‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · HOTEL D'ALBION · texte numérisé non relu

HOTEL D'ALBION

Le lendemain, nous nous confiâmes de nouveau, non pas à un coclier ivre et à deux chevaux bien repus, mais à un mécanicien, à deux rails et à une trentaine de sacs de charbon, moyennant lesquels nous fîmes les dix-huit lieues qui séparent Liège de Bruxelles en quatre ou cinq heures. Quand je dis les dix-huit lieues, je me trompe; nous n'en fîmes guère que dix-sept, attendu que le chemin de fer s'arrête à je ne sais combien de myriamètres de Liège. Là, nous tombâmes au milieu d'une armée d'omnibus, dont les cochers se précipitèrent sur nous. Après avoir été une dizaine de minutes tiraillé en tous sens, je restai la propriété de l'un d'eux qui m'enfourna dans sa machine ; je criais comme un dératé après mes malles, mes paquets et mes livres, et je voulais sautera toute force à bas du fourgon : malheureusement j'étais juste le quatorzième, de sorte que sans s'inquiéter aucunement de mes réclamations, l'homme au marchepied ferma la porte, poussa un ressort, cria au cocher : Complet! et nous partîmes au galop pour la patrie de Malherbe, de Régnier et de Grétry. Après avoir roulé ainsi trois quarts d'heure à peu près, pendant la dernière partie desquels il s'était arrêté pour donner la liberté à quatre ou cinq de mes compagnons, l'om^ nibus fit une nouvelle pause, l'homme du marchepied rouvrit la portière, et s'adressant à moi :

— C'est ici votre hôtel, me dit-il.

~ Ah ! Et comment s'appelle mon hôtel?

— L'hôtel d'Albion.

~ Et mes paquets?

— Ils viendront dans un instant.

— Mais comment les reconnaîtra-t-on?

— Vos noms sont dessus ?

— Oui.

— Eh bien I soyez tranquille.

Je descendis de l'omnibus qui repartit au galop, et je me trouvai, la canne à la main, devant l'hôtel d'Albion.

J'attendis un instant pour voir si quelqu'un ne viendrait pas au-devant de moi; mais voyant que la porle restait fermée, je pris le parti de me présenter moi-même. J'entrai donc, et je demandai îi souper et une chambre.

L'hôtesse dormait dans un coin de la cuisine; elle releva la tête et me regarda d'un air si parfaitement étonné, queje crus que j'avais pris une porle pour une autre, et que j'étais entré chez quelque honnête bourgeoise, où je n'aviis nullement droit de faire une pareille demande. Mais en jetant les yeux autour de moi, je reconnus, à la façon dont étaient disposés la batterie de cuisine et les fourneaux, que je n'avais rien à me reprocher.

— Monsieur désire quelque chose ? me demanda Tliôtesse.

— Mais sans doute, je désire quelque chose. •— Alors, si monsieur veut dire ce qu'il dcsirc ?

Je crus que j'^ r;c rii'y claio. pas pris assez poliment, et que

la compatriote de Mathieu Laensberg vouiait me donner une leçon de courtoisie.

— D'abord, répondis-je, je désire savoir des nouvelles de votre santé.

— Monsieur est bien bon, et la sienne?

— La mienne n'est pas mauvaise, seulement j'ai grandfaim.

— Monsieur est Belge P reprit l'hôtesse sans avoir Tair de comprendre Tallusion adroite par laquelle je reveHais à mon affaire.

— Pardon, je suis Français.

— Ah î mille excuses ! c'est que nous n'aimons pas beaucoup loger les Flamands, nous autres Wallons. Mais si monsieur est Français, c'est autre chose : il n'a qu'à parler.

— Eh bien! je désirerais souper, parole d'honneur!

— Oh î il est bien tard pour souper.

~ Raison de plus, ce me semble.

— A la place de monsieur, continua la bonne femme d'un air détaché, je ne souperais pas.

— Pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Monsieur déjeunerait mieux demain matin.

— Je compte très-bien déjeuner demain matin, même en soupant ce soir; voyons, qu'y a-t-il dans ce garde-manger?

