LE BANQUET DE WARFUSÉE
Quelque temps avant la mort de Beckmann, et par conséquent avant que Laruelle ne fût bourgmestre, un étranger était venu chercher asile dans la cité de Liège; beaucoup de bruits avaient couru sur lui, car c'était un noble seigneur, nommé le comte René de Warfusée, qui avait été chef des finances de Philippe iV dans les Pays-Bas. Les uns racontaient qu'il avait odieusement dilapidé les fonds qui lui avaient été conliés, ruiné les domaines de l'Etat et mis en gage les diaraans de la couronne, si bien qu'il s'était vu contraint d'abandonner nuitamment Bruxelles, où après son départ il avait été exécuté en effigie. D'autres disaient qu'ils avaient devant les yeux une de ces grandes victimes de la
liaine des puissans, et au lieu de voir dans Warfusée un coupable, ils le regardaient comme un martyr.
Sébastien Lamelle était du nombre de ces derniers; ayant eu sans cesse à lutter contre les grands, il savait combien la calommie leur est obéissante, et il n'était pas un de ceux •qui avaient le moins insisté pour que, malgré les réclamations de Philippe IV, le droit d'asile fût maintenu en faveur du comte René de Warfusée.
Or, Warfusée songea que l'empereur serait un excellent intermédiaire entre lui et Philippe IV, et que, s'il parvenait à débarrasser Ferdinand de son ennemi, Ferdinand n'aurait de son côté plus rien à lui refuser.
En conséquence, il écrit à Ferdinand de Bavière qu'un grand complot se trame pour livrer aux Français la ville et le pnys de Liège, et que les chefs de ce complot sont Sébastien Lamelle et l'abbé Mouzon, ambassadeur de Louis XIII près la bonne ville. Ferdinand n'en croit rien; mais il n'a pas besoin de croire, un meurtre est toujours un meurtre, même pour un évêque; parfois celui de Beckmann lui a pesé, et il aime autant qu'un autre se charge de celui de Lamelle. Il envoie donc à René de Warfusée un ancien moine défroqué nommé Grandmont, qu'il a fait capitaine de ses gardes : Grandmont apporte à Warfusée les pleins pouvoirs de Ferdinand. Ces deux hommes devaient s'entendre : l'un avait renié l'honneur, l'autre avait renié Dieu.
Le \2 avril 4657, S-^bastien Laruelle reçut une invitation k dîner chez René de Warfusée; il accepta. A ce dîner était invité aussi l'abbé de Mouzon, ambassadeur de France, îe baron de Saisan et quelques autres personnes.
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. ici
Plusieurs amis du bourgmestre, qui voyaient avec peine l'union d'un homme si pur avec un homme sur lequel il avait couru une si fatale accusation, essayèrent de détourner Laruelle d*aller à ce dîner ; ils allèrent même jusqu'à lui parler de trahison possible. On avait vu ce Grandmont entrer chez le comte, on l'en avait vu sortir; on le connaissait pour l'épée ou plutôt pour le poignard de Ferdinand. On essaya donc d'intimider le bourgmestre avec des soupçons et des présages, mais c'était un homme d'une âme ferme, qui ne croyait que dans l'honneur humain et dans la justice divine; aussi ne fit-il que rire de tout ce qu'on lui put rapporter, et le soleil du 16 avril, soleil de printemps plein de chaleur et de vie, se leva sans qu'on eût pu lui rien faire changer à sa résolution.
A l'heure du dîner, le comte de Warfusée envoya son carrosse au bourgmestre, mais celui-ci, voulant profiter de cette belle journée, sortit à pied accompagné de deux hommes de sa garde ; l'un d'eux quitta son maître à la porte de la maison, l'autre entra avec lui : celui qui entra se nommait Jasper.
Le comte René de Warfusée était assis dans la cour de sa maison, sous une vaste galerie qui en faisait le tour. A la vue du bourgmestre, un rayon de joie éclaira son visage ordinairement sombre ; puis, s'avançant vers Lamelle, "il l'embrassa comme avaient coutume de faire alors les amis, même après une courte absence. C'était, au reste, une habitude antique. Lorsque Judas embrassa Jésus, il n'y avait pas plus de deux heures qu'il l'avait quitté.
Puis, se touriiant vers le garde du bourgmestre :
— Ali ! ah 1 le voih>, Jasper, lui dit il ; toujours fidèle à ton maître. Jasper s'inclina.
