albnni de toutes les vues du Rhin, qu'il me pria d'emporter avec moi en souvenir du beau pays que je venais de parcourir.
J'avais perdu mes deux Anglais : ils étaient probablement à cette heure arrivés à Mayence, car, au lieu de descendre commemoi à Coblentz, ils avaient continué leur chemin, pressés qu'ils se sentaient de voir où en était le tombeau de cette bonne milaùy. Mais, en revanche, j'âtais retrouvé mes deux fiancés hollandais, qui se tenaient amoureusement sur le pont, le» doii;ts entrelacés, au vu de to«t le monde ; ils avaient fait leur pèlerinage àRolandseck, et ils en étaient revenus avec un surcroît de tendresse. Ce fut du moins ce que me dit d'un air fort gaillard le fiancé, tandis que la fiancée baissait la tête et faisait tout ce qu'elle pouvait pour rougir.
En sortant de Coblentz, on aperçoit à droite, et par con-
séquent sur la rive gauche du fleuve, une des plus belles ruines des bords du Rhin; c'est le château de Hoizenfels. Et cependant cette ruine, qui appartenait à la ville de Coblentz, fut près de deux ans en vente pour 10 louis, sans qu'il prît envie à aucun voyageur de l'acheter; ce que voyant, le conseil municipal en fit don au prince royal. Comme le prince royal est parfaitement artiste et homme de goût, il apprécia le cadeau, fit restaurer et meubler dans le goût gothique une des meilleures chambres, y mit un gardien, et l'autorisa à faire voir le château aux étrangers ; depuis ce temps il y a des Anglais qui en ont offert jusqu'à 1,000 livres sterling. En face est le château de Lasneck, qui domine la petite rivière de ce nom qui vient se jeter dans le fleuve, et un peu plus loin la ville d'Oberlaustein, toute hérissée de tours et pareille à une vieille cité féodale.
Bientôt on se trouve en face de la petite ville de Rhensée, où se trouvait autrefois le fameux Siège royale qui fut démoli en 1802 par les Français, dont quatre pierres de moyenne dimension, et qu'on aperçoit du milieu du Rhin, à quatre cents pas à peu près au-dessous de la ville, indiquent seules maintenant la place : c'est sur ce Kœnigstuhl que se rassemblaient les électeurs du Rhin pour délibérer sur les intérêts de l'Allemagne, et il était érigé en ce lieu parce que les quatre territoires des quatre électeurs s'y touchaient comme les rayons d'une étoile. Du haut des sièges on voyait en même temps quatre petites villes : Laustein, sur le territoire de Mayence; Capellen sur celui de Trêves; R.hensée sur celui de Cologne; et enfin Braubach, fief palatin. En face, sur l'autre rive du Rhin, est la petite chapelle où, en
4400, les électeurs, après avoir terminé leur délibération sur le Kœnigstuhl, déclarèrent l'empereur Wenceslas déchu du frône.
A peine a-t-on eu le temps de jeter un coup d'œil sur les ruines du Siège royal et sur la chapelle historique qui s'y rattache par ce grand événement, qu'on se trouve en face du château de Marksburg, appartenant au duc de Nassau. C'est un vieux château féodal fort bien conservé , et qui est aujourd'hui une prison fort pittoresque, où entre autres prisonniers d'Etat était, lorsque nous y passâmes, un cousin de monsieur de Metteiiiich portant le mhv.e nom que lui, lequel, lors de rémeute du o juin qui, comme on le sait, eut un grand retentissement à Francfort, eut l'idée d'arborer sur le Johannisberg le drapeau national. Malheureusement pour le pauvre jeune homme, il faisait probablement à cette heure du brouillard sur le bord du Rhin, en sorte que le drapeau ne fut vu que par les espions de la Prusse, lesquels l'arrêtèrent et le conduisirent au château de Marksburg, où il put voir, pour se récréer, les insirumens de torture que l'on y conserve, heureusement dans un simple but de curiosité. On peut visiter le ihàleau, mais comme pour obtenir celte faveur il faut un certificat de bonne vie et mœurs délivré par la Sainte-Alliance, et que je ne m'étais pas muni de cette pièce importante, force me fut, à mon grand regret, de passer outre. C'est sur cette même rive du Rhin, et en la remontant de quelques riîilles, que se récolte le raisin qui donne le fameux vin appelé Lait de la Vierge,
Nous perdîmes bientôt de vue le magnilique château-prison, car le Rhin fait de Marksburg à Boppart un de. ses plus
r.2 IMPRESSIONS DE VOYAGE.
grands détours. A son angle le plus prononcé s'élève la petite ville de Boppart, l'ancienne Baudobriga des Romains, dont les murs sont bâtis sur les fondemens d'un fort de Drusus. C'est la patrie de l'empereur Henri Vil, qui y naquit en 1512.
