‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 23 sur 31 · MONSIEUR DE METTERNICH ET CHARLE.MÂGNE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE METTERNICH ET CHARLE.MÂGNE

Les extrêmes se toiichent. Après la pauvre Lore-Lei vir - (ime de son amour, viennent les sept vierges vicUmes de leurs rii^ueurs, ces sept vierges sont autant de sœurs qui

s*amusaient à faire mourir les beaux jeunes gens d'amour. Saint Nicolas, s-ins doute l'anii(iue proiecl-Hir des garçons, les changea en autant de roches qui sortent de l'eau, et qu'on ne manque pas de montrer en pahbunt aux jeunes lilles, pour les guérir de la même maladie, si par nasard elles en étaient atteintes.

Nous quittâmes Obenvesel, sa grande tour, et la Prusse rhénane, pour rentrer dans le pays de Nassau d'où nous venions de sortir. Le château de Gutenfelds, démoli en 1807, et qui domine Caub, domine un corps de garde à peu près conservé en mémoire de Gustave-Adolphe, qui s'y tint pour donner ses ordres dans un combat qu'il livra aux Espagnols qui voulaient l'empêcher de passer le Rhin. Presque en face de ce corps de garde, et au milieu du Rhin, s'élève une bâtisse massive et de forme étrange, qui de loin semble un navire à l'ancre, tout prêt à descendre le fleuve. C'est le Pfalz, auquel on monte par un escalier étroit, et dans lequel les princesses palatines venaient accoucher. Maintenant qu'il ny a plus de Palatinat, le château appartient au duc de Nassau. Un puits creusé dans le roc, et avec lequel ne communiquent pas les eaux du Rhin, a été chercher une source à vingt pieds au-dessous du lit du fleuve.

Cent pas au-dessus du Pfalz on rencontre Bacharah : trois choses le recommandent à la curiosité du voyageur, ses ruines, son das Wilde-Gefœhrt et son vin. Les ruines sont celles de l'église de Werner; son das Wilde-Gefœhrt, ou passage furieux, est une espèce de tourbillon que forme le fleuve, peu dangereux dans les temps calmes, mais terrible dans les jours orageux ; enlin son vin, dont l'empereur Wen-

lé IMPRESSIONS DE VOYAGE.

ceslas faisait si grand cas, que moyennant quatre foudres de ce vin il accorda la liberté à la ville de Nuremberg. Au reste, grâce à un rocher qui se trouve entre l'île de Bacharah et la rive droite du fleuve, on peut savoir d'avance quelle sera la qualité de ce merveilleux liquide. Si du mois de juillet au mois de septembre le rocher montre sa tête hors du fleuve, ce qui n'arrive que dans les années de grande sécheresse, on peut acheter la récolte sur pied ; si au contraire le rocher reste couvert par l'eau, les amateurs sont prévenus d'attendre à une autre année.

Quant aux ruines de l'église, dont nous n'avons dit qu'un mot, elles demeurent, toutes délabrées qu'elles sont, un lieu de pèlerinage fort fréquenté : leur réputation leur vient des miracles que saint Gualberl fit, non-seulement pendant su vie, mais encore après sa mort. Ayant été assassiné à Vesel, par des juifs qui voulaient lui faire renier sa religion, et jeté dans le Rhin, son cadavre, au lieu de descendre le fleuve, remonta le courant jusqu'à Bacharah, si bien que, le lendemain du jour de son assassinat, lorsque ses meurtriers Ip croyaient au moins à Goblentz, on le retrouva en face de son église, couché et comme endormi sur le rivage.

Au reste, à mesure que Ton remonte le Rhin, les traditions passent du poétique au matériel; c'est que peu à peu les rivages s'abaissent, et que les coteaux couverts de vignes succèdent aux montagnes surmontées de vieux châteaux, si bien que, lorsqu'on a passé le château de Sonneck, détruit en 1282 par Rodolphe de Habsbourg, et rebâti par la famille de Waldeck, qui, éteinte avant lui, l'a laissé s'éleindre à son tour ; le château de Falkembourg, détruit à

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. Tj

la même époque, et qui, comme son voisin, rebâti au commencement du xive siècle par un comte palatin, fut abandonné ensuite à Tarchevèque de Maycnco, aux mains des créanciers duquel il est resté ; et enfin le château de Rheinstein, qui, plus heureux que ses devanciers, doit son illustration antique à la légende de Gunon de Falkenstein et de sa fiancée, et son illustration moderne à la protection que lui accorde le prince Frédéric de Prusse; si bien, dis-je, que, lorsqu'on a passé ces trois châteaux, le poète n"a rien de mieux à faire que de laisser là son cicérone et de prendre quelque commis voyageur d'une bonne maison de Cologne ou de Mayence, et de s'informer des meilleurs crus qu'il lui reste à rencontrer. Et alors, selon qu'il préférera le vin rouge au vin blanc, ou le vin blanc au vin rouge, ilfera son choix entre l'Ingelheim, planté par Charlemagne, ou le Johannisberg, exploité par monsieur de Metternich.

La première de ces deux célébrités doublement historiques, que l'on rencontre sur sa route, est le Johannisberg : c'est une hauteur avancée et saillante du Taurus, remarquable par sa convexité, et qui, de terrasses en terrasses, descend presque au niveau du fleuve. C'est sur ces terrasses que croissent les vignes qui fournissent le fameux Chàteau- Johannisberg, qui jouit d'une si haute réputation, que, si peu gourmet que nous soyons, nous ne pouvons nous dispenser de consacrer quelques lignes à son histoire.

Le fameux Bischofsberg ou Johannisberg, selon qu'on voudra l'appeler mont TEvéque ou mont Saint-Jean, était d'abord surmonté par un prieuré fondé en ^409 par l'archevêque de Mayence, Richard IL En H50, c'est-à-dire vingt

et un ans après sa fondation, Tarchevèque en lit une abbaye qui fleurit pendant quatre siècles, et (jui enfin, en 1552, fut brûlée par Albert de Brandebourg. Cet incendie, qui avait lélruit le couvent, entraîna sa suppression en 1587 ; quant ) ce qui restait du bâtiment, il fut démoli par les Suédois pendant la guerre de Trente ans.

