L'ENFANT PRODIGUE
t après, le fils le plus jeune amassa tout ce qu'il « avait, s'en alla dans un pays éloigné, où il « dissipa tout son bien en excès et en débauches. »
Un homme avait deux fils. L'objet de cette parabole est de faire connaître toute l'étendue des miséricordes que Dieu exerce envers le pécheur qui revient à lui dans l'amertume et la sincérité de son cœur (1). Des deux fils, le plus jeune montre par quelle voie l'homme s'éloigne de Dieu, et par laquelle il doit y retourner. L'aîné, repris avec bonté par son père, nous apprend que, bien loin de nous affliger, nous devons nous réjouir du bon accueil que notre Père commun fait à nos frères, lorsqu'ils reviennent de leurs égarements. Tout se rapporte là; et les autres circonstances ne sont qu'accessoires. Elles ont cependant des sens moraux. Voici ceux qu'on leur donne ordinairement :
Le pays lointain, c'est l'oubli de Dieu. La dissipation des biens paternels, c'est l'abus que fait le pécheur des dons naturels et surnaturels qu'il a reçus du Seigneur. L'Enfant prodigue, le pécheur abuse de tout, dissipe tout; la passion dit-elle jamais : C'est assez? « 0 jeunesse, fleur de l'âge, danger de l'àme! » s'écrie saint Augustin (2).
(1) Celte explication et les suivantes sont tirées de V Histoire de la vie de Notre- Seigneur Jésus- Christ, par le P. de Ligny. Elle.-7 nous paraissent répondre à l'exposition sommaire que demande saint Ignace d^ns la seconde des vingt Annotations, page 3.
(2) 0 juvenes, flos aetatis, periculum mentis! (S. Aug. Serra. 246 de Tempore.)
J34 MÉDITATIONS SUPPLEMENTAIRES.
Second point. Sa misère et son repentir.
a Après qu'il eut tout consumé, il survint une « grande famine en ce pays-là, et il commença « à être dans l'indigence. Il s'en alla donc, et « s'attacha à un des habitants du pays, qui l'en- « u>ya dans sa métairie garder les pourceaux. Et s il eût bien voulu se rassasier des gousses que « les pourceaux mangeaient, et personne ne lui « en donnait. Alors, étant rentré en lui-même, « il dit : Combien de mercenaires dans la maï- « son de mon père ont du pain en abondance ;. « et moi, je meurs ici de faim! Je me lèverai, et « j'irai \ers mon père, et je lui dirai is Mon « père, j'ai péché contre le Ciel et contre vous ; « je ne mérite plus d'être appelé votre Gis ; tfcaiio lez-moi comme l'un de vos mercenaires. »
// survint une grande famine........ — La famine
et l'indigence, c'est ce vide irnmense qutse forme dans une âme créée pour Dieu seul, à laquelle tout manque, même au milieu dé l'abondance., lorsque Dieu vient à lui manquer.. Le maître auquel se donne le Prodigue, c'est le démon., A quelle servitude a-t-il abouti par une fausse liberté, au lieu de la douée liberté qui se trouve dans la servitude des enfants de Dieu? Les pourceaux, ce sont ses infâmes passions, dont il est devenu le vil esclave ; et les gousses, ces misérables plaisirs auxquels il a tout sacrifié, qui manquent souvent à ses désirs, et qui sont toujours incapables de les satisfaire.
Combien de mercenaires*. . .-^-~ Point de pécheur qui ne soupire lorsqu'il compare le malheur de
l'exfant prodigue. lia
ses années criminelles avec le bonheur de ses années vertueuses. Que n'ajou'e-t-il alors ? Ke.devenons heureux !
Troisième point. Son retour.
