‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 24 sur 31 · LA RUE DES JUIFS · texte numérisé non relu

LA RUE DES JUIFS

Aussitôt après le déjeuner je me remis en campagne, et comme je savais maintenant où trouver la maison de Goethe, je me contentai de demander le nom de la rue. Quoique Francfort, de compte fait, se vante d'en posséder 217, chacun par bonheur connaissait celle-là; aussi fus-je bientôt en face de la lettre F, n» 74.

Cette lettre et ce numéro sont ceux d'une maison qui ne se distingue en rien des maisons voisines ; seulement au-dessus de la porte sont les armes de la famille, armes prophétiques, ïlont par l'ignorance liéraklique de celui qui les a taillées, on

ne peut reconnaître les couleurs, mais dont la pièce la plus éûillante est une bande chargée de trois lyres.

C'est dans cette maison que Goethe a écrit une partie de Werther.

Goethe est, sans contredit, un des plus puissans génies, je ne dirai pas qu'ait possédé TAllemagne, mais qu'ait possédé le monde. Dans chaque branche de littérature il a laissé quelque chef-d'œuvre. En romans, TFerf/ier et Wilhelm Meisfer, sont des merveilles; Gœtz de Berlichingen et le Comte tTEgmont sont à la hauteur des drames de Shakespeare. La Fiancée de Corinthe^ le Pécheur et le Roi de Thule, valent ce que les plus grands poètes anciens et. modernes ont fait de mieux. Faust n'a son égal dans aucune langue, et, chose étrange, Goethe, malgré tout cela, a vécu heureux et respecté; il a trouvé à la fois un prince et un peuple qui l'ont compris vivant ; il a assisté à sa gloire comme si déjà la sanction des siècles avait passé dessus : si bien que, lorsqu'il mourut chargé d'ans et d'honneur, chacun parut étonné qu'il payât le tribut commun ; on s'était habitué à le croire immortel.

Ce fut Goethe qui le premier donna de itouvelles sœurs à cette famille d'anges créée par Shakespeare. Glaire, Mignon, et Marguerite sont des créations aussi chastes dans leur dévouement, aussi pures dans leur amour, aussi grandes dans leur abaissement que Desdemone, Juliette et Ophélie. Tout notre théâtre, à nous, a passé entre ces deux hommes, créant des femmes passionnées ou des jeunes filles timides, mais sans rien rêver même qui ressemblât à l'aristocratique i»mant*î d.*Othc)'-o. ou à la pauvre maîtresse de Faust.

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Au coin de la rue où est située celte maison sainte, je lus raffîche du spectacle du soir : on jouait GriseUdis.

La rue que j'avais prise au hasard, selon mon habitude^ me conduisit tout droit à la cathédrale. C'est une bâtisse irrégulière, tout entourée de maisons qui la cachent, et surmon'ée d'un clocher tronqué : commencée par les Carlovingiens, elle a été achevée ou plutôt interrompue au xvi* siècle. Son aspect a quelque chose d'étrange par l'énorme quantité d'écussons qui la décorent, et qui lui donnent Tair bien plutôt d'une salle d'armes que d'un lieu saint. Elle renferme deux tombeaux remarquables.

On y montre en outre une grande horloge, chef-d'œuvre de mécanique, qui, à mon avis, a un grand avantage sur celles aui vont mal, c'est dé ne pas aller du tout.

Dans la cathédrale, je fus rejoint par le maître de l'hôtel, qui était sorti de chez lui à mon intention, et qui me cherchait pour se mettre à ma disposition le reste de la journée- Je le priai de me conduire à la rue des Juifs.

A. Francfort, comme partout, la rue des Juifs est le quartier le plus malpropre, mais aussi le plus pittoresque de la ville. La rue qu'ils habitent est encore aujourd'hui ce qu'elle était au xve sièclS. Tant qu'il est possible de rester dans une œaison, jamais un juif, j'entends un juif pur sang, un juifdft la race des juifs, jamais un juif ne l'abat. La maison se lézarde, il la calfeutre; la maison penche, il la soutient. Ce juif-là a horreur du neuf. Tout changement l'effraye; ses yeux aiment à se reposer sur les objets qui ont été vus par ses pères.