Mais ce qui faisait la richesse du mont Saint-Jean n'était ni ses prieurés, ni ses abbayes : c'étaient ses vignes. Aussi, en 1641, la première montagne fut-elle engagée au trésorier de l'empire, Hubert de Bleymann, pour la somme de 50.000 florins (66.000 francs à peu près), et, comme le remboursement de cette somme ne fut jamais opéré, en 1716 le prince de Foulde fut subrogé aux droits de ses héritiers. C'est à compter de ce moment que l'exploitation de ce fameux vignoble commença à être faite selon les règles de l'art; aussi le produit des soixante-trois arpens qui forment sa surface monta-t il entre les mains de son nouveau propriétaire, de quinze ou seize tonneaux qu'il rapportait, jusqu'à vingttrois et quelquefois même jusqu'à vingt-quatre. Or, comme chaque tonneau contient treize cents bouteilles, et que, dans les grandes années, comme dans celles de 1779 et de 1783, par exemple, la bouteille fut vendue jusqu'à 12 florins, c'està-dire jusqu'à 24 francs, on comprend que le revenu de ces soixante-trois arpens ne laisse pas que d'en valoir la peine. Aussi, lors de la suppression de l'abbaye de Foulde, qui eut lieu en 1803, le prince d'Orange ne négligea-t-il point de faire valoir ses droits sur ce précieux domaine : malheureusement, à peine avait-il eu le temps de déguster son produit, que Napoléon le lui emprunta comme il fit depuis du

royaume de la Hollande, et le donna au maréchal Kellermann, en souvenir, sans doute, de sa belle charge de Marengo. Le duc de Valmy le garda jusqu'en 1816, époque à laquelle l'empereur d'Autriche, qui ne devait naturellement pas avoir envers lui les mêmes motifs de reconnaissance que Napoléon, l'en d'^pouilla au profit de monsieur de Metternich, qui le reçut à titre de fief et à la condition d'en payer le dixième. Le célèbre diplomate en agrandit les jardins, rehaussa d'un éiage le corps de logis du château, et fit peindre dans ia chapelle ses armoiries sur verre. xVt-il voulu indiquer par là la fragilité des possessions humaines?

Outre son goût pour la diplomatie et pour l'agriculture, monsieur le prince de Metternich a encore la passion des autographes. Ses relations pendant trente ans avec tous les souverains de l'Europe, dont quelques-uns lui doivent leurs couronnes, lui donnèrent la facilité de réunir une assez belle collection de lettres royales et impériales, et à plus forte raison, comme on le comprend, de tous ces petits princes dont huit ou dix fois les Etats lui sont passés et repassés par les mains. De plus, comme les odes des poètes allemands et les sonnets des improvisateurs italiens ne durent pas lui faire faute, il n'avait encore rien à désirer sous ce rapport, lorsqu'il s'aperçut que, dans une époque où la presse est devenue une puissance, il lui fallait au moins quelques autographes de journalistes. Or, comme en Italie et en Allemagne, grâce à la censure, il y a bien des journaux, mais pas de journalistes, force lui fut de recourir à la France. Monsieur Jules Janin fut un de ceux qui reçurent, avec tou-

tes les formes craristocralique politesse qui le distinguent, la requête du rival de monsieur de Talleyrand.

Monsieur Jules Janin prit à l'instant même la plume, et il écrivit spirituellement ce laconique autographe :

« Reçu de monsieur le prince de Metternicb vingt-quatre » bouteilles de Johannisberg, première qualité.

» Paris, ce 15 mai 1838. »

Un mois après, le journaliste recevait de monsieur de Metternicb les vingt-quatre bouteilles de Johannisberg, dont il avait, avec une confiance qu'apprécia sans doute le prince, accusé d'avance la réception.

Monsieur de Metternicb a gardé précieusement le spirituel autographe de Janin. Quant à Janin, je doute qu'il ait gardé le vin de monsieur de Metternicb.

L'Ingelheim, qui est le Johannisberg de la petite propriété, peut, malgré l'infériorité où les gourmets le tiennent, se Vàiiter d'avoir une origine non moins aristocratique que son rival, car, s'il n'est pas vendu par un prince, il fut planté par un empereur. Ce fut Charlemagne qui, ayant remarqué l'excellente exposition du terrain, y transporta les ceps du meilleur cru d'Orléans, et, selon son espérance, la vigne gagna cent pour cent par la transplantation. Ce fut une grande joie pour l'empereur d'avoir si bien réussi, attendu qu'après Aix-la-Chapelle, sa résidence préférée était Ingelheim ou la maison de l'Ange. Voici à quelle occasion ce château fut baptisé de ce poétique et céleste nom.

Vers Tannée 868, Charlemagne avait résolu de se faire bâtir un palais qui commandât le Rhin, et en 874 ce palais

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était bâti. C'était un ma^rnifique édifice, moilié forteresse, moitié château, qui était soutenu par cinquante colonnes de marbre et cinquante colonnes de granit. Ces colonnes de marbre lui avaient été envoyées de Rome et de Ravenne par le pape Etienne III, et les colonnes de granit avaient été tirées de l'Adenwald. Si bien que, voyant sa nouvelle demeure impériale si heureusement achevée, il résolut d'y tenir une diète. En conséquence, les princes et les seigneurs environnans furent convoqués à cette grande solennité.

La nuit qui précéda le jour où la diète devait avoir lieu, et comme l'empereur venait de s'endormir, un ange lui apparut et lui dit ces paroles : « Charles, leve-toi et vole. » CharJeinagne se réveilla aussitôt et senlit un parfum céleste dans sa chambre. Mais comme les paroles que l'ange lui avait dites lui paraissaient médiocrement en rapport avec les Commandemens de Dieu et de l'Église, il se figura avoir fait un rêve, et se rendormit.