~ Ah! dit l'hôtesse sans bouger de sa place, si monsieur était venu avant-hier! C'était avant-hier qu'il était bien garni, le garde-manger! C'était jour de marché avant-hier, de sorte que nous avions des poulets, des canards, des perdrix.

— Ecoutez, dis-je en l'Interrompant, je ne vous dem.ande

pas un souper à trois services. Si vous n'avez pas de poulets, pas de canards... (je m'arrêtais entre cliaque volatile que je nommais) pas de perdrix... Non? pas de perdrix... (l'hôtesse secoua la tête.) Eh bien! si vous n'avez ni poulets, ni canards, ni perdrix, vous avez bien un morceau de bœuf ou un morceau de veau froid, hein?

— Oh ! monsieur, si c'avait été hier, me répondit l'hôtesse ; oh l oui, il y avait un fier morceau de bœuf et un joli morceau de veau 1 parce qu'hier, voyez-vous, c'était jour de boucherie.

— Eh bien! mais, de ces deux morceaux-là, il ne vous reste pas de quoi en faire un?

— Absolument rien ; un Flamand a mangé le reste il n'y a pas plus de deux heures. Vous n'êtes pas Flamand, vousl

— Mais non, je vous ai déjà dit que j'étais Français.

~ Ah ! c'est vrai ! C'est que nous ne pouvons pas les souffrir, les Flamands, nous autres Wallons. J'espérai en tirer quelque chose en disant comme elle.

— Effectivement, repris-je, c'est un triste peuple que le peuple flamand; cependant il a cela de bon, que dans ses auberges, à quelque heure qu'on y arrive, on trouve toujours quelque chose à manger.

— Eh bien I mais, est-ce que vous croyez qu'on meurt de faim chez nous?

•— On ne meurt jamais de faim, répondis-je, en faisant, pour économiser le dialogue qui commençait à traîner un peu en longueur, une demande de ma réponse ; on ne meurt jamais de faim quand on a du beurre et des œufs.

— Obi ici dit riiôlesse, c'est le pays du bon biurrc, le pays wallon !

— A la bonne heure î

— Malheureuseir.ent, on al'habilude ici de ne le baUrc qu'une fois par semaine.

— Et quel jour?

— Le vendredi.

— Nous sommes?

— Le mercredi.

— Ainsi, vous n'avez plus que du beurre fort.

— Nous n'en avons plus du tout; ah! bien oui! jamais nous ne gardons de beurre fort. Notre beurre frais est trop bon pour qu'il en reste !

— Alors, que voulez vous! donnez-moi des œufs : je m'en contenterai.

— Ce matin, j'en avais quatre douzaines.

— Je n'ai pas besoin de tout cela; faites m'en cuire cinq ou six à la coque,

— Il faut vous dire que nous autres gens du pays v,alloii nous faisons des élèves.

— Des élèves en chirurgie?

— Oh! je vois bien que vous n'êtes pas Flamand! vous éies farceur. Tant mieux, parce que nous autres ^Yallo^s, voyez-vous, nous ne pouvons pas...

— Bon, bon ! c'est dit : vous ne pouvez pas souifrir les Flaniauds, n'est-ce pas? Vous avez raison ; revenons à nos œufs.

— Eh bien ! les œuf;, je les ai donnés à couver.

— Que le diable vous emporte ! Comment, il ne vous en reste pas un seul ?

— Ah! si fait, je crois quMl me reste un œuf de dinde.

— Un œuf de dinde n'est point méprisable; où est-il, cet œuf?

— Il est tout frais pondu, celui-là ; il est de ce matin.

— Bon.

— Avec cela, vous allez souper comme un Dieu. Tenez, continua l'hôtesse en ouvrant la porte de l'armoire, est-il gros!

En effet, il était de la taille d'un œuf d'autruche.

— Allons vite, une bouilloire, je meurs de faim.

— Pardi! ce ne sera pas long, allez; il y a toujours de l'eau devant le feu ici. Tiens, tiens I ajouta l'hôtesse en prenant l'œuf.

