LES RÉSOLUTIONS
Le second devoir de la volonté est de prendre de bonnes résolutions pour l'avenir. Ce point est tellement essentiel, surtout dans notre Compagnie, qui est vouée à la vie active, que l'on ne peut négliger de prendre des résolutions sans manquer le but de la méditation : car la fin de cet exercice, particulièrement dans la Compagnie, n'est pas seulement de prier Dieu pendant une heure, mais encore de purifier l'âme de ses vices, de l'orner de vertus, de réformer et de perfectionner toute sa conduite, de se confirmer dans la détermination de servir Dieu, de se prémunir contre les difficultés et contre les tentations, de régler ses actions afin de les faire d'une manière plus parfaite... ce qui ne peut s'obtenir dans la méditation que par les bonnes résolutions. Ce point étant, comme on le voit, un des plus importants que nous ayons traités jusqu'ici, nous croyons nécessaire de tracer quelques règles, aussi précises qu'il nous sera possible, avec le secours de la bonté divine.
1° On comprend assez à quels moments de la méditatation on doit prendre les résolutions. C'est, comme nous l'avons dit en parlant de l'application de l'entendement, à la fin de la considération de chaque conclusion pratique, déduite du sujet de la méditation. Parmi les questions que l'on doit se faire, se trouve la suivante: Que dois-je faire à l'avenir? La réponse à celte question
contiendra les résolutions. J'en dis autant des autres demandes : Quel empêchement ai-je à éloigner? que', moyen à choisir? Lorsque la volonté se résout à mettre en pratique les lumières que l'entendement lui a données sur ces questions, cette détermination est une résolution. Ce que nous disons n'empêche nullement que l'on ne puisse prendre sur-le-champ une résolution particulière dans le cours de la méditation, lorsqu'il se présente une chose que l'on doit faire ou qu'il faut éviter. Néanmoins le moment propre des résolutions, qui sont comme le fruit solide de la méditation, est toujours vers la fin des questions que l'on doit se faire dans l'application de l'entendement. — On ne manquera pas de s'adresser ces questions dans chaque point, comme nous l'avons recommandé plus haut; et, s'il se rencontre dans le premier pointoudans lesautresplusieurs considérations pratiques, on se fera les questions et on prendra des résolutions après chacune de ces considérations. Les exemples que nous avons proposés ne laissent aucune difficulté sur ce sujet.
2° Que nos résolutions soient pratiques, c'est-à-dire efficaces pour améliorer et perfectionner notre vie. Je voudrais surtout bien faire comprendre ici que nos résolutions ne doivent pas se borner à telle ou telle pratique d'une petite dévotion. Par exemple, vous méditez sur la mort, et vous ne prenez point d'autre résolution que de réciter tous les jours l'Oraison dominicale et la Salutation angélique pour les agonisants, et telle prière à la trèssainte Vierge, pour obtenir une bonne mort. Ces sortes de résolutions sont bonnes, mais elles ne suffisent pas. Voulez-vous que les vôtres soient véritablement tolides ei pratiques? Voyez ce que vous avez le plus à éviter, quel péché à fuir, quel défaut à corriger. Examine! quelle vertu il vous importe principalement d'acquérir
pour vous préparer aune heureuse mort; quelle passion vous devez mortifier, et par quel moyen. Voilà ce que j'appelle des résolutions pratiques.