— Tu feras bonne chère aujourd'hui, mon camarade, car j'entends que tu n'épargnes pas les santés à notre bourgmestre. Jasper s'inclina une seconde fois en signe d'assentiment, car Jasper ne refusait jamais de boire ; mais il buvait deux fois plus lorsqu'il buvait h la santé de Lamelle.
Derrière le bourgmestre arrivèrent successivement les chanoines Nyes et Kerkhem, l'avocat Marchand, le chantre de l'église Saint-Jean, l'abbé de Mouzon, le baron de Saisan, et enfin madame de Saisan et son fils, qui n'était âgé que de neuf ans.
La table était dressée dans une salle basse, aux fenêtres étroites et grillées;, des domestiques attendaient dans la chambre précédente avec des serviettes, des bassins et des aiguières. Ils donnèrent à laver à chacun, puis les convives entrèrent dans la salle à manger. Warfusée s'assit de manière à avoir la porte derrière lui, ayant à sa gauche l'avocat Marchand, et à sa droite madame de Saisan. Laruelle et l'abbé Mouzon s'assirent en face de lui; les autres invites prirent place selon leur caprice, selon leur rang ou selon enfin l'opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes. Jasper demeura debout derrière son maître.
Le dîner était copieux et riche en vins étrangers et en mets rares, comme il convient à un seigneur qui traite de si nobles hôtes. A la fin du premier service, le comte fit apporter des coupes; puis, ayant rempli autant de coupes qu'il y avait de convives :
— A la santé du roi de France! dit-il en se tournant vers
Tabbé Mouzou, qui répondit à sa politesse par un salut, et cliacuii vida sou verre à la sanîé de Louis XUI.
Quelques momens après que les convives eurent fait raison à leur hôte, un valet de chambre de confiance du comte, nommé Gobert, entra dans la salle, et vint lui parler bas à l'oreille. Ce qu'il venait lui dire, c'est que les soldats de la garnison espagnole dont il avait besoin pour consommer le meurtre étaient arrivés de Naivague, avaient trouvé au rivage de Beujards le bate:iu qui avait ordre de les y attendre, et enfin venaient de s'introduire dans la maison par une petite porte qui donnait sur la rivière. Gobert était certain de ce qu'il disait, car c'était lui-même qui avait ouvert cette porte et qui l'avait refermée derrière eux. Comme il achevait ces mots, un homme de haute taille, vêiu d'une hungherline de velours, et tenant une épée nue à la main, parut sur le seuil, s'approcha de Warfusée, et lui touchant l'épaule du bout du doigt :
— Me voilà, dit-il.
Warfusée se retourna et reconnut Grandmont; les convives reconnurent aussi l'ancien moine défroqué, et celte apparition ne leur présagea rien de bon.
— Où sont vos hommes? demanda Warfusée.
— Derrière moi.
— Faites-les enîrer, alors.
Grandmont (it un siyne, et une vingtaine de soldats s'élancèrent dans la salie à manger, entourant l6s convives, tandis que d'autres apparaissaient aux fenêtres et les mettaient en joue à travers les barreaux.
iG4 IMPRESSIONS DE VOYAGE.
— Qu'est ceci, messieurs, s'écria Laruelle étonné en se levant debout à sa place, et que signifient ces hommes?
— Ces hommes signifient, répondit en riant Warfusée, que vous avez l)u tout à l'heure à la santé du roi de France, et que vous allez boire maintenant à celle de Sa Majesté l'emporeur et de Son Altesse le prince de Liège. El connue personne ne répondait :
— • Ah ! voilà comme vous faites honneur à mon toast ! continua-t-il. Alors, désignant Jasper :
— Empoignez ce galant, dit-il. Les soldats obéirenL
— C'est bien.
— Maintenant, conlinua-t-il, faites-en autant du bourgmestre.
— Qui? moi aussi, monseigneur? s écria Laruelle.
— Oui, toi, dit le comte de Warfusée; toi et l'abbé de Mouzon, et monsieur de Saisan.
— Où est labbé 3Iouzûn, demanda Grandmont qui ne le connaissait pas.
— Me voici, dit l'abbé d'une voix ferme et en se levant. Mais vous répondrez au roi mon maître, non-seulement de ce qui me sera fait à moi, mais de ce qui sera fait au dernier des convives avec lesquels j*ai l'honneur de me trouver, même à cet enfant, ajoula-t-il en étendant la main vers le fils de monsieur de Saisan.
