‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 9 sur 31 · LE DUC DE BOLTIGOGXE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOLTIGOGXE

» Comte de Flandre, d'Artois et de Bourgogne. ■

152 IMPRESSIONS DK VOYAGE.

La merci que le prince fit aux Liégeois ne fut pas grande, car le duc Jean reçut, à propos de la bataille , le titre de Jean sans Peur, et Jean de Bavière, à propos des exécutions qui en furent la suite, celui de Jean sans Pitié.

En effet, les sires de Rochefort et de Seraing et la veuve de Penvez eurent la tête tranchée, et une vingtaine de rebelles d'un ordre inférieur furent jetés dans la Meuse. Quant au sire de Perwez et à son fils, ils furent trouvés morts sur le champ de bataille, se tenant tous deux par la main. Le lendemain, lorsque Jean de Cavière entra dans Maestricht, on lui présenta, au bout de deux piques, les tètes de ses deux ennemis.

C'était payer un peu cher une plaisanterie de corps de garde.

A Jean de Bavière succéda Jean de Valenrode ; puis Jean de Hensberg monta sur le trône épiscopal ; puis, enfin, Louis de Bourbon y parvint à son tour : ce fut sous son règne qu'eurent lieu, entre Charles le Téméraire et Louis XI, ces querelles si admirablement décrites paï Walter Scolt, et qui se terminèrent par la prise de la ville.

Le duc Charles y resta huit jours au milieu des exécutions, et la quitta en donnant ordre de la brûler et de la démolir, comme il avait fait deux ans auparavant de la ville de Binant : les églises et les maisons des chanoines et des prêtres furent seules épargnées. Heureusement, comme Liège était une ville cléricale, ses maisons étaient en grand nombre, de sorte qu'il resta debout à peu près le tiers de la ville.

Bientôt levèque obtint la permission de faire rebâtir qua-

tre cents maisons moyennant trente sous, une fois donnés par chacune, et une rente annuelle de deux chapons.

Ces quatre cents maisons rebâties, Louis de Bourbon continua ses constructions sans rien dire, et Charles de Bourgogne, qui avait pour lors les Treize cantons sur les bras, le laissa faire à son plaisir.

Par malheur le Sanglier des Ardennes, qui, n'ayant pas le temps de prier Dieu, voulait avoir un lils évêque. afin que ce fils le priât pour lui, assassina un beau jour Louis de Bourbon.

Ce ne fut pas le fils, mais le neveu de Guillaume de Lamark qui parvint au trône épiscopal. C'était un bon rameau, greffe on ne sait comment sur une mauvaise tige. Le premier acte de son gouvernement fut une ordonnance, rendue conjointement avec les magistrats, par laquelle il défendait aux Liégeois, sous peine de trois années d'exil, de se reprocher les uns aux autres aucune des choses qui s'étaient passées pendant les guerres civiles ; il espérait que si les bouches restaient muettes, les cœurs finiraient par oublier. Ce ne fut pas tout, il leur fit rendre une à une toutes leurs libertés par l'empereur Maximilien. Une de ces libertés, et la plus précieuse pour le peuple, était l'élection de ses deux bourgmestres. Un règlement de ^ 005 avait ainsi établi ces élections :

On tirait au sort trois personnes de chaque métier, et comme il y avait trente-deux méiiers, le premier tirage donnait un total de quatre-vingts individus, puis dans ce nom* bre on faisait un second tirage de trente-deux personnes; c'était ces trente-deux persoimes qui, à la pluralilé des voix,

nommaient le bourgmestre. Les soixante-quatre restans, que le sort n'avait point nommé pour remplir les fondions d'électeur, devenaient de droit conseillers.

Sur ces entrefaites, Ferdinand de Bavière monta sur le trône épiscopal, et Ton annonça, pour le H janvier de l'an 4645, sa joyeuse entrée dans la ville de Liège.