3° Que nos résolutions ne soient pas universelles, mais particulières. On peut consulter l'explication de la seconde question : Quelle conclusion pratique dois- je tirer de cette doctrine ? Et celle de la quatrième : Comment Vai-je suivie jusqu ici ? Go qui a été dit sur ces deux points convient parfaitement à celui-ci. J'ajoute qu'il y a deux manières de rendre les résolutions particulières. La première manière est de les appliquer à un cas particulier; la seconde, de déterminer quelque chose de particulier sur un point général; ce que j'explique brièvement par un exemple. Vous dites : je serai patient dans toutes les adversités. Voilà une résolution générale, qui, par conséquent, n'est pas bonne ; excepté peut-être pour des hommes très-avancés dans les voies spirituelles et dans celles de la perfection. Vous pourrez donc particulariser votre résolution universelle de deux manières. Premièrement, en disant : Je serai patient dans telle et telle circonstance, vous proposant en même temps les occasions dans lesquelles vous avez appris par expérience que vous êtes le plus souvent tenté d'impatience. Secondement, en disant encore : S" il se présente quelque peine à souffrir, je penserai que cette peine est bien peu de chost en comparaison de celles de l'Enfer que j'ai méritées; on bien : Je m'encouragerai à la supporter patiemment par amour pour Jésus crucifié. De l'une ou de l'autre de ces manières la résolution sera particulière, et par conséquent bonne ; mais elle sera excellente, si vous la rendez particulière des deux manières à la fois; par exemple: Je serai patient dans telle et telle circonstance, en pensant que cette souffrance est bien peu de chose en comparaison des peines de l'Enfer que j'ai méritées, etc. Car, de la
sorte, vous trouvez dans votre résolution même le motif d'y être fidèle.
4° Que nos résolutions soient appropriées à notre état présent. Voyez ce qui a été dit sur la question cinquième : Que dois-je faire à l'avenir ? Et remarquez de plus que ces résolutions ne doivent point s'étendre à un temps encore très-éloigné ; comme si un novice ou un jeune scolastiqne se disait : Quand je serai prêtre, je ferai ceci ou cela. De semblables résolutions sont ordinairement inutiles ; souvent même elles sont sujettes à bien des illusions. Que nos résolutions aient donc pour objet un besoin actuel, ou du moins très-prochain.
5° Je dis plus ■ que l'on détermine chaque jour quelque point spécial de réforme ou d'avancement dans la perfection, qui doive être mis à exécution le jour même. Cette pratique est facile à ceux qui font régulièrement l'examen de leur conscience, et qui sont animés d'un désir sincère de se corriger des défauts qu'ils découvrent en eux, et de ceux dont les supérieurs les ont avertis. Les choses que nous avons vraiment à cœur se présentent d'elles- mêmes à notre mémoire ; et tous les sujets de méditation nous fournissent des motifs d'amendement. Que nous méditions sur l'amour de Dieu, ou sur ses menaces contre les pécheurs ; sur la passion de Je- us» Christ, ou sur les mystères de sa vie glorieuse ; sur nos péchés personnels, ou sur les vertus des Saints; toujours la conclusion pratique nous amènera à combattre ce qu'il y a de vicieux en nous. 11 est surtout nécessaire d'en user de la sorte, lorsque nous nous sentons plus vivement pressés par quelque passion, ou plus retardés par quelque difficulté dans le service -de Dieu. C'est alors qu il faut, pour ainsi parler, dresser toutes nos batteries, diriger toutes nos machines de guerre vers ce but, afin de remporter une pleine victoire. -— On voit de là qu'il
est souvent utile que le sujet de la méditation coïncide avec la matière de l'examen particulier ; et que l'examen particulier ne doit pas rencontrer un léger moyen oe succès dans la méditation.
6° Que nos résolutions soient fondées, c'est-à-dire établies sur des motifs solides. Elles le seront toujours, si l'on examine avec soin la troisième question : Quels motifs m'engagent à me conformer à cette doctrine ? Voyez ce qui a été dit plus haut sur cette demande. — On se trompe souvent en prenant des résolutions aussitôt que l'entendement nous a fait connaître ce que nous devons faire. Cette promptitude de volonté est louable, il est vrai; mais combien de fois ces résolutions prises à la hâte Jie ressemblent-elles pas à une maison bâtie sur le sable ? Le premier vent de la tentation, l'approche de la première difficulté les renverse. Voulons-nous que nos résolutions soient stables: appuyons-les sur les vérités éternelles; convainquons pleinement notre entendement de la nécessité, de l'utilité, de la justice... d'accomplir le devoir, d'éviter le défaut dont il s'agit. Et il ne suffît pas de considérer une ou quelques fois les motifs de nos résolutions, sous prétexte que nous comprenons suffisamment pour quelles raisons nous devons agir de la sorte ; il faut y revenir souvent dans la méditation, surtout lorsqu'il s'agit d'un point particulier qui demande tous nos efforts ; comme de remporter la victoire sur notre orgueil, d'obtenir l'humilité ou de surmonter tout autre vice qui nous poursuit, d'acquérir toute autre vertu dont nous avons un plus pressant besoin. Cîs motifs souvent médités entrent, plus avant dans le cœur, et si l'on joint à la méditation les actes fréquents, on finit par acquérir l'heureuse habitude de la vertu.