-- C'est bien, c'est bien , dit Warfusée, je sais ce que j'ai lï faire. Alors il fit signe qu'on tirât Jasper et Laruelle de la salle, et qu'on les conduisît dehors ; puis, quand cet ordre fut exécuté :
-- Messieurs, conlinuat-il, vous saurez que je fais tout
EXCrnsiONS sur les DORDS du niIIN. 165
ceci par ordre de. Sa Majesié Impériale et de Son Altesse le prince Ferdinand ; ils ont assez longtemps souffert les désordres qui se commettent dans celte ville à l'instigation du misérable que je viens de faire arrêter. Les Liégeois sont des chevaux échappés, et je ferai si bien, qu'ils reviendront d'eux-mêmes tendre leurs têtes à la bride, dussé-je. pour prix de mes efforts, voir périr mon fi!s qui est prisonnier du roi de France. Aces mois il sortit, suivi de l'avocat Marchand, du chanoine Litermans et du capitaine Grandmont, laissant les prisonniers sous la garde des soldats. Arrivé dans la cour, il aperçut Lamelle, que quatre ou cinq Espa* gnols tenaient au collet.
' — Ah ! traître ? s'écria-t-il en allant ù lui et en le menaçant du poing, je t'arracherai donc enfin aujourd'hui le cœur de la poitrine.
— Et en quoi vous ai-je donc offensé, monsieur, demanda Lamelle avec le plus grand calme. Est-ce pour m'assassiner que vous m'avez invité à dîner chez vous ? Alors c'est infâme.
— Des cordes ! des cordes ! s'écria Warfusée; des cordes 1 et qu'on le garrotte !
On ne trouvait pas de cordes, un soldat donna ses jarretières.
Warfusée se mit lui-même à l'œuvre, serrant les poignets du bourgmestre à lui faire jaillir le sang.
— Monsieur le comte, s'écria de nouveau Laruelle pendant qu'on le garrottait, au nom du ciel, dites-moi, je vous prie, ce que je vous ai fait.
166 DEPRESSIONS DE VOYAGE.
Mais Warfùsée continua la besogne sans lui répondre, et lorsqu'il eut fini :
— Maintenant, dit-il, crie merci à Dieu, car lu vas mourir; puis s'adressant h Gobert : Cours chercher un moine pour le conf«?sser, dit-il ù voix basse, et reviens sur-lechamp. Et, se retournant vers les Espagnols, il leur ordonna de conduire Laruelle dans une salle basse; ce qu'ils exécutèrent aussitôt.
Warfùsée continua de se pronîener dans la cour avec l'avocat Marchand, qui, tremblant pour lui-même, lui faisait cependant quelques remontrances auxquelles il ne répondait qu'en lui présentant des lettres de l'empereur et du comte Ferdinand qui, probablement, ordonnaient la mort de Laruelle. Au milieu de cette discussion, il vit revenir le valet de chambre avec deux religieux dominicains : il alla luimême à la porte et leur ouvrit :
— Mes pères, leur dit-il, le bourgmestre Laruelle est là ; allez le confesser, je vous prie, car il va être mis à mort, par ordre de Sa Majesté Impériale.
— Confesser le bourgmestre, monseigneur? cela nous est impossible,- répondit un des moines; nous n*en avons reçu ni le pouvoir, ni la permission de nos supérieurs.
— Eli bif n ! alors, s'écria Warfusce, il mourra sans confession, voilà tout : qu'on le tuel
Alors les deux moines, Marchand et le chanoine, crièrent d'une seule voix :
— Monseigneur! monseigneur! au nom du ciel! grâce pour le bourgmestre I
Mais Warfùsée, sans les écouter, et comme un homme
qui a le délire, répéta de nouveau : Qu'on le tue ! qu'on le tue!...
— Monseigneur, dit l'avocat Marchand, si ce n'est pas pour lui, que ce soit pour vous ; Laruelle est fort aimé du peuple et i! pourra vous arriver malheur.
Mais, sans l'écouter, Warfusée, comme un insensé, continuait de crier : Qu'on le tue! qu'on le tue ! si bien que les convives l'entendaient delà salle basse où ils étaient.
Alors Grandmont s'approchant une dernière fois du comte, aussi calme que le comte était exaspéré :
— Est-ce bien votre volonté qu'il meure, monseigneur? lui dit-il.