Mais à peine l'empereur avait-il les yeux fermés, que la même vision lui apparut de nouveau, et qu'avec un visage sévère comme celui d'un messager qui a droit de s'étonner qu'on n'obéisse pas à ses ordres, l'ange répéta une seconde fois, d'une voix sévère, les paroles qu'il avait déjù dites et que l'empereur croyait avoir mal entendues. Il ouvrit aussitôt les yeux, et vit la chambre pleine d'une lumière céleste, qui alla peu à peu s'afifaiblissant et finit par s'éteindre tout à fait.

Cependant, l'ordre était si étrange, que Charlemagne hésita encore d'y obéir, et reposant la tète sur l'oreiller, se rendormit une troisième foi?. A. cette fois encore, le même

ange lui apparut, mais avec un visage si menaçant, et il lui réitéra le même ordre avec une voix si impérieuse, que l'empereur, qui cependant n'était point facile à effrayer, en tressaillit de terreur, et se réveilla en sursaut. Celte fois, nonseulement la même céleste odeur était répandue et la même lumière éclatante brillait, mais encore l'ange était debout près de son lit, et ce ne fut que lorsqu'il eut été certain que l'empereur ne pouvait pas douter delà réalité de sa présence, qu'il étendit ses ailes d'or et disparut. Cette fois, Charlemagne n'eut plus aucun doute que l'ordre ne lui vînt du ciel, car le messager était trop beau pour être un envoyé de l'enfer.

Charlemagne n'hésita donc plus ; il se leva aussitôt, s'habilla à tâtons, tout en déplorant ce commandement du ciel qui lui ordonnait de commencer si tard un métier si infâme. Mais l'empereur était, comme Abraham, décidé à tout sacrifier à Dieu, même son honneur. En conséquence, il revêtit sa cuirasse, ceignit son épée et prit son casque à sa main, comme s'il allait commander une de ces expéditions guerrières pour lesquelles il avait autant de sympathie que pour celle-ci il avait de répugnance; entin, il sortit de sa chambre, et s'arrêtant sur une galerie qui dominait tout le pays, il fitunepuase pour décider de quel côté il irai-t commettre ce vol qui l'embarrassait tant à accomplir.

La nuit, au reste, était sombre, et comme il convient cà une telle expédition ; mais, si inspiratrice que fût l'obscurité, Vempereur était tellement novice dans le nouvel art qu'il lui fallait exercer, que, quoiqu'il se promeutàt de long en large depuis près d'une heure, il ne lui était pas encore venu la

moindre bonne idée, lorsque, tout à coup, il s'aperçut qu'on venait de lui voler son casque, qu'il avait posé sur la balustrade de la galerie. L'empereur chercba bien de tous les côtés, regarda en dedans et en dehors; mais toule recherche fut inutile : le casque avait disparu.

Plus le vol était audacieux, plus le voleur était adroit ; et, plus le voleur était adroit, plus, en pareille circonstance, il pouvait don/ier un bon conseil à l'empereur. Aussi il lui parut que ce vol était une nouvelle faveur du ciel qui, voyant son embarras, en avait eu pilié. En conséquence, élevant la voix :

— Que celui qui m'a volé mon casque, s'écria-t-il, se présente devant moi, et, sur ma parole royale, au lieu d'être puni, il recevra une récompense de cent ducats.

Aussitôt, un éclat de rire aigu retentit dans la galerie même, et, de dessous le tapis qui recouvrait une table. Charlemagne vit sortir son nain, qui s'approcha de lui et lui tendit le casque afin qu'il y jetât la somme promise.

— Ahî c'est toi, infâme voleur, dit Charlemagne ; j'aurais dû me douter qu'il n'y avait que toi capable de faire un pareil coup, et ordonner qu'on te donnât cent coups de verges, au lieu de te promettre aussi imprudemment que je l'ai fait cent ducats.

— Oui, maître, dit le nain, c'eût été plus économique : c'est vrai ; mais un honnête homme n'a que sa parole. Voilà ton casque ; où sont les cent ducats ?

— Tu les auras tout à l'heure, quand tu m'auras donné un bon conseil.

— Les cent ducats, dit le nain, ont été promis pour le

casque et non pour le conseil ; donne-moi les cent ducats pour le casque, et tu auras le conseil gratis.

Cliarlemagne étendit la main pour empoigner le drôle qui lui parlait avec tant de hardiesse; mais le nain vit le mouvement, et, rapide comme la pensée, il sauta sur la balustrade, et, avec l'adresse et l'agilité d'un singe, il se mit à grimper le long d'une des colonnes, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut à cheval sur une des feuilles du chapiteau. Là il se mit à chanter une chanson dont il composait à la fois l'air et les paroles. Cette chanson disait :

« J'ai déjà un casque, un beau casque, un casque surmonté d'une couronne royale : un casque qui me coûte cent

ducats.

» Et je vais tâcher d'avoir au même prix une cuirasse et une épée, et alors je me ferai a^rmer chevalier par quelque empereur qui n'ait jamais manqué à sa parole.

» Puis, quand je serai armé chevalier, que j'aurai une grande épée et une bonne lame, je m'en irai par monts et par vaux faisant justice, car dans les pays de Germanie et de France justice a grand besoin d'être faite.

tt Mais, hélas ! où trouverai-je, pour m'armer chevalier, un empereur qui n'ait jamais manqué à sa parole. »

Le bruit d'une bourse qui tombait sur les dalles interrompit l'improvisation du chanteur; le nain comprit que sa morale avait produit son effet, descendit de sa corniche et alla ramasser la bourse, un œil sur el'e et un œil sur l'empereur.

— Allons, viens ici, drôle, dit Charlemagne, et ne crains Hen. y M besoin de toi.

— Oh! alors, dit le nain, si tu as besoin de raoi, c'est autre chose, et je n'ai plus peur.

— • Je voudrais voler, dit Charlemagne.

— Mauvais métier, dit le nain, surtout lorsqu'on a affaire à des gens qui promettent et qui ne tiennent pas ; aussi, si lu m'en crois, puisque tu as le malheur d'èire né honnête homme, reste honnête homme.

— Je te dis que je veux voler, dit Charlemagne d'un ton qui prouvait qu'il commençait à se lasser des réflexions philosophiques de son inierlocuteur.

