LE DRACHENFELS — COBLENZ
Après être sortis de Bonn, nous nous avançâmes par une route charmante, qui longe d'un côté le Rhin, et de l'autre côté la base d'une chaîne de montagnes toutes parsemées de villages, de châteaux et de villas, et nous
10 aperçûmes bientôt, sous leur point de vue le plus pittoresque, les belles ruines de Godesberg. En sortant de ce village, nous prîmes à notre gauche un petit chemin de traverse qui nous conduisit en quelques minutes au village de Riingsdorf, au bord du Rhin, où nous trouvâmes
15 plusieurs barques à l'affût des voyageurs ; en quelques minutes encore nous fûmes transportés à Kœnigswinter, joli petit bourg situé sur l'autre rive. Nous nous informâmes de l'heure à laquelle passait le bateau à vapeur, on nous répondit qu'il passait à midi. Cela nous donnait
20 une marge de près de cinq heures ; c'était plus de temps
qu'il n'en fallait pour visiter les ruines du Drachenfels.
Dès que nous eûmes mis pied à terre, comme on se
douta que nous étions des grimpeurs, nous fûmes chargés
par un véritable escadron d'ânes, d'âniers et d'ânières,
25 qui nous enveloppèrent et se mirent à vanter chacun les quahtés de sa monture. L'un de ces coursiers nous séduisit par le contraste de sa selle magnifique et la modestie de son nom ; il s'appelait Haenschen. Son maître, promit pour lui, sur l'honneur, qu'il ne se coucherait pas et
30 ne passerait pas trop près des précipices.
Après trois quarts d'heure de montée à peu près, nous arrivâmes au premier sommet.
De cette première plate-forme, un joli chemin tournant et sablé comme celui d'un jardin anglais conduit au sommet du Drachenfels. On arrive d'abord à une première tour carrée, dans laquelle on pénètre assez dif-
5 ficilement par une crevasse ; puis à une tour ronde, qui, entièrement éventrée par le temps, offre un accès plus facile. Cette tour est située sur le rocher même du Dragon. Le Drachenfels tire son nom d'une vieille tradition qui remonte au temps de Julien l'Apostat. Dans
10 une caverne que l'on montre encore, à moitié chemin de la montagne, s'était retiré un dragon énorme, si parfaitement réglé dans ses repas, que lorsqu'on oubliait de lui amener chaque jour un prisonnier ou un coupable, à l'endroit où il avait l'habitude de le trouver, il descendait
15 dans la plaine et dévorait la première personne qu'il rencontrait. Il est bien entendu que le dragon était invulnérable.
C'était, comme nous l'avons dit, au temps où Julien l'Apostat vint avec ses légions camper sur les bords du
20 Rhin. Or, les soldats romains, qui n'avaient pas plus de vocation pour être dévorés que les naturels du pays,* profitèrent de ce qu'ils étaient en guerre avec quelques peuplades des environs pour nourrir le monstre sans qu'il leur en coûtât rien. Parmi les prisonniers, il se
25 trouva une jeune fille si belle, que deux centurions se la disputèrent, et qu'aucun des deux ne voulant la céder à l'autre, ils étaient près de s'entr'égorger, lorsque le général décida que, pour les mettre d'accord, la jeune fille serait offerte au monstre. On admira fort la sagesse de
30 ce jugement, que quelques-uns comparèrent à celui de Salomon, et l'on s'apprêta à jouir du spectacle.
Au jour dit, la jeune fille fut conduite, vêtue de blanc et couronnée de fleurs, au sommet du Drachenfels : on la Ha à un arbre ; seulement elle demanda qu'on lui lais-
sât les mains libres, et l'on ne crut pas devoir lui refuser une si petite faveur.
Le monstre, nous l'avons dit, avait une vie très régulière, il dînait comme on dîne encore en Allemagne, de 5 deux heures à deux heures et demie. Aussi, au moment
■ où il était attendu, sortit-il de sa caverne et monta-t-il, moitié rampant, moitié volant, vers l'endroit où il savait trouver sa pâture. Il avait l'air, ce jour-là, plus féroce et plus affamé que d'habitude. La veille, soit hasard,
10 soit raffinement de cruauté, on lui avait servi un vieux prisonnier barbare, fort dur et qui n'avait que la peau sur les os ; de sorte que chacun se promit un double plaisir de ce redoublement d'appétit. Le monstre luimême, en voyant quelle délicate victime on lui avait
15 offerte, en rugit de joie, fouetta l'air de sa queue écaillée et s'élança vers elle.
Mais lorsqu'il était prêt à l'atteindre, la jeune fille tira de sa poitrine un crucifix, et le monstre resta pétrifié ; puis, il s'enfuit en sifflant dans sa caverne.
20 C'était la première fois que les populations voyaient fuir le dragon. Aussi, tandis que quelques-uns couraient à la jeune fille et la défiaient, le reste des habitants poursuivit le dragon, et encouragé par sa frayeur, introduisit dans la caverne force fagots sur lesquels
25 on versa du souffre et de la poix résine, puis on y mit le feu.
Pendant trois jours la montagne jeta des flammes comme un volcan ; pendant trois jours on entendit le dragon se débattre en sifflant dans son antre ; enfin les
30 sifflements cessèrent : le monstre était rôti.
On voit encore aujourd'hui la trace des flammes et la voûte de pierre, calcinée par la chaleur, s'écraser en poussière aussitôt qu'on la touche.