— Qu'on le tue! qu'on le tue! répéta encore Warfusée.
— C'est bien, dit Grandmont, et s'inclinant, il entra dans la maison et alla transmettre l'ordre du comte au soldat qui gardait la porte de Laruelle ; alors le soldat entra dans la salle basse, et s'approchant de Laruelle :
— Monsieur le bourgmestre, dit le soldat de la part du comte, il faut mourir!
— Oh ! s'écria Laruelle en levant au ciel ses mains liées, voilà donc la récompense des services que je lui ai rendus; puis se retournant vers la porte qui était ouverte, et sur le seuil de laquelle les trois ou quatre soldats étaient groupés : Mes amis, leur dit-il, vous pourriez me sauver.'
— Hélas! répliquèrent les gardes, nous ne sommes que de pauvres soldats, monsieur le bourgmestre ; nos armes sont à ceux qui nous les ont données, et quand ils nous disent de frapper, il faut que nous frappions.
— Mais, reprit Laruelle, est-ce que vous aurez le cœur de
frapper sur un homme sans défense, qui a les mains liées, et qui n'a commis aucun crime.
Les soldats se regardèrent en hésitant, puis l'un d'eux secoua of h tête :
— Monsieur le hourgmestre, lui dit-il, il nous faut obéir fi nos chefs, plût à Dieu que vous fussiez loin d'ici!
— Mais dépéchez-le donc, criait Warfusée, et que cela finisse.
— Ne me sera-t-il point permis de me confesser au moins, demanda Laruelle.
-— On a fait venir deux moines, répondit un soldat, il esl possible que ce soit pour vous.
— Mon ami, dit Laruelle, allez-y voir, je vous prie.
Il y avait un tel accent de douceur et de résignation dans la voix de.Laruelle, que le soldat descendit aussitôt et remonta quelques instans après avec un des deux moines.
— Ah! monsieur le bourgmestre, dit le moine en entrant, quelle horrible catastrophe !
— Me faut-il donc mourir, mon père, demanda Laruelle; voyez du moins le comte, et tentez un dernier effort.
— Oh ! de grand cœur, dit le moine.
Et il descendit vivement, et alla trouver le comte, mais il n'en put rien tirer que ces paroles :
— Monsieur Sébastien Laruelle nous aidera aujourd'hui à réconcilier la bourgeoisie avec le prince. Alors le moine se jeta à ses pieds et le supplia au nom de tous les saints, mais Warfusée resta inflexible.
Le moine rentra dans la prison, et, présentant un petit crucifix ù Laruelle :
— Pensez à Dieu, lui dit-il, monsieur le bourgmestre, car il n'y a plus que Dieu qui puisse vous secourir maintenant.
— Hélas ! hélas ! dit Lamelle, quand il me restait (antde choses à faire encore pour le bonheur de mes concitoyens, faudra-t-il donc que je meure misérablement ici.
A ces mots, il se mit k genoux et commença sa confession ; c'était celle d'une âme pure, dont la vie tout entière avait été consacrée au bien; aussi, lorsque le moine lui donna l'absolution, c'était le moine qui pleurait.
Laruelle embrassa le bon dominicain, et celui-ci sortit.
'Trois soldats furent aussitôt désignés pour tuer le bourgmestre, mais voyant qu'ils demeuraient à leur place :
— Eh bien! leur dit le comte, n'avez-vous pas entendu?
— Si fait, répondit un des soldats; si fait, monseigneur, mais c'est que nous aimerions m.ieux mourir nous-mêmes que de tuer un homme qui ne nous a rien fait!
— Gobert, s"écria le comte en se retournant vers son valet de chambre, il n'y a qu'en toi que j'aie contiance, va !
— Monseigneur, répondit Gobert en secouant la tête, chargez quelque autre de celte besogne, je ne suis pas un bourreau.
— Eh î pardieu ! dit Grandmont, voilà bien des mystères pour une pareille niaiserie.
Et il s'en alla en haussant les épaules choisir parmi les aulres soldats trois hommes de sa main, puis revenant près du comte :
— Tenez, monseigneur, lui dit-il, voici trois liommes comme il vous les faut.
Alors WarCusée tout joyeux les conduisit jusqu'h la porte de la chambre où éiait enfermé Laruelie; lu, il leur donna une bourse pleine d'or, que les soldats partagèrent entre eux. Laruelie entendit le bruit de cet or, et il comprit qu'il fallait se résigner ù mourir, puisque sa mort était payée.