— Oh ! alors, dit le nain, si c'est une vocation décidée, il n'y a plus rien à dire. Que veux-tu voler?

— Ah ! voilà ce que je ne sais pas, dit Charlemagne. Mais je veux voler quelqu'un, et cela tout de suite, cette nuit.

— Diable! dit le nain, eh bien! volons.

— Mais qui voler? demanda Charlemagne.

— Tiens, dit le nain en étendant la main, vois-tu cette pauvre cabane?

— Oui, dit l'empereur.

— Eh bien ! il y a la un bon coup h faire. Si pauvre qu'elle le paraisse, elle renferme aujôurd"iiui cent florins; depuis près de dix ans le paysan qui riiabiie travaille tous les jours de cinq heures du matin à huit heures du soir, de sorte qu'à furce de reniuer la terre, il a mis de cùie celle somme, l.a porte ferme mal, le brâve homme a le sommeil dur, tu vois qu'il est facile à voler.

— Miséiable! s'écria Ciiarlemagm», tu veux (}ue j'aille prendre à un muihi-ureux le nuit île iiix an> de travail, ut! arircîii «oui irinM^*^ ô'-' -^ fî:;'ij'-I

— Moi ! dit le nain, je ne veux rien; tu me demandes un conseil, je te le. donne, et voilà tout.

— À un autre, à un autre! s'écria Charlemagne.

— Vois-tu cette maison de campagne, dit le nain en étendant le doigt dans une autre direction ?

— Je la vois, répondit Tempereur.

— C'est celle d'un riche commerçant ; celui-là, ce ne sont point des florins que tu trouveras chez lui, ce-sont des ducats, et ce ne sera point par centaines que tu les trouveras, ce sera par milliers.

— Et sans doute, dit Charlemagne, c'est en faisant l'usure et en vendant à faux poids qu'il a acquis une pareille fortune.

~ INon, dit le nain, non. C'est, au contraire, en faisant pour lui comme pour les autres des calculs tellement exacis, que sa probité est devenue un proverbe, et que par hasard, à celui-là, la probité a rapporté ce que rapporte aux autres la friponnerie.

— Comment! gredin, dit l'empereur, et c'est justement un homme qui a fait fortune d'une manière si honorable que tu veux que je ruine.

•— Je ne veux rien, dit le nain ; c'est toi au contraire qui veux voler. Je te dis quels sont ceux qui ont de l'argent, voilà tout.

— Oui, sans doute, je veux voler, dit l'empereur, mais non pas le pauvre laboureur, non pas le commerçant industrieux; j'aimerais mieux voler (juelque bon abbé, engraissé par le repos, enrichi par la dîme, qui n'ait jamais

rien fait que dormir, manger et boire. Voilà qui je voudrais voler, si lu veux le savoir.

— Peste ! pour un commençant, dit le nain, ce n'est pas mal raisonné ; mais en volant un tel homme, ce serait toujours les pauvres que tu volerais, car il saurait bien se faire rendre le lendemain par le peuple le double de ce que tu lui aurais pris.

— Eh bien ! alors, dit l'empereur, je voudrais voler quelqu'un de ces mauvais chevaliers qui ne vivent que de pillages et de roberies ; qui trahissent ceux qu'ils devraient servir, et qui oppriment ceux qu'ils devraient défendre.

— Oh ! alors, c'est autre chose, que ne t'expli(|uais-tu tout de suite, dit le nain. J'ai ton affaire. Vois-tu ce château-fort ?

— Oui, dit Charlemagne.

— Eh bien! c'est au seigneur Harderic, le plus grand brigand (lue la terre ail porté après le roi Attila et le faux prophète Mahomet.

— Tant mieux, dit l'empereur.

— Mais là ce ne sera pas chose facile. Il a le sommeil léger et la main lourde. Il y aura des coups à gagner.

— Tant mieux, tant mieux! dit l'empereur.

— Eh bien ! alors, va-l'eii mettre une autre cuirasse, une cuirasse sombre comme la nuit dans laquelle il faut que nous nous glissions. Va prendre un poignard court au lieu de celte longue épée. L'épée est une arme de jour pour atteindre de loin. La nuit on ne frappe que ce qu'on touche. On a les yeux à la main, et il ne faut pas que les veux soient

trop loin de la lame. Va et reviens, je t'attends ici, en comptant les ducats pour voir si mon compte y est.

L'empareur ne se le fit pas dire à deux fois; il rentra chez lui, et revint bientôt couvert d'une cotte de mailles d'acier bruni, qui lui prenait le corps comme un pourpoint, et lui emboîtait la tête comme un capuchon. Il avait de plus à sa ceinture un couteau, large, court et tranchant comme le glaive romain. Le nain l'examina des pieds à la tête et fit un signe approbatif.

— Allons, dit Charlemagne, en route.

— En route, dit le nain.

Et tous deux sortirent du palais ; et dans la route la plus directe, c'est-k-dire à travers terre, s'avancèrent vers le château de Harderic.

Chemin faisant, Charlemagne ayant rencontré une borne qui servait à marquer les limites d'un champ, l'arracha de terre et la mit sur son épaule.

— Que diable fais-tu là ? dit le nain.

— Crois-tu que nous trouverons la porte ouverte? demanda l'empereur.

— Non pas, répondit le nain.

— Eh bien ! j'emporte de quoi l'enfoncer Le nain éclata de rire.

— C'est cela, dit-il, et au premier coup que tu frapperas, toute la garnison sera sur pied, et alors que trouveras-tu à prendre? quelque poule effarouchée qui se sera sauvée dans les fossés. Je le croyais plus fort, maître? *

— Comment faut-il donc faire? demanda Charlemagne un peu confus de soii inexpôrieuce..

— Cela me regarde, dit le nain.

Charlemagne laissa tomber sa borne, et continua sa route sans dire une seule parole.