Comme j'étais occupé à admirer le magnifique paysage
qui se déroule à vingt-cinq lieues à la ronde du sommet du Drachenfels, le plus élevé des sept monts, le propriétaire de Haenschen me montra, bien au delà de Bonn, c'est-à-dire à quatre ou cinq lieues sur le Rhin, un petit
5 point noir, qui à cette distance paraissait à peine mobile, mais qu'à l'aide de ma lunette je reconnus pour notre bateau à vapeur, cet autre dragon moderne qui venait en jetant flamme et fumée par sa gueule béante, et en battant le Rhin de ses ailes de fer. Nous nous mîmes
lo à redescendre la montagne, Haenschen se piqua d'honneur, et nous arrivâmes à propos à Kœnigswinter.
Il y avait sur le bateau un Hollandais, qui, selon l'usage de son pays, voyageait en tête-à-tête avec sa promise. C'est une excellente coutume de la Hollande,
15 que cette permission de voyager ensemble que les fiancés obtiennent de leurs parents. Comme le voyage est la situation de la vie dans laquelle se développent le plus librement les bonnes et les mauvaises habitudes, les futurs époux, en remontant seulement le Rhin de Ni-
20 mègue à Strasbourg, connaissent leur caractère respectif comme s'ils avaient déjà vécu dix ans ensemble. S'ils se conviennent, ils reviennent se tenant par la main vers leurs grands-parents, qui leur donnent leur bénédiction et les marient. S'ils ne se conviennent pas, ils
25 se quittent, reviennent chacun sur un bateau séparé, et recommencent à voyager, le promis avec une nouvelle promise, la promise avec un nouveau promis. Il résulte de cette combinaison qu'il est fort rare qu'au septième ou au huitième voyage les deux moitiés d'âmes qui se
30 cherchent ne se soient pas rencontrées.
Une fois mariés, les Hollandais ne sortent plus de chez eux.
A peine celui-là eut-il su qui j'étais, qu'il se fit un devoir de me présenter à sa promise ; c'était une belle
grosse Hollandaise, qui se crut obligée d'avoir l'air de m'avoir lu. Quant au promis, il me parla fort de la poésie hollandaise, et me demanda si je connaissais deux poètes qu'il me nomma; je répondis que je n'avais pas 5 cet honneur. Le promis partit de là pour me dire que c'étaient deux hommes de génie, qui seraient connus du monde entier, si on pouvait prononcer leur nom dans un autre pays qu'en Hollande.
Je plaignis le sort de ces deux génies méconnus et
10 voués à l'obscurité par une conspiration de consonnes ; ce qui me mit au mieux dans l'esprit du promis et de la promise, lesquels me firent toutes leurs offres de service si l'envie me prenait jamais d'aller à Lekkerkerk. C'était le nom de leur endroit.
15 Heureusement le paysage, qui devenait merveilleux, me donna une occasion d'interrompre la conversation néerlandaise dans laquelle j'étais empêtré. En ce moment nous passions entre Rolandseck et Nonnenwerth. Le pèlerinage du Rolandseck ou des ruines de Rolajid,
20 est une nécessité pour les âmes tendres qui habitent non seulement les deux rives du Rhin, mais encore à cinquante lieues dans l'intérieur des terres. S'il faut en croire la tradition, ce fut là que Roland, remontant le Rhin pour répondre à l'appel de son oncle, prêt à partir
25 pour combattre les Sarrasins d'Espagne, fut reçu par le vieux comte Raymond. Celui-ci, apprenant le nom de l'illustre paladin qu'il avait l'honneur de recevoir chez lui, voulut qu'il fût servi à table par sa fille, la belle Hildegonde. Peu importait à Roland par qui il serait
30 servi pourvu que le dîner fût copieux et que le vin fût bon. Il tendit donc son verre : alors une porte s'ouvrit, et une belle jeune fille entra, un hanap à la main, et s'avança vers le chevalier. Mais, à moitié chemin, les regards d' Hildegonde et de Roland se rencontrèrent, et.
chose étrange ! tous deux commencèrent à trembler de telle façon que moitié du vin tomba sur les dalles, tant par la faute du convive que par celle de l'échanson. Roland devait partir le lendemain ; mais le vieux
5 comte Raymond insista pour qu'il passât huit jours au château. Roland sentait bien que son devoir était à Ingelheim ; mais Hildegonde leva sur lui ses beaux yeux, et il resta.
Au bout de ces huit jours, les deux amants ne s etai-
10 ent point parlé de leur amour, et cependant, le soir du huitième jour, Roland prit la main d'Hildegonde et la conduisit dans la chapelle. Arrivés devant l'autel, ils s'agenouillèrent tous deux d'un même mouvement. Roland dit: «Je n'aurai jamais d'autre femme qu'Hilde-
15 gonde.» Hildegonde ajouta: «Mon Dieu! recevez le serment que je fais d'être à vous si je ne suis à lui.»
Roland partit. Une année s'écoula. Roland fit des merveilles, et le bruit de ses prouesses retentit des Pyrénées aux bords du Rhin ; puis tout à coup on en-
20 tendit vaguement parler d'une grande défaite, et le nom de Roncevaux fut prononcé.
