LE JUBILÉ DE 850 ANS
J'acceptai Tinvitation avec d'autant plus de plaisir que, depuis que j'étais en Belgique, je n'entendais parler que du jubilé de Matines.
Il est juste de dire qu'après Notre-Dame de Lorette et Notre-Dame du mont Garmel , Notre-Dame d'Hanswyck est une des madones les plus vénérées du monde chrétien.
Comme ses rivales, sa première apparition est miraculeuse. Un bateau, d'une forme étrange et inconnue, s'arrêta un jour sur la Dyle; des pêcheurs y descendirent et y trouvèrent la statue de la Vierge, que l'on adore encore aujourd'hui. Cette station indiquait le désir qu'avait la madone qu'on lui bâtît un temple en cet endroit. On n'eut garde d'y manquer, et Ton éleva la première église, qui fut détruite en 1578 et rebâtie en 4676.
Or, il y avait juste, le 15 du mois d'août 4858, huit cent cinquante ans que la Vierge d'Hanswyck avait manifesté d'une manière si évidente sa prédilection pour les habitans de Malines, et le jubilé auquel J'étais invité à assister avait pour but de célébrer ce joyeux anniversaire.
Ce jour-là, il n'était pas question de chemins de fer; il y avait bien des départs de demi-heure eu demi-heure, on avait bien augmenté chaque convoi d'une cinquante de voilures ; mais, rien qu'à voir la foule qui enveloppait la sia-
tion, il était facile de comprendre que jamais les départs, si rapprochés et si considérables qu'ils fussent, ne parviendraient à enlever la moitié de celte population qui faisait queue pour l'heure à laquelle je devais être rendu à l'Hôtelde-Ville. Je pris donc le parti de me mettre tout bonnement en quête d'une voiture, qu'avec beaucoup de peine et moyennant deux louis pour la journée je parvins enfin à trouver.
Il y a quatre lieues de Bruxelles à Malines, et cependant toute cette longue route était couverte de piétons, presque aussi pressés que le sont les soldats d'un régiment qui défile; hommes et femmes marchant gravement, comme il convient à de véritables Belges, qui croiraient indigne d'eux de s'amuser comme des Fransche- Padden ou des fransquilîons. Aussi, n'y a-t-il pas de danger qu'on les confonde jamais avec les rats de Français, comme les plus polis d'entre eux nous appellent.
Au reste, le coup d'oeil du cicérone bruxellois m'avait émerveillé par sa sagacité pendant les deux oa trois jours que j'étais resté dans la capitale de la Belgique. Je ne pouvais pas faire un pas hors de mon hôtel sans être assailli de gens qui offraient, les uns de me conduire au palais du prince d'Orange, les autres à Sainte-Gudule, ceux-ci à l'Hùtel-de- Vllle , ceux-là au jardin de Botanique. J'avais beau régler mon pas sur celui de l'indigène qui me précédait, accepter ses façons nationales, et siffler des airs qui n'existent pas, j'étais. Je ne sais par auoi, immédiatement dénoncé comme Français. Cela, je l'avoue, m'avait fort humilié : j'avais cru que quand j'avais un pantalon à la cosaque, mes mains dans mes poches, mon ruban de Léopold à la boutonnière, et que
je ne parlais pas, j'avais l'air belge aussi bien qu'un autre ; mais sur ce point je reconnus bientôt cpie je m*étais trompé. Aussi avais je fini par en prendre bravement mon parti, et il y avait déjà deux ou trois jours que je ne cherchais même plus à dissimuler ma nationalité.
Il faut le dire à la louange de ces honnêtes piétons, quoique compatriote des vainqueurs d'Anvers, j'arrivai aux portes de Mâlines sans avoir été par trop insulté : mais à la porte il me fallut descendre; il y avait une telle foule, qu'il était défendu aux voitures de circuler.
Je mis pied à terre, et me guidant sur la tour de la cathédrale, l'une des plus belles qui existent, tout inachevée qu'elle est, je parvins enfin à la place dé rHôtel-de-Ville. La Belgique tout entière semblait s'être donné rendez-vous à Malines. J'aurais parié pour 150,000 âmes.
Mais ce qui me restait à faire était bien autrement difficile à accomplir que ce que j'avais fait : quelque célérité que j'eusse mise à me rendre à Malines, j'étais en retard, et je trouvai THulel-de-Ville défendu par une triple barrière de soldats, au milieu desquels la musique exécutait des airs militaires.