Cependant, il y a quelque quarante-cinq ans, un événe-

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ment troubla fort la fourmilière israéliie. En nOG, Jourdan fit bombarder la ville pendant deux jours et deux nuits ; la plus grande partie des obus tomba sur la rue des Juifs, où elle brûla et fil écrouler plus de cent maisons. Cet accident a amené sinon la création, du moins l'agrandissement d'une rue nouvelle.

Cette rue, comme l'autre, était close par des portées que l'on fermait le soir à une certaine heure, et devant lesquelles on plaçait une sentinelle. Tout juif attardé devait payer une amende; mais depuis 1819 toutes ces mesures oppressives ont heureusement disparu; les juifs, qui ne pouvaient avoir qu'une maison dans la rue qui leur était spécialement réservée, peuvent loger où ils veulent et posséder autant de maisons qu'il leur convient. C'est en grande partie à leur coreligionnaire, monsieur de Rothschild, qu'ils doivent cette amélioration dans leur état : aussi, conlrel'habitude de ceux qui font du bien, monsieur de Rothschild est-il adoré à Francfort.

Il y a cependant des coutumes que, malgré ses prières, monsieur de Rothschild n'a pu vaincre, des répugnances que malgré ses instances il n'a pu surmonter : ce sont les coutumes et les répugnances de sa mère pour toutes ces nouvelles inventions de bien-être et de luxe qu'elle méprise souverainement. Elle n'a jamais voulu quitter sa petite maison du Ghetto pour aucun des paiais que ses fils ont fait élever, soit à Paris, soit à Londres, soit à Vienne, soit même à Francfort. Jamais elle n'a voulu aller en voiture, jamais elle n'a rien changé k sa manière de vivre, et la fortune de ses fils étale ailleurs toutes ses magnificences sans avoir pu faire tomber visiblement sur elle aucun de ses reflets dorés.

Au reste, la source de cette fortune est aussi curieuse qu'honorable. Le prince de Hesse-Cassel, forcé de quitter ses Etats en 1795, et ne sachant à qui confier une somme de deux millions, demanda conseil à un de ses amis qui lui indiqua, en le lui donnant pour le plus honnête homme qu'il connût, un juif avec lequel il avait eu quelques relations d'affaires. Le prince de Hesse-Cassel le fit venir et lui remit la somme. Le juif lui demanda si c'était à titre de dépôt ou pour la faire valoir. Le prince était pressé; il lui répondit d'en faire ce qu'il voudrait, et se borna à lui en demander un reçu. Alors le juif secoua la tête et le pria de reprendre cet argent, attendu que si lui, prince de Hesse-Cassel, était pris, et qu'on trouvât le reçu dans ses papiers, ce récuserait pour le dépositaire une cause de persécution.

Sans reçu, il répondait de tout ; mais avec un reçu, il ne répondait de rien. Le prince hésita un instant; le juif avait l'air honnête, mais la somme était assez forte pour mériter quelques précautions. Néanmoins la confiance l'emporta sur la crainte; le prince lui rendit la somme, puis il battit en retraite avec tous les autres princes ses confrères.

Enfin, en 18U, le traité de Paris rendit à chaque prince à peu près ce qu'il avait possédé avant tous ces grands tremblemens d'empires, qui, de 4795 à 1814, avaient englouti tant de trônes ; le prince de Hesse-Cassel rentra dans sa capitale. En son absence. Napoléon en avait fait la capitale d'un royaume, de sorte qu'il fut fort satisfait de l'état où il la retrouvait.

Un matin, on lui annonce qu'un juif le demande; le prince de Hesse-Cassel répond que, si le juif a quelque demande à

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lui (lire, il n'a qu'à en écrire à ses ministres. Le juif dit que la chose dont il a à entretenir le prince ne regarde que le prince, et qu'il ne la dira qu'au prince. Le juif est introduit. Le prince le reconnaît : c'était le même habit, un peu plus râpé ; la même figure, un peu plus vieille; les mêmes cheveux, un peu plus rares; et la même barbe, un peu plus blanche. Le juif s'incline.

— Ah! pardieu! lui dit le prince, c'est toi; je ne comptais guère te revoir. Eh bien! que viens-tu me dire? que mon argent a été découvert et a été volé? Que veux-tu, mon brave homme, c'est un malheur. Grâce à Dieu et à la Sainte- Alliance, je ne suis pas trop pauvre, et je puis perdre deux millions sur lesquels je ne comptais guère.