Un soir, un chevalier vint demander l'hospitalité au château du comte Raymond; il arrivait d'Espagne où il avait suivi l'empereur. Hildegonde se hasarda à pro-
25 noncer le nom de Roland, et alors le chevalier raconta comment, dans la gorge de Roncevaux, entouré de Sarrasins, et se voyant seul contre cent, il avait sonné de son cor pour appeler l'empereur à son secours, et cela avec une telle force, que, quoiqu'il fût à plus d'une lieue
30 et demie, l'empereur avait voulu retourner ; mais Ganelon l'en avait empêché, et le bruit du cor s'en était allé mourant, car c'était le dernier effort du héros. Alors il l'avait vu, pour que sa bonne épée Durandal ne tombât point entre les mains des infidèles, essayer de la briser
sur les roches ; mais, habituée à fendre l'acier, Durandal avait fendu le granit, et il avait fallu que Roland enfonçât la lame dans une gerçure, et la brisât en appuyant dessus. Puis, couvert de blessures, il était tombé à côté
5 des tronçons de son épée, en murmurant le nom d'une femme qui s'appelait Hildegonde.
La fille du comte Raymond ne versa pas une larme et ne jeta pas un cri ; seulement, elle se leva pâle comme une morte, et, s'approchant du comte :
10 — Mon père, lui dit-elle, vous savez ce que Roland m'avait promis, et ce que, de mon côté, j'avais promis à Roland. Demain, avec votre permission, j'entrerai au couvent de Nonnenwerth.
Le père regarda la fille en secouant tristement la tête,
15 car il se disait en lui-même : Roland était-il donc tout .? et moi, n'étais-je donc rien ? Puis, se rappelant qu'il était chrétien avant d'être père :
— La volonté de Dieu soit faite en toute chose! répondit-il. Et le lendemain Hildegonde entra dans
20 le couvent. Puis, comme elle avait hâte de prendre le voile, car il lui semblait que plus elle serait séparée de la terre, plus elle serait rapprochée de Roland, elle obtint de l'évêque diocésain, qui était son oncle, que le temps des épreuves fût réduit à trois mois pour elle ; et, au
25 bout de ces trois mois, elle prononça ses vœux.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'un chevaHer demande l'hospitalité au château du comte Raymond. Le comte descend au-devant de lui ; le chevalier s'arrête et le regarde avec étonnement, car depuis trois mois
30 qu'il était séparé de sa fille, le comte avait vieilli de plus de dix ans. Alors le chevalier lève la visière de son casque :
— Mon père, dit-il, j'ai tenu ma parole. Hildegonde m'a-t-elle gardé la siennç ?
Le vieillard jeta un cri de douleur. Ce chevalier,
c'était Roland. Les blessures qu'il avait reçues étaient
profondes ; mais elles n'étaient point mortelles. Après
une longue convalescence, il s'était mis en route pour
5 venir rejoindre sa fiancée.
Le vieillard s'appuya sur l'épaule de Roland; puis, rappelant son courage, il le conduisit, sans répondre une seule parole, à la chapelle, et là, lui faisant signe de s'agenouiller et s'agenouillant près de lui : 10 — Prions, lui dit-il.
— Elle est morte } murmura Roland.
— Elle est morte pour toi et pour le monde ! N'avaitelle pas promis de n'être qu'à toi ou à Dieu.? Elle 3 tenu son serment.
15 Le lendemain matin, Roland sortit à pied, laissant son cheval et ses armes au château du vieux comte ; il s'enfonça dans la montagne, et vers le soir il arriva au sommet d'un des pics qui dominent le fleuve ; il vit à ses pieds, à l'extrémité de son île verdoyante, le couvent de
20 Nonnenwerth. En ce moment, les nonnes chantaient le salut, et au milieu de toutes ces saintes voix qui montaient au ciel, il y eut une voix qui vint droit à son cœur.
Roland passa la nuit étendu sur le rocher ; le lende-
25 main, au point du jour, les nonnes chantèrent matines, et il entendit de nouveau cette voix qui faisait vibrer toutes les fibres de son âme. Alors il résolut de se bâtir un ermitage au sommet de cette montagne, afin de ne point s'éloigner du moins de celle qu'il aimait. Il se
30 mit à l'œuvre.
Vers les onze heures, les nonnes sortirent et se répandirent dans leur île ; mais une d'elles s'éloigna de ses compagnes et vint s'asseoir sous un saule au bord de l'eau. Elle était voilée ; elle portait le même costume
que les autres religieuses, et cependant Roland n'avait point douté un instant que ce ne fût Hildegonde.
Pendant deux ans, soir et matin, Roland entendit au milieu des voix religieuses cette voix qui lui était si 5 chère; pendant deux ans, tous les jours, à la même heure, la même religieuse solitaire vint s'asseoir à la même place, quoique chaque jour elle y vînt plus lentement. Enfin, un soir, la voix manqua. Le lendemain au matin la voix manqua encore. Onze heures vin-
10 rent, et Roland attendit inutilement. Les religieuses se répandirent, comme de coutume, dans le jardin, mais aucune d'elles ne vint s'asseoir sous le saule au bord de l'eau. Vers les quatre heures, quatre religieuses creusèrent, en se relayant, une fosse au pied du saule ;
15 quand la fosse fut creusée, Roland entendit de nouveau les chants auxquels la plus douce et la plus belle voix manquait toujours, et la communauté tout entière sortit, escortant le cercueil dans lequel était couchée une vierge au front couronné de fleurs et au visage pâle et
20 découvert.
C'était la première fois depuis deux ans qu' Hildegonde levait son voile.
Trois jours après, un pâtre qui avait perdu sa chèvre grimpa jusqu'au sommet de la montagne, et trouva
25 Roland assis, le dos appuyé contre la muraille de son
ermitage, et la tête inclinée sur la poitrine. Il était mort.
Les deux sujets du roi de Hollande, le promis et la
promise, dont j'ai parlé plus haut, se firent descendre
au village de Rolandsvverth, et avant que le bateau à
30 vapeur n'eût tourné la pointe d'Unkelbach, nous les vîmes paraître, les bras amoureusement enlacés, au sommet du Rolandseck.