Quand le Flamand est vêtu en simple particulier, il condescend h parler français ou à peu près ; mais lorsqu'il est sous les armes, il ne comprend plus que sa langue nationale. Il en résulta que j'eus beau expliquer le plus poliment possible à deux ou trois officiers que j'étais invité à dîner par le roi Léopold, comme je n'avais pas sur moi ma lettre d'invitation, ma prose resta parfaitement inintelligible, de sorte que je n'avais plus d'autre ressource que d'e^sayor d'ompor-^
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RÎÎIN. i:>3
ter la position de force, lorsque j'eus ]e bonheur d'èire aperçu par monsieur de Rodenbach, gouverneur du district, qui causait en ce moment à une fenêtre avec le roi : il me fit aussitôt remarquer à Sa Majesté, qui, voyant mon embarras, eut la bonté d'envoyer un aide de camp à mon aide. 11 paraît que le mot Place est le même en français qu'en flamand, car à peine l'aide de camp l'eut-il prononcé, que les rangs s'ouvrirent et que je passai triomphant.
On allait se mettre à table : cependant le roi eut le temps de me présenter à la reine, pauvre jeune femme qui tombe à genoux à chaque bruit qu'elle entend venir du côté de la France; je pus lui donner de bonnes et récentes nouvelles de quelques personnes de sa famille, et je dus sans doute à cette circonstance l'accueil gracieux qu'elle me fît.
Le dîner fut court et bruyant, l'agitation que chacun semblait éprouver, et dont ce bienheureux jubilé était cause, avait écarté èe que l'étiquette royale avait de plus rigoureux. D'ailleurs il me parut que le roi ressemblait beaucoup plus à un père entouré de sa famille, qu'à un souverain au milieu de ses sujets. '
^u dessert, des députés de la procession vinrent demander pour elle la permission de se mettre en marche ; elle était fort longue, et il y avait h craindre, si l'on tardait davantage, qu'elle ne i.ùt défiler tout entière pendant le jour. Le roi répondit en se levant, et chacun courut aux fenêtres. Au même moment, les solda's qui étaient dans la rue se formèrent en haie, afin d'ouvrir un passage au milieu de la foule. Les trompeltes se firent entendre, et l'on vit paraîtra
lin détachement de chasseurs à cheval, musique en têle, et ouvrant ia marche de la cavalcade.
Derrière ce détachement de chasseurs venait la musique à pied.
Puis, quatre renommées et porte-étendards de la sainte- Vierge d'Hanswyck : là commence la procession.
Procession indescriptihie, et dont nous serons forcé de citer purement et simplement le programme, en nous contentant de dire que, contre l'habitude, ce programme était exactement suivi.
Trente-six jeunes filles à cheval représentant allégoriquement les litanies de la sainte Vierge, toutes porlantà la main droite une bannière blanche, et à la main gauche, les unes, la maison d'or, les autres le miroir de pureté;
Le chœur des anges, tenant des harpes à la main et chantant des hymnes en l'honneur de la Vierge;
Un premier char représentant la reine des anges, précédé de trois génies ;
Un deuxième char représentant la reine des patriarches, précédé de trois génies;
Un troisième char représentant la reine des prophètes, précédé de trois génies ;
Un quatrième char représentant la reine des apôtres, précédé de trois génies;
Un cinquième char représentant la reine des martyrs, précédé de trois génies;
Un sixième char représentant la reine des conf.îsseurs, précédé de trois génies;
Un septième char représentant la reine des vierges, précédé de trois génies;
Un huitième char représentant la reine de tous les saints, précédé de trois génies ;
La grande harmonie de Malines ;
La Vierge de Malines, entourée de neuf jeunes filles achevai, représentant les vertus de la ville de Malines ;
Ofliciers d'ordonnance, aides de camp du roi et grands officiers de la cour précédant le char royal ;
Un neuvième char représentant la famille royale entourée des principales vertus qui lui sont propres ;
Navire représentant le bien-être de la patrie;
Le cheval Bavard, monté par les quatre fils Aymon, accompagné de ses poulains ;
La famille des géans;
Le grand-père des géans en empereur romain;
Deux chameaux montés par des petits amours;
La roue de la fortune ;
Détachement de cavalerie fermant la marche de la cavalcade.
La procession avait eu raison d'envoyer des messagers à Sa Majesté pour la prier de presser son dîner, car elle mit près de trois heures à passer : il est vrai qu'elle se composait de plus de trois cents personnes et de quatre cents chevaux, et que chaque groupe s'arrêtait devant les'fenêlres royales pour chanter ses hymnes.
