LES AFFECTIONS
Le premier devoir de la volonté est donc de s'exciter à de pieuses affections, ou de produire certains mouvements de l'âme, et d'exercer intérieurement des actes de différentes vertus. Les atfeclions doivent être répandues dans toute la méditation : elles doivent au moins être très -fréquentes, puisque ce sont elles qui font de la méditation une vraie prière. Le feu de la grâce et de l'amour divin qui doit toujours brûler, ou du moins demeurer dans nos cœurs, trouvera un aliment dans les diverses considérations de l'entendement, et ne pourra manquer de s'échapper en de vives flammes, selon cette parole du Prophète : Le feu s'enflammera dans ma méditation (1). Les affections varieront encore selon la diversité des sujets que l'on médite. Ainsi, les grandes choses, comme sont toutes les œuvres de Dieu, exciteront mon admiration; le souvenir de ses bienfaits me portera à la louange, à l'action de grâces, à l'amour ; les effets de sa colère et ses menaces me frapperont de crainte ; la mé-
(1) In meditatione meâ exardescet ignis. (Ps xxxvin, 4.)
ditation de mes péchés et de mes misères excitera en mon cœur un vif sentiment d'humiliation, de confusion, de douleur, de prière, etc.
Quant à la manière d'exciter les affections, il faut se persuader avant tout qu'il n'est pas besoin de paroles disposées avec art. Le cœur est le siège des affections, non la langue ; et nous ne sommes pas dans la nécessité d'agir avec Dieu comme nous faisons avec les hommes, qui ne comprennent les sentiments de notre cœurque lorsqu'ils sont exprimés par le langage. / orsque vous priez, nous dit Noire-Seigneur, ne parlez pas beaucoup, comme font les païens ; car ils s'imaginent qu'ils seront exaucés à force de paroles (1). Cet avertissement du Sauveur semble regarder surtout ceux qui s'adonnent à l'oraison mentale. Plusieurs pensent qu'il ne peut y avoir de bons sentiments, à moins qu'ils ne soient exprimés en termes éloquents et recherchés. Erreur grossière ! il n'est point nécessaire de recourir à des phrases imposantes pour se rendre Dieu favorable, comme on en use à l'égard des hommes. Celte œuvre, dit saint Augustin, est l o (foire de nos gémissements plutôt que de nos discours (2). L'Écriture sainte,il est vrai, et particulièrement le livre des Psaumes, nous parle souvent de cris poussés vers le Seigneur ; mais cette expression doit moins s'entendre d'un cri de la bouche que de ces vives et ardentes affections qui sont véritablement les cris du cœur. Au reste, c'est un point que le P. Rodriguez traite parfaitement, à son ordinaire, dans la première partie de la Per~ fection chrétienne, traité cinquième, chapitre douzième. Tl me suffit d'avoir fait remarquer que l'on ne doit jamais
(i) Orantes aulem, nolite multùm loqui, sLut ethnici ; pu-
♦antenimquôd in multiloquio suo exaudiantur. (Matth. vi, 7.)
(2) Hoc negotiam plus gemitibus, quarn sermonibus agitur.
se meltre en peine de la manière d'exprimer ses affections, puisqu'on peut le faire très-bien de cœur, sans employer aucune parole. J'avouerai cependant que, pour l'ordinaire, le sentiment du cœur est efficacement secondé par quelques paroles qui l'expriment ; mais il n'est pas nécessaire que ces paroles soient recherchées et multipliées; il est même plus convenable, ce me semble, qu'elles soient simples, peu nombreuses, mais répétées plus fréquemment et savourées plus à loisir. Si Ton rencontre dans i Ecriture sainte, dans les prières de l'Église, dans les maximes de quelque saint, l'expression juste de son sentiment, ce sera le mieux sans dou'.e, puisque de telles sources sont toujours agréables à Dieu, et qu'elles ont une onction qui ne se trouve pas ailleurs. Mais ici, peut-être, quelques exemples ne seront pas hors de propos.
Vous désirez exciter en vous le sentiment de la reconnaissance à la vue des bienfaits de Dieu. Quoi de plus simple que de dire avec le Psalmiste : Oh ! que rendrai- je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits (1)? Puis, méditant dans votre cœur ce que vous êtes,ce qu'est Dieu , auteur de ces bienfaits, vous répéterez avec reconnaissance : Qu.2 rendrai-je... moi... au Seigneur... à ce Seigneur si grand, pour tous les biens qu'il m'a faits? Et, continuant à refléchir sur la grandeur d'un bienfait par ticulier, ou de tous les bienfaits divins, il vous sera facile d'entretenir le sentiment de la reconnaissance, en répétant par intervalles, doucement et avec attention. Qm> rendrai-je au Seigneur pour tous les bienfaits quejai reçusde lui F
On peut encore très-bien se servir, pour exprimer le
(1) Quid retiibuarn Domino, pro omnibus qwe retributt nihiî (Ps. cxv, 12.)
même sentiment, des paroles du patriarche Jacob : Seigneur,^ suis indigne de toutes vos miséricordes (i). Elles sont un excellent modèle d'actions de grâces, parce qu'elles renferment une connaissance intime de cette profonde bassesse qui rend l'homme indigne des regards d'un Dieu si grand, et un vif sentiment de l'impuissance où il est de rendre au Seigneur de dignes actions de grâces pour la moindre de ses bontés. Oui, Seigneur, je suis trop petit pour mériter le moindre de tous vos bienfaits. On se servira enfin de beaucoup d'autres passages ; et, s'il ne s'en présente aucun à la mémoire, on dira de cœur : Mon Dieu, je vous remercie, je vous rends grâces ; ce sera un bon acte de reconnaissance : car Dieu ne regarde pas les paroles, mais le cœur.