En face de la pointe d'Unkelbach, sur la rive opposée, est le village d'Unkel, avec ses carrières de basalte, dont
6o EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN
quelques colonnes se dressent au fond du Rhin, comme les ruines d'une ville submergée ; et de l'autre côté, Remagen, à travers lequel l'électeur palatin, Charles- Théodore, fit construire une route qu'acheva Bonaparte 5 en 1801. Seize siècles auparavant, Marc-Aurèle avait eu la même idée et accomplit le même travail. Aussi les ouvriers retrouvèrent-ils partout les vestiges de la chaussée romaine, des pierres milliaires, des monnaies, des colonnes, des inscriptions et des cercueils ; de sorte
10 qu'on n'aurait eu, à la rigueur, qu'à suivre le tracé antique. Derrière Remagen s'élève l'Apollinarisberg, où l'on conserve la tête de saint Apollinaire, laquelle, dit-on, est unp relique fort miraculeuse.
En ce moment un Anglais, dont je venais de faire la
15 connaissance, vint à moi. Il tenait à la main une bouteille et deux verres.
— Tenez, me dit-il en me tendant le verre, il faut que vous goûtiez du vin de Ley, en face de la montagne où on le récolte, et vous me direz ce que vous en pensez. . . .
20 — Mais, répondis-je après l'avoir goûté, c'est d'excellent vin.
— Je le crois bien, répondit l'Anglais en faisant claquer sa langue ; avec le Johannisberg, c'est le meilleur de tout le Rhin.
25 — Et où croît ce nectar }
— Tenez, me dit l'Anglais, voyez-vous ce rocher de basalte.
— Eh bien }
— Saluez, c'est sa patrie.
30 — Mais il n'y a pas un pouce de terre sur votre rocher, et à moins que le vin ne coule de quelque source. . . .
— Ah ! voilà, mon cher monsieur ; l'homme étant un animal industrieux, a trouvé remède à tout, et, chaque
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN 6l
fois que la chose a été nécessaire, a revu et corrigé l'œuvre de la création. Or, ici où la création n'avait jamais songé à faire venir de la vigne, l'homme a reconnu que la vigne viendrait à merveille; alors il a 5 planté de la vigne dans des paniers, et il a porté ses paniers contre la montagne ; le raisin s'y est laissé prendre, il a mûri comme s'il était en pleine terre, et on a fait ce vin-là.
— Il est excellent.
10 — Je crois bien, dit l'Anglais, et j'en bois toujours trois verres en passant à cette place. Le premier pour moi-même, le second par reconnaissance pour l'inventeur inconnu du système de la vigne en panier,.et la troisième en l'honneur du seigneur d'Alpenahr. Vous voyez bien
15 que vous êtes en retard de deux verres.
— Très bien ! le premier je l'ai bu pour vous faire raison à vous-même. Je vais boire le second en reconnaissance de l'homme aux paniers ; mais quant au troisième, comme le vin du Rhin, dont je fais le plus grand
20 cas au reste, m'agace odieusement les nerfs, vous me permettrez de vous demander, avant de boire à sa mémoire, ce que c'était que le seigneur d'Alpenahr.
— Ah ! eh bien ! le seigneur d'Alpenahr était un digne chevalier dont le manoir était situé sur le bord de
25 la rivière qui se jette dans le Rhin, là, justement à notre droite, et qu'on appelle Lahr. Il était assiégé par un de ses ennemis dont je ne me rappelle pas le nom, mais n'importe ; au moment où l'assiégeant plantait sa bannière sur les murailles, le seigneur d'Alpenahr parut à
30 cheval et tout armé sur son balcon, et, s'adressant à son ennemi : « Comte Hermann, lui dit-il (il s'appelait Hermann), vos traits et vos pierres ont tué mes gens. La famine et la maladie ont emporté ma femme et mes enfants ; il ne reste plus au château que moi et mon
cheval de bataille ; vous ne nous aurez ni l'un ni l'autre vivant. Adieu, comte Hermann, et soyez maudit ! »
A ces mots, il piqua son cheval, qui sauta en hennissant par-dessus le balcon, et disparut avec son maître dans
5 les flots.
— Oh ! je ne puis refuser de boire un verre de vin du Rhin à la mémoire d'un si brave chevalier ; versez tout plein, sir. ...
Pendant ce temps nous avancions toujours et nous
10 étions déjà arrivés près de Hammerstein, célèbre par sa vieille hospitalité envers l'empereur Henri IV.
C'était vers la fin de l'année 1105. L'habitant du vieux château, dont on voit aujourd'hui les ruines, se nommait le comte Wolf de Hammerstein, c'était le
15 dernier de sa race, car il n'avait point eu de fils, mais seulement deux filles, qui étaient si belles qu'on les appelait les roses du Rhin.
Mais loin de calmer sa douleur, les deux jeunes comtesses étaient pour leur vieux père un objet éternel de
20 regret ; et il les eût données toutes deux, si belles qu'elles fussent, pour un fils, si laid qu'il eût plu à Dieu de le lui envoyer, pourvu qu'il fût brave, et qu'il pût transmettre noblement à ses fils le noble nom qu'il avait reçu de ses pères.
25 Aussi quand il voyait ses filles filer au fuseau un lin plus fin que les fils de la Vierge, ou broder à l'aiguille quelque étoffe plus vive, plus diaprée et plus fleurie que ne l'étaient ses prés au mois de mai, il s'écriait tout en colère :
30 — Que tissez-vous là ? Est-ce votre robe de noces ? — Que faites-vous là ? Est-ce mon linceul de mort ?