Arrivés à la porte, comme Tavait pensé Charlemagne, ils trouvèrent la porte fermée. Alors il regarda son nain comme pour lui demander ce qu'il fallait faire ; le nain lui fit signe de se tenir le plus près de la porte qu'il lui serait possible; et s'élançant sur un figuier qui croissait dans les fossés, et du figuier se cramponnant à la muraMle, il monta, enfonça successivement ses mains et ses pieds dans les intervalles des pierres jusqu'aux créneaux, et disparut. Un instant après Cbarlemagne entendit une clef grincer dans la serrure : la porte s'ébranla lourdement, mais sans bruit, puis s'entrebâilla juste ce qu'il fallait pour laisser passer un homme. Charlemagne passa; le nain repoussa la porte avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour l'ouvrir, et les deux voleurs se trouvèrent dans la cour du château.

— Voilà votre chemin, dit le nain en montrant à Charlemagne i'escalier qui conduisait aux appartemens du château; voilà le mien, continua-t-il en montrant l'écurie

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi? demanda Charlemagne.

— Parce que j'ai aussi mon coup à faire, moi, dit le nain. Et se mettant à courir à quatre pattes comme un chien,

afin de ne pas être reconnu pour une créature humaine dans le cas où il serait vu, il traversa le préau, et entra dans l'écurie.

Celte confiance du nain piqua d'honneur Charlemagne; il monia l'escalier le pl'.'S noîicemcnt qii'il put, entra dans les

8S FMl'nESSîONS DE VOYAGE.

appartemens, et grâre à un rayon de la lune qui justement parut au ciel en ce moment, il parvint jusqu'à la chambre qui précédait celle où Harderic couchait avec sa femme. Arrivé là, il élendit la main pour voir s'il ne trouverait rien à prendre, et sa main tomba sur un coffre cerclé qui lui parut devoir contenir de l'argent ou des bijoux. En ce moment le cheval du châtelain hennit si violemment, que Charlemagne en tressaillit.

— Holà ! dit Harderic en s'éveillant en sursaut, que se passe-t-il dans mon écurie ?

— Rien, répondit la voix de sa femme, c'est ton cheval qui hennit.

— Mon cheval n'apas l'habitude de hennir ainsi, dit Harderic, il faut que quelqu'un qu'il ne connaît pas essaie de le détacher.

— Et qui veux-tu qui essaie de détacher ton cheval?

— Qui, pardieu ! un voleur.

Et à ces mots, Charlemagne entendit Harderic descendre de son lit et prendre son épée. Alors il se retira en arrière, et grâce au rayon de la lune, il le vit passer. Charlemagne demeura dans son coin, en maudissant le nain, et en tenant à tout hasard sa main sur la garde de son épée.

Au bout d'un instant le châtelain rentra.

— Eh bien ! lui dit sa femme, qu'y avait-il dans l'écurie?

— Il n'y avait rien, répondit Harderic, mais depuis trois ou quatre nuils je ne puis pas dormir.

— Et tu ne peux pas dormir parce que tu médites, sans doute quelque chose.

— C'est vrai, dit le châtelain.

— Et que médlles-tu?

— Je puis te le dire maintenant, répondit Harderic, car le moment où notre projet doit s'accomplir est presque arrivé; demain, moi et onze autres comtes, barons et seigneurs, nous devons tuer le roi Charles, qui nous empêche d'être les niaî- Ires chez nous, ce que nous sommes las de supporter, et ce que nous ne voulons plus souffrir.

— Ah! ah ! fit tout bas Charlemagne.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu! dit la châtelaine désolée, et si votre complot échoue, vous êtes tous perdus.

— Impossible, dit le châtelain, nous sommes liés entre nous par les sermens les plus terribles; demain, convoqués à la diète avec tous les autres, nous entrons au palais sans exciter aucun soupçon; nous serons bien armés, et il ne le sera pas, nous entourons son trône, nous le frappons, et il tombe.

— Et quels sont les conjurés?

— C'est ce que je ne puis pas dire, même à toi ; mais leur engagement signé de leur sang est ici dans la chambre à côté, enfermé dans la cassette qui se trouve sur la table. Charlemagne allongea la main, la cassette était bien là où l'avait dit Harderic.

— Hélas! dit la châtelaine, Dieu veuille que tout cela tourne bien !

— Amen, dit le châte'ain.

Et il se remit à dormir : pendant quelques temps encore on entendit les soupirs de la châtelaine, mais bientôt sa respiration douce et égale se mêla aux ronflemens de son mari ; tous deux avaient repris leur sommeil interrompu.

. Alors Charlemagne prit la cassette, la mit sous son bras, traversa les appartemens, descendit l'escalier, et arriva dans la cour. Là, il vit son nain qui se débattait sur le cheval de guerre du châtelain qui hennissait et piaffait, comme s'il jugeait indigne de lui d'obéir à un si misérable écuyer. Mais alors le bon empereur s'élança dessus, et à peine le cheval eut-il senti le poids d'un homme, et eut-il compris à quel cavalier exercé il avait affaire, qu'il devint doux comme un mouton. Alors Charlemagne prit le nain par le collet de son habit, le mit en croupe, et partit au grand galop.

En arrivant au château, Charlemagne ouvrit la cassette qu'il avait volée, et y trouva les engagemens des douze conjurés signés de leur sang. Alors il fit éveiller ses gens et ordonna qu'on dressât dans une des cours du palais onze potences de taille ordinaire, et une douzième plus élevée que les autres, et au haut de chacune de ces onze potences, il fit clouer sur un écriteau le nom d'un des douze conjurés, et sur la potence la plus élevée le nom de leur chef Harderic.

Puis, comme 11 y avait deux entrées au palais, il ordonna de recevoir tous les autres barons convoqués par une autre porte et dans une autre cour, et de ne recevoir que les conjurés par la porte et dans la cour des potences.

Et il fut fait ainsi que Charlemagne Tavait ordonné, si bien que lorsqu'il vit tous les barons réunis, il leur raconta le complot tramé contre lui, leur montra l'engagement signé du sang des douze conjurés, et leur demanda quelle peine ils avaient mérité : et tous les barons, d'une seule voix, dirent qu'ils avaient mérité la mort.

