‹ Excursions sur les bords du RhinChapitre 1 sur 16 · Excursions sur les bords du Rhin · texte numérisé non relu

Excursions sur les bords du Rhin

Il est difficile, à nous autres Français, de comprendre quelle vénération profonde les Allemands ont pour le Rhin. C'est pour eux une espèce de divinité protectrice qui, outre ses carpes et ses saumons, renferme dans ses

5 eaux une quantité de naïades, d'ondines, de génies bons ou mauvais, que l'imagination poétique des habitants, voit le jour, à travers le voile de ses eaux bleues, et la nuit, tantôt assises, tantôt errantes sur ses rives. Pour eux le Rhin est l'emblème universel ; le Rhin c'est

o la force; le Rhin c'est l'indépendance; le Rhin c'est la liberté. Le Rhin a des passions comme un homme ou plutôt comme un Dieu. Le Rhin aime et hait, caresse et brise, protège et maudit. Pour l'un, ses eaux sont un doux lit d'algue et de roses, où le vieux père des

5 fleuves, tout couronné de roseaux, et tenant son urne renversée, comme un dieu païen, l'attend pour lui faire fête. Pour l'autre, c'est un abîme sans fond, peuplé de monstres hideux à voir, et pareil au gouffre qui engloutit le pêcheur de Schiller. Pour celui-ci, ses eaux sont

jo un miroir poU, sur lequel il peut marcher comme le Christ, pourvu qu'il ait plus de foi que saint Pierre ; pour celui-là, son cours est tumultueux et irrité comme celui de la mer Rouge engloutissant Pharaon. Mais, de quelque façon qu'il soit envisagé, c'est un objet de

crainte ou d'espérance ; symbole de haine ou d'amour, principe de vie et de mort. Pour tous c'est une source de poésie.

C'est surtout entre Cologne et Mayence que ses plus 5 nombreuses traditions sont rassemblées : c'est que dans l'espace compris entre ces deux villes, le Rhin renferme, en effet, ses contrastes les plus opposés, ses points de vue les plus gracieux et les plus terribles ; c'est que là, tantôt vainqueur de ses collines qui semblent se tenir

lo respectueusement loin de lui, il s'étend insouciant et paresseux comme un lac ; c'est que tantôt vaincu, resserré, et comme enchaîné par ses montagnes, grâce aux cuirasses de granit contre lesquelles se brisent inutilement ses flots, il se tord, se roule, se replie comme un

15 serpent qui lutte, et dans son impuissance bien reconnue, pressé de fuir, menace en fuyant. Alors on comprend que, selon qu'ils habitent tel ou tel endroit de ses rivages, les pêcheurs, dont il caresse ou dont il brise les barques, le regardent comme un dieu tutélaire ou comme un mau-

20 vais génie, et le remercient comme un père ou l'implorent comme un ennemi.

Il est vrai que depuis l'invention du bateau à vapeur, le Rhin a beaucoup perdu de son prestige. Ces espèces de monstres apprivoisés, qui comme les dragons antiques

25 s'avancent en jetant du feu et de la fumée, pour lesquels il n'y a plus ni tourbillons, ni abîmes, ni tempêtes ; qui remontent le cours du fleuve plus rapidement qu'un vaisseau ordinaire ne le descend, ont peu à peu chassé devant leur souffle ardent, et sous le battement de leurs nageoires

30 de fer, carpes, saumons, naïades, ondines et génies ; de sorte que si l'on veut aujourd'hui manger une friture ou entendre une ballade, il faut aller pêcher l'une sur le Mein ou le Necker, et aller chercher l'autre parmi une génération qui n'ait jamais entendu parler de Fulton.

C'est un peu plus fatigant, il est vrai ; mais ce qui est devenu plus rare n'en est que plus précieux. Quant à moi, je sais que tant que j'ai remonté le cours du Rhin, il ne m'a été possible de trouver que des œufs frais

5 et des côtelettes. Il est vrai que j'ai été un peu plus heureux pour les ballades et les traditions.

Au reste, excepté sous le rapport du poisson, qui, comme je l'ai dit, sur tout le cours du Rhin est devenu à cette heure un mythe, un hiéroglyphe, une chimère,

10 toutes les mesures sont parfaitement prises par les administrations concurrentes, pour la plus grande satisfaction de la curiosité des voyageurs. Une fois la place payée de Cologne à Mayence, et même de Rotterdam à Strasbourg ou de Strasbourg à Rotterdam, vous pouvez

15 mettre six jours ou six mois à accomplir votre voyage, descendre ou remonter à chaque débarcadère ; vous partez : bon voyage ; vous revenez : vous êtes le bien reçu. Votre billet est un bon à vue auquel tout bâtiment appartenant à l'administration fait honneur, et

20 qui, à quelque heure qu'on le présente, est payé à vue. A peine fus-je sur le Rhin que je compris la sagesse de cette mesure. En effet, quoiqu'en remontant le bâtiment marche moins vite, les deux rives du fleuve n'en sont pas moins une espèce de panorama sur lequel la

25 vue a à peine le temps de s'arrêter, et capricieux et plein de replis, le Rhin vous cache aussitôt, derrière quelqu'un de ses angles, la ville, le village ou le château que vous suivez des yeux, et tandis que votre vue se fixe sur cette ville, ce village ou ce château, le

30 bâtiment marche toujours, et d'autres villes, d'autres villages, d'autres châteaux passent ; de sorte que, le plus souvent, vous êtes perdu au milieu de toutes ces montagnes, de toutes ces vallées, de toutes ces ruines, cherchant, votre Guide à la main, à vous raccrocher à

quelque nom, et regrettant tout ce que vous avez laissé passer ainsi, que vous auriez voulu voir en détail, et qui fuit déjà derrière vous dans un ensemble confus et indistinct.

Page 1