Alors Grandmont ouvrit la porte, et les trois soldats, entrant comme des furieux, se précipitèrent vers Laruelie, et le frappèrent presqu'en même temps de quatre coups de braquet ; mais ces braquets étaient de mauvais petits sabres courts avec lesquels ils n'avançaient guère, et comme les cris du malheureux bourgmestre, qu'ils ne pouvaient pas achever, les importunaient : Mordieuî dit l'un d'eux, nous n'en finirons jamais avec de pareilles armes, il nous faut une bonne épée.
Grandmont prêta la sienne, et au second coup de cette épée qu'il reçut dans la poitrine, Laruelie expira.
Les autres convives étaient toujours gardés à vue dans la salle à manger; tout à coup ils entendirent les blasphèmes des soldats, et les cris de mort de Laruelie.
— Ah ! le traître, s'écria l'abbé de Mouzon, il fait assassiner le bourgmestre.
En ce moment les deux moines entrèrent et confirmèrent cette Iriîîte nouvelle; ils étaient suivis de Warfusée.
— Oui, dit le comte aux convives stu|iéfaits, oui, messieurs, le bourgmestre est mort, et mort bien confessé et bien repentant de ses fautes; il est mort après avoir résigné sa volonté dans les mains de Dieu, et demandé pardon à l'Empereur et à Son Altesse.
— Tu mens! s'écria monsieur de Mouzon, le bourg-
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. lU
mestre pouvait mourir sans demander pardon à personne ; c'est à un lâche comme toi de demander pardon quand ton jour sera venu, et non pas à lui.
Warfusée allait répliquer, lorsque Grandmont lui vint frapper sur l'épaule, et lui dit quelques mots tout bas. A ces mois, le comte pâlit et se relira précipitamment avec Grandmont ; au bout d'un instant, Grandmont revint et appela le chanoine Kerkhem et le chanoine Nyes; tous deux sortirent, laissant le reste des convives, ignorant comme eux pourquoi ils étaient appelés.
Ce qu'était venu dire Grandmont au comte, c'est qu'une certaine agitation commençait à se manifester dans la ville; en efifet, le bruit s'était répandu que des soldats espagnols (et le peuple était en éternelle défiance contre ces étrangers) avaient traversé la Meuse derrière Saint- Jean, et avaient été vus entrant par une porte de derrière dans la maison de Warfusée. Or, un des parens du bourgmestre, qui se trouvait parmi le groupe qui causait de cet événement, se rappela que ce jour-là Laruelle dînait chez le comte, et ayant pensé que ces soldats auraient bien pu être appelés par lui pour enlever Laruelle, il fit part de ses soupçons à ceux qui l'entouraient; ceux à qui il s'adressait partageant ses craintes, coururent aussitôt avec lui sur là place Saint-Jean, où était située la maison, et comme depuis quelque temps on entendait un grand tumulte dans l'intérieur, ils y trouvèrent un certain nombre de bourgeois qui se demandaient d'où pouvait venir ce bruit; c'était un nouvel indice qu'il se passait dans cette maison suspecte des choses extraordinaires ; aussi le cousin de Laruelle se mit-il aussitôt à frap-
per de toutes ses forces. A la manière dont retentissait le marteau, Grantlmont courut lui-même à la porte, et demanda à travers le vasistas ce qu'on voulait.
— Nous voulons savoir, demanda le cousin de Laruelle en continuant de frapper, si monsieur le bourgmestre n'est point céans.
— Sans doute il est ici, répondit Grandmont. Après?
— Après ? Nous voulons lui parler, ouvrez-nous.
— Oh! ceci est autre chose, reprit le renégat, il n'y a que le comte qui ait la clef de la porte, et je vais l'aller chercher; ayez patience.
Comme il n'y avait rien de bien rassurant dans tout ceci, les bourgeois eurent patience ainsi qu'on le leur demandait, mais tout en envoyant dans toutes les rues de la ville des messagers chargés de dire que le bourgmestre était en danger.
C'était alors que Grandmont était venu chercher le comte.
Tous deux se rapprochèrent de la porte, et Warfusée, ouvrant la porte lui-même, fit enlrer le parent de Laruelle et quatre autres bourgeois, et leur demanda ce qui les amenait.
— Excusez-nous, monsieur le comte, dit le parent du bourgmestre , mais le bruit s'est répandu que quelques soldats espagnols s'étaient introduits dans votre hôtel, et alors nous avons craint pour la sûreté du bourgmestre.