Alors Charlemagne fît ouvrir les fenêtres qui donnaient

sur la seconde cour, et les barons virent les douze conjurés pendus aux douze poteaux.

Et en mémoire de l'apparition céleste à laquelle il devait !a vie, il nomma le palais où elle avait eu lieu Ingellieim^ ou la maison de Vange,

Au reste, à peine a-t-on dépassé Ingelheim, que les montagnes disparaissent, que la vallée s'élargit presque à perte de vue, et que le Rhin s'étend comme un immense lac. On a laissé derrière soi la partie la plus pittoresque, et l'on a à sa gauche le château de Biberick, et, en face de soi, comme fond d'horizon, la ville de Tuayence, qui seml>le barrer le fleuve.

Biberick est la résidence du duc de Nassau. Le malin mêine du jour où nous passâmes devant le château ducal. Son Altesse y était arrivée revenant de présider ses états, qui n'avaient duré qu'une heure, attendu que le souverain les avait ouverts et fermés par le même discours. Voici l'allocution qu'il avait faite à ses chambres ;

« Messieurs,

» Nous sommes à peu près trois cent cinquante mille âmes dans le duché de Nassau

» Depuis les Romains jusqu'à nous, il a été fait à peu près, par mes prédécesseurs et par les prédécesseurs de mes prédécesseurs, trois cent cinquante mille lois; c'est une loi par homme, ce qui me paraît fort raisonnable. Je vous donnerai donc le conseil de vous en tenir à nos anciennes lois, et de ne pas en faire de nouvelles.

» Quant à ma liste civile de celte année, comme il me reste

encore à peu près la moitié de la somme que vous m*avez votée Tannée dernière, il est inutile que nous nous en occupions avant Tannée prochaine.

» Sur ce, messieurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. »

Et sur ces paroles les étals avaient été fermés.

C'est ainsi qu'on pratique le gouvernement parlemeniaire en Allemagne.

Dix minutes après avoir dépassé Biberick, nous abordions sur le quai de Mayence.

Notre premier soin, en arrivant à Mayence, fut de visiter la place de la Parade, où Ton venait de dresser la statue de Guttemberg, fondue à Paris sur un modèle de Thorwaldsen. J'en suis désolé pour Tinvenleur de l'imprimerie, mais il méritait mieux que cela, et il n'a pas gagné grand chose à passer du grès au bronze.

Au reste, j'ai à me reprocher d'avoir contribué pour ma part à cette méchante œuvre. Tous les moyens d'encouragement qui ont ordinairement action sur les souscripteurs épuisés, par cela même peut-être qu'on avait eu l'imprudence de montrer au grand jour le résuliat de la souscription, il restait un délicit de 8,000 francs ; on eut alors l'idée de donner une représentation à bénélice pour couvrir cette somme, et Ton fit choix d'un drame français qui venait d'être traduit en allemand. Ce drame était Kean.

La recette avait dépassé de deux mille tVancs le vide qu'elle était destinée à combler, ce qu'il faut très-certainement attribuer au patriotisme des Mayençais.

EXCniSIONS SUR LES DORDS DU RHIN. 93

Je fis trois fois le tour de la statue pour bien m'affermir dans mon opinion, et je revins à i'hùîel parfaitement fixé.

Deux heures après, nous roulions sur le chemin de Francfort.

FrxANCFOKT.

Un avantage inappréciable des grandes routes allemandes, c'est qu'on y dort mieux que dans les auberges. Aussi, en sortant de Mayence, profitai-je de l'excellent état des chemins pour nie venger du mauvais état des lits. Depuis Bonn je n'avais pas dormi.

Je ne sais pas à quelle heure nous arrivâmes à Francfort. Je fus réveillé en sursaut par un Autrichien qui me secouait par le bras pour avoir mes papiers. Depuis une aventure arrivée à l'un d'eux, les Autrichiens sont féroces à l'endroit des passeports.

La ville libre de Francfort qui, en sa qualité de ville libre, est gardée par un régiment prussien et par un régiment autrichien, avait, par l'organe de ses deux bourgmestres, manifesté le désir d'arrêter un fameux voleur, qui, au moment de la foire d'automne, avait exercé son industrie aux dépens des nationaux et des étrangers. En conséquence,

comme malgré les recherches de la police la foire lirait à sa fin et que le voleur n'était pas pris, ordre fut donné aux sentinelles de redoubler de surveillance, et de faire entrer au corps de garde tous ceux qui sortiraient de la ville, afin d'examiner avec attention si les passeports étaient en règle, et si les signalemens portés sur les passeports s'accordaient avec la figure, la taille et les signes particuliers des individus; puis, ces mesures prises et communiquées aux cornmandans des deux régimens, les autorités delà ville, satis- 'failes de leur sagacité, se couchèrent parfaitement tranquilles.

Il n'en fut pas de même du voleur; le pauvre diable était fort inquiet; la nature l'avait doué d'un physique tout particulier, ce qui lui rendait fort difficile l'usage d'un passeport qui n'aurait pas été fait exactementpourlui.il n'en passa pas moins la revue de ses papiers; m^ais dans les cinq ou six passeports qu'il possédait, il n'en trouva pas un seul qui le rassurât suffisamment pour lui faire tenter l'épreuve du corps de garde. Il résolut de sortir sans passeport et comme un bourgeois qui se promène.

Il se présenta donc à la porte de l'Affenhor, gardée par un poste autrichien, et essaya de passer en se dandinant, et une badine .'j la main. Mais la sentinelle, qui avait reçu sa consigne, cria : Qui vive! de toute la force de ses poumons.

— Bourgeois ! répondit le voleur.

j — Avancez à Tordre, dit la sentinelle.

Il n'y avait pas moyen de se refuser à une pareille invitation, accompagnée d'un geste militaire qui ne laissait aucun doute sur les intentions de celui qui la faisait.

— Me. voici, dit le voleur en s'approchant.

— Voire passeport ? demanda la sentinelle.

— Mon passeport ! répondit le voleur, comme s'il était on ne peut plus étonné de la question, je n'en ai pas.

