‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · LE GENERAL GARNISON · texte numérisé non relu

LE GENERAL GARNISON

C'était vers la fin d'août iSlo, deux mois et demi après Waterloo. Le général Rapp, qui commandait en chef l'armée du Rhin, avait été forcé de se retirer dans Strasbourg avec deux divisions d'infanterie décimées par les combats qu'il avait livrés pendant sa retraite, et les débris de deux ou trois escadrons de cavalerie qu'il voulait conserver à la France. Les alliés l'y avaient poursuivi, et soixante-dix mille hommes enveloppaient la petite armée du général, et menaçaient Strasbourg d'un siège désastreux.

Le 5 juillet, le prince de Wurtemberg avait déjà envoyé au général Rapp un parlementaire pour lui demander, au nom de Louis XVIII qui venait de rentrer à Paris, la remise de la place de Strasbourg ; mais alors le général avait demandé h voir Tordre du roi, et comme le parlementaire n'avait pas d'ordre, il l'avait fait reconduire aux avant-postes.

Ces sommations s'étalent renouvelées le 4 et le Ô, mais la à, )€ général lUpp* impâtUnU ae ccus iQ^iiiâUce, g'étaK

n^is à la tête d'une poignée d'hommes , et poussant une reconnaissance sur les positions autrichiennes, il avait enlevé plusieurs postes, sabré les grands-gardes de cavalerie, et était rentré, après avoir donné cette preuve de son peu de disposition à traiter avec l'ennemi.

Mais il n'y eut plus du tout moyen de s'y méprendre, quand, deux jours après, dans une attaque de nuit du côté de Strasbourg, le général Rapp surprit et emporta h la baïonnette le camp retranché des alliés, culbuta leur cavalerie, fit prisonniers au saut du lit un nombre d'officiers autrichiens, et força malhonnêtement plusieurs généraux à s'échapper en chemise. On essaya bien d'inquiéter la retraite des nôtres ; mais les assailians furent deux fois repoussés avec perte et complètement désorganisés. Les troupes françaises rentrèrent au camp, après avoir acquis la certitude qu'elles avaient devant elles des forces infiniment supérieures en nombre.

Une convention militaire suivit, qui rnit un terme aux hostilités dans toute l'étendue du commandement du général Rapp. En vertu de cette convention, le général autrichien Wolkmann s'établit dans la place.

Mais en renonçant à prendre Strasbourg, les alliés résolurent du moins de la surprendre. Ils avaient échoué avec le fer, ils voulurent essayer de l'or. Une révolte habilement ménagée pouvait donner ce qu'avait refusé une guerre loyale, et les agitateurs seraient peut-être plus heureux que les soldats.

La moitié de leur besogne était d ailleurs faite. Dans ce grand désarroi de l'empire, un doute inquiet et farouch'?

EXCURSIONS SUR LES RORDS DU RïlIN. ?G7

travaillait tous les esprits. Il était avéré que l'empereur était invincible, et Tempereur avait été vaincu. Il fallait donc qu'il eût été trahi, trahi par des généraux, par des officiers, par des soldats. Pourquoi les troupes avaient-elles cessé de tenir la campagne? Les ennemis étaient vingt fois plus nombreux qu'elles ! Belle raison ! Assurément les chefs s'entendaient avec les alliés.

Voilà ce qu'on se disait tout bas aux bivouacs et dans les chambrées, et ce qu'on se dit bien bas s'entend bien loin.

Pendant que chacun se méfiait ainsi de tout le monde, le comte Rapp reçoit du gouvernement royal l'ordre de licencier ses troupes, et de renvoyer chaque homme isolément et sans armes. Mais de la solde il n'en est nullement question. On lui enjoint en outre de livrer à des commissaires russes dix mille fusils de l'arsenal de Strasbourg. Qu'on juge de l'agitation et encore plus de la tristesse des soldats. Tous ces courriers échangés avec les alliés, ces armes nuitamment transportées dans le camp ennemi ! Le général en chef était donc vraiment vendu aux Autrichiens ! Il avait donc, comme on le disait, reçu d'eux des millions pour leur livrer les Français.

Rapp cependant faisait des efforts inouïs pour obtenir du gouvernement la solde des troupes avant de les licencier, et n'arrachait que 560,000 francs, à-compte dérisoire qu'il n'osait pas leur offrir.

Alors commença le soulèvement le plus calme, la révolte la plus juste, le désordre le plus régulier, rinsubordination la plus respectueuse du monde.

T.e 5 sci:'o-''^rP; daiis Ir» mati'iéf'^ le crénî^ral en chef. aîoH

malade, était dans le bain. On vient lui dire que cinq olficiers subalternes de divers régimens demandaient à lui parler au nom de leurs camarades. Il donne ordre qu'on introduise.