« Et, se levant, il vint vers son père. Comm^ « il était encore éloigné, son père l'aperçut, et, « touché de compassion, il accourut, se jeta à « son cou et le baisa. Mon père, lui dit le fils, « j'ai péché contre le Ciel et contre vous; je ne « mérite plus d'être appelé votre fils. » I! n'acheva pas, soit que sou père ne lui en laissât pas le temps, soit qu'il eût senti dans un si doux embrassement qu'il avait déjà obtenu plus que ce qu'il osait à peine demander. Ce bon père, plus pressé de faire grâce que le fils ne l'était dé l'obtenir, dit aussitôt à ses serviteurs : « Apportez prompte- « ment la plus belle robe et l'en revêtez ; mettez- « lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds. « Amenez aussi le veau gras, et tuez-le. Man- « geons et faisons grande chère, parce que mon « fils que voici était mort, et il est ressuscité; il « était perdu, et il est retrouvé. Et ils commen- « cèrent à se réjouir en un festin. »
Et, se levant, il vint vers son père. — Il dit : J. partirai, et il partit; j'irai, et il alla sans dé ibéreret sans différer. Combien de pécheurs disent comme lui : Je partirai et j'irai ! Les uns parlent, les autres diffèrent. Voilà ce qui fait qu'il y a des pénitents et des impénitents; des élus qui ont beaucoup péché, et des réprouvés qui se sont proposé mille fois do. faire pénitence. Ne tardez pas
136 MÉDITATIONS SUPPLEMENTAIRES.
de vous convertir au Seigneur, et ne différez pas d'un jour à l'autre (1).
J'ai péché contre le Ciel et contre vous. 1° Contre le Ciel, c'est-à-dire contre le Dieu du ciel; contre les Anges et les Saints qui habitent le Ciel. Ils ressentent l'injure qui est faite à Dieu, comme des enfants bien nés celle qui est faite à leur père, et comme de fidèles sujets celle qui est l'aile à leur roi. 2° Contre vous. Tout le monde conçoit qu'un fils qui se comporte mal, quoiqu'il n'attaque pas directement son père, l'offense néanmoins par sa mauvaise conduite. Le fils rebelle qui dit : Quel mal cela fait-il à mon père? est un insolent qui ajoute l'outragea l'injure; de même le pécheur qui dit : Quel mal mon péché fait-il à Dieu ? est un impie qui ajoute à l'iniquité le blasphème.
Apportez promptcment la plus belle robe... — Selon divers interprètes, la robe précieuse c'est la première innocence. L'anneau est le gage du retour de 1 Esprit-Saint dans un cœur d'où il avait été banni par le péché, et dans lequel il vient de centrer avec la plénitude de ses dons et de ses grâces. Les souliers arment les pieds contre les pierres de scandale, et les défendent de la morsure du serpent infernal. Tous entendent par le festin du père de famille le banquet eucharistique, auquel le pécheur repentant est admis en signe
(1) Non tardes converti ad Dominum, et ne difleras de die in dipm. (Eccli. v, 8.)
l'enfant prodigue. 137
d'une parfaite réconciliation, et où il reçoit l'aliment nécessaire pour conserver la vie spirituelle qui vient de lui être miséricordieusement rendue.
Quatrième point. Sentiment du fils aîné.
« Or, le fils aine qui était dans les champs,
« revenant et approchant de la maison, entendit
« le son des instruments et le chœur de danse. Il
« appela aussitôt un des serviteurs, et s'informa
« de ce que c'était. Et le serviteur lui dit : Voire
« frère est de retour, et votre père à fait tuer le
« veau gras, parce qu'il l'a recouvré sain et sauf.
« L'aîné en conçut de l'indignation, et il ne vou-
« lait point entrer. Son père sortit donc et se
« mit à le prier. Mais il lui dit : Il y a tant d'an-
« nées que je vous sers, sans jamais avoir contre-
« venu à vos ordres, et jamais vous ne m'avez
« donné un chevreau pour me réjouir avec mes
« amis ; mais votre fils que voilà, qui a mangé
« son hicn avec des courtisanes, à peine est-il
« de retour que vous faites tuer pour lui le veau
« gras. Mon fils, lui dit son père, vous êtes tou-
« jours avec moi, et tout ce qui est à moi est à
« vous. Mais il fallait bien faire un festin et nous
« réjouir, parce que votre frère était mort, et il
« est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé. »
L'aîné en conçut de l'indignation. — Des
justes, animés d'un zèle trop ardent, peuvent
prendre une espèce de scandale de la miséricorde
que Dieu exerce envers les plus grands pécheurs.