Certes, si la bonne harmonie ne fut pas longue entre les Liégeois et leur prince, ce n'est point que celui-ci eût à se plaindre de l'accueil qui lui fut fait. Le jour de son entrée fut un jour de fête, la garde de dix hommes, les arquebusiers, les arbalétriers, les archers de Saint-Photien et de Saint-Nicolas ; les corps des métiers, avec leurs bannières, étaient échelonnés dans les rues par lesquelles il devait passer, et le conseil de la cité et les principaux bourgeois, revêtus du costume espagnol, attendaient le prince au petit pont de la Creyr. Entin, vers dix heures du malin, plusieurs coups de canon annoncèrent qu'il venait d'arriver.

Plus de cent-cinquante cavaliers des plus nobles familles de la Lorraine, de l'Allemagne et du Brabant, escortaient l'évêque, qui eut bientôt atteint le pont de laXreyr. Là, le conseil et les bourgeois lui tirent un compliment, puis ils se mirent en marche, précédant le prince et marchant vers la cité. Arrivés U la porte Saint-Léonard, ils lui présentèrent les clefs de la ville, et avant de les prendre, Ferdinand prononça à haute voix le serment institué par les statuts, et qui garantissait les privilèges des Liégeois.

Près de Saint-Georges, le cortège rencontra un théâtre richement décoré, où des musiciens chanlaient en l'honneur du prince. Une jeune fille s'y tenait debout dans une noble

et riche parure : cette jeune fille représentait la Cité de Liège. A la vue de l'évéque, elle se laissa glisser sur un chemin de fils de 1er invisibles, et, arrivée aux pieds de Ferdinand, elle lui présenta un bouquet de lis et lui dit ces vers :

Grand priiice noble d'ayeux, Grand prince délicieux, D'où m'arrive ce bonheur, D'où m'aborde cet honneur, Que chez moi, ta pauvre Liège, Tu viens, quittant ta duché.

Laissant ton archevêché, Planter les pieds de ton siège?

Las! prince, je n'ai loyer Digne de toi, pour payer Un si charitable oftice.

Si ce n'est la grand amour Duquel ton peuple U Tentour Te fait déjà sacrifice (1).

Ces vers, récités aux grands applaudissemens des seigneurs qui accompagnaient l'évéque, et des bourgeois de la vilie, le cortège continua sa marche vers la grande place du Marché, où l'on avait élevé plusieuis théâtres, et où l'on représentait des mystères. A côté de ces théâtres on avait allumé trois grands feux de joie, et à côté de ces feux s'élevaient

(1) On se rappelle que je déjeune chez monsieur Polain. C'est lui qui raconte; moi je rattrape le temps perdu, en dévorant un jambon de Mayence et en avalant tantôt un verre de Braunberger, et tantôt un verre de LiCblraumielk.

trois pyramides, ornées de guirlandes aux couleurs de la maison de Bavière.

Arrivé près de la cathédrale, le prince descendit de cheval, puisa dans une bourse que lui présentait son argentier, et, tout en montant les degrés de Saint-Lambert où l'attendait le chapitre, il jeta plusieurs poignées d'or au peuple, puis, après avoir rendu des actions de grâce au Seigneur, i\rdiii2nd fît son entrée dans le palais épiscopal, et assista au splendide banquet qui lui avait été préparé. Ce ne fut qu'à niiiiuil que le peuple se dispersa. Mais, en se dispersant, il faisait encore retentir l'air d'acclamations de joie et de vœux de prospérité.

Certes, il y avait tout lieu de penser qu'après de pareilles démonstrations faites de part et d'autres tout irait au mieux entre révéque et les Liégeois, mais il n'en fut pas ainsi : les évéques changeaient, les générations faisaient place aux générations, mais les intérêts demeuraient les mêmes, et les révolutions revenaient sur l'eau.

Cependant, plusieurs années s'étaient déjà écoulées au milieu des murmures, des récriminations et des plaintes, mais sans amener de collision armée. 11 est vrai que le jour de la Saint-Jacques approchait, et que tout faisait présumer que les élections seraient orageuses.