Et ses filles lui répondaient tendrement et les larmes aux yeux, car elles savaient quelle angoisse lui serrait le cœur : « Mon père, ce n'est point ma robe de fiancée que
je brode, car je ne me marierai jamais, afin de rester toujours auprès de vous. — Mon père, ce n'est point votre linceul de mort que je file, car, par la grâce de Dieu, rien ne presse, et vous avez encore bien des années à vivre. »
5 Or, un soir que le vieux comte était plus sombre que d'habitude, car il y avait une tempête au ciel, et le vent sifflait tristement dans ses vieilles tours, tandis que la pluie battait contre ses fenêtres, que de temps en temps venaient illuminer ardemment quelque éclair bleuâtre, il
10 entendit frapper à la porte du château, et tressaillit, tant il était extraordinaire qu'à cette heure et par ce temps, un voyageur fût monté si haut quand il pouvait s'arrêter dans le village; de leur côté les deux jeunes filles se levèrent tout debout, inquiètes et craintives. En ce
15 moment, un serviteur ouvrit la porte et dit qu'un vieillard demandait l'hospitalité.
A ces mots les deux jeunes filles s'élancèrent au-devant de lui, et bientôt elles rentrèrent, soutenant effectivement, sous chaque bras, un homme aux cheveux blancs et à la
20 barbe grise, dont les vêtements ruisselant d'eau et souillés de boue indiquaient qu'il venait de faire à pied une longue route ; aussi les jeunes filles ne s'étaient point informées de son rang, et malgré les habits grossiers qui le couvraient, elles l'avaient fait entrer dans la plus belle
25 chambre du château ; car il en était ainsi chez le comte de Hammerstein. Quel que fut l'hôte qu'il recevait, la place d'honneur à table était sa place ; la chambre d'honneur était celle où on dressait son Ht.
Wolf s'avança vers le vieillard ; mais quel fut l'étonne-
30 ment des deux filles du comte, lorsque leur hôte ayant relevé la tête, elles virent leur père mettre un genou en terre devant lui.
— Tu me reconnais donc, Wolf, mon vieil ami, dit le voyageur.
— O mon empereur ! dit le comte, pourquoi avez-vous quitté votre palais d'Ingelheim ou de Cologne, et que vous est-il arrivé de fatal que vous veniez seul, à pied, à cette heure et par ce temps, frapper à la porte de votre
5 humble serviteur. Et au premier mot de leur père, les jeunes filles voyant que le vieillard qu'elles soutenaient par-dessous les bras n'était autre que l'empereur Henri IV, s'étaient éloignées de chaque côté par respect, et le regardaient avec vénération.
10 — Il y a, mon vieux porte-bannière, répondit le voyageur, que non seulement je ne suis plus ni roi ni empereur, mais qu'hier encore, à cette heure, j'étais prisonnier, et qu'aujourd'hui, ce qui ne vaut guère mieux, tu le vois, je suis fugitif.
15 — Et quel est celui-là qui a osé porter la main sur l'homme qui est deux fois l'oint du Seigneur ?
— Celui-là qui aurait dû le défendre avant tous et contre tous, c'est celui qui est né de mon sang, c'est celui qui porte mon nom ; c'est Henri, c'est mon fils.
20 Les deux jeunes filles se voilèrent le visage, le comte de Hammerstein fit un pas en arrière, et le vieil empereur poussa un gémissement.
— Oui, c'est mon fils, continua-t-il. Il m'écrivit qu'il était malade au château de Klopp. Tu sais comme je
25 l'aimais. Je ne pris pas le temps de me faire accompagner de mes gardes ; d'ailleurs pouvais-je me défier de mon fils.-* Je montai à cheval et je partis; je marchai nuit et jour, priant tout le long de la route le Seigneur de m'ôter le peu de jours qui me restaient pour les
30 ajouter aux siens. Enfin, j'arrivai ; une garde m'attendait : je crus que c'était pour me faire honneur, ou plutôt je ne fis pas attention à elle. Je demandai seulement où était mon fils ; on me montra du doigt le perron ; je montai sans défiance. J'allais de chambre en chambre
appelant mon fils, mon fils. Et à mesure que j'avançais, les portes semblaient se fermer toutes seules derrière moi, et j'entendais grincer les verroux. Alors un frisson me saisit, non pas que j'eusse peur pour mon corps, mais
5 je commençais à me douter de ce qui se passait, et j'avais peur pour son âme. Je ne m'étais point trompé : cette lettre, qu'il m'avait écrite, c'était un piège. Le malheureux ! il avait compté sur ma tendresse, et j'étais prisonnier.
10 — Un fils ! un fils ! murmura le vieux comte.
Et les jeunes filles se reculèrent encore davantage et se mirent dans l'ombre.
— Je passai quinze jours ainsi, croyant à chaque instant qu'il allait entrer et tomber à mes genoux. Et à chaque
15 fois qu'on ouvrait la porte, j'étendais les bras pour le recevoir sur mon cœur. Au bout de quinze jours, ma porte s'ouvrit lentement, et le soldat qui me gardait entra :
— Que veux-tu ? lui demandai- je.
20 — Monseigneur, me dit-il, entendez-vous ce bruit qui se fait par la ville ?
— Eh bien ! qui fait ce bruit .''
— Monseigneur, ce sont les princes ecclésiastiques. La Diète de Mayence, présidée par votre fils, vous a
25 déposé et l'a élu ; c'est lui qui est empereur maintenant, et ils viennent au château de Klopp pour y chercher la couronne, l'épée et le globe qui y sont déposés.