Ce qui pourrait arriver encore aujourd'hui devait
être plus commun dans les premiers jours du
christianisme, entre le peuple ancien et le nouveau. La douceur de l'Évangile n'était pas connue alors comme elle Ta été depuis. Jésus-Christ commençait proprement à la faire connaître, et il n'était pas aisé d'en prendre l'esprit dans un temps où l'on ne respirait encore que la rigueur de l'ancienne loi. De là cette leçon que fit le Sauveur aux deux enfants du Tonnerre, lorsqu'ils voulurent foudroyer la ville infidèle qui avait refusé de le recevoir : Vous ne savez pas, leur dit-il, à quel esprit vous appartenez (1).
Mon fils, vous êtes toujours avec moi. — Un jour passé dans la maison de votre père, en sa compagnie, n'est-il pas préférable à mille ans passés dans la tente des pécheurs? Or, vous êtes toujours avec moi ; comprenez donc votre bonheur. — Le bonheur solide du juste, c'est d'être avec Dieu ; Heureux, Seigneur, ceux qui habitent votre maison ; ils vous loueront à jamais (2j. Le souverain malheur du pécheur, c'est d'être éloigné de Dieu : Ceux qui s'éloignent de vous périront
Tout ce qui est à moi est à vous . C'est-à-dire tout ce qui est ici est à voire disposition; et vous n'avez pas raison de me reprocher de ne vous avoir pas donné ce que je vous ai laissé la liberté de prendre.
il) Nescitis cujus spiritûs estis. {Luc. ix, 55.)
(2) Beati qui habitant in domo tuà, Domine : in saecula MGculoram laudabunt te. (Ps. lwmii. 5.)
(3) Qui elongant se à la peribunt (Ps lxxu, 27.)
l'enfant prodigue. L39
Parce que votre frère que voici était mort... — Le Prodigue était mort dans le sens qu'il était perdu, et il est ressuscité dans Je sens qu'il est retrouvé. A l'égard du pécheur pénitent, ces deux m ts ont leur signification littérale. La grâce, ou la justice habituelle, est formellement la vie de l'âme, et sa perte en est la mort.
Colloque. Répéter avec un repentir animé d'un amour filial : Mon père, j'ai péché contre le Ciel et contre vous... (1). Je ne demande au Seigneur quunc seule chose, et je la lui demanderai encorde : c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie (2).
Pater. — Ave.
(1) Pater, peecavi in cœlum et coram te. (Luc. xv, 21 .)
(2) Unam petii à Domino, hanc requiram, ut inhabitem in domo Doinini omnibus diebus vitae meœ. (Ps. xxi, 4.)
Nota. Celui qui penserait que la bonté de Dieu est représentée ici dans toute son étendue, prendrait une faible lueur pourle soleil dans son midi, et une goutte de rosée pour l'immensité des eaux de la mer. En effet, cette bonté du père du Prodigue, qui nous touche et nous attendrit quelquefois jusqu'aux larmes, n'est qu'une partie de la bonté de Dieu, et cette partie en est !a moindre. C'e*t la miséricorde qui reçoit, ce n'est pas encore la grâce qui prévient ; c'est Dieu qui pardonne au pécheur pénitent, ce n'est pas enecre Dieu qui recherche le pécheur ingrat et obstiné. Pour que l'image fût complète, et pour que Dieu y fût représenté tout entier, il faudrait que le père suivît son fils dans ses courses insen- • qu'il allât le chercher jusque dans ces climats lointains où son libertinage l'avait égaré; qu'il se présentât à lui au milieu de ses débauches et de ses misères, moins pour les lui reprocher que pour l'inviter au retour ; pour lui offrir sa maiion, sa table et tous ses biens ; pour le presser, pour le con*
140 MEDITATIONS SUPPLEMENTAIRES.
L'oraison préparatoire ordinaire.