Quant à moi, j'étais émerveillé, je l'avoue; je me trouvais transporté au milieu d'une fête du quinzième siècle avec tout son luxe religieux. Malines avait mis au jour ses plus beaux
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enfaiîs pour faire les amours, el ses plus belles jeunes filles pour faire les anges et les génies : tout cela couvert de bijoux, de velours et de soie. Tel page de dix ans portait sur lui pour trente mille francs de dentelles; le total des dépenses était de cent cinquante mille francs. Or, Malines n'a que vingt-cinq mille âmes de population, et aucune autre ville n'avait concouru au luxe qu'elle déployait ce jour-là. Ce luxe aurait pu être mieux appliqué; la forme des ailes des anges n'était pas du plus pur beato angelico ; la coupe des robes aurait pu prendre une allure plus divine si elles eussent été taillées sur un dessin de Louis Boulanger; enfin, cesjockeys en casquette de velours et en veste ronde ^ qui se glissaient furtivement dans cette céleste société, sous prétexte de tenir les chevaux en bride, nuisaient un peu à l'harmonie de l'ensemble. Mais de nos jour^ comme on sait, il n'y a si bonne société où il ne se mêle quelques faquins : il ne faut donc pas être trop difficile.
Trois des personnages de Itf procession devaient avoir l'honneur d'être reçus par le roi et par la ivir.e : c'étaient la vierge de Malines et les deux enfans représentant le roi et la reine des Belges.
En effet, en arrivant à la porte de l'IIùtel-de Ville, la vierge de Malines mit pied à terre, et laissant à cheval les vertus de la ville de Malines, elle monta dans la chambre où était le roi, lui débita en pur flamand un compliment auquel le roi répondit dans la même langue. La reine détacha une agrafe el ta lui donna, moyennant quoi la vierge se retira fort contente, et fit place au petit roi et à la petite reine des Beiges.
ExcuRsîôîîé feim t^ BÔ^ïl^ bu imiN. 1 ?7
Ceux-ci (Icsoenùirent de h'ur cluir sans s'inquiéter davantage des vertus qui sont propres à la famille royale, que ne l'avait fait la vierge de celles de la ville de Malines, et montèrent à leur tour. On avait sans doute donné d'avance aux parens le programme du costume du roi Lcopold et de la reine Louise, car leurs deux représentans éLaientvêtus absolument delà même manière, le petit roi portant les mêmes ordres, et la petite reine les mêmes bijoux. Le grand roi et la grande reine embrassèrent leurs miniatures, leur bourrèrent les pocbes de bonbons et de gâteaux, et les deux bambins enchantés remontèrent sur leur char, combinant de quelle façon ils pourraient conserver un air grave tout en grignoltant leurs dragées.
Lorsque tout fut passe, jusqu'au vaisseau représentant le bien-être de la patrie, lequel allait sur des roulettes, jusqu'à la famille des géans, jusqu'au cheval Bayard, monté par les quatre fils Aynion, et entouré de ses coquecigrues, le roi se retourna de mon côté :
— Eh bien ! me dit-il, que pensez-vous de cela ?
— Sire, répondis-je, je pense que la Belgique tout entière est personnifiée dans la féie que Malines nous donne aujourd'hui. Un mystère du mo}en ûge qu'on vient voir par des chemins de fer !
En effet, ce n'est point un des moindres bouleversemens de notre époque que de voir un prince protestant être devenu de fait le roi trèc-chréiien.
Il y avait à la suite de cela je ne sais quelle cérémonie à l'église de Notre-Dame d'Hanswyck; le roi eut la bonté de m'offrir une place parmi ses aides de camp ; mais je remer-
ciai, en lui demandant la permission de prendre congé de lui, attendu que je quittais Bruxelles le lendemain matin, et que je n*élais pas sans inquiétude sur la manière d'y retourner, vu que les chemins de fer devaient être sans doute toujours encombrés, et que, selon toute probabilité, ma voiture était perdue. Le roi sentit la validité de pareilles raisons, et me rendit ma liberté.
J'en profitai immédiatement pour me mettre en quête de mon cocher, je courus à la porte où je l'avais quitté; mais, comme je l'avais prévu, il n'y était pas. Je revins à l'Hôlelde-Ville où je retrouvai monsieur de Rodenbach, qui m'offrit avec une obligeance charmante, à moi et aux personnes qui m'accompagnaient, un asile provisoire qui deviendrait définitif si notre cocher ne se retrouvait point. Nous acceptâmes, et monsieur de Rodenbach mit toute la police du district aux trousses de mon homme.
A neuf heures du soir, on vint nous annoncer qu'on l'avait retrouvé ivre-mort dans les cuisines de l'Hôtel-de-Ville, tandis que de leur côté ses chevaux mangeaient l'avoine du roi. Le drôle avait pensé que puisque j'étais invité, il l'élail aussi, et il avait agi en conséquence.
Nous revînmes à Bruxelles beaucoup plus vite que nous n'étions allés à Malines. L'hospitalité royale produisait son effet.
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