II
veur-général. Le premier fit un état approximatif des sommes nécessaires, pour mettre la solde au courant; le second présenta le montant de son avoir en caisse. Alors Dalouzi convoqua le conseil municipal, et, avec une politesse e:;qaise, pria le maire d'aviser aux. moyens de réaliser les fonds nécessaires pour acquitter l'arriéré.
Pendant que les conseillers municipaux discutaient à THôtel-de-YiHe, les bourgeois tremblaient dans les rues, ce qui avançait un peu plus les choses» Il faut vous dire que Tarmée, après avoir exécuté divers mouvemens, marches et contre-marches, s'était immobilisée et comme pétrifiée aux bivouacs et dans les postes. C'était véritablement terrible à voir, pour peu qu'on fût époux et père de famille. Les troupes se tenaient l'arme au bras, sombres, inertes et imposantes, sans parler, sans bouger, dans ce calme majestueux et sinistre qui précède l'orage. Les soldats s'étaient faits statues. En vain les boutiquiers, saluant, souriant, tout aimables, leur faisaient les plus coquettes avances, leur insinuaient les plus paternelles questions, un brutal « aularge! » les faisait sauter à dix pas.
Il fallait donc transiger à tout prix, et les bons habitans, qui ne rêvaient plus que pillage, -massacre et incendie, cov^ sentirent enfin à avancer les sommes nécessaires.
Garnison avait été plus habile et plus persuasif que Rapp.
Celui-ci envoya alors son clief d'état-major auprès des autorités, pour régler la répartition de l'emprunt. Un caporal et six hommes conduisirent cet ofiucier à l'Hôtel-de-YiHe, il y termina ses comptes, et revint au palais sous la même escorte.
EXCURSIONS SUR LES BOI\DS DU UIîiiN. 27?i
A la nuil, les alarmes des honnêtes Strasbourgeois se calmèrent un peu ; des patrcuilles muUiplices battaient toutes les rues, et la ville avait reçu ordre d'illuminer, afin qu'il fût plus facile d'exercer une surveillance sévère. En même temps que les habiians se rassuraient, les soldais s'humanisaient, car le général-sergent avait fait lire dans tous les postes cette proclamation :
;i Tout va bien. Les bourgeois financent. Les paiement » vont commencer.
» Signé Garxison. »
Le lendemain, 2 septembre, les Autrichiens essayèrent de se mêler au drame pour l'animer. D'abord, arrive au galop sur la place d'Armes un chasseur à cheval. Il annonce à Dalûuzi qu'on vient d'arréler trois fourgons chargés d'or, appartenant au général Rapp, qui les faisait sortir sous la protection des Autrichiens. Ces trois voitures, ajoute-t-il, ont élé conduites au Pont-Couvert, et voici le reçu que je vous apporte. Vengeance ! Le général Rapp nous a vendus à l'ennemi ; c'est un traître. Il faut fusilier les traîtres.
— C'est juste, répondit Dalouzi. Six hommes et un ca poral.
— Présent, dit le général Simon en s'avançant.
— Eh bien î qu'est-ce que vous faites, général? Etes-vous fou que vous oubliez votre grade? Commandez six hommes et un caporal, et qu'on fusille tout de suite cet honnête espion.
Deux heures après, des individus en uwforme et revêtus
des insignes de caporal et de sergent, se présentent successivement au palais, et, trompant les gardes extérieure et intérieure, veulent user de violence pour s'introduire dans la chambre à coucher du général. Mais ils sont repoussés, faits prisonniers, et conduits en lieu de sûreté.
Les soldats avaient mis en état de siège leur général, parce que leur général les gênait; mais ils se seraient tous fait tuer pour défendre sa vie, parce qu'ils le respectaient et l'aimaient.
Au milieu du jour, on vint dire au général Garnison que dans la matinée la ligne ennemie avait resserré ses cantonnemens et reçu des renforts. La situation devenait grave et la responsabilité immense. Dalouzi garda un calme majestueux. Il fit encore renforcer la division du dehors, doubla ses grand'gardes, et attendit. L'ennemi fit le mort.
Cependant l'emprunt avait été réalisé. Les officierspayeurs, suivant l'ordre numérique de leur régiment, furent conduits, bien escortés, chez le payeur général, et là touchèrent les sommes nécessaires pour aligner la solde de leur corps; mais il leur fut prescrit de n'effectuer les paiemens individuels que lorsque tous les régimens auraient touché leur dû.
Les fonctions temporaires du général Garnison touchaient à leur fin; mais il ne permit pas qu'on se relâchât de la plus exacte discipline, et à trois heures il voulut parcourir luimême la ville, à la tête de son état-major improvisé.
Pour peindre cet état-major-là, il faudrait le crayon de Charlet. Tous étaient à cheval, mais Dieu sait comment ;
EXCUnsiOKS SUR LES BORDS UU IlIlIN. 217
Mazcppa aussi olail ù cheval I Les uns élargissaient les jambes en cerceau, et ne se maintenaient ainsi que par la force du poignet; lesaulres n étaient pas assis, mais couchés. Les lianlalonsdo plusieurs découvraient le genou, et n'étaient Pl'-is que des culolies courtes. Tous les visages étaient pâles ou cramoiMS, selon les lenipéramens. Dalouzi, droit, roide, mordant sa lèvre, censervait sa prestance imposante et sa gravité sénatoriale.