Premier prélude. Me rappeler que, dans quelques instants, je m'approcherai de la sainte table, où je recevrai mon Dieu caché sous les espèces sacramentelles et adoré par les Anges.
Second prélude. Demander une foi vive envers ce mystère, une tendre confiance, un respect profond, un ardent amour.
Premier point. Disposition fondamentale : Une foi vive.
Ceci est mon corps (1). Tel n'est pas le témoignage de mes yeux, de mon goût, du toucher. Mais, dans ce mystère, je ne dois consulter que l'ouïe, me dit l'Ange de l'école (2) ; et ce sens entend de la bouche même du Fils de Dieu cette puissante parole: Ceci est mon corps. Celui qui vient à loi, ô mon âme, est donc le Sauveur du monde, vrai Dieu et vrai homme, ton ami, ton frère, ton époux, ton protecteur et ton père. Sous
jurer de les accepter. Car (elle est proprement la grâce prévenante : la voila représentée trait pour trait. Mais c'était trop pour un père charnel, et la parabole poussée jusque-là aurait choqué la vraisemblance et peut-être la bienséance Une pareille bonté n'appartient qu'au Père céleste, et il est digne d'elle de se signaler par des traits inimitables à toutes les tendresses de la nature et du sanir.
(1) Hoc est corpus meum. (Matth. xxvi, 26.)
(2) Visus, laclus, gustus in te fallitur : sed auditu solo tuti creditur. [Rhythmui S. Thomce : Adoro te devotè.)
LA SAINTE COMMUMON. 141
ces faibles espèces est véritablement présent son corps très-pur, formé par l'opération du Saint- Esprit dans le sein de la plus pure des vierges. C'est le corps qui a guéri tant de malades par son attouchement (1), et sous la majesté duquel les flots se sont affermis (2). Il est uni à ce sang précieux qui a été répandu pour la rédemption de tous les hommes dans la circoncision, au jardin, au prétoire, sur le Calvaire. Il est uni à l'âme la plus belle, la plus sainte qui soit jamais sortie des mains du Tout-Puissant, et qui nous montre, avec plus d'évidence que toutes les créatures réunies, la sagesse, la puissance, la bonté du Créateur. Au corps, au sang et à l'âme de Jésus, est uni hypo-itatiquement, c'est-à-dire en unité de personne, le Verbe, qui est la seconde personne de la sainte Trinité. Ce n'est pas tout: où est le Fils qui vient pour te nourrir, là est le Père qui vient pour t'adopter, le Saint-Esprit pour te sanctifier. Tant de vérités consolantes et merveilleuses, les crois-tu? Je crois tout ce que le Fils de Dieu a dit ; rien n'est plus vrai que cette parole de vérité (3). Oui, Seigneur, je crois ; mais fortifiez la faiblesse de ma foi (4), et faites-moi
(1) Omnis turba quaerebat eum langcre, quia virtus de ilio exibat, et sanabat omnes. (Luc. \i, 19.)
(2) Venit ad eos (Jésus), ambulans super mare (Matth. xiv, 25.)
(3) Credo quidquid dixit Dei Filais : nihil hoc verbo veritatis verius. (Rkythmus supra cit.)
(4) Credo, Domine : adjuva incredulitatem meam. Œarc. ix, 23 ^
comprendre les sentiments que cette vertu doit exciter dans mon âme en approchant delà table où je vous reçois.
Second point. Premier sentiment commandé par la foi : la confiance.