De Boppart, on aperçoit au haut d'une montagne géminée les deux châteaux des Deux frères : ce sont deux des plus vieilles ruines du Rhin, car leur abandon date, dit-on, du xiïi« siècle. Elles étaient habitées par deux frères jumeaux qui se ressemblaient tellement, qu'il arrivait parfois à leurs parens eux-mêmes de les prendre l'un pour l'autre. Ils vécurent dans l'union la plus parfaite jusqu'à l'âge de vingtcinq ans, mais à vingt-cinq ans, tous deux devinrent amoureux de la même femme, et la discorde commença à se mettre entre eux. Bientôt les choses en furent au point que, ne voulant la céder ni l'un ni l'autre, ils résolurent de se la disputer par les armes. Prévenue de cette résolution, la dame de leurs sanglantes pensées accourut pour tâcher de les mettre d'accord, mais on lui dit que les deux frères étaient sortis ensemble en se dirigeant vers la vallée. Elle se lit indiquer le chemin qu'ils avaient pris, et se mit ù leur poursuite ; à moitié de la descente de la montagne à peu près, elle entendit le cliquetis de leurs épées; elle doubla le pas, mais quelque promptitude qu'elle y mît, elle arriva trop tard, et lorsqu'elle parvint au champ de bataille, elle trouva les deux malheureux frères couchés l'un sur l'autre comme Eléode et Polynice. Désespérée d'être la cause d'un double fratricide, elle se retira dans le couvent de Mariemberg, que l'on aperçoit au-dessus de Boppart, et y mourut religieuse.
EXCURSIONS Sll\ LES DORDS DU RHIN. 53
Quant aux cbûteaux des deux frères, h compter de ce jour ils demeurèrent inhabiles.
Saint-Goar est non-seulement un débarcadère, mais encore un pèlerinage. Autrefois un beau château fortifié veillait sur la ville, mais en 1T94 nous en avons fait sauter les murailles Un aubergiste est entré par la brèche et y a bâti une auberge.
Quant au vieux saint qui avait donné son nom à la ville, il a bien perdu matériellement quelque chose aussi au passage des Français ; mais moralement, il a conservé une influence encore fort raisonnable pour le xix» BÎècle.
Voici comment saint Goar a mérité cette grande réputation qui, de nos jours encore, s'étend depuis Strasbourg jusqu'à Nimègue.
Saint Goar était contemporain de Charlemagne , et par conséquent assistait à la lutte du grand empereur contre les inOdèles. Pendant longtemps le saint regretta amèrement de ne pouvoir aider le fils de Pépin autrement que par ses prières. Saint Goar était non-seulement ermite, mais encore batelier. Il se livrait à ce regret tout en allant prendre sur la rive droite du Rhin un voyageur qui lui avait fait signe de le venir chercher, lorsque tout à coup il lui vint une idée qui lui parut être tellement une inspiration du ciel, qu'il résolut de la mettre à l'instant même à exécution.
En effet, à peine saint Goar se trouva-t-il avec le voyageur au milieu du Rhin, c'est-à-dire à l'endroit où le fleuve est le plus rapide et le plus profond, que, cessant tout à coup de ramer , il demanda à son passager de quelle religion il était, et ayant appris qu'il avait affaire à un hérétique, il
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quitta la rame, se jeta sur lui, le baptisa en un tour de main, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et aussitôt, de peur qii'un baptême ainsi administré perdît de sa vertu, il jeta le nouveau converti dans le fleuve, qui l'emmena tout droit dans le paradis. ï^a îîiême nuit, Tâme du noyé apparut à saint Goar, et, au lieu de lui faire des reproches sur la manière tant soit peu brutale dont il l'avait forcée de sortir de ce monde, ellp le remercia de lui avoir procuré la félicité éternelle. Il n'en fallut pas davantage au saint, avec les dispositions naturelles qu'il avait, pour le lancer dans cette nouvelle voie convertissante ; aussi, à partir de ce moment, y eut-il peu de jours qui ne fussent marqués par une conversion nouvelle. Quand il avait affaire à un chrétien, au contraire, saint Goar ne se contentait pas de lui faire traverser le Rhin, il le conduisait à son ermitage, et là il partageait avec lui les dons que la piété des fidèles y entassait avec une prodigalité qui, en s'augmentant d'heure en heure, prouvait que la réputation du saint grandissait à vue d'œil.