— Rassurez-vous , messieurs , répondit Warfusée, car c'est moi-môme qui ai mandé ces soldats.
— Mais à quelle iiitenlion. monsieur le comte? demandèrent les bourgeois; car, à tort ou à raison, vous savez que nous regardons ces soldats comme nos ennemis.
— Ecoutez, messieurs, dit Warfusée, regardant autour de lui et se voyant bien soutenu par les Espagnols, il faut en finir. Voulez-vous être Français, Espagnols ou Hollandais?
— Nous voulons être enfans de la ville de Liège, et pas autre chose, répondirent les bourgeois.
— Eh bien! alors, que diriez-vous si le bourgmestre Lamelle avait voulu vous vendre aux Français?
— Isous dirions, répondit le cousin de Laruelle, que celui qui porterait une pareille accusation contre le seigneur bourgmestre en aurait menti!
— Eh bien! messieurs, dit Warfusée s'excitant de plus en plus à la vue de la garde qui l'entourait, il en est cependant ainsi, et j'en ai les preuves ; aussi vous êtes déjà vengés.
— Que vôulez-vous dire?
— Que j'ai reçu de l'Empereur et de Son Altesse Monseigneur Ferdinand l'ordre de punir le traître, et qu'il est puni.
— Le bourgmestre est prisonnier?
— Le bourgmestre est mort.
— Impossible 1 s'écrièrent les bourgeois.
— Voulez-vous le voir? dit Warfusée.
En ce moment, les coups redoublèrent à la porte.
— Entendez-vous, monsieur , dit le cousin de Laruelle, malheur si vous avez dit la vérité, car voilà déjà la justice du peuple qui frappe à la porte.
— Messieurs, messieurs, cria à ceux du dehors un des bourgeois qui se trouvait dans la cour et qui craignait qu'avant que la porte ne fût enfoncée on ne leur eût déjà fait un mauvais parti, messieurs, apaisez-vous et attendez que nous sortions, nous vous dirons tout ce qui est arrivé.
— Messieurs, s'écria le cousin de Laruelle en s'élançant jusqu'à la grille qui couronnait la muraille de la cour, et en s'adressant aux bourgeois, enfoncez la porte, le bourgmestre est assassiné et nous sommes prisonniers.
A ces mots, un cri terrible retentit sur la place, se prolongea dans les rues, et revint, comme une rumeur immense, battre la maison du comte ; presqu'en même temps la cloche sonna à côups pressés ; c'était le tocsin.
Warfusée commença de trembler et de pâlir, car il vit que contre lui et ses soixante-dix Espagnols, il allait avoir la ville tout entière; alors son visage se décomposa et exprima la plus vive terreur. Les bourgeois profitèrent de ce moment pour courir à la porte, mais ils y trouvèrent Grandmont qui l'avait barricadée, afin que personne ne sortît et qui se tenait devant elle, sa longue épée toute sanglante à la main.
— Pardon, messieurs, dit Grandmont avec son calme habituel, mais j'ai la garde de cette porte, et personne n'en sortira que sur Tordre du comte.
— Messieurs, s'écria Warfusée s'approchant d'eux, messieurs, je vais vous ouvrir, mais k la condition que vous me conduirez près du bourgmestre de la cité.
— Oui, oui, dirent les bourgeois, nous nous y engageons.
— Sans qu'il me soit fait aucun mal?
— Nous répondons de vous sur notre tête.
Warfusée fouilla à sa poche, en tira une clef, et se mit en devoir douviir la porte; mais en ce moment une main de fer s'abaissa sur son épaule et le tira quatre pas en arrière : c'était Grandmont.
— Un instant, mon maître, dit le renégat, il vous serait commode, je le conçois, de vous mettre en sûreté, et de me laisser payer ici pour vous; mais il n'en sera point ainsi ; de ce moment vous êtes à moi comme je suis à vous, nous nous appartenons l'un à l'autre ; nous serons sauvés, ou nous mourrons ensemble.
Warfusée poussa un soupir, car il sentait que de toute façon cet homme était plus fort que lui; il se laissa donc tomber accablé sur un banc. Grandmont alla à la porte.
— Maintenant, messieurs les bourgeois, leur dit-il, si vous voulez sortir, sortez; mais souvenez-vous en temps et lieu que c'est moi qui vous ouvre la porte.