Puisque le Fils de Dieu a fait des choses si étonnantes, opéré tant de merveilles, surmonté tant d'obstacles pour s'unir à moi, pour me communiquer ses biens et ses trésors, quels avantages ne dois-je pas espérer de sa venue dans mon cœur? Je suis dans l'aveuglement, il m'éclairera ; je suis faible, il me fortifiera : je suis pécheur, il me purifiera ; je suis attaqué de nombreux et puissants ennemis, il me défendra. Son âme. enrichie de toutes les vertus, enrichira et ornera mon âme dénuée de tout bien (1). Son corps sacré, doué d'impassibilité, de clarté, de subtilité et d'agilité, communiquera h mon corps enclin au mal une certaine impassibilité pour le péché, la clarté d'une vie exemplaire, la subtilité et l'agilité pour pratiquer les actes des plus héroïques vertus. Enfin, il répandra sur moi l'onction de la divinité. Voilà que les Anges du ciel, étonnés de cette merveille, diront avec vérité d'une chétive créature : En elle habite la plénitude de la divinité, non simplement par son opération et l'effusion de sa e, mais selon toute sa substance, et corporellement (2). Car, ce que le Verbe n'a pu fair<î
(!) De plenitudine ejus nos omnes accepimus. {Juan.i, \6.\ (2) In ipso inhabitat omnispleniludo divinitalis corporaliter, (Cûloss. u, {M
dans l'Incarnation que pour un seul, il retend à tous les hommes dans ce mystère d'amour, où il se communique et s'unit réellement et personnellement à tous ceux qui le reçoivent. Par cette union intime, il établit entre la créature, et par conséquent entre toi, ô mon àme, et l'adorable Trinité, les rapports les plus étroits et les plus honorables, puisque le Père ne dédaigne pas de t'appeler aujourd'hui sa fille ; le Verbe, sa sœur ; l'Esprit-Saint, son épouse.
J'agirai donc avec une entière confiance, et je ne craindrai point. Voici mon Dieu, mon Sauveur ; il est ma force, il est ma gloire, il est mon salut. Puise, ô mon âme, puise avec joie des eaux pures aux fontaines du Sauveur. Chante ses louanges, invoque son nom, publie parmi les peuples les inventions de son amour. Chante au Seigneur, parce quil a fait en ta faveur des choses magnifiques : annonce sa grandeur par toute la terre : tressaille d'allégresse, parce que le Grand, le Saint d'Israël est au milieu de toi (1 ).
Troisième point. Second sentiment commandé par la foi : le respect.
(I) Ecce Deus Salvator meus, fidueialiter agam, et non timebo : quia fortitudo mea, et laus rrea Dominus, et factus est mini in salutem. Haurietis aquas in gaudio de fontibusSalvatoris. Et dicetis in illà die : ConGtemini Domino, et invooate nomen ejus : notas facite in populis adinventiones ejus : rae^ men'ote quoniam excelsum est nomen ejus. Cantate Domino, quoniam magnifiée fecit : annuntiate hoc in univeisà terra. Exulta, et lauda, habitatio Sion, quia magnus in niedio tu| Sanctus Israël, {(s. xu, 2-6.)
La confiance sans le respect serait témérité et présomption ; le respect sans la confiance serait une injure à la bonté divine. Mais le respect, si nous l'entendons bien, loin de diminuer notre ' confiance, la fortifiera, parce que ce dernier sentiment, lorsqu'il est accompagné d'un humble respect, est à l'abri de tout danger d'illusion, et peut être sans bornes. Efforçons-nous donc de ne participer au banquet divin que pénétrés d'un sentiment intime de notre néant et de la grandeur de Celui qui s'abaisse jusqu'à nous. Imitons l'humilité du centenier de lÉvangile, qui se regardait comme indigne de recevoir Jésus-Christ dans sa maison (1). Imitons le respect de Jean- Baptiste, qui, sanctifié dès le sein de sa mère par la présence du Sauveur, ne se jugeait pas digne de délier les cordons de ses souliers (2) ; qui ne consentit à le baptiser dans le Jourdain qu'après en avoir reçu le commandement de sa bouche (3). Que n'eût pas fait le saint Précurseur, et à quel degré d'abaissement ne se fût-il pas réduit, si Jésus eût voulu, non se faire baptiser par lui, ce qui n'est qu'un acte extérieur, mais entrer intimement dans son corps, comme il entre dans les nôtres. Imitons enfin les Chérubins et les Séra-
(1) Domine, non sum dignus ut inlres sub tectura meum. lflfaUh. vin, 8.)