— Qu'y a-t-il? demandai-je effrayé de son air stupéfait.

— C'est encore ce gueusard de Valentin qui r.i'aura fait ce tour-là f

— Quel tour?

— Il est soufflé!

— Qui est-ce qui est soufflé?

— Pardine, l'œuf!

— Comment, soufflé?

— Oui, soufflé. Imaginez donc que ce petit gueux-là c'est pire qu'une belette ! il est fou des œufs : quand il peut en dénicher un, c'est fini ; il lui fait un trou à chaque bout avec une épingle, il le souffle dans sa main et il le gobe tout chaud. C'est excellent pour l'estomac les œufs tout chauds.

— Comment! et le misérable a gobé celui-là?

— - Ob ! mon Dieul oui.

— Un œuf de dinde!

— Tout de même. Aussi faut-il voir comme il profite ! il est fort comme un Turc. Ohî c'est un bien bel enfant, allez! Vous le verrez demain.

— Oh î oui, je demande qu'on me le présente, je lui ferai mon compliment. Quelle canaille !

— Eb ! madame l'hôtesse, dit un portefaix en ouvrant la porte de la rue, voilà les effets du monsieur Belge qui est descendu chez vous.

Je reconnus ma malle à la lueur de la lampe, et j'allai à la porte; le conducteur de l'omnibus ne m'avait point trompé : tGuty était.

— Vous êtes donc Belge? me demanda l'hôtesse.

— Eh ! non, vraiment, je ne suis pas Belge, je suis Français. Voulez-vous voir mon passeport?

r- Alors, pourquoi dis-tu que monsieur est Belge? reprit l'hôtesse en s'adressant au portefaix.

— Dame! moi, je dis qu'il est Belge parce qu'il vient de Bruxelles.

— Mais au fait, dit l'hôtesse, comme frappée de la justesse de ce raisonnement.

Je vis que les choses tournaient mal pour moi, et qu'après n'avoir pas eu de souper, je pourrais bien n'avoir pas de lit. Je me hâtai donc de tirer mes malles dans la cuisine et de payer le commissionnaire. Alors, appelant la servante, je lui dis de porter mes effets à ma chambre.

— Votre chambre? En avez-vous une? me répondit la fille.

— Je n'en ai pnscnroro, mais j'espèro que votre maîtresse VAutlra l)ien m'en tlonner une.

— Vergenic, cnnduisez monsieur au numéro (rente-cinq, (îit l'iiûlesso.

— Voulez-vous venir, monsieur le Flamand, me dit la fille en prenant la chandelle,

-- Au moins, dis-]e, en poussant un gros soupir, faitesmoi porter dans ma chambre un morceau de pain, de l'eau et du sucre.

— On vous portera tout ce qu'il vous faudra, soyez tranquille.

— Allons, bonsoir.

— Bonsoir. Sont-ils difDciles ces Flamands?

J'avais du malheur : A Bruxelles je ne pouvais pas passer pour un Belge, et à Liège on ne voulait pas me reconnaître pour un Français.

Je suivis Vergenie^ comme l'appelait Thôtesse en langue \vallonne, jusqu'au troisième étage; là, elle s'arrêta enfin et m'ouvrit la porte d'une chambre, que d'après les abords, je l'avoue, je ne m'attendais pas à trouver si propre!

— LJi, dit Vergenieen posant la chandelle sur la cheminée, j'espère que vous serez bien, monsieur le Flamand?

— A merveille, répondis-je; seulement n'oubliez pas mon pain, mon eau et mon sucre.

— On va vous monter ça tout U l'iieurc.

— C'est bien, j'attends.

— Eh bien! c'est Cela, attendez, dit la fille, et elle s'en alla.

J'attendis une bonne demi-heure, puis voyant que rien ne

venait, je pris ma chandelle et je descendis. Tout le monde était coucbé dans la maison. Je tirai ma montre, il était dix heures et demie. Je remontai dans ma chambre, et j'écrivis sur mon album de voyage :

— Ne pas oublier l'hôtel d'Albion.

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