7* Que nos résolutions soient humbles, c'est-à-dir; leines de défiance de nous-mêmes. Le défaut d'humiliU
dans les résolutions est la cause première pour laquelle elles ne sont point observées, surtout dans ceux qui le? font sérieusement et qui ont une volonté vraie de servii Dieu. Dans la méditation, ils se promettent fermement d'agir de telle et telle manière, en telle et telle circonstance ; et, en prenant ces résolutions, dont ils comprennent si clairement les motifs, ils se persuadent, par une présomption secrète, qu'ils s'y conformeront très certainement dans la pratique ; il leur semble même impossible qu'il en soit autrement : cependant, à la première occasion qui se présente, le plus souvent ils manquent de courage. Pourquoi ? Ils n'ont pas manqué de sincérité, mais d'humilité, de défiance d'eux-mêmes et de leurs forces ; et Dieu, dans sa justice et dans sa miséricorde, humilie ainsi leur orgueil. Il faut donc, lorsque nous prenons des résolutions, craindre notre inconstance et notre faiblesse ; il faut mettre toute notre confiance dans la grâce et dans le secours divin, et l'implorer avec une humilité profonde; il faut recourir à l'intercession de la bienheureuse Vieige Marie, de nos saints patrons, de notre Ange gardien... et dire, par exemple : « Il est » vrai, ô mon Dieu, que je prends maintenant cette réso- » lution ; il est vrai que je veux agir de la sorte : ce- » pendant, je n'en ferai rien, Seigneur, si vous ne m'ai- » dez vous-même. — Je ne connais que trop ma perver- » site et mon inconstance; trop souvent j'en ai fait l'ex- » périence, pour me fier à mes résolutions. Seigneur. » j'ai espéré en vous, je ne serai point confondu pour » toujours. Accordez-moi votre grâce, lorsque l'occasion » de mettre cette résolution en pratique sera venue. » Alors, Seigneur, rappelez à mon esprit la vérité que » vous venez de me faire comprendre, et fortifiez ma voo lonté. De quoi me servirait votre lumière qui me » montre ce que je dois faire, si je ne la suivais oas T
» Aidez-moi donc, ô mon Dieu, à cause de votre saint » Nom . Je vous le demande par les mérites de Jésusd Christ, par son sang, par son Cœur sacré... Mes saints » patrons, secourez-moi; et vous surtout, Vierge très- » sainte, Mère de Dieu, et aussi ma mère, qui m'avez » déjà prévenu de tant de miséricordes, ne nïaban- » donnez pas : obtenez- moi la grâce que j'implore... » Mon saint Ange gardien, quand cette occasion viendra, » parlez à mon cœur et aidez-moi... b etc.
Cet avis est d'une extrême importance; observons-le aonc avec d'autant plus de fidélité, que nous aurons éprouvé plus souvent notre inconstance et notre faiblesse. — Si parfois notre volonté se montre paresseuse à prendre des résolutions, il faut l'y contraindre en la combattant, en lui faisant violence, en insistant sur les motifs, particulièrement celui de la nécessité, comme il a été dit dans la troisième question : Quels motifs, etc. ; il faut enfin prier Dieu avec un redoublement de ferveur, pour qu'il daigne relever notre courage abattu.
Article troisième.
DE LA FIN OU CONCLUSION DE LA MÉDITATION. Récapitulation. — Colloques.
La méditation se termine ordinairement par la récitation du Pater et de YAve. Mais nous voulons moins parler ici de celte fin, que d'autres actes qui doivent la précéder et qui forment la conclusion de la méditation
Le premier est la Récapitulation. Si, comme il arrive ordinairement, on a pris plusieurs résolutions dans le ;ours de la méditation, il sera très- utile de les recueillir
toutes et de les conformer vers la fin. Il est vrai que cet exercice doit encore se renouveler plus tard dans la réflexion ou l'examen : néanmoins, il est très- avantageux de le faire avant la fin de la méditation, et pendant l'oraison même. On en retirera, entre plusieurs autres fruits, celui de passer avec plus de ferveur les dernières minutes delà méditation ; tandis que souvent cette fin, qui devrait être toute brûlante, languit misérablement. Soyons surtout fidèles à cette pratique, lorsque la matière noui manque vers la fin de l'oraison, et au moins alors faisons la récapitulation de toute la méditation et de toutes nos résolutions.