— Eh bien î dit la sentinelle en remettant l'arme au bras, vous êtes fort heureux de n'en pas avoir, car, si vous en aviez eu un, j'aurais été obligé de vous faire entrer au corps de garde, où l'on aurait examiné si votre signalement était en rapport avec votre physionomie, ce qui vous aurait pris une bonne demi-heure ; mais puisque vous n'en avez pas, c'est autre chose. Allez.

Le voleur profila de la permission qui lui était si gracieusement donnée par la sentinelle.

Quant à nous, comme notre physique, en rapport avec nos signalemens, n'excita, à ce qu'il paraît, aucune défiance, nous en fûmes quittes pour une demi-heure d'attente, après laquelle notre voitare nous déposa à la porte de VEmpereur- Romain^ où j'achevai ma nuit si bien commencée dans la diligence.

Le lendemain, en me réveillant, je me mis à la fenêtre ; j'étais dans le Zeile, la plus belle rue de Francfort, Au-dessus de ma tête, j'avais un magnifique empereur, dont l'intention est de représenter Charlemagne ou Louis de Bavière, je ne sais trop lequel, mais qui, certainement, ne représente ni l'un ni l'autre ; puis à droite et à gauche les plus riches maisons de Francfort. Ce premier aspect me donna la plus haute idée des villes libres.

Je descendis à la salle commune ; les tables d'hôtes étaient, comme dans le reste de l'Allemagne , indiquées pour une

oc» IMPRESSIONS DE VOYAGE.

heure et pour quatre heures, ce qui donne à chacun la facilité de dîner selon ses habitudes. A la table d'hôte de une heure, il n'y a que des Allemands, et à celle de quatre heures, en revanche, il n'y a que des Anglais et des Français.

J'avais deux heures devant moi ; je demandai la route du Rœmer ou de l'Hôtel-de-VilIe. Ce monument, comme on le sait, est celui où l'on élisait les empereurs.

Francfort, dont le nom teuton Francfurt veut dire gué Franc, doit son origine à un château impérial qu'y avait fait hàtir Charlemagne, à l'endroit même où le Mein est guéable. La première trace qu'on en trouve dans l'histoire est la date du concile qui y fut tenu en 794, concile dans lequel l'adoration des Mages fut rejetée. Quant au palais de Charlemagne, il n'en resie plus aucun vestige; seulement, les antiquaires prétendent qu'il s'élevait juste à l'endroit où Ton a bàli depuis l'église de Saint-Léonard.,

Depuis Louis le Débonnaire jusqu'à la fin de la dynastie Carlovingienne, Francfort fut la capitale du royaume oriental des Francs ; les trois Othons la firent successivement entourer de murailles, et sous Louis de Bavière, son protecteur direct, elle atteignit à peu près le degré d'extension où elle est arrivée aujourd'hui. Du reste, depuis H52, c'était à Francfort que l'on élisait les empereurs romains, lorsqu'en 1556 parut la bulle d'or, donnée par Charles IV, et qui devint la loi fondamentale de l'empire. Cette fameuse bulle, écrite sur quarante-cinq feuilles de parchemin, et commençant par ces paroles sacramentelles : Omne regnum insedivisum desolabitur^ est conservée dans les archives de l'Hôtel-de-Ville. Son nom lui vient de la lame d'or qui recouvrait

et qui recouvre encore son sceau, afin de le conserver intact. Deux siècles plus tard, les souverains furent non-seulement élus à Francfort, mais encore ils y furent couronnés, ce qui donna à la ville une nouvelle importance.

Francfort se gouverna ainsi, tant bien que mal, comme ville municipo-impériale, jusqu'au moment où, après avoir été bombardée par les Français pendant les guerres de la révolution, elle fut donnée un beau malin par Napoléon au prince primat^ Charles de Dalberg, et devint alors la capitale du grand duché de Francfort; enfin, le 9 juin 1813, l'acte du congrès de Vienne fit de Francfort le siège de la diète de la Confédération germanique, et la capitale dif grand duché de Francfort se retrouva ville libre.

Grâce à sa nouvelle constitution, les Francforlois ont droit à un quart de voix à la diète, les trois autres quarts appartenant aux trois villes libres , Hambourg, Brème et Lubeck.

En échange de cet honneur, Francfort doit tenir 7â0 hommes à la disposition de la Confédération germanique, et tirer le canon le jour anniversaire de la bataille de Leipsick. Ce dernier article souffrit d'abord quelques difficultés, attendu que la ville libre n'avait, depuis 1808, plus de remparts, et, depuis 1815, plus de canons. Mais on profita du premier moment d'enthousiasme pour ouvrir une souscrip- 'tion à l'effet d'acheter deux pièces de quatre. Grâce à cette libéralité volontaire, la ville libre fait, à jour fixe, avec une exactitude toute commerciale, le feu et la fumée qu'elle doit à la Sainte-Alliance.

Quant aux remparts, il n'eu est plus question : au lieu de

vieilles murailles et de fossés fangeux, les Francfortois ont vu s'étever, comme une ceinture gracieuse et odoriférante, un charmant jardin anglais qui permet de faire le lourde la ville sous des arbres magnifiques et sur des chemins sablés. Si bien qu'avec ses maisons peintes en blanc, en pistache et en rose, Francfort ressemble à un énorme bouquet de camélias tout entouré de bruyères. Le tombeau du maire à qui l'idée de cette amélioration est venue, s'élève au milieu de ce charmant labyrinthe que les bourgeois et leurs familles peuplent tous les jours à cinq heures.

Si curieux que je fusse de visiter la promenade du rempart, (iomme on l'appelle, Je ne voulus pas quitter l'Hôtelde-Ville sans avoir vu la salle des empereurs. Je parvins à déterrer une espèce de concierge qui monta devant moi, un trousseau de clefs k la main, et m'ouvrit cette salle qui porte aujourd'hui le titre de salle du Sénat. Une des choses curieuses de cette salle, qui renferme tous les portraits des empereurs, depuis Conrad jusqu'à Léopold II, c'est que l'architecte qui la bâtit avait fait juste autant de niches qu'il devait y avoir d'empereurs, de sorte qu'au moment où François II fat élu, le tour de la salle étant achevé, il ne se trouva plus de niche pour le nouveau César. II y avait donc grande discussion pour savoir o\i l'on mettrait le portrait du nouvel élu, lorsqu'en 4806, le vieil empire romain croula au bruit du canon de Wagram, et tira aiosi les courtisans d'embarras.