— Mon général, dit ua des délégués, nous venons pour avoir l'honneur de vous soumettre une délibération de Tarniée, concernant l'ordre de licenciement. >

Et il lit :

« Au nom de l'armée du Rhin, les officiers, sûus-officiers et soldats n'obéiront aux ordres donnés pour le licenciement qu'aux conditions suivantes :

» Art. ^«^ Les officiers, sous-officiers et soldats ne quitteront l'armée qu'après avoir été soldés de tout ce qui leur est dû.

M Art. 2. Ils partiront tous le même jour, emportant armes, bagages, et cinquante cartouches chacun.

» Art. 3... »

Le général Rapp ne laissa pas achever. Il n'était guère plus commode à ses soldats qu'aux ennemis. Furieux, il s'élance du bain, arrache le papier des mains du malencontreux orateur : Des conditions à moi I Ah! vous m'imposez des conditions !...

Et les envoyés ne le laissent pas achever non plus, et font volte-face au plus vite pour aller rendre compte aux troupes de l'accueil peu gracieux du général en chef.

Les sous-officiers, au nombre de cinq cents, les attendaient gravement sur la place d'Armes. Le rapport des députés est écoulé avec calme. Puis^ on voit ces cinq cents hommes se rapproeher^ m réunip m groupas, et ebuçhouer mm m^

quelque chose à voix basse. Au bout de dix minutes, le silence le plus profond se rétablit.

— Sergent Dalouzi, dit une voix.

Dalouzi, sergent au 7e régiment d'infanterie légère, s'avance. C'est un homme de trente-cinq ans, à la mine honnête, sérieuse et froide, au geste sobre et solennel, à la parole brève et imperturbable. Sa bouche ne sourit pas souvent, son regard ne s'étonne jamais.

— Sergent Dalouzi, à l'unanimité des suffrages, vous êtes élu général en chef. Acceptez-vous?

Dalouzi répond : J'accepte l'honneur et le péril. Vous allez me promettre trois choses : Vous vous abstiendrez de tout désordre, vous respecterez les propriétés, vous protégerez les personnes. Je vous jure sur ma tête, moi, que vous serez payés avant vingt-quatre heures.

Mille acclamations de joie s'élèvent. Dalouzi ne sourcille pas. Il impose silence aux siens d'un geste remarquable de dignité, et sans embarras, sans émotion, reprend :

— Major Garnier?

Le tambour-maître du 58e sort d'un groupe.

— Major Garnier, je vous nomme chef de mon état-major.

— Sergent Dupuis?

— Vous remplirez les fonctions de gouverneur de la place.

— Caporal Simon ?

— Vous commanderez la première division d'infanterie.

— Caporal Adonis?

— Vous prendrez le commandement de la cavalerie...

En cinq minutes, les régimens ont des colonels, les bataillons et les escadrons des chefs, les compagnies des capi-

taines. Voilà un état-major complet en galons et en épaulettes de laine.

Alors on bat la générale. Infanterie, cavalerie, artillerie se dirigent en bon ordre et au pas de course sur la place d'Armes. Dalouzi fait reconnaître les nouveaux chefs, et assigne aux difîérens corps les points de la ville qu'ils doivent occuper.

Bref, le général Rapp, si vite qu'il se fût habillé, ne sortit de son logement à la tête de son état-major que lorsque Vétat-major Sosie fut en plein exercice de ses fonctions usurpées. Et on ne laissa même pas à Rapp le temps de quitter la place du Palais; car, de toutes les rues qui aboutissaient à cette place, les colonnes débouchaient en courant, se rangeaient précipitamment en bataille , et croisaient la baïonnette dès que le général essayait de passer. Huit pièces de canon chargées à mitraille barrèrent formidablement une des issues.

Dire la stupéfaction et la fureur du comte Rapp quand il se vit ainsi cerné et emprisonné par ses propres troupes, ce serait assurément difBcile. Il courait d'un bataillon à l'autre, mais sa colère se brisait contre l'altitude morne et résolue des soldats. Il voulait parler, mais sa voix élaij couverte par les huées du peuple, et surtout par les vociférations des agitateurs. Il s'élança vers un obusicr près duquel se tenait debout le canonnier, mèche allumée.

— Misérable, veux-tu me tuer? Mets le feu : me voici à l'embouchure.

L'artilleur jette son boute-feu.

EXrXHSIONS SUR LES DOHDS DU RHIN. iTl

— Ah ! général, dit-il simplement, j'étais au siège de Dantzig avec vous.

Néanmoins, derrière les rangs des soldats immobiles et muets, les cris et les provocations continuaient.

~ Tirez... il a vendu l'armée!... Tirez donc !... Quelques jeun£s soldats égarés couchaient en joue le général. Le chef d'état-major Garnier accourt à lui bride abattue.