— • Ce n'est pas cela, monseigneur, répondit le juif en s'inclinant entre chaque parole. Grâce au Dieu d'Israël, on n'a pas touché à vos deux millions ; mais Votre Altesse m'avait donné la permission de les faire valoir.

— Ah! je comprends, dit le prince ; tu les as si bien fait valoir qu'ils sont perdus. Que veux-tu ! ces malheureux temps ont été si terribles pour le commerce.

— Ce n'est pas cela, Votre Altesse. Les deux millions ne sont pas perdus.

— Comment ! s'écria le prince, tu me rapportes mes deux millions?

— Ce n'est pas cela, monseigneur; je ne vous rapporte pas vos deux millions, je vous en rapporte six. L'argent, quand c'est bien cultivé, cela rapporte.

— Eh bien ! mais, et toi?

— Moi, j'ai ma petite aflaire, ma petite commission, mon

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six pour cent; mais c'est en dehors. D'ailleurs, vous verrez les registres, monseigneur; Ils sent en ordre.

— Et à quoi diable as-tu pu gagner quatre millions ?

— A un tas de petites choses qu'il serait trop long de vous dire, monseigneur ; mais vous verrez tout cela sur les registres.

— Et tu crois que je vais prendre cet argent-là? Je prendrai mes deux millions, mais le reste est à toi ; je ne fais pas le commerce.

— Votre Altesse a tort; avec un fonds de roulement comme celui dont elle peut disposer, on pourrait entreprendre de grandes affaires, puisque, avec deux millions seulement...

— î\ends-moi, le dis-je, les deux millions avec lesquels tu as opéré, et garde les quatre millions de bénéfices.

— Mais, puisque je vous dis que j'ai ma petite affaire!

— Ah çà 1 si tu dis encore un mot, je ne reprends plus rien.

— Ah ! monseigneur, il y a des lois, môme pour les pauvres juifs; je vous y forcerai.

— A reprendre six millions quand je ne t'en ai donné que deux? Pardieu, la chose est forte!

— Non, reprit le juif après avoir réfléchi un instant; non, je ne puis pas forcer Votre Altesse à reprendre les six millions, attendu qu'elle peut nier qu'elle m'ait autorisé à faire valoir son argent, et que^ si elle n'a pas de parole, je serai condamné.

— Eh bien I dit le prince, je n'ai pas de parole; je ne t'ai pas autorisé à faire valoir mes deux millions, et, si tu dis encore un mot, je t'attaque en violation de dépôt I

EXCURSIONS SL'il LLâ bOHDS DU inilX. ^OS

— Il n'y a plus de bonne foi dans le monde ! murmura le juif entre ses dents.

— Que dis-tu lu? demanda le prince.

— Rien, monseigneur; je dis que vous êtes un grand prince, et que je ne suis qu'un pauvre juif. Voilà vos deux millions en bon papier à vue sur le trésor de Vienne; quant aux quatre autres millions, puisque vous n'en voulez pas aI:>solument ()e juif poussa un soupir), il faut bien que je les garde.

Et le juif s'en retourna à Francfort, remportant les quatre millions, et ne comprenant plus rien à la manière dont marchaient les choses.

Ce juif était monsieur Rothschild père.

Voilà Torigine de cette grande fortune, telle qu'elle m'a été racontée à Francfort; je la reproduis parce qu'elle ne peut blesser, tant s'en faut, aucun de ceux qui portent le même nom.

Depuis, j"ai été présenté à monsieur R.othschild de Francfort, qui est consul de Isaples, comme son frère de Paris est consul d'Autriche, et j'en ai été reçu comme monsieur de Rothschild traite les étrangers, avec une bienveillance parfaite. Quant à sa femme, je n'en dirai rien, sinon que c'est un des privilèges des dames Rothschild d'être des modèles de goût et de bonnes manières, qu'elles habitent Londres, Paris ou Francfort.

Mon cicérone me proposa, pour en finir, de visiter l'hôpital juif, en grande partie fondé et surtout entretenu par monsieur de Rothschild.

C'est un hôpital semblable à tous les hôpitaux, seulement

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