Les prévisions ne furent pas trompées : les Trente-Deux, c'était ainsi que, d'après leur nombre, on nommait les électeurs, les Trente-Deux venaient d'élire bourgmestres Raos de Chokier et Michel de Selys ; mais du moment où le héraut proclama ces deux noms, les bourgeois qui étaient rassemblés en armes sur la place, et qui en attendaient deux

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autres, firent entendre de tels murmures, qui bientôt furent suivis de si grandes vociférations, que chacun comprit, et même l'évêque, que le moment suprême était arrivé. Au milieu de toutes ces rumeurs, le nom de Beckmann^ incessamment répété, indiquait que c'était sur celui qui leportaitque se réunissait la majorité populaire. Mais le pouvoir ne pouvait pas céder ainsi à une simple démonstration : aussi bientôt le peuple ne s'arrêta-î ii point à des cris. Bientôt les bourgeois refoulent la garde des Dix et se précipitent vers la colonne où l'on tire le scrutin. En ce moment, des fenêtres de l'Hôtel-de-Yille an coup de fusil part, qui, heureusement, ne blesse personne; mais la démonstration hostile n'en avait pas moins eu lieu : les fusils armés s'abaissent vers les fenêtres. Tout à coup le grand doyen de la cathédrale paraît au balcon de rHôtel-de-Yille :

— Bourgeois, s'écrie-t-il en étendant les mains vers le peuple en signe de paix, comme l'élection doit être l'expression des désirs de tous, si nous nous sommes trompés, diles-le, et nous choisirons les bourgmestres à votre volonté. Qui voulez-vous?

— Beckmann et Sand, répondent toutes les voix, et aussitôt ces deux noms sont proclamés.

Certes, cette fois la voix du peuple était bien réellement la voix de Dieu. Guillaume Beckmann, seigneur de Vieux- Sart, était à la fois un homme de haute qualité et de grand savoir : cinq fois déjà depuis 1608 il avait été nommé bourgmestre. Puis outre cela, sous le règne d'Ernest de Bavière, ii avait été chargé de plusieurs missions près des états généraux ù la cour de Plenri IV. Pendant celle longue vie de

diplomate et de politique, il avait surtout appris à connaître les hommes; aussi Ferdinand de Bavière ne l'avait-il point trompé un seul instant, et dès l'abord avait-il prévenu le peuple de ses projets liberlicides. On devine donc qu'arrivé au pouvoir, la lutte ne tarda point à s'engager entre l'évoque et le mandataire du peuple ; mais contre ce dernier tout échoua, menaces et promesses : c'était l'homme d'Horace; les ruines du monde pouvaient l'ensevelir, mais non l'ébranler.

Un pareil homme rendait la place intenable. Après avoir essayé de tout, on essaya du poison.

Mais on s'était bien gardé de donner à Beckmann un de ces poisons subiils, un de ces poisons à la Médicis qui tuaient comme la foudre, rien qu'à les goûter ou à les respipirer. Non, on fui avait préparé un de ces poisons à la Borgia, comme le pape Alexandre VI en donna à Gem et à l'évéque de Cozence ; un de ces poisons qui font blanchir les cheveux, qui courbent lentement les membres, qui paralysent le corps ligne ù ligne, de sorte que chaque jour vous êtes entré d'un pouce dans le tombeau ; un de ces poisons qui vous laissent la voix pour vous plaindre et les yeux pour vous voir mourir. Ainsi fut pendant près d'un an Beckmann, paralysé de ses jambes, puis de ses bras; les bourgeois le portaient en litière au conseil et aux assemblées, et là celte bouche mourante s'ouvrait encore, non pas pour parler de ses souflVances, mais de celles de ses compatriotes. Enfin, ce pauvre corps, qui s'élail éternisé tant qu'il avait pu pour bienheurer sa pairie, rendit son âme à Dieu et sa poussière à la terre. Mais sa statue, faite aux frais de tous, fut dressée en plein marché.

Sébastien Laruelle, son ami et son émule, lui succéda.

— Sébastien Laruelle, celui-là qui fut si tragiquement assassiné au banquet de Warfusée? deniandai-je.

— Celui-là même, me répondit monsieur Polain.

— Alors, rhistoire de Sébastien Laruelle, s'il vous plaît?

— La voici.

C'est toujours monsieur Polain qui parle.

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