(2) Ipse est.., cujus ego non sum dig:ius ut solvam ejus corrigiam calceamunti. {Joan. i, 27.)
(3) Ego à te dciieo baptizari, et tuvenis ad me ? (Matth. in, 14.)
phins, ces nobles et pures créatures, qui s'inclinent devant le tabernacle où réside le Dieu caché, avec des sentiments de respect et d'adoration que nos esprits ne peuvent comprendre, que nos langues ne sauraient exprimer.
0 mon Sauveur et mon Dieu, qui ne laissez pas d'être le Roi des siècles, le Dieu saint, le Dieu juste, le Dieu puissant, le Dieu fort, parce qu'un voile vous dérobe à mes faibles yeux : que ma foi supplée au défaut de mes sens (1), et que je ne participe à vos ineffables mystères qu'avec le respect des Anges, qui, sur la terre au sacrement de nos autels, comme au ciel sur le trône de votre gloire, contemplent face à face et sans nuage votre divine Majesté.
Quatrième point. Troisième sentiment commandé par la foi : l'amour.
Ce sentiment doit animer et vivifier tous les autres.
Dieu est amour, dit l'Apôtre bien-aimé (2). Le Sauveur vous l'a bien prouvé par tous les mystères de sa vie et de sa mort ; mais il ne l'a jamais montré avec plus de force que dans l'institution de ce divin Sacrement. Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin (3). Notre-Seigneur, disent les Pères
(0 Praestet fides supplementum sensuura defectui. [Hymn. Pange lingua, in fest. Corp. Christ.)
(2) Deus chantas est. [1 Joan. iv,3.)
(3) Cùm dilexisset suos, qui erant in mittttUf*, m tinem diiexit eos. (Joan. xm, i.)
du concile de Trente, en quitter la terre pour s'en retourner à son Père, institua le sacrement de son corps et de son sang, où il montra l'incomparable affection qu'il porte à Phomme en répandant sur lui toutes lesirichesses de son amour, et h faisant de ce mystère l'abrégé de toutes se merveilles (1). Aussi le Docteur Angélique appelle-t-il la sainte Eucharistie le sacrement de l'amour (2). Pourrez-vous jamais, dit saint Bernard, concevoir par la pensée combien est grand ce Saint des saints, ce Sacrement des sacrements, cet Amour des amours et cette Douceur de toutes les douceurs (3) ? Mais ce qui me prouve d'une manière touchante les sentiments de Jésus, ce sont les opérations saintes et les fruits de salut qu'il se propose d'exercer et de produire lorsqu'il descend dans mon cœur. 11 vient à moi en qualité de Sauveur, pour me pardonner mes offenses ; en qualité de Médecin, pour me guérir de mes maladies spirituelles ; en qualité de Maître, pour me montrer le chemin de la vérité et de la vertu ; comme le Grand Prêtre de la loi nouvelle, pour nf appliquer les mérites de son sang ; comme Pain vivant, pour
(1) Sahator noster, discessurus ex hoc mundo ad Patrem, Sacrameutum hoc instituil, in quo divitias divini sui erua liomines amoris \elut effudit, memoriam faciens mirabilii.m quorum. [Trid. sess. xui, c. 2.)