L'architecte avait prévu juste le nombre d'empereurs qu'il devait y avoir. Nostradamus n'aurait pas fait mieux.

Depuis Conrad jusqu'à Ferdinand I", c'est-à-dire de 9U

à \doQ^ le couronnement avait eu lieu k Aix-la-Chapelle : Maximilien II commença en 4504 la série des empereurs couronnés à Francfort.

Après la cérémonie qui avait lieu dans l'église cathédrale de Saint-Barthélémy, plus connue sous le simple Rora du Dôme, le nouvel élu, accompagné des électeurs, rentrait à THôtel-de- Ville et montait à la grande salle pour accomplir et voir accomplir les cérémonies usitées en pareil cas.

Les électeurs de Trêves , de Mayence et de Cologne se plaçaient à la première fenêtre, en allant de droite à gauche.

L'empereur, en grand costume, le manteau impérial sur les épaules, couronne sur la tête, le sceptre et le globe en main, se plaçait à la seconde fenêtre.

La troisième était occupée par un dais, où se tenaient Tarchevêque et le clergé.

La quatrième était destinée aux ambassadeurs de Bohême etduPalatinat.

La cinquième aux électeurs de Saxe, de Brandebourg et de Brunswick.

Au moment où paraissait cette brillante assemblée, la place tout entière éclatait en cris et en acclamations.

Cette place mérite une description particulière.

Le milieu était occupé par un bœuf qui rôtissait tout entier au milieu d'une cuisine de planches.

Un des côtés était occupé par une fontaine surmontée d'un ligle à deux têtes, qui, pa/ l'un de ses becs, jetait du lin rouge, et par l'autre bec du vin blanc.

Le second côté était occupé par un monceau d'avoine qui ,)0uvait s'élever jusqu'à la hauteur de trois pieds.

Quand toutes les fenêtres étaient garnies, quand l'empereur, l'archevêque et les électeurs étaient assis à leurs places respectives, le son de la trompette se faisait entendre, et rarchi-maréchal sortait à cheval, poussait jusqu'à la sangle sa monture dans l'avoine, y remplissait une mesure d'argent, remontait dans la salle, et présentait cette mesure à l'empereur.

Cela voulait dire que les écuries étaient approvisionnées.

Alors la trompette se faisait entendre une seconde fois, et Tarchi-échanson sortait à cheval, et s'en allait emplir deux ceupes d'argent à la fontaine, Tune devin rouge, l'autre de vin blanc, et il portait ces deux coupes à l'empereur.

Cela voulait dire que les celliers étaient garnis.

Puis la trompette se faisait entendre une troisième fois, et l'arthi-tranchant sortait à cheval, s'en allait couper une tranche du bœuf, et l'apportait à l'empereur.

Cela voulait dire que les cuisines étaient florissantes.

Enfin, la trompette se faisait entendre une qualrièmefois, et l'archi-trésorier sortait à cheval, tenant à la main un sac où des pièces d'or et d'argent étaient mêlées, et il jetait ces pièces d'or et d'argent au peuple.

Cela voulait dire que le trésor était plein.

La rentrée du grand-trésorier était le signal d'un grand combat que se livrait le peuple pour avoir l'avoine, le vin ou le bœuf. En général, on laissait les bouchersetles encaveurs assiéger et prendre la cuisine; la tête du bœuf était le trophée le plus honorable de la lutte. La victoire était censée rester au parti qui avait la tête; et encore aujourd'hui i8s encaveurs montrent dans les caves du palais et les

bouchers à leur halle, les lûtes que leurs ancêtres ont conquises dans les mémorables journées des couronnemens.

Après avoir visité relijiieuseraenl les caves et la halle, et avoir fait mes complimens aux descendans des encaveiirs et aux successeurs des bouchers, je me dirigeai vers le quai, que je descendis jusqu'au Mainlust, et sortant par la porte voisine, je me trouvai dans ces charmans jardins dont j ai parlé plus haut, et qui sont réellement délicieux. Je les suivis jusqu'à la porte de Bockenheim, et je rentrai en ville. Comme je savais que j'étais dans la patrie de Goethe, et la maison de ce grand poète ne devant pas être très éloignée du quartier où je me trouvais, je m'approchai d'un vénérable monsieur qui. une canne à pomme d'or en main, traversait la place du théâtre; puis, avec toute la politesse possible, je m'informai s'il pariait français.

— Si je parle français, monsieur. ^ me dit-il. Un banquier doit parler toutes les langues, et je suis banquier retiré. Je m'inclinai avec tout le respect que je professe pour cette estimable classe Je la société, et lorsqu'il m'eut rendu mon salut : %

— En ce cas, monsieur, lui dis-je, vous me feriez grand plaisir de m'indiquer la maison de Goethe?

— La maison Goethe? la maison Goethe? reprit par deux fois le brave homme en se prenant le menton avec ia main, et en cherchant à rappeler tous ses souvenirs. La maison Goethe? hum ! hum! Monsieur, il faut que ce soit une maison qui ait fait banqueroute ou qui n'ait pas encore de réputation, car. je ne ia connais pas.

— Alors milie excuses de vous avoir importuné.

— Il n'y a pas de quoi, monsieur ; je suis à votre service.

Et nous nous séparâmes enchantés l'un de l'autre. L'honnête homme m'avait donné plus que je ne lui demandais.

En rentrant à V Empereur-Romain ^le m'informai auprès du garçon de l'hôtel où était située la maison de Goethe. J'appris que c'était la maison désignée sous la lettre F, n^ 74, dans la rue Grosser-Hirschgraben^ ce qui veut dire, je crois, la rue du Grand-Fossé-aux-Cerfs.

Cela soit dit en passant pour épargner aux voyageurs l'embarras de trop longues recherches.

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