— Mon général, pour Dieu! retirez-vous; n'exposez pas inutilement votre vie. Que pourriez-vous faire? Nous sommes absolument décidés à nous faire payer... Ainsi, rentrez au palais, et le général Garnison répond de tout.

— Qu'est-ce que le général Garnison, s'il vous plaît?

— ilon général, c'est notre nouveau général en chef.

Tel était, en effet, le ,nora collectif que venait d'adopter spirituellement Dalouzi, pour mettre quelque peu sa responsabilité à couvert. Ulysse avait dit à Polyphême : Je m'appelle Personne. Dalcuzi dépassait Ulysse de toute la hauteur de l'homme civilisé sur l'homme primitif. Dalouzi avait l'honneur d'appartenir au siècle qui devait être le siècle du gouvernement représentatif et de la presse. Soyez sûr que Dalouzi eût fièrement répondu au Cyclope : Je m'appelle Tûut-le-Monde. — Personne, Tout-Ie-Monde, il y a cinq mille ans entre ces deux mots-là. Personne, Toxit-le-Monde, n'estce pas au fond la même chose?

Rapp savait que son armée n'était pas tendre à l'ennemi, et il lui répugnait d'être l'ennemi pour elle. Il se retira dans le palais. Aussitut mille hommes d'infanterie, huit escadrons et huit pièces d'artillerie l'y suivirent et en prirent la garde extérieure. Un bataillon de grenadiers vint s'établir dans la

cour, et s'intitula garde intérieure. Soixante factionnaires lurent placés deux à deux sur tous les escaliers, à toutes les portes, et jusqu'à la porte de la chambre à coucher du comte.

Eapp était d'ailleurs merveilleusement suppléé : le général Garnison multipliait les ordres comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Il commandait comme un dictateur; on lui obéissait comme h uo tmi.

— On va s'erapareT du Télégraphe et de la Monnaie, lever les ponts, et nul ne pourra communiquer avec le dehors sans une permission signée du gouverneur de la place.— Afficher la défense, sous peine de mort^ d'entrer dans les cabarets et tavernes. Même peine contre les fauteurs du désordre, du pillage et de V insubordination. — Des bivouacs permanens seront organisés sous deux heures dans les rues principales et sur les places. Voilà pour les ennemis du dedans. Quant aux ennemis du dehors, que la ligne extérieure et les postes de la citadelle soient doublés. De plus, des gardes aux poternes du Marché-Vieux et du boulevard Saint-Louis : je ne sais pas comment le général Rapp pouvait négliger ces points-là ; c'était d'une étourderie ! — Commandant Adonis, faites dire au général autrichien Wolkmann qu'il n'a absolument rien à craindre, et mettez un détachement à sa disposition. Il faut être poli, sarpejeu ! — Vous, major Garnier, rendez-vous avec un trompette au quartier général des allies, et signifiez-leur que, s'ils respectent la trêve, la garnison ne se portera à aucun acte d'hostilité; mais que s'ils font mine de nous attaquer, ou seulement de mettre le nez dans nos affaires de ménage, nous les recevrons peu fraternellement.

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— Eh bien! colonel Lenrhumé, qu'est-ce que c'est? Vous avei Tair tout penaud.

— Pardon, mon général, c'est le fusilier Lebertre qui m'appelait colonel postiche.

— Eh bien?

— Eh bien! avec votre permission, mon général, je l'ai faitmellpe aux fers.

— A merveille.

•— Oui, à merveille; mais au moment où je disais : — Aux fers cet insurgé-là I je me suis trouvé nez à nez avec mon colonel, l'autre, l'ancien, le vrai... qui m'a dit comme ça tout uniment : — S...é gredin !— Est-ee qu'il fallait aussi le faire mettre aux fers?

— Ah diable! fit le général Garnison. — Eh bien! dit-il après avoir réfléchi, la chose est fort simple : tous les généraux et tous ceux qui ont un commandement de quelque importance sont consignés dans leur logement jusqu'à nouvel ordre. Chacun d'eux sera gardé par des soldats d'un corps étranger au sien. Les plus minutieux égards. Si quelque chef se révolte, on lui représentera doucement que la discipline et la subordination militaires passent avant tout, et qu'il est de son devoir de donner l'exemple en s'y soumettant. On n'agira de rigueur qu'à la dernière extrémité.

A midi, toutes les mesures de police étant bien prises, et la sCirelé intérieure et extérieure parfaitement assurée, le général en chef Garnison fit place à Garnison l'administrateur. Il constitua messieurs les fourriers en commission des vivres, et messieurs les sergens-majors en commission des finances. Puis il manda l'inspecteur aux revues et le rece-

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