Les bourgeois, en voyant la porte ouverte, s'élancèrent dehors sans même répondre à Grandmont.
— C'est juste, murmura celui-ci entre ses dents, chacun pour soi.
Et profitant de ce que le peuple était occupé autour de ceux auxquels il venait de rendre la liberté, il referma la porte, et la barricada avec plus de soin encore qu'elle ne l'était auparavant.
Pendant un instant il y eut une telle rumeur, que Ton ne put rien entendre. Enfin, le cousin de Lamelle parvint à se hisser sur une borne, alors chacun se tut.
— Bourgeois de Liège! s'écria-t-il, aux armes! Notre Seigneur bourgmestre est assassiné. Aux armes î aux armes !
Le cri provocateur fut à l'instant même répété par vingt mille bouches, chacun s'élança de son coté, puis les premiers armés revinrent contre la maison, tandis que les au-
très couraient par les rues en criant : Sus, sus, bourgeois de Liège ! aux armes! aux armes! le seigneur bourgmestre est assassiné !
Alors, comme une marée immense, toute la ville vint battre les murailles avec d'horribles imprécations de vengeance. Les uns se ruant contre la porte avec des leviers et des poutres, les autres se jetant à la nage afin de traverser le bras delà Meuse, et de pénétrer par les jardins. Warfusée écoutait tous ces bruits de mort comme un homme déjà condamné ; Grandmont le regardait avec un sourire de pitié.
En ce moment le comte aperçut Jasper, le garde de Laruelle, et s'élançant vers lui : Jasper, mon ami, lui dit-il, toi qu'ils connaissent, monte à la grille et dis-leur que le bourgmestre a été assassiné parce que c'était un traître.
Jasper monta à la grille, mais au lieu de dire ce que désirait le comte :
— Messieurs les bourgeois, cria-t-il, courage I courage! ils ont assassiné mon maître, maintenant les voilà qui tremblent.
— Pas moi, dit Grandmont.
— Que dis-tu là, mon bon Jasper, cria Warfusée?
— Il dit que vous êtes un lâche, dit Grandmont, et il dit la vérité. Rentrez et laissez-moi me défendre avec mes hommes.
Warfusée obéit.
Grandmont, débarrassé du comte, appela alors quelques soldais autour de lui et se prépara à faire résistance.
Cependant, les convives enfermés dans la salle basse, en» tendant les clameurs des bourgeois et jugeant au bruit tou-
jours croissant que les choses allaient mal pour Warfusée, reprenaient^courage, tandis qu'au contraire les soldats, se poussant du coude, se regardant de côté et parlant bas entre eux, perdaient leur assurance. Alors monsieur de Saisan s'adre£:::r.t à eux :
— Mes amis, dit-il, nous sommes vos prisonniers, vous , répondez de nous sur votre tête : gardez-nous bien, et em- ' péchez qu'il ne nous arrive malheur ; protégez-nous contre
je coirite de Warfusée, et, à notre tour, si les bourgeois sont plus forts, nous vous protégerons contre eux.
— C'est chose convenue, répondirent les soldats, et ils fermèrent la porte de la salle en dedans.
Cependant, tout à coup une grande rumeur se fit entendre suivie de quelques coups de fusil ; c'étaient les bourgeois qui venaient d'escalader les murs du jardin. En même temps la même rumeur retentit dans la cour, la porte était forcée, et le flot qui battait les murs commençait à entrer dans la maison.
Alors Tabbé de Mouzon s'élança à une fenêtre, et voyant la cour s'emplir de bourgeois :
— Messieurs I cria-t-i!, sauvez-nous ; Sébastien Laruelle est assassiné, et nous sommes en danger de mort.
En ce moment l'abbé de Mouzon sentit qu'on embrassait ses genoux ; il se retourna : c'étaient les deux filles de Warfusée qui l'imploraient.
A son appel, les bourgeois avaient redoublé d'efforts; Grandmont avait fait une résistance désespérée, mais enfin il était tombé frappé d'une balle, et ils lui avaient passé sur le corps. En un instant toutes les portes sont brisées;
monsieur de Saisan, pour tenir sa promesse, veut protéger les soldats, mais ils sont massacrés avant qu'il -ait pu parvenir à se faire entendre ; l'abbé Mouzon ne sauve les deux filles de l'assassin qu'en les prenant dans ses bras et en les emportant lui-même jusqu'à la Meuse; là il les confie à des bourgeois, qui les emmènent à l'bôtel de ville.