Or il arriva que cette grande réputation parvint jusqu'à Charlemagne, qui, en sa qualité de connaisseur, appréciait le moyen de conversion adopté par saint Goar, et résolut de ne point laisser un si puissant auxiliaire sans récompense. Il vint donc comme un simple étranger pour passer le Rhin, et ayant fait le signe accoutumé, il vit venir à lui le bon ermite ; mais son désir de passer le fleuve incognito fut sans résultat, car Dieu avait empreint sur sa face une telle majesté, que saint Goar le reconnut avant môme qu'il n'eût mis le pied dans la barque.
Un pareil hôte devait laisser trace de son passage; aussi,
arrivé à l'autre bord, et ayant bu d'un petit vin qui lui parut agréable, Cbnriemagne demanda des renseignemens sur la terre qui le produisait, et, ayant appris qu'elle était îi vendre, il l'acbeta et en fit don à l'ermite, lui promettant de lui envoyer de plus un tonneau et un collier.
Effectivement, quelques semaines après le passage de l'empereur, saint Goar reçut les deux objets promis. Tous deux étaient l'ouvrage de l'encbanteur Merlin, et avaient cbacun une propriété particulière. Le tonneau, tout au contraire de celui des Danaïdes, était toujours plein, pourvu qu'on n'en tirât le vin que par le robinet; quant au collier c'était bien autre chose.
Dans l'épanchement du tête-à-tête, saint Goar s'était plaint à Ciiarlemagne de 1?. mauvaise foi dp.s infidèles, qui maintenant qu'ils savaient les habitudes de saint Goar, au lieu d'avouer leur hérésie, répondaient tout bonnement qu'ils étaient chrétiens, traversaient le fleuve, protégés parce titre, et, quand ils étaient sur l'autre rive, buvaient son vin et s'en allaient en lui faisant des cornes. Il n'y avait pas de remède à cela, rien ne ressemblant à un chrétien comme un infidèle qui fait le signe de la croix.
C'était à cet iiiconvénient que l'empereur Charles avait promis d'obvier, et c'était pour tenir sa promesse qu'il envoyait le collier préparé par Merlin.
En eifct, le collier avait une vertu particulière. A peine avait-il touché la peau, qu'il sentait à qui il avait affaire : Si c'était à un chrétien, il restait dans son statu quo, et laissait tranquillement passer îe vin de la bouche à l'estomac; si c'était à un infidèle, il se resserrait immédiatement de
moitié, de sorte que le buveur lâchait le verre, tirait la langue et tournait de l'œil. Alors, saint Goar, qui se tenait près de lui avec une tasse pleine d'eau, le baptisait lestement, et la chose revenait au même. C'était donc deux cadeaux inappréciables et bien faits pour aller ensemble que celui du tonneau et du collier.
Saint Goar sentit la valeur de ce don; aussi, non-seulement pendant toute sa vie en fit-il usage, mais encore ordonna-t il aux moines, qui s'étaient réunis à l'entour de lui, et qui de son vivant avaient fondé une abbaye dont il était le supérieur, d'en faire usage après sa mort. Les moines n'y manquèrent pas, et le collier et le tonneau miraculeux traversèrent les siècles en conservant leur puissance.
Malheureusement, en 1794, les Français s'emparèrent de Saint-Goar tellement à l'improviste que les moines n'eurent point le temps de sauver leur tonneau. En entrant au couvent, le premier soin des vainqueurs fut de descendre à la cave, et comme par un seul robinet le vin ne coulait pas à leur soif, ils employèrent l'expédient en usage en pareil cas, et lâchèrent trois ou quatre coups de pistolets dans la bienheureuse futaille, sans se donner la peine de boucher le trou des balles. Le soir, le régiment était ivre, mais la tonne, dont le charme se trouvait rompu, était à tout jamais vide.
Quant au carcan, le tambour-maître l'avait pris pour en faire un collier à son caniche, et les amateurs d'archéologie peuvent le voir tel qu'il était encore en 1809, dans le joli tableau d'Horace Yernel, intitulé le Chien du Régiment.
EXCIRSIONS SUR LES BORDS DU UIIIN. î>7
Mais depuis. 1812 on ne sait pas ce qu'il est devenu, le pauvre caniche ayant été gelé avec son maître dans la retraite de Russie.