Le second est le Colloque. Mais en tout cas, on ne doit jamais omettre, avant la récitation du Pater et de VAve, la prière que saint Ignace désigne sous le nom de Colloque. Elle peut s'adresser à Dieu le Père, à Notre-Seigneur Jésus-Christ, ou à la bienheureuse Vierge, ou à quelque saint, selon le sujet de la méditation. On observera sur ce point les cinq remarques suivantes.
\° Dans le colloque le cœur est tout, comme nous l'avons dit en parlant des affections ; les paroles ne sont rien. Ne vous mettez donc nullement en peine de l'arrangement de vos pensées, du choix des expressions : laissez parler le sentiment, le cœur.
2° C'est dans le colloque qu'il faut demander à Dieu la grâce d être fidèles à nos résolutions .lorsque le temps de les mettre à exécution sera venu. Voyez comme exemple de cette prière ce qui est dit au n° 7 : Que nos résolutions soient ddmblbs. Cette demande s'étendra à toutes les résolutions prises dans le cours de l'oraison quand même on n'en ferait pas l'énumération.
3° On pourra encore dans le colloque ajouter d'autres demander, implorer une grâce qui nous est actuellement nécessaire, recommander les intentions de nos Supé-
DE /,.<* MANIERE DE M. DITIiR. 403
rieurs, une personne que nous désirons secourir par nos prières..., etc.
4° Au lieu de réciter le Pater et ï'A^e, comme on le fait ordinairement, rien n'empêche de terminer la méditation par une autre prière vocale : ce qui est entièrement conforme à l'esprit de noire bienheureux Père. C'est encore assez l'usage de séparer l'Oraison dominicale et l;i Salutation angélique par la prière Ame de Jésus- \ Christ ; el il ne faut pas manquer de s'y conformer lorsqu'on médite sur les mystères de Notre-Seigneur. Si l'on médite sur le Saint-Esprit, il conviendra de termine! par le Veni Creator, ou le Veni sancte Spiritus. Lorsque la méditation a pour sujet les bienfaits de Dieu, on récitera le Te Deum. Quand elle est sur les vertus d'un saint, on dira l'oraison de ce saint ou toute autre prière composée en son honneur, si on Ta sous la main. Cependant il faut ordinairement ajouter à ces prières l'Oraison dominicale et la Salutation angélique.
5° Lorsqu'on récite plusieurs prières vocales, on peut les entremêler de colloques. Voici le mode que présente saint Ignace pour les trois prières : Notre Père, Ame de Jésus-Christ, Je vous salue, Marie. Premièrement, on supplie la bienheureuse Vierge Marie de daigner demander elle-même à son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, la grâce que l'on désire, et on récite Je vous salue, Marie. Secondement, en s'adressant à Notre-Seigneur Jésus-Christ, on le prie par sa divine clémence, et en sa qualité de souverain Médiateur, de demander la même grâce à son Père, et de nous l'accorder lui-même, puisque \oul pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre ( 1 ) ; puis m récite la prière Ame de Jésus-Christ. Troisièmement
(t) Data est mihi omnis potestas in cœlo, et in terra. (Matth. xxwii. 18.)
on supplie le Père éternel, au nom et par les mérites de Jésus- Christ, de ne nous point refuser cette grâce; et on termine toute la méditation en disant Noire Père
Enfin on se lève, n'interrompant qu'avec respect son entretien avec Dieu et sans perdre de vue sa présence. Immédiatement après l'oraison, s'il est nécessaire de quitter sur-le-champ lelieu de la méditation, on aura un soin spécial de garder la modestie, à moins que l'on ne veuille perdre en un instant le fruit que l'on a recueilli pendant une heure entière. On passera ensuite à la Réflexion, dont il nous reste à dire quelques mots.