De même la considération de notre propre bassesse excite-t-elle en nous un sentiment d'humilité, quoi de plus naturel que de dire : Oui, mon Dieu, je suis véritablement, et sous tous les rapports, très-indigne de paraître devant vous... Quoi de plus facile en pensante ces paroles :Moi... en toute façon... très-indigne... que de nous rappeler les causes qui nous rendent si indignes des regards divins, et de nourrir ainsi plus longtemps le sentiment de l'humilité?
On emploiera aussi efficacement, pour exciter et entretenir le même sentiment, ces paroles empruntées en partie a la deuxième méditation du livre des Exercices : Que suis-je ?t Pour le corps, un amas de boue, la pâture des vers ; pour l'âme, un ulcère infect, un abcès dégoûtant, source intarissable de corruption et de péchés. Et c'est sur cette fange que les yeux divins sont obligés de s'arrêter sans cesse. — Quelquefois on répétera ces paroles de l'Apocalypse ; Je suis vraiment malheureux, et misérable,
\) Minor sum cuncti? miscralionibus tuis. (Ge?*.xxxu, 10.)
et pauvre, et aveugle, et nu (\) ! Ou bien on se contentera de dire : Oh! que je suis vil et abominable I c'est un sentiment d'humilité : ne faites pas attention aux paroles; ne cherchez qu'à le nourrir dans votre cœur.
Il serait facile, en consultant l'Écriture sainte, les prières de l'Église et les paroles des Saints, de former un recueil de courtes sentences assorties aux divers sentiments de l'âme. Chacun même pourrait se faire ce choix de maximes pieuses, et se les rendre familières en les répétant souvent dans l'oraison, lorsqu'il désire exciter en lui un des sentiments qu'elles renferment. La raison pour laquelle il serait plus utile de faire ce recueil soimême que d'en adopter un tout fait, se présente d'ellemême. Tous ne sont pas également touchés des mêmes pensées, et les uns trouveront plus de goût et de dévotion dans une maxime que les autres. Ceux qui ont coutume de réciter leurs prières vocales avec attention, de faire avec réflexion des lectures spirituelles, réuniront facilement, pour les sentiments divers, diverses maximes dont ils pourront s'occuper avec fruit, selon l'occasion, pendant l'oraison. Mais que ces maximes soient courtes, que l'on en comprenne bien la force, et que l'on ait soin de se les rendre familières. L'exemple d'un grand nombre de Saints recommande celte pratique.
Nous n'omettrons point ici une remarque pleinement conforme à l'esprit de saint Ignace, notre Père. Lorsque nous éprouvons en nous quelque bon sentiment, efforçons-nous de le nourrir le plus longtemps qu'il nous sera possible, sans nous mettre en peine du reste du sujet de la méditation ; tâchons de le conserver et de l'entretenir jusqu'à ce que notre dévotion soit satisfaite. Il s'agit, par
(t)... Miser, et miserabilis, et pauper, et ccecus, et nudus. (Apoc. m, 17.)
exemple, du sentiment de l'humilité et de la connaissance de notre propre bassesse : pensons et repensons à ces paroles : Oui, je suis véritablement et en toute façon trèsindigne de paraître devant vous, ou à d'autres semblables, aussi longtemps que nous conserverons ce sentiment de notre bassesse, qu'il échauffera notre âme et que nous le goûterons intérieurement , et, ne ferions-nous rien autre chose durant l'heure entière, nous aurons tait une excellente méditation. Lorsque ce sentiment commencera à se refroidir, nous passerons à une autre considération. — Quant aux sentiments qui sont moins de nature à nourrir dans l'âme l'humilité et l'idée de sa propre bassessse, comme seraient la joie et la confiance, j'avoue qu'ils peuvent être saints ; mais, comme ils sont aussi plus sujets à l'illusion, dans le cas où l'on s'y arrêterait un temps considérable, surtout si l'on s'en occupait tout le temps de la méditation, et que cela se répétât souvent, il faudrait, pour plus <l& sécurité, le communiquer au Père spirituel.
Nous avons dit que les ahections doivent être répandues dans tout le cours de la méditation ; nous n'exceptons pas le temps consacré à l'exercice de la mémoire et de l'entendement. Que l'on se rappelle ce qui a été dit plus haut de l'applioition de ces deux puissances, et l'on comprendra que non - seulement les affections sont compatibles avec cet exercice, mais qu'il est diflicile qu'il n'en fasse pas naître quelques-unes comme naturellement. Dès le commencement de la méditation, on peut, comme nous l'avons fait remarquer en son lieu, exciter au moins un sentiment de foi sur la vérité que l'on médite, et l'on ne devrait jamais omettre cette pratique. On dira du fond du cœur : Je crois cette vérité, parce que la foi me l'enseigne , — ou bien : Je la crois, parce que :'est vous, ô éternelle Vérité, qui l'avez révélée,
et que vous n'êtes pas, comme Vkomme, capable de tromper. Le ciel et la terre passeront . mais vos paroles ne passeront pas. La dernière de ces formules, on le comprend, sera préférable, si l'on médite une maxime de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ou quelque parole de Dieu même, tirée des saintes Écritures.