— Etait-ce pour me dire cela que tu as ouvert ma porte .'' lui demandai-je.
30 — Non, sire, c'était pour vous dire que si vous craignez quelque chose pour vous-même, je savais un chemin qui vous ferait sortir de ce château.
Je regardai cet homme, car son visage ne m'était point inconnu.
— Et qui es-tu, lui demandai-je, toi qui offres ton appui à celui que son fils trahit, que ses amis renient, que le ciel oublie et que la terre abandonne ?
— Qui je suis ? Hélas ! monseigneur, je ne suis rien 5 qu'un pauvre soldat qui vous vis ceindre à Worms l'épée
de chevalier. Nous étions au même âge, et vous aviez alors un air si fier et si guerrier, que je jurai de m'attacher éternellement à votre fortune. J'étais simple fantassin dans les troupes, quand la révolte des Saxons
10 vous força de fuir de la ville de Harsbourg. J'étais de votre escorte lorsque nous traversâmes les Alpes pour descendre en Italie, et que le roi des prêtres vous fit attendre, les pieds nus sur la neige, dans la cour de son château de Canossa. J'étais au combat de Mersebourg,
15 et j'y restai blessé sur le champ de bataille.
Depuis, la misère m'a forcé de m'engager dans les troupes mayençaises, et c'est Dieu sans doute qui m'a conduit à vous de cette façon. Car, en voyant mon empereur si malheureux, que non seulement sa liberté
20 est perdue, mais que peut-être encore sa vie est menacée, je me suis rappelé mon serment de Worms. Voulezvous fuir, il vous reste un guide ; voulez-vous combattre, il vous reste un soldat.
— Merci, lui dis-je, conserve-moi ce dévouement pour 25 une autre heure et pour une autre circonstance ; mais
aujourd'hui je ne fuirai pas.
— Vous êtes mon empereur et mon maître, je dois vous obéir, dit le soldat : que votre volonté soit donc faite, car, pour moi, vous êtes toujours sur le trône.
30 Et à ces mots il sortit.
A peine la porte fut-elle refermée, que j'allai dans la chambre où étaient renfermés les insignes de l'empire ; je ceignis l'épée de Charlemagne, je posai la couronne sur ma tête, je jetai le manteau sur mes épaules et je
pris le globe dans ma main ; puis, les entendant entrer dans la chambre voisine, j'allai au-devant d'eux. A ma vue, ils reculèrent, car ils s'attendaient à me trouver en prisonnier suppliant, et non en empereur qui commande. 5 — Qui t'amène ici, Ruthor de Mayence; que cherches-tu en ce château, archevêque de Cologne ? demandai-je. Et un instant ils restèrent muets et les yeux fixes ; mais Ruthor, mon vieil ennemi, retrouva bientôt la parole.
10 — Nous venons te demander, dit-il, ce qui ne t'appartient plus. La Diète de Mayence t'a déposé, l'Eglise t'a rejeté de son sein ; rends-nous ce qu'il t'est défendu de porter, et ce qui appartient à l'empereur Henri V ; rends-nous cette épée, rends-nous cette couronne, rends-
15 nous ce manteau, rends-nous ce globe.
— Venez les prendre, leur dis-je en riant; car, je l'avoue, je ne pensais pas qu'ils auraient osé porter la main sur leur empereur. Mais Ruthor se jeta sur moi et m'arracha la couronne, mais l'archevêque se jeta sur moi
20 et m'arracha le manteau impérial ; et les autres, enhardis par leur exemple, firent ainsi qu'eux, et m'arrachèrent le globe et l'épée, tandis que les chevaliers criaient, de la porte de la chambre sur les escaliers de la cour : Vive l'empereur Henri V ! notre magnanime souverain !
25 Le soir même, on me transféra au château d'Ingelheim, et j'y restai cinq mois prisonnier, lorsqu'un jour je vis la porte s'ouvrir, et le vieux soldat de Klopp reparut.
— Mon empereur, dit-il, c'est encore ton fidèle serviteur qui revient t'offrir ses services. Cette nuit, je
30 suis de garde à ta porte, de dix heures à minuit ; si tu veux me suivre, tu es libre.
J'acceptai, et je le suivis ; mais il y a deux heures que les soldats de mon fils sont entrés tout à coup dans le village où nous prenions un instant de repos. Alors,
fidèle jusqu'au bout, le vieux soldat a pris mes habits et m'a donné les siens, et tandis qu'ils le poursuivent, moi, à la lueur des éclairs, je suis venu chercher ton château, sachant que j'y trouverais du pain et un ht. 5 — Monseigneur ! monseigneur ! s'écria le vieux comte, vous ne vous êtes point trompé, car le château et le châtelain sont à vous.
Et en disant ces mots, il lui donna ses plus beaux habits et voulut l'en revêtir lui-même ; puis, lorsqu'il fut habillé,
10 il le fit asseoir à table et le servit ; puis, lorsqu'il eut soupe, il le conduisit à sa chambre, et veilla à la porte l'épée nue. Puis, le lendemain, quand l'empereur fut parti, il appela ses deux filles, il les serra sur son cœur, et leur dit : Vous êtes deux anges du ciel, soyez bénies.
15 Et plus jamais il ne lui arriva de regretter qu'au lieu de ses deux filles Dieu ne lui eût pas donné un fils.
De la petite île qui est en face d'Hammerstein, on aperçoit déjà Andernach avec sa haute tour ; c'est l'ancienne Antoniacum des Romains, et l'une des sept villes
20 du Rhin prises par Julien dans son expédition contre les Allemands, en 359. Sa porte romaine et sa haute tour datent probablement de cette époque. Les rois francs y eurent un palais, des fenêtres duquel, disent les anciens historiens, ils pouvaient pêcher dans le Rhin.