Pendant ce temps, monsieur de Saisan a pris une arquebuse des mains d'un mort, et il s'est mis à la tête de la populace qu'il dirige, car il espère que peut-être Laruelle vit encore et qu'il sera possible de le sauver. Il s'élance du côté où il a enlendu les cris; une porte est fermée, vingt bras s'étendent, la porte cède, et Ton aperçoit Laruelle défiguré, couvert de blessures, et tout à fait mort.
Alors ce n'est plus de la justice, ce n'est plus delà colère, c'est de la rage. On demande où est le comte, on l'appelle, on le cherche, on veut le mettre en morceaux ; chacun a soif d'une goutte de son sang. Tout à coup, d'une chambre où l'on va entrer, une fusillade part, qui blesse et qui tue plusieurs bourgeois. Une vingîaine de soldats espagnols sont barricadés dans cette chambre ; une voix les exhorte à se défendre : cette voix c'est celle de Warfusée. Ainsi, il est la, il n'a pas fui, on l'aura mort ou vivant, c'est bien.
Tous accourent, tous se pressent, tous affluent: les soldats espagnols font une seconde décharge ; les corps morts encombrent la porte; les bourgeois ripostent en criant: — Warfusée I Warfusée! Alors, l'un d'eux pense que c'est un moyen de se sauver. -— Aurons-nous la vie sauve ? crie l'Espagnol, nous vous le livrons?
— Warfusée l Warfusée ! hurlent toutes les voix.
— Le voilà ! crie le soldat en l'arrachant de dessus le lit où il est couché.
— Mes amis ! mes amis ! cria le comte en se cramponnant aux matelas.
— Où est-il ? où est-il ? demande le cousin de Laruelle, qui s'élance au milieu de la chambre.
— Le voilà ! disent les Espagnols; tenez, prenez-le.
— Mes amis ! s'écrie le comte en embrassant les genoux des bourgeois, conduisez-moi à l'hôtel de ville, près du second bourgmestre.
— Oui ! oui ! viens, nous allons t'y conduire, hurlent les bourgeois en l'entraînant.
— Le voilà I le voilà ! crient toutes les voix.
— A mort! à mort! l'assassin, à mort!
Alors les bourgeois qui avaient pris Warfusée arrivaient sur le perron de la cour ; la cour était pleine de peuple criant : A mort ! à mort ! Us poussèrent le prisonnier, qui descendit rapidement les marches du perron, et tomba sur ses genoux; au même instant un bourgeois s'élança sur lui et le frappa d'un coup d'épée. Warfusée jeta un grand cri, voulut se relever pour remonter les marches du perron, mais comme il mettait le pied sur le premier degré, un coup de hache le renversa de nouveau. De ce moment on ne vit plus rien : la populace se rue sur lui comme une meute, on lui arrache ses habits, on le broie sous les pieds, on lui perce le (alon, on y passe une courroie, on le traîne par les rues dans la poussière dont il fait de la boue avec son sang; on liisse son corps à une potence élevée à la porte du marché, puis on lui coupe la tête et les mains, et on va les clouer aux
diiït'roiiics portes de la ville; enfin, on brùlc son corps, et ses cendres sont jetées dans la Meuse.
La populace joua ainsi trois jours entiers avec ce cadavre, jn<:qu';'i ce qu'il n'en rosfM plus rien, et que son dernier atome eût disparu en poussière.
Quant à Sébastien Laruellé, son corps demeura exposé plufiiours jours, le visage et la poitrine découverts, afin qu'on pût voir ses blessures, dans la nef de la cathédrale, tandis qu'hommes , femmes et enfans venaient dévotement faire leurs prières autour de lui : puis, on le déposa côte à côte de sou ancien ami Beckmann ; et sur la tombe des deux martyrs, les différens corps de métiers, abaissant tour à tour leurs bannières. Jurèrent au nom de Dieu, de Notre-Dame et de saini Lambert, patron de la ville de Liège, de mourir s'il le fallait, comme ils étaient morts pour le maintien de leurs privilèges et de leurs libertés.
En 09, on ouvrit le tombeau de Lamelle : le corps était resté intact et tel qu'il y avait été déposé plus d'un siècle et demi auparavant.
Ce qui fit penser au plus grand nombre, que non-seulement c'était un martyr^ mais encore que c'était un saint.