Il avait lieu dèlre content : partout il trouvait la tranquillité la plus parfaite, Perdre d'une ruche, le silence d'un cloître. Sur son passage, les tambours battaient aux champs; on lui rendait tous les honneurs dus à un général en chef. Le brave sergent était quelque peu ébloui, enivré, il faut le dire. Son front restait calme, mais sous ce front bourdonnaient de tumultueuses pensées. Il avait fait enfin ce que le gênerai Rapp n'avait pu faire : il s'élait servi puissamment de la sédition pour régler la sédition ; il avait vaincu la tem< pele par la tempête. La volonté de toute une armée, il lavait accomplie. Ses camarades recevraient du moins le faible dédommagement de leur sang répandu et de leurs blessures- .Is auraient de quoi faire leur route et se retirer dans leurs foyers. Celait lui, Dâlouzi, qui avait fait tout cela, et en conlenant par sa fermeté un ennemi tout pr.H à profiler de ses fautes. Certes, un maréchal de France n'eût pas montré plus de .sang-froid, de méthode et d'énergie. Cne si remarquable capacité dans un simple sergent! Le gouveniemenl 1 apprendrait, et qui sait?... Une musique guerrière berçait ces doux rêves et donnait le ton ù ces ambitieuses idées, et Calouzi ne savait plus trop si ce n'était pas Rapp qui avait
usurpé sa place, et s'il ne rentrait pas en triomphe dans ses honneurs et dignités légitimes.
Mais, le lendemain, ces derniers vestiges de Thumanité avaient disparu dans l'àme modeste et honnête du bon sergent.
Ce jour-là, à neuf heures, la répartition des fonds étant achevée, la générale se fit entendre, l'armée se rassembla, retira ses postes, leva le siège du palais, et se rendit à la place d'Armes. Dalouzi, accompagné de son état-major, fit mettre les troupes en bataille, commanda le silence par un geste historique, comme dirait Saint-Simen, et lut la proclamation suivante :
« Soldats ùe l'armée du Rhin,
» La démarche hardie qui vient d'être faite par vos sousolBciers, pour vous faire rendre justice et pour le parfait paiement de votre solde, les a compromis envers les autorités civiles et militaires. C'est dans votre bonne conduite, votre résignation et votre excellente discipline, qu'ils espèrent trouver leur salut : l'attitude que vous avez gardée jusqu'à ce jour en est le sûr garant. Ils espèrent que vous ne vous démentirez pas. Soldats, les officiers-payeurs ont entre les mains tout ce qui leur est dû; la garnison rentrera à sa première place; les postes resteront jusqu'à ce que le général en chef ait donné les ordres en conséquence. Sitôt la rentrée, les sergens-majors et les maréchaux-des-logis se rendront chez leurs officiers-payeurs, et prendront, avant de solder la troupe, les ordres de messieurs les colonels, afin d'exercer la retenue de qui de droit. L'infanterie doit être licenciée : elle prendra des ordres supérieurs ; et la cavale-
rie? n'ayant encore aucun ordre, attendra son sort, afin de rendre au moins, avant de partir, chevaux, armes^ et tout ce qui appartient au gouvernement. Et l'on pourra dire : Us sont Français; ils ont servi avec honneur; ils se sont fait payer ce qui leur était dû, et se sont soumis aux ordres du roi avec ce beau litre d'armée du Rhin. »
— Et maintenant, ajouta le général Garnison, faites prévenir le général Rapp qu'il peut venir passer son arinée en revue.
Et le sergent Dalouzi alla se placer en sene-hle deiTière sa compagnie.
Deux jours après, on déposa les armes à l'Arsenal, et tous les corps furent licenciés. Dalouzi, chef de révolte, avait encouru la peine capitale : le ministre lui donna i'épauleîte de sous-lieutenant.
Mais, comme la paix menaçait de se prolonger indéfiniment, dès qu'il eut le temps voulu pour la retraite, le bon sergent demanda son congé et rentra dans la vie privée, ne conservant de ses honneurs passés que le titre honoraire dégénérai.
C'est encore ainsi, comme on l'a vu, qu'on l'appelle généralement dans la, ville libre de Strasbourg.
Sur ce, parfaitement satisfait de la narration de notre hôte, nous prîmes congé de lui, allâmes nous coucher, et dormîmes comme de véritables Alsaciens.
Le lendemam, à neuf heures du matin, j'étais devant la cathédrale de Strasbourg.
C'était encore ce que j'avais vu de plus beau dans tout mon voyage. Ce qui fait que je n'essayerai pas de la décrire, mais que j'y renverrai tout bonnement mes lecteurs, comme à la huitième merveille du monde.
FIN DU SECOo F.T DERNIER VOLUMB