(2) Sacrameutum chaiïtatis. (S. Thom., Op. LV1II, c. xxv.) (3; Potesne aestimare quale vel quantum sit hoc Sanctum
sanctorum, et Sacrameutum sacramentorum, Amor amorum, Duhrdo omnium dulcedinurn ? (S. Bernard. Serm. de excellent* SS. Sacrarn. et. Sacerd. di<init..& 10.1
me nourri- et me fortifier ; comme Époux, pour s'unir élio^'inent à moi et me donner, ainsi qu'à l'Épouse des Cantiques, le baiser de paix ; enfin comme feu dévorant, pour consumer tout ce qu'il y a en moi de terrestre : car c'est bien à Jésus-Christ caché sous les voiles eucharistiques que l'on peut appliquer les paroles que saint Paul a prononcées dans un autre sens : ftoire Dieu est un Feu dévorant (1). Ce qui a fait dire à saint Ëphrem ces étonnantes paroles : Le Seigneur nous a donné du feu à manger et à boire dans ce sacrement (2).
S'il en est ainsi, reconnaissons que l'amour ne se paye que par l'amour, et courons à la table sainte avec les désirs brûlants de tant de saints amants du Sauveur, avec les doux et ardents transports de l'heureuse Mère de Jésus. Marie, nous dit dans un langage touchant le chancelier Gerson, contemplait la manière miraculeuse dont son divin Fils était présent dans ce sacrement, ce Fils qu'elle avait couvert des caresses et des baisers les plus doux lorsqu'elle le voyait sourire sur son sein. Elle pensait que la même chose lui était encore permise, non de la même manière, mais avec autant de mérites. Elle le baise donc, elle le touche, et, ce qu'elle n'aurait pu faire alors, elle
(l)Deus noster ignisconsumens est. {Hebr. \\\, 2'J.)
(2) Ignis immortalis sunt mysteriaChrisli... Ignem quippe et
Spiiitummanducandum atque bibendum prnestitit nobis carne
vestitis, corpus videlicet suum ac sanguinem. (S. Ephrem.,
Adversité cas qui Filii Dei naturam curiosè scrutari nituntur.)
se nourrit de son corps el de son sang, et reçoit ainsi la vie, puisqu'il a dit lui-même : « Celui qui me mange vivra en moi et par moi. » Vous eussiez regardé comme la plus signalée faveur, ô âme chrétienne, que la Vierge bienheureuse eût autrefois posé son divin Fils sur votre sein ; qu'elle vous eût permis de le couvrir de baisers : mai», voilà que vous avez un bonheur plus admirable et plus méritoire (1).
Colloque. Appelez donc cet aimable Sauveur de tous vos vœux, et dites-lui : O Jésus, mon âme vous a désiré pendant la nuit, et je me suis éveillé dès le point du jour pour vous chercher de toute l'étendue de mon cœur (2). Heureuse, mille fois heureuse, l'âme qui peut vous recevoir dignement et goûter avec plénitude la joie de votre présence ! Qu'il est grand le Seigneur qu'elle reçoit ! Qu'il est aimable l'hôte qu'elle possède ! Que l'ami qui se donne à elle est doux et fidèle ! Que l'Époux qu'elle embrasse est digne d'être aimé ! Que le ciel et la terre se taisent devant vous, ô mon bien-aimé ! Que toutes les puissances de mon âme vous écoutent (3) ! Venez, Seigneur
(l)Sed habes hic rem suo miraculo el merito grandiorem. (Gerson, Tract, ix, super Magnificat, part. 3.)
(2) Anima mea desideravit te in nocte : sed et spiritu meo in praecordiis meis de mane vigilabo ad te. (Is. xxvi, 9.)
(3) O felix mens, et beata anima, quae te Dominum Deum euum meretur devotè suscipere, et in tuâ susceptione spiritali gaudio repleri ! O quàm magnum suscipit Dominum, quàm clilectum inducit hospitem, quàm jucundum recipit socium,
Jésus, venez (1) ! — Prière: Ame de Jésus- Christ,
quàm fidelem acceptât amicum, quàm spectosum et nobilen amplectitur sponsum prae omnibus dilectis, et super omnit desiderabilia amandurc î Sileant à facis tuù, dulcissime dilecti meus, cœlura et terra. (Irait, lib. IV, c. m, n. 4.) 10 Amen. Veui, Domine Jesu; (Apoc. xsu 20.)