25 Comme nous étions en train d'examiner de notre mieux et à grand renfort de lunettes la vieille ville romaine, notre timonier poussa un véritable cri de joie qui fut répété par quelques personnes de l'équipage ; il venait de reconnaître à la hauteur d'Irlich, et venant droit à nous,
30 ce qu'on appelle un grand radeau, c'est-à-dire une des constructions les plus curieuses que les hommes aient essayé de faire depuis l'arche de Noé.
Chacun accourut sur le pont.
Le grand radeau descendait majestueusement le Rhin
que nous remontions, et semblait une montagne de bois flottant. Il pouvait avoir de huit à neuf cents pieds de long et de soixante à soixante-dix de large. A mesure qu'il venait à nous, nous distinguions un village, une 5 population, des troupeaux. Ce village se composait d'une douzaine de cabanes, cette population de sept ou huit cents rameurs ou ouvriers, et ces troupeaux d'une trentaine de bœufs et de plus de cent moutons conduits par des bouchers. Je crus d'abord que c'étaient les
10 habitants de quelque ville détruite qui émigraient, avec armes et bagages. Mais le capitaine me dit que c'était tout bonnement un radeau portant du bois de chêne et de sapin de Mayence à Dordrecht.
Comme il était six heures du soir, c'est-à-dire l'heure
15 du souper, nous eûmes bientôt un nouveau spectacle. A six heures sonnant le pilote du radeau poussa un cri, et un grand panier fut hissé au bout d'une perche ; c'était, à ce qu'il paraît, le signal du repas : chacun quitta sa besogne, à l'exception du pilote et d'une douzaine
20 d'hommes qui, à l'aide de longues perches, continuèrent à diriger l'énorme masse ; chacun s'approcha, une écuelle à la main, d'une énorme chaudière qui contenait quelque chose comme huit à neuf cents portions de soupe. Nous leur dîmes bon appétit.
25 Si l'on veut se faire une idée de ce que c'est que ce monde tout entier qu'on appelle un gros radeau, on saura que la population qui l'habite consomme d'ordinaire, pendant son trajet sur le Rhin, de quarante-cinq à cinquante mille livres de pain, de dix-huit à vingt mille
30 livres de viande fraîche, de huit à dix quintaux de viande salée, de dix à douze mille livres de fromage, de dix à quinze quintaux de beurre, de trente à quarante sacs de légumes secs, de cinq à six cents mesures de bière, et de huit à dix foudres de vin.
Il faut être un habile pilote pour diriger une pareille masse au milieu des détours, des rochers et des tourbillons du Rhin ; aussi arrive-t-il quelquefois que des parties du radeau se détachent, ou même qu'il s'engloutit tout 5 entier. C'est pourquoi les habitants des bords du Rhin ont l'habitude de dire qu'il faut à un maître de radeaux trois capitaux différents, un sur l'eau, l'autre sur terre, le troisième dans sa poche. Un radeau flottant sur le fleuve revient, en effet, à son maître, à 350 ou à 400,000
10 florins, c'est-à-dire à plus de i milHon de notre monnaie.
On conserve comme le nom d'un grand homme le nom
d'un batelier qui a conduit de Mayence à Dordrecht plus
de cinquante de ces grands radeaux sans qu'il lui soit
jamais arrivé aucun accident. C'était un nommé Zung,
15 de Riidesheim.
Nous suivîmes le radeau des yeux pendant quelque temps, mais en arrivant à la hauteur de Neuwied, un monument tout français, situé sur la rive gauche du Rhin, réclama à son tour notre attention ; c'est la pyra-
20 mide élevée par l'armée de Sambre-et-Meuse au général Hoche. C'est en effet sur ce point que l'armée passa le Rhin, le 18 avril 1797 ; le hasard fit que ce fut justement au même endroit où César l'avait passé dix-huit siècles auparavant.
25 De Neuwied à Coblenz le Rhin n'offre rien de bien autrement remarquable, aussi les dispositions sont-elles prises pour faire ce trajet à la nuit tombante.
Nous arrivâmes à Coblenz vers les neuf heures, et nous descendîmes à l'hôtel des Trois-Frères, pour ne pas
30 perdre le Rhin de vue. Une demi-heure après mon arrivée, ayant aperçu de ma fenêtre un très beau pont, je voulus y aller faire un tour de promenade, mais au premier pas que je hasardai dans la rue, le çin vive d'une sentinelle se fit entendre. Comme je ne parlais pas assez
couramment la langue allemande pour dialoguer avec le soldat prussien, je jugeai plus prudent de rentrer, et je remis au lendemain le plaisir de voir le pont qui, si magnifique qu'il fût, ne me parut cependant pas valoir une 5 balle de calibre.
Le lendemain, en descendant de ma chambre, je trouvai dans la salle commune un banquier français nommé monsieur Leroy, qui, ayant appris mon arrivée, venait gracieusement se mettre à ma disposition pour toute la 10 journée. J'acceptai avec reconnaissance; nous déjeunâmes, et nous partîmes.
Le fameux pont sur lequel j'avais voulu m'engager la veille, et dont m'avait dégoûté le qui vive de la sentinelle, conduit au village d'Ehrenbreitstein, situé dans 15 une charmante allée qui conduit aux eaux d'Ems ; au bout du pont, à gauche, on trouve une très belle route : c'est celle de la citadelle.
Notre carte nous ouvrit les portes, et nous arrivâmes sur la terrasse qui domine le Rhin, la ville et tout le 20 paysage. C'est un des plus magnifiques panoramas qui se puissent voir.
A l'extrême gauche, la vue est déHcieusement bornée
par la petite ville d'Oberwerth ; puis, en ramenant les
yeux de gauche à l'extrême droite, on les arrête sur
25 Neuwied, où, comme nous l'avons dit. Hoche passa le
Rhin.
En face, dans les montagnes de Rubenach, où le duc de Brunswick fit sa fameuse proclamation, s'élève le village de Metternich, berceau et propriété de la famille 30 du premier ministre de la cour de Vienne, et qui, comme la famille, s'appelait Metter, avant qu'elle n'eût ajouté nicht à son nom. Voici comment s'explique l'adjonction de ce monosyllabe.
Dans le xV^ siècle, un empereur d'Allemagne ayant
livré une grande bataille, vit fuir sous ses yeux tout un régiment, à l'exception d'un seul homme qui resta et se défendit jusqu'à ce qu'il tombât accablé sous le nombre. L'empereur fit demander le nom de ce brave : il s'appe-
5 lait Metter.
Le soir, l'empereur dit à son souper, en parlant du régiment :
— Ils ont tous fui, mais Metter non. Chacun sait que non, en allemand, se traduit par nicht.
10 De là l'origine du nom Metter-Nicht. C'est, comme on le voit, une origine peu diplomatique, mais qui n'en est pas moins noble pour cela.
J'avais commencé par le côté le plus agréable; il me restait à voir la forteresse. L'officier prussien m'avait
15 dépéché un caporal, avec injonction de ne pas me faire grâce d'une demi-lune. Il me fallut tout visiter, depuis les casemates jusqu'aux poivrières; et quand ce fut fini, c'est-à-dire après une heure de montées et de descentes à travers des arsenaux, des magasins, des casernes, des
20 fossés et des poternes, le caporal se désespéra très sérieusement de ne pouvoir me montrer le Griffon, qui était une grande coulevrine pesant deux cents quintaux, et lançant des boulets de cent soixante livres ; mais la géante avait été transportée à Metz, et quand les Prus-
25 siens l'avaient redemandée, on leur avait dit qu'elle était déjà sciée en pièces. Je lui répondis, pour le consoler, que j'étais fort content de ce que j'avais vu. Je remontai dans la voiture, parfaitement au courant du nombre de grains de poudre que contient une gargousse de quar-
30 ante-huit. C'était ma faute; pourquoi étais-je venu dans une forteresse .''
En descendant de la citadelle, mon compagnon, monsieur Leroy, qui, à la minutieuse religion avec laquelle j'avais suivi mon guide, avait pensé que je prenais un
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN '] -i^
grand plaisir à tous les ouvrages de guerre, me dit que je pourrais visiter encore, si cela me faisait plaisir, le fort de l'empereur François; mais je le remerciai: j'étais approvisionné d'ouvrages à cornes pour longtemps. 5 Nous repassâmes le pont et nous rentrâmes en ville. Pour me remettre de toute cette architecture militaire, je m'acheminai vers Saint-Castor. Le nom de Louis le Débonnaire, son fondateur, m'avait alléché. J'entrai dans l'intérieur et j'y trouvai le tombeau de sainte Ritza,
lo fille de Louis le Débonnaire. Sainte Ritza est une sainte peu connue à Paris peut-être, mais fort vénérée à Coblenz. En effet, la grâce du Seigneur s'était manifestée pour elle d'une façon irrécusable. La bonne sainte demeurait à Ehrenbreitstein, et comme elle avait une
15 grande dévotion à l'église de Saint-Castor, bâtie par son père, elle y venait tous les matins faire sa prière. Or, à cette époque, il n'y avait point encore à Coblenz ce beau pont que la sentinelle prussienne ne m'avait pas permis de voir au clair de la lune. Mais sainte Ritza, grâce à
20 la foi ardente qu'elle ressentait, avait trouvé moyen de s'en passer : elle marchait sur l'eau, comme saint Pierre aurait fait s'il avait cru comme elle, et de cette façon, à la vue de tout le monde, elle traversait le fleuve qui se contentait de mouiller la plante de ses pieds.
25 II y avait deux ou trois ans que sainte Ritza opérait chaque jour ce passage miraculeux avec un égal succès, lorsqu'un matin elle trouva le fleuve fort gonflé par un orage nocturne. Jamais elle ne l'avait vu si rapide et si agité; une crainte inconnue jusqu'alors s'empara d'elle,
30 et au lieu de se mettre en route avec sa confiance habituelle, et de ne s'appuyer que sur sa foi dans le Seigneur, elle alla vers une vigne et prit un échalas pour se soutenir ; mais à peine avait-elle fait quelques pas sur le fleuve, qu'elle se sentit enfoncer graduellement, de sorte
que ne sachant pas nager elle se trouva fort embarrassée. Heureusement sa foi première lui revenant, elle jeta loin d'elle le maudit échalas dont elle reconnaissait l'inutilité, et le fleuve la repoussa doucement à sa surface : alors
5 elle gagna l'autre bord, sans que ses habits eussent même gardé la moindre trace de cet accident.
En sortant de Saint-Castor, nous traversâmes le pont de la Moselle, un des plus beaux qui se puissent voir, et un chemin qui va de Suisse en Hollande, ouvrage
10 de Napoléon, nous conduisit en face du tombeau de Marceau.